Le mauvais état des affaires, tant du dehors
que du dedans.
4. Enfin une nouvelle maîtresse plus convenable et de plus de dignité, de nouveaux amusements, un ami de cœur auquel le roi confierait ses peines, ses embarras et ses desseins ; en un mot un ami au lieu d'une amie pour les affaires ferait de Louis XV un Henri IV.
^décembre 1750. — On parle de donner à la marquise de Pompadour le domaine de Meudon par échange. Ainsi, M. le Dauphin ne pourrait avoir Meudon pour maison de campagne, comme l'a eu le Dauphin fils de Louis XIV. Gela arrivant, Meudon serait plus souvent occupé par le roi que Versailles, et Bellevue serait le séjour de la favorite. Le roi passerait quatre jours par semaine
à ces deux maisons et trois à Versailles ; ce qui irait, dit-on, à l'épargne.
"IZ janvier 1751. — On ne parle que des discours bourgeois et ridicules que tient la marquise, qui affecte le plein pouvoir et le premier ministère, comme ferait un cardinal premier ministre. Elle dit à un ambassadeur qui prend congé : « Continuez, je suis contente de vous, vous savez que je suis de vos amies depuis longtemps. » Elle tranche, elle décide.
30 janvier 1751. — La marquise était bien à l'opéra de Thétis. Cela avait été annoncé. On craignait qu'elle ne reçût quelque insulte de la populace de Paris ; il y avait des précautions prises secrètement par les soins de M. Berrijer, Elle avait dîné magnifiquement chez M. de Monmartel, pour faire taire les bruits de sa brouillerie avec lui, dont il avait été question à la cour.
Avant-hier on joua à Bellevue la comédie de l Homme de fortune, par le sieur Lachaussée. A la fin, M. de La Vallière fît représenter un ballet qui fît grand plaisir au roi, qui ne s'y attendait pas. La décoration représentait une montagne. On entendit un bruit souterrain, comme si elle
eût dîi accoucher. Alors elle accoucha du ch^lleau de Bellevue. Des ouvriers vinrent perfectionner les jardins et former un ballet. Puis Ton vit sur le grand chemin de Versailles passer les voyageurs. Une voiture nommée pot de chambre, pleine de femmes, culbute, et les femmes sortent échevelées et dansent un ballet, etc. M, de La Val- Hère a été loué comme un grand ordonnateur de ballets. Voilà le mérite de valets que recherchent aujourd'hui nos ducs.
6 février 1751. — Tout Paris a parlé de la représentation de Thétis et Pelée d'il y a huit jours, où la marquise de Pompadour assista. Les acteurs lui adressaient la parole dans les endroits galants, tels que Bégnez.^ belle Thétis, etc. Elle recevait cela avec un air de triomphe que n'eût pas pris une femme d'une autre extraction ; car les unes tirent vanité de ce que les autres ne subissent qu'avec honte.
Il y a une grande brouillerie entre Mme de Pompadour et Mme d'Estrades. Celle-ci avait pris trop de considération par elle-même, et éclipsait la marquise. La faveur de cette favorite s'est entièrement tournée sur la grande duchesse de Brancas,
JOURNAL-MEMOlIiLS DE D AHGENSON
16 février. — On assure que le roi, lassé de la marquise, eut une passade de quinze jours avec une jolie femme de sous-fermier et que tout le salaire en a été de donner au mari quelques sols de plus d'intérêts dans les traites.
27 mars 1751. — Madame de Mailly^ ancienne maîtresse du roi, se meurt. On la croyait mieux ; mais la fluxion de poitrine augmente, et la fièvre eu fait désespérer. Le roi nV a point envoyé une seule fois extérieurement ; mais le marquis de Gontaàden a des bulletins quatre fois par jour, et les remet au roi, qui craint d'olîenser Mme de Pompadour. Je suis persuadé qu'ail sera très touché de sa mort. Les dévots, ceux qui croient à la providence, remarquent que, le roi ayant eu les trois sœurs, elles sont mortes jeunes toutes trois. Celle-ci, qui était la première, et qui n'était pas incestueuse, meurt dévote, et de la mort des justes ; c'est même par des pratiques religieuses qu'elles s'est attiré sa maladie : il y a appal^ence qu'elle sera sainte. Les deux autres sont mortes en des douleurs horribles, et beaucoup plus jeunes.
On réfîécbit encore que Dieu prend un tel soin de la conversion du roi, que cette mort arrive
60 lOClS XV, SES MAÎTRESSES, LE PARC AUX CERFS
jiislemeutdansle temps du jubilé, pour loucher Sa Majesté, déjà préparée par des sermons, et disposée à faire sincèrement son jubilé.
Cependant, dans les cabinets, on répète des divertissements et des ballets, qui se jouent très secrètement pendant le jubilé.
Jeudi, l**"" avril, — Madame la comtesse de Mailly est morte avant-hier soir (15) . Elle est regrettée de tout Paris, comme une femme très bonne, et qui n'a nui à personne pendant les huit années qu'elle a été favorite du roi. Cet amour provient autant de la haine extrême que Ton porte aujourd'hui à celle qui la remplace, que de sujets personnels qui lui soient favorables.
Cependant la marquise prépare quantité de voyages et de dissipations, pour distraire le roi des pensées tristes et dévotes. Le mardi de Pâques, il y a un voyage de Trianon jusqu'au samedi suivant. Il y a en ce moment cinq cents ouvriers qui continuent de travailler à Bellevue. Il y a un voyage de Marly indiqué pour le 4 mai, etc.
2 avril, — Sa Majesté n'a montré qu'une médiociei iiffliction de la mort de la comtesse de Mailly, Sa Majesté n'a pas été à la chasse le jour
qu'elle l'a apprise, et a vu pou de monde ; c'est tout ce qu'on en sait. La pauvre défunte portait un cilice sur sa chair, et faisait une grande pénitence. Elle a voulu payer sur ses épargnes la totalité de ses dettes, que M. Orry avait réduites de moitié, en sorte qu'elle jouissait de très peu de revenu. Elle a demandé par son testament d'être enterrée dans le cimetière parmi les pauvres, et avec une croix de bois. Ces austérités, ces pénitences, cettepauvreté, augmentent l'opinion qui se tourne de plus en plus dans le public contre celle qui occupe aujourd'hui sa place, et qui suit une conduite bien opposée.
On remarque encore, pour l'honneur de la religion, que Mme de Mailly, qui était souvent sujette à des accès de mauvaise humeur, puisque c'est cette mauvaise humeur qui a été cause qu'elle a été chassée par le roi, était devenue aussi douce et d'un caractère aussi égal que possible. On la répute sainte, ou aucune femme ne le sera jamais.
10 avril 1751. — (Le jubilé du roi n'a pas
lieu.)
Le voyage àe Marly sera de vingt-cinq jours, du 4 au 29 mai. Plusieurs voyagea» de Choisy et
52 LOUIS XV, bES MAÎTRESSES, LE PABG AUX CERFS
Crécy ensuite. Ne nous en plaignons pas : rien de si utile à la santé du roi que ces déplacements, sans quoi la bile et l'ennui le rendraient malade. La marquise est le meilleur médecin du roi pour sa santé, quoique mrauvais médecin pour sa bourse.
7 mai 1751. — Il est beaucoup question à la cour de la jeune comtesse di^ Choiseul Romanel, nièce de la marquise de Pompadour{i^). Elle est jeune et jolie, et réussit beaucoup, surtout auprès du roi. On prévoit que le roi pourrait avoir quelque penchant pour cette jeune personne, et que la marquise sa tante en serait peut-être dupe, quelque habile qu'elle soit dans l'art de gouverner notre monarque,
6 juin 1751 — Nouveau mariage à la cour qui coûte encore au roi 17.000 livres de rentes. Ainsi, avec celui de Mlle de Romanel qui a coûté autant, voilà, en deux mois de temps, pour 34.000 livres de rentes de mariages. Si cela continue, comment les finances y suffiront^ elles ? C'est la marquise de Pompadour qui suggère tout cela.^ Ce nouveau mariage est celui de Mlle de Charleval ayec^. de BocnechouarL Cette demoiselle a eu
JOURNAL-MEMOIUES DE U AIU^NSON
soin dudnc de Brancas, qui est sourd et aveugle ; cela Ta produite à la cour. On Ta faite demoiselle de confiance de M mes de P>ance, et maintenant il faut la marier aux d(''pens du roi, sans autres mérites que ceux de cour.
4 octobre. — Quelqu'un qui arrive de la cour dit que Mme de Pompadour s'est récriée avec aigreur sur le peu de joie que le peuple de Paris a témoigné au roi son voyage de Paris, disant qu'il fallait décimer et pendre tous ces ingrats. Ce discours répandu sur son compte augmente la mauvaise volonté du public contre elle : elle voulait venir à Paris, mais on ne le lui a pas conseillé.
9 octobre 1751. — Mme de Pompadour voulait venir à Paris au Te Deum ! mais le roi a cru que cela déplairait à la rjiiie, parce qu'elle ne pourrait marcher qu'à sa suite, il fut donc résolu qu'elle n'irait pas, mais bien au souper de la Muette. Sur quoi la marquise bouda, dit qu'elle avait la migraine, se tint au lit ; ce qui a fait dire qu'elle essuyait quelque diminution de faveur. ^ 0 La reine tombe dans une dévotion superstitieuse. Elle va voir à tous moments la Belle mi-
gnonne : c'est une tête de mort. Elle prétend avoir celle de Mlle Ninon Lenclos. Plusieurs dames de la cour qui affectent la dévotion ont de pareilles têtes de mort chez elles. On les pare de rubans et de cornettes ; on les illumine de lampions, et Ton reste une demi-heure en méditation devant elles.
17 novembre 1751. — L'on parle de quelque mouvement d'infidélité dans le cœur de notre monarque. Il convoite la jeune Mme de Choiseul, cousine de Mme de Pompadour. On prétend que ce rhumatisme au genou, dont il était tant question, il y a quelque temps, provenait d'être tombé .d'une marche en revenant de voir à tâtons la nouvelle maîtresse. Elle est cousine de la marquise, c'est la marquise qui l'a mariée, et voilà qu'elle peut lui jouer incessamment, le même tour que les sœurs de Mme de Mailly jouèrent à celle-ci. La marquise lui faisait refuser les petits soupers, on lui faisait prétexter migraines et autres incommodités. Le roi l'a surprise se portant bien malgré ses excuses et a ordonné qu elle soupât avec lui. La marquise n'est pas du voyage à Choisy, de demain. Elle boude, elle va se reposer à Bellevue. Cependant, on assure qu'elle est plus belle
OURNAL-MÉMOIRES DE d'aRGENSON 6S
que jamais. Mais, le caprice veut la nouveauté.
(17) 5 décembre 1751. — La crise augmente entre les deux rivales ; la marquise de Pompadour et Mme de Choiseul poussée par la comtesse d'Estrades. Cette maquerelle a fait un bon choix dans celle qu'elle produit au souverain ; c'est sa nièce ; elle est jeune, fraîche et gaie, n'entendant rien aux affaires. Le mari qu'elle lui a donné est la plus grosse bête de la cour. Son nom fait tout son mérite; il alîectera la jalousie pour rendre les Faveurs de la femme plus précieuses, et pour sauver quelque honneur et quelque décence qu'il immolera toujours à l'argent et à la fortune. Cependant, le roi en mènera, lui-même, une vie plus décente. La marquise change et sèche sur pied, de chagrin. On entendra parler, un beau matin, de sa retraite volontaire. L'affaire est dans la crise, actuellement. La marquise de Pompadour a fait grande faute de ne pas exiger l'expulsion totale de Mme d'Estrades, dès qu'elle s'est vue brouillée avec elle. Les choses avancent, Mme de Choiseul est de toutes les parties, de tous les soupers. Elle dit à ses amies qu'elle est incapable de manquer à son mari, qu'elle déteste tous les jeunes gens qu elle voit à la cour, mais que pour le roi seul
JOURNAL-MÉMOÎRES DE d'aRGFNSON
66 LOUIS. XV, ShS MAÎTllE-bEs, LÉ PARC AUX CERFS
elle ne résisterait pas. C'est ainsi que Tinspire sa maquerelle.
8 décembre. — M. le Dauphin et madame la Dauphine allèrent à Notre-Dame à Paris. Passant au pont de la Tournelle, il y avait plus de deux mille femmes assemblées dans ce quartier, qui leur crièrent : « Donnez-nous du pain, nous mourons de faim. » Madame la Dauphine tremblait comme une feuille. M. le Dauphin appela Chazeron, qui était à cheval et commandait les gardes, et lui donna sa" bourse pour en distribuer à qui il jugerait à propos, n'osant pas jeter de l'argent dans Paris sans la permission du roi. Mais quand Chazeron eut donné quelques louis, ces femmes crièrent : « Monseigneur, nous ne voulons pas de votre argent, c'est du pain qu'il nous faut. Nous vous aimons bien; qu'on renvoie cette p.. . qui gouverne le royaume et qui le fait périr. Si nous la* tenions, il n'en resterait bientôt rien pour faire des reliques. » Je tiens ceci d'un homme ^ui était dans le carrosse de M. le Daupliin.
9 décembre 1751. — L'on parle de la prochaine expulsion de ^Me de Pompadour, et du triomphe de Mme d'Estrades comme appareil-
leuse de la jeune Mme de Choiseiil-Beanpré, qui serait maîtresse déclarée. L'ancienne maîtresse devient triste et chagrine, et cet effet de sa peur augmente le dégoût qu elle appréhende et qu'elle prévoit. Les ministres y gagneront, mais le peuple perd toujours à ces changements. Ce sera, dit-on, pour les étrennes, que ce grand changement doit arriver;
14 décembre 1751. — Les fêtes de Versailles sont fixées aux 19 et 20 de ce moÎP. Il est décidé que les dames de Paris ne se montreront point dans les appartements, sur 4es gradins, comme aux dernières fêtes pour le mariage du Dauphin. Mme de Pompadour marque en cela craindre quelques nouvelles amours du roi, comme si elle n'en avait pas à redouter à la cour même.
Tout est préparé pour ces fêtes. On a tant orné la galerie de Versailles, qu'elle en est accablée. On a mis tant de tentures et de guirlandes, qu'il en faut retrancher une partie. On y a mis huit mille bougies. Les belles peintures de Lebrun achèveront d'être ainsi perdues. Le feu d'artifice sera tiré d'un grand pavillon de charpente dominant le bassin de Latone, sur lequel on construit un théâtre de charpente qui forme une grande