CHAPITRE PREMIER
façon intime, la doctrine de la liberté commerciale, de la concurrence illimitée. Il était ennemi de tout monopole, de toute barrière opposée au travail libre; il disait comme le marquis d’Argenson : pas trop gouverner; et il répétait, après Gournay, le mot devenu célèbre : « Laissez faire, laissez passer. »
Les réformes polit iques de Turgot n’étaient pas moins arrêtées d’avance que ses plans économiques, et devaient en être le couronnement. On les retrouvera plus loin , dans un de ces Mémoires à l’aide desquels il entreprit de former l’esprit de Louis XVI; car sa force allait dépendre du caractère personnel du roi.
Le contrôleur général avait à pourvoir d’abord à des nécessités urgentes; le déficit était permanent, et n’avait point été comblé par le remède honteux des banqueroutes; c’est ainsi que les finances avaient marché sous Terray. Turgot devait apporter avec lui d’autres secrets; il avait là, comme en toutes choses, des idées invariablement fixées. 11 fit connaître ces plans au roi, lui déclarant qu'il conduirait les finances sans banqueroute, sans emprunts, sans surcroît d’impôt. Une meilleure répartition des taxes , une perception moins vicieuse, des retranchements nombreux dans la dépense, enfin un heureux essor donné aux travaux de l’agriculture et de l’industrie , et qu’il attendait de scs réformes économiques, voilà sur quoi il comptait pour relever les finances de l’Etat. Le roi, ému de
sympathie, pressa les mains de son ministre : « C’est à Votre Majesté personnellement, lui écrivait Turgot, c’est à l’homme honnête , à l’homme juste et bon plutôt qu’au roi que je m’abandonne. I /' roi lui assura qu’il ne serait pas trompé (i). » Louis XVI avait refusé le don de joyeux avènement; Turgot de même fil distribuer aux pauvres 3 oo mille francs que la ferme générale offrait au ministre à son entrée en charge. La dépense du trésor excédait la recette de 22 millions; les anticipations montaient h 78 millions, les pensions de l’Etat n’étaient plus payées depuis quatre ans.
Turgot solda les pensions, et ranima le crédit par cette mesure; il cassa le bail de trente-neuf ans des domaines royaux, et en fit monter les revenus. Dans le détail laborieux de son administration, des reformes et des innovations bien inspirées se succèdent sans interruption (2). La plus débattue de ces questions était
(t) ï.ettresde mademoiselle de Lespinasse, 1. 1, p. 204.
(2) Un ami de Turgot résume comme il suit les efforts et les résultats de son administration • « Il a supprimé vingt-trois espèces « d'impositions établies sur des travaux nécessaires , ou sur des con- « sommations, ou sur des récompenses méritées. Il a supprimé la « corvée des chemins, la corvée pour le transport des équipages <■ des troupes. Il a fait payer les pensions arriérées de quatre ans... « Il a essuyé les dépenses extraordinaires du sacre du roi , etc. Il a « réparé une banqueroute faite, il en a prévenu une prête à faire.
« Il a facilité les payements jusqu’aux Indes; il a soldé une partie « des dettes des colonies et mis l'autre en ordre. Il a trouvé le cré- » dit 5 cinq et demi pour cent et l’a laissé à quatre. Il a payé vingt - « quatre millions de la dette exigible arriérée, cinquante millions