‹ Louis XVIChapitre 16 sur 53 · A MONSIEUR LE DAUPHIN · texte numérisé non relu

A MONSIEUR LE DAUPHIN

« Vous ne pouvez entendre encore les vœux que nous faisons autour de votre berceau ; on vous les expliquera quelque jour. Ils se réduisent tous à voir en vous l'image de ceux de qui vous tenez la vie. »

La reine se montra touchée de ces affectueux et simples compliments. Le roi fit donner à toutes ces femmes un splendide repas , et le public fut admis à circuler autour de leur table.

Lorsque la reine eut fait ses relevailles , les gardes du corps obtinrent la permission de lui offrir un bal paré dans la salle de spectacle. Ma rie- Antoinette ouvrit le bal par un menuet qu'elle dansa avec un simple garde désigné par ses camarades , et auquel le roi accorda un bâton d'exempt.

Le séjour de Marly, tout plein encore de la magnificence de Louis XIV et de la monotone étiquette de Louis XV, n'avait jamais plu à la reine; elle l'abandonna peu à peu pour Trianon , qui devint bientôt sa résidence favorite ; elle y avait établi tous les usages de la vie de château : le billard , le tric-trac, les métiers à tapisserie et le piano , occupaient le petit nombre d'invités. La reine, le roi , entraient et sortaient sans déranger aucun plaisir. Chacun parcourait à son aise les fabriques du hameau

suisse que la reine avait créé dans son parc , le premier jardin royal de France , qu'on ait plutôt planté que bâti , où les eaux , emprisonnées jusqu'alors dans des rives de marbre , coulaient librement dans un lit de verdure , où la végétation enfin n'était plus asservie à l'équerre.

Madame Elisabeth , qui avait refusé l'alliance du prince de Beira , et même , assurait - on , celle de l'empereur Joseph , témoignait la volonté de demeurer irrévocablement fixée en France. Le roi lui avait donné la terre de Montreuil , qu'elle se plaisait à embellir, et qu'elle ne quittait volontiers que pour Trianon , où les deux sœurs jouissaient également de la vie commune qui les réunissait.

A Versailles , Louis XVI s'était ménagé un intérieur à part au milieu du château, et ses goûts particuliers avaient présidé à la distribution de ses petits appartements. Dans un salon simplement meublé , il avait choisi pour ornements les gravures qui lui avaient été dédiées , les dessins des canaux qu'il avait fait creuser, le plan en relief du canal de Bourgogne, et celui des travaux de Cherbourg.

La salle supérieure renfermait des sphères , des globes et son cabinet de géographie. Au-dessus était son tour et son atelier de menuiserie. En continuant à monter, on trouvait une bibliothèque formée de tous les ouvrages

publiés sous son règne ; les éditions de Didot étaient soigneusement renfermées dans des étuis de maroquin. Les Heures d'Anne de Bretagne, des livres manuscrits du temps de François Ier, des Valois, de Louis XIV, de Louis XV et du Dauphin , composaient la grande bibliothèque héréditaire du Château. Il possédait beaucoup d'ouvrages anglais , entre autres la précieuse édition des débats du Parlement; plusieurs projets de descente en Angleterre , et notamment le plan du comte de Broglie.

Une armoire à part, pleine de cartons , contenait les papiers relatifs aux diverses maisons régnantes, et étiquetés ainsi, de la main du roi : Papiers secrets de ma famille sur la maison d'Autriche; papiers de ma famille sur Us maisons de Stuart et de Hanovre.

Au-dessus de la bibliothèque, presque dans les combles, se trouvaient une forge , deux enclumes, des serrures de toutes sortes et d'autres ouvrages forgés par le roi; la il n'était que l'apprenti d'un ouvrier qui ne craignait pas de lui parler en maître Enfin, sur le toit même, était un belvédère d'où le roi s'amusait à observer le mouvement de la ville.

Cependant son plaisir le plus vif c'était la chasse. II

' Cet homme s'appelait Gamin ; en 93 , il accusa le Roi d'avoir voulu l'empoisonner , et reçut en paiement une pension de 12,000 livres.

courait le cerf plusieurs fois par semaine , et cet exercice entra même dans son régime, lorsqu'il commença à craindre un excès d'embonpoint.

La comédie était au premier rang des délassements qui plaisaient à la reine , et qu'elle se permettait en liberté depuis qu'elle était montée sur le trône. Le roi sacrifiait ses parties de chasse pour assister aux répétitions qui l'amusaient beaucoup. La Gageure imprévue fut représentée plusieurs fois ; la reine jouait le rôle de Gotte, et madame Elisabeth, celui de la jeune personne. D'année en année, le répertoire s'étendit ; le roi de Suède , Gustave III , le grand-duc de Russie, depuis Paul Ier, apparurent parmi les spectateurs -, et Grimm, qui faisait le feuilleton d'alors pour toutes les cours de l'Europe , louait souvent le bon goût de ces royales soirées1.

1 Le Barbier de Séville a été représenté sur le petit théâtre de Trianon , dans la société intime de la reine, et l'on a daigné accorder à l'auteur la faveur très-distinguée d'assister à la représentation. C'était la reine elle-même qui jouait le rôle de Rosine , le comte d'Artois celui de Figaro , M. le comte de Vaudreuil celui du comte Almaviva; les rôles de Basile et de Bartholo ont été rendus , le premier , par H. le duc de Guiche, le second, par M. de Crussol. Le petit nombre de spectateurs admis è cette représentation y a trouvé un accord , un ensemble , qu'il est bien rare de voir dans les pièces jouées par des acteurs de société. On a remarqué surtout que la reine avait répandu , dans la scène du V acte , une grâce et une vérité qui n'auraient pas manqué de (aire applaudir avec transport l'actrice la plus obscure. »

Correspondance de Grimm , septembre 1785, tome III, page 315.

Paris aussi préparait une fête qui allait prendre place parmi les grands événements : la représentation d'une comédie de Beaumarchais. Nous ne touchous pas encore au moment des catastrophes populaires, mais nous avons déjà dépassé l'époque où les imaginations s'étaient affranchies de toute entrave. Les superstitions tombent avant les religions ; les préjugés sont attaqués avant les lois , et le Mariage de Figaro devait précéder la scène du Jeu-de-Paume.

Beaumarchais jouissait à bien des titres de la célébrité. Agioteur audacieux dans les marchés américains , pamphlétaire plein de verve contre le parlement Maupeou , écrivain ingénieux de comédies romanesques , il ne lui manquait que la gloire de donner son impulsion à l'esprit de dénigrement général qui emportait la société. Tous les murmures trouvaient un écho hardi dans cette pièce; le refus de la laisser jouer lui prêtait un attrait da plus, la représentation était réclamée à grands cris, et l'on voulait arracher de vive force le manuscrit aux ciseaux de la censure. Tant de bruit éveilla l'attention du roi ; il ne condamnait jamais sans entendre , et se fît remettre l'ouvrage pour le juger. Il se rendit chez la reine et y appela madame Campan, lectrice ordinaire. Un énorme manuscrit en plusieurs cahiers était posé sur une petite table. « Madame Campan , dit le roi , c'est la comédie de Beaumarchais; il faut que vous nous la lisiez. Vous trouverez des endroits bien difficiles à cause des ratures et des

renvois, mais prenez patience ; je veux que la reine connaisse cet ouvrage. Vous ne parlerez à personne de cette lecture ' . » La lecture commença j le roi l'interrompit souvent, tantôt pour louer ,*tantôt pour blâmer ; souvent il dit : « C'est de mauvais goût , il ramène continuellement les concetti italiens. » Au monologue de Figaro, il s'écria avec vivacité : « C'est détestable, cela ne sera jamais joué ; pour que la représentation de celte pièce ne soit pas une inconséquence , il faut détruire la Bastille. » L'expérience prouva singulièrement combien Louis XVI, livré à son propre mouvement , avait le tact juste et sûr. La lecture achevée, le roi répéta : « Cette pièce ne sera jamais jouée. » A Paris , cependant , on ne cessait de dire : « La pièce sera jouée. » Il y avait des gageures infinies à ce sujet. Madame Campan, qui venait d'entendre le jugement du roi , aurait cru parier à coup sûr , pourtant elle eût perdu.

Malgré les défenses de la police , Beaumarchais avait distribué les rôles aux acteurs , et ne cessait de les pénétrer de l'intention de leur personnage. Comment refuser au moins une répétition générale? Le premier gentilhomme de la chambre , obsédé d'instances , ou curieux lui-même , autorisa M. de La Ferté à prêter la salle des Menus-Plaisirs pour cet essai. Les billets furent accordés à prix d'or, ou comme une faveur inestimable. Instruit ,

1 Mémoires de madame Campan, tome I , page 277.

le matin même, de ce qui se passait, le roi expédia aussitôt une défense absolue qui trouva le théâtre déjà encombré de spectateurs. L'ordre d'évacuer la salle ne s'exécuta pas sans les plus violentes protestations; les cris : « A l'oppression ! à la tyrannie ! » s'exhalèrent avec la dernière véhémence.

Beaumarchais avait eu soin de répandre d'avance dans le public cette phrase de Figaro t qu'on ne manqua pas d'appliquer à la circonstance : « Il n'y a que les petits esprits qui craignent les petits écrits. » La cour se crut donc directement intéressée à donner un exemple de grandeur, et M. de Vaudreuil obtint la permission de foire jouer la pièce chez lui , à la campagne , à condition que l'auteur retrancherait de bonne grâce les passages qui blessaient trop ouvertement la morale publique et les principes du gouvernement. Au retour, chaque spectateur ne manqua pas de proclamer , dans les appartements de Versailles , que Figaro était le plus innocent homme du monde. Louis XVI permit enfin la représentation d'un ouvrage qu'il croyait absolument dénué d'intérêt, depuis que la satire en était retranchée. Monsieur , dans la même illusion, y parut en grande loge.

Le roi, dit G ri mm, demanda au marquis de Montesquieu, qui partait pour le théâtre : « Eh bien ! qu'augurez-vous du succès? — Sire, la pièce tombera. >»

Le pronostic fut répété devant mademoiselle Arnould, qui répliqua : « Oui, cinquante fois de suite. >»

« S'il y a quelque chose de plus fou que ma pièce, dit Beaumarchais lui-même, c'est le succès.»

On n'osa plus dès lors suspendre les représentations : on avait laissé exposer les portraits, il devenait dangereux d'avouer qu'on s'y était reconnu. Au milieu de cette guerre à tous les abus , personne n'osait signaler l'abus de l'esprit.

La malignité publique, ainsi excitée, trouva bientôt un nouvel aliment dans une trop fameuse intrigue , dont les conséquences compromirent la cour, et retombèrent directement sur Marie-Antoinette. La calomnie, qui déjà s'attachait à ses plaisirs , se flatta d'une satisfaction éclatante. La reine fut amplement justifiée ; mais quelle humiliation dans ce mot !

Les personnages subalternes de la malheureuse affaire du collier méritent peu d'attention : le cardinal de Ro~ han et la reine, voilà tout le procès pour la postérité.

Ambassadeur de Louis XV en Autriche, le cardinal de Rohan avait débuté par de fâcheux démêlés avec l'administration des douanes. Plus tard , il entra en contestation avec l'impératrice elle-même , pour défendre les

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fêtes et les soupers qu'il offrait chaque semaine à la so ciété viennoise, et que Marie-Thérèse voyait avec peine importer à sa cour. L'impératrice offensée fit notifier à Versailles que la présence du prince de Rohan ne lui était plus agréable , et ce fut précisément Marie-Antoinette , alors dauphine, qui se trouva chargée de presser ce rappel. Cette impression , reçue de son auguste mère, suffisait pour prévenir fortement Marie-Antoinette contre le prince de Rohan ; une autre circonstance vint achever de le perdre dans gon esprit. A l'issue d'une audience de l'impératrice, le cardinal écrivait au duc d'Aiguillon, dans une dépêche de sa propre main : « J'ai effectivement vu pleurer Marie-Thérèse sur les malheurs de la Pologne opprimée , mais cette princesse , exercée dans l'art de ne point se laisser pénétrer , me paraît avoir des larmes à commandement : d'une main elle a le mouchoir pour essuyer ses pleurs , et de l'autre elle saisit le glaive de la négociation pour être la troisième puissance co-parta-

Cette dépêche devait demeurer confidentielle, mais une impardonnable indiscrétion du duc d'Aiguillon la laissa passer dans les mains de madame Dubarry , qui , heureuse de crier à l'hypocrisie , s'en autorisa pour parler indécemment de l'impératrice. Madame la dauphine fut instruite de tous ces propos , et , à partir de ce jour, sa répugnance pour le prince de Rohan ne se maîtrisa plus. L'ambassadeur rappelé revint à Versailles; il fut

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nommé grand-aumonier , reçut le chapeau de cardinal. Marie-Antoinette ne lui adressa jamais la parole.

Cependant un bruit étrange se répand tout d'un coup : on savait qu'un collier du plus haut prix , monté par le joaillier de la cour , avait été présenté à la reine qui , le trouvant trop cher , l'avait refusé; et] maintenant on raconte que le cardinal de Rohan l'achète , l'offre et le fait accepter. Mais , lorsque le joaillier réclame la somme énorme qui lui est due , il est renvoyé du cardinal à la reine, et provoque, par ses instances , l'éclaircissement de ce mystère.

Le roi , informé par la reine de l'inexplicable requête du joaillier , pour des diamants nettement refusés depuis un an , appelle le baron de Prcteuil, ministre de sa maison, et le garde des sceaux. Marie- Antoinette se désespérait à l'idée qu'on avait pu croire le cardinal de Rohan en possession de sa confiance intime , et qu'on la supposât capable de se servir de lui pour se procurer une parure à l'insu du roi. Le cardinal est mandé , et se présente dans l'attitude de la confiance. Louis XVI lui remet le mémoire du joaillier $ après l'avoir lu , le prince de Rohan répond : « Les faits du mémoire sont vrais ; mais toutes les expressions ne sont pas exactes. J'ai fait l'acquisition de ce collier pour la reine.

« — Et qui vous en a chargé ? s'ccria-t-cllc.

« — Vous, madame.

« — Moi? qui ne vous ai jamais parlé depuis votre retour de Vienne ! moi , qui vous ai refusé toutes les audiences que vous m'avez demandées obstinément.

« — Votre majesté m'a autorisé par un écrit signé de sa main, reprit le cardinal.

« — Où est cet écrit? demanda le roi.

« — A Paris , dans mon portefeuille.

« — Cet écrit est une imposture! s'écria la reine avec indignation. »

Le cardinal, à ce mot, se croyant victime de la plus odieuse ingratitude, jeta sur la reine un regard insultant. Le roi irrité ordonna au cardinal de sortir , et Marie-Antoinette en larmes demanda hautement justice. Le devoir des ministres prescrivait de réclamer une plus mûre délibération ; mais les supplications de la reine et la malveillance jalouse du baron de Bretcuil contre le cardinal firent adopter sur-le-champ un parti décisif qui rendit le scandale inévitable.

En sortant de l'appartement du roi , le cardinal parvint à composer son visage , et parcouraii la galcrio , attendant

avec toute la tour que sa majesté se rendît a la chapelle (c'était le jour de l'Assomption). La porte du roi s'ouvrit en effet; mais M. de Breteuil parut seul, et dit à haute voix: « Arrêtez M. le cardinal de Rohan! >» Le duc de

Villeroy , capitaine des gardes , s'avance au milieu de la foule et remet le cardinal sous la garde du comte d'Agoult, qui le conduit à la Bastille. De ce moment, le pouvoir du roi ne pouvait plus agir seul. La curiosité était éveillée au plus haut point ; l'honneur de la reine évidemment engagé ; le désordre d'un conseil mal tenu avait conduit à cette alternative également funeste , ou de manquer à la dignité royale par l'impunité , ou à la morale-publique par l'ignominie d'un prince de l'église. Le pape voulut appeler à Rome le jugement du cardinal , mais le parlement était saisi , et la procédure suivit son cours. Ce ne fut qu'à l'issue d'une longue et laborieuse instruction qu'on démêla le fil d'une intrigue, où le cardinal jouait le rôle de dupe autant que celui de coupable; enfin , il fut avéré que madame de la Mothe , descendante illégitime des Valois , n'ayant pu obtenir les secours de la cassette du roi , s'était fixée à Paris pour saisir la première occasion de fortune. Elle avait d'abord intéressé là compassion du cardinal de Rohan, puis s'étant insinuée peu à peu dans son esprit, elle en avait obtenu la confidence du chagrin que lui causait la froideur de la reine. Aussitôt elle avait , sous le prétexte d'une réconciliation, ourdi une trame où l'on ne sait ce qui doit étonner le plus , de l'effronterie qui la conçut et l'exc-

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cuta, ou de la crédulité qui se laissa tromper jusqu'au bout.

Madame de la Mothe, aidée de son mari , et de quelques aventuriers , feignit d'être reçue familièrement à Versailles. Tentée par l'appât des diamants refusés, elle imagina de les dérober par les mains du cardinal qui se crut de bonne foi l'agent mystérieux d'un caprice royal. Elle ne craignit pas de contrefaire l'écriture de Marie-Anloinelte , transmit des ordres, des remerciements supposés. Mais pour prix de sa complaisance le cardinal prétendait à l'honneur d'un accueil bienveillant et public. On fit valoir l'inconvénient de se démentir aussi brusquement ; le cardinal insista pourtant, et un rendez-vous nocturne fut accordé , puis interrompu de façon que le cardinal n'eut le temps de s'apercevoir d'aucune supercherie. Quand les justes réclamations du joaillier mirent sur les traces de toutes ces ruses, madame de la Mothe avait disparu , et le collier était vendu à Londres.

Enfin , le 31 mai 4786, à neuf heures du soir, après une séance de dix-huit heures , intervint l'arrêt du parlement.

Les sentiments ambitieux et coupables , dont le cardinal n'avait pu se disculper, n'étaient pas du ressort des magistrats; n'ayant pris sciemment aucune part à l'escroquerie, il fut déchargé de toute accusation. Madame

de la Mothc fut condamnée à être fouettée , marquée et enfermée pour le reste de ses jours à la Salpêtrière. M. de la Mothc et un certain Villette, déclarés complices, furent bannis à perpétuité. Une demoiselle Ou va, à laquelle on avait fait jouer le personnage de Marie-Antoinette , dans l'entrevue avec le cardinal , fut mise hors de cause.

La reine, profondément affligée de l'acquittement du prince de Rohan, ne pouvait croire à son innocence; elle ne pouvait croire à tant d'audace de la part de madame de la Mothe, sans appui, sans relations à la cour. « L'homme qui a voulu me perdre, disait-elle douloureusement, qui abusait de mon écriture et de mon nom, est absous en face de l'Europe , par le premier tribunal du royaume. A partir de ces scènes d'amertume, finirent les jours fortunés de la reine. Dès lors une haine invisible et persévérante enveloppa toute son existence pour la désoler. D'infâmes libelles circulèrent, se multiplièrent jusque dans le château, et bravèrent toutes les recherches. On en accusait d'abord le ressentiment des Rohan; mais bientôt les soupçons durent se tourner contre de plus lâches vengeances, et s'arrêtèrent sur une cruelle et implacable inimitié, aux pieds même du trône. Trianon devint triste et désert ; la reine brillait encore de toute sa majesté à Versailles; mais la femme, blessée au cœur, ne conservait plus ni gaieté ni confiance pour les fêtes de son intimité.

Le baron de Breteuil se présenta chez le cardinal, et lui demanda de la part du roi sa démission de la grandcaumônerie, en lui signifiant une lettre de cachet qui l'exilait dans son abbaye de la Chaise-Dieu, en Bretagne.

Un homme déjà en possession de l'attention publique, le comte de Cagliostro, figurait aussi dans cette affaire, et fut banni du royaume. Ses jongleries avaient eu autant de succès que celles de ses émules , Saint-Germain , Mesmer, Schwedenborg. Le siècle, qui ne croyait plus en Dieu, se hâtait de prêter foi à tous les charlatans de l'Europe. Croire ! destinée évidente de l'homme, tendance invincible de son esprit, qui s'attache au faux quand on lui dérobe le vrai, et saisit le fanlôme quand on lui enlève la réalité.

Depuis le commencement de la lutte avec l'Angleterre, les regards de la France se fixaient sur notre marine qui portait le principal faix de la guerre; mais Louis XVI n'avait pas attendu cette crise pour consacrer à nos forces navales une sérieuse attention. Constamment préoccupé de l'accroissement de notre flotte, de l'éducation de nos marins, se livrant à ce travail spécial comme à un délassement favori, il fit réunir tous les plans soumis à ses prédécesseurs, et médita particulièrement un mémoire de Vauban qui demandait la construction d'un port sur la côte opposée à l'Angleterre; le marécîml

voulait poser ses canons en face de tous les ennemis de la France. D autres dépenses avaient fait ajourner, puis rejeter celle-ci. Louis XVI appela les yeux des ingénieurs sur ce projet. Ils désignèrent Cherbourg comme une des positions les plus favorables à l'établissement d'un vaste arsenal maritime, affirmant que 12,000,000 suffiraient pour mettre le port en état de recevoir trente-quatre vaisseaux de ligne. L'éclat et l'utilité d'une pareille entreprise frappèrent vivement l'esprit de Louis XVI. Le vieux Mau repas lui-même avait présenté au roi un mémoire qui contenait des plans pour mettre la côte de Normandie en état de défense. Le roi demanda qui était l'auteur de ce travail, et lorsque le ministre eut nommé Du mou riez, le roi écrivit aussitôt de sa main sur la marge : « Dumouriez, commandant de Cherbourg, m

Louis XVI voulut ensuite tout examiner par luimême, mettre ses propres calculs en balance avec les calculs qui lui étaient présentés, et il partit pour la Normandie avec le ministre de la marine, le capitaine des gardes et douze gardes du corps. Son voyage à petites journées (juin 1786) fut une succession de fêtes véritablement cordiales. Partout il exprima de la manière la plus affectueuse la satisfaction qu'il éprouvait de se voir sans intermédiaire au milieu de son peuple. Une villageoise, se jetant à ses pieds, lui demanda la permission de lui baiser la main. « Pourquoi donc pas le visage? » répondit-il en l'embrassant avec toute la vivacité

d'Henri IV. Et ce mot fut comme un engagement d'affabilité pour tout le voyage.

Arrivé à Cherbourg, le roi inspecta tous les travaux ; on jeta devant lui les fondements de deux cônes énormes; il montait un superbe canot ; et, dix-sept bâtiments de guerre, déjà réunis dans la rade, mêlaient leurs salves à l'artillerie des forts. Puis il assista à un simulacre de combat naval, monté sur un vaisseau de 74, le Patriote. Dumouriez, dans ses mémoires, termine ainsi le récit de cette journée, d'où Ton peut dater la restauration de la marine française. « Le roi vit tous les détails avec soin, il était lui-même artiste. » Louis XVI fut très-satisfait des travaux préparatoires , et donna tous les ordres nécessaires à leur continuation.

Selon l'opinion alors généralement répandue, le roi auquel on ne contestait jamais la bonté, ne savait pas en donner de gracieux témoignages , et il est vrai qu'au commencement de son règne, la méfiance de lui-même, plus tard une juste méfiance des autres, contraignaient souvent les premiers mouvements de sa nature; mais là, heureux et libre, sûr qu'il travaillait à la grandeur de la France, son àme royale s'épanchait largement. De nombreuses négligences furent commises par les personnes de la suite du roi ; on avait oublié les cadeaux et les portraits destinés aux différents chefs de service : les courtisans faisaient des maladresses, en attendant qu'ils fissent

AU

des fautes; mais Louis XVI répara tous les oublis en fxiyant de sa personne. Il distribua plusieurs décorations et remit de ses propres mains la croix de Saint-Louis à M. d'Orvilher. Voulant récompenser les services de M. de Rioms par un grade supérieur, il lui demanda de monter sur son vaisseau. M. de Rioms se bâta de l'y conduire, et quand ils furent sur le pont, le roi lui dit en souriant : « Monsieur le commandant, vous ne savez pas bien votre métier : apprenez qu'un roi de France ne met jamais le pied que sur le vaisseau d'un lieutenant-général. Puis il ajouta : Ne manquez pas de réclamer votre brevet. »

Louis XVI fit par mer le trajet de Honfleur au Havre ; du Havre il se rendit à Rouen. En quittant le bâtiment sur lequel il avait remonté la Seine, il refusa la voiture qui lui était offerte, voulut aller à pied jusqu'à l'hôtelde-ville, et logea au palais de l'archevêque, M. de La Rochefoucauld. Il ne cessait d'écrire à la reine : « Je suis le plus heureux roi du monde , je suis aimé de mon peuple comme je l'aime. » Son second fils, né en 1785, avait été nommé duc de Normandie, m Viens, mon petit Normand, » lui disait-il souvent en le pressant dans ses bras et rappelant les douces émotions de ce voyage.

C'est à Louis XVI personnellement qu'est due la pensée de l'expédition si malheureusement illustre, sous le nom de son chef Lapeyrouse. Le capitaine Cook, envoyé par le

un is xvi.

roi d'Angleterre dans la mer du Sud, pour y découvrir un passage d'Asie en Europe par le Nord, avait péri sous les coups des sauvages, dans l'île d'Owihié. La mort de cet intrépide navigateur avait laissé son entreprise inachevée. L'intérêt de la civilisation et celui de la science sollicitaient également Louis XVI, qui résolut d'envoyer quelques bâtiments sur les traces du capitaine anglais. Il mit les deux frégates la Boussole et l'Astrolabe aux ordres du comte de Lapérouse, déjà signalé par de brillants exploits. Lapérouse monta la Boussole, et donna au vicomte de Langle le commandement de l'Astrolabe. MM. d'Agelet et Monge étaient chargés des observations astronomiques; un ingénieur, des botanistes, des dessinateurs s'embarquèrent aussi avec eux. Le roi voulut s'entretenir lui-même avec M. de Lapérouse, avant son départ, et lui accorda une longue audience dont le marin sortit si frappé, qu'il répétait à tous ses amis : m J'ai cru entendre parler Cook et Banville. » La carte de route avait été tracée de la main du roi, et c'est lui qui rédigea les instructions.

« Si des circonstances impérieuses , qu'il est de la prudence de prévoir, dit-il en terminant, obligeaient jamais le sieur de Lapérouse à faire usage de la supériorité de ses armes sur celles des peuples sauvages , pour se procurer, malgré leur opposition , les objets nécessaires à la vie , tels que des subsistances , du bois , de l'eau , il n'userait de la force qu'avec la plus grande modération ; il

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punirait avec une extrême rigueur ceux de ses gens qui auraient outrepassé ses ordres. Dans tous les autres cas , s'il ne peut obtenir l'amitié des sauvages par de bons sentiments , il cherchera à les contenir par la crainte et les menaces , mais il ne recourra aux armes qu'à la dernière extrémité , seulement pour sa défense et dans les occasions où tout ménagement compromettrait la sûreté des bâtiments et la vie des Français dont la conservation lui est confiée. Sa Majesté regarderait comme un des succès les plus heureux de l'expédition qu'elle pût être terminée sans qu'il en eût coulé la vie à un seul homme. »

On sait comment ce vœu fut exaucé : il n'était pas dans la destinée de Louis XVI de porter bonheur, mais du moins il laissait un monument de ce respect religieux pour la vie humaine, de cette horreur désintéressée de l'effusion du sang , qu'on aime à constater dans les jours de puissance, afin d'absoudre les jours de faiblesse.

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