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voulut faire diversion à sa douleur, on lui donna une batterie de petits canons et d'autres jouets vivement désirés , on fit tirer un feu d'artifice devant son nouvel appartement : rien ne réussit , et comme son précepteur désespérait de tarir ses larmes et de gagner sa confiance : «Comment! lui répondit M. le dauphin, ces larmes d'un enfant vous inquiètent? Pour moi , elles me ravissent. » Puis , voulant achever de le rassurer par une plaisanterie, il ajouta : « L'impuissance de votre artifice d'hier m'est un sûr garant que mon fils a le cœur bon, et le conservera bon. »»
Au reste , cet excellent prince et cet excellent père avait pris ses mesures pour n'être pas trompé dans ses espérances, il avait obtenu de Louis XV la direction absolue île l'éducation de ses enfants; et , tout en en faisant luimême sa principale occupation , il ne s'en appliqua pas moins à les entourer des hommes les plus recommandables par leur caractère et par leur savoir. Il jeta d'abord les yeux sur le marquis de Mirabeau qui brillait au premier rang des Économistes, et avait déjà publié son Ami des homme». La négociation n'eut pas de suite ; la lettre suivante du marquis à son frère le bailli nous dispense d'en chercher d'autres motifs que des prétentions inadmissibles.
« Mes principes sont qu'en fait de chose publique, il faut la proue ou rien , aut Cœsar, au( nihit ; mes condi-
tions , dans le cas que l'on vînt à s'y frotter , seraient : \ ° que tu fusses à ta place 1 ; 2° que j'eusse la place et le titre de Surintendant , avec pouvoir absolu dans cette partie, n'ayant à traiter qu'avec le maître tout seul, ou supposé qu'il voulût un tiers, avec M. le dauphin; 5° qu'aucune des opérations ne serait soumise au conseil ; 4° que j'aurais la permission de quitter à la première fois que je serais barré , et dispensé de dire pourquoi. »
M. le dauphin s'adressa alors au duc de la Vauguyon , qui fut nommé gouverneur; M. de Coetlosquet , évéque de Limoges , accepta la charge de précepteur ; le marquis de Sinety , celle de sous-gouverneur, et l'abbé de Radonvilliers, membre de l'Académie française, fut choisi pour remplir les fonctions essentielles de sous-précepteur. Deux fois par semaine , le mardi et le samedi , l'évéque de Limoges conduisait son élève chez madame la dauphine ; le dauphin s'y trouvait exactement , examinait le travail de son fils, distribuait les récompenses ou les punitions , et se montrait toujours ennemi de l'indulgence, écueil ordinaire de l'éducation des princes. Il n'adopta pas le système d'enseignement qui commençait à s'introduire , et qui réduisait en amusements les différentes branches de l'instruction. «< Je ne veux pas , disaitil à l'abbé de Radonvilliers, que mon fils acquière furtivement et facilement les connaissances qui lui sont néces-
• Ministre de la marine. Mémoire» de Mirahenu, tome I , page •£».
saires. Il fout que son esprit s'exerce au discernement et s'habitue à la réflexion. L'enfant, accoutumé à se jouer des premières études , porterait la même légèreté dans les affaires, se ferait un jeu des plus graves , et les abandonnerait dès que le jeu ne lui plairait plus. »
Cette méthode sévère et exempte de charlatanisme était bien appropriée aux qualités sérieuses du duc de Berry ; cependant elle négligeait de combattre sa timidité et son penchant vers une réserve excessive, disposition prête à devenir un défaut. Naturellement porté à se mettre à l'écart, moins gai et moins brillant que ses frères , il se montrait moins , il causait moins , d'où l'on concluait qu'il savait peu, et ne sentait pas. Prompt et habile à distinguer une attention d'un compliment, il méprisait la flatterie, et ne flattait personne. Les courtisans, ne se trouvant pas accueillis , s'éloignaient en frondant, et portaient leurs hommages ailleurs, plus près du trône ; le jeune prince, découragé à son tour , se renfermait dans son intérieur et se méfiait de lui-même. L'isolement qui avait attristé sa naissance affligeait encore sa jeunesse , et son caractère contractait insensiblement l'habitude de cette modestie exagérée qui lui fit tant de fois sacrifier ses propres lumières aux avis les plus médiocres. Contrairement à ses frères et à la plupart des enfants de son âge , il avait besoin d'être excité au mouvement et à l'expansion. La princesse Adélaïde, sa tante et sa marraine , avait conçu pour lui une tendre
affection, quelle lui conserva toujours; elle aimait à l'attirer chez elle , et il lui arriva plus d'une foi» de dire : «« Allons, mon pauvre Berry , tu es ici à ton aise , tu as tes coudées libres: parle, crie, fais bien du bruit, je te donne carte blanche. »
Un harangueur de province le complimentant un jour sur ses qualités précoces, il l'interrompit en disant: « Vous vous trompez , monsieur, ce n'est pas moi qui ai de l'esprit, c'est mon frère de Provence '. >»
Si le jeune prince se soumettait avec résignation aux préventions qui s'établissaient dès-lors contre lui , il témoigna néanmoins, par plus d'un trait, qu'au fond de son cœur, il en ressentait vivement l'injure : il ne lui manqua plus tard que d'en sentir l'injustice. l:n jour, le duc de la Vauguyon imagina, pour récréation, une loterie a laquelle il invita le cercle le plus distingué de la cour. Chaque assistant qui gagnait un lot devait l'offrir à la personne qu'il aimait le plus. Les frères du duc de Berry avaient déjà donné et reçu plusieurs de ces offrandes amicales, le duc de Berry seul était oublié. Lorsque son tour de gagner arriva , il prit son lot et le mit dans sa poche.
■ Louis-Stanislas , comte de Provence, était né le 17 novembre 1755: Charles-Philippe, comte d'Artois, naquit le 9 octobre 1757; Mari» - Adélaïde-Clotilde, le 25 septembre 1759; et Élisabelh-Philippine-Marie-llélrn.', le 3 mai 17KI.
LOLIS XVI.
<« Monseigneur oublie donc les convention» du jeu? lui dit M. de la Vauguyon.
— Maig, monsieur, répondit l'enfant, qui voulezvous que j'aime le plus ici , où je ne me vois aimé de personne? »
Le duc de Berry venait d'atteindre sa septième année ; son père voulut , selon l'usage , qu'on lui suppléât les cérémonies du baptême : il se fit apporter les registres de la paroisse , et lui montrant son nom entre deux noms obscurs, il lui dit : « Voyez, ils sont vos égaux sur cette page, vos inférieurs dans le monde ; prenez garde qu'ils ne soient plus grands que vous devant Dieu ! »»
Le dauphin avait déjà perdu le duc d'Aquitaine, qui ne vécut que cinq mois; son fds aîné, le duc de Bourgogne, allait disparaître aussi , prématurément et comme se hâter de faire place à celui qui devait s'appeler Louis X Vi : il mourut le 22 mars 4764 .
Profondément affligé de tant de pertes , M. le dauphin ne chercha de consolation que dans les soins voués aux fils qui lui restaient. Le comte de Provence et le comte d'Artois pouvaient alors prendre part aux travaux de leur frère , et devenaient l'objet de la même sollicitude. Ce prince voulut même consacrer sa douleur au profit des enfants que la Providence lui avait conservés : il von-
lut que les exemples du duc de Bourgogne (glorieux et triste nom ) devinssent le premier héritage du duc de Berry. D recueillit, dans ce. but, et écrivit de sa main tous les souvenirs de cette généreuse enfance, les remit au marquis de Pompignan , et le consciencieux écrivain accepta la tâche difficile de montrer, dans 1 éloge d'un prince de dix ans , les germes précieux dont la culture fait les grands rois.
A peine le duc de Berry avait-il reçu cette première leçon de la mort, que sa jeune àme allait être plus solennellement encore frappée d'un nouveau coup.
\m santé du dauphin , depuis longtemps chancelante , l'affaiblissait de jour en jour. Quand il reconnut les approches de sa dernière heure , il appela le duc de la Vauguyon et lui renouvela ses recommandations en faveur de ses enfants. Mais bientôt, se tournant vers son confesseur : « Je ne puis continuer, lui dit-il, veuillez parler en mon nom. » L'abbé Soldini reprit alors :
« M. le dauphin recommande par-dessus tout aux jeunes princes la crainte du Seigneur et l'amour de la
religion ; il leur recommande de mettre à profit l'éducation que vous leur donnez; d'avoir toujours pour le roi la plus parfaite soumission , et de conserver pour madame la dnuphine l'obéissance qu'ils doivent à une menai respectable. »
Le duc de Berry accueillit ce dernier adieu par un torrent de larmes, et sentit toute l'amertume du nom d'orphelin. La première fois qu'il entendit les suisses crier devant lui, selon l'étiquette: «M. le dauphin! » il s'arrêta: et, ce titre lui représentant tout ce qui venait d'échapper à sa tendresse , au lieu des droits nouveaux qui s'offraient à son ambition , il ne put contenir son désespoir. Plusieurs mois s'étaient écoulés, et il repoussait encore, avec une émotion visible, le nom qui le plaçait sur la première marche du trône.
Cen était fait : aucun intermédiaire n'existait plus entre l'enfant de onze ans et le monarque sexagénaire. Quelle vigilance ne devait pas s'éveiller dans le cœur de madame la dauphine , si intimement unie à tous les sentiments de l'époux qu'elle pleurait ! L'ordre et les prinripes de l'éducation furent soigneusement conservés. Louis XV permit que le plan tracé par son fils fut maintenu dans tous ses détails, et restât confié aux mêmes mains. Le duc de la Vauguyon comprit le devoir de proportionner le zèle à la responsabilité. T\ voulut consulter le père Berthier, que la récente proscription des jésuites avait éloigné de la maison de madame la dauphine , où il occupait le poste de bibliothécaire. Le gouverneur écrivit donc au religieux alors en Brabant :
« Vous ne pouvez certainement rendre un plus grand service aux enfants de France et à l'Eiat , que de m aider
dans les travaux immenses de ma place. Je connais votre zèle pour votre patrie, votre tendre attachement pour la personne du roi et pour les entants que M. le dauphin nous a laissés. Du haut du ciel , il verra votre travail et l'affection de votre coeur pour ce qu'il a eu de plus cher. »
Le père Berthier obéit, et les préceptes qu'il inculqua dans l'esprit du jeune prince ont si manifestement imprimé leur cachet à son règne, qu'il semble impossible de n'en pas présenter quelques extraits.
§ Irr. DE LA NÉCESSITÉ POUR UN PRINCE D APPRENDRE A