LIVRE XVII. — LASNE ADJOINT A GOMIX. l
sur moi des yeux qui semblaient me narguer. Je m'étais arrêté de mon côté, comme pour attendre les paroles hostiles que leur attitude semblait m^annoncer. « Quand vous m'aurez assez regardé, leur dis-je, peut-être me parle rez-vo us. n Us approchèrent, j'approchai. « On prétend que vous êtes grenadier, me dit l'un d'eux; mais c'est une plaisanterie, sans doute; les militaires ne servent pas la messe. — Si vous êtes capucin , me dit l'autre , reprenez votre froc ; et si vous êtes grenadier, je vous arracherai vos grenades. » On devine la fièvre qui me monta à la tête, et queUes paroles amères l'indignation me dicta. L'un d'eux leva son bâton : u Êtes-vous des assassins ou d'honnêtes gens? m'écriai-je. Un assassin peut attaquer ainsi, mais un* honnête homme donne à son adversaire le temps de prendre une épée : je vous demande cinq minutes pour aller chercher la mienne. » Je cours chez moi, je m'arme et je reviens. L'un des Rétif, grenadier au régiment du Roi, était allé de son côté quérir son épée , mais il fut très-long à revenir. « Je drogue à Paris, mais non pas à Lamballe, dis-je à son frère, et je n'attendrai pas davantage. » Je pris rendez-vous pour le lendemain matin, à six heures, près du château, et je rentrai chez moi. A peine avais-je touché ma porte, que j'entendis derrière moi la voix de mon adversaire ; mais je ne revins pas sur mes pas, et la réflexion calme de la nuit me fit approuver ma conduite, et me féliciter même d'un retard qui avait empêché un duel sans témoins et dans les ténèbres.
» J'avoue que je ne dormis pas ; j'étais debout avec le jour, et j'arrivai avant l'heure au lieu du rendez-vous. Il y a près de là une chapelle : j'y entrai, et dans une courte prière je donnai mon âme à Dieu.
)i Je vis bientôt apparaître MM. Rétif; ils me proposèrent pour champ clos un petit espace, creusé en forme d'entonnoir, dont le fond offrait, il est vrai, un terrain plat et uni, mais teUement resserré qu'il était difficile d'y avoir ses coudées franches. Je ne sais quel sot amour-propre de jeune homme me fit accepter un tel champ de bataille ; il avait bien l'avantage de
cacher les deux adversaires aux regards indiscrets, mais il avait le petit inconvénient de livrer F un d'eux à une mort presque certaine.
» Nous étions au mois de janvier : il gelait à pierre fendre ; une neige épaisse et durcie couvrait la terre, et rendait difficiles les abords du trou où nous devions nous battre. Rétif y descend le premier; il s'était, selon Tusage, dépouillé de son habit et de sa chemise, et présentait au vent glacial qui soufflait la poitrine et les bras nus. Il avait sur le corps trois ou quatre cicatrices, et il semblait les montrer avec orgueil. Je Pavais suivi dans le bas-fond, et, pour ôter mon habit plus facilement, j'avais planté mon épée devant moi dans la neige. Bien que je ne manquasse pas de courage , que je fusse élève de M. Languedoc, sergent au régiment des gardes, et que j'eusse soutenu un défi avec le maître d'armes du régiment de Schomberg, j'avoue franchement que je n'étais pas très-rassuré : le lieu et le manque de témoins m'inquiétaient, mais il n'y avait plus à reculer, et je ne songeai qu'à sortir de mon mieux du guêpier où j'étais tombé. Je retire mon épée de terre, la pointe se casse : je ne m'en aperçois pas, et je me mets en garde. Nous nous battons quelques minutes ; le frère de mon adversaire , qui du haut de l'entonnoir observait la lutte, s'écrie tout h coup : « Mon frère, prends garde, son épée est cassée. « Le combat cesse; je demande dix minutes pour faire aiguiser ma pointe. Mais le premier feu des Rétif était jeté ; la température pouvait bien aussi l'avoir éteint, et ils en vinrent bientôt à des excuses. Nous fûmes dès lors bons amis, et mon pompon reparut en paix et dans tout son éclat à la grand' messe du dimanche. M. le marquis sut l'affaire, et pour réparer l'échec de mon épée, il voulut m' offrir la sienne. Mais je n'en eus plus besoin pendant mon séjour en Bretagne. Mon voyage finit beaucoup mieux qu'il n'avait commencé , et je revins à Paris le gousset garni comme il ne l'avait jamais été.
» Excepté à cette époque , unique dans ma vie , je n'ai guère perdu de vue les tours de Notre-Dame, et vous voyez, Monsieur,