VILLE DE VERSAILLES
Liberté, £(;alîté. Fraternité.
Extrait du Registre des jictes de naissance de la ville de Versailles y pour tannée 1785 (paroisse Notre-Dame).
L'an mil sept cent quatre-vingt-cinq, le 27 mars, très-haut et très-puissant Prince Monseigneur Louis-Charles de France, duc de Normandie, né^âe ce jour; fils de très-haut, très-puissant et trèsexcellent Prince Louis-Auguste, roi de France et de Navarre, et de très-haute, très-puissante et très-excellente princesse Marie-AntoinetteJosèphe-Jeanne, archiduchesse d'Autriche, Reine de France et de Navarre, son épouse, a été baptisé dans la chapelle du Roi par Monseigneur le prince Louis-René-Êdouard, cardinal de la sainte Église romaine, évêque et prince de Strasbourg, landgrave d'Alsace, prince d'État d'Empire, grand aumônier de France, commandeur de l'ordre du Saint-Esprit, en présence de nous soussigné curé; le parrain a été très-haut et très-puissant Prince Louis-Stanislas-Xavier de France, Monsieur, frère du Roi, et la marraine, très-haute, très-puissante et très^xcellente princesse M§rie-Charlotte- Louise de Lorraine, archiduchesse d'Autriche, Reine des Deux- Siciles, sœur de la Reine, représentée par très-haute et très-puissante Princesse Élisabeth-Philippiue-Marie-IIélène de France, sœur du Roi, en présence de Sa Majesté, et ont signé : Louis, Louis-
Stanislas-Xavier, MarieJosépbi ne-Louise, Charles-Philippe, Marie - Thérèse, Elisabeth -Marie -Hélène- Philippine, Marie -Adélaïde , Victoire-Louise, L.-P.-J. d'Orléans, le caidinal de Rohan, et Brocquevielle, curé.
Pour extrait conforme délivré le 26 février 1852.
Le maire, DE Saint-Germain, adjoint.
Nous, président du tribunal de l'* instance, séant à Versailles , certifions véritable la signature de M. de Saint-Germain, adjoint au uiaire de cette ville, apposée ci-contre.
A Versailles, le 26 février 1852.
PONSINET.
Déposition' de Balthazar Sapel,
L'an mil sept cent quatre-vin[][t-onze, le vendredi vingt-quatre juin, sept heures du soir, est comparu par-devant nous commissaires de la section du Roule, assemblés en comité, présent monsieur le commissaire de police,
I^e sieur Bahhazar Sapel, cocher et postillon de M. le ci-devant comte de Fersen, colonel propriétaire du r^iment Royal Suédois, demeurant ledit sieur de Fersen rue du Faubourç-Saint-Honoré, au coin de celle de Matignon, et lui Sapel, me du Fanbourg-Saintflonoré, au coin de la petite rue Verte, maison de M. Delapotère, marchand fruitier.
Lequel nous déc^lare que le ci-devant comte de Fersen, son maître, étant lundi dernier dans sa maison rue du Fau bourg-Sain t-Honoré, a fait appeler par un petit garçon lui déclarant, et lui a dit de tenir prêts à sa voiture les chevaux pour onze heures et demie du soir, qu'une demi-beure après cet ordre donné, c'est4k-dire sur les neuf heures et demie du soir, il a envoyé à lui déclarant deux hommes, l'un vêtu d'une redingote bleue, d'une taille de cinq pieds sept à huit pouces et robuste , l'autre d'une taille de cinq pieds quatre à cinq pouces, qu'ils l'ont trouvé dans l'écurie et lui ont dit de se
dépêcher vite vite, que les chevaux soient prêts à minait précises, que par Tordre de M. de Fersen il a donné une paire d'éperons au plus çrand de ces deux hommes; que sur les cinq à six heures de Taprès* midî il avait par ordre dudît sieur de Fersen, il avait conduit de sa maison en celle de M. milord Grafibrd , rue de Clichy, près la barrière, la dernière maison à droite, une berline à quatre roue, le train peinte en jaune et la caisse puce; que les portières étaient fermées à clef, et qu'il n'en a pas vu le dedans.. Qu'il sait que c'est un sieur Louis, sellier, rue de la Planche, faubourg Saint-Germain, qui a fait cette voiture qu'on disait être fisiitc pour madame Kolf; que le sellier lui a témoigné le désir de savoir où on conduirait cette voiture-là, et qu'il lui a promis de le lui dire; qu'après l'avoir conduite i*ue de Clichy il en a informé ledit sellier. Qu'il n'a pas vu arriver la voiture chez M. de Fersen ; nous dit ledit Sapel qu'il reconnaîtrait bien cette voiture si on la lui présentait. Nous dit encore que ces deux particuliers ne l'ont pas quitté depuis l'instant qu'ils Font abordé sur les neuf heures du soir jusqu'au moment du départ ; que sur les onze heures et demie du soir, toujours accompag^né de ses deux particuliers il a pris quatre chevaux de cari*osse et qu'un de ces deux hommes en chemin en a pris un de selle dans la petite rue Verte chez un Anglais et se sont en allé tous ensemble rue de Clichy chez milord Grafibrd; qu'en arrivant il a sur le champ attelé ses chevaux à la berline qu'il ^vait conduite dans l'après-midi, que ces deux houimes le hâtaient avec le plus grand empressement de se hâter, que même une de ses rennes s'étant cassé, lui voulant retourner chez M. de Fersen pour la changer ces hommes s'i sont opposés; que les chevaux étant attelés lui déclarant est monté en postillon; que le plus grand de ces deux hommes est monté sur le siège, que l'autre a monté le cheval de selle et suivant les ordres qu'il en avait reçu de M. de Fersen il a suivi le cavalier de devant. Qu'ils ont pris les boulevards neufs des barrières jusqu'à celui du foubourg Saint-Martin, où ils se sont arrêtés sur le grand chemin ou ils ont attendu jusqu'à environ djeux heures du matin ; que pendant ce temps étant impatient et ne sachant ce que ce restar signifiait 9 ces deux hommes ne lut parlant aucunement et étant armés et n'ayant ainsi que lui pas mis pied à teiTe, il leur a d&> mandé quels étaient les maîtres qu'il allait conduire, ils lui ont répondu qu'on le lui dirait. Qu'après ce long espace de tems il est arrivé de Paris une voiture à doux chevaux qui couraient à toutes jambes laquelle a serré de très près celle à laquelle lui décla- 'rant servait de postillon, que les deux portières ont été ouvertes et
qu'il est descendu de la voiture arrivante quatre à cinq personnes quMl n'a pu distinguer être hommes ou femmes et qu'elles sont montées dans Tautre voiture dont on a fermé la portière à clef, et qu'il a conduit cette voiture en postillon jusqu'à la première poste. Que le même homme qui monté à cheval l'avait conduit au lieu ou était arrivée l'autre voiture, ayant vu arriver cette voiture, a pris les devans à toutes jambes de cheval en disant qu'il allait en avant, que le même qur pvait mené en cocher est resté sur le siège et a conduit aveoJui déclarant à la première poste, et qu'ils ont poussé les chevaux jusqu'à perdre haleine. Nous déclare qu'au moment ou on est descendu de la voiture "arrivante et qu'on est monté dans celle que lui déclarant conduisait il a vu M. de Fersen son maitre, qu'il ne sait pas de la quelle des deux voitures il est descendu, que le même de Fersen est monté sur le siège a côté du cocher, qu'ils ont conduit la voiture à la poste de Bondi où l'on hâtait les postillons. Que là M. de Fersen est descendu de dessus le siège a monté le cheval de selle qui avait précédé la voiture depuis la maison de milord Grafford , s'est approché de la portière a dit adieu madame Kolfy a donné ordre à lui déclarant de partir sur le champs, sans lui donner le temps de souper ni celui de laisser essoufler les chevaux, de se rendre au Bourget en suivant la route de Valencîennes, de se rendre dans cette dernière ville à petites journée, qu'il lui dit que lorsque lui déclarant serait arrivé à la poste du Boni^et on lui remettrait le cheval de selle, et qu'il a reçu l'ordre expresse de son maître a Bondi de vendre ce cheval de selle et un noir qui était à la voiture , qu'il lui en rende six cents livres et qu'il garde le surplus pour lui, surtout qu'il ne les conduise pas a Valenciennes que s'il avait besoin d'aiigent il s'adresse au régisseur, et qu'il lui en serait donné. Que lui déclarant a observé a son maitre qu'il n'avait pas de passeport, qu'il lui a répondu qu'il n'en avait pas besoin, qu'au surplus s'il était arrêté il n'avait qu'à dire qu'il appartenait au colonel du régiment Royal Suédois et qu'il ne passait pas Valenciennes ou qu'il écrive au régiment. Qu'ensuite le dit sieur de Fersen est parti du côté du Bourget sans qu'il l'ait vu depuis, que pour lui conformément aux ordres de son maître il a continué le chemin de Valenciennes jusqu'à Roye. Qu'arrivé au Bourget les postillons de la poste lui ont remis le cheval de selle que M. de Fersen y avait laissé et qu'ils lui dirent que son maître leur avait dit de remettre ce cheval à un homme qui viendrait le chercher dans environ trois heures. Que lui déclarant étant arrivé a Quivilliers, craignant d'être arrêté il s'est adressé au maire du lieu et lui a
demandé un passeport, que cet officier étant sur le point d'aller à Compiegne a fait laisser les chevaux dans l'auberg^e et a conduit lui déclarant à Compiegne ou il a été dit au maire de Quivilliers qu'il pouvait donner des passeports aux gens connus, que lui étant connu du dit maire de Quivilliers et ne devant pas sortir du royaume, ce maire lui a donné deux passeports un pour lui et des chevaux à courte queue, l'autre pour les deux chevaux qu'il devait vendre, que lui déclarant a continué la route de Valenciennes jusqu'à Roye. Qu'arrivé a cette ville son passe-pori ne venant pas de Paris a été jugé insuffisant, ses chevaux ont été gardés en fourrière, que pour lui il lui a été donné un passe-port pour Paris et un ordre pour qu'il lui soit donné un cheval de poste et un guide pour l'y conduire, qu'il s'y est rendu après avoir quitté la poste à la Chapelle étant trop fatigué pour courir plus loing.
De tout ce que dessus nous avons rédigé le présent duquel nous avons fait lecture au dit sieur Balthazar Sapel il nous a dit sa déclaration contenir vérité y persister et a déclaré ne scavoir signer de ce interpellé suivant l'ordonnance. Au moment où uous allions signer ledit Sapel nous a dit avoir oublié de nous déclarer que le dit jour lundi dernier il a par ordre de son maître été sur les six heures du soir chercher deux chevaux que son dit maître avait achetés petite me Verte chez un Anglais marchand de chevaux, que de suîte il a conduit ces chevaux rue de la Planche chez M. Louis sellier pour y chercher une vieille berline à six places train vermillop et la caisse couleur sang de bœuf, qu'il a conduit cette voiture avenue de Marigny au faubourg Saint -Honoré dans laquelle il s'est arrêté. Qu'ainsi arrêté suivant l'ordre qu'il en avait reçu, sont arrivés un instant après M. de Fersen qui tenait une bride, accompagné de son chasseur^ que son maître dit à lui déclarant de laisser la voiture lui annonçant qu'il la destinait pour présent à une vieille dame. Qu'il a donné à lui déclarant la bride qu'il tenait lui ordonnant de la porter où était le cheval de selle, et de dire an palfrenier de tenir prêt k monter à cheval pour l'heure qu'on avait indiquée. Que lui déclarant a exécuté cet ordre de son maître et s'est retourné clrtiz lui. Nous observe qu'il reconnaîtrait bien cette vieille voiture et les chevaux. Nous déclare encore le dit Sapel qu'il y a environ quinze jours ou trois semaines le piqucur anglais de son maître a acheté quatre chevaux de selle anglais d'un grand prix qui ont du être conduits à Sedan par un dragon d'un régiment en garnison dans ladite ville.
Lecture faite au dit Balthazar Sapel de l'addition à sa déclara-
tion, il a dit icelle contenir venté y persister et a déclaré de nonvean ne savoir sij^ner de ce interpellé suivant l'ordonnance.
Stainville, commissaire.
JoNGHERY, commissaire.
Petit, commissaire de police.
De Tremolilles, président.
Langlois. s. g.
Disposition supplémentaire y
Van mil sept cent quatre-vingt-onze, le samedi 25 juin deux heures et demie dt* relevée, par devant nous commissaires de garde de la seolion du Roule est comparu Balthazar Sape! cocher et postillon au service de monsieur le comte de Fersaine colonel propriétaire du ré(}imcnt Royal Suédois, lequel nous a déclaré que dans la déposition qu'il a faite hier entre les mains du commissaire de police de cette section, il a oublié de déclarer que le dit comte de Fersaiue son maître a fait' faire par le sieur Louis maître sellier, rue de la Planche k Paris, outre l&s objets énoncés dans sa précédente déclaration, un charriot pour mener des équipages, peint en rouge, et un charriot de poste peint en jaune quant au train, et dont la caisse est peinte en vert que ces deux charriots sont partis avec ledit sieur comte de Fersaine, mais qu'il ne sait pas où ces charriots ont été charges; c'est tout ce qu'il a dit avoir à déclarer; lecture à lui faite de sa d^laration , il a dit icelle contenir vérité, a persisté et a dit ne savoir signer.*
Fontaine de Saint-Freville, commissaire.
Labillois, commissaire.
Plantier, commissaire.
Lettre de Mademoiselle Pauline de Tourzel , écrite de Vincennes, après sa sortie de la prison de la Force, lors des massacres des 2 et 3 septembre 1792, à madame de Sainte-Aldegonde sa sœur, alors en pays étranger :
u Je n^ai eu hier que le temps de vous dire, ma chère Joséphine, que ma mère et moi étions hors de péril ; mais je veux vous raconter
aujourd'hui comment nous avons échappé aux plus affreux dangers. Une mort certaine m'en paraissait le moindre, tant la crainte des horribles circonstances dont elle pouvait être accompagnée ajoutait à mes frayeurs.
n Je reprendrai Thistoire d'un peu loin , c'est-à-dire du moment où la prison a mis fin à notre correspondance.
n Vous savez que le 10 août ma mère, avec M. le Dauphin, accompagna le Roi à l'Assemblée nationale. Moi , restée aux Tuileries dans l'appartement du Roi , je m'attachai à la bonne princesse de Tarente, aux soins de qui ma mère m'avait recommandée : nous nous promimes, quels que fussent les événements, de ne jamais nous séparer.
n Le château était investi de toutes parts. On s'occupa des moyens de salut : la fuite était impossible. Plusieurs personnes pensaient à se retirer dans les combles : inadame de Tarente et moi nous pensâmes qu'il fallait plutôt nous rapprocher des portes de soitie, afin de nous échapper s'il se présentait quelque possibilité. La fusillade qui commença nous décida. Pour nous mettre un peu à l'abri, pour n'être i^oint du côté d'où Ton tirait, nous descendîmes dans l'cippartement de la Reine, au rez-de-chaussée, par cet escalier noir qui servait de communication entre son appartement et celui de M. le Dauphin.
1) Dans l'obscurité de ce passage, la luniière et le bruit d'un coup de canon vini*enl nous glacer d'effroi : toutes les dames qui étaient dans l'appartement du «Roi nous suivii'ent alors, et nous nous trouvâmes réunies.
n Le bruit de la fusillade, le bruit du canon, les fenêtres, les vitres qui se brisaient, le sifflement des balles, tout cela faisait un vacarme effroyable. Nous fermâmes les volets pour courir un peu moins de danger, et nous allumâmes â la lampe Bu passage une bougie pour n'être point tout à fait dans l'obscurité.
t) Cette position me fit venir une idée qui fut sur-le^hamp adoptée : M Allumons, dis-je, toutes les bougies du lustre, des candélan bres , des flambeaux ; si les brigands doivent forcer notre porte , » l'étonnement que leur causera tant de lumières pourra nous u sauver du pivmier coup et nous donner le temps de parler, n
*i Chacune de nous se mit alors en œuvre.
>9 l£t à peine uos arrangements étaient-ils finis, que nous entendîmes, dans les chambres qui précédaient celle où nous étions^ de$ cris affreux et un cliquetis d'armes qui ne nous annonça que trop que le château était forcé et qu'il Êillait nous armer de courage.
» Ce fut Tafiatre d'un moment. Les portes furent enfoncées , et des hommes, le sabre à la main, se précipitèrent dans le salon... Ils s'arrêtèrent à l'instant... Une douzaine de femmes dans cette chambre... et ces lumières répétées dans les glaces faisaient, avec la clarté du jour qu'ils quittaient , un tel contraste, que les brigands restèrent stupéfiiits.
n Nous étions réunies avec plusieurs dames de la Reine, de Madame Elisabeth et de madame de Lamballe. Plusieurs de ces dames se trouvèrent mal. Madame de Genestou se jeta à genoux, elle avait tellement penlti la tète, qu'elle balbutiait des mots de pardon... Nous allâmes à elle, lui imposâmes silence, et, pendant que je la rassurais, cette bonne madame de Tarente priait un Marseillais d'avoir pitié de la faiblesse de la tète de cette dame et de la prendre sous sa protection. Cet homme , après un moment d'hésitation , y consentit et la tira aussitôt hors de la chambre; puis tout a coup, revenant a celle qui lui avait parlé en faveur d'une autre, frappé appareuiinent d'une telle générosité dans cette circonstance, il dit à madame de Tarente : u Je sauverai cette dame , je vous sauverai aussi et votre compagne. » Effectivement il remit madame de Genestou entre les mains d'un de ses camarades, puis, prenant madame de Tarente sous un bras et moi sous l'autre , il nous eutrahia hors de l'appartement.
n En sortant du salon , il nous fallut passer sur les corps d'un valet de pied de la Reine et d'un de ses valets de chambre, qui, fidèles à leur poste, n'ayant pas voulu abandonner l'appartement de leur maltresse , avaient été victimes de leur attachement. La vue de ces deux hommes moits nous serra le cœur... Madame de Tarente et moi nous nous regardâmes... nous pensions que peut-être daus un instant nous aurions le même sort. Enfin , après beaucoup de peine, cet homme parvint a nous faire sortir du château par une petite porte des souterrains.
» Nous nous trouvâmes sur la terrasse près la grille du pont Royal. Là notre protecteur nous quitta, ayant, disait-il, rempli son engagement de nous conduire sûrement hors des Tuileries. Je pris alors le bras de madame de Tarente, qui , croyant se soustraire aux regards de la multitude, voulut, pour retourner chez elle, descendi-c sur le bord de la rivière. Nous marchions doucement et sans proférer une parole, loi^ue nous entendîmes des cris affreux derrière nous : en nous retournant, nous aperçûmes une foule de brigands qui couraient sur nous le sabre à la main ; à l'instant il en parut autant devant nous , et sur le quai , pardessus le parapet ,
d'autres nous tenaient en joue , criant que nous étions des échappées des Tuileries.
n Pour la première fois j'éprouvai une peur réelle. Je crus bien que nous allions être massacrées... Madame déTarente parla... elle eut bien de la peine à contenir la multitude... Enfin nous obtînmes qu'une escorte nous conduirait au district.
D II nous fiiUut traverser toute la place Louis XV au milieu des morts. . . beaucoup de Suisses y avaient été massacrés et beaucoup d'autres personnes... Nous étions suivies d'un peuple immense qui nous accablait de toutes les injures imaginables. Nous fûmes menées au district, rue Neuve-des-Capucines : là nous nous fîmes connaître. La personne à qui l'on nous remit était un bonnête homme; il jugea notre position : elle lui inspira de l'intérêt; il donna reçu de nos personnes, et, très-haut, annonça que nous serions conduites en prison : il congédia ainsi ceux qui nous avaient amenées.
n Seul avec nous, il nous assura de tout son intérêt, nous promettant que , à la chute du jour, il nous ferait ramener chez nous. Sur les huit heures et demie du soir, il nous donna deux personnes sûres pour nous conduire, et nous fit sortir par une porte de derrière, afin d'éviter les espions qui surveillaient sa maison.
n Nous arrivâmes chez la duchesse de la Vallière, grand' mère de madame de Tarente et chez laquelle elle logeait. Après cette cruelle journée, vous pouvez vous figurer dans quel état nous étions, notre fatigue, notre accablement : à peine avions-nous la faculté de penser... Je demandai à cette bonne princesse de Tarente de ne la point quitter de toute la nuit : je me couchai sur un canapé dans sa chambre , et je ne dormis guère , comme vous pouvez le penser.
» Le 1! août, à cinq houres du matin, madame de Tarente et moi nous rappelions mutuellement les terribles scènes de la veille , quand nous entendîmes frapper à la porte de notre chambre : c'était mon frère... 11 avait passé la nuit aux Feuillants près du Roi, et venait nous en donner des nouvelles.
» Il nous apprit que la Reine avait demandé à ma mère que je vinsse la rejoindre, que le Roi en avait obtenu la permission de l'Assemblée , et que dans une heure il viendrait me chercher pour me conduire aux Feuillants.
» Cette nouvelle me fit un sensible plaisir : c'était un vrai bonheur pour moi de retrouver ma mère et de rejoindre la famille royale. Madame de Tarente questionna beaucoup mon frère sur ce qui était arrivé au Roi depuis son entrée à l'Assemblée... Enfin je quittai mon excellente compagne; nous nous fîmes de tendres
adieux ; nous ne nous doutions pas cependant que ce fàt pour si longtemps, et que je fusse destinée à des épreuves plus cruelles que celles auxquelles nous venions d'échapper ensemble.
n A huit heures du matin j'arrivai aux Feuillants. Je ne puis assez vous dire la bonté du Roi et de la Reine quand ils me virent ; ils me firent bien des questions sur les personnes dont je pouvais leur donner des nouvelles. Madame et M. le Daupliin me reçurent avec des témoifjfuao^es toudiants d'amitié ; ils m'embrassèrent , et Madame me dit : ce Ma chère Pauline, ne nous séparons plus, n Quand la Reine entendit la décision de l'Assemblée, qui ordonnait qu'elle et sa famille seraient conduites au Temple, cette malheureuse princ(*sse se tourna vers ma mère, porta la main sur ses yeux et dit : n J'avais toujours demandé au comte d'Artois de faire » abattre cette vilaine tour qu'il y a là ; elle m'a toujours fait hor- » reur : je suis sûre que c'est là que nous serons enfermés ! »
» Une demi-heure avant le départ pour le Temple, Madame Elisabeth m'appela , m'emmena dans un cabinet.. . « Ma chère Pauline, n me dit-elle , nous connaissons votre discrétion , votre attachement n pour nous ; j'ai une lettre de la plus (^rande importance dont je » voudrais me débarrasser avant de partir d'ici : comment la faire n disparaître? n II n'y avait ni feu ni lumière... Nous déchirâmes cette lettre de huit pages, nous essayâmes d'en broyer quelques morceaux dans nos doigts eb sous nos pieds ; mais ce travail était long , elle craignait que son absence ne donnât des soupçons... J'en mis des morceaux dans ma bouche et je les avalai. Cette bonne Madame Elisabeth voulut eu faire autant , mais son cœur se souleva. Je m'emparai de ce qui en restait, et je l'avalai encore, et bientôt il n'en resta plus vestige.
»> Nous rentrâmes, et l'heure du départ pour le Temple tHant arrivée, la famille royale monta dans une voiture à dix places, composée de la manière suivante : le Roi, la Reine et M. le Dauphin dans le fond ; Madame Elisabeth , Madame et Manuel, procureur de la Ciommune, sur le devant; madame la princesse de Lamballe et ma mère sur une banquette de portière, et moi avec un nommé Gollonge, membre de la Commune, sur la banquette en face.
n La voiture marchait au pas. On traversa la place Vendôme; là la voiture s'arrêta, et Manuel, faisant remarquer la statue de Louis XIV qui venait d'être renversée, dit au Roi : « Voyez comtne n le peuple traite les rois;.,, n à. quoi le Roi, rouge d'indignation, mais se modérant à l'instant, répondit avec calme : u 11 est heu-
>' reux, monsieur, que sa rag^e ne se porte que sur des objets înan aimés. »
n Le plus profond silence suivit cet échangée de paroles et dura tout le reste du chemin. On prit les boulevards ; le jour commençait à tomber lorsqu'on arriva au Temple.
n La cour, la maison , le jardin , étaient illuminés et avaient un air de fête qui contrastait horriblement avec la position où se trouvait la famille royale. Le Roi, la Reine entrèrent dans un fort beau salon, où nous les suivîmes^ on y resta pins d'une heure sans pouvoir obtenir de réponse aux questions que Ton faisait pour savoir où étaient les appartements. M. le Dauphin tombait de sommeil et demandait à se coucher. On servit un grand souper, auquel on toucha peu; ma mère pressant vivement pour savoir où était la chambre destinée à M. le Dauphin, on annonça enfin que l'on allait l'y conduire.
n On alluma des torclifBs, on nous fit traverser la cour, puis un souterrain ; enfin on arriva à cette tour que la Reine craignait tant; nous y entrâmes par une petite porte qui ressemblait fort à un guichet de prison.
n La Reine et Madame furent établies au premier, dans la même chambre; cette chambre était séparée de celle destinée à M. le Dauphin et à ma mère par une petite antichambre dans laquelle devait coucher madame la princesse de Lamballe. Le Roi fîit logé au second, et Madame Elisabeth, pour laquelle il n'y avait plus de chambre, fut établie près de la chambre du Roi, dans une cuisine d'une saleté épouvantable. Cette bonne princesse dit à ma mère qu'elle se chargeait de moi ; elle fit mettre un lit de sangle près du sien , et nous passâmes ainsi la nuit sans dormir. Il nous eût été difficile de prendre quelque repos : la chambre qui précédait cette cuisine servait de corps de garde, et vous pouvez vous douter du bruit qu'on y faisait.
» Le lendemain, à huit heures, nous descendîmes chez la Reine, qui déjà était levée, et dont la chambre devait servir de salon de réunion. Depuis, on y passa les journées entières et l'on ne montait «u second que pour se coucher. L'on ne fut jamais seul dans cette chambre de la Reine, toujours un officier municipal était présent; mais, à chaque heure, un nouveau municipal relevait celui qui avait fait son service.
tf Tous nos effets avaient été pillés dans notre appartement des Tuileries ; je ne possédais absolument que la robe que j'avais sur le corps lors de ma sortie du château. Madame Elisabeth , à qui l'on
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venait d'envoyer quehjues effets, me donna une de ses robes : elle ne pouvait aller à ma taille; nous nous occupâmes de la découdre pour la refaire ; tous les jours la Reine , Madame , Madame Elisabeth, y travaillaient; c'était notre occupation; mais on ne nous laissa pas le temps d'achever notre ouvrage.
n La nuit du 19 au 20 août, il était environ minuit, lorsque nous entendîmes frapper. A travers la porte de notre chambre, on nous signifia, de la part de la Commune de Paris, Tordre qui venait d'être donné d'enlever du Temple la princesse de Lamballe, ma mère et moi.
n Madame Elisabeth se leva sur-le-champ; elle-même m'aida à m'habiller, m'embrassa et me conduisit chez la Reine. Nous trouvâmes tout le monde sur pied. Notre séparation d'avec la famille royale fut déchirante, et, quoique Ton nous assurât que nous reviendrions après avoir subi un interrogatoire, un sentiment secret nous disait que nous la quittions pour longtemps.
» On nous fit traverser les souterrains aux flambeaux. A la porte du Temple, nous entrâmes dans un fiacre, et l'on nous conduisit à l'Hôtel de ville : un officier de gendarmerie était avec nous dans la voiture.
» Arrivées, on nous fit monter dans une grande salle, et l'on nous fit asseoir sur une banquette : pour nous empêcher de causer ensemble, on nous avait séparées en plaçant entre nous des officiers municipaux. Nous restâmes assises sur cette banquette plus de deux heures. Enfin, vers les trois heures du matin, on vint appeler la princesse de Lamballe pour l'interroger : ce fut l'affiiire d'un quart d'heure, après lequel on appela ma mère; je voulus la suivre, on s'y opposa en disant que j'aurais mon tour.
n Ma mère, en arrivant dans la salle d'interrogatoire, qui était publique, demanda que je fusse ramenée aupi'ès d'elle; mais on le lui refusa très-durement, en lui disant que je ne courais aucun danger, étant sous la sauvegarde du peuple.
n On vint enfin me chei*cher et l'on me conduisit à la salle d'interrogatoire; la, montée sur une estrade, on était en présence d'une foule immense de peuple qui remplissait la salle; il y avait aussir des tribunes remplies d'hommes et de femmes. Rillaud-Varenne, debout, faisait les questions, et un secrétaire écrivait les réponses sur un grand registre.
n On me demanda mon nom, mon âge, et on me questionna beaucoup sur la journée du 10 août, m'engageant à déclarer ce que j'avais vu, ce que j'avais entendu dire au Roi et à la fiaimille royale.
» lis ne surent que ce que je voulus bien leur dii-e, car je n'avais nullement peur; je me trouvais comme soutenue par une main invisible qui ne m'a jamais abandonnée et m'a fait toujours conserver ma tête et beaucoup de sang- froid..
i> Je demandai très-haut d'être réunie à ma mère et de ne la plus quitter; plusieurs voix s'élevèrent pour dire : u Oui... oui... n d'autres murmurèrent.
n On me fit descendre les marches du gradin sur lequel on était élevé, et, après avoir traversé plusieurs corridors, je me vis ramenée à ma mère, que je trouvai bien inquiète de moi; elle était avec la princesse de Lamballe; nous fûmes toutes les trois réunies.
'> Nous étions dans le cabinet de Tallien, et nous y restâmes jusqu'à midi.
» On vint alors nous chercher pour nous conduire à la prison de la Force. On nous fit monter dans un fiacre; il était entouré de gendarmes, suivi d'un peuple immense. C'était un dimanche; il y avait un officier de gendarmerie avec nous dans la voiture.
» Ce fut par le guichet donnant sur la rue des Balais, près la rue Saint- Antoine, que nous entrâmes dans cette triste prison.
» On nous fit d'abord passer dans le logemeut du concierge pour inscrire nos noms sur le registre.
» Je n'oublierai jamais que là un individu fort bien mis, s'approchant de moi, restée seule dans la chambre, me dit : u Made- » moiselle, votre position m'intéresse, je vous donne le conseil de >' quitter les airs de cour que vous avez, d'être plus familière et plus n afiable. n •
19 Indignée de l'impertinence de ce monsieur, je le regardai fixement, et je lui répondis que telle j'avais été, telle je serais toujours, que rien ne pouvait changer mon caractère, et que l'impression qu'il remarquait sur mon visage n'était autre chose que l'image de ce qui se passait dans mon cœur indigné des horreurs que nous voyions.
» Il se tut, et se retira, l'air fort mécontent.
n Ma mère, qui, pendant ce temps, était dans une pièce à c6té pour y signer le registre des écrous, rentra dans la chambre, mais, hélas ! ce ne fut pas pour longtemps.
» Madame de Lamballe, ma mèi*e et moi nous f&mes séparées : on nous conduisit dans des cachots différents. %
n Je suppliai qu'on me réunit à ma mère, mais on fut inexorable. Ainsi je me trouvai seule dans cette infâme demeure. Peu de moments après, le guichetier entra pour m'apporter une cruche d'eau...
Cet homme était un très-bon homme... Voyant mes pleurs et mon désespoir d'ôtre séparée de ma mère, entendant mes supplications d'être réunie à elle, il fut réellement louché, et, dans un excellent mouvement dont je garde une vraie reconnaissance, voulant me distraire de ma peine , il me dit : a Je vais vous laisser mon chien; » surtout ne me trahissez pas l four ai tair de t avoir oublié par >ï mégarde, »
f} A six heures du soir il revînt : il m'apportait à man^r; et m'invitant à prendre quelque chose : « Mangez, mangez, me dit>il, » cela vous donnera dés Forces, n Je n'avais aucune disposition à manger... u Écoutez, me dit*il à demi-voix, je vais vous confier un n secret qui vous fera plaisir. . . Votre mère est dans le cabinet aun dessus du vôtre; ainsi vous n'êtes pas bien loin d'elle... D'aîln leurs , ajouta-t-il , vous allez avoir dans une heure la visite de >' Manuel, procureur de la Commune, qui viendra pour s'assurer si » tout est dans l'ordre : n'ayez pas l'air, je vous en prie, de savoir M ce que je vous dis. »
n Effectivement, quelque temps après, j'entendis tirer les verrous du cachot voisin, puis ceux du mien; je vis entrer trois hommes, dont un que je reconnus très-bien être Manuel, le même qui avait conduit le Roi au Temple.
n II trouva le cachot où j'étais très-humide et parla de m'en (aire changer.
n Je saisis cette occasion de lui dire que tout m'était égal, que la seule grâce que je sollicitais de lui particulièrement était d'être réunie à ma mère... Je le lui demandai avec une grande vivacité, et je vis que ma prière le touchait... 11 réfléchit un moment et me dit : u Demain je dois revenir ici, et nous verrons; je ne vous » oublierai pas. »
n Le pauvre guichetier, en fermant ma porte, me dit à voix basse : « Il est touché, je lui ai vu les larmes dans les yeux; ayez n courage : à demain ! »
n Ce bon François, car c'était le nom de ce guichetier, me donna de l'espoir et me fit un bien que je ne puis exprimer. Je me mis à genoux; je fis ma prière avec un calme et une tranquillité parfaite, je me jetai tout habillée sur l'horrible grabat qui servait de lit; j'étais abimée de douleur et de fatigue , je dormis jusqu'au jour.
n Le lendemain, à sept heures du matin, ma porte s'ouvrit, et je vis entrer Manuel , qui me dit : u J'ai obtenu de la Commune la n permission de vous réunir a votre mère; suivez-moi. n Nous montâmes dans la chambre de ma mère ; je me jetai dans ses bras ,
croyant tous mes malheurs finis, puisque je me trouvais aupn^s d'elle... Elle remercia beaucoup Manuel; elle lui demanda d'être réunies à la princesse de Lamballe, puisque nous avions été transférées avec elle... Il hésita un instant, puis il dit : « Je le veux » bien : je prends cela sur moi. » Il nous conduisit alors dans la chambre de madame de Lambalie, et à huit heures du matin nous étions toutes les trois seules ; nous éprouvâmes un moment de bonheur de pouvoir parta^r ensemble nos infortunes.
n Le lendemain matin, nous reçûmes un paquet venant du Temple : c'étaient nos efFets que nous renvoyait la Reine ; ellemême, avec cette bonté qui ne se démentit jamais, avait pris soin de les rassembler. Dans le paquet se trouvait cette robe de Madame Elisabeth dont je vous ai parlé plus haut; elle devient pour moi un gage d'un étemel souvenir, d'un étemel attachement, et je la conserverai toute ma vie.
it L'incommodité de notre logement» l'horreur de la prison, le chagrin d'être séparées da Roi et de sa famille, la sévérité avec laquelle cette séparation semblait nous annoncer que nous serions traitées, tout cela m'attristait fort, je l'avoue, et effrayait extrêmement cette malheureuse princesse de Lamballe. Quant à ma mère, elle montrait cet admirable courage que vous lui avez vu dans detristes circonstances de sa vie; ce courage qui, n'ôtant rien à sa sensibilité, laisse cependant à son âme toute la tranquillité nécessaire pour que son bon esprit puisse lui être d'usage. Elle travaillait, elle lisait, elle causait d'une manière aussi calme que si elle n'eût rien craint; elle paraissait affligée, mais ne semblait pas même inquiète.
n Nous étions depuis près de quinze jours dans ce triste séjour, lorsqu'une nuit, vers une heure du matin, étant toutes trois couchées et endormies comme on dort dans une telle prison, de ce sommeil qui laisse encore place à l'inquiétude, nous entendîmes tirer les verrous de notre porte; elle s'ouvrit, un homme parut et dit :
M Mademoiselle de Tourzel , levez-vous [iromptcment et suivez- » moi... )} *
n Je tremblais, je ne répondais ni ne remuais...
u Que voulez-vous faire de ma fille? dit ma mère à cet homme.
» — Que vous importe? répondit-il d'une manière qui me parut n bien dure ; il faut qu'elle se lève et qu'elle me suive.
» — Levez-vous, Pauline, me dit ma mère, et suivez-le; il n'y » a rien à (aire ici que d'obéir, n
n Je inc lovai lentement et cet homme restait toujours dans la chambre.
u Dépêchez-vous, dit-il deux ou trois (bis.
w — Dépèchez-vous, Pauline, » me dit aussi ma mère.
» J'étais habillée, mais je n^avais pas chan(jé de place; j*ailai alors à son lit, je pris sa main pour la baiser; mais cet homme s'approcha, me prit par le bras et m*entratna ma%ré moi.
u Adieu, Pauline, Dieu vous bénisse et vous prot^! » cria ma mère.
» Je ne pouvais lui répondre... deux g^rosses portes étaient déjà entre elle et moi , et cet homme m'entraînait toujours.
» Comme nous descendions l'escalier, mon conducteur entendit du bruit... D'un air fort inquiet il me fit remonter quelques marches et me poussa précipitamment dans un petit cachot, ferma la porte, prit la clef et disparut.
n Dans ce cachot brûlait un reste de chandelle... En peu d'instants cette chandelle prit fin... Je ne peux vous exprimer ce que je ressentais, ni les réflexions sinistres que m'inspirait celte lueur tantôt forte, tantôt mourante... Elle me représentait une a^^onie et me disposait à faire le sacrifice de ma vie mieux que n'auraient pu faire les discours les plus touchants... Elle s'étei(jnit entièrement... je restai alors dans une profonde obscurité...
n Enfin j'entendis ouvrir doucement la porte; on m'ap|)ela à voix basse, et, à la lueur d'une petite lanterne qu'il portait, je reconnus l'homme qui m'avait enfermée pour être celui qui, dans la chambre du concierge, lors de mon entrée à la Force, avait voulu me donner des conseils. Il me fit descendre à petit bruit ; au bas de l'escalier il me fit entrer dans une chambre, et, me montrant un paquet , il me dît de m'habiller avec ce que je trouverais dedans. 11 sortit, ferma la porte, et je restai immobile, sans agir, sans presque penser.
n Je ne sais combien de temps je demeurai dans cet état. Ten fus tirée par le bruit de la porte qui se reuvrit, et le même homme -parut.
u Quoi! vous n'êtes point encore habillée! me dit-il d'un air » inquiet... Il y va de votre vie si vous ne sortez promptemexit " d'ici ! »
n J'ouvris alors le paquet : il contenait des habits de paysanne ; ils me parurent assez larges pour aller sur les miens, je les eus passés dans un instant. Cet homme me prit par le bras, me fit ortir de la chambre; je me laissai entraîner sans faire aucune
question, presque même aucune réflexion ; je voyais à peine ce qui se passait autour de moi.
n Lorsque nous fûmes sortis de la prison par la porte donnant sur la rue du Roi de Sicile, j'aperçus à la clarté du plus beau clair de lune une prodigieuse multitude de peuple et j'en fus entourée dans le moment. Tous ces hommes avaient l'air féroce ; ils avaient le sabre nu à la main, ils semblaient attendre quelque victime pour la sacrifier !... « Voici un prisonnier que l'on sauve! n crièrentils tous à la fois en me menaçant de leurs sabres...
n L'homme qui me conduisait faisait l'impossible pour lesécailer de moi et pour se faire entendre. Je vis alors qu'il portait la marque qui distino^iait les membres de la Ck>mmune de Paris; cette marque lui donnait le droit de se faire écouter : on le laissa parler.
» Il dit que je n'étais pas prisonnière, qu'une circonstance particulière m'avait amenée à la Force, qu'il m'en venait tirer par ordre supérieur, les innocents ne devant pas périr avec les coupables... Cette phrase me fit frémir... ma mère était restée enfermée!... Abîmée dans cette affreuse pensée, je n'entendis plus rien. Cependant ses paroles firent effet sur la multitude, et l'on allait enfin me laisser passer, lorsqu'un soldat en uniforme de la g^arde nationale cria au peuple qu'on le trompait, que j'étais mademoiselle Pauline de Tourzel, qu'il me connaissait fort bien pour m'avoir vue aux Tuileries chez M. le Dauphin lorsqu'il y était de garde, et que. mon sort ne devait pas être différent de celui des autres prisonniers.
» La fureur redoubla alors tellement contre moi et contre mon protecteur, que je crus bien certainement que le seul service qu'il me rendrait serait de me conduire à la mort au lieu de me la laisser, attendre.
n Enfin, ou son adresse, ou son éloquence, ou mon bonheur, me tira encore de ce danger, et nous nous trouvâmes libres de poursuivre notre chemin.
» Nous pouvions cependant rencontrer bien d'autres obstacles, nous avions à traverser des rues dans lesquelles nous devions trouver beaucoup de peuple; j'étais bien connue et je pouvais encore être arrêtée. Cette crainte détermina mon libérateur, car je commençais à voir que c'était le rôle que voulait remplir envers moi cet homme qui m'avait inspiré tant d'effroi et de terreur; cette crainte le détermina à me laisser dans une petite cour fort sombre qui n'avait pas d'issue, et il alla voir ce qui se passait aux environs. Il revint au bout d'une demi-heure : il me dit qu'il croyait prudent que je chan(]^eassc de costume; il m'apportait un habit
d'homme, un pantalon, une redingote, dont il voulait que je me vêtisse.
V Ce dé(;uisement qu'il pensait nécessaire, je le refusai avec obstination : j'avais horreur de périr sous des habits qui ne devaient pas être les miens... Je lui fis remarquer qu'il n'avait apporté ni chapeau ni souliers : le dé[piisement devenait impossible; je restai comme j'étais.
» Pour sortir du lieu où nous étions, il fallait repasser presque aux portes de la prison oii étaient les assassins, ou traverser une église (le Petit-Saint-Anfoine) dans laquelle se tenait l'assemblée de ceux qui donnaient l'impulsion aux massacres. L'un et l'autre chemin étaient également dangereux.
n Nous choisîmes cehii de l'église; et je fus obligée de la traverser par un bas côté, me traînant presque à terre, afin de n'être point aperçue de ceux qui (onnaient l'assemblée. Mon conducteur nie fit entrer dans une petite chapelle latérale, et, me plaçant derrière les débris d'un hôtel renversé, me recommanda bien de ne pa^ remuer, quelque bruit que j'entendisse, et d'attendre son retour, qui scitiit le plus pit>mpt qu'il pourrait...
)> Je m'assis sur mes talons... Entendant beaucoup de bruit, des cris môme, je ne "bougeai pas, bien résolue à attendre là mon sort et remettant ma vie entre les mains de la Providence, en laquelle je m'abandonnai avec confiance, l'ésignéeà recevoir la mort si telle était sa volonté.
» Je fus très-longtemps dans cette chapelle; enfin, je vis arriver mon guide, et nous sortîmes de l'église avec les mêmes précautions que nous avions prises pour y entrer. ^
» Très-peu loin de là, mon libérateur s'arrêta à une maison qu'il me dit être la sienne : nous montâmes dans une chambre au premier, et, m'y ayant enfermée, il cae quitta sur-le-c^amp; il était environ neuf heures du matin.
» J'eus un moment de joie en me tix>uvant seule; mais je n'en jouis pas longtemps : le souvenir des périls que j'avais courus ne me montrait que trop ceux auquels ma mère était livrée, et je restai tout entière à mes craintes. Je m'y abandonnais depuis plus d'une heure, lorsque M. Hardy, car il est temps que je vous nomme celui à qui nous devons la vie*, revint et me parut plus efïîpayé que je ne l'avais vu encore.
« Vous êtes connue, me dit-il; on sait que je vous ai sauvée, on
* Mademoiselle de Touizel, anticipant sur son récit, veut parler de la vie de sa mère et de la sienne.
n veut vous ravoir; on croit que vous êtes ici , on peut vous y venir » prendre; il en fkut sortir tout dé suite, mais non pas avec moi : )> ce serait vous remettre dans un danger certain. Prenez ceci , me » dit-il en me montrant un chapeau avec un voile et un mantclet n noir, écoutez bien tout ce que je vais vous dire; surtout n*en oun bliez pas la moindre chose.
» En sortant de la porte coclière, vous tournerez à droite, puis n vous prendrez la première rue à (j^aucbe; elle vous conduira sur » une petite place dans laquelle donnent trois rues; vous prendrez n celle du milieu, puis, auprès d'une fontaine vous trouverez un n passage qui vous conduira dans une grande rue; vous y trouverez n un 6acre près d'une allée; cachez-vous dans cette allée, et vous » n'y serez pas longtemps sans me voir paraître; partez vite, et surn tout, dit-il après me l'avoir encore répété, tâchez de n'oublier rien n de tout ce que je viens de vous dire, car je ne saurais comment » vous retrouver, et alors que pourriez-vous devenir?»
») Je vis la crainte qu'il avait que je ne me souvinsse pas bien de tous les renseignements qu'il m'avait donnés; cette crainte, en augmentant celle que j'avais moi-même, me troubla tellement, que, en sortant de la maison, je savais à peine si je devais tourner à droite ou à gauche; comme il vit de la fenêtre que j'hésitais, il me fit un signe, et je me souvins alors de tout ce qu'il m'avait dit.
» Mes deux habillements, l'un sur l'autre, me donnaient une fîgure étrange : mon air inquiet pouvait me faire paraître suspecte; il me semblait que tout le monde me regardait avec étonnement.
n J'eus bien de la ,peine à arriver jusqu'à l'endroit où je devais trouver le fiacre; les jambes commençaient à me manquer.
i> Mais enfin je l'aperçus et je ne puis dire la joie que j'en ressentis ; je me crus pour lors absolument sauvée.
» Je me retirai dans l'allée, qui était fort sombre, en attendant que M. Hardy parut. Plus d'une heure s'était écoulée, et il ne venait pas... Alors mes craintes recommencèrent. Si je restais plus longtemps dans cette allée, je craignais de paraître suspecte aux gens du voisinage... mais comment en sortir ?... Je ne connaissais pas le quartier dans lequel je me trouvais : si je faisais la moindre question, je pouvais me mettre dans un grand danger...
n Enfin, comme je méditais tristement sur le parti que je devais prendre , je vis venir M. Hardy ; il était avec un autre homme.
n Ils me firent monter dans le fiacre et y montèrent avec moi ; le nouveau venu se plaça sur le devant de la voiture et me demanda si je le ^connaissais.
u Parfaitement, lui dis-je; vous êtes monsieur Billaud-Varenne; n c'est vous qui m*avez interro^/e à THôte] de ville. — 11 est vrai, » dit-il ; je vais vous conduire chez Danton afin de prendre ses ordres n à votre sujet, n
n Arrivés à la porte de Danton, ces messieurs descendirent de voiture, montèrent chez lui et revinrent peu après, nie disant : uVous n voilà sauvée!... Nous en avions assez... nous sommes bien aises n que cela soit fini.
n U ne nous reste plus maintenant, me dirent-ils, qu'à %'ous cont) du ire dans un endroit où vous ne puissiez pas être connue, autren ment vous seriez encore en dang^er. n
n Je demandai là être menée chez la marquise de Lède, une de mes parentes : elle était très-âgée, et je pensais que son gprand âge éloignerait d'elle les soupçons.
» Billaud-Varenne s'y opposa, à cause du nombre de ses domestiques, dont plusieurs, pent-élre, ne garderaient pas le secret de mon arrivée dans la maison. Il me demanda d'indiquer une maison habitée par une personne dont l'obscurité serait une sau\eganlc pour moi. Je me souvins alors de la bonne Babet, notre fille de garde-robe; je pensai que je ne pouvais être mieux que dans une maison pauvre et dans un quartier retiré.
n Billaud-Varenne, car c'était toujours lui qui entrait dans ce détail, me demanda le nom de la rue, pour l'indiquer au cocher.
» Je nommai... la rue du Sépulcre.
n Ce nom , dans un moment comme celui où nous étions, lui fit une grande impression ; et je vis sur son visage le sentiment d'horreur que lui inspirait le rapprochement de ce nom de mauvais augure avec les événements qui se passaient. Il dit un mot tout basa M. Hardy, lui recommanda de me conduire la où je demandais à aller, et disparut.
n Pendant le chemin je parlai de ma mère, je demandai si elle était encore en prison : je voulais aller la rejoindre si elle y était encore; je voulais aller moi-même plaider sou innocence... II me paraissait affreux que ma mère fut exposée à la mort à laquelfe on venait de m'arracher... Moi sauvée... ma mère condamnée à périr... cette idée me mettait hors de moi.
n M. Hardy chercha à me calmer; il me dit que j'avais pu voir que, depuis le moment où il m'avait séparée d'elle, il n'avait été occupé que du soin de me sauver; qu'il y avait malheureusemeui employé beaucoup de temps, mais qu'il espérait qu'il lui en resterait cncora assez pour sauver ma mère ; que ma présence ne pour-
rait que nuire à ses desseins ; qu'il allait sur-le-champ retourner à la prison , et qu'il ne regarderait sa mission comme finie que lorsqu'il nous aurait réunies; qu'il me demandait du calme; qu'il avait tout espoir... Il me laissa remplie de reconnaissance pour ledang^er où il s'était mis à cause de moi, et avec l'espérance qu'il sauverait ma mère de tous les périls que je crai^aîs pour elle.
n Adieu, ma chère Joséphine; je suis si fatiguée, que je ne puis plus écrire. D'ailleurs, ma mère dit qu'elle veut vous raconter ellemême ce qui la regarde : elle vous écrira demain.
n Pauline de Tourzel. »
Après avoir transcrit cette lettre de sa fille dans ses Mémoires, madame de Tourzel ajoute :
(c Pauline, en racontant les tristes épreuves par lesquelles elle a passé, a oublié de nous dii*e la manière dont elle les a soutenues. Elle a bien prouvé que la patience et le courage peuvent s'allier à la douceur et à l'extrême jeunesse. «Elle n'a pas montré, m'a dit M. Hardy, un seul moment de faiblesse dans les dangers qu'elle a courus; n et je ne lui ai pas vu un instant d'humeur dans la prison, ni pendant les quatre mois que nous avons passés si tristement à Vincennes; elle a adouci toutes mes peines, augmentant cependant les inquiétudes que j'éprouvais. L'idée de lui voir partager des périls dont son âge devait naturellement la mettre à l'abri, me tourmentait sans cesse, et m'empêchait do jouir du bonheur de l'avoir auprès de moi. Le ciel eut pitié de nous, il protégea son innocence'* et permit qu'elle fût la sauvegarde de sa mère. Sans ma chère Pauline, je n'existerais plus, et c'est une grande consolation pour une mère , de devoir au courage et a la tendresse de sa fille le bonheur de se retrouver au milieu de tous ses enfants. »
J'ai pensé que le lecteur me saurait gré de compléter ces intéressants détails par le récit de la délivrance de madame de Tourzel elle-même. Je fais cette addition avec d'autant plus de plaisir, que si d'une part elle est une preuve de la force d'âme et de la présence d'esprit de madame de Tourzel, elle est aussi un éclatant témoignage des sentiments généreux du peuple quand il obéit à ses bons instincts. Voici ce qui se passa à l'hôtel de la Force, après la sortie de mademoiselle Pauline de Tourzel, dans la matinée du 3 septembre 1792.
a On ne pouvait se dissimuler, raconte madame de Tourzel S le danger que nous courions tous; mais celui où je croyais Pauline absorbait toute autre idée de ma part. J'aperçus celui qui m'avait enlevé si durement ma fille; sa vue me fit horreur, et je cherchais à l'éviter, Jorsqne passant auprès de moi , il me dit A voix basse : u Votre fille est sauvée, n et s'éloi^ia 8ur4e-cbamp. Je vis claire> ment qu'il ne voulait pas être connu, et je renfermai dans mon ooeur l'expression de ma reconnaissance, espérant que si Dieu me conservait la vie, elle n'y resterait pas toujours.
n La certitude que Pauline était sauvée me rendit heureuse au milieu de tant de dang^ers : je sentis renaître mon coura(j[e, et, rassurée sur le sort de cette chère partie de mot-même, il me sembla que je n'avais plus rien à craindre pour l'aïutre. I-iCS propos qui se tenaient auprès de nous ne nous permettaient cependant pas de nous dissimuler le danger que nous courions. Mais ma fille sauvée me le faisait supporter avec rési(fnation ; et pensant que, s'il y avait quelque moyen de se tirer d'affaire, ce ne pouvait être que par une grande présence d'esprit, je ne m'occupai qu'à la conserver. Je me trouvai heureusement assez calme pour espérer conserver jusqu'à la fin (et dans quelque situation que je pusse me trouver) la tranquillité nécessaire pour ne rren dire que de convenable, et dont on ne pût tirer d'inductions fâcheuses contre moi , et contre ceux qui m'étaient pins chers que moi-même.
» On nous faisait mille questions sur la famille royale, car on avait eu grand soin de donner à ces meurtriers les Impressions les plus fâcheuses contre chacun de ses piembres. ^ous cherchions à les dissuader, en leur racontant des traits débouté dont nous avions .été témoins, et madame de Mackau nommément se conduisit parfaitement. Nous apprîmes avec grand plaisir que, réclamée par la commune de Vitry, dont le maire en personne était venu la chercher, il était parvenu à l'y remmener avec lui. La misé en liberté de mesdames Thibault, Navarre et Basire, m'en fit aussi un sensible; mais n'entendant pas parier de madame la princesse de LamballeV je ne craigaais que trop de voir réaliser les craintes que ce silence me faisait concevoir.
o Je commençai à 6ûre quelques questions aux gens qui étaient auprès de moi; ils y répondirent, et m'en firent à leur tour. Ils me demandèrent mon nom, je le leur dis, et ils m'avouèrent alors
< Ce passage de ces Mémoires fait suite au fi-agment que nous en avons donné ci-dessus, pa^es 285 à S87.
qa*ils itic connaissaient bien; que je n*avnis pas une trop mauvaise réputation, mats que j^ avais aocompa(;né le Roi lorsqu'il avait voulu fiiir du royaume; que cette action était inexcusable, qu'ils ne concevaient p^s comment j*avais pu m'y décider, et qu'elle serait la cause de ma pette. Je leur répondis que je n'avais pas le moindre remords, parce que je n'avais fait que mon devoir. Je niai que le Roi eût jamais eu l'intention de quitter le royaume, et je leur demandai s'ils croyaient qu'on dût être fidèle à ses serments. Tous répondirent unanimement qu'il fallait mourir plutôt que d'y manquer. « Eh bien, leur dis-je, j'ai pensé comme vous, et voilà ce que vous blftmez. Pétais (^uvemante de Monseigneur le Dauphin, j'avais juré entre les mains du Roi de ne le jamais quitter, et je l'ai suivi dans ce voyage comme je l'aurais suivi partout ailleurs , quoi qu'il dût m'arriver. — Elle ne pouvait pas faire autrement, dirent-ils; mais c'est bien malheureux, ajoutèrent quelquesuns d'entre eux, d'être attaché à des gens qui font de mauvaises actions, n
n Je parlai longtemps avec ces hommes; ils paraissaient frappés
de ce qui était juste et raisonnable, et je ne pouvais craindre que
des gens (|ui ne paraissaient pas avoir un mauvais naturel vinssent
froidement commettre un crime que l'exaltation de la vengeance
jurait eu peine à se permettre.
» Pendant cette conversation, un de ces hommes, plus méchant que les autres, ayant aperçu un anneau à mon doigt, me demanda ce qui était autour. Je le lui présentai ; mais un de ses camarades qui commençait à s'intéresser à moi, et qui craignait qu'on n'y, découvrit quelque signe de royalisme, me dit : « Lisez-le vousmême. )) Je lus alors : Domine^ scUvum foc Regerriy Delphinum et sororem, ce qui veut dire en français : Seigneur, saitvez le Roi, le Dauphin et sa sœur. Un mouvement d'indignation saisit ceux qui m'entouraient. « Jetez A terre cet anneau, s'écrièrent-ils, et feulcz-le aux pieds. — C'est impossible, leur dis-je; tout ce que je puis faire, si vous êtes fSichés de le voir, c'est de le mettre dans ma poche. Je suis tendrement attachée à Monseigneur le Dauphi;i et à Madame, qui sont tous deux des enfants charmants. Je donne depuis plusieurs années des soins particuliers au premier, et je l'aime comme mon enfant; je ne puis renier le sentiment que je porte dans mon cœur, et TOUS me mépriseriez, j'en suis sûre, si je faisais ce que vous me proposez. — Faites comme vous voudrez, n dirent alors quelquesuns, et je mis l'anneau dans ma poche. ■*
n Quelques gens d'aussi mauvaise mine que ceux qui m'entou-
S64 DOCUMEXTS
toiiraîeiit vinrent de l'autre bout de la cour pour me demander de venir au secours d'une jolie femme qui se trouvait mal. Fy allai et je recounus madame de Septeuil qui était évanouie. Ceux qui la secouraient essayaient en vain de la faire revenir. Elle étouffait; je commençai par la délacer. Un de ces gens-là, pour aller plus vite, voulait couper son lacet avec son sabre, je frémis d'un tel secours, mais bien plus encore quand je les entendis se dire entre eux : tt C'est dommage qu^elle soit mariée, elle aurait pu, potir se sauver, épouser l'un de nous. » Que je remerciais Dieu de n'avoir pas Pauline auprès de moi dans cet instant ! Pendant que je m'occupais à faire revenir à elle madame de .iSepteuil , un de ceux qui nous entouraient aperçut à son cou un médaillon sur lequel était le portrait de son mari; le prenant pour celui du Roi, il s'approcha de moi et me dit tout bas . « Cachez ceci dans votre poche, car si on le trouvait dans la sienne cela pourrait lui nuire, n Je np pus m'em pécher de rire de la sensibilité de cet homme qui l'engageait à me demander si vivement de pi*endre sur moi une chose qui lui paraissait si dangereuse a consener; et je m'étonnais de plus en plus de ce mélange de pitié et de férocité qui existait dans ceux qui m'entouraient. Quand madame de Septeuil fut revenue de son évanouissement, ces mêmes hommes la consolèrent, l'encouragèrent, eU éiuus de compassion, ils la firent sortir de la cour et la ramenèrent chez elle.
» Pendant ce temps, M. Hardy, mon libérateur, ne m'oubliait pas, et s'occupait à réaliser la promesse qu'il avait faite à Pauliue d'employer tous ses moyens pour me sauver. Pour éloigner. vis-àvis de ces gens-là toute idée de rapport entre moi et la malheureuse princesse de Lamballe, il fit passer avant moi, à ce tribunal, un grand nombre de malfaiteurs qu'on y devait juger, et tous ceux qui se trouvaient marqués étaient impitoyablement massacrés. i*en vis passer un qui me fit un mal affreux : il portait déjà sur son visage l'empreinte de la mort, tant sa frayeur était grande, et implorait en sanglotant la pitié de ceux qui le conduisaient. J'étais entourée en ce moment de gens à figure ati'oce , et qui ne me cachaient pas le sort qui m'était destiné. M. Hardy, qui sentit que j'étais perdue s'ils entraient au tribunal , forma le projet de les enivrer. H y parvint avec le secours d'un nommé Labre, gendarme, et d'un excellent petit homme appelé Grcnet, qui était venu au secours de mademoiselle de Hauère, fille de la concierge de la Force, laquelle lui avait demandé, quand il l'eut mise en sûreté, de travailler à me sauver, et qui ne me quitta que lorsqu'il m'eut ramenée chez moi.
Ces misérables qu'on avait enivrés, ne pouvant plus se tenir sur leurs jambes, furent obligés de s'aller coucher, et ceux qui restaient s'adoucissaient sensiblement, et nommément deux d'entre eux qui étaient toujours à côté de moi.
n Plusieurs gardes nationaux commencèrent alors à me marquer de l'intérêt, et me dirent : « Vous nous avez toujours bien traités aux Tuileries, et bien différemment que la princesse de Tarente, qui était si fière avec nous; vous en allez trouver la récompense. » Ce propos me fit trembler pour elle, et je cherchais à les dissuader . de cette idée, en leur disant qu'elle était, malgré cet extérieur, la bonté même, et qu'elle aurait été la première à les obliger s'ils eussent été dans le cas d'avoir recours À elle . Quand les gardes nationaux me virent prête à entrer au tribunal, ils voulurent me donner le bras, mais ceux qui me tenaient s'y opposèrent : u Nous avons toujours été auprès d'elle lorsqu'elle courait les plus grands dangers, répliquèi*ent-ils, nous ne la quitterons pas quand nous la voyons au moment d'être sauvée. » Ils cherchaient â m'inspirer de la confiance, et elle redoubla quand j'aperçus M. Hardy, que je vis clairement n'être là que pour me protéger.
n Après avoir passé quatre mortelles heures dans cette cour, qu'on pouvait appeler quatre heures d'agonie^ je me présentai au tribunal d'un air calme et tranquille.. J'y restai environ dix minutes, pendant lesquelles on me fit diverses questions sur ce qui s'était passé aux Tuileries : j'y répondis avec simplicité; et, comme on allait me mettre en liberté, un de ces monstres qui ne respiraient que le carnage m'interpella en me disant : u Vous étiez du voyage de Varennes? — Nous ne sommes ici, dit le président, que pour juger les crimes commis le 10 août, n Je pris alors la parole et je dis à cet homme : « Que voulez-vous savoir? je vous répondrai. » Honteux du peu d'effet que faisait sa question, il se tut : et le président, voyant le momeift favorable pour me sauver, se pressa de mettre aux voix la question de ma libération ou de tna mort. Et le cri de Vive la Nation! que je savais être celui du salut, m'apprit que j'étais sauvée. On me conduisit à la porte de la prison, et lorsque je fus au moment de passer le guichet, ces mêmes hommes qui étaient prêts à me massacrer se jetèrent sur moi pour m'embrasser et me féliciter d'avoir échappé au danger qui me menaçait. Cela me^fit horreur, mais il n'y avait pas moyen de s'y refuser.
» J'en éprouvai une bien plus vive lorsque, sortant de la rue des Ballets pour entrer dans la rue Saint-Antoine, je vis comme une montagne de débris des corps de ceux qui avaient été massacrés ,
de vêtements déchirés et couYerts de bouc , entourée d*une populace furieuse qui voulait que je montasse dessus pour crier Vive la Na^ tioni Ace spectacle, mes forces m'abandonnèrent; je me trouvai mal, mes conducteurs crièrent pour moi, et je ne repris ma connaissance qu*en entrant dans un fiacre dont on fit descendre un homme qui , effrayé de tout ce qu*ii voyait , ne se fit pas presser pour en sortir. Ce fiacre fut entouré de tes mêmes personnes qui étaient à côté de moi dans la cour de la Force. Trois d'entre eux se placèrent avec uioi dans la voiture, deux autres à chaque portière, et un à côté du cocher. Ils eurent pour moi, tout le lon^ du chemin , des attentions inimaginables , recommandant au cocher d'évi* ter les rues où je pourrais trouver quelques objets effrayants, et me demandèrent où je voulais aller. Je me fis conduire chez cette bonne marquise de Lède, qui me reçut avec la tendresse d'une mère , et qui , dans Texcès de sa joie , vonlait récompenser gêné* reusemeut ceux qui m^avaieut amenée chez elle. Quoique leur extérieur n'annonçât rien moins que l'opulence , nous ne pûmes les cn^jager ù rien accepter.
n Pendant le chemin , je remarquai avec étonnemcnt l'cxtrénic désir qu'ils témoignaient de me voir en sûreté; ils pressaient le cocher pour le faire aller plus vite , et chacun d'eux paraissait personuellenient intéressé à ma conservation. J'oubliais de dire que ceux qui refusaient l'argent que je voulais leur donner me dirent qu'ils n'avaient voulu me'sauver que |)arce que j'étais innocente des crimes qu'on m'avait imputés, qu'ils se trouvaient heureux d'avoir, réussi , et qu'ils ne voulaient rien recevoir, parce qu'on ne se faisait * pas payer pour avoir été juste. Tout ce que je pus obtenir deux fut que chacun me donnât son nom , espérant pouvoir les récompenser un joiu* des sei-vices que j'en avais reçus.
» ... 11 y avait à peine une heure que j'étais chez madame de Lède, lorsqu'on me dit qu'un houime demandait à me parler. C'était M: Hardy, qui, en m'asj^urant que cette chère Pauline se portait bien, ajouta qu'il ne voulait pas me dire encore où elle était , de peur que mon empressement de la revoir ne lui fût nuisible; mais que s'il n'y avait pas d'inconvénients un peu plus tard, il me donnerait son adresse pour que je l'envoyasse chercher. Je voulus lui témoigner ma profonde i-ccon naissance : u Ne parlez pas de cela, dit-il, vous m'affligeriez, n Je lui demandai au moins son adresse , il me la refiisa et s'éclipsa. 11 revint , deux heures après , m'apporler le nom de la rue où logeait l)abet Deshaies, qui était celle qui avait retiré Pauline. Madame la comtesse de Charry, fille
de madame de Luppé , qui avait un cœur excellent , ,mit la plus grande obligeance à décoivirrir rendroit de la rue où elle logeait, parvint à la trouver, et avant sepTIieurei Pauline était entre mes bras. On peut juger de l'émotion avcd laquelle nous nous embrassâmes, et que de sentiments se confondirent dans notre première entrexiie. Je ne pus-soutenir tant d'assauts, et je tombai dans un abattement excessif. Cette bonne madame de Lède voulait que je prisse un peu de nourriture : mon gosier était tellement serré que je ne pouvais rien avaler ; on me fit ooi|§her, et je m'endormis d'excès de fatigue.
n Nous étions, Pauline et moi, comblées des marques d'amitié
de cette bonne madame de Lède ; je me faisais un bonheur de la soigner, lorsque je vis arriver chez moi M. Hardy, qui m'engagea à quitter Paris, où nous, n'étions pas en sûreté. « Non , lui dis^je, je ne quitterai jamais madame de Lède, que je regarde comme ma mère, dans Tétat de faiblesse où la réduisent des événements beaucoup trop forts pour son âge. Je vivrai ou mourrai avec elle. -— C'est fort bon pour vous, qui n'avez , dit-il , que les risques de cha* cun à courir, puisque vous avez ,été jugée et innocentée ; il n'en est pas de même pour mademoiselle Pauline, qui, ayant été sauvée, pourrait être reprise et y être reconduite. » Et il me répéta que c'était très-sérieusement qu'il me donnait le conseil de l'éloigner de Paris le plus promptement possible, et de manière que personne ne pût découvrir le lieu de sa retraite , et qu'il viendrait le lendemain savoir ma détermination.
n J'étais au désespoir d'être forcée de quitter madame de Lède dans un moment où je pouvais lui être si utile, et je ne savais comment lui annoncer l'impossibilité où je me trouvais de pouvoir rester plus longtemps chez elle. Elle me devina au premier mot , et comme elle s'oubliait toujours pour s'occuper de ceux qu'elle Aimait, elle fut la première à m'engager à presser mon départie. Hardy vint me revoir le lendemain , et je le priai de me choisir un endroit où je pusse vivre inconnue et en sûreté. Il me loua deux chambres à Vincennes, et me dit que je pouvais, sans me compromettre, mener avec moi la vieille bonne de ma fille, et ma femme de chambre comme cuisinière, si elle voulait s'engagei* à en prendre le costume , et qu'il viendrait nous prendre le lendemain pour nous y mener. Je lui parlai de l'engagement pris avec Tnicbon ; il s'en moqua, et nous confia qu'il était si peu accrédité, qu'il allait être forcé de quitter la Commune, et il rassura les gens de madame de Lède sur l'inquiétude qu'ils concevaient du départ de Pauline.
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n J'embrassai, la uioit dans rame, cette bonne et excellente parente; un secret pressentiment ^avertissait que je ne la reverraîs plus ; il ne me trompa pas, et, un mois après, j*ens la doulear d'apprendre qu'elle n'existait plus*.
n Nous partîmes de Paris le 7 septembre, sur les quatre heures après midi , et nous nous Bmes conduire en fiacre dans un caft où M. Hardy nous avait donné rendez-vous. Nous le renvoyâmes, et nous en primes un autre un peu plus loin pour gagner Vinoennes. Il était temps, car on commemait à établir des corps de carde sur les barrières de cette route. L'adresse dim. Hardy parvint à surmonter toutes les difficultés, et nous arrivâmes à bon port à Vincennes.
n H nous donna d'abord le conseil de ne pas sortir et de ne pas nous mettre à la fenêtre, jusqu'à ce que nous fussions reconnues dans la maison pour être des fjens calmes et tranquilles, et noustiift qu'il viendrait nous voir de temps en temps , et t(Wétant au courant de ce qui se passait, il nous ferait aller plus loin s'il y avait du danger â rester si près de Paris. Il me promit de m'amener mon homme d'aflaires, qui fut le seul dans la confidence du lieu de notre retraite. Ce fut pour moi une grande consolation; il m'était fort attaché, et nous donna dans tous les dangers que nous courûmes des preuves du plus entier dévouement.
n Les précautions que nous primes dans le commencement de notre séjour à Vincennes s'adoucirent un peu à la longue. Nous nous promenions tous les jours dans de petits sentiers sous le bois de Vincennes, et nous allâmes même quelquefois à Paris %'oir une de mes soeurs qui était religieuse, et à qui. la bonne madame de Lède avait loué un petit appartement quand elle fut forcée de quitter son couvent. Nous ne vîmes personne d'ailleurs, et nous passâmes quatre mois à Vincennes, dans une entière solitude, el plongées dans la plus profonde douleur. Toutes nos pensées se portaient vers le Temple, et nous ne voulûmes jamais penser à quitter la France, tant qu'elle renfermerait des êtres qui nous étaient si chers et que nous ne pouvions nous résoudre à perdre de vue. n
Dans le procès-verbal de la séance du Conseil général de la commune de Paris, du 3 septembre 1792, il est dit :
Le Conseil général renvoie au Comité de surveillance Fexamen de ce qui peut se trouver dans une des poches de madame de LambaUcy prise sur elle au moment où elle a 'été immolée.
Voici quel fiit le résultat de cet examen :
Dépôt de menus effets trouvez dans une des poches de madame de Lamballe à l'instant de sa mort à Thôtel de la Force.
Deux pièces du compte du citoyen Marenx.
Municipalité de Paris.
L*an 1 792, le 4« de la liberté, le l'' de ré(jalité, le 3« jour de septembre, une heui-e trois quart de relevé.
Nous commissaire du conseib général de la commune nommée par arretté de ce jour à Teffet d'examiner une lettre trouvé dans la poche de madame de Lamballe détenue en la prison de l'bôtcl de la Force où elle vient d'être fait mourirc par le peuple, cette lettre apporté à \a. Commune , et déposé sur ce bureau , avec un anneau d'or, avec inscription en dedans et en dehors et un paquet de- neuf petites clef dans un même anneau d'acier, un étuit en galuchat contenant ^p paire de lunette monté en acier, le tout apporté par Piere Robbc fort de Ta halle demeurant rue de la Muette n* 10, faubourg Saint-Antoine, et M. François Pernet, m' ofP, nie Saint- Antoine n* 347, canonier volontaire de la section armé des Droits de l'Homme, les quels ont requis qu'ils leurs en soit donné décharge par nous commissaire et ont signé.
Pernet. Robbe.
Procédant de suite à l'examen de la dittc lettre nous ni avons rien trouvé de suspecte, pourquoi nous concluons à ce que cette pièce soit jointe au procès verbal le de lever de scellé apposé chez madame de Lamballe, ainsi que les clef et objet désigné ci-dessus et avons signé après dépôt fait au secrétariat.
Legray, ofRcier municipal.
Mareux, officier municipal.
M Je viens d'apprendre, ma princesse^ tous les nouveaux malheurs n arrivés à Paris, j'aurais désirée maller présenter devant le Roi et
n la Reine dans ces tristes ciroonstauces, mais la crainte d^ètre n enfermée dans Paris m'arreste. §pyéz assez bonne, ma princesse, n pour leur laire part du contenu de ma lettre, et pQor me donner n des nouvelles de toute la famille Royale ainsi que des vôtres. Je M n'ajouterai rien , les termes sont trop faibles pour exprimer tout n ce que le cœur éprouve dans de telles circonstances.
» L.-M.-T.-B. D'ORLâàNs*.»
Cette lettre est tachée de sang.
L'adresse : A Madame Madame la Princesse de Lambal à Para,
ARCHIVES MATIONALBS.
Commission nommée par le comité de sûreté générale t^m^nvcntion nationale pour surveiller la garde des prisomiiefWtu Temple.
Rapport du l*' novembre 1792, Tan l"de la République Française. (Remis au ministre de la Justice le 23 novembre 17d2, à midi.)
Les commissaires nommés par le comité de sûreté g^érale pour aller vérifier Tétat de situation de la personne de Louis Gapet et de sa famille, cnftrmés dans la Tour du Temple, et prendre connaissance des mesures de sûreté prises parole conseil général de la commune, et par le commandant (général de la ^rde nationale de Paris, pour la conservation des ôtaf]pes confiés à leur garde, se sont transportés au Temple aujourd'hui , l** novembre, vers les 10 heures du matin. Api*ès avoir donné communication de leurs pouvoirs aux autorités à qui îi appartenait, nous avons requis MM. les commissaires du conseil général de la commune de nous faire part des moyens qu'ils employaient pour la garde et conservation des individus dont ils étaient responsables. Pour satisfaire à nos demandes, ils nous ont dit que huit membres de ladite commune étaient tous les jours de service dans l'intérieur du Temple; savoir, un dans les appartements du ci-devant Roi, un dans celui de sa femme, et six
< Lonise-Maric-Thcrcse-Dathilde d*Orléans, duchesse de Bourbon, mère du duc d'En^faien.
composant le conseil de la §^rde du Temple. Ces huit membres sont renouvelés de la manière qu^il suit, savoir : quatre membres sont désignés par le sort pour être de service un jour, et le lendemain quatre autres sont choisis de la même manière. Les personnes qui sont de service auprès des différents otages ne doivent répondre qu'aux questions vagues et inutiles qu'on leur fait , et d'une manière laconique.
Nous avons également requis le commandant général de la garde nationale de nous rendre compte de la manière dont il faisait exécuter le service pour la garde du Temple. 11 nous a présenté l'état journalier du service par lequel il conste que la garde est composée d'un commandant général, d'un cbef de légion, d'un sousadjudant général, d'un commandant de bataillon, d'un adjudantmajor, d'un porte-drapeau, de vingt artilleurs et deux pièces de canon , un drapeau : en total deux cent quatre-vingt-sept hommes.
Nous avons demandé à MM. les commissaires de nous instruii*e du nombre des personnes occupées au service domestique des prisonniers. Ils nous ont répondu qu'il y avait au total quatre personnes; savoir : le nommé Cléry, Tison et sa femme, et Louis, frotteur, qtifii^'entredans la tour que pour frotter les appartements.
Après avoir pris tons ces renseignements, nous avons requis MM. les commissaires de nous faire ouvrir les portes de la tour du Temple. Nous sommes montés au second , et nous avons entré dans un appartement destiné k Louis Gapet et son fib, composé de quatre pièces. Après avoir visité scrupuleusement et examiné tous les meubles, nous avons reconnu qu'il était logé sainement et commodément; nous avons reconnu également qu'on n'avait laissé à sa disposition ni plume, ni encre, ni crayon, ni papier. Nous lui avons demandé s'il ne manquait rien à sa commodité et s'il n'avait pas à se plaindre de sa nourriture; à quoi il nous a répondu qu'il était satisfait de la manière dont il était traité, que seulement il désirerait qu'on lui laissât la satisfaction de vivre réuni avec sa £Bimillc.
De là nous nous sommes transportés au troisième, et nous sommes entrés dans un appaitemcnt composé de quatre pièces, t>ccupé par la femme de Louis et sa fille, et par Madame Elisabeth; nous nous sommes assurés qu'il n'y avait aucune matière propre à écrire, et qu'il y régnait la même salubrité et commodité que dans les appartements précédents.
Nous sommes ensuite allés dans les cuisines pour nous assurer de la manière de préparer les mets qu'on servait sur la table des
prisonniers. Nous avons reconnu qu*ils étaient tous d*nne qualité excellente et en suffisante quantité; que Ton prenait toutes les mesures nécessaires pour empêcher qu'on ne pût faire parvenir dans la tour aucun papier, soit dans le pain, le lin^^e ou de toute autre manière; que les commissaires de la Commune disaient essayer et {[oûter avec soin tous les mets et liqueurs, afin que Ton ne pût y mêler aucune drogue nuisible et hétérogène.
Nous nous sommes fait représenter l'état journalier de la fourniture des subsistances, et nous y joignons ci deux originaux écrits de la main du fournisseur lui-même; on pourra se convaincre par la lecture de ces pièces de la vérité de ce que nous avons avancé relativement à la quantité et h la qualité des mets destinés à la nourriture de Louis Capet et de sa famille. C'est une réponse victorieuse aux misérables calomnies qu'on répand contre la Commune sur la manière dont le ci-devant Roi est nourri et logé.
Nous avons interrogé les ouvriers et chefs d'ateliers des ouvrages qui se font au Temple, sur la nécessité des ouvrages qui se fmt au Temple (sic) ; d'après leurs réponses, nous avons pu nous convaincre que ces travaux étaient indispensables pour la conservation des prisonniers. Nous leur avons demandé s'ils étaient payés exactement; ils nous ont répondu qu'ils étaient satisfaits à cet égard. Quant aux entrepreneurs des travaux, ils nous ont déclaré qu'ils avaient remis leurs mémoires aux architectes, qu'ils devaient être ordonnancés pour demain, afin qu'ils puissent toucher des fonds pour payer leurs ouvriers samedi; qu'au surplus ils assuraient que les travaux seraient faits dans un mois.
Fait et clos au bureau de la garde du Temple, en présence des commiàsaires de la Commune et du commandant général, qui ont signé avec nous ftprès lecture faite, le l" novembre 1792, l'an !• de la République française.
Drolet; François Chabot; Du Prat; Sànterre, commandant général provisoire; Bailly, commissaire de la Conunune; Caron, commissaire de la Commune;
Vivier, commissaire de la Commune;
commissaire de la Commune; Largh^r, commissaire de la Commune.