‹ Louis XVIChapitre 14 sur 62 · II.. ■, Cookie · texte numérisé non relu

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n'étail pas assez curieuse sur le théâtre de la cour ! On

est si ennuyé de son rôle, quand on a le malheur d'être reine, qu'on veut se déguiser sans cesse, tantôten bergère, tantôt en comédienne ; mais on a beau faire, c'est toujours le même cœur qui s'ennuie et qui cherche.

LA REINE. Qui cherche ?

jBAN-jACQUEs ROUSSEAU. Qul cHcrche ce qui n'est paj à la cour : ta liberté, l'amour, la solitude, tout ce qui est l'image du bonheur ici-bas, ou plutôt l'ombre du bonheur.

LA REINE. Le bonheur n'est-il pas à la cour comme ailleurs ?

JEAN-JACQUES ROUSSEAU. A la cour on ne trouve que le plaisir; or, comme t'a dit le sage, si le bonheur est un diamant, le plaisir n'est qu'une goutte d'eau, (Se retournant pour voir la prairie.) En vérité, on dirait pourtant que le bonheur habite ici. Trianon est un Éden où il ne manque rien, si ce n'est la pomme â cueillir. Ce lieu me console un peu du parc de Le Nôtre.

LA REINE. Quoi ! vous n'aimcz pas la splendeur du parc de Versailles ?

jKAN-iACQUES ROUSSEAU. Jc m'y trouve fort mal à mon aise ; ces niagnifîcences régulières, ces arbres taiUés au cordeau, ces eaux emprisonnées dans le marbre, toutes ces recherches merveilleuses m'annoncent que cela n'a pas été fait pour moi. Je n'ose y respirer en pleine liberté, moi qui ne suis pas habillé de pourpre. J'ai toujours peur d'y rencontrer une cour folâtre qui rirait de mon habit râpé et de ma mine pensive, ou plutôt j'ai peur d'y rencontrer quelque jardinier dressé par Le Nôtre, tout prêt à me couper les cheveux comme si j'étais un arbre sauvage. Au moins les jardins anglais m'amusent ; la liberté des arbres qui poussent comme il leur plaît, sans être soumis au ciseau sacrilège, me &it croire à ma liberté. Je vais, je viens comme un ba-

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ron sur ses terres : car, dès que je vois la nature teUe que Dieu L'a faite, je crois être chez moi. C'est là que je bâtis mes derniers châteaux en Espagne.

LA REINE. Je vous comprends ; mais pourquoi craigner-vous et iiiyez-vous tout ce qui s'habille de pourpre ? Les rois sont à plaindre plutôt qu'à craindre.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU. On les craint, on les hiit, c'est tout simple. Pourquoi les plaindrait-on ? on ne plaint pas les infortunes dorées.

LA REINE. Vous êtes républicain, monsieur; voilà d'où, vient votre haine pour les rois.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU. Ah I madame, je n'ai pas de haine, pas même pour mes ennemis ! pourtant Us m'ont fait tant de mal!

LA ïŒWB, d'un air surpris. A vous, monsieur ? Vous êtes donc un roi ? {Se reprenant.) Des ennemis ! n'en a pas qui veut. C'est une gloire. Permettez-moi de m'incliner devant vous ; permettez-moi en même temps de vous demander votre nom.

jBAN-JAcqpEs ROUSSEAU, avec un mouvement d'orgueil. Mon nom n'est pas un mystère ; peut-être avez-voijs entendu parler de moi : je suis Jean-Jacques Rousseau, eitoyen de Genève.

LA REINE. Jean-Jacques Rousseau, dites citoyen du monde.

jEAN-JACauE» ROUSSEAU. Un peu de bruit, un peu de poussière, voilà tout.

LA REINE. C'est l'histoire des rois.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU. Vous parfcz tfop des rois poUr n'être pas de la cour. (Regardant ta reine et lre3saillant.) Je croyais que la reine n'était pas ici...

LA REINE. Elle ne veut pas y être.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU. Jc SUIS loin dc m'cH plaindre i me voilà revenu d'un préjugé...

LA REINE. Vous aimerez les rois?

JEAN-JACQUES ROUSSEAU. J'aimerai la reine.

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lA REINE. Est-ce que je suis la reine? est-ce qu'il y a une reine en France? C'est (Dieu qui gouverne la France.

JEAN-JACQUES RODSSEAD. Le temps des mascarades passera vite ; vous aurez comme les autres vos jours d'orage, madame, et alors vous serez la reine, s'il en est encore temps. Adieu.

LA REINE, attristée. Adieu t aimez un peu la reine.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU. Je l'aimeraî, non pas comme on aime à la cour; je l'aimerai profondément, jusqu'au jour où tes philosophes auront donné le dernier coup de bêche à ma tombe. Comme les iTrappistes, ils ne m'ont jeté que ce cri d'amitié : t , Frire, il &ut mourir. > Aussi je ne vois pas, comme Pascal, un abîme devant mes pas, je vois une tombe ouverte. Je n'ai plus de place au soleil. Les prêtres, les parlements, |les philosophes, ne m'ont-ils pas dit comme à un autre juit errant : « Va, va encore, va toujours I » Proscrit, exilé, chassé, voilà le prix de mes œuvres. Et Dieu est témoin que je croyais enseigner aux hommes l'amour et la vérité. Pauvre aveugle que j'étaisl je combattais les grandeurs et les mensonges sans prendre le temps de combattre mes misères. Pauvre astrologue, qui se laisse choir dans le puitsl Je songeais à la vie des autres, sans songer à la mienqe. Aussi comment ai-je vécu? Qu'ai-je fait de mon coeur et de ma raison? Je prêchais la grande famille humaine, où est ma &mille à moi? Folie! foUe! folie!

I.A REINE, à la princesse de Lamballe. Il me fait peur. Quel orgueil et quelle misère !

, JEAN-JACQUES ROUSSEAU, voyont passer des prome' neurs. Les voilà.

LA REINE. Qui vient donc?

JEAN-JACQUES ROUSSEAU. Ah ! VOUS ne savez pas? ceux qui me proscrivent, m'exilent, me chassent ou m'insultent 1 Voyez-vous Grimm?

DoiiîHihvGooj^lc

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LA REINE. C'est l'abbé de Vermont.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU. C'csl Griniml c'est Grimm! ie le vois bien, je le sens bien : il vient souffler sa haine dans l'air que je respire. (S'inclinani avec un profond respecl.J Dieu protège la France et la reine!

LA PRINCESSE DE LAMBALLE. Dieu protège la reine I Ces philosophes sont des oiseaux de mauvais augure...

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