‹ Louis XVIIChapitre 45 sur 206 · SOLITUDE DE LOUIS XVIL MORT DE MADAME ELISABETH · texte numérisé non relu

SOLITUDE DE LOUIS XVIL MORT DE MADAME ELISABETH

30 nivôse — 9 thermidor an II (19 janvier — 27 juillet 1794).

Simon n*a pas de successeur. — La porte de Louis Wll est scellée et grillée.

— Isolement absolu. — Ennui et peur. — Hébert et ses partisans guillotinés. — Danton. — Chauraette. — Adresse de la Commune de Paris à 1^ Convention nationale. — Procès et exécution de Madame Elisabeth. — La Terreur. — Catherine Théot. — Les municipaux; visites nocturnes. — Souffrance inexprimable du jeune Roi. — Démarche de M. Le Monnier,

— Tableau de la France au moment du 9 thermidor.

On a vu les tourments que le fils de Louis XVI a subis sous l^autorité de Simon; on a vu avec quelle patience il les souffrit jusqu^au moment où il ploya ^ pour ainsi parier, sous le poids des souffrances humaines , et où son corps brisé laissa fléchir son âme. On a vu, dans ce duel effroyable, le bourreau souvent vaincu par la victime. Cet excès de misère n^est encore qu^un commencement; tout ce que ce malheureux enfant a enduré n^est rien auprès de ce qui Tattend. Il n'a eu à combattre que les hommes : il va avoir à lutter contre Tabandon , contre le silence, contre F ennui de la solitude et les fantômes delà peur.

Les comités décidèrent que Simon n'aurait point de successeur. C'était un homme si difficile à remplacer! Chaumette et Hébert, qui dirigeaient tout ce qui concernait le Temple , acceptèrent cette décision , qui ne laissait aucun intermédiaire entre l'autorité municipale et la tour du Temple.

Ils déclarèrent qu'ils prendraient des moyens infaillibles pour avoir la sûreté que l'absence d'un gardien permanent leur refusait, et, dès le lendemain , c'est-à-dire le 1" pluviôse an II (20 janvier 1794), ils firent restreindre à une pièce le legement

du prisonnier : Tenfant fut relégué dans la chambre du fond , qui avait été celle de Cléry , et y plus tard , celle de la femme Simon pendant sa maladie. La porte de communication entre Tantichambre et cette pièce' fut coupée à hauteur d^appui , scellée à clous et à vis, et grillée de haut en bas avec des barreaux de fer. A la hauteur d^ appui fut posée une tablette sur laquelle les barreaux , en s^écartant , formaient un guichet fermé lui-même avec d* autres barreaux mobiles que fixait un énorme cadenas. G^est par ce guichet qu^on faisait parvenir aîi petit Capet ses mets grossiers, et c*est sur ce rebord quMl devait remettre ce qu'il avait à renvoyer. Le système cellulaire, dont se plaignent aujourd'hui les natures les plus fortes , avait été , on le voit , inventé par le génie révolutionnaire , qui a épuisé les ressources de la souffrance , et il avait été inventé contre un enfant. Bien que restreint, son appartemetit était encore vaste pour une tombe. Gomment pouvait-il se plaindre ! Il avait une chambre où se promener, un lit où reposer, il avait du pain , il avait de Peau , il avait du linge , il avait des vêtements. On ne lui donnait ni feu ni lumière ; sa chambre n'était chauffée que par le tuyau d'un poêle placé dans la première pièce; elle n'était éclairée que par la lueur d'un réverbère suspendu en face des barreaux; c'est entre ces barreaux aussi que passait le tuyau du poêle.

Tout cet arrangement fut arrêté et entrepris dans la journée du 1«' pluviôse ; il fut achevé le soir même à la clarté des lanternes ; et , soit calcul atroce , soit fatale coïncidence , le royal orphelin inaugura sa nouvelle prison le jour même où son père était monté sur l'échafaud (2 pluviôse an II, — 21 janvier 1794) .

Mais il n'y avait pour lui ni date ni anniversaire; l'année, les mois , la semaine , tout était confondu dans sa pensée ; le temps, semblable à un lac aux eaux dormantes et silencieuses, avait cessé de couler. Les jours ne se marquaient pour lui que par les souffrances ; ils ne se distinguaient plus les uns des autres, puisqu'il souffrait tous les jours.

^ Voir le plan , tome I , page 326.

Il est présumable cependant quMl avait vu sans effroi et les cbaDgemenls qu^on opérait dans sa demeure et la solitude dans laquelle on Fenferinait. Depuis que le malheur, en le sépariEint de sa mère, avait clos pour jamais les temps insoucieux de. son enfance , le Prince n'avait pas encore éprouvé ce moment de calme. Hélas! il se crut peut-être à Tabri des hommes. Il se sentit libre enfin dans sa prison , comme au creux d'une vallée un jeune daim échappé aux chiens des chasseurs. Peut-être pensa-t-il même que son isolement n'était qu'une transition à un état plus doux, que sais-je? une amélioration due à une influence qui pouvait plus tard lui rendre sa mère et sa liberté. L'espérance vient si vite à ceux qui n'ont pas encore une longue habitude de la vie, et qui, grâce à leur âge, sont nouveaux dans le malheur!

Nous entrons dans une période de maux qu'il nous devient difficile de décrire et d'énumérer : misère terne, sombre, monotone, privée du pompeux appareil qui entoure d'ordinaire les infortunes royales.

Qui dira jamais les tortures étouffées dans ce cachot ! Qui dira jamais les combats intérieurs qui se sont livrés dans cette jeune âme , et les invisibles angoisses qui ont déchiré ce cœur que Dieu avait fait si plein de courage et de mansuétude ! Pendant plus de six mois (depuis le 20 janvier jusqu'au 27 juillet 1794) , Tair du ciel n'est pas descendu dans cette chambre ; le jour y arrivait à peine à travers les grilles et les abat-jour, dont l'épaisseur et la solidité étaient l'objet d'une surveillance incessante de la part du conseiP. La victime ne voyait pas

' ' Commune de Parig.

Extrait du registre des délibérations du conseil du Temple. • Paris, le 2 nivôse de l'an II de la République (22 décembre 1793).

» Cejourd'btti, 2 nivôse, trois heures de relevée, se sont présentés au conseil les citoyens Lépine , Lelièvre et Langlois , de service hier au Temple , lesquels nous ont fait part de la conférence qu'ils ont eue ce matin avec le citoyen maire, sur les motifs du sursis à l'occasion de l'arrêté du conseil général, sur les abat-jour à poser dans la chambre de Simon, au second, d'où il résulte que tous les obstacles du moment soot levés , le conseil du

même la main avare qui lui faisait passer ses chétifs aliments par Tespèce de tour pratiqué dans la porte grillée, ni la main imprévoyante qui, chargée d^allumer le poêle, le laissait parfois sans feu par un froid rigoureux, 'et parfois, à force de Tentretenir, faisait une étuve de la prison. Il n^ entendait jamais d^autre bruit que celui des verrous. Seulement, vers la fin du jour, une voix sévère lui criait de se coucher, parce qu'on ne voulait pas lui donner de lumière.

Il était obligé de balayer lui-même sa chambre , s'il voulait y conserver quelque propreté; mais malheureusement ses forces affaiblies par d'indignes traitements , par la mauvaise nourriture et par le défaut d'exercice , ne purent lui permettre de prendre longtemps ce soin. .

On se fait difficilement une idée des tourments de ce pauvre petit être luttant dans l'obscurité d'une prison contre des monstres dont il ne pouvait connaître ni la force ni le nombre! Chaque soir, ne lui semblait-il pas que c'était une voix nouvelle qui lui ordonnait de se coucher? N'était-il pas là comme au milieu d'un rêve effrayant? La solitude ne pesait-elle pas sur son âme comme un poids de plomb? Privé de tout travail, de tout jeu, de tout objet qui pût l'occuper, de toute parole qui pût réveiller son oreille , combien ses journées devaient être longues! Encore avait-il, tant qu'elles duraient, une faible lueur pour éclairer son abandon. Voir, c'est vivre, c'est penser, c'est posséder, c'est se défendre. Mais le soir, le soir, quand cette apparence de vie qu'entretient un reflet de lumière cesse ; quand les ténèbres et le silence viennent séparer l'homme du

Temple de service aujourd'hui et le conseil d'hier réunis ont arrête que le citoyen Coru serait à l'instant prévenu de faire venir l'ouvrier à l'effet d'exécuter l'arrêté du conseil général, et qu'il serait délivré copie du procèsverbal au citoyen Coru.

» TONNBLIBR , LbVASSIUR , LkGHBNAKD. «

Cette affaire des abat-jour avait déjà occupé le conseil général et le conseil du Temple; et à la date des 14 et 15 décembre 1793, on trouve deux arrêtés tendant « à faire établir les abat-jour apposés aux fenêtres de l'appartement qu'occupent Simon et le petit Capet, tels qu'ils étaient avant qu'on en détachât une partie ».

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