‹ Louis XVIChapitre 12 sur 53 · SACRE IU; LOUS XVI · texte numérisé non relu

SACRE IU; LOUS XVI

Une coutume , qui remontait aux premiers jours de la monarchie, appelait les rois de France à Reims. Us venaient y faire hommage à Dieu de leur sceptre et de leur couronne, et recevaient en échange l'onction mainte qui , élevant le droit de régner à une sorte de sacerdoce, inspirait la vénération aux subordonnés , péné-

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t mit le monarque de la sainteté de ses devoirs, et appelait sur leur accomplissement la bénédiction divine.

Louis XVI s'était vu obligé de différer cette cérémonie, et on lui proposait même de l'abolir. M. Turgot .. organe en cette occasion de la coterie philosophique , manifesta ses répugnances dans le conseil. « Vous serez, disait-il au roi , bien plus agréable à vos peuples , en leur annonçant que vous ne voulez tenir votre couronne que de leur amour. » On rangeait le sacre parmi les traditions de la servitude.

Tous les esprits éminents n'en parlaient pourtant pas ainsi. « Le plus grand de tous les événements pour un j»euple , c'est sans doute l'inauguration de son roi. C'est alors que le Ciel consacre nos monarques, et resserre en quelque sorte les liens qui nous unissent à eux'. »

Que faisait-on , en proposant à Louis XVI la sanction populaire , au lieu de la consécration religieuse? N'était-ce pas flatter le prince aux dépens de la royauté , et mettre un accident heureux à la place d'une institution immuable? Aveuglement étrange! les esprits qui s'appelaient philosophiques plaidaient avecaigreur contre l'acte auguste qui donnait un sentiment moral pour base à la fidélité des

' Mirabeau détenu alors au fort de Joux) , brochure sur le Sacre ,

l>euples. Ils proclamaient la transmission par le sang plus respectable qu'une lieutenance divine; ils acceptaient Louis XVI par la grâce de Louis XV, et s'indignaient qu'on le leur donnât par la grâce de Dieu !

Tout le monde convient que l'antiquité et la majesté des races sont une grande garantie d'ordre , un moyen efficace d'agir sur l'imagination de la multitude. Mais si l'on veut justifier cette sorte de culte matériel aux yeux de la philosophie, quoi de plus honorable que d élever l'autorité jusqu'au domaine de l'âme , de jeter les germes de l'obéissance dans les convictions les plus délicates et les plus généreuses du cœur humain ? L'histoire de tous les peuples , la pensée de tous les législateurs , révèlent ce même besoin d'une intervention supérieure. A tout prendre, la sainte ampoule de Reims, fût-elle une superstition , serait encore une magnifique allégorie : l'onction tombant de la main du prêtre sur le front du prince figurerait toujours l'alliance des deux grandes puissances humaines, la force et la foi.

Qu'on se garde, d'ailleurs, d'envisager le roi seul dans la cérémonie du sacre : le peuple était loin d'y être oublié. Quand l'Église convoque les grands , c'est pour leur parler des faibles et des humbles. Le roi prenait son sceptre pour l'incliner, l'aristocratie revêtait l'hermine féodale pour s'agenouiller ; l'Eglise, qu'apportait-elle? le signe fraternel delà croix , et le livre du peuple, l'Evangile.

Lue seule considération, la pénurie du Trésor, avait causé l'hésitation du roi. Cependant on ordonna de pourvoir aux préparatifs du «acre , et la cérémonie fut fixée au dimanche 11 août 1775.

D' Alembert écrivit a ce sujet au roi de Prusse : « Il ne reste plus aux patriotes éclairés qu'une consolation ; c'est d'espérer que, pendant le règne de Louis XVI, les lumières feront assez de progrès pour que cette cérémonie bizarre et absurde.... soit enfin abolie sans retour. » On sait comment ce voeu fut exaucé ; et un redoublement d'intérêt s'attachera sans doute aux détails de cette auguste et dernière solennité delà vieille monarchie.

Le roi partit pour Reims avec la reine et toute la cour. 11 fit son entrée dans un carrosse de dix-huit pieds de hauteur. Les magistrats de la ville avaient ordonné que , selon l'ancien usage . les rues hissent tendues de tapisserie; Louis XVI le défendit. « Non, non, dit-il. je ne veux rien entre mon peuple et moi qui nous empêche de nous voir. »>

Le dimanche , dès six heures du matin, les chanoines en chape arrivèrent dans le chœur, se placèrent dans les stalles , et furent bientôt suivis de l'archevèque-duc de Iteims, des cardinaux et des prélats, des ministres, des maréchaux de France, des conseillers d'État et des députés de différentes compagnies. A six heures et demie les

pairs laïques arrivèrent du palais archiépiscopal. I^î duc de Bourgogne était représenté par Monsieur, le due de [Normandie par le comte d'Artois, le duc d'Aquitaine par le «lue d'Orléans; le,duc de Chartres , le prince do Condé et le duc de Bourbon représentaient les comtes de Toulouse, de Flandre et de Champagne.

A sept heures, l'évêque-due de Laon et l'évêque comte de Beau vais partirent en procession pour aller chercher le roi. Ces deux prélats, vêtus de leurs habits pontificaux, portant des reliquaires suspendus à leur cou, étaient précédés par le chapitre et par la musique de la cathédrale. Le marquis de Dreux-Brézé , grand-maître des cérémonies, marchait immédiatement devant le clergé. Ils passèrent par une galerie couverte, et arrivèrent a la porte du roi, qu'ils trouvèrent fermée. Le grand -chantre y frappa de son bâton. « Que de mandez- vous ? répond le grandcliambellan sans ouvrir, — Nous demandons le roi, dit le principal pair. — Le roi dort , réplique le grand-chambellan. »» Alors le chantre recommence à frapper, et l'évèque de nouveau demande le roi. La même réponse est donnée. A la troisième fois, le prélat dit ces mots : <« Nous demandons Louis XVI , que Dieu nous a donné pour roi. >» Aussitôt les portes s'ouvrent. Le grand-maitre des cérémonies conduit les évèques auprès du roi couché sur un lit de parade. Ils le saluent. Le prince est vêtu d'une longue camisole cramoisie galonnée d'or, ouverte aux endroits où il doit recevoir les onctions; il porte, par-dessus,

une longue robe d'étoffe d'argent, et, sur la tête, une toque de velours noir garnie d'un cordon de diamants, d'une plume et d'une double aigrette blanche. Le pair ecclésiastique présente l'eau bénite au roi , et dit l'oraison suivante : « Dieu tout-puissant et éternel, qui avez élevé à la royauté votre serviteur Louis , accordez-lui de procurer le bien de ses sujets, dans le cours de son règne, et de ne jamais s'écarter des sentiers de la justice et de la vérité. » Cette oraison achevée, les deux évèques prennent le roi par les bras , et le conduisent processionnellement à l'église, en chantant des prières.

Le roi étant arrivé sur le seuil, le cardinal de la Roche- Aymon lui adressa ces mots :

« Sire,

« Successeur de saint Remy, j'ai le bonheur de recevoir dans son église l'héritier de Clovis. Entrez , Sire , à son exemple, sous ces voûtes sacrées où la religion le reçut. Il y venait embrasser la foi qu'il a transmise à ses successeurs; vous venez promettre de protéger cette même foi que vous avez reçue de vos pères. Il y apporta les qualités nécessaires pour fonder un empire chrétien ; vous y apportez les vertus propres à en maintenir la splendeur : elles sont toutes renfermées dans l'amour de l'ordre, et cet amour est le caractère distinct if de votre majesté. »

Tout le monde ayant pris place , la sainte ampoule arriva; elle était apportée de l'abbaye de Saint-Remy par le grand-prieur, en chape d'étoffe d'or , sur un cheval blanc couvert d'une housse d'étoffe d'argent richement brodée; deux héraut* à pied tenaient la bride. Le grandprieur était sous un dais de pareille étoffe que portaient quatre barons dits chevaliers de la sainte ampoule. Aux quatre coins du dais se tenaient à cheval les seigneurs nommés par le roi pour otages de la sainte ampoule '. Ils étaient précédés chacun de leur ecuyer avec un guidon qui portait d'un côté les armes de France et de Navarre, de l'autre les armes de leur maison. Les otages avaient prêté serment entre les mains du grand prieur, en présence des officiers du bailliage de l'abbaye, qu'il ne serait (ait aucun tort à la sainte ampoule, pour la conservation de laquelle ils s'engageaient à donner leur vie, et, en même temps, ils s'étaient constitués pleiges, cautions, déclarant qu'ils demeureraient en otages jusqu'à son retour. Conformément aux coutumes en cette circonstance , ils requirent néanmoins qu'il leur fut permis de l'accompagner, et, pour plus grande sûreté et conservation d'icelle, sous la même garantie ; ce qu'on leur avait accordé.

L'archevêque de Reims , averti par le maître des cérémonies de l'arrivée de la sainte ampoule , alla aussitôt la

< Le vicomte de Larochefoucauld , le comte de Talleyrand , le marquis de Rochechouart , le marquis de la Rocho-Aymon.

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loi IS \YI.

recevoir a la porte «le l'Eglise. Elle était enfermée flans un reliquaire d'or, enrichi de pierres précieuses. L'archevêque prit le reliquaire , et rentré dans le chœur, il le déposa sur l'autel, puis s'approchant du roi, il lui présenta le livre des Evangiles. Le roi v posa les mains, et prononça, en latin, le serment suivant :

a Au nom de Jésus-Christ , je promets au peuple chrétien qui m'est soumis :

« En premier lieu, d interposer mon autorité pour entretenir en tout temps une véritable paix entre tous les membres «le l'Église de Dieu.

« De plus, d'empêcher que mes sujets, en quelque rang qu'ils soient constitués , commettent aucune violence ou injustice; de faire observer dans tous les jugements justice et miséricorde, afin que le Dieu clément daigne aussi nous faire miséricorde, à vous et à moi;

« De m'appliquer selon mon pouvoir, et de bonne foi, a écarter , de toute l'étendue de ma domination , tous les hérétiques dénoncés par l'Eglise.

a Je confirme ces promesses par serment; j'en prends Dieu a témoin et ces saints Evangiles. »>

Le roi prêta un secontl serment en qualité de grand-

maître de Tordre du SaintrEsprii, et un troisième, qui ne date que du règne de Louis XIV, relatif 5 la punition des duels.

Lorsque le roi eut reçu 1 epée de Charlemagne , il la déposa entre les mains du maréchal de ( lie rm ont -Tonnerre , faisant les fonctions de connétable , qui la tint la pointe levée pendant la cérémonie du sacre et du couronnement. On récita ensuite plusieurs oraisons , dans lesquelles on demandait à Dieu <• que la rosée du ciel et la graisse de la terre procurassent dans le royaume une abondance intarissable de blé , de vin , d'huile , et de toutes sortes de fruits , afin que , sous ce règne , les peuples pussent jouir d'une santé constante. »

Quand ces prières furent finies, le prélat officiant ouvrit la sainte ampoule , en laissa tomber un peu d'huile qu'il délaya avec le saint chrême. Quatre évêques entonnèrent des litanies, et, pendant qu'ils les chantaient alternativement avec le chœur, le roi demeura prosterné sur un carreau de velours violet semé de fleurs de lis d'or , ayant à sa droite l'archevêque de Rheims également prosterné.

A la fin des litanies , l'archevêque se plaça sur son fauteuil , et le roi , s'étant allé mettre à genoux devant lui , reçut les onctions sur le sommet de la tête, sur la poitrine, entre les deux épaules, sur l'épaule droite, sur l'épaule

gauche à la jointure du bras droit et h celle du brasgauche. En même temps le prélat récitait quelques oraisons dont ' voici la substance : «« Qu'il réprime les orgueilleux , qu'il soit une leçon pour les riches , qu'il soit charitable envers les pauvres et devienne le pacificateur des nations, qu'il n'abandonne pas ses droits sur les royaumes des Saxons, des Marcicns , des peuples du Nord et des Cimbres. »

Après les sept onctions , l'archevêque , assisté des évêques de Laon et de Beau vais , referma avec des lacets d'orlesouverturesdela camisole du roi. Louis XVI s' étant levé , rot alors revêtu de la tunique , de la dalmatique et du manteau royal , et se remit à genoux devant l'archevêque, qui lui fit alors la huitième onction sur la paume de la main droite , et la dernière sur la paume de la main gauche. L'archevêque lui mit un anneau au quatrième doigt de la main droite , comme signe représentatif de la toute-puissance , ainsi que de l'union intime qui devait désormais régner entre le roi et son peuple. Il prit ensuite sur l'autel le sceptre, qu'il mit dans la main droite <lu mi , et enfin dans la main gauche il remit la main de justice.

En ce moment le garde des sceaux, faisant les fonctions de chancelier', monta à l'autel, et, s'étant placé du coté de l'Evangile , appela les pairs pour le couronnement , de la manière suivante :

Le chancelier Maiipeuu avait refusé de donner sa démission.

« Monsieur, qui représentez le duc de Bourgogne, présentez-vous à cet acte » et ainsi des autres.

Les pairs s étant approchés du roi , l'archevêque prit la couronne de Charlemagne , ap|x>rtée de Saint-Denis, i la lui posa sur la tête. Les pairs ecclésiastiques et laïqm y portèrent la main comme pour la soutenir. En un un temps , on chantait ce verset : « Que le roi ait la force du rhinocéros ! et qu 'il chasse devant lui, comme un vent impétueux , les nations ennemies jusqu'aux extrémités de la terre. »

Alors l'archevêque prit le roi par le bras droit , et , raifj des pairs et des grands officiers de la couronne, il le conduisit au trône élevé sur le jubé. En terminant les oraisons, le prélat (put ta la mitre, s'inclina devant le roi et le baisa en disant : « Vivat rex in œternum! » Les autres jwirs ecclésiastiques et laïques firent de même. La mu lunule des assistants qui remplissait les tribunes répéta le cri de vive le roi ! Au même instant, les portes s'ouvrirent , et la foule du peuple , qui se précipitait dans l'immense basilique , la remplissait des mêmes acclamations. La reine, trop émue, s'évanouit; mais elle reparut bientôt, et fut comme le roi saluée avec enthousiasme.

Au même moment aussi les oiseleurs lâchaient dans l'église une grande quantité d'oiseaux qui signifiaient , par les ébattement* de leur liberté , l'effusion des grâces

<jiie le monarque allait répandre sur son peuple. On distribua aux assistants des médailles frappées à cette occasion ; sur la légende on lisait ces mots : Deo consecralori , et sur l'exergue . Rheims ,11 juin 1775.

En sortant de l'église , Louis XVI trouva un peuple plus nombreux encore. Les gardes voulaient écarter la foule ; le roi s'y opposa et s'élança au milieu d'elle , en tendant les mains à tous ceux qui voulaient les saisir. Les larmes coulaient de tous les yeux , et le visage du prince n'était pas le moins attendri. La ville était remplie d'aresde triomphe , d'ornements, d'emblèmes et de devises qui exprimaient à l'envi les sentiments les plus affectueux pour le roi et pour la reine. Deux mille quatre cents malades s'étaient rendus à Rheims de tous les points de la France. Le roi s'approcha de chacun d'eux et les toucha au front , en disant : « Le roi te touche, Dieu te guérisse! »

La dépense de ce sacre n'excéda pas la somme de dixhuit cent mille francs \

Le roi , revenu à Versailles , ne négligea pas les amé-

' Le sieur Papillon de Laferté porta en la ville d'Aix-la-Chapelle le poêle royal que les rois de France ont coutume d'envoyer après la cérémonie de leur sacre au tombeau de l'empereur Charlemagne.

[Gazette de France.)

liorations qu'attendait son peuple, et qu'il lui avait promises avec sincérité.

Les relations extérieures étaient maintenues dans un t'tat satisfaisant par la dignité habile et mesurée du comte de Vergennes.

A l'intérieur , M de Maurepas avait cru donner une satisfaction suffisante à l'opinion publique , en appelant M. Turgot au ministère , et il se serait contenté de la popularité de ce nom sans la réalité des œuvres; mais Louis XVI ne l'entendait pas ainsi , et le contrôleur général eut libre carrière. Il s'agissait de justifier les espérances qu'on attachait alors au système des économistes. Le début du ministre ne fut pas heureux.

La récolte de 4774 avait été fort mauvaise; il n'en établit pas moins , par un arrêt du conseil , la libre circulation des grains. Les circonstances ne favorisaient pas cette louable mesure ; beaucoup d'esprits n'y étaient pas convertis encore, et beaucoup d'intérêts se trouvaient froissés. La populace s'étonna en voyant dégarnir les marchés , et conçut des craintes sur sa subsistance. Des rassemblements tumultueux se formèrent à Pontoise , à Vernon , à Saint-Germain , des marchands furent maltraités , des magasins brûlés. On fit marcher des troupes avec défense de charger les armes : aussi la présence des soldats dis])crsa les séditieux , sans les intimider, et ne les

empêcha pas de se porter sur Versailles. Le roi accorda une diminution sur le prix du pain , mais le calme ne se rétablissait pas , et le maréchal du Muy fut enfin obligé d'attaquer les mutins. Après le châtiment des meneurs . une amnistie générale fut proclamée; et l'on rit de ce premier mouvement populaire qu'on appela la guerre des farines.

Ces événements méritaient plus d'attention ; ils eurent des résultats graves : ils encourageaient les mécontents à lever la tète , à calculer leurs forces , à changer les murmures en complots et les complots en sédition. Tous les conjurés qui connaissent leur art savent qu'il faut se préparer au crime.

En outre, cet échec décrédita les opérations de M. Turgot. L'événement n'est qu'un faux témoin qui ment pour ou contre une idée ; quand il favorise une erreur, quelques esprits éclairés et prévoyants ne suffisent plus pour la combattre.

M. Turgot se trouva donc promptement dans la position qui trop souvent menace les novateurs modérés.

Les parlements savaient qu'il avait été contraire à leur retour et contrariaient ses plans ; les économistes , les encyclopédistes trouvaient à leur tour que le maniement des affaires avait éteint l'imagination féconde et le zèle

hardi de leur disciple. Turgot avait conçu une vaste réforme et voulait y préparer les esprits. Attaquant graduellement les abus qu'il se promettait de détruire , il s'étudiait, en même temps, à défendre l'autorité royale, parce qu'il prévoyait la nécessité de l'appliquer toui entière à l'exécution de ses idées. Ses amis comprirent mal Futilité de ce double ménagement ; ses ennemis en profitèrent.

Il commença par des améliorations partielles, établit une caisse d'escompte et fit descendre à quatre pour cent Vin térét de l'argent. Il répara les grandes routes, qui étaient tombées dans un état déplorable , réforma les coches et les remplaça par des diligences qu'on appela un instant les Turgotines. Il s'occupa ensuite de projets plus importants : les corvées étaient fort onéreuses aux peuples , parce qu'elles étaient gratuites ; il les remplaça par un impôt annuel, quoiqu'il eût mieux valu peut-être leur fixer un salaire. Il abolit les maîtrises et corporations , pour hâter le développement de toutes les industries par une libre concurrence. Cette mesure isolait les ouvriers et enlevait brusquement au commerce des garanties de probité qu'il importera toujours de lui conserver. Il était possible de substituera l'ancien système des modifications mieux entendues; mais les édits furent repoussés sans examen. Le parlement favorisa aveuglément les résistances les plus obstinées et se refusa à l' enregistrement .

On voulut le contraindre , il résista ; le roi fut obligé de tenir un ht de justice et de parler en maître*.

Le moyen était violent, et comme tel répugnait au caractère de M. de Maure pas. Les prévisions par lesquelles il avait appuyé le renvoi du chancelier Maupeou se trouvèrent déconcertées , et ce ministre , qui s'était porté garant de la docilité des parlements , doit être compté désormais parmi les adversaires du contrôleur général.

Un seul appui restait encore à M. Turgot, c'était Louis XVI, qui répétait tristement : « Il n'y a que M. Turgot et moi qui aimions le peuple. »

D'autres questions occupèrent en même temps l'attention publique et le zèle du souverain. L'armée, comme l'administration, allait avoir son réformateur. Le maréchal du Muy, malade depuis longtemps, mourut de l'opération de la pierre. Louis XVI le pleura comme l'ami de son père, comme le sien, comme un dernier lien avec ce passé qui l'abandonnait au moment où les premiers nuages de l'avenir montaient à l'horizon.

Cet homme intègre et éclairé n'était pas facile à remplacer. Le roi hésita longtemps avant de lui désigner un successeur. On dit même à la cour qu'on ne voulait pas

' 1:2 mars I77<i.

sang doute que le nouveau ministre eût la pierre , puisqu'on le sondait si soigneusement. Enfin le roi prononça le nom du comte de Saint-Germain.

Le comte de Saint-Germain , après avoir porté l'habit de jésuite , le quitta très-jeune encore pour suivre , malgré ses parents, la carrière des armes. La résistance de sa famille contrariant ses rêves d'ambition , il quitta la France, passa au service de l'électeur palatin, et plus tard se distingua sous le prince Eugène.

Il rentra en France en 4745 avec le maréchal de Saxe, devint lieutenant général et commandeur de l'ordre de Saint-Louis ; mais un démêlé avec un autre officier général aigrit de nouveau cet esprit inquiet : après avoir renvoyé au ministre de la guerre son cordon rouge et donné sa démission, il entra au service du roi de Danemark. Il ne put se fixer dans ce pays et revint en France pour la seconde fois, en 1774, dépouillé des brillantes récompenses accordées à sa valeur sur tous les champs de bataille de l'Europe. Il se retira près d'Huninguc , dans un tel état d'indigence , que les officiers du régiment de Royal- Alsace se cotisèrent pour lui donner le moyen d'exister. Cette démonstration attira l'attention sur ce personnage, doué des qualités qui font les grands hommes, mais au même degré des défauts qui les perdent.

Sa réapparition à la cour causa la plus vive curiosité;

c'était a Fontainebleau. Le nouveau ministre exprima une profonde reconnaissance ; le roi lui dit ■ « Monsieur de Saint-Germain , je suis sûr que vos talents peuvent être utiles à l'armée , et lui feront oublier vos torts. Répondez donc à l'attente qu'on a de vous. Je vous rends votre ancien grade et l'ordrede Saint-Louis, en vousautorisant à porter l'ordre étranger dont je vous vois décoré. »

Le roi joignait à ces faveurs une somme de cent mille écus pour monter sa maison.

M. de Saint -Germain s'appliqua aux affaires de son département avec une extrême activité. Dès le début , il proposa de supprimer une partie de la maison du roi , ainsi que l'école militaire.

Le roi était gagné à ces projets par son ardent désir «l'économie, la reine, par son désir persévérant de ramener la cour de Versailles à la simplicité de la cour de Vienne , et de ne donner pour cortège au roi que la familiarité respectueuse dont les princes de la maison d'Autriche se plaisent à être entourés. Les premières ordonnances de M . de Saint-Germain parurent bientôt avec la sanction rovale.

Les deux compagnies de mousquetaires qui s'étaient signalées au siège de Valenciennes sous Louis XIV et à Fontenoy sous Louis XV , lurent supprimées; l'on réduisit

les cadra de la gendarmerie, des chevau-legers et des gardes du corps. La discipline militaire devint aussi l'objet de grands changements. Le ministre voulait introduire en France plusieurs règlements empruntés aux pays étrangers. Un jeune officier plein de mérite, M. deGuibert, également partisan de la tactique allemande, avait publié, en 4772, un Traité qui renfermait une critique hardie du système français. M. de Guibert avait voyagé dans les cours du nord, il avait été complimenté par le roi de Prusse et fêté par Voltaire ; il revint à Versailles, offrant au nouveau ministre ses vues, ses plans et ses services. Il fallut donc que de vieux soldats se remissent à l'étude d'un exercice nouveau et fatigant ; on changea les uniformes, et, pour porter au comble l'irritation de l'armée, on y introduisit les châtiments corporels. Plus de huit cents officiers quittèrent le service ; les soldats murmuraient hautement contre les coups de plat de sabre; ils s'écriaient que leurs camarades, au temps de Tu renne et de Condé, n'étaient pas disciplinés à l'allemande , et n'en battaient pas moins les Allemands; que , pour eux, ils n'aimaient du sabre que le tranchant.

Ces doléances parvenaient jusqu'au roi; on lui faisait observer que le moment était bien mal choisi pour écarter du trône les défenseurs qui l'entouraient, et fatiguer leur fidélité ; on démontrait facilement que le but essentiel de ces réformes était manqué . puisque le trésor continuait aux réformés la meilleure partie de leur traitement, tout en privant l'état de leurs services.

M. de Maurepas n'avait combattu ni adopté la candidature de M. de Saint-Germain; lorsqu'elle lui fut proposée pour la première fois, il avait répondu par une phrase derrière laquelle il se retranchait, lorsqu'il ne voulait pas compromettre sa responsabilité : « Proposez-le au roi , on peut en essayer. » L'essai avait été tenté et ne fut pas heureux. On renvoya M. de Saint-Germain sans éclat; le ministre avait déconsidéré l'homme de guerre; il était entré au conseil en héros, il en sortit en aventurier.

Se voyant déçu dans toutes ses espérances d'amélioration, Louis XVI, à peine assis sur le trône, et dans toute l'inexpérience de la jeunesse, se troublait à l'idée de soutenir seul des hommes que personne ne secondait. En appelant M. Turgot, il avait cru gagner l'opinion publique; l'opinion publique, par l'organe des parlements, repoussait le ministre. Le roi s'était associé à ses illusions; il lui parut amer d'y renoncer, et il ne chercha- point à déguiser la mélancolie de son découragement. Quand M.. Turgot fut sacrifié ', M. de Malesherbes apporta sa démission. Louis XVI lui dit : «Vous êtes plus heureux que moi, monsieur ; vous pouvez abdiquer. »

La chute de M. de Saint-Germain et celle de M. Turgot se suivirent de près. M. Turgot fut remplacé par M. Pîuys de Clugny qui mourut dans sa charge. A son tour, il fut

• 12 mai 1776.

remplacé par M. Taboureau , homme doux , plein d'honneur et de probité , qui se défendit longtemps d'accepter le poste qu'on lui offrait. Ce fut pour vaincre cette résistance que M. de Maure pas lui adjoignit M. Necker, en qualité de conseiller des finances et de directeur général du trésor.

A M. de Saint-Germain succéda le comte depuis prince de Montbarrey , parent de M. de Maurepas , courtisan vaniteux et peu capable.

M. de Montbarrey a cependant laissé des Mémoires sur ta courte administration , et il commence la série des ministres qui rendent fidèlement compte de leurs rapports directs avec Louis XVI. Après avoir parlé du soin contentieux que ce prince apportait au choix de ses agents, et dit jusqu'à quels détails il poussait ses investigations en ce genre, M. de Montbarrey cite un exemple irrécusable par sa simplicité.

Le roi me dit un jour de son premier mouvement : « Je donne cette place (commissaire ordonnateur des « guerres ) à David , premier secrétaire de la guerre , que - vous aimez, et de l'honnêteté duquel je suis certain. » « — Je fus flatté de ce choix et en même temps fort étonnA « de la connaissance particulière que le roi avait d'un « homme dont je n'avais pas encore eu l'occasion de lui « parler , et je me permis de lui demander d'où et de

« quelle manière le sieur David avait été assez heureux « pour être connu de lui.

« David n'est-il pas pas Normand? — Oui , sire.

« Il aime beaucoup les pommes. — Oui , sire.

« Il en mange tous les jours cinq ou six à son souper.

« Mon étonnement redoublait à chaque interpellation de sa majesté, qui me conta alors un (ait du sieur David que j'ignorais parfaitement, et qui prouvait son extrême honnêteté et l'incorruptibilité de ses principes4. >•

Sous ce ministre, le noble dévouement du chevalier d'Assas2 fut rappelé au roi , récompensé et tiré de l'oubli.

Les successeurs de M. Turgot défirent une partie de son ouvrage et annulèrent le lit «le justice tenu par Louis XVI.

Dès lors fut révélé le triste secret dont on a tant abusé depuis, celui de la docilité du monarque aux impulsions contradictoires de ses conseillers successifs. On vit qu'il

' Prince ilt? Montbarrey , tome III, page 2K:i - Bataille de Clostcrcamp, ortobre 17(>0.

subissait les événements au lieu de les diriger, et de ce jour on dit : Louis XVI est faible.

Oui, Louis XVI était faible; mais il ne l'était pus dans toute l'acception du mot. L'bomme faible cède (au préjudice du vrai ou du juste) pour se soustraire à de certains inconvénients, ou éluder de certains combats. La faiblesse sacrifie ses convictions à son repos ou à l'importunité. Louis XVI ne se rendait qu'à des motifs, et resta toujours inébranlablement passionné pour le bien. Ce n'était jamais sur le bien connu que portaient ses hésitations, mais sur le choix des moyens, et ses intentions s'embarrassaient loyalement. Son vouloir était franc, |>arce qu'il était exempt de toute arrière-pensée personnelle ; mais lorsqu'il fallait quitter la région du bien spéculatif pour entrer dans le domaine positif du bien politique, son savoir-faire était craintif, tergiversant, plein d'anxiété et de malaise. Le prince, dans sa conscience, était calme et ferme comme l'ange même de la sincérité ; le roi sur son trône était irrésolu et tremblant devant le fantôme à deux visages de l'avenir et du passé.

A cette époque, Marie-Antoinette s'occupait moins de régner à Versailles qu'à Trianon. Cette demeure venait de lui être donnée par le roi, et loin d'y prodiguer les dépenses, comme on l'en accusa bientôt, elle ne songeait qu'à y introduire avec simplicité les usages de la vie privée. Aussitôt que l'étiquette ne retenait plus la reine à la cour.

elle courait à Trianon jouir de l'intimité qu'elle préferait, et y changeait même le costume de Versailles contre une robe blanche, un chapeau de paille et un voile de mousseline. Marie Leczinska n'avait pas remplacé mademoiselle de Clermont dans la charge de surintendante de sa maison. Marie-Antoinette avait confirmé cette suppression ; mais touchée de l'existence précaire de la jeune princesse de Lamballe, restée veuve et sans enfants, elle voulut fixer auprès d'elle une amie qu'elle appréciait en amie, et rétablit la charge de surintendante pour la lui donner.

Madame Clotilde et madame Elisabeth avaient grandi et remplissaient une large place dans le cercle des affections de famille. Louis XVI s'occupa d'assurer une heureuse situation à madame Clotilde. Le prince de Piémont lui offrait toutes les garanties que la sollicitude fraternelle pouvait souhaiter. Cette alliance fut conclue au milieu des fêtes de Paris et de Versailles. Madame Clotilde, dans son enfance, était d'un embonpoint si extraordinaire, que le peuple lui avait donné le nom de Gros-Madame, et ce sobriquet avait été accepté gaiement à la cour. L'esprit fin et doux de la princesse ne s'offensa même pas de ce quatrain qui courut partout, lorsque, après le mariage de deux princesses de Savoie avec les deux frères du roi, on apprit encore cette troisième alliance avec la même maison.

Le bon Savoyard qui réclame Le prix de son double présent , Kn échange reçoit Madame ; C'est le payer bien grassement.

Madame Clotilde régna en Piémont, et lut après sa mort déclarée vénérable, premier degré de la béatification.

Ce mariage laissa madame Elisabeth seule auprès du roi, et la comtesse de Marsan, jugeant désormais sa tàclie remplie, crut pouvoir saisir ce moment pour se vouer à la retraite ; mais longtemps elle lutta contre la tendresse

filiale de son élève, et madame Elisabeth ne consentit qu'à grande peine à prononcer cet adieu. Madame de Marsan partit, emportant tous les témoignages d'une afiéetion qui ne se démentit, ni dans l'absence, ni dans les circonstances difficiles où se trouva placée plus tard la maison de Rohan .

Madame Elisabeth exigea du moins qu'on ne formât sa maison que des personnes qui avaient entouré son enfance. Cette vie de princesse fut si uniquement consacrée aux affections privées, qu'il est impossible de la séparer <ies personnes qui composaient son intérieur.

Mademoiselle de Mackau y occupait un des premiers

rangs. Sa mère, veuve du baron de Mackau, ministre

plénipotentiaire à Ratisbonne, avait été appelée auprès

un is xvi.

de la jeune princesse en qualité de sous- gouvernante , et mademoiselle de Mackau elle-même nous a conservé l'origine et les détails de cette intimité.

« Madame Elisabeth avait sept ans , lorsque ma mère « arriva de Strasbourg; ma sœur et moi lui fûmes pré- « sentées. Madame Elisabeth me considéra avec l'intérêt m qu'inspire à un enfant la vue d'un autre enfant de son « âge : je n'avais que deux ans de plus qu'elle. Les jeux « furent bientôt établis, et la connaissance bientôt faite. « Ma mère n'ayant pas de fortune , pria madame de Mar-p « san de solliciter pour moi une place à Saint-Cyr. Elle « l'obtint, et je m'attendais à être incessamment conduite « dans une maison pour laquelle j'avais déjà un véritable « attachement. Cependant madame Elisabeth demandait « sans cesse à me voir. J'étais la récompense de son appli- « cation ou de sa docilité ; et madame de Marsan, s'aper- « cevant que ce nouveau moyen avait un grand succès , « proposa au roi que je devinsse la compagne de madame r « Élisabeth , avec l'assurance que, lorsqu'il en serait - « temps , il voudrait bien me marier: sa majesté y con- « sentit. Dès ce moment, je partageai tous les soins que « l'on prenait pour l'éducation et l'instruction de madame « Elisabeth. Cette adorable princesse , pouvant s'entre- « tenir avec moi des sentiments qui remplissaient son « cœur , trouvait dans le mien une reconnaissance, un « attachement qui , à ses yeux , me tinrent lieu des qua- « lités de l'esprit et de l'amabilité. Elle me conserva, sans

« aucune altération , des bontés et une tendresse qui « m'ont valu autant de bonheur que j'éprouve aujour- « d'Iiui de douleur et d'amertume. Je fus mariée par elle « au marquis de Bombelles (ambassadeur près la cour de « Portugal). Le roi voulut bien , sur la demande de sa a sœur , m*i donner une dot de i 00,000 francs , et une « place de dame pour accompagner madame Elisabeth. « Cet événement lui causa le plus sensible plaisir ; jamais « je n'oublierai la touchante sensibilité avec laquelle elle « me dit : « Enfin , voici donc mes vœux remplis l Tu es » à moi ! Qu'il m'est doux de penser que c'est un lien de « plus entre nous, et d'espérer que rien ne pourra le « rompre4. >»

Madame Elisabeth avait aussi une vive affection pour mademoiselle de' Causans et voulut la fixer près d'elle dans la même position. N'osant cependant demander une seconde dot au roi , ce fut à la reine qu'elle s'adressa , en lui disant : « Je voudrais donner une dot à Causans ; obtenez de mon frère qu'il m'avance pour cinq ans les 30,000 francs d'étrennes qu'il me donne annuellement. >» La demande fut agréée à ces conditions; et mademoiselle de Causans épousa le comte de Raigecourt. Pendant cinq années la princesse ne reçut rien au jour de l'an , et lorsqu'on parlait d'étrennes, elle répondait : « Moi , je n'en ai pas , mais j'ai ma Raigecourt. » Quand l'émigration sé-

' M. Ferrand : Vie de madame ÉUtabeth.

para la princesse de ses deux amies, une correspondance presque journalière ne cessa de les consoler , tant que les consolations furent possibles. Dans cette correspondance, on découvrira combien de hautes qualités se cachaient au fond de l'âme angélique et modeste de cette princesse. Sa piété avait atteint ce degré d'élévation et de délicatesse qui garantit l'élévation de toutes les autres facultés. Pour elle , les conseils étaient les exemples , et cette manière d'édifier n'appartiept pas aux vertus communes.

Comme son frère, madame Elisabeth avait pris ses parents pour modèle; comme eux et comme lui, elle possédait l'amour du bien et la sollicitude dans la bienfaisance. Elle était prévoyante pour les peines comme pour les besoins , et , semblable à cette autre princesse de la race de sainte Elisabeth , elle eût dit , en parlant de pauvres paysans dépouillés : a Le bétail leur est rendu , mais qui leur rendra leurs larmes*? >» La vigilance de son ange gardien ne la surprit jamais sans trouver le zèle de la religion dans ses actions ou dans ses pensées. Pleine d'attraits devant Dieu , elle était parée aussi de tous les dons qui séduisent le monde : sa taille était accomplie et son visage charmant. Le reflet de l'âme brillait dans ses yeux comme dans ses paroles; intime complément de son frère , dont elle vécut et mourut inséparable , elle était la bonne grâce de toutes ses vertus.

1 Comte de Montalembert : Hiitoire de sainte Élitabeth, page 57.

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