LIVRE XVII. — LASNË ADJOINT A GOMIN
de Carette , qui est celui de ma mère. Le maréchal de Biron , notre colonel, craignant sans doute que mon nom de Lasne ne m'attirât quelques méchantes plaisanteries qui m'eussent contraint de dégainer mal à propos, m'avait fait inscrire au contrôle sous la dénomination d'Etienne Lasne, dit Carette. Les quolibets, comme on sait, n'épargnaient pas les gardesfrançaises : les uns les appelaient des pierrots, à cause de leurs gros boutons qui ressemblaient à ceux des paillasses du boulevard; d'autres les nommaient les canards du Mein, depuis , qu'ils avaient été repoussés à une affaire sur le Mein, et forcés de se jeter dans cette rivière.
r. Je n'ai jamais été loin de Paris qu'une seule fois , c'était en 1778. J'avais vingt et un ans. Le marquis de la Moussaye, mon lieutenant, me choisit pour l'accompagner dans un de ses voyages en Bretagne. Il m'avait laissé quelque argent pour payer ses dettes criardes à Paris ; cela fait, je me mis en route pour le rejoindre. Arrivé à deux lieues de Lamballe, je ren** contrai un carrosse à la livrée de la famille de la Moussaye ; le cocher me demanda si j'appartenais à M. le marquis , el me dit qu'en ce cas je n'avais qu'à suivre la voiture, et que j'arriverais au château. Je venais de faire cent lieues à pied , et de bon cœur; mais ces deux dernières lieues, dont il était si simple et si facile de m' épargner la fatigue en me faisant monter derrière la voiture, me furent plus pénibles que tout le reste de la route. Je consei*vai longtemps rancune à ce maudit cocher de ses dures paroles jetées au front suant d'un pauvre voyageur^ Pour surcroît de giiignon, quand j'arrivai à la grille du château, le conciéi*ge me baiera le passage, et me dit qu'il avait ordre de ne point me laisser entrer. J'eus beau me réclamer dé M. le marquis, m'autoriser de ses ordres, tout fut inutile^ et le cerbère me pai'ut encore moins gracieux que l'automédon. te m'assis sur une borné, Tespdt livré à raille conjecttires désagréables , et j'attendis avec aiixiété que lé ciel m'envoyât mon lieutenant pour me relever de celte malencontreuse faction. Enfin je le vis paraître; il était vêtu en chasseur; il se
montra fort aise de me revoir, mais il me dit que sa mère ne voulait pas que j'entrasse au château. « Tu vas aller à la ville, me dit-il ; tu trouveras à t'y loger à ton gré, et je le donnerai vingt sous par jour. — Non pas , mon lieutenant ; je ne vous ai point accompagné à ces conditions ; ce n'est pas pour vous être à charge que notre sergent-major Berlier m'a donné un congé. Si je vous suis inutile ici, je m'en retourne à Paris. M. de la Moussaye insista tellement qu'il me fallut céder. Je logeai à Lamballe chez un M. Delacroix. C'était le bon temps alors. Pour douze sous par jour j'eus un logement convenable et une nourriture excellente ; et, comme l'on pense bien, je ne retins pas à mon profit l'excédant des vingt sous que voulait m' octroyer la munificence de mon chef. Je dus d'ailleurs à sa protection d'utiliser dans cette province mon petit talent de peintre, que réclamèrent bientôt plusieurs de ses amis dans leurs châteaux enfumés. M. de la Provoté, son oncle, me confia la restauration de sa*maison, dont les boiseries gluantes avaient été peintes à l'huile d'olive par un Raphaël du pays. Madame de la Mirandais m'appela ensuite, et la vogue s'attacha tellesment à mes pinceaux, que je ne pus suffire seul aux demandes qui m' arrivaient de toutes parts. Je fus obligé de prendre un jeune gars de l'endroit pour broyer mes couleurs.
» Tous les dimanches à onze heures (et les vieillards de Lamballe se rappelleront cela encore) je servais la messe en uniforme. J'étais assez bien sous les armes à vingt ans ; on peut dire cela quand on en a quatre-vingts, surtout lorsque votre bonne mine et votre bonne tournure vous ont attiré plus de désagréments que d'avantages. Deux messieurs de la ville (ils s'appelaient Rétif, et l'un d'eux était militaire) ne voyaient pas sans dépit qu'un garde-française, debout près du maître-autel, attirât pendant l'office l'attention des belles dames de la ville^ et leur mauvaise humeur ne tarda pas à se manifester. Sortant un soir d'hiver de chez M. Blanchandin , qui demeurait à la porte du Maltrait, je les rencontrai tous les deux à peu de distance de mon logis ; ils s'arrêtèrent tout à coup, et fixèrent