‹ Louis XVIChapitre 9 sur 53 · S XVI · texte numérisé non relu

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seule chargée du fardeau de l'empire. Elle se trouvait engagée dans de trop grave* démêlés politiques , pour se livrer entièrement aux devoirs de mère , et la première éducation de Ma rie- Antoinette fut négligée ; mais l'heureux choix de la comtesse de Brandeiss , à laquelle Furent confiées les dernières années de son enfance , remit son instruction au niveau de son rang et de ses rares qualités. Elle profita promptement des leçons de Métastase, et parlait l'italien avec une grâce remarquable. Elle n'écrivait pas le français correctement , mais elle le parlait avec facilité et prédilection. Pour la perfectionner dans Pétude d'une langue qui allait devenir celle de sa patrie, et sur la demande de Marie-Thérèse , le duc de Choiseullui envoya l'abbé de Vermond, qui prit et conserva toujours une grande influence sur son élève devenue reine.

Sa nouvelle maison se rendit au-devant d'elle jusqu'à la frontière. On avait construit , près de Kchl , un double pavillon, image des deux empires qui allaient s'allier. Dans le salon de France, se trouvaient la comtesse de INoailles, dame d'honneur, la duchesse de Cossé, daine .d'atours , quatre dame* du palais , le comte de Saulx- Ta vannes , chevalier d'honneur , le comte de Tessé , premier écuyer , et 1 evêque de Chartres , premier aumônier. Dans l'autre appartement , les dames autrichiennes, qui avaient accompagné l'archiduchesse , la revêtirent d'habits entièrement français et envoyés de Paris. Les

porte» s'ouvrirent : la jeune dauphine s'avança , cherchant du regard la comtesse de Noailles, s'élança dans ses bras avec une légèreté de quinze ans et une franchise allemande, puis lui demanda son amitié et ses conseils, laissant échapper à la fois des sourires et des larmes.

Marie-Antoinette entra en France par Strasbourg ' T et se rendit de là à Compiègne, où elle arriva le 45 mai. Le roi, le dauphin et les princesses, filles du roi, s'y étaient déjà rendus.

I ne lettre de Marie-Thérèse l'y avait devancée :

« Votre épouse, mon cher dauphin , vient de se séparer de moi. Elle faisait mes délices; j'espère qu elle fera votre bonheur. Je l'ai élevée dans ce dessein , parce que depuis longtemps je prévoyais qu'elle devait partager vos destinées. Je lui ai inspiré l'amour de ses devoirs envers vous, un tendre attachement envers votre personne , l'attention à imaginer et pratiquer ce qui peut vous plaire ;

• Le cardinal de Koban présenta à madame la dauphine une femme âgée d'environ cent cinq ans, qui n'a jamais été malade. Cette femme lui dit en allemand : « Princesse, je fais des vœux au Ciel pour que vous viviez aussi longtemps que moi, et aussi exempte d'infirmités. — Je le désire, répondit madame la dauphine , si c'est pour le bonheur de la France ; » et après lui avoir donné sa main à baiser, elle ordonna qu'on lui remit une somme d'argent. ( Mercure de France. Juin 1770.)

je lui ai recommandé avec beaucoup de soin une tendre dévotion envers le maître des rois , persuadée qu'on fait mal le bien des peuples qui nous sont confiés, quand on manque envers celui qui brise les sceptres et renverse les trônes comme il lui piaf t.

« Aimez donc vos devoirs envers Dieu , je vous le dis , mon cher dauphin , je le dis à ma fille ; aimez à faire le bien des peuples sur lesquels vous régnerez toujours irop tôt ; aimez le roi , votre aïeul ; sovez bons comme lui; rendez-vous accessibles aux malheureux. Il est impossible qu'en vous conduisant ainsi , vous n'ayez le bonheur en partage. Ma fille vous aimera , j'en suis sûre , parce que je la connais; mais, plus je vous réponds de son amour et de ses soins à vous plaire, plus je vous recommande de lui vouer le plus sinc«Te attachement. Adieu , mon cher dauphin, soyez heureux; je suis baignée de larmes.

« Marik-Tiikrkse. »•

De Compiègne, la cour se rendit ù Saint-Denis, et descendit au couvent des Carmélites, on madame Louise, fille de Louis XV, faisait son noviciat. Le roi présenta l'archiduchesse à sa fille , et la jeune princesse remit à la carmélite une autre lettre de l'impératrice sa mère. Marie- Thérèse lui recommandait instamment sa fille , et sol-

licitait pour sa jeunesse Jes conseils d'une piété universellement vénérée.

De Saint-Denis l'archiduchesse se rendit avec sa suite au château de la Muette , et le roi retourna à Versailles, accompagné du dauphin. Le lendemain matin, mai, la dauphine arriva, et le* époux furent conduits à la chapelle. Le grand-aumônier, cardinal de la Roche-Aymon, leur donna la bénédiction nuptiale'.

Les fêtes de la cour furent brillantes; les fêtes de Pa-

• Vers une heure après midi , madame la dauphine se rendit a laj>partement de sa majesté , d'où l'on alla à la chapelle dans l'ordre suivant: le grand-maître, le maître et laide des cérémonies marchaient à la téte et précédaient monseigneur le dauphin, qui donnait la main à madame la dauphine. Le roi venait ensuite, ayant devant lui monseigneur le comte de Provence , monseigneur le comte d'Artois et les prince du sang. Sa majesté était suivie de Mesdames et des princesses du sang , ainsi que des principaux officiers de sa majesté. Monseigneur le dauphin et madame la dauphine, en arrivant à la chapelle, s'avancèrent au bas de l'autel, et se mirent à genoux sur un carreau placé sur les marches du sanctuaire. L'archevêque de Reims , grand-aumonier, après avoir fait un discours à monseigneur le dauphin et à madame la dauphine, commença la cérémonie par la bénédiction de treize pièces d'or et d'un anneau d'or, il les présente à monseigneur le dauphin , qui mit l'anneau au quatrième doigt de la main gauche de madame la dauphine, et lui remit les treize pièces d'or. Les cérémonies du mariage ayant été achevées, et monseigneur le dauphin et madame la dauphine ayant reçu la bénédiction nuptiale, le grand-aumônier rom

ri» les surpassèrent encore. L'annonce en avait circulé dans toutes les provinces; la saison était favorable , le goût des plaisirs extrême dans toutes les classes : aussi vit-on accourir, à Paris et à Versailles, une innombrable affluence de curieux.

Mais cette affluence même devint bientôt une cause de deuil, et les joies royales furent encore une fois attristées par de sinistres présages. Au moment ou la foule qui remplissait la place Louis XV s'ébranlait en masse, après le feu d'artifice , pour se porter sur le boule vart ,

mença la messe , pendant laquelle la musique du roi exécuta un motet de la composition de l'abbé de Gaujargues, maître de musique de sa majesté. Après VOffertoire , monseigneur le dauphin et madame la dauphine allèrent à l'offrande , et à la fin du Pater, on étendit au-dessus de leurs tètes un poêle de brocard d'argent. L'évèque de Senlis \ premier aumônier du roi , tenait le poêle du coté de monseigneur le dauphin , et l'évèque de Chartres premier aumônier de madame la dauphine, le tenait du côté de cette princesse. Ils ne l'ôtérent que lorsque le grand-aumônier eut achevé les prières ordinaires. La messe étant finie , le grand-aumônier s'approcha du prie-Dieu du roi , et présenta à sa majesté le registre des mariages de la paroisse royale, que le curé, qui avait assisté à la cérémonie du mariage , avait apporté. Le roi , accompagné de monseigneur le dauphin et de madame la dauphine, des princes et des princesses du sang , et des seigneurs et dames de la cour, fut reconduit à son appartement, dans le même ordre qui avait été observé en allant à la chapelle. ( Mercure de France.)

' Armand de lloquelam e .

" Roii*! ilr Rootwl de Flfurv.

par la rue Royale , nouvellement percée et qui n'était pas encore pavée dans toute sa largeur, l'inégalité du terrain fit trébucher plusieurs personnes qui occasionnèrent la chute de beaucoup d'autres. Les cris lamentables de ceux qu'on foule aux pieds accroissent le désordre, des filous s'y mêlent pour l'exploiter et achèvent d'ôter toute présence d'esprit à ce peuple éperdu. Beaucoup sont écrasés sous les pieds des chevaux , sous les roues des voitures, et quelques-uns se précipitent jusque dans la Seine. On évalue à cinq cents le nombre des victimes ; quelques versions le portent à douze cents. Le parlement ordonna d'informer du fait. On obtint , pour seul éclaircissement, que, sur la réclamation de vieux droits , la direction de la police était passée ce jour-là des mains du magistrat ordinaire dans celles du prévôt des marchands, Jérôme Bignon , qui en fut quitte pour être chansomié, après avoir été maudit.

Personne ne fut plus douloureusement affecté que M. le dauphin d'un si funeste événement. Le lendemain lwjuin, on lui apporte sa pension de 6,000 livres , et , sans perdre une minute , il écrit à M. deSartinesle billet

suivant :

« J'ai appris le malheur arrivé à Paris à mon occasion; j'en suis inconsolable. On m'apporte en ce moment ce que le roi m'accorde tous les mois; c'est tout ce dont je puis disposer; je vous l'envoie ; secourez les plus malheu-

reux. Vous connaissez , Monsieur, mon estime pour vous.

« Louis-Auguste. »

Madame la dauphine ne se montra pas moins affligée. Une de ses dames lui disant , pour dissiper ce chagrin , que des voleurs avaient été trouvés, les poches pleines, au nombre des victimes: «Qu'importe, répliqua Marie-Antoinette , ils sont morts à côté des honnête» gens. »

Cette sensibilité sincère fut connue et appréciée du peuple : lorsque le jeune couple parut pour la première fois aux Tuileries, la reconnaissance fut unanime, des acclamations enthousiastes saluèrent madame la dauphine, et, oublieuses de son rang, ne s'adressaient qu'à sa beauté. C'est avec ravissement qu'on se pressait autour de cette Française adoptive. La majesté qui éclatait dans toute sa personne était tempérée par la fraîcheur de sa jeunesse et la grâce indéfinissable de tous ses mouvements. Sa taille haute et flexible , ses cheveux blonds , ses yeux bleus , doux et spirituels , sa lèvre un peu épaisse rappelant son origine autrichienne , son ovale gracieux , l'élégante simplicité de son costume , tout en elle séduisait et charmait la foule.

Sans avoir , sous des formes aussi brillantes , ce qui captive les yeux, le dauphin possédait pourtant ce qui

plait et attache. Son front était plein de sérénité ; tous ses traits portaient l'empreinte bienveillante d'un cœur maître de ses passions ; son visage était régulier ; sa vue basse donnait quelque chose de sérieux à son regard , et une teinte grave à sa physionomie. Sa taille moyenne n'était pas encore gênée par l'embonpoint qui l'alourdit plus tard; et son maintien, habituellement négligé, avait une bonhomie qui sied bien à la dignité.

Tout émus encore de cet accueil de Paris , les jeunes princes voulurent assister le soir même à une représentation du Siège de Calais. Le public saisit avec avidité chaque vers dont il pouvait faire l'interprète des sentiments de cette journée. A ces mots :

Le Français, dans son prince, aime à trouver un frère. Qui , né (ils de l'état, en devienne le père.

la salle entière se leva pour mieux adresser ses applaudissements à la loge royale. Le dauphin , à son tour , adopta le même langage pour témoigner sa reconnaissance , et à ce vers :

Rendre heureux qui nous aime est un si doux devoir!

il s'inclina vers l'assemblée avec attendrissement.

Le roi, qui ne venait plus à Paris depuis longtemps,

n'y eût pas été reçu de la sorte. Aussi , de retour à Versailles , les jeunes princes eurent-ils soin de prévenir dans le cœur du monarque toute comparaison pénible , et la dauphine lui dit avec une tendresse ingénieuse : « Combien le roi doit être aimé de ses sujets, puisqu'ils fêtent ainsi ses enfants ! »

Louis XV était enchanté de sa petite-fille ; il n'était question que de sa grâce, du charme de ses réparties, et de la déférente gaieté qu'elle apportait à la cour de mesdames, ses tantes. Madame Adélaïde lui avait donné une clef des corridors particuliers, afin qu'elle pût, sans aucune suite , parvenir à son appartement. Mesdames Ootilde et Elisabeth , ses belles- sœurs , étaient encore entre les mains de madame de Marsan.

L'attitude difficile des jeunes princes vis-à-vis de la , comtesse Dubarry , troublait seule cet intérieur. Le dauphin ne savait pas di ssimuler ses répugnances ; la dauphine n'avait pas connu de pareils désordres à la cour de Vienne. La favorite irritée oubliait les jouissances du luxe et les hommages dont elle était si étrangement entourée, devant ce froid mépris qu'elle ne pouvait ni faire fléchir ni faire sortir des bornes du respect envers le roi. Louis XV poussait l'aveuglement jusqu'aux dernières faiblesses , et madame Dubarry osa solliciter l'honneur de s'asseoir à la même table que madame la dauphine. Ce triomphe ne lui fut pas refusé ; mais le dauphin , prévenu à temps,

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ne se laissa arrêter par aucune considération : fort d'un exemple de son père , il se rend chez le roi , et lui dit avec fermeté : « Sire , je suis prêt à donner personnellement à Votre Majesté toutes les marques possibles de tendresse , de soumission et de respect; cependant il est aussi de mon devoir de ne laisser approcher de madame la dauphine aucun scandale. » Le souper n'eut pas heu.

Cette juste et naturelle fierté cédait pourtant à un sentiment plus impérieux encore , celui de la compassion , et le hasard se plut à en fournir la preuve. Un officier des gendarmes de la garde tua en duel un commis de la guerre. La famille de la victime , munie du cartel , demanda justice. Plusieurs combats semblables s'étaient rapidement succédé , et le roi avait déclaré qu'il n'accdrderait plus de grâce. La mère de l'officier courut jeter son désespoir aux pieds du dauphin et de la dauphine qui , touchés des supplications les plus déchirantes , obtinrent du roi, à force de prières , un nouveau sursis à sa sévérité. One malveillance trop commune ne manqua pas de raconter à madame la dauphine que la pauvre mère s'était adressée d'abord à madame Dubarry. « Elle a hien fait : rien n'humilie le cœur d'une mère, répondit Marie-Antoinette ; à sa place , j'aurais embrassé les genoux de Zamore. »»

Zamore était un petit Indien qui portait la queue de la robe de madame Dubarry.

Chaque jour, des traits et deë mot» semblables circulaient dans le public. Les jeunes princes se tenaient strictement en dehors de l'atmosphère politique, n'adressaient aux ministres ni représentations ni requêtes , et n'étaient mêlés à aucune des plaintes que soulevait le gouvernement. Lorsqu'on s'entretenait d'eux , on racontait que le dauphin avait été surpris dans une misérable chaumière , ou dans quelques greniers délabrés. Reconnu un jour par des pages sur le seuil d'une maison où il venait de répandre ses secrètes aumônes , il s'écria gaiement . <■ Convenez , Messieurs , que je suis plus malheureux qu'un autre : je ne puis aller en bonnes fortunes sans être trahi . >•

A une chasse près d'Achères , dans la forêt de Fontainebleau , un vieillard fut renversé et blessé par le cerf. La dauphine s'élança hors de sa calèche , y fit placer le paysan , le pansa de ses mains , et ne voulut céder à personne le bonheur de le rendre à sa famille. On l'avait surprise aussi déchirant son mouchoir pour envelopper la téte d'un domestique presque aveugle , qui venait de se blesser dans son appartement. Enfin , chez ces princes, l'entrave du rang n'arrêtait jamais l'essor de la bonté.

Que de contrastes renfermait alors Versailles! L'agitation et le bruit se prolongeaient chaque soir dans une partie du château; les fenêtres où brillait la lumière de l'orgie étincelaient bien avant dans la nuit , tandis que

l'ombre et le silence s'étendaient de bonne heure , tout à côté , sous le même toit j et le peuple ne prenait pas le change. Quoiqu'il entrât rarement dans le palais, son regard en comprenait le langage extérieur , et devinait la place de chacun. Une popularité universelle récompensait alors le dauphin et la dauphine , et le vieux duc de Brissac put dire un jour avec vérité , en montrant à la jeune princesse la foule qui se pressait sous son balcon : u Voyez , madame , ce sont autant d'amoureux. »

Dans l'enivrement et l'éclat de ces premières années , Marie-Antoinette cependant n'oubliait pas les recommandations de Marie-Thérèse : elle s'attachait à gagner l'amitié de madame Louise , et aussi souvent qu'elle pouvait se soustraire aux pompes de Versailles, elle se rendait à Saint- Denis, aucouventdesCarméhtes. C'est là sans doutequ'elle reçut les premières leçons sur la valeur réelle des grandeurs • humaines , et la pieuse madame Louise lui donna sa première marque d'affection, en voulant recevoir de ses mains le voile qui allait la dérober au monde pour jamais \

Les mariages successif» du comte de Provence et du comte d'Artois avec deux filles du roi de Sardaigne , amenèrent à Versailles deux princesses à peu près du même âge que Ma rie- Antoinette, et lui formèrent une

* 10 septembre 1770.

société conforme à ses habitudes. Elle avait été élevée sans faste; le dauphin avait aussi les goûts les plus simples, et tous deux ne demandaient qu'à s'affranchir du joug pesant de la représentation. La plus grande intimité s'établit entre les trois jeunes ménages; ils firent réunir leurs repas , et ne mangèrent séparément que les jours où les dîners étaient publics. La réunion du soir, pour le souper, n'était jamais interrompue et avait lieu à neuf heures , chez la comtesse de Provence. Madame Elisabeth vint y prendre sa place , lorsqu'elle eut terminé son éducation. Cette vie de famille n'avait pas eu d'exemple à la cour depuis longtemps; elle fut surtout l'ouvrage de Marie- Antoinette et du dauphin, qui l'entretenaient avec la plus grande persévérance. Bien souvent ils avaient à lutter contre leur propre maison. La comtesse de Noailles , modèle de toutes les vertus , était aussi dépositaire inexorable de toutes les traditions. La dauphine un jour l'appela Madame l'Étiquette. Le mot fut saisi et répété ; on en murmurait à Versailles ; on l'applaudit fort h Paris. Cependant la cour officielle n'éprouva aucun changement durant le règne de Louis XV. Le jeu se tenait chez madame la dauphine, première personne de l'État. Il avait eu lieu , depuis la mort de Marie Leczinska , chez madame Adélaïde, qui ne se vit pas dépossédée sans quelque dépit. Les promenades étaient de rapides courses en berline , accompagnées de gardes du corps et d'écuyers. Les calèches n'étaient tolérées qu'à la chasse. La messe

ta

i»n musique était entendue tous les jours.

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Lesjeuues princesse* imaginèrent d'animer leur pelit cercle en jouant la comédie; mais on craignit la censure de Mesdames et une défense afisolue de la part du roi. On s'installa en cachette dans un entre-sol où le service n'appelait jamais personne. La troupe se composait des trois princesses, du comte de Provence , du comte d'Artois et De M. Campan, secrétaire du cabinet, beau-père de la première femme de madame la dauphine.

Le comte de Provence se faisait remarquer par l'assurance de sa mémoire , le comte d'Artois par la grâce de ses manières ; les deux princesses de Savoie jouaient avec embarras , la dauphine mettait de la finesse dans son jeu inexpérimenté. Le dauphin , unique et assidu spectateur, prenait part à la gaieté de la scène , riait beaucoup des travestissements, mais jamais aux éclats. Cest à dater de ces amusements qu'il surmonta un peu son extrême réserve et devint plus familier, même avec sa femme , qui lui imposait encore, assez pour que la cour l'accusât d'indifférence et se permît les conjectures les plus hasardées.

Le mystère observé avec soin ne réussit pas longtemps. Un jour la dauphine , ayant oublié quelque objet nécessaire à son costume, l'envoie chercher par M. Campan. Celui-ci descend à la hâte, en habit de Crispin; mais entendant marcher dans le cabinet vers lequel il se dirige , il s'arrête immobile derrière la |>orte. Vn valet , averti de même parle bruit, sori , regarde, et épouvanté

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par la figure qu'il découvre, se met à crier au Recours. M. Campan eut beaucoup de peine à se foire reconnaître, et quoiqu'il eût exigé une promesse de discrétion , il crut devoir prévenir madame la daupbine. Les princesses ne voulurent pas rester ainsi à la merci des gens de service , et le théâtre fut abandonné.

La forte constitution de Louis XV annonçait encore une existence assez longue ; cependant l'heure invisible approchait, et la mort allait surpendre la sécurité de la cour.

Vers les derniers jours d'avril 477 A , le roi fut attaqué de la petite vérole, avec les symptômes les plus funestes. On ne pouvait entrer sans danger dans sa chambre, l'air du palais était infecté; une cinquantaine de personnes tombèrent malades pour avoir traversé les galeries , dix en moururent j les médecins eux-mêmes prenaient beaucoup de précautions pour se préserver de l'épidémie. Cependant Mesdames , filles du roi , assises près de son lit et souvent sous ses rideaux , épiaient le moment de sa guérison, ou celui qui leur ferait un devoir de rappeler à l'infortuné monarque les sentiments de la religion. L'archevêque de Paris , Christophe de Beau mont, arriva pour solliciter l'administration publique du roi. Mais la première condition de sa présence était le renvoi •le la courtisane. I^es ministres, qui avaient été jwrtés à la place du duc de Choiseul par madame Dubarry , crai-

fanaient de se compromettre trop hâtivement , et moins préoccupés de la conscience du roi que des vengeances possibles de la favorite, ils se rappelaient entre eux la première maladie de Louis XV et le retour de madame de Châteauroux. Ce souvenir se présentait à l'esprit de tout le monde et à celui du roi lui-même, qui finit par dire : « Je ne veux pas recommencer les scènes de Metz. >» A ce mot, toute hésitation cessa : l'archevêque entra dans la chambre du roi avec madame Adélaïde , l'évêque de Senlis et le duc d'Aumont. Le maréchal de Richelieu fit beaucoup d'efforts pour arrêter le prélat, le conjurant, jusque dans le dernier salon , de ne pas tuer le roi par une proposition théologique qui , disait-il , en avait tué tant d'autres. C'était le Vr mai. Le soir, le roi se trouva un peu mieux. Lorry et Bordeu, ses médecins, lui cachaient la nature de son mal; mais La Martinière, son chirurgien , se refusa à dissimuler le danger. Quand le roi lui demanda ce qu' il pensait de ces pustules qui se multipliaient sur tout son corps , il nomma la petite vérole. Le royal malade comprit à l'instant la gravité de son état ; il manda le duc d'Aiguillon, et lui donna ses ordres relativement à madame Dubarry. « Il faut la mener sans bruit à votre maison de campagne de Ruel , dit-il ; je saurai gré à madame d'Aiguillon des soins qu'elle prendra, n

Dès ce moment , son c<vur parut soulagé d'un grand poids. Le 7 , à trois heures du matin, il demanda lui-

même l'abbé Mandoux , et se confessa. A quelque degré d'abjection que sa vie privée fut descendue , son esprit avait conservé de nobles instincts , et son âme quelques restes de foi. Les approches de la mort réveillèrent ces germes religieux; il reconnut et adora la main qui le ' frappait; sa résignation fut grande et son repentir solennel.

Le dauphin était retenu par un ordre du roi qui commandait formellement d'éloigner l'héritier du trône de toutes les chances de la contagion. Ne pouvant porter à son aïeul ses soins et le témoignage de son attachement, le prince écrivit au contrôleur général :

« Je vous prie , monsieur , de distribuer dans la minute deux cent mille livres aux pauvres , afin qu'ils prient pour la conservation du roi. Et, si vous trouvez que la distribution de cette somme puisse nuire à vos arrangemenu , vous la retiendrez sur mes pensions.

« Louis , dauphin. »

Toute sollicitude devenait inutile pour la carrière mortelle du monarque. Le 8 et le 9 , la maladie fit les plus rapides progrès. Le cardinal de la Roche-Aymon , grandaumônier de France , parut avec le viatique. Le roi se souleva avec respect sur son lit; il voulait s'humilier à haute voix devant son Dieu; mais ses forces le trahirent, et il retomba en priant le cardinal de lui servir d'intor-

prèle. Le cardinal, tenant le viatique à la main , dit, d'une voix émue : « Quoique le roi ne doive compte de sa conduite qu'à Dieu seul , il déclare qu'il se repent d'avoir causé du scandale à ses sujets, et qu'il ne désire vivre désormais que pour le soutien de la religion et le bonheur de ses peuples. »

Mesdames n'avaient point quitté leur père ; leur piété, qui avait quelquefois importuné son passé coupable, fut la dernière consolation de ses regards mourants : tout le monde le délaissait, et son corps tombait en lambeaux.

Douze ou quinze livrées de la cour avaient été remarquées sur la route de Ruel depuis la retraite de madame Dubarry , et cette adulation intempestive resta longtemps un motif de défaveur sous le nouveau règne. Plusieurs années après la mort de Louis XV, on entendait dire, dans le cercle du roi , lorsqu'il s'agissait des mêmes personnes : « C'était une des quinze voitures de Ruel. »

La cour épiait impatiemment le terme d'une agonie qui ne laissait plus d'espoir ni de crainte à personne. Un départ général pour Choisy devait suivre le dernier soupir de Louis XV; les chevaux des courriers étaient sellés dans les écuries, et les équipages tout prêts. Mais il était impossible que, dans un pareil moment, les ordres fussent demandés et transmis aussi rapidement que chacun le souhaitait. Il fut convenu qu'on placerait un flambeau

dans une fenêtre en vue de toutes parts, et qu'à l'instant où le roi cesserait de vivre , un valet de chambre éteindrait la bougie. Ce signal , qui ressemblait tant à un symbole , ne se fit pas attendre : Louis XV était mort.

Aussitôt la foule se précipite vers l'appartement de M. le dauphin. La comtesse de Noailles entra la première, et. la première fit entendre le nom de majesté au roi et à la reine de France. Louis et Marie- Antoinette, par un mouvement spontané, se jetèrent à genoux en pleurant : « 0 mon Dieu ! nous régnons trop jeunes. Mon Dieu , guidez-nous; protégez notre inexpérience1 ! >»

• La Gazette de France, du 14 mai 1774, ne contient que ces mots i l'article VetMiUe»:

« Le 12 de ce mois on fit, à sept heures du soir, la levée du corps du feu roi, qui fut conduit sans cérémonie i Saint-Denis, selon l'usage pratiqué pour les princes qui meurent de la petite vérole. L'évéque de Senlis , premier aumônier de sa majesté , accompagna le convoi. Les deux paroisses et les récollets de cette ville le suivirent jusqu'à la place d'Armes. »

De là le corps fut enlevé en poste.

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