LIVRE XII. — MORT DE LA REINE. m
par la faim, tantôt il le force à manger outre mesure et à boire beaucoup de vin et même de Feau-de-vie, et il le tue par l'excès. Le pauvre enfant devait y succomber : un homme dans la force de Tâge n'aurait pu résister. Quoi qu'il en soit, pour ce malheureu]( enfant, les excès succèdent au jeûne et l'ivresse aox privations. Après avoir usé l'estomac, le maître cherche h dipraver la raison. Le Dauphin avait heureusement su se préparer de longue main à la résignation sous l'œil de ses parents ; car, robuste comme elle l'était, si sa nature fût restée aussi vive et aussi fougueuse qu'à Versailles, ces combats de tous les jours, grands 'et petits, à coups d'épée et à coups d'épingle, l'auraient certainement rendu fou. Qu'on se figure, dans cette solitude, séparé de sa mère, de sa sœur, de sa tante, ce pauvre enfant seul vis-à-vis deux êtres comme ce Simon, comme cette Marie-Jeanne; et si l'on est surpris de quelque chose, c'est que la résistance d'un enfant de huit ans ait été si prolongée. Sous la pression d'Hébert, tous les efforts de Simon sont plus que jamais emplo^^és à incliner cette jeune plante à des leçons corruptrices , à fausser son cœur, à empoisonner son intelligence. La révolution n'a pas assez fait en s' établissant dans le Louvre, en faisant flotter son drapeau sur nos palais déserts : il faut qu'elle implante ses idées et ses principes dans la tête et dans le cœur du petit-fils de saint Louis ; il faut qu'elle introduise dans son esprit l'anarchie qui règne dans la rue ; il faut qu'elle étouffe la plus généreuse nature sous la plus odieuse démoralisation ; il faut que, loin de l'air et du soleil, elle étiole la plus noble fleur dans la plus fétide atmosphère ; il faut enfin qu'elle se fasse un complice d'un enfant; il faut que le crime trouve un appui dans l'innocence.
Le jeune Louis était déjà bien changé. L'insouciance de son âge avait entièrement disparu ; un voile de rêverie couvrait sa physionomie naguère décidée etfière, et ses grands yeux bleus se baissaient languissants et presque inanimés. L'émotion ne passait plus comme un souffle de vie sur sa physionomie , qui restait calme et impassible. Il ne se laissait plus distraire. Il
n'avait pas le corps aussi vaillant que le cœur. Prêt à tout par son courage, il ne Tétait point par ses forces. Comme le lis, antique et chaste emblème de la nationalité française, il portait haut sa tête charmante ; mais sa tête commençait à plier sur sa tige.
Cependant le nom de sa mère lui était encore cher et sacré. Le 12 vendémiaire an II (3 octobre 1793), Simon accola à ce nom la plus injurieuse épithète et voulut que Fenfant la répétât. L'enfant se laissa battre et n'en fît rien. Aux coups, qui n'avaient pu rompre sa résistance, Simon ajouta l'ironie et le sarcasme. Ce malheureux homme n'était pas père , il ne savait pas qu'il n'y a rien de plus divin que l'amour filial et Tamour maternel, et que s'en railler, c'est se railler de Dieu même. Le cœur de la victime n'avait plus pourtant toute sa limpidité transparente; et, à son insu, les images, les souvenirs, les leçons du passé ne s'y réfléchissaient qu'en lames brisées, comme la lumière au fond d'un lac agité par la tempête et dans lequel des eaux limoneuses sont venues se jeter.
La Convention était pressée de voir s'ouvrir le procès de Marie-Antoinette; elle sentait derrière elle les impatiences de la Commune plus implacables encore. *
Le 3 octobre, elle rendit le décret suivant :
a La Convention nationale, sur la proposition d'un membre, décrète que le tribunal révolutionnaire s'occupera sans délai et sans interruption du jugement de la veuve CapetK
Mais les éléments du procès manquaient; et Fouquier- Tinville lui-même, dont la conscience d'accusateur public n'était ni difficile ni scrupuleuse , répondait en ces termes au décret de la Convention* :
^ ■ Visé par l'inspecteur; signé Joseph Bbgker; coUationné à l'original par nous président et secrétaires de la Convention nationale.
» Paris, le 4 octobre 1793, l'an II de la République une et indivisible.
» Signé : L. J. Chablibr , président.
» Pons (de Verdun), P. Jagot, secrétaires. »
(Archives de l'Empire , Armoire de fer.) ^ Ce billet, dont le double fut envoyé à la Convention le 5 octobre, est conservé aux Archives nationales (Armoire de fer) ; il est écrit de la main de ier.
« Paris, ce 5 octobre 1793, Van 11^ de la République une et indivisible. » ClTOYEx\ PRÉSIDEXT,
» J'ai l'honneur d'informer la Convention que le décret par elle rendu le ^ de ce mois, portant que le tribunal révolutionnaire s'occupera sans délai et sans interruption du jugement de la veuve Capet, m'a été transmis hier soir. Mais jusqu'à ce jour il ne m'a été transmis aucunes pièces relatives à MARIE- ANTOINE TTE ; de sorte que, quelque désir que le tribunal ait d'exécuter les décrets de la Convention, il se trouve dans ^impossibilité d'exécuter ce décret tant qu'il n'aura pas ces pièces K »
On travaillait au Temple à combler cette lacune.
Dans la matinée du 13 vendémiaire an 11 (4 octobre 1793) , Simon, qui, par Tentremise du citoyen Daujon, officier municipal, avait le mot d'Hébert, chef de cette intrigue, prévient Chaumette que le petit Capet se trouve disposé à répondre à toutes les questions qu'on aurait à lui faire dans Tintérêt de la justice. Le maire et le procureur de la Commune décident qu'ils se rendront eux-mêmes au Temple , accompagnés de deux membres du conseil général^. Avis est donné à Simon de se
* Trois jours plus tard , les membres du Comité de salut public ëtaicut encore à la recherche des pièces qui pouvaient établir la culpabilité de la Reine.
« Paris , le 7" jour de la 2" décade du 1" mois , l'an IP de la République française (17 vendémiaire an II, 8 octobre 1793.)
» Le8 membres du comité de salut public au citoyen Rabaïul- Pommier ,
leur collègue.
» Xous vous invitons, citoyen notre collègue, à nous communiquer tous les renseignements relatifs à la veuve Capet que vous pourrez recueillir comme ayant été secrétaire de la commission des vingt-un, chargée de dresser l'acte d'accusation de Capet, ou à nous indiquer quel est le lieu du dépôt des pièces et papiers qui ont servi de base au travail de cette commission.
■ Salut et fraternité. »
* > Le conseil général nomme Laurent et Friry, qui s'adjoindront au citoyen nuire, au procureur de la Commune, et aux commissaires déjà nommés pour «lier au Temple. » (Séance du 4 octobre 1793.)
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tenir prêt pour le lendemain. Le 15 vendémiaire (6 octobre), ■"! Pache et Chaumette arrivent à la tour avec leur escorte. Tout * était préparé depuis plusieurs heures pour les recevoir : Simon, '^ qui dès la veille avait fait jeûner et souffrir la faim à sa vie- > time, Tavait fait, ce jour-là, manger et -boire outre mesure, ^ afin qu'il ne fût plus qu'un jouet entre les mains de ses farouches ^ visiteurs. Leur entrée dans la chambre de Simon impose d'abord ■ ■ au jeune Prince, dont l'ivresse, préparée avant l'heure, com- -1. mençait à se passer, et dont le front perdait insensiblement la -^ fugitive rougeur que l'eau-de-vie y avait fait éclore. L'éclair de i son œil s'éteignait par degrés, et sa tête déjà se penchait froide '^^ et morne comme auparavant ; mais poursuivi , harcelé , traqué comme une pauvre gazelle épuisée de fatigue, il cède enfin ; il n'eût jamais tant résisté pour se laisser conduire au supplice. Heussée, administrateur de police, fait lecture d'un interro- • gatoire écrit d'avance, et, si l'on en croit une tradition contemporaine, préparé par Daujon, et dans lequel l'enfant répond comme on voulait qu'il répondît ; ensuite on le fait signer comme on voulait qu'il signât. La Commune triomphe; elle a mis sur les lèvres du fils le poison de la calomnie avec laquelle elle veut tuer l'honneur de la mère. Cette signature toute tremblée avec laquelle on prétendait accuser la Reine, n'accuse que ceux qui ont conduit, disons mieux, qui ont égaré la main de l'enfant.
Nous dirons bientôt sur quel sujet portait l'interrogatoire au bas duquel on lisait ces caractères , autant du moins que l'histoire peut le dire. Il s'agit en effet d'un crime qui surpasse Fimagination, et qui, par sa nature étrange, conquiert presque le bénéfice de l'impunité. Ici, la sainte pudeur arrête le cri de l'indignation, avec lequel on voudrait flétrir de telles horreurs et de tels misérables ; mais pour flétrir il faudrait raconter, et on ne peut.
Hébert était survenu au milieu de la séance ; il eut la joie de voir son programme accepté ^ et celle de le signer avec umette, son ami plus que son chef; avec Pache, maire de