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yO LE DIX •HUITIÈME SIÈCLE
franchir le seuil, il a demandé aux jardiniers, tout en leur faisant des signes, si le petit Trianon était ouvert aujourd'hui aux étrangers. < Dansune demi-heure, ont répondu les jardiniers. — J'attendrai, a repris l'abbé. — Et moi aussi, > a dit le sauvage. Là-dessus, il s'est approché des jardiniers pour deviser sans façon avec eux. Dans quelques minutes l'abbé va venir; il le suivra sans doute, n'ajant garde toutefois de prendre le même chemin.
LA REINE. Il ne voudra pas venir de ce côté, s'il nous voit.
LA PRINCESSE DE LAUBALLË. Qui salt.^ Il ne fuit que les hommes. S'il n'y avait 'que des femmes ici-bas, Dieu nous en préserve 1 peut-être serait-il plus sociable.
LA REINE. Mais n'est-ce ,'pas lui que j'entrevois à travers la grille ?
LA PRINCESSE DE LAMBALLE- Oui, c'cst Meii là l'hommc de la nature et de la vérité.
LA REINE. Vous le voyez, il vient tout en herborisant. Mais voilà que je pâtis et que je rougis!
LA PRINCESSE DE LAMBALLE. Vous, devant qui tout le monde pâlit et rougit!
LA REINE. Je ne croyais qu'à la majesté des titres, et je tremble devant la majesté du génie!
LA "PRINCESSE DE LAMBALLE, Vous voycz qu'ïl n'a pas peur de nous. On a dû lui dire qu'il rencontrerait peutêtre des Genevoises ou des Flamandes.
LA REINE. A merveille. Allons sans iâçon à sa rencontre, et prions-le de nous dire ce qui se fait [à Trianon.
SCÈNEV.-LA REINE, LA PRINCESSE DE LAMBALLE JEAN-JACQUES ROUSSEAU LA PRINCESSE DE LAMBALLE, ovcc uft occeitt allemand. Voulez-vous, monsieur, nous conduire dans cette retraite^ Nous sommes étrangères: qu'est-ce que ce village ?
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JEAN-JACQUES ROUSSBAu, s'tnclînant. Je suis un étraoger moi-même, vivani loin de la cour. Je viens ici pour la nature, qui se montre un peu çà et là, quoi qu'on &sse pour k cacher. Je vous dirais mal ce qui se passe à Trianan.
LA RBiNE. Les murs de la cour ne sont pas si hauts qu'on ne puisse à loisir regarder par-dessus.
jKAN-jAc<iUEs ROUSSEAU. Je passc toujours sans regarder de ce côté-là. Est-ce la peine de lever la tête pour voir la folie des cours, quand on assiste de gré' ou de force à la folie des villes ? HabîUée de soie ou de lin, , n'est-ce pas toujours la même folie ?
LA REINE, Vous voyez le monde d'un regard désenchanté.
jKAN-JACQtJSS ROUSSEAU. Je vois le monde tel qu'il est. N'est-ce pas notre folie qui nous &it tous aller au dénoûment ? Dieu a compté sur notre folie en créant le monde. Aussi, que voit le spectateur } le spectacle de la folie.
LA REmE, à part. 11 est fou. Haut, Folie si vous voulez. Qu'importe si elle nqus plaît ? Enfin vous savez sans doute par ouï-dire ce qui se passe ici, à quoi servent ces chaumières, pourquoi ces vaches se pavanent 31 bien sur les promenoirs de la reine ? Tout cela n'est pas un mystère à Paris.
JEAN-JACQUES ROUSSEAU. Je vous dirai mal ce que je sais à peine.
LA REINE. Quelle est l'origine...
jKAN-jACQtiEs ROUSSEAU. Louîs XIV avait imaginé le ■ grand Trianon pour échapper à Versailles dans ses jours de promenades amoureuses ; Louis XV imagina le petit Trianon pour échapper au grand. C'est ici que madame la comtesse Du Barry venait faire porter la queue de sa jupe par un nègre, en attendant le bon plaisir du roi. Ce lieu est charmant; pourquoi faut-il y secouer du pied de pareils souvenirs ? Heureusement que la
reine Marie-Antoinette a répandu ici un parfum de sa grâce et de sa vertu.
LA. REINE, respirant. Vous avez vu la reine ?
JEAN-JACQUES ROUSSEAU. Non, je ne l'ai pas vue, mais je l'ai devinée- Elle a eu pour maîtres Marie-Thérèse, Métastase et Gluck; elle sait que le sang des Césars coule dans son cœur. Comment n'aurait-dle pas la noblesse et la dignité, je ne dirai pas d'une reine, mais d'une femme ?
LA REINE. Oui, l'abbé Métastase a donné des levons à Marie-Antoinette.
JEAN-JACQUES ROUSSEAU. Gfâce à Dieu, la reine n'imite pas madame Du Barry ; elle ne traîne pas un nègre à la queue de sa robe; ce n'est pas pour un amant ennuyé qu'elle vient ici.
LA itEiNE. Et que vient-elle y faire ?
JEAN-JACQUES BotresEAu. Elle y vient réveiller ses souvenirs d'enfence ; elle y vient oublier les ennuis dorés du trône. Ces mœurs champêtres ont toujours été du goût de la cour : la bergère rêve au bonheur des reines, les reiiies recherchent le bonheur des bergères. Sous Louis XIV, on avait le même caprice ; lisez les Mémoires de mademoiselle de Montpensier. Pour la Régence, voyez les mascarades champêtres de Watteau.
LA REINE. Ces chaumières sont tout un village ; à quoi bon ce village ?
JEAN-JACQUES ROUSSEAU. C'est une école de bonne politique. Souriant avec malice. Malheureusement pour la royauté, le roi est toujours de trop dans ce village. Le roi absent, tout y est pour le mieus ; le roi présent, tout est fini : on ne rit plus, on ne chante plus, on ne vit plus. Aussi il y a là-bas la tour de Marlborough ; mais quand madame monte à sa tour, c'est pour voir si le roi ne vient pas.
LA REINE, unpeu troublée. N'ya-t-il pas un théâtre?
JEAN-JACQUES ROUSSEAU. Oui, comme si la comédie