‹ Louis XVIIChapitre 60 sur 206 · LIVRE XV. — LAURENT · texte numérisé non relu

LIVRE XV. — LAURENT

crasse invétérée collait comme une poix sur ses petites tempes ces beaux cheveux blonds que devait toucher un jour la couronae de France, et aujourd'hui livrés à la honte de la vermine ; la vermine lui couvrait aussi le corps; la vermine et les punaises étaient entassées dans chaque pli de ses draps et de sa couverture en lambeaux , sur lesquels couraient des araignées noires. Tel était T aspect de cette enfance exténuée, qui n'avait phi» de quoi loger un cœur — cœur si noble et si aimant, — et qui s'éteignait dans Fatmosphère pestilentielle de cette chambre, auprès de laquelle Tantique écurie d'Augias eût été un lieu de propreté et un séjour digne d'envie.

An bruit qu'avait fait la porte en s'ouvrant, l'enfant avait tressailli par un mouvement nerveux; mais il ne s'était retourné que légèrement, regardant à peine qui entrait , et frissonnant en silence comme un passereau sous l'œil du vautour. Cent questions lui furent faites, il ne répondit à aucune; il laissa errer sur ses visiteurs un regard vague , incertain , sans expression ; on l'eût pris en ce moment non point pour un fou , hélas ! mais pour un idiot. Étonné de trouver sur la petite table son dtner presque intact, un des commissaires lui demanda pourquoi il ne mangeait pas. Cette demande ne fut pas d'abord mieux reçue que les autres; mais comme elle fut renouvelée plusieurs fois par le plus ancien de la députation , qui s'était approché de lui , et dont il avait pu remarquer la tête grise , l'attitude convenable et l'accent paternel : « Non, je veux mourir, » dit41 enfin d'un ton tranquille et résolu, qui attestait, par l'absence môme de toute émotion, des souffrances sans remède, un dégoût sans consolation et des chagrins sans espérance. Ce furent les seules paroles qu'on put lui arracher dans cette visite si cruellement mémorable, qui n'amena que quelques ordres insignifiants, dont Laurent toutefois sut tirer parti dans l'intérêt de son prisonnier.

En effet , di'sbns-le hautement à la louange de Laurent , ses principes politiques ne lui avaient pas fait abdiquer ses sentiments d'honnête hoDoume. Tandis que parmi les employés de la

tour et parmi les nombreux municipaux qui , depuis des mois , s'étaient succédé journellement, pas un ne se fût trouvé qui ne craignit la mort plus que le crime , lui , Laurent , ne fut pas arrêté par la peur de se compromettre. Les Pilate abondent dans les révolutions ; ils laissent dresser la croix au Calvaire et se lavent les mains en demandant que le sang du juste ne retombe pas sur leur tête. Servant les colères de tout pouvoir qui est debout , et désertant la cause de tout pouvoir qui est tombé , ceux-là ne font pas les révolutions , mais ils les acceptent toutes. Laurent ne fut pas de ces lâches qui voient le bien et laissent faire le mal; qui préfèrent leur vie à leur conscience, et leur repos à la vérité : il eut pitié de la victime , et il eut le courage de lui faire du bien.

Ce ne fut d'abord qu'avec beaucoup de peine, et avec le concours des députés chargés de l'enquête , qu'il obtint que Caron allât chercher de l'eau tiède pour bassinée les plaies de l'enfant. Les commissaires hésitaient à y consentir, tant on craignait encore à cette époque que la pitié ne fût dénoncée comme un crime. . ^

La porte grillée et le guichet ne furent pas remis ; on rétablit l'ancienne porte comme elle existait du temps de Simon ; on diminua le nombre des abat-jour pour renouveler l'air et donner de la clarté. La chambre fut purifiée. Pendant ce tempslà on avait porté le malade dans la chambre du Roi son père , et on l'avait mis provisoirement sur un lit de fer placé à gauche en entrant. Le regard du Prince était comme mort, et il ne se rendait pas compte de ce qui se passait autour de lui. Laurent fit apporter un autre lit et y plaça l'enfant. Il le changea de linge; il lui fit prendre des bains. Il fit venir la mère Mathieu pour lui couper les cheveux et le peigner. (La mère Mathieu était une bonne grosse femme qui avait soin de la buvette du père Lefèvre.) Ce n'est pas tout : le mal qu'il avait à la tête et au cou exigeait des soins particuliers ; sur la demande de Laurent, un municipal, qui était chirurgien, vint de temps en temps visiter ses plaies et les bassiner. Sa garde-robe était dans

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