‹ Louis XVIIChapitre 53 sur 206 · LIVRE XIV. — SOLlTLiDE DE LOUIS XVll · texte numérisé non relu

LIVRE XIV. — SOLlTLiDE DE LOUIS XVll

aveciaquelle les municipaux étaient relevés ajoutait au supplice du jeune prisonnier. Ce n^était, la plupart du temps, qu^à une heure avancée de la soirée que les nouveaux commissaires étaient désignés par le conseil général , de sorte qu'ils n'arrivaient au Temple qu'au milieu de la nuit. Alors les nouveaux venus avaient à constater la présence du captif pour en donner décharge à leurs devanciers. Précédés d'un porte-clefs, ils montaient ensemble au chenil du louveteau ; il leur était indifférent qu'il dormît ou qu'il fût éveillé : éveillé , c'était la peur qu'on lui apportait; endormi, c'était la peur et la privation du repos tout ensemble. Une voix impitoyable l'appelait tout à coup afin de s'assurer qu'on ne l'avait pas enlevé. Si parfois, plongé dans Toubli que donne le sommeil , il différait un instant de répondre, un bras inquiet ouvrait avec fracas le guichet du tour, et une voix terrible s'écriait : « Capet! Capet ! dors-tu? où es-tu donc? race de vipère, lève-toi! » L'enfant, réveillé en sursaut, descendait du lit et arrivait tout tremblant, les pieds plus froids que le plancher humide sur lequel ils se traînaient : u Me voilà, citoyen, répondait-il d'une voix douce. — Viens ici que je te voie. — Me voici, que me voulez-vous? — Te voir, répliquait le cerbère en inclinant sa lanterne à l'entrée du tour : c'est bon, va te coucher, housse ! décanille ! »

Deux ou trois heures après, les énormes clefs grinçaient de nouveau bruyamment, et Ja porte de fer tournait encore sur SQS gonds : c'était le tour de quelques commissaires attardés, qui , non moins zélés ou aussi curieux que les premiers arrivés, voulaient voir le prisonnier ; ils apportaient ainsi le trouble dans un repos qui commençait à renaître, et la frayeur dans une imagination qui commençait à s'apaiser. L'enfant était encore obligé de se lever et de passer à l'inspection. Dans la visite faite en commun par les municipaux de garde et par ceux qu'ils relevaient , parfois l'entretien se prolongeait : mille questions oiseuses s'échangeaient entre les collègues, et amenaient un long interrogatoire, où l'enfant avait à subir, demi-nu, et tout trempé de la moiteur du sommeil glacée par la nuit, les pa-

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rôles brutales qui lui troublaient Tesprit, les durs propos qui lui blessaient le cœur, et jusqu^aux dangereuses clartés de la lanterne, qui, dirigées sur sa pâle figure, éblouissaient à les aveugler ses pauvres yeux malades, auxquels depuis si longtemps n^était arrivé un seul rayon de soleil ! Et quelquefois encore un geste menaçant , un rire satanique accompagnaient de loin, jusqu'à son misérable lit, ce frêle fantôme de roi tombé dans le dernier des opprobres, et qui n'avait pas Tâge de mourir : le bourreau n*eût pas voulu de lui.

Souvent , par négligence , on différait de lui apporter sa chétive nourriture quand il en avait le plus pressant besoin ; n'importe, il ne faisait aucun reproche, il n'exprimait aucun désir. Mais alors, pressé par la faim, il mangeait quelquefois plus vite et plus que de coutume.

Cependant des jours s'étaient écoulé^ , et puis des jours , et puis des semaines, et puis des mois. La privation d'air, l'abandon, la solitude, avaient amaigri le corps, énervé l'esprit, desséché le cœur. Au fond des pauvres yeux, caves par la douleur, par l'obscurité, par l'ennui, les larmes ne se faisaient plus jour. I^s mains affaiblies ne soulevaient plus qu'avec peine les plats de terre commune qui contenaient ses aliments , et la cruche d'eau plus lourde qu'un garçon de cuisine apportait silencieusement chaque jour sur le rebord du guichet, avec l'injonction, sous peine de mort, délie lier aucun entretien avec le prisonnier.

Depuis longtemps l'enfant avait cessé de balayer sa chambre; il n'essayait plus de remuer la paillasse de son lit; l'idée ne lui venait plus de soulever seulement son matelas ; ses ibrces « d'ailleurs, ne lui auraient plus permis de le faire. Il ne pouvait renouveler ses draps qui étaient sales, et sa couverture qui tombait en lambeaux. Pendant quelque temps on lui avait donné, par le tour, du linge blanc; plus tard on ne put obtenir de lui le linge sale, et dès lors on cessa de le remplacer. Il ne pouvait réparer ses vêtem.ents troués, ni se laver et se nettoyer. Bientôt il n'ôta plus son pantalon déchiré et sa carmagnole en

loqnes. Le jour vint où il ne songea plus à traverser le couloir qui conduisait aux latrines placées dans la tourelle. Ses forces épuisées le condamnaient à une désolante immobilité. Quelquefois son regard se portait sur- le guichet, veillant, guettant, désireux tout à la fois et craignant d* entendre une voix humaine ; pois il s^abandonnait encore à cette oisiveté somnolente, pleine de secousses et de tressaillements : il s^étendait tout habillé sur son lit durci , et il s'y endormait la plus grande partie de la journée, se préparant ainsi pour la nuit cette insomnie cruelle que venaient troubler encore les visites de ses gardiens. Ses instincts comme ses forces ne suffisent plus qu'à peine à ses besoins. Des débris de sa nourriture sont répandus par terre ou restent sur son lit. Les rats et les souris infestent sa chambre; ces animaux, attires par la mauvaise odeur, par les viandes et le pain qu'on servait au petit prisonnier, avaient fait des trous dans les encoignures du corridor communiquant à sa chambre, où ils s'étaient établis , ils avaient pullulé d'une manière effrayante et venaient partager la nourriture de la victime, qui, pour les éloigner, leur jetait une partie de son pain et des mets qu'on lui servait. Aux rats et aux souris se joignaient de grosses araignées noires, telles qu'on en voit dans les cachots ; ces hôtes immondes couraient la nuit sur le lit de l'enfant, qui souvent prenant le parti de leur abandonner la place , se levait , se plaçait sur sa chaise et passait le reste de la nuit les deux coudes appuyés sur la table ^ Partout la poussière, la malpropreté : la putridité infecte l'air de cette chambre fétide, dont la fenêtre, depuis bientôt six mois, n'a pas été ouverte ; des draps humides qui ne ressemblent plus h des draps ; un matelas qu'on ne peut dépeindre , et , pour surcroit d'opprobre , la vermine , que tant de saleté a engendrée , environne de toutes parts l'héritier de tant de rois, qui ne peut s'en purger ni s'en défendre! « Tout est vivant dans cette chambre, » dit un jour le jeune Caron (l'aide de cuisine) en reprenant la vaisselle et en plongeant un regard au fond de

^ Loui» XVII y par Simien Desprëaux, 1817.

cette geôle affreuse. Oui, tout est vivant dans cette chambre, excepté celui qu'on y tue à petits coups et que Ton y assassine en détail ! Ce bel enfant , tant admiré à Versailles et aux Tuileries, délicieuse créature qui flattait tant Forgueilleux amour

de sa mère qui est au ciel, regardez-le maintenant U ne se

reconnaîtrait pas lui-même, s41 se voyait dans un miroir; ce n'est presque plus une forme humaine; c'est quelque chose qui végète, des os et de la peau qui bougent. U faut maintenant des ordres donnés à haute voix, il faut des menaces sévères pour réveiller de son atonie ce petit être chancelant et lui faire rapporter au guichet Técuelle, le plat de terre et la cruche que la nation généreuse lui envoie comme à un chien dans son chenil. Epuisé par l'effort qu'exige cet acte d'obéissance, il se traîne et retourne péniblement à son grabat , où il retombe en proie aux angoisses qui le torturent et à la vermine qui le ronge. Non, jamais on n'a rêvé une misère plus nue, plus terne, plus menaçante, plus horrible.

Voilà, autant qu'on peut lire dans une histoire fermée, quelles furent les journées et les nuits de ce pauvre petit être pendant cette longue séquestration. Qui pourrait même affirmer qu'elles ne dépassèrent pas encore l'idée que nous cherchons à nous en faire? Qui sait, chose horrible à penser! s'il n'a pas plus d'une fois regretté Simon? Hélas! sa pauvre mère a vainement prié Dieu de donner à son enfant un jour de bonheur pour tant de jours de souffrances qu'elle-même a comptés. Dieu en a décidé autrement ; mais la colère de Dieu est encore sa miséricorde ; le fils ne sera pas longtemps séparé de sa mère ; lui aussi peut dire : u J'irai à elle, mais elle ne reviendra point à moi^ n

Malheureux enfant ! depuis qu'il a quitté sa famille , nulle voix amie ne s'est fait entendre à son oreille : nulle voix amie, ni le jour ni la nuit, n'a parlé à son chevet, s'enquérant de ses

* Andro a lei , ma ella non ritornerà a me.

Inscription que Byron fit mettre sur le tombeau de sa fille Allegra , morte à Bagnacavatlo , en Toscane (le 22 avril 1822) . à l'âge de cinq ans.

soDffrances et lui donnant du courage. Oh! c'eût été une trop puissante consolation; c'est un mal trop doux que celui qui amène autour de notre lit ceux que nous aimons.

Durant ces longues nuits , pleines de terreur aussi bien que dorant ce sombre crépuscule qui lui tenait lieu de jour, il n'a entendu que des bruits de verrous et des voix ennemies qui parlaient dans Tombre. Plus d'une fois, sans doute, il s'est dressé sur son lit , et ses cheveux , ramenés en arrière par sa main tremblante, dégageaient sa joue pâle et amaigrie; la sueur ruisselait sur ses tempes; ses yeux restaient fixes; il étendait les bras comme pour repousser une attaque menaçante. Puis les fantômes disparaissant , il se recouchait le feu dans la poitrine.

La force de son âme s'usait à ce supplice. Ses ennemis espéraient-ils qu'un si long tourinent amènerait le désespoir, et qu'une terreur si grande déterminerait la démence?

On doit s'imaginer aussi que parfois, sans dormir, il demeurait des heures entières accablé sous l'air épais et humide, sous Pair fétide et mortel qui pesait si lourdement sur sa poitrine; qu^il ne pleurait plus; que ses yeux taris n'avaient plus de larmes ; mais que sa lèvre aride , son palais desséché imploraient en vain une goutte d'eau ; qu'il essayait de se soulever sur son lit et ne pouvait y réussir; qu'avec bien de la peine et bien de la lenteur, il se traînait vers le guichet , rampant sur le carreau froid qui glaçait son corps endolori; et que plus d'une fois la force lui manqua même totalement pour arriver jusqu'à la cruche contenant Peau qui lui était donnée. . . Ces tourments ignorés ne seront jamais dits : on ne saura jamais combien de douleurs ardentes cet enfant a éprouvées à l'aspect de cette cruche qu'il ne pouvait saisir, combien de jours il eût donnés pour une goutte de cette eau qui était près de lui !

Quelquefois, on se le figure aussi absorbé par son mal, mais * c'était un rare bonheur. Alors , son œil hagard ne voyait plus , son oreille n'entendait plus ; un engourdissement complet s'emparait de lui et lui faisait oublier jusqu'à sa soif, jusqu'à la

vie ! Puis son sang se reprenait h couler, la fièvre le ressaisissait , et en lui permettant de quitter sa couche et de se traîner jusqu^à la cruche remplie d^eau, elle lui rendait aussi la force de sentir ces deux grandes infortunes humaines : la misère et r abandon.

Aussi, de jour en jour, son énergie s'en alla, son âme s'affaissa énervée par la douleur, ses membres s'engourdirent, sa respiration oppressée eut peine à se faire passage , son esprit se troubla, l'excès de ses souffrances lui en ôta en quelque sorte la conscience.

Il n'a pas la force , il n'a plus même la volonté de crier du fond de ce tombeau ouvert par la violence avant l'heure. Joie et larmes , prières et désespoir, tout est fini ; il n'y a plus là qu'un corps qui se désorganise et une intelligence qui s'éteint. Il cache sa tête entre ses mains , comme s'il avait à éviter la lumière, ou à donner passage à ses sanglots. Il sent l'orage sur sa tête et l'abîme sous ses pieds ; mais voilà tout. Il ne se rend plus d'autre compte des sentiments tumultueux de son âme, et ne cherche pas à savoir d'où partira la foudre qui doit le briser. Dans son anéantissement, il n'a plus même ni la pensée de mesurer ses souffrances, ni l'énergie de les supporter.

Et tout ce que je vous dis là est vrai : ces vexations, ces outrages , ces tortures ont été accumulés sur la tête d'un enfant. Je vous les dépeins non pas même tels qu'ils étaient, mais bien au-dessous de ce qu'ils étaient; car il faudrait, pour les représenter dans toute leur horreur et dans toute leur honte , il faudrait posséder à la fois le pinceau de Tacite et la verve satirique de Pétrone , ou , mieux encore , la voix gémissante de Job se lamentant sur son fumier et s' écriant : a Mon âme préfère la mort , la mort à la vie d'un cadavre , » ou disant au ver du sépulcre : u Tu es mon frère ; » à la corruption : k Tu es ma • mère et ma sœur. »

Peut-être tant de tortures avaient-elles révolté son cœur encore plus qu'elles n'avaient épuisé son corps ; peut-être même gu'à son premier effroi avait succédé comme une sorte de con-

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