‹ Louis XVIChapitre 10 sur 53 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

One fois devant le Roy (Charles V) cbeut à parler, et si ot là un chevalier qui dit que c'étoit heureuse chose être Roy. - Respond le Roy : Certes, c'est plus charge que gloire, - L'autre réplique: Ehl Sire, les Pnnces sont si aises 1 — Je ne sçay, ce dit le Roy, en signorie, félicité, excepté en une seule chose. — Plaise vous nous dire en quoi, ce dirent les autres. — Certes, dit-il, en puissance de faire bien è autruy.

Christine do Pisan.

Lorsque les révolutions entrent dans les desseins de Dieu , elles naissent et grandissent dans l'ordre de l'intelligence , avant de passer dans l'ordre des faits. Les instruments en sont disposés selon la maturité de l'œuvre , comme des jalons sur la route du genre humain : Voltaire débauche les esprits , Mirabeau allume les passions, Robespierre achève à coups de pique la tâche de la

démolition. Derrière eux venaient les ouvriers de lu reconstruction, jnais ce n'est pas ici le lieu d'en parler.

Arrêtons-nous seulement sur le seuil de ce règne in fortuné , faisons la part de ce qui lui échut en héritage avant de juger ses propres fautes, et n'accumulons pas sur sa tombe les malheurs qui pesaient déjà sur son berceau.

Richelieu, en concentrant tous les bénéfices du pouvoir sur la royauté, avait, sur elle aussi, concentré tous les périls de la responsabilité. Louis XIV avait accepté et gardé la tâche a cette condition. Ce qui manquait à so'n génie personnel disparut sous les dons que la Providence avait prodigués à son règne, et qu'il cul toujours merveilleusement l'art de s'approprier. Sans inquiétude pour la solidité de son trône , il en multiplia les prestiges. Louis XV laissa tomber les prestiges , sans rien restituer à la véritable force. Louis XIV s'élevait audessus de ses fautes; Louis XV déshonora les siennes. Louis XIV , en formant des liens respectables avec madame de Maintenon , faisait encore respecter la royauté tout en l'abaissant; Louis XV, asservi à des prostituées , continuait l'abaissement et provoquait le mépris. Louis XIV, disputant encore le sceptre aux débris de la féodalité, savait emprunter l'éclat au succès , et la majesté au malheur ; Louis XV, dans la longue et pleine jouissance de l'autorité, était accablé parla fortune et écrasé par les revers.

unis XVI.

Au reste, dans les grands boule versement* politiques et sociaux , tout n'est pas la faute des rois : la postérité commet souvent l'injustice d'accuser les princes seuls ries fautes qu'ont partagées les peuples, et la France du xvnf siècle doit subir une partie des reproches qu'ont encourus ses maîtres. Sous Louis XIV, les noms des ducs de Beauvilliers , de Chevreuse, de Montausier, leur liaison avec Fénelon et Bossuct, attestent quelle noblesse de caractère se maintenait encore à la cour. Les gentilshommes de province peuplaient l'armée aux dépens de leur fortune; les mœurs des magistrats étaient patriarcales, la bourgeoisie , pleine de probité , et l'Académie , pleine de lumières. Sous Louis XV, aucune classe ne voulut conserver les mœurs qui avaient fait son honneur jusque-là. Le clergé , plus indépendant du Saint-Siège depuis 4 682 , subissait les conséquences de sa familiarité avec le pouvoir temporel : indulgent pour les abus dont il acceptait quelquefois sa propre subsistance , il laissait les travers du siècle se glisser jusque dans ses rangs. Les parlements mêlèrent des dépits d'ambition et l'esprit de secte aux remontrances de la justice. Ce n'étaient pas seulement les courtisans qui conspiraient contre la vertu du souverain : poètes , historiens , romanciers , tous étaient d'accord ; le maréchal de Richelieu était premier gentilhomme de la chambre , et M. de Voltaire , gentilhomme ordinaire ; l'un représentait le libertinage des sens , l'autre le libertinage de l'esprit. Rousseau , souvent inconséquent, parce qu'il était souvent sincère, qui

|)ayait le» bienfaits par l'insulte, qui , se parant en quatre volumes, de turpitudes inouïes, présentait effrontément son moule comme celui de l'homme de bien par excellence , Rousseau était le précepteur de la nation : il enseignait aux hommes à élever leurs enfants, et donnait des constitutions aux peuples. C'était enfin aux applaudissements unanimes que M. de Montclar , procureur général , s'écriait en plein réquisitoire : « Les grandes idées d'obéissance font frémir ! » Ne devait-on pas frémir aussi de commander!

Les institutions aristocratiques faugsées, les institutions religieuses abâtardies, les classes moyennes égarées par -de mauvaises leçons et de mauvais exemples, telle était l'onéreuse succession que recueillait Louis XVI, et ses premières impressions, ressemblant à des pressentiments, ne tenaient rien des illusions de la jeunesse et de la toute-puissance. Il n'avait pas ce coup d'œil infaillible qui perce l'avenir à une grande profondeur, mais il avait le sentiment du devoir gravé au fond de l'âme et perpétuellement présent à la pensée ; il n'avait pas la sagacité qui sonde les abus jusqu'à la racine, mais il avait horreur de l'iniquité, et jamais une préoccupation égoïste ne se plaçait dans son cœur entre les réclamations de son peuple et la volonté de les satisfaire. Si la rectitude du jugement et la pureté des intentions eussent été des qualités suffisantes pour une telle situation , l'avènement de Louis XVI eût été le salut de la France.

Le premier soin du jeune roi fut d'écarter du ministère les membres qui s'étaient le plus particulièrement attiré ranimadversion publique. Le duc d'Aiguillon et l'abbé Terray furent congédiés ; mais plus Louis XVI sentait te besoin de se donner un guide sûr au début de son règne , plus il hésitait entre les différents noms qui lui étaient proposés : le duc de Choiseul, M. de Machault et M. de Maurepas. La reine souhaitait M. de Choiseul ; Louis XVI répondit fermement : « Je ne replacerai jamais un homme qui a manqué à mon père. »

MM. de Machault et de Maurepas , disgraciés tous deux sous le règne précédent , vivaient retirés dans leurs terres. Plusieurs intrigues s'efforçaient d'obtenir la préférence pour l'un des deux candidats.

Louis XVI se détermina à donner sa confiance au comte de Maurepas , et lui écrivit le billet suivant :

« Dans la juste douleur qui m'accable et que je partage avec le royaume, j'ai de grands devoirs à remplir. Je suis roi , et ce mot renferme toutes les obligations qui me sont imposées. Néanmoins , ma bonne volonté ne peut remplacer l'expérience qui me manque ; j'ai besoin d'un guide éclairé , je crois l'avoir trouvé en vous. Ainsi donc, monsieur le comte , je vous prie de venir m'aider de vos ronsrils le plus tôt possible.

Le comte de Maureps fut placé à la tète du ministère.

La conservation du chancelier Maupeou était hautement conseillée. On représentait que , puisqu'il était parvenu à briser le joug importun des parlements, il fallait se garder de rétrograder ; que Ton compterait en vain sur la soumission d'un corps qui se croirait rétabli bien plus par la force de l'opinion que par la générosité du roi. Le renvoi ou le maintien du chancelier entraînait donc deux systèmes absolument opposés. Pour en concevoir l'importance, il faut remonter à l'origine de la question.

Les parlements, et surtout celui de Paris, s'étaient habitués peu à peu à lutter contre l'autorité royale. Ils laissaient souvent le rôle de juges des procès particuliers, objet primitif de l'institution , pour prendre le rôle de corps délibérant , intermédiaire entre le trône et le peuple. Se constituant arbitres des actes soumis à l'enregistrement, ils entravaient ou rejetaient les mesures contraires à leurs idées. M. de Maupeou , successivement conseiller, président à mortier et premier président du parlement de Paris , élevé au milieu des manœuvres de la compagnie, en avait pénétré et jugé tous les ressorts. Au sein même du parlement fut conçue la première idée de sa réforme.

M. de Maupeou prévit les obstacles qui allaient surgir

de toutes part», mais se flatta qu'il saurait les faire plier devant la persévérance de sa volonté. 11 communique son plan à M. de Choiseul, et, nommé chancelier, envoie aussitôt au parlement l'édit dont voici la substance : «« Au roi seul appartient le droit de faire des lois. — Les cours de parlement n'ont été créées que pour rendre, au nom du roi, la justice aux sujets de l'État. — Les rois n'ont confié l'enregistrement des lois aux cours souveraines de justice que pour les publier et en conserver le dépôt. Néanmoins, le souverain pouvant être mal conseillé, et donner des lois préjudiciables au trône ou à la nation, il a bien voulu permettre, et même il a invité les parlements à luire, s'il y a lieu, avant l'enregistrement , des représentations motivées ; si le législateur persiste, il permet encore d'itératives remontrances ; mais si, enfin, la loi n'est pas retirée, il ne reste plus aux parlements que la voie de l'obéissance. Une résistance plus prolongée deviendrait désobéissance, et encourrait la forfaiture. — L'édit exigeait, en outre, que les remontrances ne fussent rendues publiques qu'après l'enregistrement , ce que le roi voulait bien autoriser comme un

monument du zèle de ses parlements pour le bien de l'Etat. Cet édit fut repoussé par les chambres assemblées. La grand'chambrc penchait pour l'adoption avec des modifications conservatrices des prérogatives de la cour des pairs. Mais ce qu'on appelait , depuis le cardinal de Retz , la cohue des enquêtes , s'éleva contre cet avis avec impétuosité : l'édit fut rejeté ; on arrêta qu'on attendrait

reffet de cette opposition, et, pour la rendre plus efficace, on interrompit le cours de la justice.

La lice était ouverte : de premières , de secondes , de troisièmes lettres de jussion n'ébranlèrent pas la résistance du parlement. Les chambres des enquêtes et des requêtes furent exilées ; la grand'chambre seule fut conservée , et reçut l'ordre de rendre la justice. Les membres de cette chambre qui d'abord avaient voté pour l'obéissance demandèrent avant tout le retour de leurs collègues; on le leur refusa. Alors les magistrats crurent leur honneur intéressé à ne pas séparer leur cause de celle de leurs confrères, et partagèrent leur sort. Cet exil en masse créait un énorme vide qu'il fallait combler promptement. La grand'chambre avait été envoyée à Pontoise. On entama des négociations; elles furent inutiles : il fallait détruire le corps entier pour lui en substituer un plus docile; le chancelier n'hésita pas et poursuivit.

Le ressort du parlement de Paris était d'une étendue démesurée. Un appel contraignait les habitants des provinces les plus reculées à venir plaider dans la capitale. Le nouveau plan s'arma de cet abus pour diminuer l'impOrtancede cette cour en la divisant. Établissant à Paris un parlement, cour des pairs , où les lois devaient se vérifier et s'enregistrer, on créait quatre cours supérieures, à Chàlons-sur-Marne , à Poitiers, à Qermont et à Blois.

Louis XV, dans un lit de justice tenu à Versailles avec la plus grande solennité, cassa le parlement de Paris, déclara les offices vacants , abolit la vénalité de ces charges , créa un nouveau parlement et institua les quatre conseils supérieurs que nous venons d'indiquer. M. Berthier de Seuvigny fut placé à la tête du nouveau parlement. Le même jour , le chancelier se rendit de Versailles à Paris, escorté des conseillers d'État et des maîtres des requêtes ; il traversa Paris entre deux haies de gardes françaises et de gardes suisses. Son visage était calme; ses regards annonçaient la plus grande confiance. H se rendit ainsi au Palais, où il allait promulguer son oeuvre. Son discours retraçait rapidement aux nouveaux magistrats leurs fonctions et leurs devoirs. Il produisit une vive sensation en prononçant ces mots : « Ici finit votre ministère. »

Au sortir de cette séance , le maréchal de Broglie lui dit à haute voix : « Monsieur le chancelier , jamais je ne vous vis si radieux et si calme. — Comme vous, monsieur le maréchal, un jour de bataille, »» répondit M. de

Le coup d'état ne fut pas apprécié dans ses détails , mais jugé et repoussé dans son ensemble , comme frappant le corps érigé depuis longtemps en bouclier contre les empiétements du pouvoir roval. Le peu de considération personnelle ries membres du nouveau parlement

achevait de le décréditer ; l'obligation de prendre précipitamment, dans les degré» inférieurs de la magistrature ou dans les rangs de l'administration, les remplaçants de familles universellement honorées de génération en génération, présentait au chancelier une insurmontable difficulté. Aux époques de crise les hommes sont souvent aux institutions ce que les mots sont aux idées; expression tantôt juste , tantôt trompeuse, toujours saisie par la foule.

Le chancelier espérait regagner peu à peu les anciens magistrats, ou convaincus par de nouvelles réflexions, ou fatigués de leur oisiveté , ou entraînés par les sollicitations de famille et les considérations d'intérêt privé. Trois années venaient de s'écouler dans cette attente, mais l'avènement de Louis XVI remettait tout en question. On sollicitait du jeune roi un acte d'adhésion qui décourageât définitivement l'espérance opiniâtre des exilés. Les amis de M. deMaupeou ne manquaient pas de répéter que cet homme d'un si habile dévouement avait retiré le sceptre du greffe du parlement pour le remettre aux mains du monarque, et que la disgrâce du chancelier, c'était l'abdication des avantages si hardiment conquis.

Louis XVI comprenait bien ce langage, mais il était encore frappé des clameurs qu'avaient soulevées contre son aïeul les innovations du ministre. 11 n'était pas con-

vaincu que la justice . qui préoccupait tant son cœur , fût confiée à des mains assez pures, et se plaisait à penser que la leçon infligée au parlement , que la démonstration des moyens qu'on pouvait employer contre lui , donnaient à l'avenir de suffisantes garanties. Crédule au repentir et à la reconnaissance, il ne croyait pas qu'un roi pût faire taire la plainte sans le mécontentement -, il souhaitait avec passion de signaler son avènement par un acte de confiance , par un témoignage d'amour pour ses peuples : le chancelier Maupeou fut disgracié et les anciens parlements vinrent reprendre leurs sièges 1 .

Le comte de Vergennes fut nommé aux affaires étrangères, le comte du Muy à la guerre, M. de Sartinesà la marine, M. Turgot aux finances, M. de Malesherbes au département de Paris , M. de Miroménil garde des sceaux.

M. de Vergennes avait des talents et de la prudence. Le comte du Muy, estimé à la cour et à l'armée, se trouva en outre recommandé au roi comme un ami, pair le dauphin son père, dans des instructions posthumes confiées en dépôt à M. de Nicolaï , qui les remit à Louis XVI au moment de son avènement. M. Turgot , intendant de province, avait acquis dans ce poste une grande réputa-

• MM. d'Aligre. premier président, Séguier, avocat général, Joly <le Henry, procureur général. — M. de la Chalotai* m ouvra la liberté.

LOLIS XVI.

tion d'administrateur, et fut porté au 'pouvoir par l'influence des économistes dont il professait la doctrine.

Au ministère de M. de Malesherbes appartenaient la surveillance de la presse et l'administration des lettres de cachet. Le moment n'étant pas venu de modifier la législation à cet égard , Louis XVI témoignait du moins ses inclinations par le choix du ministre. Cette direction influente , cette attribution délicate , il les confie au magistrat qui a plaidé dans toutes ses harangues , dans tous ses écrits, la cause de la liberté intellectuelle et de la liberté individuelle. Louis XVI n'ignorait pas la liaison de M. de Malesherbes avec les philosophes, mais il se croyait suffisamment en garde contre des idées dangereuses, auxquelles il se laissa pourtant gagner plus qu'on ne l'imagine généralement et plus qu'il ne le pensait lui-même. Il savait que M. de Malesherbes avait déjà prêté l'indulgence de hautes fonctions à des ouvrages condamnables 1 ; mais il se livrait à la sympathie que lui inspirait l'indé- I>endance de ce caractère : il aimait tant la vérité , qu'il acceptait volontiers ce qui lui ressemble.

Pour M. de Maurepas, sa prépondérance dans le conseil fut le premier malheur d'une administration dont le début devait être décisif. Sa famille avait fourni neuf

« M. de Malesherbes, directeur «le la librairie, corrigeait les épreuves fi' F.mile.

secrétaire» d'Etat dans l'espace <le cent cinquante ans; luimême avait été élevé fort jeune à ce poste, sous la tutelle du duc de la Vrillière, son parent. Disgracié pour des couplets contre madame de Pompadour, et exilé à Bourges, il disait, en parlant de ce renversement de fortune : « Le premier jour, je fus vivement piqué; le lendemain, j'étais consolé. » Tout le milieu de sa vie s'écoula donc dans le repos et dans l'insouciance. Appelé trop jeune au ministère par Louis XV , il ne put y montrer que des germes de talent; au déclin de l'âge, rappelé par Louis XVI, il ne pouvait déployer l'activité qu'exigeaient la direction d'un conseil et l'affermissement d'un nouveau règne. Gracieux dans ses manières et ses propos , frivole, même dans l'ambition, il avait, par tradition de famille, la routine des affaires et le coup d'œil intelligent ; mais son caractère n'était pas à la hauteur de ce qu'il avait d'intelligence. Sa rancune contre Louis XV lui tenait lieu de principes auxquels il n'avait jamais songé. Vieillard égoïste dans sa politique , léguant sans scrupule à son successeur les problèmes dont la solution n'était pas urgente , il aimait mieux employer son esprit à cacher ce qui lui manquait qu'à l'acquérir. Le succès futur était un but trop lointain pour ses forces ; la gloire d'une nation , un souci trop délicat pour une âme blasée , et il se contentait de masquer ses défauts avec ses qualités.

Louis XVI, dès le premier conseil , manifesta le zèle

(lèses bonnes intentions , et donna aux minisires un ordre fixe pour les jours et les heures de réunion. « Je veux , dit-il, prendre une connaissance approfondie de tout ce qui peut intéresser la prospérité de mon royaume. Surtout, messieurs, n'oubliez pas cette maxime de saint Louis : Tout ce qui est injuste est impossible. »

Son premier mouvement fut de renoncer au droit de joyeux avènement 1 , et il annonça lui-même cette faveur à son peuple dans le préambule de l'édit ;

« Assis sur le trône où il a plu à Dieu de nous élever, nous espérons que sa bonté soutiendra notre jeunesse , et nous guidera dans les moyens qui pourront rendre nos peuples heureux. C'est notre premier désir; et connaissant que cette félicité dépend principalement d'une sage administration des finances , c'est vers cette administration que se tournent tous nos soins. Il est des dépenses nécessaires qu'il faut concilier avec l'ordre et la sûreté de nos États ; il en est qui tiennent à notre personne et à la pompe de notre cour. Sur celles-ci , nous pourrons suivre plus promptement les mouvements de notre cœur, et nous nous occupons déjà des moyens de les réduire à des bornes convenables. De tels sacrifices ne nous coûteront

• Impôt qui se prélevait pour la confirmation de tout privilège accordé à des communautés ou à des particuliers.

rien , clés qu'ils pourront tourner au soulagement de nos sujets , et le bien que nous pourrons leur faire sera la plus douce récompense de nos soins.

« Voulons que cet édit, le premier émané de notre autorité , porte l'empreinte de ces dispositions, et soit comme le gage de nos intentions. »

Voltaire écrivait au grand Frédéric : « Nous avons un jeune roi qui , à la vérité , ne fait pas de vers , mais qui lait d'excellente prose. >»

Le roi et la reine s'occupèrent en commun d'améliorer le sort des pauvres. La bienfaisance les réunissait toujours; car l'un et l'autre ils regardaient les nécessiteux comme une classe confiée directement aux rois.

Louis XVI s'informa du sort de ses sujets , sur qui j>esail le double flcau de l'indigence et delà maladie. L'HAtel-Dieu de Paris, inonde entier de douleurs au sein d'uu monde de plaisirs , excita d'abord sa sollicitude. Montant dans une voiture de place, il descend incognito à l'Hôtel-Dieu , parcourt toutes les salles , s'approche de chaque lit, examine, interroge ; il voit deux et quelque- Ibis trois malades sur la même couche , des mourants entassés dans d'infects réduits , et se retire navré des misères qui venaient de se révéler à ses yeux.

I^a destruction de l'Hôtel-Dicu est ordonnée, et il veut le remplacer par quatre grands hôpitaux plus avantageusement situés; mais l'état des finances ne se prêtant pas à ces plans, il fallut les modifier. Les bâtiments existants reçurent de notables augmentations, les salles furent multipliées, des soins séparés, assurés à chaque malade. L'archevêque de Paris offrit au roi 200,000 livres environ , produit d'un procès récemment gagné , et l'on put par la suite porter à trois mille le nombre des lits'. Il doubla la dotation que saint Louis avait instituée pour les aveugles. Un arrêt de son conseil affecta la portion libre des biens que le monastère des Célestins tenait de la libéralité des rois ses prédécesseurs, à l'entretien des sourds et muets. L'abbé de l'Épée , dont le génie chrétien rendait la vie de l'intelligence à tant d'êtres infortunés , venait enfin d'être compris et secondé.

Toutes les mesures propres à soulager l'humanité avaient le même droit à son attention. Il fit l'acquisition de plusieurs secrets contenant des remèdes utiles, les

■ On créa plus tard une commission pour s'entendre sur les réformes désirables. Cette commission était composée des sept chefs de l'administration du temporel de PHÔtel-Dieu, de MM. d'Argouges et de Bernage , conseillers d'état , de la Milière , maître des requêtes , des curés de Saint-Eustache , de Saint-Roch et de Sainte-Marguerite, de MM. de Lassonne, directeur de la Société royale de médecine, d'Outremont et Saint-Amand, administrateurs de l'hôpital général.

adressa à la faculté de médecine , et les fit déposer dans les pharmacies. Il fonda des bureaux de secours sur le bord de la Seine, et, le 14 décembre 4 774 . posa la première pierre de l'Ecole de Médecine.

Louis XVI n'eût pas été digne de la religion qui le guidait dans cette voie, si les malheurs des coupables eussent été exclus de sa compassion. Parcourant le tableau des détenus pour raison d'État , il rendit la liberté au plus grand nombre , fit inspecter les prisons dans toute l'étendue du royaume , voulut que la salubrité et , s'il se peut, la consolation pénétrassent partout , n'entendant pas , écrivit-il en termes formels , qu'aucun de ses sujets soit soumis à des rigueurs que n'inflige pas la loi. Il ouvrit le Code criminel pour en effacer les dispositions les plus sévères, et abolit la question préparatoire, qui avait Tinjustifiable tort de placer un supplice avant la preuve. La désertion emportait dans tous les cas la peine de mort"; il admit les circonstances atténuantes, et gradua les peines. Il ordonna le dessèchement des marais qui désolaient le Vexin ; l'entreprise fut confiée à MM. Courvoisier et Boncerf ; trente mille toises de canaux furent ouvertes entre Chaumont et Marquemont , et quinze cents arpents conquis à l'agriculture

Son discernement habituel présidait à ses aumônes. Fidèle au précepte du travail , il aimait mieux imposer une occupation même stérile que d'entretenir l'oisiveté

oc

unis xvi.

par une largesse irréfléchie. Le rigoureux hiver de 4775 , suspendant tous les travaux, il imagina d'employer les bras inutiles à déblayer la neigedansle parc et les ruesde Versailles. lise rendait au milieu de ces ouvriers improvisés et les encourageait gaiement.Quelqtiefoisil doublait leur salaire , et les cris de Vive le roi! le reconduisaient jusqu'au château.

Le roi traitait aussi avec une constante bienveillance les personnes de sa maison ; il n'avait qu'une seule exigence, celle de l'exactitude absolue. Le moindre retard dans le service lui causait un mouvement d'impatience qu'il réprimait avec peine. Un officier ayant manqué à l'heure prescrite, Louis XVI s'informe de la cause de son absence. L'officier s'en prend à sa montre ; le roi la lui demande, et la trouvant parfaitement d'accord avec la justification alléguée il la jette au feu. « Voilà le cas que je fais d'une menteuse. » Le lendemain , au lever , le roi demande au même officier s'il a une autre montre. « Assurément , sire. — Eh bien! vous en aurez deux, dit-il en lui donnant la sienne. Je vous conseille de vous en tenir à celle-ci : elle est parfaitement véridique. »

Il mettait aussi du scrupule à ne pas se laisser déterminer, dans la nomination aux emplois, par des apostilles légèrement accordées. Un jour qu'on lui présentait une liste de promotions , il prend son crayon , efface tous les

noms recommandé» par la reine et par ses frères , et , remarquant l'étonnement du ministre , il lui dit : « Eh ! monsieur, ne pensez-vous pas que ceux qui ont de si bons appuis se tireront toujours d'affaire? Commençons par les autres. *

Il ne permettait pas non plus qu'on quittât son poste en province, pour les plaisirs de la capitale ou les intrigues de la cour , comme sous le règne de son aïeul. Il fit même adresser, à ce sujet, une circulaire aux évêques, afin de ne désigner ni blesser personnellement les prélats que le reproche pouvait atteindre. La feuille des bénéfices devint, dans les mains de M. de Marbœuf , l'objet d'une surveillance et d'une sévérité toute chrétienne. Les pratiques prescrites par l'Eglise à ses enfants étaient scrupuleusement observées par le roi. On vint, un jour de carême , prendre ses ordres pour le souper. « Gomment ! souper, répond le roi; oubliez-vous le jeûne? — Mais, répliquet-on , la chasse de votre majesté sera extrêmement longue aujourd'hui. — C'est juste , reprit le roi , mais ma chasse n'est point de précepte. »> Et sur-le-champ les équipages furent contremandés. Il éprouvait cependant un grand dégoût des aliments maigres et mangeait rarement du poisson ou des œufs ; il préférait les légumes , et on lui servait habituellement des lentilles. Voyant que ce plat composait presque seul sa nourriture, on imagina de l'apprêter à son insu avec du jus de viande ; le hasard lui ayant fait découvrir cette fraude : « Voyez, dit-il Jusqu'où

fi* LOTIS XVI.

il faut que les rois soient trompés! » Et il chargea Thierry, son valet de chambre, de veiller lui-même à l'observance. En même temps, il faisait publier, à la tête des corps militaires , un bref du pape Pie VI qui permettait l'usage du gras aux troupes françaises pour tous les jours de marche.

L'inoculation de la petite- vérole commençait ù s'introduire en France , et Louis XVI voulut achever «le vaincre les préjugés par son exemple. L'archevêque de Paris proposa des prières publiques pour la réussite de l'opération ; le roi s'y refusa ; mais la population , éprise de la plus tendre sollicitude , courut en masse au château de Marly pour y faire retentir les cris de Vive le roi ! Point d'inoculation ! L'inquiétude ne se calma que lorsque le roi , ses frères et la comtesse d'Artois , qui s'étaient soumis à la même épreuve , purent assurer , en se montrant en public , que leur santé n'avait subi aucune altération * .

Telle était l'aurore de ce règne. On vendait dans tous les magasins d'estampes une gravure qui offrait les médaillons de Louis XII et de Henri IV; au-dessous était le portrait du roi avec cette inscription : XII et IV font XVI.

1*2 juin 1774.

LOUIS XVI. fil)

On avait fjravé au pied «le la statue de Henri IV: Resurrkxit.

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