‹ Louis XVIChapitre 14 sur 53 · I.OI IS XVI · texte numérisé non relu

I.OI IS XVI

quence populaire, l-es applaudissements exagérés exaltèrent en M. Necker un défaut qui ne lui était que trop naturel, la confiance en lui-même.

Avec une imagination active, des connaissances réelle*, des intentions loyales et des vues souvent éclairées , il s'arrêta dans les limites de la médiocrité. Au lieu de mûrir ses théories politiques , d'acquérir le tact indispensable à leur application , de balancer , dans une longue méditation , l'expérience ancienne et les besoins nouveaux , il se reposait sur son bagage insuffisant de théories plus complaisamment que ne le firent Colbert et Sully sur la prospérité publique, leur ouvrage. Il affectait de dédaigner la vieille école de nos hommes d'Etat , contractait l'habitude de rechercher ce qui serait applaudi plus encore que ce qui serait utile , et regardait avec de fatales illusions au-dedans et autour de lui-même, lorsqu'il lui aurait fallu regarder au-dessus et au delà. Fondateur, à son insu , de cette politique nouvelle qui substitue aisément les doctrines aux faits , les discours à l'expérience , il considérait un peuple comme un être de raison et non comme une agglomération de passions et d'intérêts contradictoire* * .

• En parlant de lui-même, M. Necker dit dans ses Mémoire* : « Je me souviens d'avoir été conduit par le mouvement de la discussion à dire devant le roi , qu'aussi longtemps qu'un esprit sage , un caractère honnête , une àme élevée pourraient influer sur l'opinion , je serais

tous xvi.

En nommant M. Necker directeur du Trésor, on l'avait appelé à un poste trop subalterne pour son ambition , irop élevé pour ne pas lui inspirer l'impatience de franchir les derniers degrés qui le séparaient du pouvoir. On le vit donc promptement en opposition ouverte avec son chef, M. Taboureau, et, avec l'aide de quelques intrigues officieuses, il le remplaça au bout de huit mois.

Louis XVI n'aimait pas M. Necker, par méfiance de ses prôneurs; mais la crainte de laisser échapper le bonheur de la France l'emporta bien vite sur ses répugnances personnelles; il en fit volontiers le sacrifice , et dit à M. de Maurepas : « Quand l'administrateur a le mérite essentiel de sa place, il faut savoir prendre patience sur les défauts de l'individu. >» M. Necker fut nommé directeur général des finances, le 2 juillet 1777.

Tandis que les difficultés intérieures prenaient de plus en plus le caractère d'une crise, les affaires étrangères allaient se hérissant de complications en complications. La guerre avec l'Angleterre devint inévitable.

Les insurgés d'Amérique soutenaient contre la Grande-

peut-être un ministre aussi propre à servir l'État que personne; mais que si jamais le cours des événements exigeait un Mazarin ou un Ri-

chelieii, ce furent mes propres expressions, de ce moment-là je ne conviendrai!» plus aux affaires publiques. »•

Bretagne une lutte de jour en jour plus vive. Des généraux anglais avaient été réduits à signer des capitulations, Washington avait été nommé généralissime , et la France fut appelée par l'insurrection à consolider ces succès.

Le quacker Franklin vint en ambassade à Versailles; mais ce fut plutôt à Paris qu'il remplit sa mission. La singularité de son costume et de ses manières, la nouveauté de son langage démocratique , excitèrent un engouement général: la guerre entra dans tous les vœux et dans tous les discours ; l'opinion , dérivant des sources les plus diverses, convergeait au même but. La guerre était, pour les uns , un passe-temps , une chance d'avancement et de gloire; pour les autres, l'élan d'une légitime rancune contre l'Angletere; pour d'autres, enfin, l'occasion de fraterniser avec une insurrection nationale, et dé préparer le triomphe des doctrines nouvelles. Le cabinet de Versailles hésitait ; mais , entraîné, il se déclara ouvertement, et conclut un traité avec les Etats-Unis*. LordStormond fut rappelé. Le marquis de Noailles revint à Versailles , et les hostilités commencèrent immédiatement.

L'Europe entière parut apprendre cette rupture avec plaisir. La Russie se vit en pleine liberté de faire la guerre à la Porte-Ottomane; l'Allemagne applaudit en voyant la France s'engager dans une lutle dispendieuse; la Hol-

' ♦> li'vru'r 1778.

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lande se flatta de gagner pour son commerce tout ce que perdraient les nations l>elligérantes ; les petites puissances maritimes ne demandaient que l'humiliation de la reine orgueilleuse des mers. L'Espagne, sommée de prendre le parti de la France son alliée , se sentait vulnérable ellemême par ses colonies , cl tremblait pour les trésors du Mexique et du Pérou: mais elle finit cependant par joindre ses vaisseaux aux nôtres.

Lors même que les ordres du roi commandaient encore la prudence, de jeunes ardeurs s'étaient échappées et de nombreux volontaires avaient devancé nos escadres ; les offres de service n'attendaient pas le raccoleinent. Toutes les passions, à l'essai de leur énergie, demandaient un champ de bataille, et Mirabeau voulait se faire soldat*.

Les principes personnels de Louis XVI répugnaient à la guerre d'Amérique, et lorsqu'il céda à l'entramement général, sa droiture continua de lutter contre tous les

' I) écrivit de sa prison au comte de Maurepas :

* Vinoeoiid . «» novembre 1771.

« Les événements politiques survenus depuis ma détention exigent certainement qu'on envoie des troupes en Amérique, peuWtre aux Indes. Je vous supplie de me faire passer dans l'un ou l'autre de ces pays. On n'a jamais trop d'hommes dans ces contrées destructives , et je vaux bien un soldat. Ici j'ai cessé de vivre, et je ne jouis pas du repos que donne la mort. Laissez-moi mettre les mers entre mon père et

détour» de la politique. Il voulut que son cabinet publiai un manifeste pour appuyer sa déclaration de guerre, et Ton a conservé les observations qu'il écrivit en marge du planque lui présenta M. de Vergennes.

MANIFESTE

Sa majesté a dû inviter le roi catholique à se joindre à elle, en vertu de leurs engagements, pour venger leurs griefs respectifs, et pour mettre un terme à l'empire tyrannique que l'Angleterre a usurpe et prétend conserver sur toutes les mers.

Comme c'est cette tyrannie qui est la seule et vraie cause de la conduite de la France, il semble que le tableau de la puissance des Anglais et l'usage qu'ils en font serait ici nécessaire , comme pièce justificative de tout ce qui doit se passer à notre égard contre la Grande- Bretagne.

moi , monsieur le comte. Ah ! oui , je vous jure qu'on ne rapportera de moi que mon extrait mortuaire, ou des actions qui démentiraient bien haut mes lâches , mes perfides calomniateurs , et feront peut-être regretter les années qu'on m'a ôtées. Relégué au bout du monde , je n'en serai pas moins prisonnier, relativement à la France, que je ne suis ici , et le roi aura un sujet de plus qui lui dévouera sa vie.

MlRABKAl . «

Mémoires de Mirabeau, tome II, page 2<i7.

MO

MANIFESTE

Le roi aurait pu vouer au silence et à l'oubli toutes les erreurs et les invectives qui font la base de la défense du roi d'Angleterre, et c'est avec la répugnance la plus extrême qu'il se voit forcé de les rappeler.

Je ne dois pas attribuer au roi d'Angleterre de m'avoir invectivé : le roi d'Angleterre, suivant les notions les plus connues des lois de son pays, ne peut invectiver personne. Tout y tombe sur les ministres qui seuls sont censés en être coupables, et c'est sur eux qu'il faut rejeter les injures dont nous pouvons avoir à nous plaindre. Cette remarque est très-essentielle.

Quant à l'assassinat du roi Charles et de Marie-Stuart, ce sont là des crimes dont l'Angleterre rougit si bien cent ans après et davantage, que nous ne devons pas lui rappeler ce souvenir par des reproches, d'autant plus amers et humiliants que c'est un roi de France jouissant de l'amour de son peuple qui est censé les faire dans une déclaration de guerre. La maison d'Hanôvre, d'ailleurs, est étrangère à ces attentats.

MANIFESTE

Le roi n'est pas le juge des querelles domestiques de l'Angleterre; ni le droit des gens, ni les traités, ni la morale, ni la politique, ne lui imposent l'obligation d'être le gardien de la fidélité que les sujets anglais peuvent devoir à leur souverain.

Cependant nous les avons jugées dans le fait à notre profit.

Cette observation pourrait autoriser l'Angleterre à aider ouvertement les mécontents si souvent agités en Bretagne... et avec ces mêmes expressions, elle justifiera les plus graves préjudices qui pourraient être portés à l'autorité royale.

Il est nécessaire en général de combiner le mémoire présent de telle manière que les objets en litige soient tus, et que nous présentions seulement à la France et ù l'Europe le grave inconvénient pour la sûreté générale de laisser prendre à la Grande-Bretagne le ton qu'elle s'arroge envers toutes les puissances maritimes et continentales : il est donc nécessaire de montrer qu'elle a abusé de ses forces par des voies de fait qui lui ont attiré

Ta nimad version de tous les États dont la politique est plus douce, plus conforme à l'humanité.

Ce manifeste, corrigé avec une si royale délicatesse, parut en 1779.

Quelque précipitée que fût la marche des événements, il restait encore de la place pour les joies et les fêtes de la cour. Marie-Antoinette avait à cœur de présenter la France à son frère. L'empereur Joseph entreprit effectivement ce voyage, sous le nom de comte Falkenstein. Il refusa l'hospitalité de Versailles, se logea dans un hôtel garni, prit une voiture de remise et un domestique de place.

Il faisait des visites comme un simple particulier, et entrait dans toutes les maisons qui pouvaient attirer sa curiosité. Il alla jusqu'au château de Luciennes où s'était retirée madame Dubarry , il lui offrit même son bras pour une promenade dans le parc; et remarquant la surprise que causaient ses attentions à une femme qui n'avait jamais mérité de pareils hommages et qui n'y était plus habituée : « Acceptez, madame, lui dit-il ; la beauté est toujours reine. » Il assista à plusieurs séances de diverses académies, et accepta de chacune d'elles un jeton d'académicien, se montra assidu aux audiences du parlement, et parut frappé des formes de ce tribunal. L'Hôtel des Invalides et l'ÉcoIc-Militaire attirèrent son

attention. Partout la dignité du monarque s' effaçait devant la curiosité du voyageur, qui semblait prendre à tâche d'éclipser Franklin lui-même en familiarité. Cependant il oubliait quelquefois son incognito philosophique, et un jour il répondit à une femme de la cour qui voulait lui faire partager son enthousiasme pour la cause américaine : « Excusez-moi, madame; mon métier à moi, c'est d'être royaliste. »> Ce mot ne fut pas entendu par les ministres de Louis XVI, et de retour dans ses États, l'empereur lui-même ne s'en souvint plus.

Joseph II s* exprimait avec facilité dans notre langue, et la singularité de quelques expressions ne faisait que prêter du piquant à son langage. Il répétait souvent, par exemple, qu'il aimait les choses spectaculeiues , et en effet il les recherchait à tout prix. Son esprit frondeur n'épargnait personne. Louis XVI, Marie-Antoinette surtout, ne furent pas à l'abri de ses railleries. Le roi se contentait ordinairement de sourire; mais la reine s'y montrait plus sensible.

Après un séjour de deux mois, l'empereur partit pour les provinces , et se rendit d'abord en Normandie , où il admira les haras que le roi venait de remettre dans un état florissant. Il se rendit de Brest à Bordeaux , traversa le Midi , et sortit de la France par Lyon.

Le parti philosophique le suivit des yeux jusqu'à Ge-

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nève , impatient de savoir si Joseph serait assez reconnaissant des applaudissements reçus à Paris, pour aller remercier le patriarche de Feruey. Voltaire comptait sur cette visite ; mais l'empereur, sans doute fatigué de son rôle , traversa la Suisse sans envoyer même la consolation d'un mot obligeant.

Du reste , Voltaire visait à un dernier et plus éclatant triomphe, et s'occupait sans relâche, par sa correspondance, par l'activité de ses amis, à lever tous les obstacles qui lui fermaient l'entrée de la France.

Le premier de ces obstacles était la répugnance connui; du roi qui , en toute circonstance , la proclamait hautement ; dernièrement encore , on avait , en sa présence , qualifié Voltaire d'universel ; c'était l'épithète à la mode. « Universel pour le mal, » reprit Louis XVI. L'interlocuteur se hâta d'ajouter qu'il ne parlait que du mérite littéraire. « Eh bien, monsieur, à ne considérer que l'esprit , je trouverai toujours qu'il en manque un fort essentiel à l'homme de lettres qui ne sait pas se concilier l'estime de ses lecteurs. »

Au demeurant, Voltaire n'avait jamais consenti à rompre ses liens avec la cour, et même , durant son exil , son nom se trouva plus d'une fois mêlé aux amusements de la famille royale. Deux ans avant sa rentrée à Paris , on préparait à Brunoy, chez le comte de Provence , une

fête en l'honneur de la reine. Il s'agissait d'une surprise , on avait besoin d'inspiration, et le seul flatteur auquel on crut pouvoir s'adresser fut Voltaire. Il accepta l'emploi avec empressement, et répondit du fond de son exil :

« Il y a uue fête qui est fort célèbre à Vienne , c'est celle de l'hôte et de l'hôte$se. L'empereur est l'hùte et Vimpératrice est l'hôtesse ; ils reçoivent tous les voyageurs qui viennent souper et coucher chez eux, et donnent un bon repas à table d'hôte. Tous les voyageurs sont habillés à l'ancienne mode de leur pays ; chacun fait de son mieux pour cajoler respectueusement l'hôtesse , après quoi tous dansent ensemble. »

Cet emprunt, fait à la patrie de la reine, parut un àpropos charmant, et Voltaire joignit à son plan ce quatrain pour servir d'inscription à un buste de Marie-Antoinette ;

tl't A m.

« Amours, grâce, plaisirs, nos fêtes vous admettent ; a Regardez ce portrait, vous pouvez l'adorer ; « Un moment devant lui vous pouvez folâtrer, «Les vertus vous le permettent.»

Voltaire ne voulut pas que sa peine fût perdue, et en même temps il écrivit au comte d'Argental (18 octobre 4776) pour solliciter la protection de cette divine Antoinette.

un

Rien en effet, selon son désir, ne fut négligé pour circonvenir le roi et la reine : les requêtes furent présentées avec habileté et persévérance. Louis XVI refusait; on insiste, et M. de Maurepas lui-même déclare au roi qu'il ne voit pas de grands inconvénients dans la suspension tacite des décrets contre Voltaire , et qu'un octogénaire, malade du désir de revoir sa patrie , est plus digne de compassion que de rigueur. Une considération d'humanité décidait toujours Louis XVI, qui céda. Le banni quitta Ferney au premier avis, et reparut, le 40 février 4778 , après vingt-sept années d'exil.

Il descendit chez le marquis de Villette , et fit aussitôt parvenir aux pieds du roi « l'impatience qu'éprouvait le plus fidèle de ses sujets de voir, avant de mourir, le Titus donné par le Ciel à la France. » Louis XVI , peu touché de cet empressement , n'accorda pas l'audience ; mais les amis de Voltaire dissimulèrent cet échec , et l'entourèrent des adulations les plus passionnées , auxquelles la ville et la cour se hâtèrent de joindre leur tribut.

La société française s'avançait en battant des mains pour saluer son maître. On ne tramait pas de conspiration contre le gouvernement , mais on niait les principes de toute autorité , on minait, en se jouant , le fondement de tout ordre social : l'immoralité était éloquente , la religion était muette ; l'aristocratie endettée tendait la main à la finance hautaine; les colonels s'asseyaient à table

à coté des philosophes ; les magistrats plaisantaient leurs propres édita avec ceux qui les bravaient. On avait cru faire commerce de la considération contre le bel esprit, on faisait échange de complicité. Les salons préparaient les clubs ; les pamphlets devançaient le Père Duchesnc; ce qui cessait d'être respecté , avait cessé d'être puissant. Tous les vieux cultes de la France avaient eu leurs blasphémateurs, l'avènement des impies était proche, leur pontife était présent. Une ovation solennelle fut décernée à Voltaire par l'opinion publique.

Au jour pris et annoncé , Voltaire sortit de l'hôtel du marquis de Villette , dans un carrosse à fond d'azur parsemé d'étoiles. Les rues étaient pleines de peuple , et les acclamations lui servirent d'escorte, du quai des Théatins au Louvre. Là, toutes les académies, rassemblées en séance extraordinaire , s'avancent à sa rencontre , on le nomme président , on le porte au siège d'honneur, d'Alembert le harangue. L'heure arrive de se rendre à la Comédie-Française , et le cortège se remet en marche , grossi de tout le sénat académique. Le théâtre était depuis longtemps envahi par tout ce que Paris renfermait de plus distingué dans toutes les classes. Aussitôt que le triomphateur paraît , les applaudissements et les cris éclatent avec frénésie : « La couronne, la couronne! » entend-on de toutes parts. La couronne arrive , et l'on se dispute l'honneur de la placer sur la tête du philosophe moribond. Après s'en être paré un instant , il veut la dé-

LOI ! S \YI.

poser entre les mains de madame de Villette; mais le prince de Beauveau la saisit et la lui remet sur la tête. C'est, courbé sous ce fastueux laurier, que Voltaire assiste à la première représentation de sa tragédie d'Irène, et s'enivre de l'infatigable enthousiasme des spectateurs. A l'entracte, la troupe des comédiens s'avance, chacun tient une guirlande à la main , et Brizard débite les vers suivants :

Aux yeux de Paris enchanté

Reçois en ce jour un hommage ,

Que confirmera d'âge en âge

La sévère postérité.

Non ! tu n'as pas besoin d'atteindre au noir rivage , Pour jouir des honneurs de l'immortalité.

Voltaire, reçois la couronne

Que l'on vient de te présenter ;

Il est beau de la mériter

Quand c'est la France qui la donne.

Les vers furent redemandés et répétés ; les comédiens s'inclinèrent alors profondément , et défilèrent devant la statue de Voltaire ; ils y suspendirent leurs guirlandes au milieu de l'attendrissement général. Voltaire articule à peine quelques paroles entrecoupées : « On veut donc me faire mourir de plaisir et de gloire ! »

Porté du théâtre jusqu'à la voiture qui l'attend , Voltaire ne peut y monter ; il se trouve encore captif de

l'immense multitude qui n'a pu pénétrer dans lu salle , et ce n'est pas sans efforts qu'on l'arrache à cette dangereuse ovation. Il regagne enfin , fiévreux, épuisé, l'hôtel du marquis de Villette , et lutte encore quelques jours contre la mort \

Arrêtons-nous à notre tour où la justice de Dieu commence , et constatons seulement la signification de cette étrange fête. Dans le* habitudes modernes , de pareils triomphes ne se décernent pas à un mérite littéraire quel qu'il soit, s'il n'est devenu l'expression d'une pensée capable de s'emparer de la multitude. Que représentait donc Voltaire? Quel principe libéral et généreux la société venait-elle saluer dans le chantre infâme de la Pucelle, adulateur de madame de Pompadour, de Frédéric et de Catherine ? Hélas ! il faut bien reconnaître l'esprit de vertige et d'erreur qui signale aussi le règne des peuples. C'en est feit 1 Voltaire peut disparaître maintenant : on ne croit plus à rien ; la moquerie universelle vient d'être couronnée sous son masque. Le sang et les larmes suivront la raillerie et l'insulte. Mourez vite, Voltaire ; vous avez rimé le rôle de Brutus , mais vous n'êtes pas fait pour le jouer.

Indifférents ou aveugles , les deux partis qui divisaient le ministère n'attendaient que le moment de mettre le

' Voltaire mourut le 30 jnai 1778.

no 1.01$ xvr.

roi dan» l'obligation de se prononcer pour l'un des deux. M. Necker se disposait à attaquer le crédit du comte de Maurepas, et travaillait à s'assurer la faveur de la reine. Il voulait obtenir par elle le renvoi de deux collègues particulièrement dévoués au premier ministre, le prince de Montbarrey et M. de Sartines ; il les représenta et les fit envisager comme insuffisants dans leur emploi , durant la guerre. Le premier avait plus d'amis à la cour que dans les camps; le second s'était montré, à la marine comme à la police, un administrateur vigilant et habile; mais il fut facile de démontrer à la reine que , dans la lutte où se trouvaient engagées nos flottes , on devait placer un nom militaire à leur tête.

Marie - Antoinette sentait, à cette époque, l'empire qu'elle exerçait sur le roi ; elle désirait rendre cette influence utile au pays; elle n'était pas insensible au plaisir de faire un ministre, et se rangea du côté de M. Necker contre M. de Maurepas. Profitant d'un accès de goutte qui retenait le vieux ministre éloigné des affaires , elle enleva , sans le consulter, la nomination de M. de Ségur au ministère de la guerre et celle de M. de Castries au ministère de la marine.

M. de Ségur avait fait avec distinction les campagnes de Flandre , et avait perdu un bras à la bataille de Lemfeld. M. de Castries était un ancien officier général connu par la victoire de Clostercanip.

Ce succès, dont M. Neckerne manqua pas de s'attribuer l'importance , le rendit tout à fait prépondérant dans le conseil ; M. de Maurepas fut obligé de déguiser son dépit , et d'en ajourner l'effet.

Le sentiment de mesure qui remplace quelquefois le sentiment du devoir n'entrait pas dans le caractère de M. Necker. A peine se crut-il le maître , qu'il voulut s'en glorifier aux yeux du public ; la crainte de compromettre son triomphe ne se présenta pas à son esprit ; celle d'engager témérairement la royauté ne s'offrit pas davantage. M. Necker conçut dès lors , et composa ce qu'il appelait le Compte rendu. Cétait un tableau fort détaillé dans lequel les calculs financiers et les théories gouvernementales se heurtaient assez confusément. L'apologie de l'auteur marchait de pair avec la critique de ses devanciers. Ce mémoire fut présenté à Louis XVI qui l'approuva; il contenait d'heureux plans de réforme et pouvait rendre de vrais services ; mais M. Necker le fit imprimer et publier, ce qui était déjà une innovation capitale. Un trait de plume avait fait d'un roi de France un roi d'Angleterre ; M. Necker n'était plus un sujet fidèle , soumettant au prince le fruit de ses méditations; c'était un ministre constitutionnel présentant le budget aux communes. M. Necker ne savait-il pas de combien de ménagements il faut entourer les vérités à l'usage des rois et des peuples; ignorait-il que les nations non préparées fout con-

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naissance avec la liberté comme les sauvages avec la poudre , en se blessant ?

Ainsi, livrant à la multitude des frondeurs un texte qui retentit rapidement dans tous les salons et dans tous les cafés, il remit aux mains des contribuables une arme dont ils ne se dessaisirent plus. Le Compte rendu, orné de vignettes avec tous les attributs du génie de la finance, était couvert d'un papier bleu ; et M. de Maurepas se plaisait à dire : « Avez-vous le coûte bleu ? »

Cette raillerie répétée fut accompagnée de critiques plus sérieuses : le compte rendu donna naissance à beaucoup d'ouvrages polémiques où on l'analysait et le réfutait avec amertume. M. Necker s'en irrita vivement, et, comme premier essai du régime de liberté qu'il prétendait introduire , demanda que le roi interposât son autorité , et arrêtât le cours de tant de pamphlets capables de discréditer le ministère. M. de Maurepas répondit froidement : « Si ce ne sont que des satires , elles tomberont bientôt dans l'oubli; si l'on y mêle quelques vérités, pourquoi vous étes-vous exposé à les entendre? »

La division se dessinait donc de plus en plus dans le conseil ; les deux adversaires ne pouvaient se méprendre sur leur incompatibilité réciproque, et n'y cherchèrent de terme que dans l'expulsion l'un de l'autre. M. Necker sollicitait le titre de ministre d'État ., avec entrée et voix

délibérative dans tous les conseils , malgré sa qualité de protestant, inconciliable avec le serment exigé pour ce poste. M. de Maurepas contrariait, combattait toutes ses démarches, faisait ressortir, près de Louis XVI, l'exagération ou le péril de ses prétentions, et lui répondit un jour d'un ton froidement triomphant : « Le roi n'a plus besoin de vos services. » M. Necker donna sa démisssion le 19 mai 1781.

Ce qui se rencontre à chaque pas dans l'histoire , c'est le mélange des petites passions et des grands intérêts , mais rarement avec un caractère plus affligeant qu'ici , où nous voyons deux hommes , chargés dans les circonstances les plus décivises de tout le fardeau de la monarchie , loin de rivaliser d'efforts vers un but commun , s'épuiser aveuglément en agressions personnelles : le vieillard sans désintéressement , le novateur sans respect.

La disgrâce de M. Necker excita les plus violents murmures à Paris; en province , ce fut presque un deuil public. On ne l'avait jugé que sur ses promesses ; les emprunts l'avaient dispensé des impôts * , et s'il n'avait pas

« Disons, pour être rigoureusement juste, que l'une des sources principales et peut-être la véritable cause première de l'agiotage qui semblait avoir péri avec le système de Law , c'est le système non moins chimérique conçu par H. Necker, de fournir aux dépenses delà guerre au moyen d'emprunts continuels , sans impôt. Comment a-t-il espéré que les gens éclaires ne s'apercevraient pas que reculer les impôts .

trouvé le remède des abus , il s'en était du moins déclaréle censeur.

Du reste , M. de Maurepas survécut peu à la chute de son ennemi; il mourut à Versailles, le 20 novembre 1784 , dans le logement que le roi lui avait donné au-dessus de son propre appartement. Louis XVI répéta souvent avec regret : «< Je n'entendrai plus tous les matins Maurepas marcher au-dessus de ma tête. »

M. de Vergennes lui succéda comme chef du conseil; mais la tutelle , qui venait de finir , ne fut plus remise à personne , et le roi s'appliqua au contraire à maintenir la neutralité entre tous les membres du ministère.

Avec M. de Maurepas, dernier type de la temporisation , expiraient les dernières ressources d'une politiqueimpuissante; les moyens dilatoires semblaient épuisés, et tout le monde pressentait que les escarmouches allaient

c'est tout simplement les aggraver , et que s'il se ménageait une réputation d'adresse et d'escamotage politique , il faisait à ses successeurs la tâche la plus difficile et par cela même la plus méritoire, d'acquitter ces mêmes dettes, qu'il mettait sa gloire à diminuer? Comment M. Necker ne s'est-il pas aperçu que , dès que l'État empruntait des sommes dont les revenus actuels ne pouvaient pas même payer les intérêts, l'impôt existait nécessairement, qu'on le déclarât ou non?... Hâtez-vous de l'admirer , vos enfants le maudiront.

Mémoires d( Miratuau, tome IV, page 398 et U3.

foire place aux combat*. Les expédient* routinier* et les innovations imparfaites s'étaient rencontrés et repoussés mutuellement, au murmure général. Tandis que la faiblesse du vieux régime s'était identifiée avec la vieillesse du ministre , l'opposition avait grandi et s'était élevée à un état nouveau ; introduite au sein même de l'administration , elle n'en était sortie qu'avec des griefe et des forces de plus.

Le bonheur intérieur du roi cependant lui offrait quelques consolations, et allait être complété par la naissance d'un prince longtemps désiré. La reine était accouchée d'une fille à la fin de l'année 4778 ; le 22 octobre 178i , elle mit un fils au monde.

Les réjouissances habituelles, en pareille occasion, prirent un caractère particulier de popularité. Les arts et métiers de Paris dépensèrent des sommes considérables pour se rendre à Versailles en corps avec leurs différents attributs. Arrivés dans la cour du château , ils se distribuèrent dans un ordre ingénieux , et présentaient un piquant spectacle. La musique précédait chaque troupe. Les ramoneurs portaient une cheminée , artistement décorée , au haut de laquelle chantait le plus petit de leurs compagnons. Les porteurs promenaient une chaise toute dorée , dans laquelle on voyait une belle nourrice et un petit dauphin. Les bouchers conduisaient un bœuf gras. Les serruriers frappaient en cadence sur des enclumes.

Des cordonniers achevaient une petite paire de bottes, et les tailleurs un petit uniforme qu'ils présentèrent au roi. Les daines de la Halle complimentèrent la reine . et furent reçues au nombre de cinquante avec le cérémonial accordé à leur classe ; presque toutes portaient des diamants. La princesse de Chiniay les introduisit , et Tune d'elles , prenant la parole , prononça le discours qu'elles avaient fait rédiger par La Harpe.

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