CHAPITRE IV
trop excitée, s’arma «le ce mystère comme d’un acte d’accusation contre Marie-Antoinette; la prévention tirait parti des moindres apparences , tournaittout contre elle , et lui faisait un rôle forcé dans cette intrigue.
Unepartiede la famille royale, la plus haute noblesse, le clergé, se prononcèrent avec éclat pour le cardinal de Rohan : a On vit, nous dit madame fia rn pan, les princes et les princesses de la maison de Condé, les maisons de Rohan , de Guéménée et de Soubisc prendre le deuil et se mettre en haie sur le passage de messieurs de la grande chambre pour les saluer lorsqu’ils se rendaient au palais, et les princes se déclarèrent en sollicitations ostensibles contre la reine de France (i). »
La cour, de son côté, conduisit l’affaire d’une main si mal assurée , si gauche , que ses fautes prêtèrent encore aux soupçons (»). Elle mit tout son effort à perdre le cardinal, et cet acharnement le fit intéressant et populaire. La reine , dit-on, vint à Paris pour conférer avec des magistrats, pendant les procédures (3); on
(1) « La conduite du roi et de la reine , dit madame Campan , fut également et hautement censurée dans les appartements de Versailles, dans les hôtels et dans les cafés de Paris... (Mém. de madame Campan, p. 461.)
(2) Mémoires du comte Beugnol ; Voy. Revue française, sept.
1889, p. 258. ' < > tu-
(3) Mém. du, régne de Louis A fl, t. Yl, p. 73. « L’abbé Georgel, grand vicaire du cardinal de Rohan, convient des complaisances qu’il rencontra, lui aussi, chez divers magistrats. M. d’Eprémesnil, dit-il , trouva «les moyens secrets pour nous instruire de parti-
croyait voir planer sur madame de La motte un intérêt cachée la police avait mis à l’arrêter des délais qu’ou expliquait mal ; le baron de Breteuil intervint dans les démarches pour le choix de son défenseur ( r) .Voulait -on sauver au sang des Valois une flétrissure? Ou bien dé* tourner l’accusation de la vraie coupable, afin de rejeter tout sur le prince de Rohan? Pendant dix mois, les avocats firent des mémoires, et ce qui était inexpliqué finit par devenir inexplicable. Le Parlement rendit, son arrêt, qui trompa toutes les prévisions de la cour : le cardinal fut acquitté, et madame de La mette condamnée. L’ immense foule qui entourait le palais fit au cardinal un accueil triomphant. « A dix heures, la décharge pure et simple est sortie , écrivait Mirabeau sous la chaude fun-
oularités très- intéressantes dont fa connaissance nous a été de la plus grande utilité...
« Un maître de requêtes, ami du prince, écrivait tout ce qui s’était dit dans les séances, et les faisait passer à ses conseils. »
(I) Mémoires du comte Beugnot ; Voy. lien. franc., p. 259. Le lieutenant de police , de Crosne , lit de vives instances à Bougnot, de la part du baron de Breteuil , pour qu'il se chargeât de défendre madame deUamotte. « M. de Crosne, dit-il, qui était peut-être éloquent pour la première fois de sa vie, ne parvint pas à me séduire... M, de Crosne insiste de plus fort , je ne sais en vérité pourquoi , et me fait pressentir que plus de condescendance de nia part aux vues de l’autorité ne nuira pas à mon avancement et 5 ma fortune; et son refrain favori est toujours : Voyez M. le baron de Breteuil... C’est en me rappelant cette scène que je ne pëux guère douter de l'espèce d’intérêt politique que prenait le baron de Breteuil an son de madame de Lamotte. »
CHAl’ITRE IV.
pression «lu spectacle; le peuple inondait les rues avoisinantes du palais , et toutes les salles , dès cinq heures du matin; je ne sais pas où le Parlement se serait enfui, s’il avait mal jugé. Le peuple les a arretés, caressés, baisés; cinq cents personnes se sont prosternées : c’était un délire... L’opinion n’a-t-elle pas eu un assez éclatant triomphe? lly a trente ans que le cardinal eûtété perdu Sans ressource. Autrefois l’autorité aurait couvert l'absurdité par la tyrannie. Heureusement elle ne le peut plus ; l’épreuve est dure , mais décisive; puissent d’autres passions n’en pas abuser (l). »
La cour fut malhabile jusqu’au bout; elle frappa le cardinal d’une lettre de cachet ; on le dépouilla de ses charges, et on l’exila dans une de ses abbayes. Si c’était une faute politique de déférer ce procès au Parlement, c’en était une autre de se fâcher contre son arrêt. Marie-Antoinette se vit accablée, dans cette effroyable intrigue, de toutes les préventions du public et de
(I) Mémoires de Mirabeau , t. IV, page 326.
Citons sous la responsabilité de madame Campan ce détail étrange qu’elle nous rapporte : « M. Pierre Laureneel, substitut du procureur général , fit parvenir à la reine une liste des membres de la grande chambre , avec les moyens dont s'étaient servis les amis du cardinal pour gagner leurs voix. J’ai eu cette liste à garder parmi les papiers que la reine avait déposés chez M. Campan, mon beau-père. J’ai brûlé cet état, et je me rappelle que les femmes y jouaient un rôle affligeant pour leurs mœurs : c’était par elles et à raison des sommesconsidérables qu’ellesavaient reçues que les plus vieilles et les plus respectables têtes du Parlement avaient été séduites. » (P. 464.)
tontes les fautes du gouvernement; mais le plus coupable, ce fut le gouvernement, qui ne sut rien faire qu’égarer l’opinion davantage.
Lecomte de Lamotte s’était enfui en Angleterre avec les débris du collier; il menaça d’un mémoire contre la reine, si ou ne lui rendait pas sa femme; ce mémoire, a-t-on dit, fut secrètement acheté, ce qui n’empêcha pas de l'imprimer plus tard (ï). La cour hésitait à cxé- 1 cuter l’arrêt porté contre madame de Lamotte. Elle avait été condamnée à la réclusion perpétuelle, à la marque et au fouet ; il fut question de commuer sa peine ; mais c’eût été mettre le combien l’état violentdel’opinion . MM. de Vergennes et de Castries en firent comprendre les dangers ; madame de Lamotte fut marquée et enfermée; mais on la laissa s’évader au bout de deux ans.
Telle paraît être, en somme, cette affaire du collier; bien des détails en restent ténébreux, et l’esprit public n’était que tro^ autorisé aux soupçons; mais en accusant , il ne calculait plus les probabilités : il n’était pas croyable, en effet, que la reine eût trempé dans ce honteux marché; malheureusement elle était en suspicion perpétuelle , elle était réputée capable de pareils faits , et le public expliqua l’énigme par les préjugés de sa haine. On ne pouvait oublier pourtant que le ministre des finances était Galonné, celui que l’on appelait le
fl) Mémoires du régne de Louis Xf'I, t. VI.