LIVRE XIV. — SOLITUDE DE LOUIS XVIL
chaque jour à la garde des prisonniers du Temple, la Commune de Paris attend de votre sagesse :
» 1" Que vous enverrez au plus tôt Finfâme Elisabeth au tribunal révolutionnaire ;
» 2«Qu'à regard de la postérité du tyran, vous prendrez des mesures promptes pour la faire transférer dans telle. prison que vous aurez choisie, pour y être renfermée avec les précautions convenables, à Feffet d^y être traitée dans le système de Tégalité et de la même manière que les autres détenus dont lu République a eu besoin de s^ assurer.
« DuNOLY*. Renard*. Le Clerc ^. n Legrand*, r. de la Commune. Dorigny*. »
Cette adresse aviait été envoyée le jour même au Comité de sûreté générale. Elle y avait sommeillé six mois, mais Jes vœux qu'elle exprimait n'étaient point oubliés dans la région la plus ardente de la révolution. Le 20 floréal an II (9 mai 1794) , vers sept heures du soir, Vhuissier Monet se rendit au Temple, accompagné des citoyens Fontaine ^ adjudant général d'artillerie de l'armée parisienne , et Sar aillée, aide de camp du général Hanriot; il présenta aux membres du conseil, Mouret, Eudes, Magendie et Godefroi, une lettre de Fouquier, accusateur public près le tribunal révolutionnaire, portant in-vitation de remettre entre les mains desdits susnommés la sœur de Louis Capet^.
La Princesse se disposait à se coucher, lorsqu'elle entendit ouvrir les verrous. Elle se hâta de passer sa robe. « Citoyenne,
* Dunouy (l'aînë) Jeaa-Honorë , trente-huit ans . ingénieur, quai Bernard , n° 174, gection des Sans-Culottes.
' Renard (Pierre-Jean), citoyen, rue du Faubourg-Denis, n» 56. ' Leclerc (Louis) , quarante-quatre ans , peintre , rue du Vertbois , n» 1 8 , section des Gravilliers.
* Legrand (Pierre-Jacques), cinquante et un ans, homme de loi, rue d'Enfer, n* 5. section de la Cite.
^ Dorigny (Louis-François), charpentier, mis hors la loi par décret de la Convention du 9 thermidor an II , comme traître à la patrie , pour avoir participé à la révolte de la Commune; exécuté le 12.
^ Procés-verbal de la translation d' Elisabeth-Marie Capet à la Conciergerie.
descends tout de suite, on a besoin de toi, » lui dirent d'un ton brusque ses sinistres visiteurs. « Ma nièce reste-t-elle ici? — Cela ne te regarde pas; on s'en occupera après. » Madame Elisabeth embrassa la pauvre orpheline, et, pour calmer ses inquiétudes , lui dit : « Soyez tranquille , je vais remonter. — Non, tu ne remonteras pas, répond le commissaire Eudes \ prends ton bonnet et descends. » Elle obéit, relève Madame Royale , qui tombe dans ses bras , lui dit d'avoir du courage et de la fermeté, à! espérer toujours en Dieu, de se servir des bons principes de religion que ses parents lui ont donnés, et diêtre fidèle aux dernières recommandations de son père et de sa mère. La tante et la nièce demeurent un instant embrassées , puis la tante, s' arrachant brusquement à cette étreinte, se dirige d'un pas rapide vers la porte extérieure, en disant encore : « Pensez à Dieu , mon enfant ! » '
Madame Elisabeth est partie. On la fait entrer au bas de l'escalier dans la salle du conseil; là, pendant que Ton rédige le procès-verbal de décharge du geôlier, on visite ses poches et on l'accable d'injures; Elle traverse, sous une pluie battante, le jardin et la première cour ; elle monte en fiacre avec l'huissier du tribunal et les deux officiers, est conduite à la Conciergerie, interrogée par Gabriel Deliége, vice-président^ du tribunal révolutionnaire, et le lendemain elle paraît devant les juges, accusée de complicité dans les crimes de sa famille. Chauveau-Lagarde , nommé d'office son défenseur, fait observer qu'il n'y avait au procès ni pièces ni témoins , et que là où il n'existait aucun élément légal de conviction , il ne pouvait y avoir de conviction légale. Il termine ainsi : « Celle qui a été à la cour de France le plus parfait modèle de toutes les vertus ne peut pas être Tennemie des Français. » A ces mots, Dumas', qui présidait le tribunal, se lève avec indignation et reproche violemment au défenseur de corrompre la morale publique. On abrège les formalités ; on clôt bien vite un débat
^ Guillotine le 11 thermidor an II.
' Renë-Françoig Dumas, mis hors la loi et guillotiné le 10 thermidor an 11.