LIVRE XV. — LAURENT
laissé respirer la France, il ne faut pas croire qu'elle fût délivrée de cette liberté qui lui fit quelques années plus tard tant cliérîr la dictature. Non, la tyrannie fut moins sanguinaire, mais elle demeura aussi ombrageuse ; les vainqueurs du 9 thermidor ne valaient guère mieux que les vaincus : c'était une guerre civile entre guillotineurs. La Convention conserva le même esprit, les mêmes haines, les mêmes frayeurs. La figure de r enfant-Roi, comme un remords vivant, lui apparaissait menaçante du fond d'une prison. Les comités, aux abois ^ multiptiaieat les espions et les satellites. Les mêmes inquiétudes, les méàoes précautions veillaient en dehors de la tour; seulemeniil Y avait un peu moins de souffrance au dedans. Laurent méflie, à son insu, tout ardent républicain qu'il était, s'était pris , sinon d'affection , du moins d'une profonde pitié pour le fils da tyran. L'obligation où il était de le laisser, comme par le passé , dans une solitude continuelle , lui était pénible , car il savait combien cet abandon (exigé par les odieux calculs des gouvernants) iiait nuisible à la santé physique et morale de l'enfant. Il n'avait le droit d'entrer chei lui qu'aux heures des repaSy et encore sous ht surveillance constante des municipaux. Cependant il obtint quelquefois de ceux-ci la permission de le faire monter sur la tour pour l'y promener. Laurent leur représentait la mesure .comme indispensable à la santé du prisonnier, et lorsqu'ils étaient d'un caractère facile ou d'un cœur bienveillant , ils ne faisaient pas attendre leur assentiment. La première fois qu'on lui accorda cette faveur, c'était un soir, Laurent prit l'enfant par le bras et le conduisit : la plate-forme de la tour, comme je l'ai dit ailleurs, formait une espèce de galerie ou de couloir qui régnait tout à l'entour, entre le toit qui venait s'y appuyer, et les créneaux dont les entre-deux garnis de jalousies empêchaient le promeneur de voir et d'être TU. La soirée était superbe. Dans un arbre du jardin un oiseau chantait au soleil qui se retirait sa plus douce chanson ; mais à quoi bon le soleil et la verdure sans la liberté? A quoi bon la liberté sans la patrie? Hélas ! si le noble enfant était libre.
OÙ trouverait-il aujourd'hui à poser ses pieds? Les eaux bour» '^ beuses des révolutions couvrent toute la terre de ses aïeux. Au- * tour de cette prison où Ton souffre, est la ville souveraine oh '-^ Ton parle de plaisirs et de guerre , d'amour et de crimes; la ville où Ton rit et où Ton tremble , la ville où Ton s'embrasse et où Ton se dénonce, la ville où Ton se divertit et où Ton guillotine ! De tous les domaines de ses pères, il n'a pas même à lui ce couloir où on le promène; et il lui sera plus facile d'entrer au paradis que de sortir d'ici , car il n'y a qu'une porte ouverte pour lui à la prison , c'est la mort. De la plate-forme il ne pouvait voir que le ciel, et il ne cherchait pas à voir autre chose. 11 entendait quelquefois les cris des porteurs d'eau et des marchands qui passaient dans les rues voisines ; il entendait le bruit des voitures qui roulaient au loin sur le pavé ; il entendait cette voix des hommes heureux et .indépendants pour qui la vie est douce et qui voient le soleil quand ils veulent, toutes ces clameurs qui sortent des poitrines libres, ces gazouillements d'enfants du peuple qui passent en bas, courant à leurs plaisirs. Mais tous ces bruits venaient railler le pauvre enfant captif et dépouillé, et lui faire Sentir sa misère; mais tous ces murmures sourds et confus de la grande ville lui apportaient moins de distraction que d'inquiétude. Cette vie qui s'agitait au dehors était comme une voix ennemie qui le menaçait, après avoir poursuivi son père et sa mère. Et pourtant, depuis -près de deux ans, le petit prisonnier n'avait pas eu tant de bonheur ! Cet air qu'il respirait ranimait dans son sein un reste de chaleur et de vie : la nature ne s'était pas faite complice de la perversité des hommes. Il fallut rentrer bientôt : je ne sais si un reflet du soleil, en touchant ce jeune cerveau malade, en avait rafraîchi les idées ; si la brise du ciel, en entrant dans cette poitrine desséchée , en avait rajeuni le cœur : mais l'enfant s'arrêta en descendant devant la porte du troisième étage qu'il n'avait pas observée en montant, et, serrant fortement le bras de son conducteur, il s'appuya au mur en fixant tte porte le regard le plus mélancolique et en même temps
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