‹ Louis XVIIChapitre 54 sur 206 · LIVRE XIV. — SOLITUDE DE LOUIS XVIL · texte numérisé non relu

LIVRE XIV. — SOLITUDE DE LOUIS XVIL

tentement amer; peut-être entrevoyait -il l'avenir sous de si noires couleurs quMl remerciait instinctivement au fond du cœur le Seigneur d'abréger ses peines. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne proféra aucune plainte, et que, croisant ses deux pauvres petites mains sur sa poitrine , il semblait attendre que la Providence disposât de lui. Plus d'une fois peut-être, en se couchant sur son grabat, pensa-t-il avec bonheur qu'il ne s'en relèverait plus. Quelle révélation, ô mon Dieu! avez-vous donc faite à un enfant, à force de souffrances, pour que la pensée de la mort lui soit venue ? Et quel crime avait donc commis ce pauvre innocent , pour que vous ayez tant tardé à lui envoyer ce grand libérateur que nous appelons la mort? C'est que devant votre éternité, Seigneur, tous les jours sont égaux; les heures qui s'écoulent si cruelles pour cet enfant martyr ne sont cependant pas plus longues que celles qui s'écoulent pour les enfants heureux! Ou plutôt, c'est que, par le mystère de la réversibilité des souffrances, l'innocent expie les torts du coupable ; et on philosophe vraiment chrétien l'a dit avec un grand sens à ceux qui demandent pourquoi et pour qui l'innocent souffre dans ce monde : u Pour vous, si vous voulez ^ »

Je comprends Louis XVI , son supplice de roi , son échafaud de martyr : le dogme chrétien de l'expiation m'explique le douloureux mystère de l'immolation du juste. Mais comment comprendre que l'on se plaise à persécuter lentement un enfant, à le flétrir avec persévérance, à compter ses larmes une à une, et à ne le tuer qu'à force d'humiliations et de douleurs?

Lâches et cruels que vous êtes ! que ne preniez-vous un couteau pour immoler la brebis? Oh! que n'avez- vous étendu sur cette petite tête le réseau sanglant dont vous avez enveloppé sa famille? Pourquoi vous êtes-vous arrêtés dans cette ivresse de meurtre? Il valait mieux boire cette dernière goutte de sang royal que d'y mêler l'absinthe, le fiel et le poison; il valait mieux étouffer l'enfant, comme l'avaient fait déjà les émissaires de Richard III à la tour de Londres, que de dégrader et de

^ Le comte Joseph de Maistre {Soirées de Saint-Pétersbourg) .

souiller son intelligence par ce lent assassinat qui cherchait à 5tuer l'âme avant de tuer le corps. Il fallait le frapper un an, ^^ deux ans plus tôt ; il fallait aider ses petits pas à monter les il rudes degrés de la guillotine. Ah! si elle avait pu savoir ce .= que vous lui réserviez, la fille de Marie-Thérèse, selon l'exemple i de sa mère, aurait demandé à prendre son enfant dans ses ,^, bras ; elle aurait partagé avec lui sa dernière victoire, et l'ange u de Dieu aurait préparé ensemble la couronne des martyrs et la ia couronne des innocents. Hélas! l'histoire a été condamnée à si regretter pour Louis XVII l'échafaud maternel. :

Sans connaître positivement ce qui se passait dans la tour ; du Temple, on sut dans le public que la santé du Dauphin : déclinait à vue d'œil, et que, morne et languissant, il ne pou- v vait plus rester ni debout ni assis. Mais nul au dehors ne se . faisait une idée de l'état exact de ce malheureux Prince , et du grabat immonde sur lequel il était obligé de rester couché. Cependant, quelques âmes compatissantes s'étaient émues. M. Le Monnier, médecin d'un grand mérite, homme d'un noble cœur \ était venu de sa retraite de Montreuil solliciter le dangereux honneur de visiter le fils de Louis XVI, et de lui donner des soins. Les régicides méprisèrent ses propositions. Le médecin du dernier roi aurait encore pu sauver ou prolonger les jours de l'enfant royal : leurs intentions infernales auraient donc été combattues par son zèle et ses lumières, et ils étaient bien résolus à ne laisser pénétrer dans la tour un homme de l'art que lorsqu'ils pourraient l'y admettre impunément. Ils ne devaient trouver qu'il était temps de donner des soins au malade que lorsqu'ils seraient bien sûrs qu'il était trop tard.

La famine cependant ravageait la France ; les passions révolutionnaires s'agitaient par les rues et hâtaient l'action mortelle de la misère. Tout était tumulte, désordre, vertige et rage.

Onze mille quatre cents aristocrates de toutes classes étaient entassés dans les palais et dans les couvents de Paris transformés en prisons.

* Mort le 21 fructidor an VII (7 septembre 1799). à l'âge de 82 ans.

Aa front de chaque maison pend un écriteau qui proclame la République une et indivisible, ou la mort. Sur chaque porte est écrite la liste des habitants de la maison, moyen de contrôle si Ton veut savoir, table de proscription si Ton veut tuer^ Le crime et la peur sont partout, dans les rues on évite de se reconnaître , ou si Ton s^aborde , on échange deux mots à voix basse; on marche vite, à moins qu'un crieur proclamant Tarrét des condamnés, on ne s'arrête pour écouter le nom d'un ami, d'un parent, peut-être son propre nom.

La nuit est aussi troublée que le jour. Des arrestations se font aux flambeaux; des domestiques vous ont dénoncé aux sections, tandis que d'autres servent sans gages des maîtres restés sans fortune.

Comme si le temps manquait aux juges pour condamner, on

' Voici comment, dés le 6 avril 1793, la Commune de Paris avait prescrit l'éxecution de cette mesore :

• Le Conseil général , considérant la négligence que les citoyens apportent à l'exécution de la loi concernant l'affiche, à l'extérieur des maisons, des noms de tous les individus qui y habitent ;

» Arrête que l'instruction suivante sera imprimée, affichée, et que les commissaires de police des sections seront tenus sous leur responsabilité de faire mettre ladite loi à exécution.

> lastruction relative au tableau qui doit être fait de tous les citoyens habitants de Paris , et placé à l'extérieur de chaque maison , au terme du décret du 29 mars dernier.

l» Indi^er en tête le nom du propriétaire , s'il habite la maison . ou à son

défont le principal locataire, s'il y en a un. ou du régisseur. 2» Diviser par étages de la manière suivante :

» KBZ-DR-CHAUSSKK

EXTRB-SOL.

PRKUIKR éTAGK, BT(1.

> L'état doit présenter sans interruption toutes les personnes qui logent au même étage, et même toutes celles qui composent un ménage.

» Exemple :

« , , i f^e citoyen tel, son épouse, tant d'enfants de tel sexe:

A tel étage. \ ^ t j .-

^ \ ensutte les domestiques.

» 11 est nécessaire de mettre les prénoms ou noms de baptême . et les surnoms, le sexe et l'âge de chacun. Le nom principal à désigner est celui que porte ordinairement l'individu, et sous lequel il est généralement connu, et

adopte le système des jugements en masse : au Luxembourg, cent cinquante-cinq prisonniers sont partagés en trois fournées, par ordre verbal du Comité de salut public. C^est à ce sujet que CoUot d'Herbois dit à Fouquier-Tinville : « Que vous resterat-il donc quand vous aurez démoralisé le supplice ^? »

La guillotine, toujours debout, abat les têtes sans les compter. Le sang qui coule, loin d^étancher la soif des tyrans, semble Tirriter encore. Au milieu de tant d'immolations, la tristesse de la physionomie était devenue une trahison, et la gaieté un devoir. Dans la séance du 25 ventôse an II ( 15 mars 1794) , Barère disait :

u Allez aujourd'hui dans les rues de Paris , vous y reconnaîtrez les aristocrates à leur mine allongée. . . » —

u Oui, ajoutait Couthon, en temps de révolution tous les bons citoyens doivent être physionomistes : c'est sur la physio-

non celui de sa famille , si ce n'est pas celui qu'on lui donne dans le public.

» On ne peut se dispenser de faire connaître l'ëtat de chaque individu , ou de déclarer qu'il est sans état , car le titre de citoyen ou de citoyenne est une désignation trop \rague , ou plutôt n'en est pas une.

» L'affiche doit être écrite lisiblement , placée au lieu le plus apparent à l'extérieur, et de manière que tout le monde puisse aisément la parcourir des yeux tout entière , sans en perdre un seul nom.

> n ne doit être omis aucune personne; une senle omission en&eini la loi, et expose à des peines sévères.

» Chaque fois qu'il y a du changement, il faut en faire mention dans l'affiche, soit en retranchant le nom des personnes qui ont quitté la maiAon, soit en ajoutant celui des nouveaux locataires et de ceux mêmes qui ne logent que momentanément.

a Toutes les contraventions seront imputées aux propriétaires ou principaux locataires , ou 'régisseurs , et seront punies avec sévérité ; car on ne vent pas que cette mesure de salut public reste sans exécution, ou soit éludée et tournée en dérision.

> Le Conseil général arrête que le double des tableaux d'inscription sera visé par les comités des sections ;

» Que les commissaires de police vérifieront l'exactitude desdits tableaux , et prendront les mesures nécessaires pour empêcher qu'ils ne soient enlevés ou détériorés. »

(Séance du Conseil général de la Commune de Paris du samedi 6 avril 1793.)

' Procès de Fouquier-Tinville, dépositions de Réal et de Thierriet-Grandpré dans l'audience du 26 germinal an IIL

nomie que vous reconnaîtrez un conspirateur, le complice des traîtres mis sous la loi de la justice; ces hommes ont Tœil liagard, Tair consterné, des mines basses et patibulaires. Bons citoyens , saisissez ces traîtres , et arrétez-les ' ! » (Vifs applaudissements.)

Il n*y a plus de rois à jeter en holocauste au sphinx de la révolution , et la nation épouvantée se trouve face à face avec la sombre énigme de son existence. La civilisation et la barbarie se cherchent dans les ténèbres pour s*arracher leur' secret : duel horrible, pareil à celui de ces deux hommes enfermés dans une cave avec des poignards, et qui ne se voyaient qu'aux éclairs de leurs yeux. — « Vous lirez ces choses un jour, nous disaient nos pères , mais vous n'y croirez pas ! »

L'intelligence politique s'était retirée dans quelques âmes méditatives qui réfléchissaient à l'écart, ou dans quelques cerveaux astucieux qui remuaient la multitude. Le reste n'avait plus de confiance en soi-même, et laissait faire, comme courbé sous la main de Dieu : tremblant et résigné, tout un peuple attendait dans une muette épouvante , pareil à ces Indiens qui lorsque le tigre apparaît se prosternent et restent immobiles jiisqu*à ce que la bête rugissante ait choisi sa proie.

La patience des opprimés apparaît dans ces temps horribles comme un phénomène aussi inexplicable que la perversité des oppresseurs. Il a fallu que ceux-ci, en se divisant, travaillassent au salut de l'humanité; le crime peureux conspira contre le crime menaçant , et le 9 thermidor arriva.

' Moniteur du 26 ventôse an II, 16 mars 1794.

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