‹ Louis XVI et sa courChapitre 56 sur 172 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

En somme, le voyage de Joseph ne réalisa de profils pour personne. Malgré les promesses, s’il y en eût, et les politesses qui cachèrent mal les sentiments intérieurs, il indisposa plus Versailles et Vienne qu’il ne les rattacha l’une à l’autre. On a prétendu cpic le spectacle de l’imite géographique de la France, qu’il comparait dans sa pensée à cet amalgame d’Etats rapportés dont il était le chef, lui causa une sombre jalousie, et qu’il nous quitta l’envie et les plus mauvais sentiments au cœur. Ainsi, on le vit renoncer brusquement au projet publiquement annonce d’aller visiter Voltaire .à Ferney, et tromper l’espérance un peu vaniteuse de l’illustre poète. C’était, en effet , comme bouder la France que de refuser son hommage à cette vieille idole de l’opinion.

Mais Paris et la France le dédommagèrent, l’année suivante, du caprice hautain de Joseph II. A son tour, Voltaire vint à Paris ( 1778), et l’enthousiasme fut si grand dans cette société qui avait tous les enthousiasmes, que rien de pareil ne s’était vu : ni la joie sérieuse et forte qu’avait inspirée la vertu de Turgot montant au ministère, ni l’éclatante popularité de Neckcr, quand il en descendit, ni les marques de sympathie presque religieuses dont on entourait Franklin , ne sauraient être comparées à ces hommages inouïs qu’on offrit à Voltaire, tous les jours, pendant les trois mois de son séjour à Paris. Et en effet, l’enthousiasme pour Turgot , pour Franklin, pour Necker, était de l’enthousiasme poli-

tique : c’était le sentiment d’un besoin, d’une idée : réforme du pays , crédit relevé , position reprise aux yeux îles peuples; mais l’enthousiasme pour Voltaire prenait sa source dans Tardent foyer des passions du temps; Voltaire avait répercuté tout le mouvement social dans ses écrits. Pendant soixante ans il avait demandé , et avec tous les accents qui persuadent, que satisfaction fût donnée à tous les besoins vrais ou faux dont le siècle était tourmenté. Voilà ce dont la société française avait à tenir compte à Voltaire. Le prétexte de son voyage fut la représentation de la tragédie d 'Irène, fruit tardif de l’arrière-saison; mais le motif, ce fut l’envie , chez un chef de parti comme Voltaire, de démontrer par une démarche solennelle la force et le succès de son parti. Il voulait apprendre à l’Europe que les hommes du pouvoir tendaient enfin la main au parti philosophique, non plus par libéralité indulgente, mais parce que le parti philosophique était fort et qu’on ne pouvait plus traiter avec lui que sur le pied d’une alliance entre souverains : telle était cette force, en effet, que la disgrâce de Turgot ne l’avait point diminuée, et que le ministre qui lui succéda était de la religion de Calas. En vain Louis XVI sembla-t-il s’inscrire contre la présence de Voltaire à Paris, en refusant de le recevoir; ce monarque fut peut-être le seul de tous les princes qui écouta un tel scrupule. Quant à Marie- Antoinette , elle eut moins de réserve ; on la vit , dans l’émotion que

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