LIVRE IV. — JOUBNÉE DU ÎO JUIN
Ucencîëe le 30 mai\ et le duc de Brissac, qui la commandait, est envoyé pour des complots imaginaires devant la haute cour d'Orléans.
Madame de Tourzel raconte, dans ses Mémoires, quel était Tesprit de ce corps et le parti qu'on en eût pu tirer. m M. d'Hervilly, écrit-elle, (ut chez le Roi à midi, et lui dit : — Sire, je viens de quitter dix-huit cents hommes animés du pins profobd ressentiment et de l'attachement le plus vif pour Votre Majesté. Le décret de l'Assemblée ne lever laisse que trop apercevoir les vues qu'eMe peut avoir, en éloignant de votre personne une garde si fidèle. Elle brûle du désir de venger l'insulte feite au Roi. Dix-huit cents boii»ies déterminés à vaincre ou à mourir sont bien forts. Sur un mot de Yotre Majesté, ils fendront sur les Jacobins et sur les factieux de l'Assemblée. Les scélérats sont fetbies quand on leur résiste, et ce jour peut être un jour bien précieux pour défendre la cause royale. Si nous réussissons, nous ferons le bonheur de la France, et si nous soccomlxms, désarouezmoi , accusez-moi , et feites tomber sur mot la colère de l'Assemblée. Si je n'ai pas le bonheur de sauver mon Roi de la fiirenr de ses eanemis, je m'estimerai heureux de mourir pour une si belle cause. Je ne puis donner que deux heures à Votre Majesté pour se décider ; plus tard , il ne serait plus temps, et pareille occasion ne se retrouvera jamais. —
• Le Roi, effrayé des suites d'une telle démarcbe, si elle n'était couronnée de succès , n'osa la tenter, et cette proposition fut ensevelie dans le plus pn^ond secret. Je menai ce jour-là M. le Dauphin à une heure chez la Reine, avec laquelle il dinait depuis quelque temps. Elle me prit en particulier et me dit : Vous nous voyez en ce moment dans une grande anxiété. La proposition de M. d'Hervilly est grande et honorable ; mais elle entraînerait des suites si funestes si elle ne réussissait pas, que le Roi ne peut se déterminer à l'accepter ;
< Par une lettre du 27 du même mois, le Boi avait invité lui-même le duc de Brissac à opérer le licenciement de cette garde.
et, dans cette position , je me reprocherais d'influencer sa décision.
» Le Roi et la Reine défendirent à M. le Dauphin de rien dire de ce qui se passait, et il n'en ouvrait pas la houche en public ; mais , ne se croyant pas obligé à la même discrétion envers moi, l'abbé d'Avaux et ma fillç Pauline, il ne nous cachait pas la peine qu'il éprouvait du renvoi de la garde.
» Pauline me secondait parfaitement dans le soin que je prenais de lui former le cœur et l'esprit; et, quoiqu'elle ne lui passât rien et qu'elle le reprit de ses petits défauts, cliaque fois qu'il y donnait occasion , il ne l'en aimait pas moins. Su jeunesse lui inspirait de la confiance, et elle n'en profitait que pour lui être utile. Elle avait d'ailleurs tant de complaisance pour lui , qu'il ne pouvait s'en passer. Il me dit un jour très-sérieusement qu'il avait une grâce à nous demander, et que , comme il était en mon pouvoir de la lui accorder, il fallait lui promettre de ne la pas refuser. — J'ai six ans« et je dois passer aux hommes à sept uns. Promettez-moi de ne pas marier Pauline jusque-là. Je serais si affligé de la quitter! Non^ vous ne me refijsercz pas , ma chère Pauline. — Et, se jetant a son col , il l'embrassa avec une grâce et une amabilité parfaites
» Pendant le peu de temps que le Roi avait eu sa garde, nous avions fait faire de jolies promenades au Dauphin dans les environs de Paris. Maintenant nous sortions rarement de son petit jardin. L'abbé d'Avaux trouvait le moyen de l'y occuper agréablement, et, rentré chez lui, il lui rendait ses leçons si intéressantes qu'il les quittait à regret. Il nous fit un jour une peine et un plaisir extrêmes à la fois : — Mon bon abbé, dit-il ù M. d'Avaux en finissant sa leçon, je suis bien heureux : j'ai un si bon papa, uue si bonne maman ; et, en vous et ma bonne madame de Tourzel, un second père et une seconde mère. — Les larmes nous vinrent aux yeux; le royal enfant ne perdait pas l'occasion de nous dire des choses tendres et aimables, et il était impossible de se sentir mal-