LIVRE XVI. — GOMIN ADJOINT A LAURENT
A cette fatale imprécation, que lui laissait pour adieu le municipal, le regard de Tenfant resta doux, et ses lèvres i exprimèrent un sourire plus poignant que les regrets et plus sombre que le désespoir.
La voix de Gomin redoubla de douceur en lui parlant ce jour-là. S^étant trouvé seul un moment avec lui dans la soirée, il tâcha d* effacer la fatale impression qu^ avait laissée dans son esprit la triste entrevue du matin. L* enfant, en Técoutant, semblait vouloir contenir une émotion dont il n^était pas le maître : une larme brilla dans ses yeux, et de son cœur trop plein s'échappèrent.ces paroles avec un soupir angélique : « Je n*ai pourtant fait de mal à personne ! »
Obligé de le quitter à la tombée de la nuit , le pauvre ftomin se retira F âme saignante et l'imagination effrayée de la funeste prophétie de CoUot. Quoi! cette jeune intelligence serait étiolée? ce jeune cœur serait rétréci? Quoi! de ce délicieux enfant il ne resterait que la partie la plus grossière, et comme Fargile du vase dont le parfum s'est évaporé! Non, tout ne périra pas, et le parfum est resté dans Furne funèbre !
Laurent quitta le Temple le 9 germinal an III (dimanche 29 mars 1795). Il se retirait non point devant une destitution, mais sur sa demande personnelle : il venait de perdre sa mère, et des intérêts de famille réclamaient sa présence et ses soins. La nouvelle de sa retraite* causa une sorte de sensation au Temple , où il était estimé de tous. Une certaine hostilité s'y était manifestée depuis quelque temps contre Lcfèvre , et son départ, désiré par ses détracteurs, leur rendait plus pénible le départ inattendu de Laurent. Déjà plus d'une fois, des personnes, la plupart de la police, avaient désapprouvé la présence d'un restaurateur dans la première enceinte du Temple. Gomin, cependant, parvint à leur persuader qu'il était plus avantageux que nuisible de le conserver; que beaucoup de gardes nationaux qui eussent été boire et manger au dehors se procuraient là ce dont ils avaient besoin, et qu'ainsi le poste se trouvait moins dégarni. L'opposition se calma.
Laurent ' prit donc congé de son collègue et du jeune Prince, qui lui serra la main et le vit partir avec une profonde tristesse.
Laurent commençait à lui pardonner d'être fils de roi, et r enfant à pardonner à Laurent d'être Fagent de ses ennemis. Le geôlier et le prisonnier se cherchaient , et leurs cœurs déjà se rencontraient lorsqu'ils se séparèrent.
' En 1796, LAurent accompagna à Saint-Domingue, en la double qualité de secrétaire et d'ami , Georges- Pierre Leblanc , commissaire délégué par le gouvernement français aux Iles sous le Vent. De là , fl fut dépêché officiellement pour solliciter des secours pécuniaires près de Victor Hugues, commissaire du gouvernement aux Iles du Vent, retourna à Saint-Domingue, et revint en janvier 1797 en France sur la frégate la SémillaiÙe, avec Leblanc, qui était fort malade et qu'il ne voulut pas abandonner. Les germes contagieux ^portés de la colonie se développèrent à bord ; la Sémillante perdit vingt-quatre hommes , parmi lesquels le commissaire du Directoire Leblanc.
Nous retrouvons, en 1800, notre ancien garde du Temple accompagnant à Cayenne, comme secrétaire particulier, Victor Hugues, qui aDait y remplir les fonctions de commissaire du gouvernement. Laurent y reprit ses occupations de colon , forma une plantation en société avec deux de ses amis , et Y mourut sept ans après *.
Voici l'acte de son décès , dont nous devons la communication à l'obligeance de M. P. Margry, conservateur des archives du ministère de la marine :
« Cejourd'hui, vingt-deux août mil huit cent sept, onie heures du matb.
• Sont comparus au greffe du tribunal de première instance du département de la Guyane française , devant moi , Louis André , greffier dudit tribunal, faisant fonction d'officier de l'état civil, par ordre de monsieur le commissaire de Sa Majesté Impériale et Royale , officier de la Légion d'honneur, commandant en chef à la Guyane «française , en l'absence de M. Paguenaut, titulaire, messieurs Jean Troquereau, capitaine aide de camp de M. le commissaire, et Jean-Cfaarles-Achille Servoisier, secrétaire particulier de mond. sieur le commissaire de Sa Majesté, domiciliés en cette ville, palais du gouvernement. — Le l*' âgé de 32 ans, et le second âgé de 22 > lesquels m'ont déclaré que monsieur Jean- Jacques-Christophe Laurent, souscommissaire de marine , secrétaire particulier de M. le commissaire de Sa Majesté , commandant en chef en cette colonie , âgé de trente-sept ans , natif de l'isle Martinique , est décédé cejourd'hui à dix heures et demie du matin au palais du gouvernement. D'après cette déclaration , je me suis à l'instant transporté au palais du gouvernement en la chambre où est décédé M. Jean- Jacques-Christophe Laurent, et m' étant assuré de son décès, j'ai de suite dressé le présent acte- par triplicata , que mesdits sieurs Troquereau et Servoisier ont signé avec moi , après lecture. A Cayenne , les jours , mois et ao ci-dessus. •
* Nous «vont poité ces détails dans des papi«rt k non* confiés par M. Seaei, g«ndr« de M. Victor Hogaes.