LIVRE XV. — LAURENT
Laurent venait d'être informé de la manière dont était traité le prisonnier, mais il était loin de se faire une idée exacte de Fétat dans lequel il allait le trouver ; il ne supposait pas que la retraite de Simon et de sa femme eût pu aggraver sa situation. Quel fut son étonnement lorsque, arrivé à la porte d'entrée , il fut saisi par une odeur infecte qu'exhalait à travers les grilles la chambre du royal orphelin , et quel fut son effroi quand , plongeant par le guichet le regard dans le cachot, Tun des municipaux appela à grands cris Capet, et que Gapet ne répondit pas! Après plusieurs sommations, un faible oui répondit enfin, mais nul mouvement ne l'accompagna ; nulle menace ne put faire lever la victime et la faire venir au guichet , et ce fut îY vingt pas de distance et à la lueur d'une chandelle dirigée sur un grabat, que les commissaires présentèrent à son nouveau gardien l'héritier de la vaillante race qui pendant huit siècles avait occupé le premier trône de l'univers. Force fut à Laurent d'accepter en cette forme la remise du fils de Louis XVI ; il comprit toutefois que sa responsabilité était engagée à faire constater l'état dans lequel on le lui laissait; et, dès le lendemain, il s'adressa au comité de sûreté générale pour demander une enquête. La nouvelle visite qu'il avait faite, dès le matin, au prisonnier, lui avait fait sentir davantage encore la nécessité de cette démarche. En regardant par le guichet, une sainte horreur l'avait saisi et lui avait étreint le cœur : l'immobilité et le mutisme de l'enfant n'avaient point cédé à un appel bienveillant et à de douces paroles. Quoique révolutionnaire, Laurent, devant nn tel spectacle , avait senti tout son être tressaillir sous l'inflaeuce d'un sentiment religieux*.
Sa requête officielle eut son effet. Le lendemain, 13 thermidor an II (31 juillet 1794), plusieurs membres du comité de sûreté générale et quelques municipaux se rendirent ensemble à la tour pour constater l'état du prisonnier*. Ils l'appelèrent,
^ Noas tenons ces détails de Gomin , qui les tenait de Laurent. ' Cet état était si fâcheux que le bruit de sa mort se répandit en Europe. 1<M journaux anglais l'annoncèrent , et ne rectifièrent cette nouvelle préma-
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il ne répondit pas ; ils ordonnèrent d*oinnrir la chambre : un des ouvriers attaqua si vigoureusement les barreaux dn guichet, qu'il put bientôt y introduire la tête , et apercevant le malheureux enfant, il lui demanda pourquoi il n'avait pas répondu. L'enfant garda le silence. En peu de minutes , la porte fut enlevée : les visiteurs entrèrent. Alors apparut le spectacle le plus horrible qu'il soit donné à l'homme de concevoir; spectacle hideux que ne présenteront jamais deux fois les annales d'un peuple civilisé, et que les meurtriers mêmes de Louis XVI ne purent contempler sans une pitié douloureuse mêlée d'effroi. Dans une chambre ténébreuse d'où il ne s'exhalait qu'une odeur de mort et de corruption, sur un lit défait et sale, un enfant de neuf ans, à demi enveloppé d'un linge crasseux et d'un pantalon en guenilles, gisait, immobile, le dos voûté, le visage hâve et ravagé par la misère , dépourvu aujourd'hui de ce rayon de vive intelligence qui l'éclairait naguère; sur ses traits si délicats, on ne voyait plus que la plus morne apathie, que l'inertie la plus sauvage et qui semblait attester la plus profonde insensibilité. Ses lèvres décolorées et ses joues creuses avaient dans leur pâleur quelque chose de vert et de blafard ; ses yeux bleus eux-mêmes , agrandis par la maigreur du visage , mais dans lesquels toute ilamme était éteinte, semblaient, depuis qu'ils ne reflétaient plus l'azur du ciel, avoir pris dans leur terne immobilité une teinte grise et verdâtre. Sa tête et son cou étaient rongés par des plaies purulentes ; ses jambes , ses cuisses et ses bras , grêles et anguleux , étaient démesurément allongés aux dépens du buste ; ses poignets et ses genoux étaient chargés de tumeurs bleues et jaunâtres ; ses pieds et ses mains^ qui ne ressemblaient plus à une chair humaine , étaient armés d'ongles excessivement longs et ayant la dureté de la corne. Une
turëe que sur de nouvelles informations venues de France. L'almanach de Saint-Domingue pour l'année commune de 1795 indiquait à l'article France Louis XVIII comme Roi , et Marie-Thërèse-Charlotte comme nièce dn Roi ; — puis on trouvait dans an errata : « Article France, Louis XVIII, lises Louis XVII; Marie-Thérèse-Charlotte, nièce du Roi, lises Sœur dn Roi. •