LIVRE I
LES -DERaSilEBS JOURS ItE Lai lipYaéUrE
^I^K^ PRÈS la grande période martiale où s'illus- ^^^ trtrent Louis XIV, Charles XII e[ Pierre I",
jl^^'0 le silence se fit en Europe. Au si&cle viril ***^''™ le siècle féminin. Madame de Maintenon ouvrit la marche : c'est elle qui gouverne au déclin de Louis XIV. Le Régent tente d'être un homme, un grand homme, mais les femmes prennent sa dignité, sa force, sa vie. Le matin, il a du génie, mais il se lève trop tard. Le soir, ce n'est plus cfu'un pacha dans le sérail. Sous le cardinal Dubois, on voit s'agiter madame de Tencin. Le duc de Bourbon prend le pouvoir, mais c'est la marquise de Prie qui règne impérieusement. Le cardinal de Fleury jure devant Dieu qu'il relèvera la France, mais l'Église le domine ; l'Église, cette autre ambitieuse qui ne s'est: jamais contentée du royaume du ciel. Louis XV a grandi, c'est un homme ; il va feire
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le roi, mais la comtesse de Mailly, mais la duchesse de
Châteauroux, maïs la marquise de Pompadour l'arrêteront en chemin, ou plutôt lui dessineront son chemin. Il régnera dans le soleil couchant de Louis XIV, mais elles gouverneront après souper. Il n'est pas jusqu'à cette coquine sans vergogne, la Du Barry, qui ne brisera les ministres pour en faire d'autres. Enfin Louis XV meurt; la France espÈre qu'elle en a fini avec le gouvernement des femmes, mais elle ne peut se soustraire à la royauté de Marie-Antoinette ; c'est l'Autriche qui s'impose par la reine. La reine s'impose ellemême par la beauté et par le charme. Louis XVI, roi citoyen, n'a pas de cour, mais M a rie -Antoinette en a une. Louis XVI est presque un roi fainéant, qui s'exile lui-même de son trône pour faire des serrures ou des pendules. Tout rayonne autour de Marie-Antoinette : les savants, les artistes, les poËtes ; les ministres obéissent à la reine parce que le roî obéit à la reine; d'ailleurs on était accoutumé à n'obéir qu'aux femmes.
Cependant un air plus pur et plus vif a soufflé sur la France : Versailles a fermé ses lupanars; c'en est fait des orgies héraldiques; le sentiment de la nature purifie les âmes; on a entendu le cri de l'humanicé qut s'est échappé du coeur de Jean-Jacques, de Voltaire, de Diderot ; la vertu devient à la mode. Marie-Antoinette met à son sein maternel une Heur de sainfoin, Louis XVI met à sa boutonnière une fleur de pomme de terre ; l'âge d'or est revenu. Toute une révolution s'accomplit, pacifique et féconde. Voltaire, qui a crîé justice, au nom de Dieu contre l'Église, au nom du roi contre les derniers serfs, au nom de l'humanité contre les derniers vestiges de la barbarie, pourra revenir en triomphe à Paris et y mourir dans la souveraineté de sa gloire.
Au dix-huitième siècle, ce n'est pas seulement la France qui tombe en quenouille, c'est l'Europe. En
Espagne, la princesse des Ureîns prend le sceptre; après elle c'est la princesse de Parme ; en Autriche, c'est Marie-Thérèse; en Russie, c'est Catherine II; mais, au moins, k reine d'Espagne, Marie-ThérËse et Catherine II, étaient des femmes viriles, tandis que la France n'était gouvernée que par des femmes vaporeuses. La reine d'Espagne imposait ses enfants aux trônes de Naples et de Parme, Marie-Thérèse reâhait son empire, Catherine II méritait le surnom de Catheriae-le-Grand ; tandis que la Maintenon, madame de Prie, la Pompadour et les autres, ne créaient que le règne stérile des contradictions.
Quand on étudie à distance ce jeu des femmes, on se demande si ce n'est pas la folie qui les travaille. Ici, pour battre l'Autriche, on donne la main au roi de "Prusse, Quand on a fondé aveuglément le royaume de Prusse, car qu'était-ce jusque-là ? on se retourne contre lui avec Marie-Thérèse. Et que gagne-t-on à ces guerres terribles ? On fortifie et on illustre l'Autriche comme la Prusse. En Prusse, il n'y avait pas de femines ; Frédéric II était alors le seul roi qui fût un roi. Aussi disait-il: 1 11 n'y a en Europe que moi, le pape et le grand Turc. •> C'était le tema où un nouveau monde s'annonçait en Amérique. Après avoir subi l'exemple de la vieille Europe, l'Amérique allait lui donner de belles leçons de politique ; elle chassait l'étranger de sa maison et s'écriait : ■ La liberté est le seul maître ici. I
C'est surtout sous Louis XVI que les idées prennent la place des faits. Les idées sont armées et montent à l'assaut. C'est le droit qui commande, c'est la vérité qui porte le drapeau.
La première armée en campagne, c'est l'Encyclopédie.
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Le moyen âge avait élevé des cathédrales; tième siècle a bâti l'Encyclopédie, ci pensée libre, multiple, presque anonyme, écrit pierre à pierre avec la foi des générations nouvelles. Au frontispice du temple, la main des frères, malgré les docteurs qui y inscrivent : Deo, imprime : Au progrès. Refondre l'universalité des connaissances humaines, jamais semblable entreprise n'avait tenté les esprits les plusau> dacieux. Tel est pourtant le programme de cette œuvre titanique. Il fallait pour cela un concours d'esprits d'élite que rien n'épouvantât. Le Verbe s'était fait homme : il va se faire légion.
\J Encyclopédie fut une croisade contre l'ignorance et contre les préjugés : i'armée nouvelle des intelligences ne s'avance point à la conquête d'un tombeau ; elle cherche les lois de la vie universelle.
Vue de loin, V Encyclopédie a le caractère grandiose d'un monument surhumain, parce qu'il est encore aujourd'hui illuminé du feu divin et infernal de la révolution. Mais ceux qui l'ont bâti — ils sont restés plus grands que leur ceuvre — ne voyaient là souvent qu'une tentative de grande architecture. « UEncyclopédie, disait Voltaire, est bâtie moitié marbre, moitié boue, i Diderot, dont c'était l'Œuvre, n'était pas moins sévère : • On n'eut pas le temps d'être scrupuleux sur le choix des travailleurs. Parmi quelques hommes excellents, il y en eut de feibles, de médiocres, et de tout à ^t mauvais. De là cette bizarrerie dans l'ouvrage, où l'on trouve une ébauche d'écolier à côté d'un morceau de maître, une sottise voisine d'une chose sublime. I^s uns, travaillant sans honoraires, perdirent bientôt leur première ferveur; d'autres, ma! récompensés, nous en donnèrent pour notre argent. L'Encyclopédie fut un gouffre où ces espèces de chiffonniers je-
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tarent pêle-mêie une infinité de choses vues, mal digérées, bonnes, mauvaises, détestables, vraies, fausses, incertaines, et toujours incohérentes et disparates. > D'Alembert lui-même, qui n'avait pas comme les autres ses heures de franchise, avoue pourtant à son tour que l'Encyclopédie est s un habit d'arlequin où il y a quelques morceaux de bonnes étoffes et trop de haillons. »
Voilà l'Encyclopédie jugée par elle-même. Je ne veux pas lire toutes les injures que ses ennemis ont inscrites sur ses murailles.
, Bien ou mal faite, elle avait une âme, l'âme du bien et du mal, elle faisait beaucoup de bien, elle faisait un peu de mal. Voltaire dirigeait les batailles du fond de son cabinet, battant des mains à toutes les victoires, pleurant de rage sur toutes les défaites, t Dieu soit loué ! écrit-il à d'AJembert, vous faite» la lumière et voilà les fantômes de la superstition qui fuient dans les ténèbres. ■ D'Alembert lui répond : < Écrasez l'infâme me marquez-vous sans cesse ; eh ! mon Dieu, laissez-la se précipiter elle-même. Savez-vous ce que dit le médecin du roi ? Ce ne sont pas les jansénistes gui tuent tes jésuites, c'est l'Encyclopédie, mordieu ! c'est l'Encyclopédie ! Ce maroufle d'Astruc est comme Pasqutn; il parle quelquefois d'assez bon sens. Pour moi qui vois tout en ce moment couleur de rose, je vois d'iei les jansénistes mourant de leur belle mort l'année prochaine, après avoir fait périr cette année les jésuites de mort violente ; je vois les protestants rappelés, les prêti^s mariés, la confession abolie. » Oh ! philosophe couleur de rose ! Quelques mois après, les jésuites fu^ rent chassés de France. D'Alembert écrivit leur oraison funèbre : * Je suis si aise de voir leurs talons, que je n'ai garde de les tirer par la manche ; c'est que le dernier jésuite qui sortira du royaume entraînera avec lai le dernier janséniste dans le panier du coche, et qu'on
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pourra dire le lendemain : les ci-devant soi-disant jansénisles, comme nos seigneurs du parlement disent aujourd'hui : les ci-devant soi-disant jésuites. Le plus difficile sera fait. Quand la philosophie sera délivrée des grands grenadiers du fanatisme, les autres, qui ne sont que des cosaques et des pandours, ne tiendront pas contre nos troupes réglées, u D'Alembert écrivait ce jour-là dans le style pittoresque ; il était sans doute encore dans un jour couleur de rose, car il finissait sa lettre par cet aphorisme : « Il n'y a de bon que de se moquer de tout. " C'était l'opinion (le mademoiselle de Lespinasse, qui se moquait de lui avec le chevalier de Mora. Ce n'est pas ainsi que Socrate, ce n'est pas ainsi que Platon, ce n'est pas ainsi qu'Epîcure eût parlé de ses ennemis vaincus. Le fanatisme s'en va, c'est bien, puisque c'est le lanatisme; mais c'est le tanatîsme de la foi. D'ailleurs, vous qui avez si vaillamment combattu le fanatisme, n'étes-vous pas fanatiques de la philosophie ?
Voltaire se reposait de la guerre dans la guerre. Il disait : « Quand tout n'est pas fini, rien n'est commencé. * N'espérant pas constituer sur un piédestal de granit son gouvernement parmi les républicains de Genâve, et voulant à tout pris avoir ses ministres sous la main, il proposa au roi de Prusse d'établir à ClÈves une petite république de philosophes francs qui prêcheraient la vérité à l'abri des prêtres et des parlements. Beaucoup de lettres furent écrites dans ce dessein. Frédéric consentit à livrer le Suniun : « J'offre un asile aux philosophes, pourvu qu'ils soient sages, t Voltaire triomphant écrit à ses amis qu'ils sont désormais des hommes, puisqu'ils ont une patrie ; que le jour de la vérité se lève plus lumineux que jamais, qu'ils doivent dire adieu sans se retourner à cette France inhospitalière qui n'allaite que des esclaves, t Que les philosophes fassent donc une confrérie comme les francs-
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maçons ; qu'ils s'assemblent , qu'ils !
qu'ib soient fidèles à la confrérie. S'ils font cela, je me teis brûler pour eux. Cette académie secrète vaudrait mieui que l'Académie D'Athènes et toutes celles de Paris. Mais Voltaire aifait compté sans les philosophes, ou plutôt sans les hommes. D'Alembert est amoureux de mademoiselle de Lespïnasse et de l'Académie ; il ne sort de chez l'une que pour aller chez l'autre. Périsse la philosophie plutôt que s'exiler de ces deux patries! la patrie du cœur et la patrie de l'esprit, t Tu n'es qu'un Géronte et un académicien.! s s'écrie Voltaire avec dépit. Il compte sur Diderot, c Celui-là est un homme antique, il me vengera du géomètre, > et il lui écrivit cette belle lettre : t On ne peut s'empêcher d'écrire à Soerate quand les Méiitus et les Anytus se baignent dans le sang et allument les bûchers. Un homme tel que vous ne peut voir qu'avec horreur le pays où vous avez le malheur de vivre. Vous devriez bien venir dans un pays où vous auriez la liberté entière non-seulement d'imprimer ce que vous voudriez, mais de prêcher hautement contre des superstitions aussi infâmes que sanguinaires. Vous n'y seriez pas seul, vous auriez des compagnons et des disciples. Vous pourriez y établir une chaire, qui serait la chaire de la vérité. Votre bibliothèque se transporterait par eau et il n'y aurait pas quatre lieues de chemin par terre. Enfin vous quitterez l'esclavage pour la liberté. Je ne conçois pas comment un cœur sensible et un esprit juste peut habiter le pays des singes devenus tigres. Si le parti qu'on vous propose satisfait votre indignation et plaît à votrp sagesse, dites un mot, et on tâchera d'arranger tout d'une manière digne de vous, dans le plus grand secret, et sans vous compromettre. Le pays qu'on vous propose est beau et à portée de tout. L'Uranibourg de Tycho-Brahé serait moins agréable. Celui qui a l'honneur de vous écrire est pénétré d'une admi-
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ration respectueuse pour vous, autant que d'indignation et de douleur. Croyez-moi, il faut que tes sages qui ont de l'humanité se rassemblent loin des barbares insensés, b
C'est l'éloquence de l'esprit qui part du cœur. On dirait Platon parlant à Socrate.
Mais Diderot est amoureux de mademoiselle Voland, sans compter qu'il aime sa femme. Diderot, l'athée, a l'habitude, depuis quelque temps, de conduire sa fille au catéchisme. D'ailleurs il est né artiste avant tout : or, voilà le Salon de 1765 qui va s'ouvrir. Il a donné rendez-vous â Greuze, à Vanloo, à Boucher, à Allcgrain, à Falconnet, à Houdon. Périsse la philosophie plutôt qu'un tableau ou une statue I Et puis, Diderot aime ses pénates, ses livres, son nid • ouaté par l'amour et l'amitié. > Diderot non plus n'ira pas à Clëves. Il répondra comnie d'Alembert qu'il veut combattre l'eanemi face à face ; que ce n'est pas hors de France, mais à Paris même qu'il &ut jeter son ennemi par les fenêtres de Notre-Dame ou par les fenêtres des Tuileries. Qu'il est superflu d'aller ouvrir un club en Allemagne, quand le baron d'Holbach leur ouvre sa maison toute pleine d'auxiliaires ". t Vous êtes des Parisiens de la décadence ! leur cria Voltaire. Pour moi, j'ai déjà saboulé trois parlements du royaume : Paris, Toulouse Dijon. Je suis l'avocat de la Vérité, et je plaiderai avec la bonne foi du diable, t
Quoique Buffon eût bâti son église à côté de l'Encyclopédie, il a pareillement son action, parce qu'il ramène l'amour à la nature, à l'éternelle vérité. Philoso-
• En effet, Louis XV( n'a pas songé à fermer ce club révolutionnaire, plus terrible mille fois que le club des jacobins ou des montagnards ; un club qui s'appelait tour 1 tour d'Holbach, Condorcet, Diderot, d'Alembert, Helv^tius: tous les petits Titans révolté*.