‹ Louis XVII (volume 2)Chapitre 120 sur 264 · LIVRE V. — JOURNÉE DU 10 AOUT. S · texte numérisé non relu

LIVRE V. — JOURNÉE DU 10 AOUT. S

brisée et foulée aux pieds, avec ce cri qui sortait des mille poitrines de la populace effrénée : « C'est ainsi que l'on traite les tyrans ! » Reproduisant aussitôt cette exclamation , Manuel lui-même dit à Louis XVI : « Voilà, sire, comment le peuple traite ses rois. — Plaise à Dieu, lui répond le Prince avec calme et dignité, que sa foreur ne s'exerce que sur des objets inanimés! — Qu'ils sont méchants!» dit le Prinde royal entre les genoux de son père et cherchant dans ses yeux une approbation à ses paroles. — * « Non, mon fils, dit le Roi avec sa mansuétude ordinaire , ils ne sont pas méchants, ils s(mt égarés. »

Cette marche humiliante et lugubre dura deux heures. Jamais rot plus honnête homme n'avait été abreuvé de tant d'outrages ; jamais enfants plus innocents n'avaient entendu tant de blasphèmes, et quant à la Reine, femme si noble et si fière, jamais fille perdue n'avait été enlevée de sa tanière avec plus d'arrogance et de cruauté ! Plus d'une fois le cortège fut obligé de s'arrêter ; dans ces courts inten ailes des hommes s'approchèrent du carrosse les yeux étincelants de futeur, et Pétion et Manuel , inquiets, mettaient la tête ti la portière pour haranguer la multitude et la conjurer, au nom de la loi, de laisser cheminer la voiture.

On arriva au Temple à sept heures du soir. Santerre fut la première personne qui se présenta dans la cour où les voitures s'arrêtèrent; ii fit signe d'avancer jusqu'au perron, mais les officiers municipaux contredirent par un signe de tête Tordre donné par Santerre; ils firent descendre la famille royale an milieu de la cour et l'introduisirent dans le palais. Tous se tenaient auprès du Roi le chapeau sur la tête, et ne lui donnant d'autre titre que celui de monsieur. Un homme ù longue barbe affectait de répéter à tous propos cette qualification. La foule qui avait servi de cortège ou qui attendait à la porte d'entrée, n'ayant pu pénétrer dans la cour, bruissait compacte et serrée aux abords du Temple , criant avec fîireur : Vive la nation ! Des lampions, placés sur les parties

ÎW LOUIS XVII.

saillantes des murs d'enceinte et sur les créneaux de la grosse tour, donnaient au Temple l'aspect d'une fête. Le salon du château était éclairé par des bougies sans nombre , et rem])li des membres de la nouvelle Commune, qui , la tète couverte, traitaient le Roi avec une impertinente familiarité, ou lui adressaient cent questions plus ridicules les unes que les autres. Un d'entre eux, couché sur un sofa, lui tint les propos les plus étranges sur le bonlieur de l'égalité. « Quelle est votre profession? lui dit le Roi. — Savetier, »» répondit-il.

n Le pauvre petit Dauphin, écrit madame de Tourzel, tombait de fatigue et demandait instamment à se coucher ; je sollicitai à plusieurs reprises qu'on me laissât ]e conduire dans sa chambre, on répondait toujours qu'elle n'était pas prête. Je le mis sur un canapé, où il s'endormit profondément. Après une longue attente, on Servit un grand souper. Personne n'était tenté d'y toucher. On fit semblant de manger pour la forme , et M'" le Dauphin se rendormit si profondément en mangeant sa soupe, que je fus obligée de le mettre sur mes genoux , où il commença sa nuit. On était encore à table , lorsqu'un municipal vint dire que ^a chambre était prête , le prit sur-le-champ entre ses bras et l'emporta avec une telle rapidité, que madame de Saint-Brice et moi eûmes toutes les peines du monde à le suivre. Nous étions dans une inquiétude mortelle en le voyant traverser des souterrains, et elle ne put qu'augmenter quand nous vîmes conduire le jeune Prince dans une tour et le déposer ensuite dans la chanibre qui lui était destinée. La crainte d'en être séparée et d'irriter les municipaux m'empêcha de leur faire aucune question. Je le couchai sans dire un seul mot, et je m'assis ensuite sur une chaise, livrée aux plus tristes réflexions. Je frémissais de l'idée de le voir séparer du Roi et de la Reine, et j'éprouvai une grande consolation en voyant entrer cette princesse dans la chambre. Elle me serra la main en me disant : « Ne vous l'avais-je pas bien dit? » et, s'approchant du lit de cet aimable enfant qui dormait si bien , les larmes

Page 1