CHAPITRE IV
Telle était la situation, accusée par Galonné luimême. Et néanmoins, les quatre années de son ministère passèrent comme un heureux songe pour les hommes de cour, comme un dernier retour aux plus joyeux temps de la monarchie. Ils ne l’avaient point fait contrôleur général pour qu’il répétât ce rôle déjà usé, à leurs yeux, de réformateur, de ministre économe. Le sort de Turgot et de Necker était d’ailleurs une bonne leçon pour Galonné. 11 en profita, et garda le trésor public comme le plus complaisant des ministres de Louis XV. Avec lui, les gens de Versailles regagnèrent le temps qu’ils avaient perdu . Les frères du roi lui firent acquitter leurs dettes et fournir plus grandement à la dépense de leurs maisons. La reine voulut avoir Saint- Cloud à elle ; l’acquisition coûta quinze millions, et trouva une forte résistance au Parlement (i). Louis XVI, de son côté , malgré le nombre de ses campagnes royales , mit quatorze millions à l’acquisition de Rambouillet. Ce fut l’instant propice pour quiconque s’était mal trouvé des scrupules, de l’intégrité des ministres précédents ( 2 ). Tout s’aplanit, tout se termine au mieux avec Galonné ; le domaine public se prête à tous les marchés, à tous
des dettes exigibles , à cette époque, à six cent quarante-six millions. Hist.financ ., t. II, p 250.
(1) La foule disait en se portant à Saint-Cloud : Nous allons voir les eaux et l’ Autrichienne.
(2) Un prince du sang disait : « Quand je vis que tout le monde tendait la main, je tendis mon chapeau. »
L0L1S XVI ET SA coun.
les échanges; l’Eat se ruine par des achats, par des ventes, quelquefois au profit du ministre lui-même (i).
En trois ans, le trésor se trouve grevé de soixante millions d’acquisitions d’un luxe superflu; les acquits du comptant, sorte d’extorsion royale que Louis XVI aurait dû répudier, s’élèvent en l’année 1785 a i 45 millions (2). Des abus qui s’étaient cachés reparaissent ;
(1) Parmi ces échanges, on nommait avec scandale , celui du Clermontois, de la baronnie de Viviers, au profit d’un neveu de Calonne, et celui du comté de Sancerre, dans lequel le ministre s'arrangeait d’un domaine qu’il faisait céder à son ajni l’abhé d'Espagnac. ( Mémoires du règne de Louis XL'l, t. VI, p. 114; Droz, p. 405.)
M. de Monthyon rapporte sur Calonne une anecdote qu’il garantit; c’est un exemple curieux de son cynisme et de son improbité. « M. de Machaut fit une visite d’affaires à M. de Calonne, qu’il ne connaissait point. Celui-ci l’entretint de l'état déplorable des finannances, disant « qu’un honnête homme avait peine à se charger de cette administration ; qu'il ne s'y étpit déterminé que parce qu'il y avait été forcé par la situation de ses affaires personnelles. Calonne alors raconta que quand il était arrivé au contrôle général , il devait deux rent vingt mille livres exigibles ; que dès les premiers moments il avait donné connaissance au roi de sa situation; ej. lui avait observé qu’un ministre des finances avait bien des moyens d’acquitter une telle dette sans que Sa Majesté en fût instruite, mais qu’il préférait une voie plus franche; et que le roi, sans lui répondre, avait été prendre dans son secrétaire des actions de l’entreprise des eaux, et lui en avait donné pour deux cent trente mille livres. Et M. de Calonne ajouta qu'il avait trouvé moyen de s'acquitter, et avait gardé les actions des eaux. 31. de Machaut, eu contant cette histoire, ajoutaitavee sa gravité et sa finesse habituelles : Je n’avais pourtant rien fait pour provoquer une confidence si extraordinaire. » (Voir Monthyon, Minis- Ires des finances, p. 280.)
(2) Chaque année, la Franee supportait pour huit cent quatre-
CHAPitnF. rv.
les croupes clans les fermes, les pots-de-vin de toute sorte dans les marchés publics redeviennent comme le patrimoine des gens en crédit ; ces marchés se passent à huis dos sans contrôles ni enchères. Galonné rétablit de grosses charges supprimées, multiplie l’abus des survivances, grossit, quoi qu’il ait prétendu, le chiffre des pensions , et convertit au perpétuel des rentes viagères, il agissait beaucoup assurément : l’on doit à son génie remuant quelques vues et quelques travaux d’utilité; ceux du port de Cherbourg et plusieurs autres furent de bonnes dépenses. Galonné visita et protégea avec faste des manufactures; mais son activité mal réglée ne conçut guère en somme cpie des travaux coûteux et inopportuns, comme ces ambitieuses barrières dont il entoura Paris, ces forteresses de mauvais goûta l’usage de l’octroi, et dont la folle dépense s’éleva à douze millions 1). Galonné était la providence des financiers comme des grands seigneurs, et tous l’appelaient le ministre modèle. Les femmes 11e le nommaient cpi’avcc ivresse et répétaient : « C’est un enchanteur! » Pour
vingts millions de livres en impôts de tout genre , tant manuels que pécuniaires, non compris une forte partie de droits et de devoirs féodaux , dont l’évaluation serait impossible. Dans cette masse de tributs équivalente à plus d’un milliard deux cents millions de francs, à peine cinq cent dix millions de livres étaient livrées au nom du roi... Il ne restait pas deux cents millions 5 l’État. » (Bailly, Histoire financière de la France , t. Il, p. 265 et 566. )
(t) Htm. du règne de Fouis XVI , t. VI, p. 1 14.
is.
Calonnc, plaire c’était gouverner; il appelait la prodigalité « une large économie ( i )», comme Bacon appelait la calomnie une large justice! 11 mettait sa place à contribution pour ses plaisirs; le roi le grondait à peine de son brillant libertinage. A Versailles, à Paris il avait des hôtels magnifiquement tenus ; il vivait de pair à la cour avec les hommes les plus qualifiés; il tutoyait le duc de Polignac. Ailleurs, il donnait la main à Dubarry le roué , dont on vit la femme faire les honneurs du salon ministériel. Galonné offrait à l’une de ses maîtresses des bonbons, dont chaque enveloppe était un billet de caisse d’escompte (2); il était contrôleur général jusque dans sa galanterie. Rien ne lui manquait, en effet , pour réaliser la perfection aux yeux des courtisans. A cette chevaleresque façon de traiter les affaires, Galonné joignait encore une grande séduction de sa personne. 11 accordait tout, et il mettait à donner cette grâce des manières qui sert à déguiser les refus. Jamais 011 11’avait vu ajouter à la signature du contrôleur général ta#t de frais de politesse et de galanterie. Calonne répudiait en tout la rigidité traditionnelle de sa fonction ; avec lui on n’avait plus peur du contrôleur général; il subvenait à toutes les fêtes, comme un homme qui devait en prendre la meilleure part.
Si ce ministre n’eût pas mis à côté de tant de profu-
(1) Bailly, Hist.financ ., t. II, p. 252.
(2) Proz, flist . de /.oui s XVI, 1. 1, p. 409.