CHAPITRE PREMIER
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dans l’esprit du roi le duc de Choiseul , et déjoua de ce côté les efforts de la reine. Maurepas, d’autre part, cherchait l’occasion de se délivrer de ses collègues; il consultait l’opinion, et entretenait la pensée du roi sur un grand acte politique qu’on réclamait énergiquement . Le cri public s’élevait plus haut que jamais contre les ministres de Louis XV, et demandait le rappel de la magistrature qu’ils avaient exilée. M. de Maurepas, par dépit contre le règne précédent et certaines tendances de parti, inclinait vers cette grande mesure : il y était porté par les gens de lettres de son entourage; il y était poussé enfin par la volonté publique, dont il s’inquiétait fort. Avec un homme du caractère de ce ministre, on ne peut dire au juste quand il prit son parti sur celte sorte de coup d’Etat. Toujours est-il qu’on le vit renvoyer d’abord le duc d’Aiguillon : espèce de sacrifice qu’il faisait à la reine , de l’ennemi personnel du duc de Choiseul; ses collègues le suivirent de près. La Saint- Barthélemy des ministres, comme on l’appela, fut fêtée par le peuple avec des manifestations sauvages; on brûla les effigies de l’abbé Tcrray et du chancelier Maupcou. Le duc d’Aiguillon eut pour successeur au ministère des affaires étrangères le comte de Vergennes, et au ministère de la guerre le maréchal Du Muy. De Boy nés, ministre de la marine, fut remplacé par l’intendant Turgot; on donna les sceaux à Hue de Miromcsnil; enfin Turgot passa de la marine au contrôle général.
Quoique M. de Maure pas eût eu la plus grande part à ces choix, il lui avait fallu compter avec diverses influences; aussi, le cabinet ne se ressentait-il pas d’un même esprit. Le comte de Vergennes, le maréchal Du Muy, étaient fort loin de Turgot quant aux principes de gouvernement. Le maréchal, recommandable par le caractère, avait été l’ami particulier du Dauphin; il tenait comme lui aux vieilles traditions. Autorisé de ce souvenir du père, de l’appui des trois tantes, il convenait encore au roi par sa réputation d’honnête homme et sa simplicité de mœurs. Le comte de Vergennes avait les mêmes doctrines politiques; il avait parcouru la carrière des ambassades , jusqu’au ministère de Choiseul , qui l’avait disgracié. Envoyé en Suède par le duc d’ Aiguillon, il en arrivait avec le mérite d’un succès tout récent. ün lui attribuait une part dans le coup d’État de Gustave III, qui venait d’abattre le gouvernement du sénat. Il importait assez à la France de relever une couronne alliée et de renverser une faction dévouée aiL\ Russes, pour que l’on pût croire, en effet, qu’elle y avait mis la main. Le comte de Vergennes était resté dans le système des vieilles alliances ; ennemi de Choiseul et du parti autrichien, son élévation fut encore un échec pour la reine .11 venait en aide à Maurepas, en inquiétant doucement Louis XVI sur l’intervention de sa femme dans les affairesdu dehors. Mais on accordait à M. de Vergennes plus d’expérience et d’h'abileté spéciale dans sa carrière
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que de caractère et de vues pour l’ensemble du gouvernement. Il était habile, en effet, mais il prenait souvent pour de la prudence sa cauteleuse timidité.
L’honune considérable de ce ministère, c’était Turgot; Maurepas l’avait tiré de l’intendance de Limoges pour le placer d’abord à la marine. Issu d’une ancienne famille de magistrats, Turgot était devenu maître des requêtes , après avoir été prieur de Sorbonne, où il soutint des thèses de théologie avec éclat; mais il ne se sentait point de vocation pour le sacerdoce; malgré les instances de sa famille, il abandonna les ordres, et passa de la Sorbonne à l’Encyclopédie ; il avait une ardeur presque égale pour toutes les branches des connaissances humaines, et nourrissait dans la paix de ses études l’ambition d’un savoir universel. C’était un esprit qui, par son étendue et la nature de ses besoins, appartenait à son siècle et à l’école des libres penseurs (i); c’était aussi une âme généreuse et vraiment passionnée pour le bien. Aucun homme de ce temps n’avait nourri plus que Turgot ces belles espéranoes de bonheur public qui commençaient à naître, et ne fît de sa vie un usage plus désintéressé. Il se sentait né pour l’étude et pour la retraite; et cependant il entra, par une vertueuse consé-
(1) Instead of a profligate bankrupt, abbé Terray, we hâve now for controller general , virtuotis philosophie Turgot , witli a wholc reformed France in his head. Carlyle. ( h'rcnch Revolulion , 2 e éd., t I, p 38.)
LOUIS XVI ET SA COUn.
cjuonce de ses principes, dans la vie de l’action et de la pratique. Il avait promené son esprit à travers toutes les sciences, et jamais intendant ne s’appesantit comme lui dans les devoirs de sa cl large. Placé par la tournure de son génie sur les hauteurs de la spéculation, c’était par amour pour les hommes, par désir sincère d’être utile, que, lui aussi, il aspirait à descendre. Ce que Turgot fit en dix ans dans sa province a de quoi surprendre; il est même inouï que, sous Louis XV, dans ce temps de despotisme et d’abus, un intendant ait pu s’attribuer tant de pouvoir et de latitude pour le bien. Il relevait par là en quelque sorte les hommes du bon plaisir; aux plus mauvais jours de ce règne, quand le temps était si dur pour tout le royaume, Turgot abolissait la corvée, rendait libre la circulation des blés, allégeait les charges publiques et osait afficher le souci des intérêts de tous. 11 avait fait de sa province une espèce de Salente : c’était un Fénelon à l’œuvre, avec une intelligence plus vive de la réalité, un sens plus fort, une main plus virile. Ses principes étaient nouveaux, surtout pour un administrateur; mais tel était l’ascendant de son caractère, qu’il imposait aux ministres eux-mêmes, et qu’ils laissaient passer ses réformes avec étonnement et respect.
Oui, certes, il n’est rien qui soit plus à l’honneur de Turgot, et d’un effet plus frappant pour le siècle, (pie cette autorité singulière, que tout ce pouvoir de bien