‹ Louis XVI [Texte imprimé]Chapitre 9 sur 18 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Les intérêts de l'Europe après la paix de 1783. — Rapprochement de l’Autriche et de la Russie pour le partage de l'empire d’Orient. — Traité militaire. — Offres à la France. — Mémoire sur l'Égypte. — M. de Ségur ambassadeur à Pétersbourg. — M. de Choiseul-Gouffier à Constantinople. — Influence du parti philosophique. — Traité de commerce entre la France et l’Angleterre. — Rapprochement. — L'Angleterre et la Porte-Ottomane. — La Prusse. — La Hollande. — Question du stathoudérat. — Affaiblissement de la France en Europe par les difficultés intérieures et financières. — Les notables.— Le parlement. — L’opposition politique et les économistes.

La signature de la paix conclue entre là France et l’Angleterre avait déblayé l’horizon de l’Europe d’une des grosses affaires de ce temps. Mais précisément les loisirs que cette guerre avait laissés aux grands cabinets médiateurs leurs avaient permis d’examiner une des questions les plus attrayantes pour l’Autriche et la Russie, celle d’un partage à deux de l’empire d’Orient et du territoire de la république de Venise : ce qui leur donnait la domination de la mer Noire et de l’Adriatique. Catherine et Joseph II , avec une sagacité instinctive , avaient trèsbien jugé toute la force d’opinion que leur assurait

l’appui des encyclopédistes proclamant le triomphe de la nationalité grecque : les caresses prodiguées à Voltaire, à d’Alembert, et jusqu’à Condorcet, avaient pour but d’entraîner l’irrécusable puissance de la popularité en faveur de leurs idées conquérantes. Quand ils crurent cette opinion bien préparée, les cabinets de Saint-Pétersbourg et de Vienne ne dissimulèrent pas leur dessein d’expulser les barbares , comme le disaient les beaux esprits académiques : les Turcs n’étaient que campés en Europe ! Il faut toujours son prétexte à un traité politique et militaire : si la Russie faisait valoir l’orthodoxie de la foi, la protection antique sur l’Église grecque, la liberté et l’indépendance des populations tartares de la Crimée, l’Autriche rappelait le souvenir des récents dangers de la Hongrie, l’Esclavonie et la Transylvanie, si douloureusement exposées aux excursions des Ottomans; donc, pour compléter son système militaire et territorial, il lui fallait la Valachie, la Bosnie, la possession incontestée et définitive de Belgrade. La Russie consentait à cet agrandissement qui par la Dalmatie et l’Albanie compléterait la sécurie territoriale de l’Autriche et le progrès de son commerce.

En conséquence, le prince de Kautnitz avait rédigé un mémoire’ fort étendu sur l’importance d’un rapprochement entre les deux cours de Vienne et de

Pétersbourg pour l’éventualité très-prévue d’un partage de l’empire d’Orient : le seul obstacle pressenti, c’était l’attitude que garderait la Prusse , car elle n’avait pas de lots comme dans le partage de la Pologne : il fallait lui chercher une compensation et l’on songeait aux villes anséatiques et à Dantzick : Catherine II se faisait fort d’ailleurs de contenir le vieux Frédéric II , par une armée russe jetée dans la Pologne; quant à la France, l’impératrice, je le répète, avait pour elle l’opinion encyclopédique. Le cabinet de Versailles n’était plus maître de ses mouvements; les philosophes s’étaient prononcés contre la barbarie des Turcs et pour le réveil de la nationalité hellénique : les embarras financiers s’étaient accrus après la guerre d’Amérique ; on savait les oppositions que trouvait déjà M. de Vergennes dans le développement de sa politique sage et forte.

Cette influence de la mauvaise école de philosophie et d’encyclopédie était si grande, que les esprits les plus sérieux ne pouvaient pas tout à fait s’en affranchir, et vraiment l’ambassadeur, M. de Saint- Priest, à Constantinople, s’était prononcé pour la Russie d’une façon trop nette ; sous son influence avait été conclue la convention d’Âïnaly-Cavac ( 21 mars 1779), interprétative du traité de Kainardji qui préparait la souveraineté absolue de la Crimée? A cette occasion, M. de Saint-Priesl avait reçu le cor-

don de Saint-André, le premier des ordres souverains de la Russie, et M. de Vergennes se montra fort mécontent de la direction donnée aux affaires de la

Turquie par M. de Saint-Priest. Catherine II fit naître avec habileté tous les incidents qui pouvaient assurer sa domination absolue sur les Tartares de la Crimée, et, dans toutes ces circonstances, M. de Saint- Priest ne défendit pas assez fortement les intérêts de la Porte Ottomane ; M. de Vergennes l’accusa même de s’être placé à un point de vue trop russe, dans la manière de voir et de résoudre la question d’Orient. L’opinion de M. de Saint-Priest était celle d’un partage à ses yeux inévitable; il existe même, écrit de sa main, un mémoire sérieusement rédigé sur la nature du lot de compensation : conviendrait-il ce lot à la France, et M. de Saint-Priest indique l’Égypte; cette belle terre que saint Louis avait conquise pendant les croisades, pouvait devenir le lot de la France, au cas où s’accompliraient les desseins de Catherine II. M. de Saint-Priest s’avançait trop dans cette question; il fut rappelé, exilé même un moment, malgré la protection de la reine.

Mais telle est la force des opinions même puériles et mauvaises, qu’on donna pour successeur à M. de Saint-Priest, à Constantinople, le comte de Choiseul- Gouffier, le cousin, le commensal du duc de Choiseul, érudit dans les monuments de la Grèce antique,

le protecteur de l’abbé Barthélemy : tout empreint des études du voyage d’Anacharsis, le comte de Choiseul - Goufficr, partit entouré de savants, de poètes virgiliens , pleins de l’idée qu’il fallait faire revivre la Grèce antique; il n’avait pas même oublié l’abbé Delille qu’il attacha avec un titre à son ambassade de Constantinople. Ainsi Homère et Virgile devenaient presque les secrétaires d’ambassade de celui qui était chargé de défendre les intérêts de la Turquie, si liés traditionnellement à ceux de la France : Louis XVI, roi si profondément national, avait pourtant rédigé les instructions de M. de Choiseul-Gouffier dans un sens très-favorable à ces traditions et à ces intérêts de la Turquie. Le roi n’aimait paâ les utopistes : défendre les intérêts français dans les échelles, protéger l’autorité de la Porte Ottomane, développer la force chrétienne de la civilisation, sans affaiblir l’autorilô du sultan : tels étaient les points essentiels de la mission de M. Choiseul- Gouffier. Mais on ne secoue jamais ni son temps, ni son caractère : M. de Choiseul appartenait à l’érudition helléniste; lié aux académies, aux savants enthousiastes de la Grèce, il n’avait qu’un rêve : son émancipation; et comment pouvait-elle avoir lieu, si ce n’est aux dépens cle la Turquie? Ainsi, comme malgré lui, le cabinet de Louis XVI était entraîné vers des intérêts que le roi repoussait : l’opinion

d’un temps ne laisse pas le pouvoir libre de luimême et c’est sa fatalité.

Ce fut encore un mauvais choix, imposé néanmoins par le courant des esprits, que celui du jeune comte de Ségur, pour l’ambassade de Russie. Le comte Louis-Philippe Ségur, colonel en second du régiment de Soissonnais, venait de faire la guerre d’Amérique ; enivré de ces idées , alors à la mode , de liberté et même un peu de république , ami de M. de La Fayette, il avait bien reçu du roi Louis XVI les instructions sages , modérées , réfléchies , nationales qu’il donnait à tous les ambassadeurs, les mêmes qu’il avait dictées à M. de Choiseul-Gouffier, sur les meilleurs moyens de conserver la puissance de la Turquie; mais M. de Ségur, avec tout son esprit, ses façons de gentilhomme, ne pouvait se séparer de l’influence immense de ses amis. Quoi! l’officier distingué qui venait à côté de son parent, M. de La Fayette, de combattre pour l’émancipation d’un peuple, pouvait-il s’opposer à la liberté de la Grèce , et par conséquent à la politique russe ? Catherine II le saisit par la double vanité de la galanterie et de la littérature ; elle caressait avec line délicatesse infinie les penchants littéraires de M. de Ségur, son goût pur et fin; elle allait jusqu’à faire jouer ses pièces dans les palais d’hiver; puis elle dutait à merveille contre les instructions du

roi de France, en invoquant les idées et les amitiés encyclopédistes : quel philosophe pouvait défendre les Turcs, les descendants des Scythes, les barbares défenseurs du despotisme !

Le danger auquel était exposé l’intérêt de l'empire d’Orient par le rapprochement de la Russie et de l’Autriche , ne contribua pas médiocrement à la bonne harmonie de la France et de l’Angleterre. Le traité récemment signé avait stipulé comme complément indispensable, une convention additionnelle et réglementaire sur les rapports commerciaux des deux peuples. L’harmonie n’est jamais complète entre les nations lorsqu’elle ne repose pas sur des intérêts positifs ; et les négociateurs du dernier traité l'avaient si bien compris, qu’ils s’étaient immédiatement occupés d’une multitude de questions industrielles fort délicates, car il s’agissait de la grandeur et de la prospérité des manufactures. Les plénipotentiaires, principaux rédacteurs du traité politique de 1783,- M. Gérard de Rayneval, et sir. Williams Eden étaient tous deux essentiellement capables de diseuter des questions qui avaient préoccupé toute leur vie. Les négociateurs établissaient ensuite les tarifs réciproques sur une diminution graduelle des articles vins, modes, huiles, toiles, mousselines, tissus, dentelles, tabletterie. Il se fit quelque soulèvement dans les esprits à la suite de ce traité de commerce, qui re-

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posait néanmoins sur les théories des écoles : l’application des idées économistes était une destruction active, profonde du système de Colbert, qui favorisait si efficacement les produits industriels.

En Angleterre cette intimité subite avec la France fut implacablement jugée. Le ministère de M. Pilt venait de se former sous une majorité incertaine; dans cette situation M. Fox, pour la première fois, s’éleva vigoureusement contre la politique de la France : « Sans nier que la conduite actuelle du cabinet de Versailles ne soit sincère, la France voit en ee moment sur son trône un monarque célèbre par son amour pour la justice, par le désir qu’il montre de rendre son peuple heureux et de porter son règne au plus haut degré de gloire; mais n’oublions pas que sous Louis XIV la France dévoila ouvertement ses vues ambitieuses, des démarches violentes en précédèrent le succès : aujourd’hui la France cherche par des traités ce que la force des armes ne peut lui procurer. » En répondant à son adversaire, M. Pitt se félicitait de cette nouvelle attitude pacifique que prenait la France : « Le traité, en multipliant les liaisons amicales et en procurant des profits réciproques, diminnera les occasions de troubles entre les deux états. » Le plus terrible adversaire du traité fut M. Burke, l’ami de Fox, de Shéridan. La France nous ouvre ses bras, s’écrie-t-il, mais c’est pour se

saisir de noire commerce : à Cherbourg aussi la France nous ouvre les bras ; mais c’est pour y placer sa marine en présence de nos ports, c’est pour s’y établir malgré la nature, c’est pour lutter contre l’Océan, et le disputer avec la Providence , qui avait assigné des limites à son empire : les Pyramides d’Égypte s’anéantissent en les'comparant à des travaux aussi importants. » M. Pitt obtint une forte majorité ; tous ces petits débats cédèrent devant la nécessité d’un rapprochement sincère et loyal entre la France et l’Angleterre qui protesta contre la prépondérance de la Russie et de l’Autriche en Orient.

Mais le roi Louis XVI ne se le dissimulait pas : le grand embarras, pour suivre les négociations diplomatiques sur un large pied, venait des finances. Les deux contrôleurs généraux qui succédèrent àM. Necker, MM. Joly de Fleury et d’Ormesson, étaient des hommes plutôt- d’administration que des financiers et tout à fait étrangers à ces crises publiques qui appellent des expédients journaliers et des moyens extraordinaires. Enfin sur les conseils de M. de Breteuil, le roi choisit le comte Charles - Alexandre de Calonne ; il y avait chez M. de Calonne 1 d’immenses ressources, un cœur hardi , un génie pénétrant; procureur général, maître des requêtes,

1. Voy. sur les financiers du xvm* siècle mon livre sur les fer miers généraux. -

intendant à la fois à Metz et à Lille, partout il avait laissé de belles traces de son administration ; élégant de formes, spirituel de manières, il passait dans le monde économiste pour un esprit superficiel. Au lieu de s’effrayer de la pénurie du trésor (M. de Calonne à peine y trouva vingt mille écüs), lé contrôleur donna partout la vie et la confiance par une grande témérité de mesures et une certaine audace d’opérations ; il ne voulut pas qu’aucune dépense fût diminuée, annonçant même que les prêteurs seraient payés par anticipation à la fin du trimestre. Cette administration si féconde s’étendit de Paris à la province ; sorti des intendances* M. de Culonne savait le parti qu’on pouvait eh tirer, et sous son impulsion les Monthyon, les Sénac de Meilhan, donnèrent â toutes les cités delà France un aspect nouveau.

Dans cette position dessinée , le' système de M. de Calonne devait trouver en tête de ses adversaires M, Necker, se déclarant le seul homme nécessaire de la situation. L’opposition devint alors de bon goût ; il fut de mode de propager l’idée que les prodigalités extrêmes du roi pourla famille Polignac, pour les Vaudreuil , étaient la cause des ruines de l’État; le premier nom de madame Déficit , donné à la reine, lui vint de Monsieur , comte de Provence. Cette princesse, naguère aimée, si entourée de tendresse admirative , fut accusée de folles dépenses ,

et ces bruits de prodigalité furent moins encore l’œuvre du peuple que des coteries jalouses qui divisaient la coür. Sans doute, Monsieur ne savait pas le mal qu’il faisait en accoutumant les masses à ces accusations ; mais , en réalité , il fut le premier auteur de toutes ces épithètes déplorables jetées sur la noble reine ; quand on eut brisé les autels de la royauté dans le cœur de la multitude, rien ne fut plus aisé que de la conduire à une révolution par l’émeute et la révolte sur la place publique. Au demeurant M. de Calonne remuait l’argent à pelletées, et le trésor demeurait abondamment pourvu î on ne voyait partout dans la maison du roi que brillants uniformes, fêtes et pompes éclatantes; M. de Calonne, luttant contre le parti Necker, voulait que les- manufactures alimentées par le luxe pussent rivaliser avec celles de la Grande- Bretagne ; qui .niera cette fécondité intelligente qui ne croyait pas que d’étroites économies pourraient sauver un État tout de splendeur comme la France ? Devait-il penser que la noblesse, le clergé et les notables verraient jamais d’une manière mesquine les besoins et les grandeurs de cette monarchie qui avait brillé au milieu de toutes les couronnes? L’économie parcimonieuse avance la ruine des États, parce qu’on n’économise pas assez pour payer une. immense dette, et qu’on paralyse souvent le

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crédit et les ressources par les idées mesquines; l’argent qui repose ne produit rien ; la circulation du numéraire est comme le nert actif et puissant qui fait agir toutes les fibres du corps social ; quand le sang s’arrête, c’est la mort ; quand il s’agite trop, c’est la fièvre ; quand il circule pleinement, c’est la vie large et bonne, et c’est cet état de vigueur que M. de Calonne voulait rendre à la patrie commune.

Quel ministre n’attaquai t-on pas alors ! la haute capacité de ce temps, M. de Vergennes, était l’objet des invectives les plus dures. Il s’était formé une école critique contre toutes les opérations du ministre et qui le poussait malgré lui dans une voie d’innovation. Le comte de Griinoard s’était fait l’adversaire constant de M. de Vergennes : à cette époque , il fut remis au roi un mémoire fort curieux sur toute la politique du ministre, et particulièrement sur le traité de t783 conclu entre la France et l’Angleterre. M. de Grimoard, lié avec tout le parti philosophique’, disait dans ce mémoire, « que la France pouvait traiter sous les plus heureux auspices à Londres, et cependant on démontrera : 1° que la négociation n’a été ni commencée ni terminée avec la sagacité et la dignité convenables ; 2° que nous ne nous sommes pas prévalus , comme nous le pouvions et le devions, de la situation prospère de nos armes, afin d’obtenir les avantages que nous étions

en mesure d’exiger pour nous-mêmes ; 3® qu’on n’a pas défendu avec noblesse et fermeté contre l’Angleterre les intérêts de nos alliés. » Ces reproches, adressés aux signataires du traité de 1783, spécialement à M. de Rayneval , devaient profondément affecter M. de Vergennes, en affaiblissant son crédit sur l’opinion publique : était-il vrai qu’il n’avait pas retiré de la situation réciproque de lu Fi ance et de l’Angleterre tous les avantages possibles ? et ce rapprochement subit ne se rattachait-il pas à la nécessité d’une lutte prochaine contre la Russie? M. Pitt témoignait d’une amitié loyale et sincère ; les traités de commerce avaient suivi les traités politiques; à Versailles, M. Pitt avait envoyé lord Dorset, un des hommes les plus aimables , les plus séduisants de l’aristocratie des trois royaumes. Fort intime avec les Polignac, les Vaudreuil, admis dans les petits appartements de la reine, il y donna la vogue pour les chevaux de race, les équipages élégants, les paris, les courses et la vie confortable. Versailles fut inondé de familles anglaises, de jeunes miss au costume simple, au chapeau de paille orné de rubans, au mince déshabillé. Avec lord Dorset on fit courir les chevaux et combattre des coqs. M. Pitt applaudit à cette tendance de la société française, non point par la petite vanité devoir une nation étrangère glorifier les institutions de sa patrie, mais parce que,

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politique éminent, M. Pitt sayait bien que deux peuples s’identifient d’autant plus qu’il y a conformité de mœurs et de lois, et qu’on avait besoin alors de se rapprocher contre la Russie, Dès ce moment la pensée de M» Pitt se consacra tout entière à faire prédominer en France l’idée d’une nouvelle constitution en harmonie avec les institutions anglaises.

Dans ce démembrement pressenti de l’empire turc, que ferait la Prusse? Le. prince qui avait le mieux exprimé la tendance et l’esprit du xvm* siècle , Frédérie II, roi de Prusse , cessait d’exister , survivant à peine quelques années 4 Voltaire, à Rousseau, à Diderot, à Helvétius, àLametlrie, ces chefs de l’école philosophique, Ce roi vieillard conserva jusqu’à la fin cet esprit d’égoïsme politique qui avait élevé la Prusse au plus haut degré de splendeur. Frédéric II, tout à fait séparé de la politique Çhoiseul, avait salué l’avéneinent de Louis XVI avec l’espoir d’une alliance nouvelle ; mais la position prise par Marie- Thérèse et Joseph II à la cour de Versailles, l’influence de Marie-Antoinette , avaient naturellement empêché les désirs de la Prusse , et dès ce moment quelques froideurs éclatèrent entre les cabinets de Versailles et de Berlin, tandis que Catherine II, dans tout l’éclat de la renommée sur le monde, avait en une entrevue avec Joseph II à Kerson ; la guerre 'contre les Turcs était menaçante , et dans

cette situation la Russie et l’Autriche avaient besoin (le ménager la France en lui offrant comme une compensation les Pays-Bas et peut-être la possession de la .Morée,'de Chypre, de Corfou, ou de l’Égypte.

La France demeurait-elle étrangère à ces mouvements de la diplomatie? Le roi Louis XVI n’était plus absolument maître de sa politique; Tardent amour des gentilshommes pour les nouveautés , cet esprit aventureux qui les distinguait tous, portait les Damas, les Richelieu, les Langeron, à offrir leur épée à Catherine II, comme si une nouvelle croisade était prêchée contre les Musulmans. Dans les choses d’entrain on va si vile en France ; il eût été difficile en ce moment.de s’opposer à une prise d’armes au nom de la Grèce classique, exaltée par Voltaire! Le bras des gentilshommes ne pouvait demeurer oisif; si les uns étaient partis fiers et joyeux pour les États- Unis avec des idées de liberté, les autres allaient servir en Russie pour faire triompher la nation d’Eschyle et d’Euripide. Les plus grands ennemis des idées sérieuses de gouvernement, pe sont les poètes, les gens de lettres, les académies, les sociétés savantes : quand un pouvoir n’a pas la force et la volonté de les contenir , de les diriger , toutes les négociations importantes échouent devant l’opinion factice de quelques dissertaleurs d’Université. Les dernières années de bonheur pour Louis XVI , de prospérité

publique pour la monarchie, se rattachent essentiellement au ministère de M. de Galonné. Le. roi venait d’acheter Rambouillet à M. de Penthièvre, Saint-Cloud au duc d'Orléans, car la reine aimait cette situation délicieuse, sur les hauteurs boisées de la Seine; et, pour complaire encore à Marie- Antoinette, il embellit Fontainebleau, l'œuvre de François I", beau manoir dans la forêt druidique, où Philippe Auguste enfant s’était égaré sous les arbres séculaires ; tout fut restauré; les galeries du Rosso , l’escalier du Primatice , les statues , les ornements et les ciselures de Renvenulo Cellini.

A cette époque , il y eut encore une cour selon l’antique usage ; chaque soir Louis XVI choisissait non-seulement les gentilshommes destinés à monter dans ses carrosses, mais encore ceux qui devaient faire sa partie. Le temps a religieusement conservé encore de petites cartes écrites de sa main, où il désigne les seigneurs pour son jeu ; les plus souvent nommés sont les ducs d’Àyen , de Lorges , de Liancourt, le bailli de Crussol. Les distractions favorites du roi étaient le trictrac, le billard, où le duc de Laval excellait ; le rcversis, admirablement joué par le bailli de Crussol ; l’ombre, le vieux jeu des mousquetaires sous Louis XIII ; la marquise de Gramont et la duchesse de Charost y étaient si heureuses!

le piquet, où le roi aimait à disputer le prix à la princesse de Chimay , à la marquise de Tourzel ; lé whist , qu’il faisait le plus fréquemment avec le marquis de Belzunce? le duc de Coigny, le marquis d’Avaray et le prince de Lambesc. Ainsi se passaient les soirées, quand il n’y avait pas jeu plus brillant chez la reine, sous la direction du banquier de la cour, M. de Chalabre. Ce repos, ce bonheur, c’était M. de Calonne qui l’avait fait; plein de confiance en lui-môme et dans les ressources du pays , le contrôleur en inspirait partout autour de lui, n’abandonnant jamais la fortune de la France. Plus que personne, il savait qu’il était important de mettre en balance les recettes et les dépenses, et que pour cela il fallait recourir à l’emprunt. La pensée d’une réunion de notables avait considérablement séduit le roi Louis XVI et les membres sérieux du conseil ; les notables n’avaient aucune voix délibérative et obligatoire, ni aucun pouvoir pour empêcher les actes de la royauté. Seulement le roi les consultait, s’entendait avec eux pour sortir d’une crise , et préserver le royaume d’une situation périlleuse, ainsi que cela s’était vu sous Henri IV à Rouen, et sous Louis XIII à Paris. Les notables avaient souvent prêté appui loyal à la couronne de France. Dans le plan soumis au roi , et destiné à être présenté aux notables, M. de Calonne posait d’abord la nécessité

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impérative de diverses réformes dans toutes les branches de la gestion publique , réformes à la fois pécuniaires et administratives. Le point essentiel dans cette question des notables, c’était le choix des délégués et l’indication précise des éléments qui les composeraient.

Une assemblée n’est qu’une masse conduite par quelques intelligences, quelques brouillons, et souvent quelques nullités trompeuses ou bavardes. Dans un mémoire que M. de Calonne présenta au roi, sur la portée et les conséquences d’uue assena blée des notables, il dit ; « Les notables du royaume n’ont pas été convoqués depuis un siècle et demi ; ce n’est pas pour en obtenir des secours ni en argent , ni en impôts , que le roi vient de les mander pour le 29 de ce mois; c’est au contraire un père bienfaisant qui yeut consulter la nation sur un plan vaste et sage qui doit faire le bonheur général 1 . » Aux notables, le clergé, toujours en tète, était représenté par sept archevêques et sept évêques, les plus beaux noms de France dans l’épiscopat : les Juigné, les Talleyrand- Périgord, les Dillon, les Brienne, les Luzerne, les Colbert, les Fontanges. A côté du clergé se plaçait la fleur de la noblesse,

six ducs et pairs de France, d’abord : Luxembourg ,

1. Sur le système de M. de Calonne, voy. encore moi» livre sur les fermiers généraux.

Charost, d’Harcourt, Nivernois, La Rochefoucauld , et Clermont-Tonnerre ; six ducs héréditaires non pairs ou à brevets ; huit maréchaux de France, six marquis, neuf comtes, un baron, tous pris parmi la noblesse la plus avancée dans les opinions de réforme et même de démocratie, sans en excepter le marquis de La Fayette, le duc de Chabot, le comte d’Estaing , le marquis du Châtelet , les Mirepoix, les Beauvau, dévoués aux idées nouvelles. Que pouvait-on espérer de tels choix dans les idées de conservation ? Y aurait-il possibilité d’arriver à un système de conciliation et de force, tel que la royauté pouvait le souhaiter dans la crise? Cette noblesse, pleine d’innovations philosophiques, pénétrée de certaines doctrines républicaines ou anglaises, n’allait -elle pas faire de l’opposition au même degré que les états généraux, sans donner le même appui, de manière à embarrasser les opérations Financières? A la noblesse et au clergé notables, on ajoutait quelques-uns des membres du conseil d’État, partie sérieuse et la plus avancée de la monarchie. Personne n’était plus capable d’application que les intendants MM. de Sauvigny , Fourqueux, Lenoir, Vidaud de La Tour, Villedeuil, Berthier, et Nevillc ; le premier président, le procureur général du parlement de Paris et des douze autres parlements du royaume, et des conseils sou-

verains de l’Alsace et du Roussillon ; M. de Nicolaï , premier président de la cour des comptes; M. deBarantin, de la cour des aides; ce qui formait en tout trente-six magistrats. Enfin, la province envoyait en outre deux sortes de députés; les uns élus par les antiques pays d’État, Languedoc, Bretagne, Bourgogne, et Artois ; les autres appelés de plein droit : le maire et le capiloul des vingt-cinq grandes villes du royaume, depuis Paris, Lyon, jusqu’à Valenciennes et Clermont. Ces notables ainsi choisis (clergé, noblesse et bourgeoisie) s’élevaient à cent trente-quatre personnes, toutes convoquées, comme cela s’était fait dans l’assemblée de 1626, laquelle servit en tous points de modèle et d’exemple.

Parmi ces notables il s’éleva un esprit général de réforme, M. de Calonne put s’en apercevoir dès le début des affaires. Ce qu’il ne pouvait croire, c’est que le feu prendrait si vivement aux imaginations ; le contrôleur annonça dans un discours habile que les vues qu’il avait à présenter à l’assemblée étaient devenues si personnelles au roi que Sa Majesté avait pris la peine de faire elle-même un travail très-considérable sur l’état des finances de son royaume : ■ M. Necker avait laissé le'trésor avec un déficit de 77 millions au delà de la recette : pour soutenir la guerre de 1781 à 1783, 420 millions avaient été nécessaires, ce qui, ajouté aux 77 millions , portait le

déficit à près de 122 millions annuels. Pour le combler M. de Calorine proposait un emprunt progressif et décroissant à la fois , lequel combiné avec les économies ne serait plus nécessaire en 1797, époque à laquelle les recettes se mettraient de niveau avec les dépenses. » Cet exposé si exactement clair aurait reçu l’assentiment de toute assemblée sérieuse, si les passions politiques déjà n’avaient violemment agité les âmes : combler un déficit causé par une guerre glorieuse au moyen d’une égale répartition d’impôts, et d’une économie progressive sur les divers services ; n’était-ce pas la plus simple, la meilleure combinaison du crédit ! Un État ne supporte pas une situation de guerre pendant six ans, sans des subsides extraordinaires et des emprunts. Les notables, organisés en bureaux pour examiner avec plus d’ordre les affaires soumises aux débats, furent bientôt dominés par les agitations de quelques intrigants ou factieux à la parole vulgaire mais retentissante. Parmi tous les discours, on citait une dénonciation faite par le marquis de La Fayette avec une certaine hardiesse de propos ; comblé des faveurs du roi et de la reine comme les Lameth ses amis, maréchal de camp par un passe-droit arbitraire , appelé dans les carrosses du roi au voyage de Cherbourg, le marquis de La Fayette visait néanmoins à la popularité des mécontents. « On croit, s’écria-t-il, que le gouvernement

vient de donner plusieurs millions en laveur des agioteurs. J’ai proposé et je propose au bureau que Sa Majesté soit suppliée d’ordonner un examen sérieux par personnes non suspectes de tous les bons du roi pour ses domaines, ainsi que des titres de dons, ventes, échanges ou achats qui sont ou devraient être à la chambre des comptes , de manière que Sa Majesté puisse connaître la valeur des dons qu’elle a faits; les millions qu’on dissipe seront levés par l’impôt, et l’impôt ne peut être justifié que parle besoin de l’État ; tant de millions abandonnés h la déprédation et à la cupidité sont le fruit des sueurs, des larmes et peut-être du sang des peuples. » Paroles à la fois vulgaires et menteuses , car M. de La Fayette n’ignorait pas que le déficit venait de sa chère campagne d’Amérique, Mais dans les assemblées les banalités produisent toujours un grand effet, et l’on ne parlait alors que de M. de La Fayette et du mémoire de M. Necker contre le système Calonnc.

L’opinion de M. de La Fayette était à peu près générale dans l’assemblée des notables ; M. Necker soutenait que sur le milliard et 46 millions d’emprunts, 700 millions avaient été absorbés sous le ministère de M. de Calonnc, assertion complètement fausse et que les états des fînanoes démentent officiellement : la première période de la guerre d’Amérique s’était accomplie presque tout entière

sous M. Necker. A ce temps agité ce n’était pas le vrai et le droit qui devaient triompher , mais ce qui servait le mieux les passions de la rue, et M. Necker les avait pour lui. Faut-il le dire encore? L’opposition venait toujours de la noblesse de France. Le plus grand nombre de ces nobles si brillants de la cour appartenaient au parti incrédule, au système politique des Anglais, ou à l’école américaine : les uns voulaient une constitution parlementaire , les autres les états généraux; quelques uns la république sans oser le dire et surtout sans s’en rendre précisément compte. Ainsi les classes les plus monarchiques, les défenseurs naturels de la couronne, se trouvaient en opposition avec le roi, sans en excepter le clergé! Comment, dans ces circonstances étranges et critiques, conserver au dehors une force , une puissance diplomatique , à ce point d’agir sur les intérêts de l’Europe ! *

Durant les vives inquiétudes que l’assemblée des notables avait jetées dans le conseil , le roi faisait une perte considérable par la mort de M. de Vergermes, l’homme d’État sérieux et éminemment distingué. Malade depuis quelques mois , M. de Vergennes quittait la vie, fatigué de cette lutte de la royauté contre un effrayant bavardage d’opinions. En général, les hommes d’une haute portée d’esprit, accoutumés à certaines idées de grandeur et de force

pour une monarchie, ne sont plus aptes à comprendre et à diriger les gouvernements qui se rapetissent à n’ètre qu’un pouvoir ballotté par la tribune ou par des phrases d’avocats. Obligé de chercher un successeur à M. de Vergennes, le choix du roi tomba sur le comte Armand-Marx de Montmorin Sainl-Hérem, un peu plus âgé que le prince, et son menin quand il était dauphin de France ; issu de la branche cadette des Saint-Hérem d’Auvergne, homme de cabinet, initié aux affaires étrangères, sans y jouer un rôle aussi actif que M. de Vergennes , M. de Montmorin avait été ambassadeur en Espagne et gouverneur de Bretagne. L’homme le plus fort dans le cabinet, le baron de Breteuil, gardait le département de Paris, comprenant alors la maison du roi et le ministère de l’intérieur. Le conseil, au reste, n’était point d’accord : les hommes s’y entrechoquaient, et le renvoi deM. deCalonne allait nécessairement amener des divisions sur le choix si important d’un contrôleur général. M. de Castries aurait appelé M. Necker avec enthousiasme , M. de Ségur l’aurait appuyé ; le baron de Breteuil seul ne voulait pas se séparer de M. de Calonne , que le roi soutenait encore. Les attaques portèrent dès lors sûr le contrôleur général avec d’autant plus d’énergie, qu’à travers le ministre on voyait la reine, et ses plus tendres amies, mesdames de Polignac , de Mailly, de

Vaudreuil , cachées à peine sous un voile transparent dans les calomnies des pamphlets.

11 n’était pas difficile de grandir l’agitation dans cet état irrité de l’opinion publique. A Versailles , c’étaient les notables , les oppositions des seigneurs, ou du clergé , leurs plaintes vives et répétées ; à Paris, le bruit du peuple , bien plus menaçant encore; car, avec ses distractions faciles, Paris était devenu le séjour de tous les mauvais sujets qui avaient besoin de se faire un avenir et de se créer des ressources, et de petits écrivains avides d’un nom se jetant à corps perdu dans la presse et les pamphlets : jeunes têtes volcanisées , qui agissaient par la parole sur les masses des faubourgs et des halles , si disposées à la sédition. Dans les ateliers , l’ouvrier était facilement ému ; quelque argent distribué pouvait mettre ces masses en action et les agiter tumultueusement ; les meneurs se révéleraient tout seuls par instinct. Les chefs et les tribuns ne manquent jamais au peuple.

Au moins , le pouvoir royal avait-il en lui-même et dans le développement de vastes forces militaires un moyen de résister aux émeutes ? Pas davantage. Les gardes françaises , troupes incertaines sur le champ de bataille , étaient démoralisées par le séjour de Paris , souteneurs de maisons de joie , sans discipline , et plqs encore peuple que soldats du roi

sous Je vieux maréchal de Biron, Les soldats du guet avaient moins de puissance encore sur la population de Paris : troupes de police , en contact incessant avec les halles séditieuses et turbulentes, les filous et coupe-jarrets, elles étaient odieuses pour pne fraction du peuple , et méprisables pour l’autre. Les autres troupes étaient commandées par des officiers , la plupart gâtés par la guerre d’Amérique, Un pays peut se sauver quand il ne doit lutter que contre la révolte matérielle , et celle-là on la réprime , parce qu’on a pour soi la force des esprits et la morale des États ; mais lorsque la corruption est au cœur et dans l’intelligence des classes supérieures ; lorsque celles-là , subissant la tendance malfaisante , veulent dissoudre le lien social même qui les protège, alors tout est perdu; et malheureusement ou en était arrivé là! Cette situation se révélait par les .journaux, les théâtres et les livres, tous empreints d’un esprit désordonné ; la censure , force répressive dans certaines limites, ne pouvait empêcher ce débordement des imaginations et des cœurs, Des pamphlets, imprimés à Bruxelles, Am-

sterdam ou Londres, devenus célèbres, étaient avidement lus par le public, et combien d’œuvres médiocres obtinrent ainsi un retentissement d’opinions ! Chaque époque a son succès de scandale , qui révèle et favorise la grande démoralisation d’un

temps : le plus pitoyable des livres, une chanson médiocre , une histoire pleine de platitudes , s’erm parent de la curiosité et des applaudissements.

Le conseil du roi, et M. de Calonne surtout, quoique fortement attaqué, espérait par le développement d’un bon système, répondre aux exigences des bureaux. Les deux édits essentiels de M. de Calonne établissaient l’impôt territorial commun, sans distinction d’ordre ni de naissance (ce qui existe dans le temps moderne), puis le timbre qui soumettait tous les écrits judiciaires , les journaux , feuilles publiques, à l’estampille aux fleurs de lis, moyennant un droit proportionnel. Avec ces deux impôts on couvrait immédiatement la dette publique et le déficit. Ces édits, quoique bien justes , furent repoussés par les notables. M. de Calonne devait être brisé par le contre-eoup ; ses projets tombaient en ruines et ses espérances n’avaient aucune réalisation possible. Le roi fit le sacrifice de son ministre à l’opi- * nion publique ; M. de Calonne l’avait justement séduit par oet ensemble de salutaires concessions. Il y avait dans M. de Calonne quelque chose de généreux, de hardi, qui savait grandir les choses fécondes d’un règne , et laisser le roi dans sa liberté de protection de. tout ce qui pouvait grandir son règne. Cette époque d’agitation et de crise ministérielle est celle où Loui6 XVI suit les voyages de

LOUIS XVi.— CHAPITRE VII.

Lapeyrouse , donne ses instructions à M. d’Entrecasteaux, encourage les expériences des aérostats, de la vapeur, de l’électricité, et inet à sa boutonnière la fleur de pomme de terre dont il entrevoit les bienfaits pour la nourriture du peuple. Et cependant les notables troublaient encore la paix publique !

Durant la tenue de l’assemblée, l’archevêque de Toulouse , du nom de Loménie de Brienne , s’était fait remarquer par son opposition à M. de Calonne ; prélat philosophe , revêtu d’une haute dignité ecclésiastique , il n’avait cessé d’être en rapport avec Voltaire, d’Alembert, Diderot, les esprits forts du temps. • Avec M. de Brienne , nommé chef des finances, on vit rappeler deux hommes bien plus avancés que lui encore dans le parti philosophique ; M. de Malesherbcs d’abord, ministre une fois déjà, et qui avait si déplorablement grandi le système de réforme et de concession, et le duc de Nivernois, esprit railleur à jeux de mots , et à popularité, admirateur zélé des idées encyclopédiques; puis M. de Villedeuil, de race scientifique et bourgeoise, fils d’un simple mécanicien du nom de Laurent , qui cherchait à se faire remarquer par un Tiesoin extrême d’innovations. Enfin il fallait aborder la question du déficit, préoccupation de tout un peuple de politiques et de financiers. M. de Brienne ne pouvait rien inventer de nouveau; les idées de M. de Calonne, si positives,

se résumaient toujours en impôts et en emprunts, et cela devait être. Les notables ne voulaient accorder ni l’un ni l’autre ; ils furent donc dissous avec une grande solennité ; le roi y vint en personne; il leur jeta quelques paroles graves et bienveillantes. Après avoir songé un instant à l’idée étrange d’une cour

plénière , on revint au vieux système de l’enregistrement parlementaire. Au sein du conseil on comptait deux membres de la famille Lamoignon, si éminente parmi les cours de justice ; M. d’Aligre avait promis appui, et d’ailleurs, cette voie seule restant ouverte, on n’avait plus à choisir. Or , dans le parlement un parti s’était élevé, lequel, pour obtenir une vogue plus populaire et se débarrasser de toute responsabilité , déclarait que les états généraux seuls pouvaient voter de nouveaux impôts et combler l’abîme du déficit. Le parlement de Paris était soutenu par un bon nombre de ducs et pairs, siégeant dans son sein, et parmi lesquels on pouvait citer comme les plus fervents les ducs de Luynes , de La Rochefoucauld , d’Aumont, d’Uzès, de Villars-Brancas , de Praslin, de Fitz-James, Piney-Luxembourg et Charost, la fleur de la noblesse de France, les sommités de la grande chevalerie, et avec ce concours des pairs, le parlement se croyait sûr d’obtenir triomphe par la persévérance et la ténacité.

J’éprouve un véritable dégoût à suivre cette his-

toire de la dernière lutte des parlements et de l’assemblée des notables contre le roi de France. C’est pitié de voir dans quelle situation lamentable les philosophes, les rhéteurs, les écrivains ont réduit la grande monarchie de Louis XIV. Le délire est partout ; les plus belles questions de la politique extérieure , les plus nobles intérêts sont oubliés pour des incidents, des disputes, pour des petitesses de formes , capables de faire rougir tout ce qui porte un

cœur français. Est-ce donc là le point de dégradation %

réservé à tous les peuples qui oublient les lois éternelles des gouvernements et le respect de l’autorité ? Il y a là quelque chose d’immoral dans cette lutk?

. des faux esprits contre les pouvoirs réguliers.

On trouve toujours dans une civilisation avancée les nobles choses et les petites; les hommes qui meurent pour le pays en le glorifiant, les hommes qui tuent la nationalité par une triste opposition , par le faux langage , par les détestables principes, et cette dernière partie du règne deLduisXVI en est encore la preuve !

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