CHAPITRE II
des pays d État. Que d'ailleurs il y eût, au fond du Compte rendu de Necker, l’ivresse du calculateur qui a réussi dans une situation qu’on jugeait à peu près perdue; qu’il fût incomplet, en ce sens qu’il ne faisait pasconnaitre les charges extraordinaires, mais les recettes et les dépenses courantes, cela peut-être; mais était-il possible de faire mieux alors et dans des circonstances si difficiles? Ce n’était pas le temps encore de donner un compte rigoureux et détaillé des finances; malgré les plus persistants efforts , la comptabilité n’était pas partout organisée. Toutes les mesures prises par Necker n’avaient point été exécutées; mais le Compte rendu, était mieux qu’un livre, c’était un grand acte, c’était une puissante conclusion à toutes les idées qui avaient fait la force de Necker. C’était aussi un avertissement à l’adresse de l’Angleterre que la France n’était pas à bout de ressources, et qu’elle pouvait payer la guerre encore longtemps; malheureusement, la haine tient peu de compte d’une idée juste ou de la conséquence d’une position, et dans ce budget, aussi politique que financier, l'existence de gens qui vivaient d’abus était trop compromise parNccker, pour qu’on ne poussât pas contre lui des cris furieux (i). Personnalités, calomnies et qui allaient droit à ce que Necker eut toujours de plus écla-
(1 ) En 1780 , quatre cents charges dans la maison du roi et de la reine furent supprimées d’un seul coup
tant et de plus pur parmi ses qualités morales, c’està-dire à sa probité; il ne lui manqua rien des plus amères tribulations du pouvoir (i).
Si l’amour-propre de Necker souffrit de ces attaques, sa fierté du moins fut assez grande pour ne pas céder. Il continua ses suppressions de charges inutiles, et trouva deux cents millions à emprunter, grâce à l’effet du Compte rendu. Les grandes paroles de Burke dans le Parlement anglais sur son administration durent aussi le consoler de bien des peines. Mais de tels éloges devaient être perfidement interprétés par ses ennemis. Un mémoire secret, lu au roi eu 1778, tomba dans leurs mains, et les parlements purent y voir toute la pensée de Nccker sur les assemblées provinciales. Cette révélation mit le comble à leurs terreurs et à leurs ressentiments (2). Les mémoires des contemporains nous apprennent que, dans ce combat à outrance entre Necker et ses ennemis, le financier montra beaucoup d’énergie et de ressources; il croyait à l’opinion : c’est par elle
qu’il avait gouverné; mais elle avait peu d’accès alors
(t) Parmi les pamphlets qui parurent, il y eut une lettre de M. Turgot à M. Necker, où l’on abusait d’un beau nom pour en insulter un autre, et à ce pamphlet, ce fut madame Necker qui répondit. Puis il y eut le Mémoire confidentiel au Roi du comte de Vergennes , dans lequel il n’y a pas une idée au service des plus mauvais sentiments.
(2) 11 paraît que ce fut Monsieur qui le leur lit passer perfidement.