‹ Louis XVI et sa courChapitre 163 sur 172 · CI1AP1TKE VI · texte numérisé non relu

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Parmi les hommes de son époque, il y en avait certes de plus vertueux , de plus dignes , de plus purs ; il y en avait de plus savants, de mieux savants surtout, de plus conséquents à eux-mêmes et à leurs principes ; mais il n’y en avait pas un qui plongeât plus que lui dans les passions et l’esprit de son époque : elle se reconnaissait en lui, et voilà pourquoi elle l’aimait. Il enavaitle génie déjà pratique, et cependant déclamatoire ; il en avait l’enthousiasme vrai, et le charlatanisme fastueux ; il en avait la corruption de mœurs, qu’il sauvait par la grâce ou l’omnipotence de sa parole ; il en avait les connaissances vastes, incohérentes , entrecoupées. Son père disait : « Sa tête est une bibliothèque renversée; » c’était l’Encyclopédie. Tel est le secret de cette puissance de Mirabeau : il était le verbe politique du dix-huitième siècle, comme Voltaire en avait été le verbe philosophique et littéraire. On peut , au nom de la morale et de la gloire, faire le procès à cet homme si fortement historique; mais quand on l’aura dépouillé de tout ce qu’il s’est approprié des facultés d’autrui, quand on aura compté les nombreux abus qu’il a faits des siennes, il restera toujours Mirabeau, l’homme puissant, qui ferma le dix-huitième siècle avec tant d’éloquence et de grandeur.

Mirabeau se présenta aux Étals dans la chambre de la noblesse; il y parla, et ce fut pour défendre d’abord le règlement royal. Il l’avait attaqué cependant dans ses

lettres à Cérutti; en cela il avait satisfait d’abord sa passion contre Necker (i). Mais la position politique qu’il avait prise le ramenait de force à l’esprit de ce règlement. Il parla, il écrivit sans relâche en faveur du mode d’élection contre lequel les deux Ordres protestaient ; la France entière lut ses discours et ses brochures. Ce fut un incomparable début; mais ses sorties véhémentes amenèrent son expulsion de la chambre des nobles : on lui opposa cette distinction de chicane, qu’il était propriétaire de fief, mais non possesseur. Par une dérogation séditieuse à l’ordonnance, les nobles sans fief se virent repoussés de l’assemblée des nobles de Provence. Mirabeau trouva pour dédommagement une immense popularité dans toute la province. Mais cet homme de combat avait .à se défendre sur bien des points. Pressé par ses besoins d’argent, il avait livré aux libraires une correspondance secrète sur la cour de Berlin. Il s’en était suivi un grand scandale, et le livre venait d’être saisi : Mirabeau avait à redouter une condamnation qui lui fermât l’entrée des États généraux. 11 accourut à Paris, et par ses efforts il détourna le coup : son honneur seul en fut atteint ( 2 ). Son retour en Provence fut accompagné d’ovations inouïes ; les populations bordant les routes le saluaient du nom de père de la patrie. Son pas-

(t) Mém de Mirabeau , t. V, p. 235.

(2) L’ouvrage fut condamné à être brûlé , mais il ne fut point fait mention dunom de l’auteur. ( Mém. de Mirabeau, t. V, p. 238.)

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sage dans toutes les villes fut célébré par dus réjouissances; il sortit de Marseille, écrit-il, avec une escorte de cinq cents jeunes gens à cheval , et de trois cents carrosses (i). 11 eutbientôtàfaireemploidecettesouverainetéd’opinion qu’il s’était faite : des populations se soulevèrent, et laseule présence de Mirabeau les fit rentrer dans l’ordre; il eut le pouvoir de leur faire applaudir ce qui était contre leur intérêt et leurs passions. Ce fut à Marseille d’abord : la disette, comme partout, se faisait durement sentir, et la faim poussa le peuple à s’y soulever, pour obtenir une diminution de prix du pain. Des scènes de pillage, des vengeances, effrayèrent les municipaux, qui cédèrent et fixèrent, sur les injonctions de la multitude, le pain à deux sous; mais un taux si bas eût été la ruine des marchands. Dans l’inquiétude de perdre ce qu’il avait con-

(1) Ce fragement d’une lettre écrite par Mirabeau au comte de Caraman , commandant de la province , et qui fut imprimé, est un curieux témoignage de ce qu’était , en Provence , cette popularité deMirabeau : o Figurez-vous, Monsieur le comte, cent vingt mille indiv idus dans les rues de Marseille ; toute une ville si industrieuse et si commerçante ayant perdu la journée; les fenêtres louées un et deux louis, les chevaux autant , le carrosse de l'homme qui n’a été qu’équitable couvert de palmes , de lauriers et d’oliviers ; le peuple baisant les roues, les femmes lui offranten oblation leurs enfants ; cent vingt mille voix , depuis le mousse jusqu’au millionnaire , poussant des acclamations et criant : Vive le roi ! quatre ou cinq cents jeunes gens des plus distingués de la ville le précédant , trois cents carrosses le suivant : vous aurez uncidée de ma sortie de Marseille. » ( Me ni. de Mirabeau , t. V, p. 282. )

quis, le peuple restait debout et continuait de s’agiter. On fit appel à Mirabeau dans cette situation alarmante; il accourut, il s’empara de la multitude, et lui fit entendre raison. A Aix, à Toulon, où des troubles pareils éclatèrent, il exerça le même ascendant; à Manosque, ce fut un évêque qui s’était signalé par sa violence aux États et que Mirabeau arracha aux mains des paysans. Tandis qu’il s’employait à toutes sortes de services pareils, Aix et Marseille le nommaient représentant du tiers aux États généraux.

Les hautes classes dans les autres provinces firent éclater moins haut leur résistance. Les manifestations tumultueuses n’eurent guère lieu que dans les pays qui avaient des États (i); mais presque partout il y eut des intrigues et des protestations signées contre les actes du gouvernement. Un arrêt du conseil défendit et déclara nulles toutes ces protestations ( 2 ). Une province seulement se fit remarquer par un bel accord entre ses trois Ordres, ce fut le Dauphiné : tous trois votèrent ensemble, et s’entendirent jusqu’à ne faire qu’un cahier commun (3). A Paris , les premiers Ordres , qui en étaient l’élite , en position comme en lumières , manifestèrent un pareil vœu de conciliation : ils demandèrent des cahiers com-

(1) Protestations de la noblesse de Bourgogne; Voir Réimp. de l’anc. Moniteur, t. I, p. 555.

(2) ld., t. 1, p. 556.

(3) Id., t. 1, p. 549.

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