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Vn héritage de son mari. « Décidément, dit Barthe, tl parait que j'ai l'habitude de peuser à moi. •

Le moi était sa pierre de tou£he. Pour ses sottp^^, Q écrivait ta liste de ses convives; en tête de cette liste on lisait toujours moi. Quand il prenait la parole, il débutait toujours par: a Moi je pense, moi je suis d'avis, mot je viens, moi j'aime, ou îjjai je u'aime pas. > Il voyagea avec Thomas, à qui les miédecins avaient cœs^é l'air des Pyrénées. Quand on servait à nos deux poËtes quelque boa fruit ou quelque bonne crème, Barthe faisait quatre parts, en prenait trois pour lui, etfinissait par iftire avec Thomas le partage du trèrie sur le dernier quart, toujours sous le prétexte de ménager l'estomac affaibli desoa.aDQi. Un autre de ses amismeurt au moment où, après de longues luttes contre l'infortune, i! touche enfin au bonheur. Après avoir bien déjeuné, Bartbe, qui devait beaucoup à cet ami, veut être un des premiers à l'enterrement. A l'église il incline tristement la tête, il paraît en proie à la plus vive dou- ■ leur, il pousse de profonds soupirs; au cimetière, sa douleur augmente, il est pâle et défeit. A ta première pelletée de terre jetée sur le cercueil, il chancelle et tomtte agenouillé, dans l'attitude du vrai désespoir. Thomas, qui était au convoi, prend la main de Barthe : ( Voyons, monami, calmez votre douleur *—< Ah! s'é cria Barthe, quand je songe qu'il me feudra mourir

La plus amère satire de l'égoîsme de Bathe est cette lettre anonyme attribuée à sa femme i t Vous avez, monsieur Barthe, beaucoup de ressemblance avec le coucou. Le coucou, trop froid pour couver ses œufs, les porte dans tes nids des autre oiseaux, à la place de ceux qu'il y trouve ; si bien que, par cette industrie, il ■ se nourrit des œufe étrangers, en même temps qu'il trouve moyen de &ire éclore les siens et de nournr ses petits. *

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' C'était pousser trop loin la satire : car, après tout, Barthe était un bon homme qui n'avait que la faiblesse de s'aimer beaucoup, quelquefois aux dépens des autres- Il y aen encore quelques-uns qui ressemblent un peu à Barthe.

Après sa chute, it s'était relevé au théâtre par sa jolie comédie des Fausses itjfidélités. Il composa, sur le conseil de ses amis, P Homme personnel, t L'auteur n'a qu'à se peindre lui-même pour faire une bonne pièce, ■ dit Grimm dans son journal. L'Homme personnel ne réussit pas, et on ne manqua pas de dire : i Comment s'étonner qu'il n'ait pas mieux saisi ce personnage? Pour le voir dans son véritable jour, le modèle était trop près du peintre. • Cette comédie fit cependant assez de bruit, maisce fut par les anecdotes qui s'y rattachent. Barthe voulut lire sa pièce à tous les hommes célèbres; il alla tout exprès à Ferney. Voltaire l'accueillit à merveille. Vient l'heure de la lecture. L'auteur lit d'un ceil, et de l'autre il regarde la figure de Voltaire par sa femeuse lorgnette. A la (in du premier acte, Voltaire se trouve mal, et pour cause. Madame Denis met Barthe à la porte, ou à peu près. Il retourne tristement à Genève sans rien comprendre à Voltaire. Mais, le lendemain, petit billet de Voltaire, le maître persifleur, qui veut à toute force entendre la suite de la comédie, Barthe prend le billet au sérieux; il retourne à Ferney, il rouvre son manuscrit, il lit le second acte, et voilà Voltaire qui s'évanouît. Barthe est réduit à partir sans avoir pu achever de lire sa pièce; et, ce qui est pis, sans avoir osé battre personne. Il ne fut pas découragé des lectures. A peine de retour à Paris, il apprend que Colardeau est à la mort ; il avait cessé de le voir, il revient à son amitié. 11 court chez le moribond, il le trouve à toute extrémité, mais assez calme, < Moi, je suis désespéré de vous voir si malade, l'aurais pourtant une grâce à vous demander. ^ HéUsl

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dh Colardeau, en Élisant signe à quelques personnes de s^ éloigner, quelle grâce pouvez-vous demander â on pauvre poète qui va mourir? — Cest d'entendre la lecture de mon Homme personnel. ^ Songez, mon ami, reprend Colardeau d'une voix éteinte, avec un sourire amer, songes que je n'ai plus que quatre heures à vivre. Le médecin ne m'a rien caché; d'ailleurs, je sens bienmoi-mËme que je touche au bui, j'ai déjà les pieds glacés. — Hélas I oui ; mais c'est justement pourquoi je serais bienaise de savoir ce que vous pensez de ma pièce. J!e ne serais pas si pressé si vous aviez du temps â vous. — Songez que je dois mourir à quatre heures ; or, il est midi. ^ Hélas] dit Barthe en regardant la pendule d'un aïr inquiet, nous avons le temps. — J'ai un codicille à joindre à mon testament ; et puis, ne but' il pas que je me confesse? — Cela n'est pas indispensable. >

Barthe in^ta au. point que le mourant fut forcé de consentir. Il écouta les cinq actes avec une sublime résignation, sans dire un seul mot. t Eh bien 1 dit Barthe en refermant son manuscrit.— 11 manque à votre caractère un trait bien précieux, lui dit Colardeau. — Je vous écoute. > Le médecin entrait alors, Barthe court i lui. — t Un instant, monsieur, une confidence importante... » Le médecin reste dans la salle d'entrée. t Oui, lui réplique Colardeau en riant, il manque â votre personnage un trait précieux : c'est de forcer un ami qui se meurt â entendre la lecture d'une comédie en cinq actes et en vers. »

Cette comédie de l'Homme personnel fut la dernière que Barthe donna au théâtre, mais non pas la dernière qu'il donna à ses amiâ. Grice a sa loi^nette, à ses colères orageuses, à toutes les épines de son caractère, il lui arrivait chaque jour quelque mésaventure plus ou moins plaisante.

Une de ces mésaventures, entre autres, fit beaucoup 3i

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^re, au mois d'avril 1781. La scène commença au café de la Régence, où Barthe jouait au trictrac avec un officier très irritable, qui, pour sa feçon de vivre, avait été renfermé plusieurs années à Vincennes. Le poëte ne connaissait pas le soldat ; il le traite en poSte de son temps, il se permet de le plaisanter. On s'échauffe, ou se dit des mots à deux tranchants. Le jeu fini, l'officier s'en va en silence. Barthe braque sa lorgnette sur les habitués du café, et dit en s' épanouissant ; ■ Voilà des moustaches bien mal élevées, mais j'ai fait trembler ces moustaches ferrailleuses. > £t il ouvre fièrement la porte pour sortir. Quelle est sa surprise lorsqu'il retrouve son joueur, voulant achever la partie la canne à la main ! Il veut se saisir de son épée ; mais avec sa mauvaise vue et le trouble qui l'agite, il ne parvient qu'à grand'peine à trouver son innocente âamberge. Pour comble de malheur, l'épée s'est rouillée dans le fourreau; pendant qu'il lente de l'en arracher, son joueur lui porte un coiip de maître. On vient au secours de ses épaules. 11 rengaine la candide lame et va dîner en ville sans confier son malheur; mais, toujours distrait par des souvenirs palpitants, il ne mange pas et hausse sans cesse l'épaule. ■ Qu'a donc M. Barthe? se dit-on avec inquiétude; il n'a guère mangé que de cinq ou six plats ; est-ce qu'il serait malade ? >

11 quitte le premier la maison; au lieu de prendre son chapeau, il prend celui de son voisin, un graud chapeau à plumet, et va s'étaler ainsi à l'Opéra. On l'aperçoit, on le regarde, on le montre au doigt. Comme sa désastreuse histoire s'est déjà répandue, on se de-^ mande autour de lui s'il a pris les coups de bâton de son adversaire pour une accolade de chevalier. L'affaire est dénoncée au tribunal- des maréchaux de France; l'of&cier convient d'avoir donné les j;oups, le poëte de les avoir reçus. On est d'abord tenté de les renvoyer hors de cour en leur disant, comme le Régent dans

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une pareille circonstance : t Eh bien 1 messieurs, vous êtes d'accord, i Mais, après uu mûr examen de la question, on condamna l'officier à cinq ans et un jour de prison.

Barthe mourut vers ce temps-là, âgé de cinquante et un ans. Peu d'heures avant de mourir, il reçutla visite du marquis de Villevielle. ■: Je sens bien, dit-il au visiteur, que je vais mourir dans peu d'instants; maïs ne parlons pas de cela.... Donnez-moi donc des. nouvelles de l'Opéra; parïei-moi d'Iphigénie, de Gluck et de Piccini, de mademoiselle Dozon, et de tout ce qui s'ensuit. »

Malgré ses souffrances aiguCs, il maintint la conversation sur les nouvelles de l'Opéra. Le soir même, comme il l'avait prédit, il expira, en soutenant Gluck, contre Piccini, mademoiselle Dozon contre mademoiselle Laguerre, Au moment où il trépassait, on vint lui apporter un billet pour l'Opéra, t Puisque je vais à l'église, dit-il avec humeur, je ne puis aller à t'Opéra, moi! »

L'Opéra ! Barthe l'avait hanté tous les soirs au temps où il aspirait â devenir pour Mademoiselle Laguerre, pourcette Armideun peu trop maigre que le chevalier Gluck appelait la belle magicienne, encore plus un chevalier servi qu'un cavalier servant! Oui, Barthe avait pendant plus d'un hiver failli s'abdiquer lui-même, lui autocrate trop absolu de son individu et de toutes ses dépendances. Les habitués du foyer comprenaient tous cette folie de Barthe pour celle qui coûtait des larmes d'admiration à mademoiselle Guimard, et des épigrammes jalouses à Sophie Arnoult, laquelle finit par envoyer chanter chej Pluton sa jeune rivale. Marie Laguerre,

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eu dépit de ses joues atteintes et de ses épaules trop anguleuses, brillait d'un si charmant éclat, â quatre heures ou â minuit, quand, après comme avant Iphigénie en Tauride, elle allait répandre les étranges éclairs de ses grands yeux noirs, et les vifs sourires de sa lËvre un peu trop &rdée, au cabaret de Berge ou chez mademoiselle d'Ervieux ! Marie Laguerre, au lieu de se confire en dévotions mélancoliques comme les jeunes malades du Vaudeville d'aujourd'hui, excitait si gaiement les convives à vider ces larges coupes où le vin d'Aï était pour elle un élixir de talent, et aussi la tisane de sa longue et joyeuse agonie !

Comment s'étonner des enthousiasmes de Barthe ? A regarder Laguerre, Fréron se découvrait un cœur, le chevalier d'Eon se découvrait un sexe, et M. de Soucy, le fermier général, découvrait sa caisse! Ajoutez un dernier mérite, qui devait même un peu trop peser dans la balance du diéoricien Barthe : Mademoiselle Laguerre, la cigale, eût tenu pour les fourmis des feubourgs un cathéchisme d'économie domestique. Ah! le bel égolsme â deux, c'eût été là l'amour de M. Barthe et de mademoiselle Laguerre ! Que d'écus entassés et que de sentiments mis en réserve ! Mais, au grand ennui de Barthe, mademoiselle Laguerre ne voulut pas comprendre lesavantages de l'association. Ce ifunivais sujet de l'Opéra, comme a dit Bachaumont, consentait bien â être pour tout le parterre une sirène, pour tous ses convives de chez Berge une Érigone; mais elle n'avait nulle envie de donner, en tÉte-à-tête, une réplique à Harpagçn-Épicure. < Ne Ëiisons plus qu'un, écrivait Barthe; soyez àmoi, soyez à moi! > Mais la cantatrice ne donnait pas plus son amour qu'elle n'eût prgté à ses amants minés même une obole de ses cent mille livres de rente, pillées et gaspillées chez tous les desservants de la fortuae galante. Aussi elle avait vite fait de répondre au philosophe trop pratique : « Être

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toi, non pas, monsieur Fauteur ; je reste moi ! M'ôter à moi-mËme, ce ne serait jamais que me faire une Ëiusse infidélité ! ■ Et elle s'en allait fredonnant : t J'aime mieux Laguerre, Ô gué. > Barttie pourtant rentrait dans sa maison' triste comme toutes celles qui ne sont pas illuminées par un rayon de sympathie, et pour se consoler d'avoir rencontré une fille d'opéra qui osait traduire contre lui le terrible moi / de la Médée de Corneille, il recommençait à méditer les asîomes de Descartes dont Larochefoucauld a écrit, à l'usage de ceux qui n'entendent pas la métaphysique, un commentaire qui est très moral ou très immoml, selon que le lecteur est un fidËle ou un hérétique dans l'église de l'apôtre Barthe!

Dans la vie de l'égoïste, un caractère que Barthe a marqué de sa figure, il y a toujours une heure où quelqu'un vient dire : ■ Moi, ce n'est pas toil •

M. de Florian, capitaine de dragons, avait établi son camp — je me trompe, sa ber;gerie — dans les coulisses du Théâtre-Italien. Son Estelle, c'était mademoiselle Colombe, sa Galathée mademobelle Camille.

Et plus loin t elle &it tourner toutes les têtes en gardant la sienne. >

Quand mademoiselle Colombe lui demande un quatrain, il ne l'écrit qu'arec une plume arrachée i ses ailes. 3i.

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Et autres âorianeries d'un soldat qui se poudrait pour aller se battre.

Les siècles héroïques et galants prodiguent les épîthètes. Jacona-Anlonia VéronÈse fut surnommée la Célèbre Camille.

Camille était une Vénitienne qui portait très artistiquement le beau nom de Véronëse. Cependant son père, Carlo Véronëse, n'était qu'un Pantalon. 11 lui apprit le commencement de l'art, comme s'il eût été un Mario ou. un Lélio.

Camille débuta dans Coraline esprit follet. Le véritable feu dramatique la tenait suspendue. Aussi elle commença par danser. Quand elle fiit assez applaudie dans les ballets, son père vint iui dire : f Eh bien, chantez maintenant. >

Alors Camille, qui savait déjà danser comme Camago, chanta comme une Baletti et }oua les comédies de Goldoni comme mademoiselle Dangeville jouait les comédies de Voltaire. Comédienne et danseuse dans les Tableaux de Panard, le chansonnier lui fit des madrigaux qui étaient eux-mêmes des tableaux.

On a compté qu'un volume suffirait à peine pour recueillir les vers qu'elle refut de tous les pogtes du temps. Si les vers n'étaient pas de premier choix, l'actrice au moins était de premier ordre. Elle méritait toutes les guirlandes de Julie.

Goldoni la vit pleurer véritablement dans ses pièces, et elle fit pleurer véritablement Goldoni en pleine loge de la Comédie'Italienne. Son geste ne partait pas de l'étude du miroir; c'était une âme qui s'avançait et parlait. Elle était belle, elle était touchante et touchée, elle avait le don de la nature, et c'est le coeur seul qui donne ce don-lâ.

Voici l'oraison funèbre de la célèbre Camille Véronèse par le grand poëte Grim : Le Théâtre-Italien vient de perdre ColombiAe : elle était fille de Pantalon

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et sœur de Coraline. Camille, enànt du théâtre, y dansa dès sa première enfance; elle succéda ensuite à sa sœttr dans l'emploi de soubrette. Le public croyait avoir fait une grande perte par la retraite de Coraline ; mais Coraline avait de beaux yeux, une belle peau, une belle gorge; mais, en qualité d'actrice, un babil insipide. Vous savez que dans les pièces italiennes il s'agit d'improviser, et qu'un rôle vaut à proportion de l'esprit de l'acteur qui le joue. Camille n'était pas fort éloquente ; elle savait assez mal la langue italienne : née à Paris, elle s'était accoutumée à parler français avec des mots italiens, c'est-à-dire à conserver les tournures françaises et à les transporter mot pour mot dans l'italien; quelquefois elle italianisait même les mots purement français qu'elle était en usage d'employer dans la vie amoureuse ; mais elle avait une grande chaleur, et elle entraînait en dépit de ses mauvais discours ; elle était d'ailleurs un des plus grands pantomimes qu'il y eût eu sur aucun théâtre. Tout se peignait sur son visage et dans ses gestes, et cette sorte d'expression, elle l'avait souvent sublime, »

Pourquoi le Bossuet des coulisses n'ajouta-t-il pas : ( Elle est morte pour avoir trop vécu, elle qui n'avait que vingt-huit ans! Ct-gît une fille qui fut belle , qui dansa et qui chanta. >

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