CHAPITRE II
aggravée Clugny. Mais cette position, si compromise qu’elle fut, ne paraissait pas sans ressource. Il y avait déficit annuel , très-malaisé à constater d’une manière précise; mais toujours est-il que l’on ne marchait qu’en couvrant les anticipations par des anticipations nouvelles. Ce déficit, c’était en vain que l’abbé Terray et Turgot l’avaient diminué, chacun à sa manière. Clugny, le réactionnaire, était venu, qui l’avait creusé de nouveau : voilà ce que.Necker avait à réparer. Il fallait, de plus , trouver de l’argent pour une guerre qui allait en coûter immensément; car c’était une guerre, non pour une province, non pour un tarif de douanes, mais pour l’indépendance d’un peuple, une si forte dépense politique pour les gouvernements, qu’à présent on ne s’en charge plus.
Il n’y avait pas de prétexte à une augmentation d’impôts : mesure dangereuse dont Turgot n’avait pas voulu seservir; le Parlement, d’ailleurs, les pays d’Etat, y eussent fait la plus forte résistance, et sans eux que pouvait le ministre ? Unlitde justice ? Personne n’en voulait , et surtout Maurepas, dont la légèreté n’allait pas jusqu’aux innovations, et à qui l’inquiétude pourson fragile pouvoir faisait une espèce de prudence. De plus, le clergé était hostile à Nccker, parce qu’il était protestant, etallait mettre certainement son influence contre les mesures du ministre : telles étaient les difficultés de la situation.
Mais si grandes qu’elles fussent , Nccker les aborda
LOUIS XVI ET SA COUIt.
sans faillir et d’emblée ; son système différa de celui de Turgot. Ce dernier avait reculé devant l’emprunt aussi bien que devant l’augmentation d’impôt. Necker, lui, pensa que l’emprunt seul sauverait l’Etat de toute imposition nouvelle. Il admirait le crédit public anglais , mais il l’avait étudié peut-être trop superficiellement dans un voyage qu’il venait de faire en Angleterre. Quoi qu’il en soit , il y tendait : c’était intelligent et juste : Necker avait l’esprit essentiellement moderne; il ne vit pas probablement dès cette époque jusqu’où irait l’opinion publique , mais il la traita avec respect , et s’appuya sur elle comme sur une force qu’il croyait pouvoir diriger. Aussi tous les hommes de ce temps qui prenaient la mode de leurs coteries , les préjugés de leurs corporations pour le grand fait de l’opinion publique, au déclin de cette monarchie expirante, condamnèrent-ils Necker sans hésiter. Sa façon résolue d’ouvrir l’emprunt effraya les esprits sans portée , qui bornaient la théorie de l’emprunt à des pratiques plus ou moins ingénieuses , et surtout au gage matériel sur lequel on pouvait l’asseoir (i). Emprunter pour ne pas imposer , disaient les plus forts , c'est grever les gêné rations futures du capital et les générations présentes de l'intérêt. Mirabeau lui-même, malgré la rectitude de son grand esprit, jugeant plus tard le système de
(1) Mém. hist. et politique du règne de Louis XVI, t. IV,
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Necker (i), ne voulut pas voir ce que Necker opposa toujours à l’objection : des économies. C’était sur des économies bien faites , des suppressions de charges publiques qu’il voulait prélever les intérêts de l’emprunt; et d’ailleurs il y avait une vue supérieure devant laquelle les raisons de détail venaient mourir : toutes les générations sont solidaires; ce qu’on fait pour l’une on le fait pour l’autre. Madame de Staël avait entrevu cette vérité quand elle écrivait ces belles paroles : « 11 s’agissait de payer les frais d’une guerre... Eh bien! aucun peuple ne fait la guerre avec son revenu habituel... il fallait donc faire partager aux générations futures le poids d’une guerre qui avait leur prospérité pour objet ( 2 ). »
Ainsi, l’opinion des hommes qui touchaient aux affaires et comptaient dans l’Etat, n’était pas entraînée du côté de Necker; en face des besoins de la guerre, 011 l’acceptait comme une dernière ressource. Maurepas disait à un évêque qui lui reprochait le protestantisme de Necker : Je vous V abandonne , Monseigneur, si vous voulez payer la dette de l’État (3). Maurepas pouvait en dire autant au noble, au magistrat, à tous ceux enfin qui seraient venus se plaindre aussi , au nom des intérêts de leur caste. Alors la popularité de Necker était dans les classes les plus éloignées du trône, qui avaient
(1) Dénonciation de r Agiotage à l'assemblée des Notables.
(2) Considérations sur la dévolution française , liv. I, cltap. 5.
(3) Mém. du régne de Louis XVI, t. IV, p. 17.
lu avidement son livre sur le commerce des grains, et dans le parti philosophique. Partout ailleurs, on ne l’acceptait que parce que des nécessités pressantes, douloureuses, l’imposaient. On l’acceptait, mais on le discutait, on le chicanait tout en l’endurant. Or, pour qu’un homme public, au jour des embarras et des dangers, fasse le bien qu’il semble promettre, ne faut-il pas qu’il ait, dans toute sa plénitude, l’indépendance de son action?
Dés les premiers moments de son ministère, Necker, dont le système, nous l’avons dit, était d’appuyer l'emprunt sur des économies, s’empressa de constituer ce gage des économies , qui est le plus rassurant peut-être de tous pour les créanciers de l’Etat. 11 n’écouta point la voix de la cour, qui, en le flattant, le traitait comme elle traite toute puissance, et qui avait bien ses raisons pour vouloir lui persuader qu’avec son talent il n’avait pas besoin de se montrer d’une économie rigoureuse. Necker supprima tout ce qui lui paraissait excessif dans la dépense et inutile dans son emploi. Ce début prouva la fermeté du ministre et la netteté de son esprit réformateur. 11 mit les postes en régie, et cassa le bail de la ferme. Il supprima les receveurs des domaines, et, ce qui était plus hardi, les intendants des finances, car les intendants des finances jouissaient d’un grand crédit et travaillaient personnellement avec le roi. Us pouvaient s’emparer de l’esprit du monarque, toujours au premier
CHAIUTKK II.
occupant quand il s’agissait de bien public, et ils étaient opposes aux. plans de Necker. L’un d’eux, M. deTrudaine, très-considéré et très-influent à cause de ses parentés et de ses relations avec la haute magistrature, pouvait devenir très-dangereux. Cette suppression des intendants des finances ne fut donc pas seulement une réforme d’administration, mais aussi un coup de politique, résolument frappé.
Une autre suppression à laquelle on avait droit de s’attendre avec le caractère bien connu de Necker et ses prétentions à une moralité supérieure , était celle de la loterie, fondée par Clugny. Il eu réduisit les employés à six, de douze qu’ils étaient, et il s’en rapporta à euxmêmes pour opérer cette réduction; mais l’institution, il l’épargna. A tous les points de vue, ce fut une faute, une inconséquence de caractère et de système. Epargner la loterie quand on supprimait tant de choses, c’était avouer implicitement qu’on doutait de ses propres ressources financières, qu’on n’avait pas de système, qu’on n’avait que des expédients, et que tout, même le mauvais, était bon dans un cas pressé. C’était de plus déroger à la dignité de son être moral, et chez î^cker l’être moral était l’être politique. Il s’en est assez vanté, ou du moins sa fille s’en est assez vantée pour lui. Quand il emprunta et que toutes les caisses de l’Europe s’ouvrirent devant sa réputation de haute moralité , « son nom « inspirait une telle confiance, que très-imprudemment,
« dit M mc de Staël, les capitalistes de l’Europe ont « compte sur lui comme sur un gouvernement. » L’histoire aura donc raison de lui reprocher, comme une double faute, tout cequi pouvait ébranler cette confiance, en altérant ce pur renom de moralité.
Mais ce qui vint décider les vagues malveillances de certaines classes contre le directeur général , ce fut l’opération relative à l’extension des vingtièmes, sur une simple sommation ministérielle. Tous les ministres qui avaient tenté ce coup d’Etat administratif avaient péri à la peine. Necker ne tomba pas, soutenu qu’il était par les besoins de la situation ; mais il souleva des ressentiments qui ne devaient plus s’apaiser. La mesure en question atteignait les parlements et les mettait, pour l’impôt, de niveau avec tous les propriétaires. Le parlement de Normandie éleva la voix, mais on la lui fit baisser, et il fut mandé près du roi pour rendre compte de sa conduite.
Tel fut le commencement de l’opposition contre Necker : jusque-là des intérêts s’étaient inquiétés, alors îles intérêts se plaignirent. Autour du mécontentement des parlements et des corps se groupèrent des mécontentements individuels, jusqu’alors dissimulés, silencieux. Monsieur se ressouvint qu’on n’avait pas voulu de l’intendant de sa maison pour en faire un contrôleur général, et qu’on avait préféré Necker. Les intendants des finances couvrirent leurs rancunes du respect qui