CHAPITRE PREMIER
niièt'c attaque, qui indiquait un rude parti pris contre les corps militaires à privilèges , ce ne fui qu’un cri parmi les chefs. Maurepas s’empressa de donner au comte de Saint-Germain un adjoint , qui, partageant la responsabilité de ses actes, pourrait en atténuer la rigueur. Cet adjoint fut le prince de Montbarrey, que Maurepas surnomma le prime héréditaire. Ainsi, le frivole vieillard traitait l’imagination de Saint-Germain comme une reine dont il cherchait à tempérer la fougue, en la menaçant de son héritier.
Mais le prince de Montbarrey n’était guère fait pour réussir dans ce rôle : il nous raconte, dans ses Mémoires, ses relations de société avec le comte de Saint- Germain; s’il donna quelques avis, et si le ministre en tint compte, c’est ce que Monbarrey ne dit pas; on ne voit pas ce qu’il modifia ou empêcha dans les plans de Saint-Germain; sa critique n’est rien que le commérage de l’OEil-de-lkcuf. Il parle en homme de Versailles des formes du comte, de ses manières militaires, provinciales, germaniques, et il ne contrôle sérieusement aucun projet, aucun plan du ministre. Sou air rigide, «lit-il assez heureusement, imposait ans militaires, qui vivaient plus particulièrement sons sa coidcmrine ; mais, d’après ses Mémoires, où l’on ne reconnaît pas l’homme du métier, habile dans l’administration et dans la guerre, il semble «pie Montbarrey dut mal remplir l’ office que lui avait confié Maurejws,
Le comte de Saint-Germain, après avoir supprime les grenadiers et les mousquetaires, s’arrêta, contrarié, furieux, devant d’autres corps privilégies, tels que les che vau-légers, les carabiniers et les gendarmes. Mais comme ce caractère ardent sentait bien le mal d’une administration sans unité, dont le chef n’avait pas une autorité sans conteste, il en souffrit cruellement. Quand il avait travaillé dix heures par jour dans son cabinet , il ne sortait de cette fatigue que pour entrer dans de violentes et souvent légitimes colères contre les résistances qu’il rencontraità tous les degrés de la hiérarchie. Vieux et la santé délabrée, il s’emportait comme un jeune homme, et ruinait un peu plus sa vie. Sans ces résistances, sans ce chaos de l’ancienne monarchie qui était partout et s’opposait à tout, peut-être aurait-il fait mieux : il y avait des idées justes au fond de ses projets. Frédéric, qui était un maître en ces matières, a écrit qu’il avait de grands et beaux desseins , et déplore qu’on les ait traversés, parce qu’ils eussent obligé à de f exactitude des freluquets chamarrés (i). Ainsi, il se proposait d’abolir tout privilège militaire; il voulait l’égalité pour tous les corps sous les drapeaux; il avait
(1) Frédéric écrit à Voltaire : « SI. de Saint-Germain avait de grands et beaux desseins très- avantageux à vos Welehcs; mais tout le inonde l'a traversé, parce que les réformes qu’il se proposait de faire auraient obligé à une exactitude qui leur répugnait , dix mille fainéants bien chamarrés, bien galonnés. » (Otïur. de t'ottaire, t. LXX , p. 384 )
CHAI'ITKK IMlEBIF.lt.
raison, mais c’était avoir trop raison pour le temps. L’activité «le son esprit nuisait à sa justesse; cette activité introduisit dans son ministère un mouvement qu’on n’y connaissait pas; souvent aussi le besoin «l’action lui faisait faire fausse route : il avait trouvé dans l’armée relâchement, absence de régularité et d’ordre, insouciance du commandement, quand ce n’en était pas le mépris; et, pour remédier à ce mal, le plus grand des maux militaires , il alla d’un trait jusqu’à cette idée allemande «les coups «le bâton, <[ui souleva l’armée avec une furie vraiment française. Extrême toujours, lors même qu’il se modérait , «juand il essayait de revenir au point dépassé, il crut faire beaucoup en changeant les coups de bâton en coups «le plat de sabre. Tous ces gens d’honneur qui font le gros d’une armée en France n’acceptèrent point la modification; et l’opinion déclara par la bouche d’un grenadier au il n’y avait de bon dans le sain e <jnc le tranchant .
C’est* là surtout ce «jui lui aliéna l’armée; on le savait int'gre (i)y capable, il n’avait pas voulu servir contre la France; au fond, le tiers état de l’année, comme de la nation, lui savait gré «le l’égalité qu’il avait tenté d’introduire dans scs rangs, tout en respectant la hiérarchie. Mais, quand ouïe vit ordonner de frapper du bâton ou du plat du sabre, on oublia tout, et on ne se
(I) Il avait cassé tous les marchés, d'après l'idée «ju’il s'était faite que tous les entrepreneurs étaient des fripons. •
souvint plus que d’une chose, c’estqu’il avait vécu à IVt ranger; de ce jour-là, tout fut fini pour lui dans l’estime publique. Une telle idée lui fit un tort encore plus grand que son projet sur les invalides, qui fut de remplacer par trente-six établissements dans les provinces la fondation de Louis le Grand : ce qui déjà l’avait discrédité. L’opinion, toujours généreuse, s’étàit levée aux cris de ces vieux soldats mis hors de chez eux , et qui , selon un auteur contemporain, criaient du fond de leurs chariots, f/u'ils n avaient plus de père, en passant devant la statue de Louis XIV.
Enfin ce ministre qui avait commencé d’être impopulaire en blessant le sentiment français, acheva de se perdre par le ridicule; il avait fait souvenir de l’officier allemand , on se souvint bientôt de l'ancien jésuite. Saint-Germain dispersa sur plusieurs points dans les provinces l’école militaire de Paris, ainsi qu’il l’avait fait des invalides; mais, par la plus singulière idée, il donna des hommes d'église pour professeurs à ses jeunes officiers, comme si c’eût été le rêve de toute sa vie de voir le moine mêlé au soldat.
Tout venait donc (‘branler le ministère des réformes. Rien ne lui manquait en disgrâces : haine intéressée des parlements, rancune des gens de cour et de finance, inquiétude du clergé et de la noblesse sur la solidité de leurs positions, hostilité des chefs des métiers, frappés dans leurs privilèges, aliénation des classes mêmes pour
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lesquelles Tiirgot avait voulu tout faire, et qu’une famine et une sédition sévèrement réprimée avaient retournées contre lui ; enfin , les aberrations de son acolyte de la guerre, et, il faut le dire, quelque reflet des exagérations et des ridicules de la secte à laquelle il appartenait. Il ne lui restait plus guère que les encouragements des esprits supérieurs. Voltaire l’avait dit : « Ce ministre « fera tant de bien qu’il finira par avoir tout le monde k contre lui. » Il lui écrivait encore : « On m’assure, pour « ma consolation , que vous pouvez compter sur la fer- « meté deSésostris : c’est là mon plus grand souci fj). d E t en effet, l’inquiétude était bien fondée, le bon vouloir du roi était vaincu ; il n’y avait que peu de temps qu’il avait dit encore : « Je vois bien qu’il n’y a ici que « M. Turgot et moi qui aimions le peuple ( 2 ). » Cependant, faible comme il était, il abandonnait Turgot, comme il se serait abandonné lui-même. L’estime inerte qu’il lui portait n’était pas un bouclier aux traits dont ou accablait son ministre. Tous les membres de sa famille, divisés par tant d’intérêts, se liaient étroitement contre Turgot: ils l’attaquaient auprès du roi par des intrigues, et auprès du public par des pamphlets (3).
Mau repas exlialait contre lui, à traits redoublés, sa
(1) OEuv. de foliaire , t. LXX.
(2) Monthyon, Ministres des finances, p. 192.
(S) Le pamphlet que Monsieur fit répandre portait ce titre : Songe de M. de Mau repas, ou les Machines du gouvernement français.
veine d’ironie , et s’ingéniait même , dit-on , jusqu’à des manèges odieux (i). Les autres ministres secondaient Mau repas; Miromesnil, avec sa procédure, harcelait Turcot dans le conseil. Vercennes et Sartines insinuaient qu’il était dévoué et même vendu à l'Angleterre. Il ne communiquait plus avec le roi que par des lettres, et s’était mis, de lui-même, trop à l’écart ( 2 ). Un homme considérable. d’alors parle d’une dernière entrevue dans laquelle la rudesse de Louis XVI fit contraste avec la noble patience de Turgot (3) : « Le nombre toujours croissant de mes ennemis, écrit-il, mon isolement absolu, tout m’avertit «pie je ne tiens plus qu’à un fil. » Enfin, il fut prévenu d’offrir sa démission; mais il refusa d’aller au-devant de sa disgrâce ; il resta à son poste, à la garde de ses idées, tant qu’il le put. Ce fut alors qu’il crut de son devoir de faire entendre aux oreilles de Louis XVI ces fortes paroles dont le roi dut se souvenir plus taril : « Un
(t) Dupont de Nemours, dans son édition des Œuvres de Turgot , assure que du secret de la poste l'on portait à Louis XVI des lettres supposées , dirigées contre le contrôleur général ; il cite particuliérement une correspondance mensongère attribuée à Turgot , où on lui prêtait des termes injurieux contre la reine, et des expressions quelquefois offensantes pour le roi. OEuores de Turgot, t. I, p. 390.
(2/ Turgot crut apaiser Maurepas en ne travaillant plus avec le roi qu'en sa présence. Niais ces ménagements trop généreux n’eurent d'autre résultat que de faire plus beau jeu à scs ennemis.
(3) Monthyon , Particularités et observations sur tes ministres des finances, p. 192. « Leroi, dit-il, témoignait depuis quelque temps à NI. Turgot un dégoût , etc «