‹ Louis XVI et sa courChapitre 5 sur 172 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ancien auxiliaire contre les grands. Elle semblait moins préoccupée d’institutions que du caractère personnel du roi.

Tel était l’état de l’esprit public au dedans, à l’heure où Louis XVI parvint au trône ; voyons le dehors. L’Europe n’était pas aussi avancée que la France : elle n’avait pas vieilli si vite; elle n’avait rien de ce profond malaise des peuples qui aspirent aux changements , à la transformation. Elle ne rêvait point de vie nouvelle; elle n’avait ni la souffrance d’institutions trop anciennes, ni l’impatience d’institutions plus jeunes et meilleures. Parfois les idées lui venaient de France, dans cette langue qu’on entendait partout , et tombaient sur elle comme des semences que l’avenir devait féconder. Mais ces idées , de même que la lumière , qui s’attache d’abord aux sommets, ne pénétraient que les gouvernements et ne plongeaient pas jusqu’aux peuples. Ainsi, Frédéric le philosophe régnait en Prusse; mais la philosophie dont il était l’hôte ne dépassait pas le seuil de Potsdam. Ainsi, Catherine de Russie faisait d’impériales coquetteries aux libres penseurs de France; mais, française dans ses lettres à Diderot, elle se maintenait russe et autocrate dans tous les actes de son gouvernement . La société européenne, d’une cohérence très-solide encore , se conduisait d’après ses rites séculaires : aristocratique, religieuse, militaire, ne concevant rien de plus grand que des batailles, et pensant peu aux révo-

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lutions. Nous ne parlons pas de l’Angleterre: l'Angleterre, détachée du continent, n’était presque pas l’Europe, et elle s’en séparait davantage encore par ses idées et par ses institutions.

Socialement donc, et à peu de choses près quant aux mœurs générales , l’Europe était ce qu’on l’avait vue au moyen âge; mais politiquement, elle différait. Depuis Luther, qui s’était fait l’instituteur des princes, les chefs des Etats avaient vu clair dans leurs intérêts de gouvernement ; ils avaient cherché partout à concentrer le pouvoir dans leurs mains. L’esprit des aristocraties luttait encore ; mais l’esprit sans le corps ne suffit pas. Tout ce qui avait été distingué, tout ce qui avait été illustre, s’était efforcé de ramener le pouvoir à l’unité, même par le despotisme et l’abus. En France, l’œuvre s’était faite grandement, rapidement, par Louis XI, Richelieu, Louis XIV. En Europe, cela se faisait, au moment où le travail accompli en France ne convenait plus aux besoins et aux perfectionnements nouveaux. Contraste frappant : en Europe, les gouvernementsen savaient plus long que les peuples, et par conséquent, ils étaient toujours dignes de les conduire. En France, l’opinion était plus instruite cpie le pouvoir; elle avait donc droit de le réformer.

Et sans cette opinion éclairée la France perdait son rang en Europe. Quand on compare son gouvernement à ceux qui l’entouraient alors, il n-’est pas un seul de

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