LIVRE III. — VOYAGE DE VARENNES
" française autour de cette ville. Louis XYI avait répondu à M. de Bouille que l'Empereur son beau-frère allait faire marcher un corps de troupes sur Longwy, afin de motiver on rassemblement de troupes françaises. Ce mouvement ' n'evt pas lieu en temps opportun; .il en résultait un grand inconvénient pour le général : si ces détachements étaient fiibles, il craignait qu'ils ne pussent protéger la fuite du Roi; et s'ils étaient forts , qu'ils ne l'entravassent, au contraire, en provoquant les soupçons et la vigilance des muni^ dpalités.
Le retard de vingt-<|uatre heures avait eu aussi des consé* quences irréparables; il avait rompu la précision des con- .signes pour les lieux et les temps , et nécessité des contreordres inexplicables et pour les relais préparés et pour les détachements, dont le passage était devenu une halte compromettante et susceptible d'éveiller les soupçons.
Enfin, mille fautes de détail furent commises; il y en eut tant qu'on est disposé à accepter comme vraies celles qui sont restées incertaines. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la présence d'esprit, la promptitude de la décision et la rapidité de l'exécution, comme l'habileté et l'audace , fiirent du côté des adversaires du Boi. Au fond, tout était contre lui, les vices et les passions d'un grand nombre, les illusions de tous; la souveraineté morale était passée à l'Assemblée avec la faveur de l'opinion, dont le vent soufflait contre la royauté. Or, dans la politique comme sur mer, presque tout se décide par le vent favorable ou contraire. Ceux qui servaient le Roi agirent comme des serviteurs fidèles mais désespérés d'une cause perdue, non pour disputer la victoire, mais pour sauver l'honneur. Il y eut quelque chose de si étrange dans cet ensemble de circonstances fâcheuses, de fautes înoirïes et de résultats déplorables, que quelques-uns ont pensé, et qu'un grave écrivain^ a dit que le voyage de Yarennes n'avait été an fond qu'un piège tendu au Rei
* M. le comte de Sèzc, dans son Histoire de Vévénement de Varennes.
iU LOUIS XVIf.
pour le perdre, et dans lequel il tomba avec ses amis les
plus dévoués.
Telle (ut Fissue de ce funeste voyage» si mal concerté, plus mal encore exécuté. Il semble que tout se soit réuni pour en rendre le succès impossible : indécision dans les mesures, défout d'initiative dans les caractères, indiscrétions dangereuses, préparatifs inutiles et nuisibles au secret, appareil de troupes qu*on dirait mises en mouvement plutôt pour corn* promettre le voyage que pour en assurer le succès. Des émi« grants partaient tous les jours à qui on ne demandait pas même les passe*ports. Hélas! tout devait être fatal à Tinfbrtuné Louis XY I , les excès de zèle et de prudence aussi bien que les trahisons. Sa vie royale était un combat depuis deux ans. On dirait que, dès sa première blessure, le monarque avait courbé la tète sous la fotalité inexorable de sa situation, et que, pareil au gladiateur romain, il avait vu les spectateurs passionnés lui faire signe qu'il était temps de mourir.
Parlons plus chrétiennement de ce roi Très -Chrétien : foit pour le malheur, Louis XVI y entra comme dans son élément. Il vit venir l'infortune sans étonnement et sans crainte, comme une austère amie que la religion lui présentait. Toujours prêt à s'incliner sous la main de Dieu, il se sentait créé pour tomber dans ces abimes que les nations creusent de temps à autre dans leurs jours de vertige et de colère.
Le Roi se mit donc entre les mains de la foule qu'il devait conduire, pour lui servir d'abord de jouet, bientôt der vic^ time. Tout est contre lui, les doctrines aussi bien que les utopies, et jusqu'à ces popularités cruelles qui caressent en dépouillant, et qui de concession en concession doivent l'entraîner fatalement à sa perte.: rien ne peut le sauver. Les peuples se réveillaient avec des instincts hargneux et sanguinaires. L'amour de la patrie devenait la haine de l'autorité. Quand cette aberration descend dans le cœur et l'in*-