LIVRE VI
SMA13E^0ÏSELLE 'BE CAmA'R.GO
î e bruit se répandit, en avril 1770, que made- ( moiselle Marie-Anne de Camargo venait de S mourir en bonne catholique. Ce fut, dit un ' journal du temps, une grande surprise dans la république des lettres , car depuis plus de vingt ans on la croyait morte. Son dernier admirateur et son dernier ami, à qui elle avait légué ses chiens et ses chats , la fit enterrer avec une magnificence sans exemple à l'Opéra. • Tout le monde, dît Grimm, admirait cette tenture blanche, symbole de candeur dont les personnes non mariées sont en droit de se servir dans leur cérémonie funèbre, b
Mademoiselle de Camargo vint au monde presque en dansant. Elle était dans les bras de sa nourrice, ' quand les airs mariés d'un violon et d'un hautbois vinrent frapper son oreille. Elle bondit vivement, et, durant tout le temps de la musique, elle dansa, il n'y a pas d'autre mot, en mesure avec beaucoup de gaieté.
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11 faut dire qu'elle était d'origine espagnole. Elle est née à Bruxelles le i5 avril 1710, d'une famille noble qui a donné plusieurs cardinaux au sacré Collège, et qui marque avec éclat dans l'histoire d'Espagne, soït dans l'histoire ecclésiastique, soit dans l'histoire natio- nale. ELe s'appelait Marie-Anne. Sa mère avait dansé, mais avec les dames de la cour, pour son plaisir et non pour celui des autres. Son père, Ferdinand de Cupis de Camargo, était un franc gentilhomme espagnol, c'est-à-dire pauvre. Il vivait à Bruxelles des miettes de la table du prince de Ligne, sans compter les dettes qu'il feisait. Sa tamiUe, assez nombreuse, s'éleva par la grâce de Dieu- Le père courait les cabarets, se reposant sur cette vérité, qu'il y a un Dieu pour les enfants — et pour les ivrognes.
Marianne était si jolie que la princesse de Ligne l'appelait la allé des tées. Légère comme un oiseau, on la voyait s'envoler dans les charmilles. Jamais biche en matinale gaieté n'eut de mouvements plus vifs et plus capricieux ; jamais daim blessé par le chasseur ne bondit avec plus de force et de grâce. Quand elle eut dix ans, la princesse de Ligne jugea que cette jolie merveille revenait de droit à Paris, la ville des merveilles. Il fut décidé que mademoiselle de Camargo serait danseuse à t'Opéra ; son père se récria beaucoup! « Danseuse! la fille d'un gentilhomme, d'un grand d'Espagne ! — Déesse de la danse, si vous voulez, ► dit pour l'apaiser la princesse de Ligne. 11 se résigna à faire le voyage de Paris dans un carrosse du prince ; ii arriva en grand seigneur chez mademoiselle Prévost, que les poËtes du temps chantaient sous le nom de "Terpsichore. Elle consentit à donner des leçons â Marianne de Camargo. Trois mois après le départ , M. de Camargo rentrait à Bruxelles avec l'air d'un conquérant ': mademoiselle Prévost lui avait prédit que sa fille serait sa gloire et sa fortune.
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Apres avoir dansé à une fête du prince de Ligne , Marianne de Camargo débuta au théâtre de Bruxelles, où, durant plus de trois années, elle régna comme première danseuse. Son vrai théâtre n'était pas là; -malgré son triomphe à Bruxelles, son imagination l'entraînait toujours à Paris : cependant elle quitta Bruxelles pour Rouen. Enfin, après un assez long séjour dans cette ville, il lui fut permis de débuter à l'Opéra de Paris. Ce fut le 5 mai 1726, car le jour &meux de son début n'a point été Oublié, qu'elle apparut dans tout l'éclat de ses seize ans sur la première scène du monde. Mademoiselle Prévost, jalouse déjà, peut-être par pressentiment, lui avait conseillé de débuter dans les Caractères de la danse, ce pas presque impossible, que les virtuoses renommées osaient à peine aborder dans leurs plus beaux jours. Mademoiselle de Camargo, qui dansait comme une fée, surpassa toutes ses devancières ; son triomphe fut st éclatant, que dès le lendemain toutes les modes prirent son nom : coiffures à la Gamargo, robes à la Camargo, souliers à la Camai^o. Toutes les dames de la cour imitèrent ses grâces ; il en est bien peu qui n'eussent voulu copier jusqu'à sa figure !
Mademoiselle de Camai^O, laite par l'amour et pour l'amour, était belle et jolie tout à la fois. Rien de passionné comme ses yeux noirs, rien d'enchanteur comme son sourire ! Lancret, Pater; Van Loo, tous les peintres alors célèbres, ont voulu reproduire cette tête char-
Le second jour où mademoiselle de Camargo parut
sur la scène , il y eut des duels et des luttes sans nombre aux portes de l'Opéra : tout le monde voulait entrer. Mademoiselle Prévost, effrayée d'un pareil triomphe, intrigua si bien, que mademoiselle de Camargo fut bientôt contrainte au rôle de figurante. Elle eut beau s'indigner avec ses admirateurs, il feUut
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qu'elle se résignât à danser dans les espaliers. Mais elle ne tarda pas à se venger avec éclat : un jour
qu'elle figurait dans une entrée de démons, Dumoulin, surnommé le Diable, ne parut pas pour danser son solo quand les musiciens attaquèrent son entrée. Une inspiration saisit mademoiselle de Camargo : elle quitte les figurantes, s'élance au milieu du théâtre et improvise le pas de Dumoulin, mais avec plus de verve et de caprice. Les applaudissements retentirent dans toute ia salle. MademoiseUe Prévost jura de perdre sa jepna rivale ; mais c'en était fait : Terpsichore était détrônée. Mademoiselle de Camargo fut ce jour-là couronnée pour longtemps reine de l'Opéra. Reine absolue, dont le pouvoir était sans bornes , elle osa la première trouver ses jupes trop longues. Ici, je laisse parler Grimm : t Cette invention utile, qui met les amateurs en état de juger avec connaissance de cause les jambes des danseuses, pensa alors occasionner un schisme très dangereux. Les jansénistes du parterre criaient à riiérésie et au scandale , et ne voulaient pas souffrir les jupes raccourcies; les moHnistes, au contraire, soutenaient que cette innovation nous rapprochait de l'esprit de la primitive Eglise, qui répugnait à voir des gat^ouiilades et des pirouettes embarrassées par la longueur des cotillons. La Sorbonne de l'Opéra fut longtemps en peine d'établir la saine doctrine sur ce point de discipline qui partageait les fidèles, i
M. Ferdinand de Camargo veillait avec une austère sollicitude sur la vertu et sur les appointements de sa fille : il ne sauvait que les appointements. Enivrée par son triomphe, mademoiselle de Camargo écoutait trop volontiers tous les seigneurs de la cour qui envahissaient alors la scène de f Opéra ', il aurait fallu que le roi nommât un historiographe pour raconter toutes les passions de la danseuse. 11 fut un temps où tout le monde était amoureux d'elle. On ne jurait que par la
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Camargo, on ne chantait que la Camargo, on ne rêvait qu'à ta Camargo. On n'a pas oublié les madrigaux de Voltaire et des poètes galants de cette épogue galantc-
Cependant la gloire de mademoiselle de Camargo s'éteignit peu â peu ; comme la mode qui l'avait protégée , elle passa pour ne plus revenir. Quand elle demanda sa retraite, quoiqu'elle n'eût pas quarante ans, nui ne songeait à la retenir; à peine fut-elle regrettée. On ne se demanda même pas où elle s'était retirée, on ne parla plus d'elle que de loin en loin ; et encore n'en parlait-on que comme d'un souvenir. Elle était devenue un peu dévote et très-charilable, connaissant par leurs noms tous les pauvres de son quartier. Elle ne voyait plus guère que trois ou quatre célébrités d'un autre temps, oubliées comme elle.
Dans les Amusements du cœur et de l'esprit, mademoiselle de Camargo est accusée d'avoir eu mille et un amants. Sans m'inscrire en &uk contre cette accusation, ne puis-je la combattre en reproduisant dans toute sa simplicité cette histoire, qui dévoile une passion profonde ? On a beau danser à l'Opéra, sourire à ses adorateurs sans nombre, vivre follement au jour le jour dans toutes les bruyantes agitations du monde , il est des heures bénies où le cosur, souvent dévasté, refleurit tout d'un coup. L'amour est comme le ciel, dont on voit l'azur jusque dans le ruisseau troublé par l'orage ; çà et là l'amour se retrouve pur dans un coeur troublé. Mais, d'ailleurs, cette passion ! ' mademoiselle de Camargo lui est venue dans ti fraîcheur de la jeunesse.
Un matin, Pont-de-Veyle, Grimm, Duclos, Helvdtius, se présentèrent gaiement à l'humble logis de la célèbre
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danseuse. Elle demeurait alors dans une vieille maison de la me Saint-Thomas du Louvre. Une servante centenaire vint ouvrir, t Hous désirons parler à mademoiselle de Camargo, i dit Helvétius qui avait beaucoup de peine à tenir son sérieux. La gouvernante les fit tous entrer dans un salon d'un ameublement original et grotesque. Les boiseries étaient couvertes de pastels représentant mademoiselle de Camargo dans toutes ses grâces ei dans tous ses rôles. Cependant elle n'ornait point à elle seule le salon : on y voyait un Christ au mont des Oliviers, une Madeleine au tombeau, une Vierge au Voile, une Vénus à Cythère , les Trois Grâces, des Amours à demi cachés sous les chapelets et les buis bénits, des madones couvertes de trophées d'Opéra.
La déesse du lieu ne se fît pas longtemps attendre : une porte s'ouvrit, une demi-douzaine de chiens de toute espèce se précipitèrent dans le salon ; il înat dire, à la louange de mademoiselle de Camargo, que ce n'étaient pas des petits chiens. Elle apparutà leur suite, portant dans ses bras, en guise de manchon, un chat angora de la plus belle venue. Comme elle ne suivait plus la mode depuis dix ans, elle avait l'air de revenir de l'autre monde. « Vous le voyez, messieurs, dit-elle en montrant ses chiens, voilà toute ma cour aujourd'hui ; mais, en vérité, ces courtisans-là en valent bien d'autres. Tout beau, Marquis ! A bas. Duc ! Couchez là, Chevalier ! Ne trouvez-vous pas mauvais, messieurs, que je vous reçoive en cette compagnie t Mais puis-je savoir... 1 Grimm prit la parole : « Vous nous pardonnerez, mademoiselle, cette visite inattendue, quand vous saurez la raison sérieuse qui nous amène. — Me voilà curieuse comme si j'avais vingt ans. Mais, hélas! quand j'avais vingt ans, c'était mon cœar qui était curieuï. Aujourd'hui que l'hiver est venu pour moi, je n'ai plus rien à apprendre de ce côté4à, -^ Le cœur 38. , ^x,
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ne vieillit pas, dit Hdvétiusen s'inclinant. — C'est une hérésie, monsieur; il n'y a que ceux qui n'ont point aimé qui osent avancer de pareilles maximes. C'est l'amour qui ne vieillit pas, il meurt en&nt. Mais le cœuri — Vous voyez bien, madame, reprit Helvétius, que votre cœur est toujours jeune ; ce que vous venez de dire nous prouve assez que vous êtes encore toute pleine de feu et d'inspiration. — Oui, oui, murmura mademoiselle de Camargo en soupirant, vous avei peut-être raison; mais, quand on a des cheveux blancs et des rides profondes, le cceur est un trésor perdu; c'est une monnaie qui n'a plus de cours, » Tout en disant ces mots, elle souleva Marquis par ses deux pattes et le baisa sur la tête. Marquis était un beau chien couchant, porteur d'une belle robe tigrée- « Au moins ceux-là m'aimeront jusqu'à la fin. Mais, à ce qu'il me semble, nous commençons par déraisonner; est-ce là tout ce que nous avons à dire ? Voyons,
regardèrent avec un peii d'embarras ; ils semblèrent tous se demander qui d'entre eux prendrait la parole en cette grave circonstance. Pont-de- Veyle se recueillit et débuta par ces mots ; c Mademoiselle, tout à l'heure nous déjeunions; nous déjeunions gaiement, comme font des gens d'esprit; au lieu de faire passer devant nous, comme autrefois les Égyptiens des momies, pour nous montrer que la chose du monde la plus précieuse est le temps, nous évoquions toutes les folles images qui ont enchanté notre jeunesse ; ai-je besoin de vous dire que vous ne fûtes pas la moins charmante de ces apparitions > Qui ne vous a aimée? qui n'eût voulu vivre une heure avec vous, au prix d'un coup d'épce î I^ bonheur ne se paye jamais trop cher. > Mademoiselle de Camargo interrompit l'orateur, y Ah ! de grâce, messieurs, ne m'aveuglez pas par le souvenir de. mon temps, ne réveillez pas des
passions ensevelies ; laissez-moi mourir en paix. Voyez, j'ai des larmes dans les yeux! • Les visiteurs, touchés, regardèrent tous avec une certaine émotion cette pauvre vieille qui avait tant aimé, o C'est étrange, dit Helvétius à son voisin, nous sommes venus ici pour rire, mais nous n'en prenons pas le chemin ; et pourtant rien ne serait plaisant comme cette caricature, s'il n'y avait pas une temme là-dessous. — Continuez, monsieur, dit mademoiselle de Camargo à Pont-de-Veyle. — H faut bien vous le dire, mademoiselle, l'un de nous, la plus mauvaise tèie de la compagnie, ou plutôt celui qui avait bu davantage, déclara que, de tous vos amants, il était celui que vous aviez le plus aimé. < Propos d'homme qui a trop bu ! » lui dit l'un de nous. Mais notre fat vida son verre et- soutint son paradoxe. La discussion fut très animée. On parlait, on buvait, on parlait encore. Quand on eut vidé la dernière bouteille, ne sachant plus ce qu'on disait, sans doute, comme la dispute menaçait de finir par un duel, les plus raisonnables de la compagnie proposèrent de venir vous demander à vous-même lequel de vos amants vous aviez le plus aimé. Est-ce lé comte du Melun ou le conne de Clermont? Est-ce le duc de Richelieu ? Est-ce le marquis de Croismare, le baron de Viomesnîl, le vicomte de Jumilhac ? Est-ce M. de Beaumont ou M.d'Aubigny? Est-ce un poËte? Est-ce un soldat? Estce un abbé? — Chut [ chut! dji en souriant mademoiselle de Camargo, ou plutôt pi'enez le calendrier de la cour. — Ce qu'il nous importe de savoir n'est pas le nom de ceux qui vous ont aimée; mais, je vous le dis encore, le nom de celui que vous avez ie plus aimé?.., — Vous Êtes des fous, dit mademoiselle de Camargo d'un air triste et d'une vois émue ; je ne veux pas vous répondre. Laissons en paix dans leur tombeau nos passions éteintes. Pourquoi eihumer toutes ces charmantes folies qui ont eu leur jour de fête? —Voyons,
dit Grimm à Duclos, ne nous laissons pas attendrir, cela 4eviendrait un peu trop ridicule. Mademoiselle de Camargo, dit-il en caressant deux chiens à la fois, quelle est donc l'époque des jupes raccourcies? car c'est encore là un des points de notre dispute philosophique, t
La vieille danseuse ne répondit pas. Tout à coup, prenant la main de Pont-de-VeyIe : t Monsieur, lui dit-elle en se levant, suivez-moi. » Il obéît avec quelque surprise. Elle le conduisit dans sa chambre àcoucher; c'était une vraie chiffonnière qui ressemblait fort à la boutique d'une marchande à la toilette : tout y était en désordre; on voyait que les chiens y tenaient beaucoup de place. Mademoiselle de Camargo s'arrêta devant une petite commode en bois de rose, couverte de porcelaines de Saxe plus ou moins ébréchées. Elle ouvrit un petit coffre d'ébène, tout en le présentant sous les yeux de Pont-de-VeyIe. « Voyez-vo.us ? • ditelle avec un soupir. Pont-de-Veyle vit une lettre en lambeaux et un bouquet desséché depuis plus d'un demi-siècle; à peine si on pouvait reconnaître l'espèce de fleurs qui le composaient, a Eh bien? demanda Pont-de-Veyle. — Eh bien, vous ne me comprenez pas? — Pas du tout. — Voyez ce portrait, i Elle indiqua du doigt un portrait à l'huile, couvert de poussière et de toiles d'araignée, i Je commence à comprendre. — Oui, dit-elle, c'est son portrait. Pour moi, je ne le regarde jamais. Il est là bien plus ressemblant, poursuivit-elle en se frappant le cœur. Un .portraill c'est bon pour ceux qui ne prennent pas te temps de se souvenir. »
Pont-de-Veyle regardait tour à tour avec beaucoup d'intérêt la lettre, le bouquet fané et le mauvais portrait. * Avez-vous jamais rencontré cette figure-là? — Jamais. — Mais retournons de l'autre côté, — Non, de grâce, je vous écoute. — N'est-ce pas assez de vous
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avoir montré le portrait ? Vous pouvez n:
seul mot terminer la dispute, puisque vous avez vu si celui que j'ai le plus aimé ressemble à votre ami.. , qui avait bu. — Il ne lui ressemble pas le moins du mcinde. — Eh bien, tout est dit; je vous pardonne votrf visite. Adieu; quand vous déjeunerez avec vos amis, vous prendrez un peu ma défense; vous leur direz, à tous ces libertins sans pitié, que je me suis sauvée par le cœur, si on peut se sauver par là... Oui, oui, c'est la planche de salut dans le naufrage! > Disant ces mots, mademoiselle de Camargo s'avança vers la porte du salon. Pont-de-Veyle la suivit, emportant le coffre d'ébÈne. i Messieurs, dit-il à ses joyeux amis; notre buveur n'était qu'un &t; j'ai vu le portrait du plus aimé de la déesse de céans; maintenant vous allez joindre vos prières aux miennes pour décider mademoiselle de Camargo à nous raconter le roman de son cceur; je n'en connais que la préface, qui est triste et charmante : j'ai vu une lettre, un bouquet et un portrait. — Je ne dirai pas un mot murmura-t-elle; les femmes sont accusées de ne pouvoir garder un secret; il en est pourtant plus d'un qu'elles ne confient jamais. Un secret amoureux, c'est une rose qui vous embaume le cœur ; si on le confie, la rose perd son parfum. Moi qui vous parle, poursuivit mademoiselle de Camai^o en s' animant, je n'ai gardé cet amour dans toute sa fraîcheur que parce que je n'en ai jamais rien dit. Il n'y a guère que la Carton et ce vieux malin de Fontenelle qui aient surpris mon secret. Fontenelle dînait souvent avec moi. Un jour, me voyant pleurer, il fut si étonné de mes larmes, lui qui ne pleurait jamais, par philosophie sans doute, qu'il me tourmenta durant plus d'une heure pour avoir le mot de l'énigme. C'était presque une femme ; il m'arracha par ses chat- ■ teries l'histoire de cette passion. Le croiriez-vous ? j'espérais le toucher au cœur, mais c'était parler à un
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sourd. Après m'avoir écoutée sans mot dire jusqu'à la fin, il murmura (le sa petite voix éteinte : C'est joli. Au moins la Carton pleurait avec moi! C'est bien la peine d'être un poËte et un philosophe, pour ne rien comprendre à ces histoires-là ! »
Mademoiselle de Caraargo se tut, un profond silence suivit ses paroles, tous les regards s'arrêtaient sur elle, f Parlez, parlez, nous écoutons, dit Helvétius ; nous sommes plus dignes de vous entendre que le vieux philosophe, qui n'aima que lui-même. — Après tout, reprit-elle, emportée par le charme de ses souvenirs, c'est une bonne heure à passer, je parle pour moi, et les heures bonnes ou mauvaises, il n'en sonnera plus beaucoup dans ma vie; car je sens bien que je m'en vais. Mais je ne sais plus mon commencement; il me passe du feu sous les yeux, je n'y vois plus, tant je suis éblouie. Voyons, j'avais vingt ans... Mais je n'oserai jamais lire à livre ouvert devant tant de monde. — Figurez-vous, mademoiselle de Camai^o, dit Helvétius, que vous lisez un roman. — Eh bien, dit-elle je commence sans plus de façons :
€ J'avais vingt ans. Vous savez tous, car cette aventure a été un grand scandale, vous savez comment le comte de Melun m'enleva un matin avec ma sœur Sophie. Cette petite folle qui avait beaucoup d'imagination, m'ayant surprise lisant une lettre du comte où il parlait de son dessein, elle jura sur^ses treize ans qu'il faudrait bien qu'on l'enlevât aussi. J'étais loin de croire à une pareille prétention. On se figure toujours ■ que les enfants ne comprennent rien : mais à l'Opéra et en amour, il n'y a pas d'enfants. Le comte de Melun avait, à force d'argent, gagné notre femme de cham-
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bre. J'étais bien coupable ; je savais tout et je n'avais pas averti mon père. Mon père prêchait dans le désert, c'est-à-dire qu'il me prêchait la vertu. Il me parlait sans cesse de notre gentilhomme rie, de notre cousin qui était cardinal, de notre oncle qui était grand inquisiteur. Vanité des vanités! tout n'était que vanité chez lui, quand chez moi tout n'était qu'amour. Je me souciais bien d'être d'une Emilie illustre] j'étais belle, on m'adorait, et, ce qui vaut mieux peut-être, j'étais dans le diviu cortège des vingt ans!
> Au miheu de la nuit, voilà que j'entSEuli ma porte qui s'ouvre : c'était le comte de Melun; je ne dormais pas, je l'attendais. N'est pas enlevée qui veut; j'allais être enlevée !
t Vamour n'est pas seulement chkimant par luimême, il l'est encore par ses extravagances romanesques. Une passion sans aventures, c'est une maîtresse sans caprices. J'étais assise sur mon Ut. « Est-ce toi, Jacqueline? dis-je en jouant l'effroi. •- C'est moi, dit le comte en tombant à genoux. — Vous, nlonsieur ! votre lettre n'était donc pas un jeu?— M<s chevaux sont à deux pas; il n'y a pas de temps à perdre : quittez cette triste prison; mon hôtel, md fortune, mon cœur, tout cela est à vous! « A cet instant une lumière brilla à la porte, i Mon père! m' écriai- je avec terreur, en me cachant dans mes rideaux. — Tout est perdu! > murmura le comte. C'était Sophie. Je la reconnus bientôt à son pied léger. Elle s'avança la lumiÈre à la main et en silence, devant le comte. * Ma Soeur, me dit-elle avec un peu de trouble, mais sans trop se déconcerter, me voilà toute prête. • Je ne comprenais pas, je la regardais avec surprise; e]^ était habillée des pieds à la tète. • Que veux-tu dire? tu es folle! — Pas du tout, ma sœur, je veux être enlevée comme vous. » Le comte de Melun ne put s'empêcher de rire, i Mademoiselle, lui dit-il, vous oubliez vos
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poupées et vos polichinelles. ^ Monsieur, réponditelle avec dignité, j'ai treize ans, ce n'est pas d'hier que j'ai débuté à l'Opéra; je )oue mon rôle dans VEnlèvemenl de Pysché. — A merveille, dit le comte, nous allons vous enlever. Aussi bien, me dit-il à l'oreille, il n'y a que ce moyen de nous délivrer d'elle. »
1 J'étais fort ennuyée de se contre-temps qui compliquait trop l'aventure. Mon père pouvait pardonner mon enlèvement, mais celui de Sophie ! J'essayai de la détourner de cette folle tentative : je lui offris mes parures; elle ne voulut pas entendre raison : elle déclara que, si on ne l'enlevait pas avec moi, elle allait avertir mon père, et par là empêcher l'aventure. * Ne la contrariez pas, dit le comte ; avec ces dispositionslà, un peu plus tât, un peu plustard, elle sera enlevée. — Eh bien, partons tous ensemble, t La femme de, chambre, qui s'était avancée à pas de loup, nous dit de nous dépêcher, parce qu'elle craignait que le bruit des chevaux, qui piaffaient dans le voisinage, ne réveillât M. de Camargo. Nous partîmes ; le carrosse nous conduisit à l'hôtel du comte, rue de la Culture-Saint- Gervais. Sophie riait et chantait. Le lendemain, j'écrivis à l'Opéra que, par ordonnance du médecin, je ne pouvais danser avant trois semaines. Vous le dirai-je, messieurs, huit jours après, j'allai moi-même avertir mon directeur que je danserais le soir! Ceci, vous le voyez, ne fait pas l'éloge du comte de Melun ; mais il est si peu d'hommes en ce monde qui soient amusants huit jours de suite! J'aimais ie comte, sans doute, mais j'avais besoin de respirer un peu sans lui. Mes yeus cherchaient l'éclat du théâtre ; j'ouvrais sans cesse l|f fenêtres comme si je devais m'cnvoler parla.
* Dès que je reparus à l'Opéra, mon père me suivit à la piste et découvrit la retraite de ses filles. Un soir, dans les coulisses, il alla droit au comte et le provoqua. Le comte lui dit avec beaucoup de déférence qu'il
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n'avait garde de s'exposer à tuer le grand homme qui avait donné le jour à une Aile comme moi. Mon pauvre père eut beau établir et prouver seize quartiers, le comte lie se voulut point battre. C'est de ce temps-là que date la fameuse requfte que mon père adressa au cardinal de Fleuiy. Je n'ai point oublié la teneur de cette requête :
Le suppliant expose à monseigneur le cardinal que le comte de Melun «yani enlevé ses deux filles la nuit du lo BU 1 1 de ce moii de mai 1 728, il Us lient emprisonnées en son bfitel, rue de la Culture-Sain t-Gervais . Le suppliant, ayant pour partie une personne de rang, est obligé de recourir aux législa leurs; il espère de la bonié du roi qu'il lui fera rendre justice, et qu'il ordonnera à monseigneur le comte de Melun d'épouser la âlle aînée du suppliant et de doter la cadette.
f Un père ne pouvait mieux parler. Le 'cardinal de Fleury s'amusa beaucoup de la requête, et me conseilla pour toute pénitence, un jour que nous soupions ensemble, d'abandonner à mon père mes appointements de l'Opéra, Mais je m'aperçois que je n'avance guère' dans mon récit. Que voulez-vous? le commencement est le chapitre où l'on revient toujours avec'le plus de plaisir. 11 y avait un an que j'habitais l'hôtel du comte de Melun, Sophie était retournée chez mon père pour n'y pas rester longtemps; mais ce n'est pas son histoire que je raconte. Un matin, un cousin du comte arriva à l'hôtel avec beaucoup de fracas : c'était M. de Marteille, qui était lieutenant aux armées du roi. Il venait de la guerre ; il s'était distingué à ta campagne de Flandre par des actions d'éclat. Il devait passer une saison à Paris dans toutes les folies de son âge. 11 nous surprit à déjeuner; il se mit à table sans façon, sur la prière du comte.
( Au premier abord il ne me séduisit pas; je lui trouvai l'air un peu fenfaron. Il parlait de ses prouesses
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guerrières. Une visite nous ayant interrompus, le comte pana dans son cabinet et nous laissa en tête-«-tête. La Toix de M. de Martellle, jusque-là haute et tière, s'adoucit un peu; il m'avait regardée en soldat, il me regarda en écolier : ■ Pardonnez-moi, madame, me dit-il d'une voix troublée, mes aihircs cavalières ; je n'entends rien aux belles manières, je n'ai point passé à l'école de la galanterie. Ne vous ofTens^z pas de tout ce que je puis dire. — Mais, monsieur, lui dis-|e en souriant, vous ne me dîtes rien. — Ah ! si je savais parler 1 mois, en vérité, je serais bien plus à mon aise en iàce de toute une armée que devant vos beaux yeux. Le comte est bien heureux d'avoir â combattre une si belle ennemie. > Disant ces mots, il me regarda avec une tendresse suppliante qui contrastait singulièrement avec ses airs de héros. Je ne sais ce que mes yeux lui répondirent. Le comte rentra alors, et la conversation prit un antre tour.
( M. de Marteille accepta, sur les instances de son cousin, un appartement à l'hôtel. Il sortit: )e ne le revis que le soir à souper. Il ne savait pas qui j'étais ; le comte m'appelait Marianne, et, par hasard peutêtre, il nedit pas un mot à son cousin de l'Opéra ni de mes grâces à danser. Au souper, M. de Marteille n'avait plus sa franche gaieté du matin ; une légère inquiétude passait sur son front; plus d'une fois je rencontrai son regard attristé, b Égayez donc votre cousin, dis-je au comte. — Je sais bien ce qu'il lui &ut, me ré-
fandit M. de Melun; je veux deniain le conduire à Opéra, Vous verrez que dans ce pays perdu il retrouvera sa belle humeur. > Je me sentis jalouse sans chercher à me dire pourquoi.
« Le lendemein, on représentait le Triomphe de Bacchus. J'apparus sur la scène en Ariane, toute couverte de pampres et de fleurs. Je n'ai jamais si mal dansé : j'avais recoanu M. de Marteille parmi les gen-
tilshommes de ta maison du roi. 11 me regardait avec une sombre attitude. J'espérais lui parler avant la fin du ballet, mais déjà îl était parti. Je fus offensée de ce brusque départ. < Quoi ! me disais-je, il me voit danser, et voilà de quelle façon il me fait ses compliments! • Le lendemain matin, ii déjeuna avec nous; il ne me disait pas un mot de la veille; à la fin, ne pouvant réprimer mon impatience : « Eh bien, monsieur de Marteille, lui dîs-je d'une voix aigre-douce, vous êtes parti hier de bonne heure ; ce n'était guère galant. — Ah ! si vous ne dansiez pas ! * dit-il avec un soupir. C'était la première fois qu'on me parlait ainsi. Craignant d'en avoir trop dit, et pour donner le change â M. de Melun, qui le regardait d'un air étonné, il se mit à parler d'une pente chanteuse sans figure, dont la vois avait beaucoup de fraîcheur.
f Dans l'après-midi, le comte, retenu )e ne sais pourquoi, pria son cgusin de me conduire au bois en carrosse ; il devait nous rejoindre à cheval. L'idée de cette promenade me fit battre le cœur avec violence : c'était la première fois que j'écoutais battre mon cceur avec plaisir.
( Nous montâmes en carrosse par un beau soleil d'été; tout me semblait en fête : le ciel, les maisons, les arbres, les chevaux et les passants. Un voile était tombé de mes yeux. Durant quelques minutes nous gardâmes le plus profond silence: ne sachant quelle tigure faire, je m'amusai à faire briller un diamant sous un rayon de soleil qui pénétrait dans le carrosse. M . de MarteiUe me saisit ta main. Nous gardions toujours te silence; je voulus dégager ma main, il la pressa davantage; je rougis, il devint pâle. Un cahot vint à propos nous tirer d'embarras; le cahot m'avait soulevée; lui me fit tomber sur son cœur. < Monsieur, lui dis-je en tressaillant. — Ah ! madame, si vous saviez comme je vous alme,l » It me dit ces mots avec une tendresse in-
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exprimable: c'était l'amour lui-même qui parlait. Je n'eus pas la force de me fâcher, il reprit ma main et la couvrit de baisers ; il ne me dit plus rien. Je voulais parler, mais je ne savais que dire moi-même. De temps en temps nos regards se rencontraient : c'est alors que nous étions éloquents. Que de serments éternels 1 que de promesses de bonheur!
t Cependant nous arrivâmes au bois ; tout à coup, comme saisi d'une idée soudaine, il mit la tête à la portière, et dit quelques mots au cocher. Je compris par la réponse de La Violette qu'il ne voulait pas obéir ; mais M. de Marieitle ayant parlé de coups de bâton et de cinquante pistoles, le cocher ne répliqua pas. Je ne comprenais guère où il en voulait venir. Après une demi-heure de course rapide, comme je regardais avec une certaine inquiétude de quel côté de la promenade nous étions, il chercha à me distraire en me parlant de quelques épisodes de sa vie. Quoique je n'écoutasse pas avec beaucoup de recueillement, je compris que jusque là j'étais la seule femme qu'il e'ût aimée. Ils disent tous cela ; mais lui disait la vérité, car il parlait avec ses yeux et avec son cœur. Je m'aperçus bientôt que nous n'étions plus dans notre chemin; mais voyez jusqu'où va la faiblesse d'une femme amoureuse : je n'eus point le courage de lui demander pourquoi nous avions changé de route. Nous traversâmes la Seine en bateau entre Sèvres et Saint-Cloud ; nous regagnâmes les bois, et, après une heure de traversée, nous arrivâmes à la grille d'un petit parc au bout du village de Velaisy,
t M. de Marteille avait compté sans son hôte, il croyait ne trouver âme qui vive dans le petit château de son frère; mais, depuis la veilte, son frère était de retour d'un voyage sur les côtes de France. Voyant que le château était habité, M. de Marteille rne pria de l'attendre un peu dans le carrosse. Dès qu'il se fut étoigni,
le cocher vint â la portière: € Eh bien, madame, me dit-il, nous respirons enfin ; m'est avis que nous ferions bien de nous éclipser : comptez sur La Violette, avant deux heures nous serons â l'hôtel. — La Violette, lui dis-je, ouvrez la portière, s J« courais un grand danger! La Violette obéit. ■ Maintenant, lui dis-je quand je fus sur le gazon, vous pouvez partir. ■ Il me regarda avec les yeux d'un vieux philosophe, remonta sur son siège et fit claquer son fouet ; maïs, â peine en route, il jugea à propos de rebrousser chemin, c Je ne retourne pas sans madame , car, si je retourne seul, je suis bien sûr d'être batm et chassé. — Ma foi ! La Violette, comme il te plaira. » A cet instant, je vis revenir le comte, t Tout va pour le mieux, me cria-t-il de loin ; mon frère n'a que deux jours à passer à Paris; il s'est arrêté ici pour donner des ordres ; il veut à toute force voir la Camargo danser ses loures et ses musettes; je lui ai dit qu'elle dansait aujourd'hui : il va partir à l'instant. Vous allez attendre dans le parc le moment de son départ. Je retourne près de lui, car il feut que je l'embrasse et lui souhaite un bon voyage, a
a Une heure après, nous étions installés au château, comme il y a.cent ans Ninon de VillarceauK. La Violette demeura à nos ordres avec son carrosse et ses chevaux. Le soir, grande rumeur à l'Opéra. On annonça solennellement au public que mademoiselle de Camargo avait été enlevée. Le comte de Melun, surpris de ne pas nous rencontrer au bois, était allé au théâtre/ On le persifla, il jura de se venger, il chercha partout, il ne retrouva ni ses chevaux, ni son carrosse, ni sa maîtresse. Durant trois mois l'Opéra fut en deuil : on mit tout le monde sur mes traces ; mais nous taisions si peu de bruit dans ce petit château, perdu là-bas dans les bois, que nous n'y fûmes pas découverts. ■
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Mademoiselle de Camargo était devenue pâle ; elle se tut et regarda ses auditeurs comme pour leur dire, par ses regards rallumés à cette flamme céleste qui avait passé sur sa vie; < Ahl comme nous nous sommes aimés pendant ces trois mois! >
Elle reprit ainsi; 1 Cette saison a tenu plus de place dans ma vie que tout le reste du temps, Quand je songe au passé, c'est tout de suite là que je vais. Comment vous raconter tous les détails de notre bonheur ? Quand la destinée nous protège, le bonheur se compose de mille riens charmants que des cœurs étrangers ne peuvent comprendre. Durant ces' trois mois, j'étais heureuse de tout, je voulais vivre à jamais dans cette retraite charmante pour celui que j'aimais mille fois plus que moi-même. Je voulais renoncer à l'Opéra, l'Opéra, que M. le comte de M élu n n'avait pu me faire oublier pendant huit jours!
r M. de Marteille avait tous les attraits de la vraie passion : il m'aimait avec une naïveté charmante ; il mettait en jeu, sans y penser, toutes les séductions de L'amour. Que de paroles tendres! que de regards passionnés! que de propos enchanteurs! Chaque jour était une fête, chaque heure un ravissement. Je n'avais pas te temps de songer au lendemain.
■ Nos journées se passaient en promenades au fond des bois, dans les mille détours du parc. Le soir, fe jouais du clavecin et je chantais. Plusieurs fois il m'arriva de danser, mais de danser pour lui. Au milieu d'un pas qui eût fait fureur à l'Opéra, je torabaistout éperdue à ses pieds; il me relevait, m'appuyait sur son cœur et me pardonnait d'avoir dansé. J'entends toujours sa belle voix, qui était de la musique,
mais de la musique comme j'en rêve et comme n'en fait pas Rameau... < Mais voilà que je ne sais plus ce que je dis. i
Mademoiselle de Camai^o se tourna vers Pont-de- Veyle. c Monsieur, lui dit-elle, ouvrez ce coffre, ou plutôt passez-le-moi. • Elle prit le coffre, l'ouvrit et y prit le bouquet. • Mais avant tout, messieurs, il faut que je vous explique pourquoi j'ai gardé ce bouquet, d Disant ces mots, elle chercha à respirer l'odeur évanouie du bouquet.
1 Un matin, reprit-elle, M. de Marieille m'éveilla de bonne heure. ■ Adieu! me dit-il, pâle et tremblant. — Que dites-vous? m'écriai-je avec effroi. — Hélas! reprit-il en m'embrassant, je n'ai pas voulu vous avertir plus tôt, mais, depuis quinze jours, j'ai reçu l'ordre du départ. On va reprendre les hostilités dans les Pays-Bas, je n'ai plus une heure pour moi ni pour vous : il faut que je (fasse près de quarante lieues aujourd'hui, — Ahl mon Dieu! que deviendrai-jet dis-je en pleurant. Je veux vous suivre. — Mais, ma chère Marianne, je reviendrai. — Vous reviendrez dans un siÈcle! Allez, cruel, je serai morte quand vous reviendrez. »
t Une heure se passa dans les adieux et dans les larmes; il fallait partir : il partit.
t Je retournai à Paris. Deux jours après son départ, il m'écrivit une lettre bien tendre, où il me disait que le lendemain il aurait la consolation de se battre. Que vous dirai-je encore? il m'écrivit une seconde fois. »
Mademoiselle de Gamargo déploya lentement la lettre en lambeaux. Cette seconde lettre, ta voici : Ce 17 octobre.
Non, je ne reviendrai pas, ma chère maîlresse, je vais iiiourir,maissanapeiiret sansreprochel Ahl si vousétiezlfl, Marianne! Quelle folie! dans un hâpiial, où lous tant que is nous voyons défigurés et mourants!
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Quelle idée aussi de me jeter en avant, quand. je ne sonjjeais qu'à te revoir! Aussitôt blessé, j'ai demandé au médecin si l'aurais le temps d'aller jusqu'à Paris : c Vous n'avez qu'une heure! > m'a-l-il dit sans pitié... On m'a transporté ici avec les autres. Enlîn, il Taut savoir moLirir quand on sait vivre. Je meurs content de t'avoir aimée. Console-loi Je ne suis pas jaloux de ceuï qui viendront, car l'aimerontils comme moi? Adieu, Marianne, la mort passe et n'attend pas; je la remercie de m'avoie laissé le temps de te dire adieu. A présent, c'est moi qui vais ('attendre.
Adieu, adieu! je te sens encore sur mon caur qui cess« de battre.
< J'étais dans ma loge â l'Opéra quand je reçus cette seconde lettre: on m'habillait. Je tombai évanouie en disant que je ne danserais plus jamais.
< C'était un jour de belle représentation. Le bruit se répandit que j'étais à moitié morte et que mademoiselle Aurore allait danser mon pas.
" O fragilité du cœur des femmes! le rideau se leva...
a Et que vit-on?... Mademoiselle de Camargo ellemême, avec son même sourire et ses mêmes pirouettes! Mais si un des spectateurs avait mis la'main sur son cœur!,.. I
Les philosophes qui avaient d'abord écouté en sceptiques, eurent ici toutes les peines du monde à n'être plus philosophes. Si mademoiselle de Camargo avait des larmes dans la voix, ib avaient presque des larmes dans les yeux.
Mademoiselle de Camargo poursuivit : t Vous dirai- ]e toute ma douleur, toutes mes larmes, toutes mes angoisses? Je n'ai point oublié M. de Marteille dans le tourbillon de mes folies. Les autres m'ont aimée, je n'ai aimé que M. de Marteille; son souvenir a passé
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sur mes années comme une bénédiaion du ciel. On m'a vue aller à la messe; on s'est amusé de ma dévotion. Us n'ont pas compris, les philosophes, que j'allais prier Dieu à cause de ce mot de M. de Marteille : ■ A présent, c'est moi qui vais l'attendre. »
Mademoiselle de Camargo acheva ainsi son histoire.
- Eh bien, mon cher philosophe, dît Helvétius à Duclos en descendant l'escalier, vous venez de lire un livre assez curieux. — Un mauvais livre, répendit Duclos; mais ceux-là seuls sont les bons, i
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C'était une Anglaise, c'était une beauté. Hamilton disait des beautés anglaises que c'étaient des roses effeuillées dans du lait. Les brumes du Nord donnent aux femmes de Londres la fraîcheur idéale des vierges d'Ossian. Quand mademoiselle Olivier débuta à Versailles dans Agnès de l'École des femmes, on pourrait dire dans ses seize ans, cène fut qu'un cri d'admiration sur toute la ligne, depuis le coin du roi jusqu'au coin de la reine. Sa figure avait seize ans, sa grâce avait seize ans, sa voix avait seize ans.
Elle était née à Londres, elle venait vivre à Paris; mais elle avait si peu de temps à vivre I
On la salua à ses débuts comme une autre Gaussin; elle en avait le charme pénétrant, la beauté expressive, la grâce voluptueuse. Pour encadrer son teint de lait et de roses, elle avait de beaux cheveux blonds si abondants, que le soir, quand elle les dénouait, ils s'échappaient en cascades impétueuses sur son cou mollement incliné, sur son sein de statue antique, sur ses épaules
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ondoyantes, jusque sur ses anches de marbre veiné. Quoiqu'elle fût blonde comme la gerbe de froment, elle avait des yeux noirs de la plus brûlante éloquence, ce qui donnait à sa physionomie je ne sais quoi d'imprévu qui achevait de séduire : car, en ce temps-là surtou», la beauté grammaticale était, comme les vieilles tragédies, quelque chose de parfait et d'ennliyÉux.
Elle était, selon le tangage du temps, plutôt destinée au service de Thalie qu'au service de Metpomène. Sedaine déclara qu'elle seule savait et jouait le rôle de Victorine dans le Philosophe sans le savoir. « Ce n'est pas mademoiselle Olivier, c'est ma Victorine elle-
Mais la vraie bonne fortune, au théâtre de mademoiselle Olivier, fut la création du Chérubin de Beaumarchais. Elle joua ce rôle pendant tontes les représentations du Mariage de Figaro, comme l'Amour t'eût joué lui-même, avec toutes tes malices, toutes les espiègleries, tous les battements de coeur des aubet amoureuses. Elle ne fut jamais si jolie; aussi, comme elle le prenait, le coeur de la comtesse , de Susanne, de Fanchette et du public par-dessus le marché ! car les femmes se laissaient séduire par Chérubin, et les hommes ne perdaient pas de vue que sous l'habit da page il y avait mademoiselle Olivier, Et comme elle chantait la romance ! Beaumarchais, qui l'attendait dans la coulisse, la prenait dans ses bras et menaçait de de l'y emprisonner.
Ce fut bientôt la mort qui la prit dans ses bras. Elte avait un amant, le chevalier de Verninac, qui était revenu d'Amérique avec Lafeyette' et qui parlait de l'émancipation des noirs en lui baisant les yeux. Malheureusement, quoiqu'il l'aimât beaucoup, il ne prenait pas sa passion au sérieux. Quoiqu'elle fût toujours souriante au dehors, des qu'elle était avec lui, elle descendait, avec une amére volupté, dans les abîmes du sta-
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timeot. Cette belle fille, qui semblut née pour porter gaiement le masque de l'amour, avait dans le cceur tous les enthousiasmes et toutes les mélancolies. Le jeune homme, après avoir long tempschanté des sérénades sous son balcon, finissait par se &ire prier: Roméo paresseux, pour venir écouter la chanson de l'alouette. MadftouHselle Olivier chanta bientôt, comme Chérubin :
Qjit mon cceur, que «ton caur a de peine.
Son amant, aous prétexte de venir la prendre au sortir du théâtre, faisait son tour des couÛsses et s'y livrait du {filage, comme un soldat sans discipline, riant avec mademoiselle Sainval, effeuillant les bouquets de mademoiselle Contât et donnant ses diamants à mademoiselle Lange. Mademoiselle Olivier mourait de chagrin, mais elle avait la pudeur de sa passion ; elle ne montrait toujours que son charmant sourire. ( Comme vous êtes heureuse! lui disaient les autres; tant de beauté et tant de talent I— Oui , disait-elle avec se douceur toute printanière ; oui, je suis bien heureuse ! > Et Abs qu'elle était seule, en face de son amour et loin de son amant, elle pleurait à toutes larmes, en songeant que tant de beauté et tant de talent ne valaient pas un heure de joie amoureuse. Souvent elle rapportait une moisson -de bouqueu, mais il lui semblait que c'étaient des fleurs mortuaires jetées sur le tombeau de son cœur.
L'amour l'avait tuée à moitié : elle jouait un peu moins; elle finit par ne plus venir au théâtre. X-e chevalier de Verninac ne voulut pas comprendre qu'il lui fallait l'aimer à toute heure pour la sauver. En effet, elle était de celles qui sont emportées par le premier amour tant elles sedonnent tout entières, corps et âme, sans vouloir rien garder pour le lendemain de la fête.
Il y avait à peine un mois qu'elle n'allait plus bu
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théâtre, lorsqu'elle se ssntità son dernier )our. Elle prit les mains de mademoiselle Devienne, qui la venait voir souvent. ■ Ah I ne me quittez pas, je ne veux pas mourir seule ! i
Mademoiselle Olivier se souleva et se regarda dans un miroir qu'elle avait sur le Ut. « Je vais mourir.... voyez plutôt [ * — Elle avait les lèvres blanches et les yeux égarés.
On frappa. C'était Verninac qui venait de se feire coiffer. Il n'avait jamais écé mieux poudré. Quand il vit sa maîtresse si pâle, il se jeta tout éperdu dans ses bras, t Tu ne m'aimes plus, i lui dit-etle. El elle le regarda tristement, f II est trop tard; c'est fini; mes yeux s'en vont; je ne te vois plus. Ah!.... t
Elle venait de mourir.
Comme elle avait oublié de mounr en Dieu, la sainte proiàne qui était morte en l'amour, on re&sason corps à l'église. Toutefois, moyennant trois cents francs donnés aux pauvres, |le curé de Saint-Sulpice permit qu'elle fût enterrée comme .les pauvres. La Comédiefrançaise, Beaumarchais à sa tête, voulait qu'on lui donnât en grande pompe les honneurs de la sépulture; le curé de Saint-Sulpice tint bon, et dit qu'il (allait humilier dans la mort celle qui n'avait été que vanité.
On grava sur la pierre tumulaire de mademoiselle Olivier les deux vers de Malherbe:
Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses. L'espace -d'un matin.
Mais ce que je viens d'écrire n'est que lalégende du chérubin mis au tombeau dans la poésie de ses vingt ans. L'histoire, qui ne respecte rien, dit que mademoiselle Olivier avait deux amants : le comédien Dazincourt et le médecin de la Comédie, lesquels se disputèrent l'épée à la main l'en&nt qu'elle avait eu de Verninac.
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LES COMÉUENNRS 349
SMATiEiMOISELLE QVIO^AULT
Mademoiselle Françoise Quinault fut la Brohan du dix-huitième siècle. Je ne veux pas dire Brohan avant la lettre, parce que mademoiselle Quinault a trop multiplié ses épreuves. £lle succéda à la Desmares dans les fortes en gueule de Molière. On décida bientôt que jamais comédienne n'avait mieux lancé le mot. II lui arrivait souvent, tout étourdie par sa verve, de lancer son mot au lieu de lancer le mot de l'auteur. Elle portait avec une gaieté robuste la cornette et le tabUer ', mais sur sa ïambe, qu'elle découvrait un peu trop, on aurait pu crier" au bas-bleu. Elle ne signait pas de proverbes, comme mademoiselle Brohan cent ans plus tard, mais elle donnait à Piron une scène de la Métromanie ; à La Chaussée, le meilleur acte du Préjugé à la mode ; à Voltaire, le sujet de l'Enfant Prodigue. Il y avait chez elle un bureau d'esprit très hanté des gens de lettres, mais surtout des gens de lettres de qualité, comme le comte de Caylus, le marquis d'Argenson, M. deMaurepas, Pontde Veyle, Marivaux, qu'on appelait M. de Marivaux ; Fontenelle, qu'on appelait M. de Fonteneile; le diplomate Destouches, le chambellan Voltaire, d'Alembert, qui.là n'était pas le fils de la vitrière, mais le fils de madame de Tencin. La canaille littéraire n'était pas admise au bureau d'esprit ; elle n'était reçue qu'au bureau de charité : dans l'antichambre.
Mademoiselle Quinault ne se contentait pas de présider tous ces beaux esprits, plus ou moins grands seigneurs; elle avait le génie de la domination, et elle voulait gouverner tout Paris, depuis la Comédie Française jusqu'à Versailles. Les gentilshommes de la chambre, comme les semainiers, venaient prendre ses 3o
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ordres, parce qu'ils avaient peur de son esprit et parce qu'elle avait toujours un ami ministre.
Quand M. d'Argenson fut nommé ministre, mademoiselle Quinault fut de sa première audience. Le ministre fut chez lui ce qu'il était chez elle, un vrai courtisan; bien plus, pour montrer que le pouvoir ne changeait pas son cceur, il la reconduisit dam l'mnchambre et l'embrassa g^ieneat devant cipquante personnes, car il y avait foule ce jour-là. t Vous savez, lui dit-il, que je n'aj, pas pecdu le droit d'aller souper chez vous. • A peine le ministre. avait- il tourné le dos, qu'un chevalier de Saint-LouJS. supposant que madeqioiselle Quinault était une iemme de la cour <uoe femme de la Comédie est toujouES une femme de U Oour}, s'inclina profondément devant elle et lui demanda sa protection avec toutes sortes de grâces. Mademoiselle Quinault, qui allait sortir, s'arrête sur le s«uil, se retourne, regarde le solliciteur et lui tend les bras. < Monsieur, je ne puis mieux &ire pour vous que de vous rendre ce que le ministre m'a donné. »
Et la voilà qui embrasse le chevalier de Saint-^Louis à tour de bras, comme eût fait sur la scène, avec son Gros-René, la belle et caillante Marinette.
L'académie de ces messieurs, Bnrnomméela queue de la Régence pour ses contes libertins et aes propos licencieux, tint longtemps ses séances chez madeotoiselie Quinault. Son salon, qui s'était ouvert dès 1710, ne se ferma qu'à sa mort, en janvier 1783.
Madame du Deffand, madame Geoffrin et mademoiselle de Lespinasse avaient un peu détourné les beaux esprits de son chemin ; mais elle ne fiit jamais délaissée. Toute railleuse qu'elle fût jusqu'à ses derniers jours, elle avait des larmes pour les malheurs de ses amis. D'Alembert disait à Iamort.de mademoiselle de lespinasse : ■ C'est encore mademoiselle Quinault. qui m'aie mieux consolé, parce j^u'elle. a picuri avec-moi. ■
Elle était née avec le siècle; elle vécut donc quatrevingt-trois ans comme Voltaire, spirituelle comme Voltaire, et quasi athée comme Voltaire.
Quand on répandît le bruit tju'elle allait mourir, car elle avait gardé sa célébrité et son nom ne passait jiimais en silence, le curé de Saint-Germain l'Auxerrois monta chez elle pour lui parler de l'avenir, f L'avenir, lui dit-elle en respirant à peine, l'avenir c'est le passé.*
Quoiqu'elle n'eût que peu de jours à vivre, elle se faisait coiffer, elle se poudrait, elle mettait des mouches, assise devant sa psyché, dans un nuage de dentelles, s Voyez-vous, monsieur le curé, je veux garder jusqu'au bout mon coiffeur et mon philosophe. »
Son coiffeur, c'était le célèbre Martini, qui avait chanté à l'Opéra, et qui coiffait tes comédiennes depuis qu'il avait perdu sa voix. Son philosophe, c'était d'Alembert.
Selon Bâcha umont, le curé de Saint-Germain l'Auxerrois s'en alla comme il était venu. Il comprit sans doute qu'il ne pourrait lutter contre d'.Alembert, et surtout comme Martini.
En effet, mademoiselle Quînault mourut dans l'impénitence finale, mais elle mourut coiffée.
Par son testament, où elle oubliait de recommander son âme à Dieu ( elle ne croyait pas beaucoup qu'elle eût une âme ), elle légua ses diamants et ses manuscrits â d'Alembert. Le philosophe porta sans doute les diamants sur la tombe de mademoiselle de Lespinasse ; car, pour lui aussi, l'avenir c'était le passé. Mais que sont devenus les manuscrits de mademoiselle Quinault, surnommée Françoise les bas-bleus ? D'Alembert aura jugé, avec son compas, qu'ils étaient dignes du feu. Et, pourtant, elle avait présidé tout l'esprit du dixhuitième siècle, je veux dire tout l'esprit qui courait les ruelles.
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LE 'DIEU 'Bai'JiTHE £Aiai'DESMOISELLE LQ^GUE'K'KE
J'ai souvent mis en scène des caractères sérieux, même dans leur frivolité. J'ai en ce moment sous le regard quelques figures très dignes de distraire les curiosités littéraires durant l'entr'acte. Une de ces figures originales est celle d'uo poète marseillais, Thomas- Nicolas Barthe, l'homme le plus naïvement égoïste de son temps. Il est né à Marseille en 1734, de parents riches, maïs honnêtes. Nicolas fut élevé chei les PP. de l'Oratoire, au collège de Juilly, Il aima de bonne heure la lecture des poËtes, Ovide entre autres. Dès l'âge de quinze ans, il mit en jeu sa personnalité; il se hissa sur la pointe des pieds, prit un air insolent et dit à tout le monde qu'il était un homme prédestiné. Cependant, comment prendre de grands airs sur le seuil de ia boutique de son père, quand on s'appelle Nicolas Barthe? Il quitta sa province, il vint s'installer à Paris avec un grand étalage d'argent comptant et de bel esprit. Il y trouva bientôt, sinon des amis, du moins des compagnons de plaisirs. On ne fut pas longtemps sans se plaindre partout dans le monde, au café, à la comédie, de son caractère violent et désagréable, surtout de sa fâcheuse personnalité. C'était un buisson d'épines; on ne le rencontrait jamais sans se déchirer la main ou l'habit. Aussi, de son temps, ce dicton coterait déjà : € Épineux comme un poËte marseillais, a
Ne pouvant se faire gentilhomme, il se fit poÊte, non pas pour la poésie, mais pour la vanité. Il débuta par
LES COMnDIENNES 353
des églogues, lui qui n'avait vu la nature qu'à Marseille et à Paris. Ses églogues peuvent aller à la queue de celles de Fontenelle : c'est . la même sécheresse, le même bel esprit. Dans le temps que Baithe était si malavisé ei si mal inspiré, Dorât, passaiit un soir d'hiver au Luxembourg, est surpris d'apercevoir dans l'ombre, devant le grand bassin, un petit homme qui se démène comme un furieux, qui se tord les bras et frappe du pied avec désespoir. Dorât s'approche et reconnaît Barthe. Il se tient à distance, il écoute, il entend Barthe qui murmure avec dépit : < La lune se moque de moi ; j'ai beau la lorgner dans le ciel et dans l'eau ! a
Dorât éclate de rire, t Que diable avez-vous, mon ami Barthe, à aboyer contre la lune ? ~ J'enrage ! Voilà une heure que je suis ici à battre des ailes. Vous savez tout ce que la lune inspire à ces diables d'Allemands ; eh bien! à moi, pas un coquin de vers. Je reste plus froid et plus stupide que cette statue, sans compter que je m'enrhume. Que le diable emporte la lune et tous les poètes mélancoliques ! >
De l'églogue, Marthe passa à l'héroïde. Il n'avait eu dans l'églogue ni naturel ni fraîcheur ; il n'eut dans l'héroïde ni grâce ni onction. Il débuta par une Lettre écrite de la Trappe, par Fabté de Rancé, à un ami en Italie, il y raconte mot à mot comment M. de Rancé, qui venait de passer quelque temps à sa terre de Veretz, s'empressa à son retour d'aller chez sa belle maîtresse, la duchesse de Montbazon ; que le premier tableau qui frappe son regard à la porte de la chambre de la duchesse, c'est un cercueil, et près du cercueil la tête de son amante, que, pour avoir mal pris la mesure du cercueil, il a lallu détacher du tronc ; ce que voyant, M. de Rancé renonce à Satan, à ses pompes, à ses ;s ; il fonde l'abbaye de la Trappe, en s'écriant :
Je n'avais plus d'amante, il me fallait un Dieut 3o.
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C'est là le meilleur vCrsde toute cette héroïde. Barthe, prenant la parole pour l'abbé de Rancë, ne sut parler ni dea joies de l'amour, ni des charmes du repentir.
Grâce à ses mauvais vers prônés à tort et à travers, grâce à ses soupers qui, sans' doute, donnaient du pris à ses vers, il eut de Thomas, et de quelques hommes de lettres de pareille taille, un brevet de poète qui lui ouvrit la porte de tous les cercles à la mode. Il avait de , si belles illusions sur Son esprit, qu'il suivait, armé d'une lorgnette, chaque mot parti de sa bouche, pour recueillir les suffrages des auditeurs. Un jour qu'il croyait avoir dit un mot plaisant, M. de Monticour dont le flegme était si mordant, le démonta d'une façon cruelle. 11 attendit que la lorgnette fôt braquée sur lui ; Barthe ne manqua pas de l'interroger comme les autres. Alors M . de Monticour lui dit d'un air tranquille et poli : i M. Barthe, je ne ris pas. > Barthe ne pardonna jamais cette plaisante leçon.
Ce poëte qui n'aimait personne, si ce n'est lui-même, s'avisa d'écrire un poSmê de VArl £aimer. Ce n'est point l'art d'aimer, mais l'art de séduire. Pour la première ibis Barthe fut çà et là bien inspiré. Son inspiration n'était plus l'image glaciale de la lune, mais le miroir indiscret d'une maîtresse. Ils s'inspira aussi d'Ovide pour les tableauï, de Ninon pour la philosophie, de Voltaire pour l'esprit. Pourtant il y a dans le poËme du bel et bon esprit qu'il a eu à lui seul ; il y a mieux que de l'esprit, il y a des traits de sentiment dignes d'un vrai poËte. Ainsi, en parlant de Laure dans l'épisode des amours de Pétrarque, il trouva ce
L'amour qu'elle inspira fut sa seule faveur.
Après la lecture de ce poeme,'.M.de Choisy, unpoSte sans conséquence, vient lire une épître à Barthe, épîire où, entre autres éloges, on rencontrait : vainqueur de
LBS COMÉDIENNES 355
Bernard et (TOyide. i Vainqueur! lui dit Barthe en se récriant, cela est trop fort; j'exige que vous changiez cela. ^ Eh bien! puisque vous voulez, je mettrai riva/, • M. de Choisy achève de lire i'épltre. Barthe, au lieu de lui adresser les compliments d'usage, semble enseveli dans un profond recueillement. Enfin, sortant tout à coup de sa rêverie : • Toute rcfleïion faite, vainqueur est plus harmonieux, > dit-il affectueusement.
Barthe voulut aborder tous les genres; il força Mole, qui Tenait à ses soupers, de jouer le premier rôle dans sa première comédie. Malgré le talent du comédien, cette œuvre tomba sans bruit. On comprend bien qu'on n'est pas un pareil poète sans qu'il en coûte beaucoup : les imprimeurs, les actrices, les soupers, mettaient souvent Barthe 3 fond de bourse, ce qu'il n'aimait pas. 11 se trouva ainsi mainte fois empêché de faire face à son esprit. Un jour de baisse, il rencontre une marchande à la toilette ; il lui fait signe de le suivre, l'emmène chez sa maîtresse absente, une Diane de l'Opéra, et se hâte de vendre toute la fearde-robe, toutes les soieries, toutes les dentelles, se disant pour excuse que ce qui est â sa maîtresse est à lui-même. Il touche les écus de la marchande, va souper avec ses amis, et, revenant cliez lui, il cherche à mettre un peu d'ordre dans ses affiaires. En premier lieu il songe qu'il doit se brouiller avec sa maîtresse : a Car, dit-jl ingénieusement, je ne suis pas assez riche pour aimer une femme qui n'a plus de garde-robe, i
Cette femme arrive chez lui toute colère et tout échevelée. < Vous êtes donc fou, monsieur? — Vous êtes donc folle, madame ? — Quoi ! vous avez eu l'indignité de vendre tout ce que je possédais ? ^ Je n'avais plus un sou vaillant. — Que ne vendie7-vous vos meubles ? — C'est vrai ! s'écrie Barthe, comme éclairé d'une lumière soudaine; je n'y avais pas pensé. •
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Il se maria par cette seule raison qu'il avait peur la nuit, peur des lantômes, des ombres, des songes noirs, peur de lui-mÊme. Le surlendemain des noces, en se mettant à table, il reprend paisiblement ses habitudes : il se sert sans penser à sa ferame, et se découpe galamment les plus beaux morceaux ; il se verse à boire et boit à la santé de M>" Barthe, qui ne songe pas à manger tant elle est sufToquée. Elle croit que son mari a des distractions en sa qualité de poëte ; elle espère que ces distractions-là ne dureront pas toujours*, elle va s'asseoir toute pensive devant la cheminée. On était â la fin de l'automne ; l'après-midi était triste et Iroide. Barthe suit sa femme, il se met à l'autre bout de la cheminée, mais bientôt il empiète peu à peu ; d'abord il pose un pied sur un chenet; une minute après il pose l'autre, ensuite il roule en avant son jauteuil; enfin il s'arrange si bien, qu'en moins d'un quart d'heure il avait tout le feu pour lui seul, M™ Barthe lui parle ; il ne lui répond pas, trouvant plus de plaisir à chercher une rime. Toute l'aprÈs-midi se passe aussi gaiement pour M°" Barthe. Le soir ils vont souper chez M . de Choisy. Il y a loin de leur maison à l'hôtel de M. de Choisy : M°" Barthe ne voudrait pas aller à pied, car elle a le pied délicat; mais le poËte prend son parapluie : • Voilà, ma chire, mon équipage; les médecins m'ont toujours conseillé d'aller à pied pour ma santé. > A peine à table chez M. de Choisy, M"* Barthe est effrayée de la ^çon de vivre de son mari : il tire sa lorgnette et la braque sur tous les plats de l'air le plus affaroc du monde. • Jean, dit-il au valet, apportez-moi un peu ce plat de poisson qui est en face M. de Cerny. » Le valet vient présenter le plat à Barthe. Notre homme l'examine à loisir, le renvoie sur la table, et prie sans taçon M. de Cerny de lui servir du poisson.
M^^ Barthe était une femme bien élevée, agréable
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quoique peu jolie, digne d'un meilleur sort. Elle s'é(Bit mariée avec Barthe par amour pour les poStes et les âmes exaltées. Elle ne tarda pas à s'en mordre tes lèvres.
Au retour du souper, ils furent surpris par une averse. Barthe n'eut pas à souffrir d'une seule goutte de pluie ; en revanche, sa femme eut une épaule mouillée. ( Vous voyez bien, ma chère, lui dit-il vingt fois, vous voyez bien que j'ai raison de prendre mon parapluie. .
Une caricature du temps, qui sans aucun doute a. donné lieu à une caricature de ces dernières années, représente M. et M™" Barthe sous le parapluie conjugal. Vous dirai-je que pour comble d'infortune, H" Barthe ne trouva bientôt pas plus de place dans son lit qu'à sa cheminée?
Au bout de quelques jours, elle prit bravement son parti : elle se résigna à fermer son cceur à l'amour; elle résolut de lutter contre l'incroyable égoïsme de son mari. Pour commencer la guerre, elle voulut découper à table; Barthe la laissa faire sans mot dire. Le dîner se composait d'un reste de brochet et d'une petite perdriï. Pendant qu'elle découpe la perdrix, il prend le poisson et le dévore d'un coup de dent. Elle lui passe i'autre plat en lui disant : i Monsieur Barthe, prenez-vous un peu de cette perdrix? — Comment donc, ma chère ! ■ s'écrie le poëte en tendant la main.
Là-dessus il prend le piat et passe son assiette de l'autre main. M""* Barthe le regarde toute stupéfaite ; il mange avec sa gloutonnerie habituelle, ne s'interrompant que pour dire de temps en temps : < Que cette perdrix est tendre 1 que cette perdrix est bonne ! » Quand il tient sa dernière bouchée, il recommence de plus belle l'apologie du volatile : « N'est-ce pas, ma chère, que cette perdrix est excellente? Est-ce que vous n'êtes pas de mon avis ? — Comment voulez-vous
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C|ne je sois de votre avis, monsiear Barthe? tcais aver tout mangé. — Est-il possible! dit Banhe coirfas « désolé. Quoi! j'ai fait cela, moi qui ce vis qne pour vous? Ah ! ma chère, quelle distraction! »
11 appelle la femme de chambre. « Ninette, allez toot de suite bu Bœuf à la mode chercher une perdrix aux trtifiies. • Et disant cela, il se verse à boire sans songer le moins du monde à verser à boire à sa femme. Ce n'était pas tout : quelques jours après il louche la dot de sa femme, cent mille livres en quadruples et en billets, llcourtavec la somme chez son notaire, a Jedésirerais placer cet argent en viager sur ma tête. » Un emprunteur se trouve ; grSce à la mauvaise mme de Barthe, le contrat se signe à ta g'ande joie du poëte, qui s'écrie comme Louis XIV : i Après moi, la fin du monde ! »
A coup sûr, c'est là le seul homme qui ait eu Fidée de placer ainsi la dot de sa. femme.
Cependant madame Barthe, ne pouvant s'accoutumer à cette façon de vivre, demande une séparation de corps. Viennent les plaidoyers pour et contre. Barthe ne comprend rien à la demande de sa femme. < Je l'aime, messieurs ; mon désir le plus vif est de vivre pour elle, rien que pour elle. — A merveille, dit l'avocat adverse ; mais avant de vivre pour elle, vous vivez pour vous. » Et l'avocat se mit à' raconter mille scènes curieuses. Barthe n'en revient pas ; il s'étonne et s'impatiente, se fâche, accuse sa femme de déraisonner. On ne sait à qui donner gain de cause ; le tribunal est fort embarrassé, quand une décbiiverte vient faire pencher la balance : c'est la découverte de la fameuse rente viagère. « Ah! monsieur Barthe, lui dit le président, comment un homme d'esprit comme vous a-t-il pu commettre une pareille injustice?) « Une injustice! dit Bartheavec surprise ; moi qui trouvaig cela si naturel ! i La séparation fut prononcée ; madame Barthe re^MÏt sa dot sur