LIVRE XV. — LAURENT
le pfais avide. Laurent Tentraina pour Tarracher aux souvenirs qm hà arrivaient en foule. L'enfant se retournait toujours pour prolonger Tadieu quUl disait à cette porte , qui , dans sa pensée sans doute, lui cachait encore sa mère : une impression pàùble le suivît dans sa chambre. Son pauvre souper vint F y trouver aussitôt , mais ce fut à peine si sa main et ses lèvres y touchèrent. Il resta muet comme toujours , son regard ne cessait d'interroger les yeux de son gardien qui disparut bientôt , le laissant avec les ennuis de sa solitude et les angoisses de sa mémoire.
J^ai parlé de son souper. La catastrophe du 9 thermidor n'aYaît apporté aucune modification au régime alimentaire des prisonniers ; on en était toujours à observer strictement à cet égard Farrété du 22 septembre 1793 : un plat de légumes à déjeuner, un potage, un bouilli et un autre plat à dîner, et deux plats à souper, sans doute c'était là une nourriture suffisam* ment abondante ; mais comment était-elle accommodée ! dans quelle faïence servie! avec quel couvert fallait-il la manger! Le vœu de l&poule au pot que formait Henri IV pour le dernier de ses sujets ne devait point se réaliser pour le dernier de ses enfants.
Malgré les soins dont il était l'objet depuis l'arrivée de Laurent, le jeune Prince demeurait d'une faiblesse extrême et d'un mutisme presque complet. Ses traits avaient encore cette expression à la fois énergique et douce qui semblait être le principal caractère de cette vieille race; mais, en le regardant longtemps, on était frappé de la molle langueur empreinte dans ses yeux et sur ses lèvres. La solitude achevait ce que les mauvais traitements avaient commencé.
Cependant Laurent obtint encore quelquefois la permission de le conduire sur la tour. Un jour qu'il l'y promenait, vers midi, avant le dîner, un régiment vint à passer avec tambours et musique. L'enfant ne savait pas , l'enfant ne savait plus ce que c'était. 11 serra d'une main le bras de son gardien par un mouvement nerveux, et l'autre main se leva comme pour lui
faire signe d'écouter. Les tambours avaient cessé de battre prêt de Sainte-Elisabetb, et la musique joua seule en passant devant le Temple : Tenfant tressaillit, sa physionomie s^ anima et s'éclaircit peu à peu. Hélas ! c'était la première harmonie qu'il I entendait depuis des années ! Mais ce bonheur fut court , et il 1 se perdit au bout de quelques secondes dans les confuses clameurs de la ville.
Une autre fois, jouissant encore , avec son gardien et le mu* nicipal de service , d'un moment de liberté au sommet de la tour, le Prince n'attacha pas ses regards sur le ciel comme il le faisait presque constamment : il les ramena vers la terre, c'est-à-dire sur la plate-forme et sur les créneaux. Ses compagnons ne virent pas d'abord ce qu'il cherchait, tant ce qu'il cherchait était chose petite et imperceptible : c'étaient de pauvres chétives fleurettes jaunes, nées par hasard et par malheur loin de tout sol végétal, et puisant misérablement un semblant de vie dans les interstices des pierres. Il manquait à ces fleurs, étiolées comme lui et presque, aussi malheureuses que lui, il manquait la terre et souvent la pluie. .. mais elles vivaient pourtant, elles! Le Prince les ramassait d'une main avare, essayant d'en former un faisceau , tâche difficile , tant leur tige était courte et menue. — Les fleurs ! ses anciennes amouris , hélas! comme lui si déchues ! La musique et les fleurs , ses deux grandes joies de Versailles et des Tuileries, et dont il avait retrouvé un pâle et dernier reflet sur la tour d'une prison! Il mit une grande patience et une extrême attention à rassembler ces brins d'herbes et de fleurs, il en forma comme un bouquet qu'il emporta soigneusement quand arriva l'heure de la retraite. A mesure qu'en descendant l'escalier il approchait de l'appartement sur le seuil duquel, comme nous l'avons dit, il avait suspendu sa marche le jour de sa première promenade , il usa tout ce qui lui restait de force à ralentir le pas de son gardien et à l'arrêter tout à fait lorsqu'ils se trouvèrent en face de la porte, u Tu te trompes de porte, Charles ! » cria le commissaire qui marchait derrière eux. » Je ne me trompe pas , » répondit