CHAPITRE VIII
Traité militaire entre la Russie et l’Autriche contre la Porte Ottofnane. — Commencement des hostilités, — Attitude de l’Angleterre. — Ses traités avec la Prusse et la Suède. — Négociations de M. de Choiseul-Gouffier à Constantinople. — Causes générales de l'affaiblissement âe la diplomatie française, — Convocation des états généraux. — Troubles des idées. — Question de la Hollande, des Pays-Bas, de la Belgique. •"-< Transformation- du pouvoir — Turbulente nullité du comité diplomatique, de l'Assemblée constituante, des Girondins et de . Brissot. — Affaiblissement et fin du pouvoir de Louis XVI. — ' Décadence de la diplomatie traditionnelle de la France.
La fftt de Tannée 1787 fut marquée par le traité militaire qui stipula la mise sur pied de guerre des forces respectives que la Russie et l'Autriche destinaient 5 une campagne contre la Porte-Ottomane. Joseph II et Catherine avaient posé la base d’un partage de l’empire turc dans leur entrevue de Kerson. Les dépêches de M. de Ségur, datées de Pétersbourg ou des rives du Volga, quoique empreintes d’une certaine légèreté et d’un besoin immodéré d’esprit de mots, avaient signalé Tunioil intime entre les deux cours. Certes, la politique sérieuse de la France aurait voulu qu’on s’opposât
27fi LOGIS XVI. — CHAPITRE VIII.
de toutes ses forces à la réalisation d’un projet qui détruisait un des grands contré -poids de l’Europe : ainsi avait toujours été l’opinion de Louis XVI. La Russie et l’Autriche réunies pouvaient par leur situation géographique dominer, dépecer tôt au tard l’empire turc , si cet empire ne trouvait pas l’appui de son allié constant, depuis François I". Telle était la politique de M. de Vergennes , opinion partagée au reste par M. de Montmorin et par l’école des hommes d’État sérieux de la monarchie.
Mais dans cette agitation que jetait partout la convocation des notables , avec les discours de tous ces faiseurs de phrases et de maximes à la façon de l’abbé Raynal, était-il possible au cabinet de Versailles de suivre encore la grande politique d’intérét et d’histoire? A chaque résolution un peu vigoureuse, qui aurait pu imposer quelques dépenses, on répondait par l’objection invariable du déficit et des économies. La guerre allait nécessairement encore commander des emprunts : comment inspirer la confiance à ces notables qui ne voulaient accorder aucun impôt? Les parlements refusaient d’enregistrer les édits, et l’opinion publique était arrivée à ce point d’aveuglement que pour de vagues théories d’économie politique on oubliait la splendide diplomatie traditionnelle de la France.
M. Pilt n’avait pas ces embarras, ou, pour parler avec plus d’exactitude, la nation anglaise , plus accoutumée aux formes politiques d’un pouvoir fort et intelligent, donnait à son gouvernement la liberté suffisante d’action dans ses rapports avec les cabinets '
étrangers. M. Pitt avait compris qu’il était impossible de laisser s’accomplir le partage de l’empire d’Orient par l’alliance austro-russe sans y apporter
une forte résistance. Il avait tâté le cabinet de Ver- t
sailles affaibli , je le répète , sous la question financière, en présence de l’opposition énervante des „
parlements. Comme il n’y avait pas à espérer un concours ferme, l’Angleterre stipula un traité de subside avec la Prusse et la Suède, afin de pouvoir contenir à la fois l’Autriche et la Russie. Le roi Frédéric II descendait dans la tombe : plein d’inquiétude sur les nouvelles et grandes destinées de l’Autriche, son successeur Frédéric-Guillaume 111 paraissait décidé même à une guerre vigoureuse, si l’Autriche n’écoutait pas les conseils de la modération dans la situation présente. Les rapports avec Vienne étaient froids, et l’Angleterre poussait la Prusse à une diversion au moment où Joseph II portait ses armes sur le Danube. La Suède devait agir plus vigoureusement encore; le chevaleresque Gustave III avait des griefs personnels contre l’impératrice Catherine II, qui avait constamment intrigué dans les
États de Suède et soulevé des orages contre les décisions du roi. L’Angleterre lui proposait des subsides, il les accepta, et le 10 novembre 1787, malgrél’opposition des nobles vendus à la Russie et les ministres du Danemark, Gustave 111 commençait la guerre contre la Russie avec des succès éclatants sur mer et dans la Finlande, diversion qui jetait quelque inquiétude dans les conseils de Catherine II.
M. Pitt crut le moment bien choisi pour provoquer une déclaration de guerre de la Turquie contre la Russie. Le sultan Abdul-Hamid avait à la tête de ses armées un grand vizir d’une immense capacité , Youssouf-Pacha , accoutumé à la victoire* L’Angleterre conseillait donc là guerre fortement à la Porte Ottomane , tandis que l’ambassadeur de France, M. de Choiseul-Gouffier croyait ces hostilités imprudentes avant qu’il se fît un concert vigoureux entre toutes les puissances opposantes* M. de Choiseul voyait avec timidité et préoccupation une guerre si soudaine ; il ne croyait pas la Porte capable de la suivre. Les antiquaires, les numismates qui l’entouraient ne rêvaient qu’une émancipation de la Grèce, le réveil des Spartiates et des Athéniens.- J’ajoute également que les instructions de M. dé Montmorin avaient pour but surtout d’éviter la guerre. Le cabinet de Versailles ne dissimulait pas ses embarras intérieurs et financiers ; la presse en-
eyelopédique dominait partout. On ne parlait plus à Paris que de la convocation des états généraux ; les parlements , les avocats , les économistes prirent la haute main dans la direction des affaires; il n’y avait plus de grande et forte politique avec ce torrent de phrases, de journaux, de tribuns et d’émeutes de rue ; car la première condition de la prépondérance d’un peuple à l’étranger, c’est l’ordre à l’intérieur, et avec la paix des opinions, la sécurité des intérêts , la marche et le développement de la fortune publique.
Quand une négociation s’ouvre en Europe , le travail que la diplomatie fait d’abord , c’est d’examiner et de reconnaître les causes intimes de puissance et de faiblesse d’un État ; si un gouvernement est agité de troubles , affaibli par le désordre , travaillé par les factions, abîmé parles misères publiques, alors la diplomatie tient compte de toutes ces causes pour en tirer le meilleur avantage possible dans l’intérêt de son système. Rien n’était donc ignoré de ce qui se passait en France ; les cabinets qui avaient si longtemps lutté contre la prépondérance toujours croissante de la maison de Bourbon , voyaient avec une joie indicible s’accroître les mille et tristes mobiles d’affaiblissement et de désorganisation. Des mécontents sans patriotisme révélaient par la presse et dans les assemblées publiques nos plaies profondes, et
devenaient ainsi la cause coupable de la décadence du pays à l’extérieur.
Ce fut l’intelligence de celle mauvaise situation de la France qui engagea la Prusse et l’Angleterre à une action vigoureuse et militaire dans la question hollandaise. Sous le prétexte d’une insulte faite à la princesse d’Orange, la sœur du roi Frédéric, vingtcinq mille Prussiens réunis 5. Clèves marchèrent sur la Haye par Utrecht ; à ce moment décisif une simple démonstration du cabinet de Versailles sur les provinces prussiennes aurait arrêté ce mouvement d’armée. On ne le put pas ; les esprits s’inquiétaient moins en France de savoir si l’alliance hollandaise allait nous échapper que de décider quel nombre de voix aurait le tiers ou la noblesse dans cette folle et médiocre assemblée qui se préparait. Louis XVI , dégoiité par tant de petitesse , laissait la direction exclusive des affaires à son premier ministre, et celui-ci ne songeait qu’aux notables , aux parlements et aux états généraux, la panacée universelle. Aussi, malgré l’envoi de M. de Saint-Priest à la Haye , la révolution préparée par la Prusse et l’Angleterre dans la constitution des états généraux s’accomplit d’une manière absolue à leur profit, Dans cette complication d’mtéréls européens, si la France avait été forte et calme comme au commencement du règne de Louis XVI, rien n’eût été plus magnifique que sa
position en Europe. Mais y avait-il encore une politique française à l’extérieur? Louis XVI était dépouillé de toute influence ; M. de Montmorin avait moins de crédit que quelques mauvais pamphlétaires; de toute part on était débordé par les partis et les idées. On se borna donc à quelques démonstrations : la flotte de la Méditerranée eut mission de surveiller la guerre de la Porte contre l’Autriche et la Russie; si la Grèce émancipée se plaçait sous l’ascendant du cabinet de Pétersbourg ; si l’Angleterre , la Russie et l’Autriche faisaient leur lot dans cette dissolution de l’empire ottoman , la France avait le sien indiqué en Égypte, explorée sur tous les points par les voyageurs. Ces belles terres que le Nil féconde formaient un objet d’ambition pour Louis XV[, comme siège du commerce du Levant et route de passage pour la mer Rouge et l’Inde.
Dans l’effervescence des esprits , ces grands projets pouvaient -ils s’exécuter? Le malheureux Louis XVI , qui avait réalisé de si splendides choses pour la marine, le commerce dans l’Inde et l’Amérique, était maintenant forcé de s’abaisser devant les insolences de quelques parleurs. Ceux qui prétendaient faire avancer la civilisation et la patrie en revenaient aux halles de Paris sous le roi Jean, et aux barricades sous Henri III. Quelle joie ne durent pas avoir les gouvernements étrangers, hostiles à la
France, en suivant la tendance des affaires? Com bien ne devaient-ils pas être heureux en contemplant cette décadence rapide du bel édifice élevé par le génie de Richelieu et de Louis XIV ? Les députés se précipitaient à la tribune pour montrer nos haillons; on allait crier le déficit par-dessus les toits , de manière que tous verraient que la France ne pouvait plus agir : que serait-ce une fois les états généraux réunis au milieu des ambitions ameutées ? C’est alors que Catherine II pourrait dire : « Je marcherai sans hésitation ni obstacle sur Constantinople. * Les questions à l’ordre du jour n’étaient plus l’agrandissement et la gloire de la patrie , mais ces platitudes-ci : Qu’est-ce que le tiers état? Comment votera-t-on, par ordre ou par tête? Dans quelle source réside la souveraineté ? Et l’on était un homme immense dès qu’on barbouillait quelques phrases.
Tous les députés arrivaient à Versailles avec leurs préventions de province, leurs haines, leurs jalousies , leur médiocrité bruyante surtout. En face de cette cohue de petits tribuns qui accouraient, le roi Louis XVI devait naturellement se trouver mal à l’aise. Sa vie sérieuse s’était passée à balancer les intérêts européens , pour procurer à la patrie le plus de grandeur possible , et on lui jetait à la face une masse d’agitateurs, qui allaient parler un langage auquel la monarchie n’était pas accou-
tumée depuis le triomphe des séditieux sous les Bourguignons durant les malheurs de la patrie.
Versailles était inondé de ces députés de province se faisant, appeler nos seigneurs des États , se réunissant déjà en clubs pour discuter à tort et à travers ; on les trouvait çà et là en groupes dans le parc , dans l’orangerie , avec des orateurs à phrases qui s’essayaient à la tribune ; la plupart , gens mal appris et jaloux de toute supériorité , ils répétaient les non-sens de toutes les déclamations politiques qui dominaient la société depuis le xvm* siècle. Enfin quand le 5 mai 1789 les états généraux furent officiellement ouverts par le roi en personne et dans les vieilles formes, en vain Louis XVI leur parla un langage de modération et de dignité. Hélas! la France n’avait pas la fatale expérience de tout le mal que peut faire une assemblée séditieuse : on était dans la nouveauté d’un système qui déliait les langues , et les nations en décadence , comme les vieilles lejnmes , se prennent quelquefois d’une envie de bavarder qui leur tient lieu de tous les bonheurs et de toutes les prospérités à la fois. Rien ne flatte plus les assemblées que de leur dire qu’elles seules sont le pays, et qu’elles résument les idées de la civilisation ; or , tous ces syndics , avocats , procureurs , étaient enchantés de s’entendre célébrer comme les seuls représentants de la patrie. On se croyait un Brutus ,
un Cassius , parce qu’on dédaignait la cour et qu’on insultait la majesté souveraine par un langage sans mesure et sans dignité. La multitude de brochures et de pamphlets qui accablaient Paris et la province , poussaient les députés à une résolution séditieuse. Lorsqu’il y a un gouvernement faible , les impatients déclament , les esprits secs résument, les têtes sentencieuses organisent : ainsi le triumvirat Mirabeau, Bailly et Sieyès, qu’une main forte aurait réduit à une nullité absolue , devint complètement maître de la situation. Confusion et rébellion étaient ainsi les deux symptômes qui accompagnaient les premiers actes des étals généraux en France. Si quelquefois vous avez contemplé le tableau que David a consacré au serment du Jeu de paume, vous avez pu prendre une triste idée de cette scène depuis tant célébrée ! Le peintre , homme de parti , a fait sans doute tout ce qu’il a pu pour relever les physionomies, pour anoblir le spectacle ; et néanmoins ce tableau inspire un sourire de dédain et de raillerie , comme un groupe grotesque, une bouffonnerie de Téniers. Quand les siècles auront foulé notre génération, ce tableau n’aura pas plus de valeur historique que certaines estampes de la Ligue ou de la Fronde, peut-être même plus expressives et plus spirituelles.
Le comte de Mirabeau put oser une de ces déclamations de collège (alors tant applaudies) sur le
peuple souverain et sur le roi mandataire de la nation. Criblé de dettes , agité de passions ardentes comme le soleil du midi , le comte de Mirabeau se jetait dans les idées tribunitiennes , et de lui vint la résolution d’inviolabilité pour les députés; ce qui faisait dire au comte de Rivarol : « que M. de Mirabeau avait proclamé les députés insaisissables , afin d’échapper aux prises de corps de ses créanciers. » Combien les cœurs les plus hauts n’avaient-ils pas fléchi ! Quoi de plus insolent et de plus puéril à la fois que la réponse (si elle a été faite) du comte de Mirabeau au marquis de Brézé , grand maître des cérémonies ! en d’autres temps , un gentilhomme eût jeté son gant à la face de celui qui l’aurait appelé esclave en le tutoyant comme un laquais.
La situation militaire permettait au roi de déployer des forces autour de Versailles. Des troupes nombreuses , avec de la cavalerie et de l’artillerie , sillonnaient la province de l’Ile-de-France : le maréchal de Broglie , vieux soldat , les commandait , et un ordre du roi eût suffi pour en finir avec tous ces esprits désordonnés» Les peurs de l’assemblée se révèlent dans l’adresse doucereuse, larmoyante, rédigée par le comte de Mirabeau , pour demander au roi le renvoi des troupes qui entourent Versailles; les députés craintifs ont ce sentiment profond , qu’avec un peu de volonté , une journée suffira pour
que le roi reprenne son autorité souveraine et les jette à la rue. Mais la ruine morale d’un gouvernement précède de longtemps sa chute ; matérielle ; souvent un pouvoir est encore debout , reconnu , salué , et néanmoins , comme le chevalier des légendes armé de toutes pièces, il n’offre sous son casque d’or qu’un squelette bruissant à la tempête des nuits. Quand on a déplacé la source de l’autorité , comment veut-on la conserver dans son origine traditionnelle et dans sa force de commandement? Dès que le tiers état par une usurpation séditieuse se fût proclamé Assemblée nationale, il n’y eut plus qu’une lutte entre la royauté et quelques harangeurs qui venaient disputer la couronne par l’émeute qui depuis un an surtout avait pour meneurs les procureurs, suppôts d’estaminet, bazoches, mauvais sujets de toute espèce. Combien .d’ailleurs n’était-il pas facile avec des écus de six livres de réunir douze ou quinze mille vagabonds étrangers , filles pubbques , repris de justice, pour les grands coups de pillage et de dévastation ! Les parleurs du Palais-Royal le savaient bien, et ils préparaient l’insurrection complète par tous les moyens honteux ; il y a des gens qui appellent nation toute multitude. Ce fut une plaie bien profonde au pays que la doctrine de M. de La Fayette sur l’insurrection de l’armée ! Lorsque la force répressive subsiste encore dans toute sa puis-
sance, il n’y a rien de perdu ; nulle joie n’était comparable à celle d’un hanteur de cabaret , quand il pouvait tenir sous son bras un garde française , lui faire quitter son drapeau et l’insurger contre la loi tutélaire de l’obéissance. Des gardes françaises sont- elles à l’Abbaye, pour manque de discipline? le peuple va les délivrer avec violence. Les ouvriers allemands du faubourg Saint-Antoine cherchent à gagner les Suisses, ét Chàteauvieux lui-même ne résistera pas. Dès ce moment triomphe et récompense- pour tout ce qui trahit; mort et flétrissure' pour tout ce qui demeure fidèle. Telle est la doctrine des états généraux organisés en Assemblée nationale , et alors occupés à consacrer quelques mauvaises phrases de l’abbé Sieyès. Le roi devait donc dissoudre l’assemblée Usurpatrice, même par la force des armes : les députés voudraient-ils faire résistance? quelques régiments dévoués feraient évacuer la salle au bruit des tambours. Mais, je le répète, quand on sait qu’un pouvoir fléchit, tous deviennent insolents; les plus timides osent beaucoup, et les députés se dirent inviolables, quand ils surent qu’ils rié seraient pas touchés.
Pourquoi le nouveau conseil hésita-t-il? Le roi atait leè troupes des camps de Saint-Denis, de Saint- Germain et du Champ de Mars : qu’attcndait-on pour les mettre en mouvement? pourquoi ne pas les faire marcher ? espérait-on , sans la force , le triomphe de
la déclaration du 23 juin , œuvré remarquable parce' qu’elle était la seule transaction légitime que la royauté' pouvait consentir? Quand le pouvoir a dit ce qu’il veut , il doit immédiatement montrer ce qu’il peut; il fallait profiter de cet élan, réprimer les meneurs presque tous nobles de haute naissance, les Noailles, les Clermont-Tonnerre, les La Fayette , les Liancourt, mauvais esprits, et briser les portes de cette assemblée où des serments ridicules étaient prêtés en tremblant. Voyez quelle résistance auraient faite l’astronome M. Bailly, le religieux doin Gerle ou le curé Lamourelte ! Tout fut perdu parce qu’on hésita . Dans un coup d’État, il faut aller vite et fort; si l’on recule on grandit les petits, on donne du cœur aux faibles ; et les poltrons deviennent des héros. Le plus actif parmi ces harangueurs d’estaminet était un jeune homme, Camille Desmoulins, élève boursier de Louis-le-Grand ; hardi , criard , bien que bégayant. 11 avait l’esprit vif, nourri d’études classiques ; et les chanoines de Laon , aux frais de qui Camille était élevé, comptaient sur lui pour leur avocat. Au lieu de cela, tapageur de Paris, Camille Desmoulins donna le signal de l’insurrection au Palais-Royal ; quelques bandes d’agitateurs se groupaient pour porter les bustes de M. Necker et du duc d’Orléans , entourés de feuillages. Camille Desmoulins se para d’une feuille de marronnier; l’émeute.
LOl’IS XVI. — CHAPITRE VIII. 289
grande chenille rongeuse , qui aime à détruire par instinct, dépouilla les arbres de leurs feuilles, première image de la destruction qui menaçait la monarchie. Alors commencèrent les promenades tumultueuses aux boulevards , à la place Louis XV , aux Champs-Élysées ; comme elles troublaient le repos des marchands, comme ces bandes avaient attaqué une compagnie de Itoyal-Allemand , quelques troupes durent marcher, et spécialement le beau régiment confié au noble prince de Lambesc , de la glorieuse et nationale maison des Guise. J'aime ces figures qui dans les temps de troubles publics se dévouent loyalement à la répression. Le voyez-vous, ce courageux prince de Lambesc, il n'hésite point : les séditieux insultent les insignes de la royauté , il ordonne à ses dragons de charger; et ils exécutent ses ordres avec tant d’énergie , que ces groupes de malfaiteurs dispersés se réfugient dans les jardins, sur la place Louis XV. Ce vigoureux exemple, il * fallait le suivre ; le roi devait profiter de cet élan donné aux troupes : les parlements effrayés offrirent leur concours ; le plus hardi des opposants, d’Épremesnil, plein de crainte pour l’avenir, offrit sa voix à la royauté pour l’enregislremcnt des édits. Pourquoi hésiter encore? en matière d’insurrection, chaque minute est un siècle. Les gardes françaises , à la honte de 1’uniforme , écoutèrent les conseils
corrompus; mauvais soldats, ils abandonnèrent leurs officiers par cet esprit de mutinerie , la plaie fatale de l’armée , et que la Convention eut tant de mal à réprimer. Les révolutions ont leur légende dorée , leurs fabuleux bulletins de victoire; il existe donc une légende sur la prise de la Bastille ; on a tracé des images de cette grande bataille , de ses martyrs et de ses saints , y compris l’huissier Maillart. Que la trompette retentisse des merveilleux exploits des vainqueurs de la Bastille ! que la gravure nous reproduise la fumée et la mitraille fantastique s’élevant jusqu’aux cieux! Dans la vérité, il n’y eut rien que deux ou trois mousquetades de loin échangées , des coups de maladroits blessèrent quelques personnes ; jusqu’à l’arrivée des gardes françaises, déserteurs du drapeau avec du canon, les Parisiens furent dispersés par quelques décharges d’invalides.
Mais ce qui accompagna cette journée d’insurrection municipale fut épouvantable : le massacre et le vol se révélèrent hideux ; M. de Launay mis en pièces , et avec lui des malheureux invalides couverts de blessures , glorieux débris de vingt batailles ; le prévôt des marchands , M. de Flesselles , homme de probité et d’honneur, tué d’un coup de pistolet aux marches de l’hôtel de ville ; et tout cela sous les yeux de la bourgeoisie en armes et de ce qu’on appelait la milice nationale, qui se préoccupait
moins des agitations de Paris que du triomphe de nos seigneurs de l’Assembée nationale , luttant à Versailles contre le pouvoir paternel de Louis XVI. La bourgeoisie , tout enivrée des vanités de sa récente victoire , se parait de ses couleurs nouvelles ; on se partageait les dépouilles de la Bastille ; les pierres de la noire et vieille forteresse furent enchâssées dans de l’or comme des diamants. On dit au peuple qu’il était grand , généreux ; on s’agenouilla devant ces reliques. L’Assemblée se montra flatteuse, abaissée , devant le peuple ; elle ne respira que pour aduler l’insurrection et ramper devant la multitude triomphante.
Quelle vive douleur dans la royale famille quand on apprit ces funestes journées de Paris! Il y eut des conseils bien perfides , des opinions bien lâches autour de Louis XVI : combien la haute noblesse n’était-elle pas dégéqérée! Le roi veut s’affermir dans une résolution digne de lui-même , et autour de son trône se trouve un La Rochefoucauld , duc de Liancourt , qui lui dit en quelque sorte de briser son sceptre, d’abaisser son épée : « parce qu’il ne s’agit pas d’une révolte , mais d’une révolution. » En d’autre temps , un gentilhomme eût dit au roi : « Sire , armez-vous de pied en cap , et votre bonne noblesse sera derrière votre gonfanon. » Maintenant, c’est la fleur de la noblesse qui conseille d’abandonner le
champ de bataille ; les Noailles , les La Rochefoucauld , les du Châtelet , les Biron , les Clermont- Tonnerre répètent : « Cédez! cédez! » mot inconnu à la vieille langue du blason. Il ne céda que trop , le roi de France , lorsqu’il vint à la séance du 16; juillet s’associer aux communes révoltées , accepter la Ligue, comme l’avait fait Henri III. Le comte de Mirabeau put être insolent à l’aise et faire la leçon au roi : « Par le silence des peuples. » Dès que Louis XVI eut prononcé ces fatales paroles : « Qu’il n’était qu’un avec l’Assemblée, » dès qu’il eut dit : « C’est moi qui me lie à vous , » la monarchie fut à sa fin et son règne accompli. La politique de son gouvernement fut à son terme ; il ne resta plus que l’homme , et l’homme en présence des circonstances les plus terribles et de la perversité humaine la plus fatale. Le 17 juillet, on vit donc le roi de France partir de Versailles dans un splendide cortège de cérémonie : où allait- il dans cette pompe magnifique?... Était-ce à Notre-Dame, pour rendre des actions de grâce d’une victoire sur les ennemis de la patrie, comme ses illustres aïeux? ou bien au parlement, comme Louis XIV, tout botté, un fouet à la main , pour imposer l’ordre et la force du gouvernement. Le roi marche à l’hôtel de ville ; il y vient adopter la livrée de la garde nationale et y joindre sa couleur blanche en signe d’union (ce qui
fait le blanc , le rouge et le bleu). Désormais , cette livrée est substituée au vieil oriflamme national de Saint-Denis , noble souvenir qui , tant de fois , avait grandi l’honneur de la France. Le marquis de La Fayette et M. Bailly sont les monarques de la fête; le roi passe à travers des haies d’hommes armés de piques, de faux, de vieux fusils ou même de bâtons, qu’on appelle la milice citoyenne. Dans ce désordre, qui pourrait parler encore de diplomatie, de système politique à la hauteur de Richelieu et d’un gouvernement régulier? Le règne de Louis XVI est alors fini , car la captivité de l’homme ne suppose pas toujours de froides et humides prisons, des barreaux épais et des geôliers à l’aspect ignoble, à la parole rude. Au milieu d’un splendide palais, entouré des glaces de Venise, foulant aux pieds les tapis de Perse dans les longues galeries, sous les mille lustres de cristal, Louis XVI était captif.
Dans cette lamentable chronique de Versailles , le 16 juillet 1789 fut marqué par un grand vide à la cour. Le comte d’Artois, les princes de Condé et de Bourbon, quittèrent subitement la patrie, avec la volonté annoncée de passer à l’étranger. Appréciant ainsi avec tristesse sa position , le noble frère du roi résolut de quitter la France pour un voyage qu’il croyait d’abord momentané; il fut suivi de tous les gentilshommes qui avaient pris une part
active au système de résistance , la famille Polignae , les maréchaux de Broglie et de Castries, suivis du duc de La Vauguyon, du marquis d’Autichamp , des Vaudreuil et des Adhémar, les plus beaux cavaliers de la cour. Parmi les conseillers d’État, les hommes de fermeté se retirèrent aussi, afin d’échapper à ce système décousu que la présence de M. Necker allait rappeler aux affaires; tels furent MM. de Barentin, d’Annécourt, Laurent de Viliedeuil, d’Aligre, et ceux-ci moins par la crainte des événements que par suite de la mauvaise position dans laquelle ils se trouvaient vis-à-vis de Louis XVI. La cour fut alors vide de tout ce qui faisait sa splendeur et sa force. Le triomphe de M. Necker avait mis tout le ministère dans ses mains; le ministre, il est vrai, avait vaincu le parti de la cour, mais n’allait-il pas avoir en face des hommes ambitieux, tels que le comte de Mirabeau, Sieyès et Clavières!
Si l’Assemblée se montrait impérative, capricieuse, dans ses rapports avec le roi, elle-même tremblante commençait à subir la domination brutale de la multitude. M. Silvain Bailly et le marquis de La Fayette , ces deux nullités politiques , n’étaient certes pas les hommes de la rue et l’expression de la multitude; chefs de la double force des armes et de l’administration, ils espéraient comprimer le mouvement des masses; folle erreur. La force se
trouvait dans tous les affiliés aux mouvements de place publique où s’agitaient déjà Camille Desmoulins, Marat, Danton, l’huissier Maillart, le brasseur Santerre, le marquis de Saint-Hurugue. Ceux-ci, au moins, étaient conséquents : ils marchaient à la révolution démocratique sans faux respect ni honle !
' Le roi avait gardé autour de lui quelques restes de sa maison militaire , les Suisses de sa garde , les grenadiers de France, les gardes du corps à la veste bleue, aux brandebourgs d’argent, troupes fidèles , dernier débris de l’honneur; enfin les dragons de la Reine , à l’uniforme vert et jonquille. Le 29 septembre, on annonça l’arrivée du régiment de Flandre, conduit par de jeunes et beaux officiers, gardiens de la loyauté du serment. Il était d’usage dans tous les corps militaires que , lorsqu’un régiment arrivait dans une nouvelle ville , il fût cordialement reçu par les officiers de la garnison : on se pressait la main au cliquetis des verres, et les joyeux propos circulaient à la ronde avec le souvenir des maîtresses chéries et les traditions du champ de bataille. Quand donc le régiment de Flandre fut appelé à Versailles, les officiers , loyalement accueillis par les gardes du corps , dragons de la Reine , résolurent entre eux une de ces réunions pleines de vie et de joie qui saluaient une arrivée de garnison. Le roi permit que la fête eût lieu dans une des belles galeries de Ver-
sailles , qui ne s’était point ouverte depuis le voyage de Joseph II. Près de deux cents officiers de haute distinction , y compris les gardes, devaient s’asseoir au banquet , et il fallait de beaux palais de marbre , des glaces de Venise , des- girandoles magnifiques pour relever la splendeur à ce noble festin. Il fut brillant en effet ; loyaux jeunes hommes , en face de tant de défections , lorsque naguère encore les gardes françaises avaient abandonné le drapeau , ils témoignèrent leur dévouement au trône avec une fière énergie ! Quel était le cœur de vrai gentilhomme qui n’eût battu à l’aspect des malheurs de la reine et de la captivité du roi ! On chanta , l’épée à la main , la lomance plaintive du trouvère Blondel, qui va si loin! si loin ! pour retrouver son glorieux seigneur Richard Cœur de Lion : n’y avait-il pas à Versailles un roi prisonnier et des abandons inouïs? Quoi d’étonnant encore que de brillants officiers pussent préférer la couleur blanche, illustrée par cent batailles, à cette livrée municipale, jusqu’alors fort obscure et que d’autres victoires n’avaient point encore baptisée! Oui, la cocarde blanche put être exaltée sans crime ni honte par cette génération de gentilshommes! c’était celle de leurs ancêtres, à bord des vaisseaux du roi et des rangs pressés de l’armée à Fontenoy. Qu’on se représente des flots d’officiers, la poudre sur leurs cheveux bouclés, tous
en culotte courte, l’habit blanc à revers amaranthe ou vert, aux basques larges; tandis que les mille bougies resplendissent de leur magique éclat et reflètent la splendeur des uniformes, le roi Louis XVI s’avançant en simple veste de chasse, distingué seulement par le cordon bleu de l’ordre du Saint-Esprit , et à ses côtés la reine , dans le plus somptueux négligé , tenant le petit dauphin par la main , gracieux enfant revêtu aussi du cordon de l’ordre, et cette famille témoignant la joie de tant de fidélité au milieu de tant d’abandons ! Deux jours après , le régiment de Flandre rendit, comme cela devait être, une fête semblable aux officiers de la maison du roi , et les mêmes témoignages d’enthousiasme furent prodigués au roi et à la reine de France. Ces deux repas si simples , donnés et rendus par les corps de l’armée , ces témoignages de fidélité ardente , ces expressions de reconnaissance loyale, furent dénaturés indignement au sein de l’Assemblée séditieuse et dans les clubs de Paris. Le comte de Mirabeau, l’homme de l’orgie, signala grossièrement comme une orgie le banquet des officiers du régiment de Flandre. Or, voici le but de cet éclat : en ce temps un projet roulait dans la tête des chefs du mouvement révolutionnaire : à Versailles, trop loin encore de Paris, le roi n’était pas assez surveillé; il s’agissait de préparer une expédition populaire afin de
forcer le roi et l’Assemblée nationale à porter le siège du gouvernement au sein de Paris même. Le 5 octobre 1789, l’insurrection gronde, les chefs accourent à l’hôtel de ville. Commandant en vertu de la loi , comment le marquis de La Fayette ne put-il pas empêcher une troupe de brigands et de femmes avinés de se mettre en route pour Versailles? Mais ce triste chef de parti était évidemment d’accord avec les meneurs pour contraindre Louis XVI et sa royale famille à quitter Versailles. Quand le roi fut installé aux Tuileries, la domination de M. de La Fayette devint absolue. L’Assemblée put agir à son aise. Déjà les spoliations commençaient par la confiscation des biens du clergé; impuissante pour rétablir le crédit ébranlé, l’Assemblée avait institué un papier-monnaie au cours forcé, symptôme précurseur de la plus affreuse des banqueroutes; et, comme si tout devait ployer devant la théologie de quelques avocats et de quelques jansénistes aigris, on avait voté une constitution civile pour le clergé, qui blessait les consciences et les vieux rapports de l’Église de France avec Rome. Ces décrets étaient rendus au indien d’une lutte acharnée d’ambitions personnelles; chacun jouait à l’éclat de tribune, au retentissement des phrases indignes d’une attention sérieuse et recueillies avec un respect puéril par les historiens de la révolution.
L’Assemblée nationale était donc tout le pouvoir, et devant elle il n’y avait plus de ministres du roi. M. Necker, si puissant naguère, tour à tour soutenu et raillé par Mirabeau , quittait son portefeuille, s’acheminant vers Genève. De tous les ministres qui entouraient la couronne naguère , il ne restait plus que M. de Montmorin; les autres, MM. de Saint-Priest et de La Luzerne, dévoués d’abord à M. Necker, commençaient à voir les conséquences funestes de cette révolution qui les dépassait. Il y a deux espèces d’acteurs politiques dans les révolutions : ceux qui se repentent et ceux qui se glorifient. Le spectacle le plus triste c’est de voir les esprits qui ont fait les révolutions se draper, fiers et vaniteux, dans les positions de gouvernement qu’ils ont conquises; puis invoquer le respect à l’autorité après avoir passé leur vie h élever des barricades contre l’autorité.
Le roi n’était plus maître du pouvoir; quand 'Assemblée rendait un décret, le commandant de la garde nationale accourait auprès du prince pour le sommer de le sanctionner môme contre sa conviction. Ce fut un triste hiver de cour que celui de cette année ; les amis étaient rares ; les salons délabrés des vieilles Tuileries voyaient à peine quelques gentilshommes dévoués , au cœur naïf et fidèle. Les nouveaux ministres étaient tous sous la main de M. de La Fayette, et le roi ne pouvait se confier
qu’à son intendant de la liste civile, M. de La Porte, qu’il avait choisi pour diriger les négociations avec les corrompus. Alors on voulait attirer les hommes par l’argent, et l’on avait parfaitement jugé la grande majorité de ces tribuns dissolus et besogneux : le traité conclu avec le comte de Mirabeau avait fait voir à fond la valeur morale de tous ces esprits.
Depuis un an déjà il avait été question de mettre le faible monarque à l’abri des insultes dont on l’accablait. Ces négociations qui durèrent longtemps, ces pourparlers développés dans la correspondance et dans les notes d’agents secrets, furent-ils complètement ignorés de la police si active de M. de La Fayette ? C’est peu présumable. On était dans la plus longue journée de l’année , le 21 juin ; la famille royale , sans espoir , s’était enfin décidée depuis un mois à fuir Paris. On craignait tant d’éveiller les soupçons! On avait peur que les populations excitées ne vinssent en armes fraterniser avec la troupe; il y avait tant de désordre , tant d’anarchie dans les autorités au temps où chaque municipalité se posait en puissance souveraine ! Avec un mot on pouvait jeter l’éveil au milieu du parti patriote de la province , et le maître de poste Drouet ne fut peut-être qu’un agent déjà prévenu par ce vaste espionnage que les clubs révolutionnaires étendaient partout. L’effigie du
roi était sur tous les assignats, sur toutes les monnaies, et Louis XVI avait un type difficile à confondre ; il voyageait presque à visage découvert , sans déguisement , avec une indicible imprudence. Certes l’exaltation d’un maître de poste, ce tocsin sonné dans les campagnes , cette levée en niasse de quelques gardes nationales eût été facilement réprimée , s’il y avait eu , dans les régiments de M. Bouillé, ce vieil enthousiasme d’honneur et de dévouement qui se rencontrait autrefois dans les troupes françaises; mais un funeste esprit de sédition était partout; quand les troupes ne trahissaient pas, elles hésitaient au moins , et cela suffisait pour créer des héros au sein des municipalités et des gardes nationales. Aussi ce fut parmi ces ruétres à qui prendrait au collet le petit-fils de saint Louis et de Henri IV ; chacun lui fi outrage; on lui prodigua à travers un peu de convenance quelques-uns de ces mots des liasses classes et des basses passions. Tout cela fut généreusement payé ; naguère on se plaignait des prodigalités de Versailles pour quelques courtisans ; le livre rouge de l’arrestation de Varennes nous a été conservé ; ce patriotisme coûta 188 000 livres de récompense; le maître de poste Drouet à lui seul absorba 30 000 livres ; il avait porté la main sur le roi ; le procureur de la commune de Varennes, 20 000 livres pour avoir fait le procès-verbal de l’arrestation. Le mal-
heureux Louis XVI lut reconduit à Paris pour y trouver de nouveaux outrages.
J’ai passé avec rapidité sur ces lamentables événements et les actes de ces tristes chefs de parti , qui perdirent la politique traditionnelle de la France. Si nous reportons maintenant nos regards sur l’Europe, nous pouvons voir tout le profit que les cabinets étrangers retirèrent de l’impuissante turbulence du comité diplomatique de l’Assemblée constituante et des journalistes du parti Brissot. Pourtant les circonstances étaient bien graves ! la guerre était en pleine voie : la Russie , l’Autriche , alliées contre la Porte- Ottomane, commençaient leur campagne. Après quelques revers momentanés, l’armée autrichienne, sous le feld-marécbal Laudon, s’était emparée de Belgrade et marchait sur la Moldavie et la Valachie ; les Turcs se retiraient devant les armées russes, et Catherine II profitait de l’annulation de la politique française pour accomplir ses desseins sur la Turquie : Le 22 septembre 1789, un mois avant la journée ou les meneurs arrachaient Louis XVI de Versailles, le prince de Cobourg et le feld-maréchal Souvarow dispersaient l’armée turque à Folskani , et le 22 décembre suivant Jsmaïlow était emporté d’assaut par les Russes. Tous ces événements d’une si grande gravité diplomatique étaient à peine comptés par les faiseurs de constitution à Paris. L’émigration
môme venait fortifier et ennoblir l’armée Russe : d’excellents officiers gentilshommes allaient rejoindre les Richelieu, les Langeron, les Saint-Priest qui servaient dans les armées de Catherine II. Les choses en vinrent à ce point que M. de Choiseul-Gouffier, ambassadeur à Constantinople , fut forcé de donner sa démission.
Était-il possible au reste de supposer une communauté durable entre la royauté de Louis XVI et les principes posés par l’Assemblée constituante ? Cette Assemblée avait démoli la famille, le mariage, la paternité, le gouvernement, l’administration, la hiérarchie religieuse, l’armée, les finances ; et quand cette violente anarchie fut faite, elle voulut un roi en rapports réguliers avec elle et incessamment abaissé : quand la vie publique était si déplorable, le roi s’absorbait dans sa vie privée toute d’étude et de travail. Cependant, à cette époque de misère et de décadence pour la vieille monarchie, on voit Louis XVI prendre encore un puissant intérêt à la question d’Orient. Les progrès de la Russie le préoccupent et l’inquiètent : le cabinet de Catherine II
va-t-il remplacer l’antique influence française dans les échelles du Levant? Vers le commencement de l’année 1792, le roi mande à Paris un officier de marine fort distingué, M. Truguet, attaché quelque temps à l’ambassade de M. de Choiseul , à Constan-
tinople; simple capitaine de vaisseau, M. Truguet vient d’ètre élevé par le roi au grade de contre-amiral. La mission dont Louis XVI le charge consiste dans le commandement d’une escadre destinée à visiter l’Archipel , les eaux du Bosphore et la mer Noire, à surveiller la flotte russe, à faire partout respecter nos consulats. Le roi sait que le nouveau contre-amiral est un des hydrographes les plus distingués , un bon officier de génie ; il offrira ses services à la Porte-Ottomane pour la défense du Bosphore. Mais ce qui montre la haute loyauté du roi dans les questions nationales, c’est qu’au moment où l’intrigante Gironde l’accuse de complicité avec l'empereur Léopold, et lorsque le déclamateur Brissot dénonce le Comté autrichien , le roi Louis XVI donne mission à l’amiral Truguet de se rendre à Constantinople, afin d’engager la Porte-Ottomane à reprendre la guerre contre l’Autriche , qui vient de signer avec elle un traité de paix. Ces hostilités devaient faire une heureuse diversion à la campagne qui commence en Belgique et sur le Rhin entre la France et l’Autriche.
Le développement de telles idées supposait des temps calmes, des situations nettes et l’action spontanée de la politique royale : comme en vertu du système constitutionnel on avait réduit le roi à ne rien faire de politique, il passait ses journées à lirç
de bons livres d’histoire , et portant l’esprit de détail fort loin dans cette existence domestique, il écrivait tout, et les chevaux qu’il avait montés, et les noms des chiens de ses anciennes meutes. Aux Archives publiques il existe une multitude de ces fragments tous minutieusement écrits de la main du roi , avec ces caractères si parfaits et si petits , qui épargnaient le papier, et, par une coïncidence bizarre , derrière un de ces fragments sur lequel il a reproduit la liste d’une députation de l’Assemblée législative, le roi a mis tout au long le nom de ses chiens. M. Barris se trouve à côté de Bigaro; M. Baumelin avec Bravaud , et M. Becquet derrière Bombance.
Il y a plusieurs périodes dans les ministères de Louis XVI jusqu’à sa déchéance. Après qu’il a moralement abdiqué au 14 juillet 1789, le roi accepte la domination deM. Necker; alors, sauf le faible M. de Montmorin, tout ce qui l’entoure est profondément incapable. Le comte de Mirabeau, et le marquis de La Fayette après lui, renversent M. Necker, et alors se forme le ministère de M. de Lessart, sous la protection de la bourgeoisie : quelle pitoyable collection d’hommes d’État, y compris cette pauvre tête de M. de Narbonne, le plus léger, le plus futile des ministres, barbouillé de constitutionalisme, jusqu’à M. Bertrand de Molleville, actif et crédule à
la fois, n’osant rien contre la révolution, transigeant avec les hommes et les choses, plaçant tout système gouvernemental dans les détails de la police ! Après les esprits simples et sans portéje, viennent les girondins avec Clavières, réfugié génevois mécontent, et Roland, ce rustre idéologue dominé par sa femme , cette façon de Romaine et de Sévigné bourgeoise, expression de ce sentimentalisme pédant et cruel qui pleure sur un amour et va droit à la logique des sanglantes journées. Quelle sympathie Louis XVI, habitué aux sérieuses relations de l’Europe, pouvaitil avoir pour de tels ministres, si ce n’est pourM.Dumouriez , intelligent et capable ? Y avait-il parité d’éducation, de sentiments ! et des rapports réguliers pouvaient-ils s'établir entre des hommes de cette nature et le roi ? Comment tous ces noms obscurs et médiocres se révélèrent-ils au pays? La faiblesse dans les uns, la complicité dans les autres ; nulle force pour empêcher le mal ; chargés de veiller à la sûreté de Paris, à la conservation du roi, ces magistrats pusillanimes laissent gronder l’émeute sanglante dans le plus étrange chaos d’idées. Déjà puissante, la presse se montre hideuse ; Paris est tout hérissé de placards, de journaux aflichés, de petites feuilles volantes, qui portent dans un langage dégoûtant la calomnie cynique contre ce que le peuple doit respecter. La bourgeoisie laisse tout faire, tout écrire ; puis-
samment organisée pour la sûreté publique , elle voit envahir paisiblement les Tuileries par des rassemblements souverains en guenilles ; quelle majesté peut-il rester encore à la couronne, lorsque des hommes avinés viennent trinquer avec le monarque et placer sur son noble front le bonnet rouge ? Dans cette situation, Louis XVI conserve un calme, une résignation bien triste quand il s’agit du chef de l’Étal : mieux vaut tomber que d’assister à la dégradation de l’autorité publique. Cette inaction coupable se révèle encore dans un journal écrit de la main du roi, et déposé aux Archives impériales : c’est toujours un portenoles, une espèce de simple indicateur de tout ce qu’il a fait dans les deux mois , certes les plus agités de sa vie, juin et juillet 1792. Or, voici quelles ont été ses occupations dans ces journées : « Jeudi 7, vêpres et salut. — Vendredi 8 , salut à six heures. — Samedi 9 , promenade à pied dans le jardin à neuf heures. — Mercredi 13, renvoi de MM. Servan, Roland et Clavières. — Samedi 16, renvoi de M. Dumouriez. — Dimanche 17 , nomination de M. de Monteil. — Lundi 18, nomination de M. Beaulieu. — Mercredi 20, affaire des Tuileries (c’est une terrible insurrection). — Dimanche 24 , revue de la sixième légion aux Champs-Elysées à onze heures. — Lundi 25, promenade dans les cours et le jardin après la messe, pour voir les gardes nationales et
les troupes de ligne. — Jeudi 28, arrivée de M. de La Fayette. — Samedi 19 juillet, fédération départementale à dix heures et demie, serment à cinq heures, retour à sept heures. — Samedi 21 , alerte dans l’après-midi. — Vendredi 27, alerte toute la journée. — Lundi 30, arrivée des Marseillais, scènes des Champs - Élysées *. »
Ainsi les plus graves événements qui devaient laisser dans le cœur de Louis XVI les empreintes les plus vives, les plus profondes , sont à peine indiqués dans ce garde-notes. Tandis que les esprits faibles raisonnent ou que la bourgeoisie fait des pétitions, les Dantonistcs organisent la journée du 10 août, qui n’est au fond qu’une attaque facile contre un pouvoir abattu déjà. Ce n’est pas celte journée qui a tué la royauté, mais la séance du 17 juillet 1789 à l’hôtel de ville ; l’attaque du château par les fédérés n’est que la mise à exécution des pensées du Jeu de paume. Ici viennent encore les bulletins de victoire comme pour la Bastille; les partis ont soin de se glorifier ; je leur laisse raconter le roulement des tambours , des canons et des fusillades.
A juger d’un peu haut, cette journée ne fut qu’une conjuration menée à fin par ceux qui spéculaient sur la faiblesse de Louis XVI. Depuis long-