‹ Louis XVIIChapitre 7 sur 13 · AUDIENCE DU 13 FÉVRIER · texte numérisé non relu

AUDIENCE DU 13 FÉVRIER

M« Jules Favre continue ainsi

Messieurs,

Le jugement que j'ai eu l'iionneur de mettre sous les yeux de la Cour, à la dernière audience, semble m'imposer une tâche plus difficile que celle que j'ai remplie jusqu'ici.

Jusqu'ici, en effet, je vous ai présenté le récit de faits clairs et appuyés sur des documents certains. J'en ai suivi renchaînement logique. J'ai tâché d'en déduire les conséquences juridiques, et je crois pouvoir affirmer qu'ils seraient inexplicables, si on n'admettait pas que le Personnage dont nous recherchons la naissance a eu une illustre origine.

Mais que deviennent ces raisonnements, ces rapprochements historiques, et même cette argumentation tirée de la nature des choses, si on nous oppose une preuve irréfragable, officielle et judiciaire du décès du Dauphin au Temple ?.

Vainement, Messieurs, essaierons-nous d'établir l'identité de Naundorff avec le Dauphin, s'il est démontré que ce dernier a cessé de vivre le 8 juin 1795. Il est inutile, dans ce cas, d'aller plus loin : Naundorff n'est qu'un imposteur. C'est là, en effet. Messieurs, ce que l'ordonnance de janvier, que j'ai eu l'honneur de citer sans vous la lire, à cause de l'heure tardive, a cherché à établir ; et c'est pourquoi, à côté du jugement qui s'appuie principalement sur les faits d'une procédure criminelle, j'ai le devoir de mettre sous vos yeux ce document si considérable au procès, qui les résume et les met en lumière.

Vous n'avez pas oublié dans quelle circonstance cette ordonnance est intervenue.

Le i3 juin 1836, Naundorff déposa au Parquet Texploit par lequel il appelle Charles X, le duc et la ducheôse d'Angoulême devant le Tribunal de la Seine, pour y voir prononcer la rectification de l'acte de décès du 8 juin 1795 et la reconnaissance, au profit du Demandeur, des droits appartenant à l'héritier légitime de Louis XVI.

Immédiatement, vous le savez encore, Naundorflf est saisi, emprisonné, jeté hors de France, malgré ses réclamations et bien que la loi sur laquelle s'appuyait l'administralion ne pût s'appliquer qu'à un étranger, tandis qu'il disait être Français.

C'est alors, en 1836, que sur les réquisitions du procureur du roi, une instruction est commencée. Elle a deux phases. Elle s'arrête d'abord en 1837, sans qu'il nous soit possible de connaître le motif de cette interruption. Elle recommence en 1840, sur une réquisition expresse, et elle se termine le 9 janvier 1841 par l'ordonnance de non*-lieu dont j'ai parlé. Dans le cours de cette procédure le juge d'instruction entendit tous les témoins qui pouvaient l'éclairer. Au nombre de ces témoins s'en rencontraient deux dont les dépositions étaient de la plus haute gravité : c'étaient les deux gardiens du Temple entre les bras desquels le Dauphin aurait rendu le dernier soupir. Ce fut après l'audition de ces témoins que la procédure s'arrêta une première fois. Elle recommença ensuite sur nos instances, et, le 9 janvier 1841, intervint l'ordonnance de non-lieu. Je la recommande à toute votre attention, car, si elle devait être le dernier mot de l'affaire, je n'aurais plus qu'à m'asseoir. Elle tranche, en effet, le problème historique, politique et juridique, et le magistrat qui l'a rendue a cru sans doute que le Dauphin était mort au Temple en juin 1795, que dès lors Naundorff avait mensongèrement usurpé ses noms et ses qualités.

Voici le texte de ce document ;

« Nous, juges, composant la première Chambre du tri- « bunal de première instance ;

« Vu les pièces du procès et l'instruction faite contre « Naundorflf, se prétendant fils de Louis XVI;

« Ensemble les conclusions de M. Eternaux, substitut, « tendant à non-lieu ;

« Rapport de M. Zangiacomi, duquel il résulte que :

« Au mois d'octobre 1834, une scène bizarre se passa à « la Cour d'assises de la Seine. Un prétendu baron de « Richemont, traduit devant le jury, s'était, dans Tinstruc- «tion et aux débats, posé comme le fils de Louis XVI... « lorsque, à l'audience du lendemain, un sieur Morel de « Saint-Didier, se disant l'envoyé du véritable duo de Nor- '< mandie, se leva quand la Cour entra en séance, et déposa <c entre les mains du président une protestation contre les « prétentions du soi-disant baron de Richemont, Cette pro- « testation était signée Gbarles-Louis, duc de Normandie.

« La Cour dressa procès-verbal de l'incident, et donna « acte au ministère public de ses réserves. C'était un devoir « pour l'autorité de s'enquérir de ce nouveau prétendant « qui surgissait ainsi tout à coup. On ne tarda pas à savoir « que cet individu n'était autre qu'un nommé NaundorflT « qui, arrivé en France en 1832, était parvenu à persuader « à quelques personnes crédules qu'elles voyaient en lui le « fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Grâce à quel- « ques sommes, qu'il avait ainsi obtenues de leur naïf « dévouement, il avait fondé à Paris un journal intitulé la <i Justice, et qui était destiné à établir ses droits prétendus. « Celte feuille, après une courte apparition, ne put parve- « nir à fournir le cautionnement exigé par la loi, et ne « tarda pas à succomber. Avant d'aller plus loin, il est né- « cessaire de consigner ici les renseignements obtenus par « la voie diplomatique sur la vie antérieure de Naundorff.

« Cet bomme paraît né dans la Prusse polonaise. En « 1810, il fit un voyage à Berlin ; et, en 1812, il s'établit à « Spandau en qualité d'horloger : il obtint le titre de bour- « geois de cette ville. En 1822, il alla habiter Brandebourg. « Accusé d'incendie, il fut acquitté faute de preuves ; mais « l'année suivante, il fut poursuivi comme ayant fabriqué « et émis de la fausse monnaie, et fut définitivement con-

« damné à trois ans de travaux forcés dans une maison de « détention. 11 subit sa peine dans les prisons de Brandet< bourg. Pendant le cours de ce procès, il voulut d'abord « contester son individualité, et se déclara natif de Weimar « et ouvrier. Mais bientôt il éleva plus haut ses préten- M tions, et changea ce titre modeste pour se dire fils d'un « prince. Il fabriqua sur ce thème un roman, et se vit bien- K tôt expulsé du royaume de Prusse, Il se réfugia d'abord « à Dresde, puis vint à Paris en 1832. Ce fut alors qu'il « chercha à accréditer, parmi quelques esprits faibles et « enthousiastes, la fable qu'il avait imaginée ; aidé SANS « DOUTE par la lecture de nombreux mémoires et par des « renseignements puisés PEUT-ÊTRE auprès de gens qui, « avant la révolution, avaient pu faire partie de la dômestt ticité du château, il parvint à surprendre la bonne foi de « quelques personnes d'une crédulité facile, exploita habi- « lement de prétendues prédictions faites par un paysan « des environs de Chartres nommé Martin. Il se créa des « partisans dans le département de Seine-et-Oise, nolam- « ment à Versailles, et réussit ainsi à conquérir la conviction « d'un sieur Appert, curé de Saint- Arnould, qui fut bientôt « interdit par Vévêque du diocèse.

« Le 31 mai 1836, le gouvernement français, fatigué de <* ses intrigues, fil à Naundorff l'application des lois sur les « étrangers, et prit contre lui un arrêté d'expulsion. De « nombreuses réclamations furent adressées à l'autorité par « Naundorff et ses amis. Il y eut même pourvoi au Conseil « d'Etat; mais la requête fut rejetée, et, au mois de juillet, « l'arrêté fut mis à exécution. Depuis cette époque, il n'a pas « oessé de résider en Angleterre ; mais il a voulu y continuer «< le rôle qu'il avait commencé à jouer en France. Des procla- « mations, adressées par lui au peuple français, des proie testations envoyées aux souverains de l'Europe, et <c notamment au prince royal de Prusse, ont été répandues M en 1837 par les amis de Naundorff, et ont été retrouvées i< lors des perquisitions nombreuses faites pendant le cours « de cette procédure. Au mois de juin de cette même année, a il avait même publié à Londres,,,

« On ne sait en vérité ce qu'il faut le plus admirer de « Tincroyable assurance de Naundorff, ou de la crédulité i( aveugle de ses partisans.

« Estril besoin de discuter ici les preuves du décès de « Tinfortuné Louis XVII ? Il était né en 1785. Enfermé au << Temple, il y resta après la mort du roi, et toute commu-^ <c nication avec son auguste sœur lui fut interdite. Cet état « d'isolement devait agir d'une manière funeste sur la « constitution si frêle du jeune prince. Aussi sa santé décli- « nait-elle rapidement. Les pièces officielles jointes à la « procédure établissent assez combien était dure et sévère « la surveillance dont il était l'objet ; et dans la séance du « 2 décembre 1794, un membre du Comité de sûreté gêné- <( raie exposa ainsi à la Convention les précautions qui « avaient été prises :

« A révoque du 9 Thermidor, un nouveau gardien avait « été placé au Temple par le Comité de salut public. Un M seul gardien a depuis. paru insuffisant au Comité dé sûre- « reté générale. Un citoyen fut demandé à la commission « de police administrative de Paris. Indiqué par elle, ïLfut « adjoint au premier ^owv remplir cette fonction ; et com- « me, aux yeux des hommes prévenus et ombrageux, la « permanence de deux individus au môme poste éveille « ridée d'une séduction possible avec le temps, pour assu- « rer de compléter d'autant mieux la détention des enfants w du tyran, le Comité arrêta que chaque jour, et successi- '< vement, l'un des Comités civils des quarante-huit sec- « tions de Paris fournirait un membre pour remplir pen- « dant vingt-quatre heures les fonctions de gardien, con- « curremment avec les deux nommés à poste fixe, »

« Les deux gardiens ainsi désignés étaient les nomnïés « Lasne et Gomin, Le premier avait servi dans les gardes « françaises, le second avait commandé un des bataillons « de la garde nationale. Tous deux avaient été souvent de « service dans les appartements du château des Tuileries^ u avant le l6 août 1792, et avaient ainsi eu de fréquentes « occasions do voir le Prince. Il n'est donc pas possible de « venir dire que l'enfant, dont la garde leur fut confiée au

« Temple, n'était pas le Dauphin, mais un enfant qu'on « avait substitué pour assurer l'évasion du duc de Norman- « die. Cette substitution doit être rangée au nombre de ces (( fables dont aiment à se bercer les imaginations vives <t toujours éprises du merveilleux. Lasne et Gomin n'ont « pas quitté le Prince. Tous deux étaient présents au « moment de sa mort ; il leur a parlé une heure avant de « rendre le dernier soupir. Que peut-on opposer au témoi- « gnage de ces hommes, dont la justice a recueilli les « déclarations appuyées d'ailleurs de toutes les preuves « géminées qui peuvent constater la mort d'un homme ? « C'est le 20 prnirial an III (8 juin 1795), que le jeune Dau- (( phin Louis-Charles, duc de Normandie, est décédé dans « la prison du Temple, à l'âge de dix ans et deux mois ; et M le lendemain, le député Sévestre annonçait à la Gonven- « tion cet événement, en déposant aux archives les procès- « verbaux.

'< Le seul récit de ces faits suffit pour établir la vérité et « rend inutile l'examen détaillé de toutes les soi-disant « présomptions qu'ont successivement invoquées les nom- « breux intrigants qui ont cherché à faire revivre en eux « le jeune Prince, dont la Un avait été si déplorable. Ainsi « croule le roman laborieusement échafaudé par Naundorff « et ses partisans; ainsi sq trouve établi et Vesprit astu- « cieiux) de Tun^ et la crédulité incompréhensible des « autres...

« Dans cet état de choses, il reste à apprécier quelle « suite il convient de donner à la procédure encoreouverte. « Les circonstances que nous avons signalées sont de misé- (c râbles intrigues sans portée, qui ne méritent pas la qua* « liâcation de complot. Il y a eu sans doute de la part de « Naundorff usurpation d'une fausse qualité ; et par ce « moyen il a obtenu la remise de sommes assez considéra- « hles. Il pourrait donc y avoir lieu à inculpation d'escro- « querie. MAIS une mesure administrative compétemment « rendue, et alors qu'aucun mandat n'avait été encore u décerné contre l'inculpé, a ordonné son expulsion ; et « dès lors de plus amples poursuites seraient quant à pré'

« sent sans résultat. Les autres individus de la procédure « doivent être plutôt considérés comme les dupes que com- « me les complices des escroqueries commises par Naun- « dorff, La procédure doit donc être close quant à présent, « pour être reprise dans le cas où Naundorff viendrait à « rentrer en France,

u Dans ces circonstances, en ce qui touche le nommé « Naundorff ;

c( Attendu qu'il a été expulsé du territoire français en V vertu d'une décision administrative, compétemment ren* « due ;

« En ce qui tanche les autres inculpés, attendu qu'il n'y a « pas contre eux charges suffisantes ;

« Disons n'y avoir lieu à suivre ;

(( Et maintenons la saisie de toutes les pièces.

« Fait au Palais de justice, à Paris, le 9 janvier 1841.

« Ont signé »

A la lecture de ce document, les réflexions se pressent en foule. Je demande à la Cour la permission d'écarter celles qui pourraient ne pas paraître suffisamment compatibles avec la déférence que je dois à une décision judiciaire.

Certes, personne plus que moi ne respecte les intentions de ceux qui l'ont rendue... Seulement, il m'est permis de dire qu'ils ont été éclairés par un jour supérieur à celui que vous consultez d'ordinaire, et qu'il est impossible de se rendre compte de la solution consacrée par eux, si on ne l'explique par la raison d'Etat qui la domine et la commande.

Autrement, Messieurs, comment serait-il possible de faire admettre la doctrine qui dicte aux magistrats leur résolution ? Ils énoncent clairement qu'un délit a été commis sur le territoire français, délit scandaleux et odieux... Un misérable intrigant s'est drapé frauduleusement dans le manteau d'un prince, il a cherché à faire des dupes, et il y est parvenu !

Grâce à son imposture, U a recueilli des sommes con-

sîdérables ; il a abusé des sentiments les plus respectables et les plus saints; 11 a entraîné à sa suite ceux qui jusquelà avaient joui dans le monde d'une considération légitime, et il les a compromis avec lui jusque dans le cabinet du juge d'instruction, où ils sont indirectement atteints. Et cet homme restera impuni? La loi, la morale resteront ainsi outragées sans que la justice s'en préoccupe autrement que par un dédaigneux renvoi ?

Le juge d'instruction fait valoir ce motif: que Naundorff n'est plus en France ; qu'il a été expulsé par une décision compétemment rendue, et que, s'il revient, la procédure sera reprise ! C'est qu'en effet, Messieurs, jusqu'à présent il n'y a eu qu'une ébauche deprocédure sans force juridique. C'est une affirmation, non une décision. Il n'y a de décision véritable que celle que la contradiction prépare, ou qui est rendue après mise en demeure et refus de comparaître de la partie intéressée.

Ici, bien au contraire, la partie intéressée n'a cessé de demander à être entendue. Elle a supplié qu'on ne l'arrachât pas à ses juges ; elle a invoqué le bénéfice des lois des nations civilisées. Ces lois ont été violées à son détriment. Alors qu'il s'agissait de son sort, de son honneur, de sa liberté, on l'a jetée sur une terre étrangère, sans vouloir écouter ni ses plaintes ni sa justification !

Cette action administrative, dont le prévenu a été victime, ne saurait être un motif de suspendre celle de la justice, car alors elle cesserait d'être en se subordonnant à l'arbitraire de la haute police. Or, le Conseil d'Etat l'a dit avec raison : « L'administration, c'est la puissance souveraine dans cette affaire ! » Eh bien ! c'est cette puissance que je vous demande d'écarter de ce débat, qu'elle compromet (je ne veux pas me servir d'une expression plus sévère), afin que vous puissiez prendre paisiblement possession de votre domaine, et que, réclamant les lumières de la contradiction, vous arriviez ainsi à la vérité fatalement méconnue !

Mais, encore une fois, prétendre que, parce qu'un accusé a été expulsé, il n'appartient plus à la justice, est une théorie

absolument iDadmissible. Je n'ai pas besoin d'en énumérer Jes raisons, tant elles sont Tévidence même. Quoi ! celui qui, sur le sol français, se serait couvert de crimes, et y aurait répandu le sang français, pourrait être un jour mis à couvert par une décision de la haute police, et la justice, confuse et désarmée, s'arrêterait devant les tombes ouvertes,., n'écouterait pas les. plaintes des victimes... et déclarerait, comme, dans l'ordonnance du. 9 janvisr 184.1, qu'il n'y a pas lieu de suivre, parce que l'accusé n'est plus en France ? Et-ce soutenable ?

Mais, dans la cause, cette impossibilité même qu'on invoque est une fiction.

Rien n'était plus facile que de ramener Naundorff, qui le demandait, et qui ne cessait d'adresser ses supplicatiom à V administration comme à la justice !

Pouvait-il y avoir pour l'ordre public un danger quelconque à tenir ce prétendu prince dans un cacbot jusqu'au jour où une décision serait rendue ?

Ne pouvait-on pas le faire entendre en Angleterre, en vertu d'une commission rogatoire ?

Je me borne, Messieurs, à vous faire apercevoir combien est fausse, dangereuse, antijuridique, la doctrine sur laquelle s'appuie l'ordonnance de non-lieu : à en montrer la fragilité... au point de vue de la loi, je pourrais même dire le néant absolu.

Et cependant ce n'est pas assez I Et sans entrer dans uo examen critique et compl-et de cette ordonnance, estrce que ce n'est pas pour moi une obligation impérieuse de vous faire remarquer et ses lacunes et ses inexactitudes étranges ?

Quoi I elle ne dit rien des antécédents judiciaires qui ont préparé et amené cette procédure ?

.. Naundorff, qui était en France depuis 1833, y avait tout 4'abord annoncé le dessein qui l'y amenait et les prétentions qu'il voulait faire valoir. 11 n'y a pas eu de mystère de sa part. De 1833 à 1836. il a joué le rôle de Prétendant! En 1836, il saisit la justice civile d'une réclamation d'état; et c'est un fait que le juge d'instruction ne mentionne pas. Il

se borne à dire qu'il n'y a pas eu de mandat d'amener contre Naundorff, et qu'il a été l'objet d'une mesure administrative. C'est vrai ! mais s'il n'y pas eu de mandat contre lui, il y a eu de sa part un acte considérable qui intéressait la justice, et qui rendait impossible, sans un abus coupable du pouvoir, l'acte par lequel le gouvernement le supposait étranger alors qu'il disait être Français... le chassait du pays où il voulait obtenir justice !

Toutes ces choses ne sont pas rappelées dans l'ordonnance ; le juge d'instruction paraît les avoir ignorées !

C'est ici que je signale encore à la Cour l'obscurité qui me semble également envelopper l'instruction.

C'est en 1836 que les réquisitions du ministère public sont déposées au parquet. 11 était temps. Cet homme avait fait des dupes, s'il n'était pas le fils de Louis XVI. Il ne fallait pas qu'un tel acte restât impuni. Aussi le ministère public demande-t-il ayec raison qu'on instruise. On entend des témoins ; puis on s'arrête. Pourquoi ? Le procédure n*en dit pas un mot, et, dans les actes successifs que j'ai interrogés, je n'ai pas trouvé l'explication de cet incident si grave.

Ce que je sais, c'est que la procédure sommeillerait encore si nous ne l'avions réveillée nous-mêmes I Je vous ai raconté, sans entrer dans les détails, car je comprends que j'en abuse, je vous ai raconté qu'en 1839 le ministère de l'intérieur avait envoyé à un journaliste des pièces faisant supposer que Naundorff appartenait à une famille juive de la Pologne prussienne. On y ajoutait d'autres particularités flétrissantes pour lui. Il était alors en Angleterre, et ne pouvait venir devant le tribunal pour se disculper. Il chargea M. Gruau de la Barre de déposer une plainte, et il produisit tout d'abord dans la presse des documents rétablissant tout ce qui était erroné dans la note ministérielle.

Si je retiens ce fait, Messieurs, c'est qu'il était énoncé d'une manière formelle, comme dans l'ordonnance du juge d'instruction, que le document qu'on envoyait résultait de notes diplomatiques qui, disait le sous-secrétaire d'Etat, « se trouvent dans les archives de mon ministère. »

Or, Messieurs, voici ce que je lis dans cette note du 9 juillet 1839 :

c< MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR « Direction de la police générale du royaume,

« Monsieur,

« Vous avez désiré obtenir quelques renseignements sur « la moralité, les antécédents et la position sociale du sieur « Naundorff (Charles-Guillaume), qui cherche à se faire « passer pour le flls de Louis XVI.

« Yoicit en substauce, ceux qui existent dans les archives « de mon ministère : ils ont été communiqués officiellement (c par le gouvernement prussien à M, le Ministre des affaù « res étrangères,

« Naundorff est signalé comme issu d^une famille de « juifs établie dans la Prusse polonaise. »

La Cour n'oubliera pas cette précision. En 1839, il y a eu entre le gouvernement prussien et le gouvernement français une correspondance échangée. Cette correspondance a été déposée aux ai'chives du ministère des affaires étrangères. C'est là où le ministre de l'intérieur l'a vue, et c'est de cette correspondance qu'il résulterait que Naundorff était issu d'une famille de juifs établie dans la Prusse polonaise. Suivent d'autres détails, que j'omets afin de ne pas fatiguer votre attention, vous faisant remarquer toutefois que, sur la demande de Naundorff adressée au roi de Prusse, M. de Rochow, ministre prussien, écrivit pour donner à la note du sous-secrétaire d'Etat le plus complet démenti !

Mais ce démenti ne suffisait pas : il fallait saisir la justice, et c'est là ce que Naundorff a toujours demandé sans l'obtenir.

Ses enfants seuls ont été plus heureux que lui.

Cependant, au mois de mars 1840, une assignation, vous le savez, est lancée contre le journaliste qui avait inséré la note à laquelle je viens de faire allusion.

Nous venons devant la justice, et Ton nous oppose comme fin de non-recevoir : d*abord, que le demandeur principal n'a pas le droit de porter le nom qu'il s'attribue; puis, qu'il est impossible de donner suite à l'affaire, en raison de la procédure criminelle commencée contre Naundorff, procédure qui n'était pas encore mise à fin, malgré les trois années écoulées.

J'ai dit à la Cour avec quel empressement nous acceptâmes cette communication. Je demandai au tribunal de décider que cette procédure serait close, afin que Naundorff pût enfin se disculper.

Voici, à la date du 13 août 1840, comment, après avoir accueilli nos explications, le Tribunal nous en donna acte :

« En ce qui concerne le sieur Naundorff, représenté par le sieur Gruau, se disant son mandataire :

« Attendu que pour être admis à procéder en justice il faut justifier des noms, titres et qualités que l'on prend, ce que ne fait pas le plaignant ; qu'en effet, la procuration notariée en vertu de laquelle agit le sieur Gruau, et la citation donnée par ce dernier porte qu'elle l'est au nom de S. A. R. Charles-Louis, duc de Normandie, autrefois connu sous le nom de Naundorff;

«Attendu que le sieur Gruau ne représente aucun titre ou jugement qui attribue audit sieur Naundorff les noms et litres sus-indiqués ;

« Que la citation du 27 juin dernier est donc irrégulière ;

« Par ces motifs, déclare nulle et de nul effet ladite citation.

« En ce qui concerne ledit sieur Gruau :

« Attendu que la plainte par lui formée est commune avec celle du sieur Naundorff, ainsi que les faits sur lesquels elle repose ; que l'intérêt des parties est le même ; qu'on ne peut diviser les débats ;

« Attendu, d'ailleurs, qu'il est suffisamment justifié qu'une instance se poursuit à la requête du ministère public contre le sieur Naundorff;

'* Par tous ces motifs, surseoit à statuer, et continue la cause à huit semaines, tous droits des parties réservés. »

Je le demande encore, Messieurs : n*y avait-il pas là un incident suffisamment grave pour qu'il trouvât sa place dans Texposé des motifs de l'ordonnance de non>lieu ?

N'y avait-il pas quelque chose d'étrange dans ce retard de la justice à statuer contre un homme qui n'était plus en France, alors que dès 1837 on avait entendu les témoins principaux ?

C'est à partir de ce moment (en 1.840) que quelques-uns des témoins, Lasne et Gomin, sont rappelés, et qu'ils font une déposition nouvelle, à la suite de laquelle est rendue l'ordonnance de non-lieu.

Vous chercheriez vainement la mention de ces faits dans l'ordonnance en question, et je m'explique ce silence seulement par cette préoccupation devant laquelle je m'incline eu la blâmant : c'est qu'il était inutile, inopportun, dangereux, impolitique, de commencer contre Naundorff un procès qui pouvait avoir une grande publicité, et qu'il était plus sage de l'arrêter dès le début par une ordonnance de non-lieu.

Quant aux autres parties de cette ordonnance, je les examinerai de plus près quand je mettrai sous vos yeux les témoignages sur lequels elle s'appuie! J'espère alors faire ressortir par des rapprochements- que je considère comme invincibles les inexactitudes involontaires, mais décisives, qui enlèvent à cette ordonnance son caractère juridique^ en supposant qu'elle pût en avoir en l'absence de toute contradiction.

Cependant, elle semble trancher souverainement le débat non seulement au point de vue juridique, mais encore au point de vue historique et politique.

Il est certain, pour ceux qui l'ont rendue, que le fils de Louis XVI est décédé au Temple, et que rechercher désormais la démonstration de ce fait, c'est perdre son temps et courir le risque d'être la dupe d'une intrigue.

C'est aussi ce qu*a pensé le Tribunal, Non seulement U

a écarté la demande de Naundorff, il a refusé à ses enfants la preuve des faits articulé:^! Il a considéré ces faits comme dès à présent démentis par d'autres faits constants, par des pièces officielles. Dès lors, la preuve devenait superflue.

En présence d'une semblable décision, et comme c'est là ma thèse principale, celle à laquelle je conclus expressément, j'aî le devoir de mettre sous vos yeux les faits que nous articulions alors et ceux que nous articulons aujourd'hui.

Il en est de très graves qui se sont accomplis depuis le jugement de première instance, et que la Cour pourra apprécier avec les documents sous les yeux. Ces faits sont ainsi conçus et tendent à demander à prouver :

« 1® Que le prince Charles-Louis ou Louis-Charles, duc de Normandie, père et époux des Appelants, né à Versailles (Seine-et-Oise), le 27 mars 1785, du mariage de Louis-Auguste, roi de France et de Navarre, et de Marie- Antoinette-Josèphé-Jeanne, archiduchesse d'Autriche, reine de France et de Navarre, son épouse, n'est point décédé dans la prison du Temple, à Paris, ainsi qu'on prétend rétablir par un acte de décès en ladite ville le 12 juin 1795, lequel est ainsi conçu :

« Acte de décès de Louis-Charles Capet, du 20 de ce mois (8 juin), trois heures après midi, âgé de dix ans deux mois, natif de Versailles, département de Seine-et-Oise, domicilié aux tours du Temple, section du Temple ;

« Fils de Louis Capet, dernier roi des Français, et de Marie- Antoinette-Joséphine-Jeanne d'Autriche ;

« Sur la déclaratioii faite à la maison commune par Etienne Lasne, âgé de 39 ans, gardien du Temple, domicilié à Paris, rue et section des Droits de l'Homme, n» 48 ;

« Le déclarant a dit être voisin ;

« Et par :

M Rémi Bigot, employé, domicilié à Paris, vieille rue du Temple, n» 61 ;

<c Le déclarant a dit être ami :

<f Vu le certiâcat de Dasser, coomxiissaiFd de police de ladite sectioti, du 2^ de ce mois (10 juiD)» *

« Signé : Lasne, Bigot, et Robiû, ofAcier public » ;

<c 2» Que cet acte cat nui dans la forme et non valable quant au fond, pour constater le décès du Dauphin ;

^i Qu'en effet, cet acte aesalisfait point aux prescriptions de la loi d alors, régulatrice des fora^alités requisoB pour la validité des actes de Tétat civil,* quil n* a point été signé de la sœur iXu Prince iovkjours détenue dans la prison du Temple f ni du commissaire de section en exercice au jour du décès ; et qu'il na éié rédigé que sur la déclaration de deux individus obscurs qui, évidemment, ne connaissant pas le Dauphin, n'ont pu certifier son identité avec ^enfant décédé; :

« 3^ Que le Prince, au contraire, au moyen de la substitution d'un enfant à sa place, a élé délivré de la prison du Temple par des amis dévoués, avec l'assistance de plusieurs membres influents du gouvernement qui succéda au Q tbermidor ; et que, préalablement à ladite évasion, un traité secret passé avec les Vendéens, dans la personne du général Gbarette, contenait la clause formelle que le fils de Louis XVI serait rendu à la liberté ;

« 4« Que, par des considérations majeures nées des oir* constances de l'époque, ou' par l'effet de combinaisons de la part des hommes du gouvernement, la délivrance du Prince, loin de se faire ostensiblement, aux termes du traité, a été masquée politiquement par le faux acte de décès précité ; .

« ô<> Que des recherches ont été ordonnées sur tous (es points de la France, ultérieurement au 8 juin 1795, à l'effet de ressaisir le Dauphin évadé ; et que plusieurs enCaots arrêtés, sous prétexte qu'ils étaient l'Orphelin royal, après que l'erreur eut été constatée officiellement, outété remis en liberté ;

« 6° Que Ton trouve au Moniteur, à une date également postérieure à celle de Tacte de décès, plusieurs assertions, dont l'une à la date du 13 juillet, lesquelles, dé montraieot qu'évidemment les directeurs du Moniteur savaient que

LiOuis XYII Quêtait pas mort ; que plusieurs manifestes aussi émanés des chefs veudéeas proclamaient cette certitude ;

« 7» Que les frères de Louis XVI, i^Mi n'élaieut pas en France à cette époque, et notamment le comte de Provence, savaient pertinemment Tévasion du Temple de leur neveu ; car le dernier, décédé roi sous le nom de Louis XVIII, s'est dit et agit comme régent de France, longtemps après qu'une déclaration de sa part avait notiâé 4Bon avènement au trône, aux Français, à Tannée de Gondé et aux gouvernements étrangers ;

« S^ Que les puissances étrangères, non plus, n'ont jamais douté de l*évasion du Temple du âls de Louis XVI, évasion d'ailleurs qui avait acquis en France et même en Europe un caractère de notoriété publique qui s'est perpétué jusqu'à ce jour ;

« 9^ Que la duchesse d'Angoulême, par sa conduite et ses paroles, a prouvé qu'elle ne croyait pas à la mort de son frère au Temple ;

a ioo Que cette vérité de l'évasion résulte aussi de témoignages historiques irrécusables, d'actes diplomatiques et d'aveux formels, tant de ministres étrangers et autres personnages politiques que de la part de Louis XVlll depuis 1814;

K 11» Que c'est par le fait connu de l'existence du âls de Louis XVI que, sous la Restauration^ aucun service funèbre n'a été institué pour célébrer l'époque du 8 juin 1795, parce que les Bourbons et la cour de Rome n'ignoraient pas qu'il était toujours existant; que c'est là aussi le motif pour lequel, tandis que le gouvernement de Louis XVIII faisait faire des recherches simulées dans les cimetières de Paris, sous le vain prétexte de retrouver les restes du Dauphin, Louis XVIII, Charles X et la duchesse d'Angoulême refusèrent de recevoir de la famille Pelletan le cœur de l'enfant décédé au Temple le 8 juin de Vannée précitée, et qne le docteur Pelletan. l'un de ceux qui firent l'autopsie du corps pLe l'enfant décédé, avait religieusement conservé comme étant pour lui le cœur du âls de Louis XVI ; . « 12* Que Ton ne peut, autrement que par la cartituile

d'une croyance commune à Tévasion, s'expliquer la fadlité avec laquelle plusieurs fourbes ont, depuis 1795, abusé la foi publique en usurpant les noms et les qualités du €ls de Louis XVI, tels que Hervagault sous le Directoire, Mathurin Bruneau âous Louis XVIII, et Richemonl sous Louis XVIII, sous Charles X, sous Louis-Philippe, sous là République de 1848 et sous l'Empire; et que ce rôle ne pouvait être que l'imitation d'une vérité travestie, que les pouvoirs politiques qui soutenaient et accréditaient ces imposteurs étaient intéressés à méconnaître ;

« 130 Qu'enfin et indépendamment d'autres faits constants non relatés ici, qui démontrent l'évidence de la fausseté de l'acte de décès attaqué, des médailles ont été frappées par ordre en souvenir des principaux événements révolutionnaires, dont quatre constatent la date de la mort de Louis XVI, de la reine de France, de M"^« Elisabeth et de Philippe-Egalité ; tandis que deux autres, consacrées au fils et à la fille de Louis XVI, énoncent positivement la délivrance du Dauphin, à la date du jour assigné mensongèrement à son décès par ces mots textuels : « Redevenu libre le 8 juin 1795. )>

« 14<» En second lieu :

« Que le fils de Louis XVI, évadé du Temple, n'était autre que le père et époux des requérants, décédé à Delft (Hollande), le 10 août 1845, suivant acte de décès ainsi conçu :

« L'an 1845, le 10 août, est décédé Charles-Louis de Bour- « bon, duc de Normandie (Louis XVII), ayant été connu « sous les noms de Charles-Guillaume Naundorff, né au « château de Versailles, en France, le 27 mars 1785, et, par « conséquent, âgé de plus de soixante ans, demeurant en « cette ville, fils de feu Sa Majesté Louis XVI, roi de France, t< et de Son Altesse Impériale et Royale Marie-Antoinette, « archiduchesse d'Autriche, reine de France, morts tous « deux à Paris, époux de Mme lâ duchesse de Normandie, « née Jeanne Einert, demeurant ici ;

« Délivré par extrait, par nous Henri van Berkel, baurg-

« mestre, officier de l'état civil de la ville de Delft, aujour* « d'hui 27 août 1845. *

« Signé : Van Berkel,

« Bourgmestre, »»

« 15° Que le susnommé, depuis l'année 1810 jusqu'à l'époque de son retour en France (1833), a vécu en Prusse, masqué sous le nom de Charles-Guillaunic Naundorff, qui lui fut imposé par le gouvernement prussien, et sous lequel il a exercé la prolession d'horloger dans les villes de Spaudau, Brandebourg et Crossen ;

« 16o Que, requis par M. Le Coq, directeur général de la police du royaume, de se faire recevoir bourgeois pour exercer légalement sa profession, il se vit contraint de lui révéler son origine royale et d'en établir la justification par la remise de papiers qui la constataient, lesquels étaient signés du roi et de la reine de France ; que, par su-ite de cette, révélation pleinement justifiée aux yeux du magistrat prussien, il fut reçu bourgeois de la ville de Spandau, par ordre du gouvernement, quoique étranger non naturalisé, et avec dispense de produire les pièces impérieusement requises en pareille circonstance, et notamment son acte de naissance ; que ce fut enfin sur un seul certificat de M. Le Coq que son admission eut lieu sous le nom imposé de Charles-Guillaume Naundorff, et qu'il s'est marié, en 1818, également sans représenter son acte de naissance^

« 17* Qu'il a constamment élevé et maintenu sa prétention d être le fils de Louis XVI ; et qu'aussitôt que les événements politiques lui permirent de sortir de son incognito obligé, il réclama du gouvernement prussien la restitution de ses papiers, fit connaître officiellement aux autres cabinets de l'Europe, ainsi qu'aux divers membres de la famille royale de Franco, notamment depuis 1814. son origine royale, et ne cessa, jusqu'au jour de son décès, de solliciter sa reconnaissance et de demander sa réintégration dans ses droits et qualités civils de fils de Louis XVI"; « 18» Que c'est par suite des demandes de justice qu'il a incessamment adressées aux pouvoirs compétents pour être

jugé^ qu'il a éprouvé en Prusse et en France tous les genres de persécution imaginables ;

« 19° Que son identité avec le fils de Louis XVI est résultée de sa ressemblance et de la ressemblance de ses enfants avec les divers membres de la famille royale de France, ainsi que des signes particuliers qu'il portait sur son corps, et qu'on savait exister sur celui 4u Dauphin ^ * c< 200 Que celte identité a de plus été reconnue et attestée de la manière la plus positive par de nombreux témoignages, et spécialement par d'anciens serviteurs du roi et de la reine à la cour de France, qui avaient connu le Dauphin avant son incarcération du 10 août 1792, tels que :

« Mme de Rambaud, attachée au service du Dauphin, duc de Normandie, depuis le jour de sa naissance jusqu'au 10 août 1792;

« M"® Marco de Saint-Hilaire, anciennement attachée à ^ime Yictoire de France, tante du roi Louis XVï ;

« M* Marco de Saint-Hilaire, ancien huissier ordinaire ie la chambre de Louis XVI ;

. « M. de Joly, dernier ministre de la justice, qui avait accompagné la famille royale jusque dans la loge du logo^ graphe, où il resta pendant toute la première journée;

« M. Bremond, secrétaire particulier du roi Louis XVI, ^dès le commencement de 1788 jusqu'au 10 août 1792;

« M. le marquis de la Feuillade, des anciens princes d'Aubusson;

« M»»* la marquise de Broglio-Solari, anciennement atta- .chée au service de S. M. Marie-Antoinette et de la princesse de Lamballe ;

« Personnages dont plusieurs croyaient le Dauphin mort au Temple, qui, tous étrangers aux partis politiques^ vivaient dans une honorable retraite, et ont appuyé leur reconnaissance sur des faits d'une évidence telle qu'elle ne peut tromper la raison ;

« 21<» Que le père et époux des Requérants a épuisé, de .son vivant^ tous les moyens de faire examiner le mérite de ses droits, soit auprès des membres de la famille , de JLouis XVI^ son père, soit auprès des j?ouvûrains de PEurope,

soit auprès des Chambres françaises, soit plds dlreotemeol auprès des Tribunaux civils de la Seine, et que ce n'eH que par suite de violences exercées contre lui, ou àe dénis de Justice, qu*il n'a pu faire examiner judiciairement ses prétentions; '

« 22° Qu'en effet, le 9 octobre 1835, un sieur Thomas lui ât signifier par huissier qu'il avait reçu des renseignements, directement tirés de Tambassade prussienne, desquels il résultait que le prétendu duc de Normandie n'était en réalité que le sieur Naundorff, dis d'un horloger prussien existant encore ;

« 23» Que ledit individu Thomas fut cité devant le Tribunal pour rendre compte de sa dénonciation calomnieuse, et que, le 23 février 1886, le duo de Normandie, par la décision du Tribunal, obtint une imposante justiâcàtion ;

« 24<> Que, contrairement à toutes les lois, le 15 du même mois, il fut arrêté à son domicile, par ordre du gouvernement, sous le vain prétexte qu'il était étranger, que ses papiers furent saisis, qu'il fut déposé au dépôt de la préfecture de poiide sans être interrogé et qu'on Ty maintint malgré son recours au Conseil d'Etat contre son illégale détention et les démarclies les plus instantes auprès du roi des Français et des ministres chargés de faire respecter la liberté individuelle; qu'enfin, le 12 juillet 1836, il fut conduit par la gendarmerie jusqu'à Calais, et là embarqué IM>ur l'Angleterre; que, nonobstant son bannissement, il se proposait de conduire à fin soi» action en réclamation d'état, mais il fut empêché par les illégalités du gouvernement français, qui fit saisir aux frontières V Abrégé dé V Histoire des Infortunes du Dauphin, document judiciaire qu'il produisait à l'appui de son instance judiciaire, et par le refus des officiers ministériels de l'assister pour donner suite à sa demande ;

« 25® Qu'aussitôt après l'avoir expulsé violemment du territoire français, le gouvernement fit intenter contre lal> une inculpation d'escroquerie commise au moyen des' faux noms et fausses qualités de Charles-Louis de Bourbon, duc de Normandie, fils de Louis. XVI, dont, ditAtt^oii;

dans la procédure, 1q sieur NauDdorfT se prévalait sans droit;

« Sô» Qu'une première pétition, présentée aux Chambres après l'expulsion, pour appeler ratlenlion des pairs et des députés sur ces excès de pouvoir, a été écarlée par un Ordre du jour calomnieux contre le pétitionnaire ;

« 27* Que, postérieurement à ce nouveau déni de justice, des élections, générales ayant amené une nouvelle Chambre des députés, le Prince lui présenta une nouvelle pétition/ le 21 janvier 1838, par laquelle il demandait son rappel en France, à Teffet d'y suivre son procès civil, ou de s'y faire juger criminellement, sur les chefs de l'instruction correctionnelle perfidement instruite contre lui absent ;

« 28® Qqe cette pétition fut enregistrée au secrétariat de la Chambre et classée sous le numéro 365; mais qu'aucun rapport n'en fut fait, et que, préalablement, des exemplaires de cette pétition, adressés par lui à vingt-six députés, avaient été saisis à la frontière par ordre du gouvernement français ;

« 29« Qu'enfln, le 9 juillet 1839, un écrit intitulé : Ministère de Vintérieury direction de la police générale du royaume, signé pour le ministre et par son autorisation, le conseiller d'Etat directeur Dejean énonçait que, de renseignements communiqués officiellement par le gouvernement prussien à M. le ministre des affaires élrangères, il résultait que Charles-Guillaume Naundorff était issu d'une famille de juifs établie dans la Prusse polonaise ;

« 300 Que cette calomnie ayant été reproduite dans unjournal intitulé le Capilole, le 29 mars 1840, et dans des numéros ultérieurs dudit journal, ^'éditeur fut cité devant le tribunal de police correctionnelle pour répondre de sa diffamation, à la requête du duc de Normandie et de M. Gruau de la Barre, son conseil, également diffamé ;

« 3l« Que, sur l'appel de la cause, le ministère public en requit la remise indéfinie, en y opposant la procédure en escroquerie commencée dans l'année 1837;

« Mais que le Tribunal ayant ordonné qu'elle fût mise à fin dans un bref délai, ce fut alors que la chambre du conseil

décida qu'il n'y avait pas lieu à suivre pour le délit d'escroquerie imputé à M. Naundorff ;

« 32^ Que cette décision D'ayant été rendue que sur FauditioD de nombreux témoins, la question d'identité se trouve ainsi directement résolue, puisqu'il est vrai qu'on n'a pu soutenir contre M. Naundorff l'accusation judiciaire portée contre lui, qu'il se qualifiait sans droit Charles-Louis, duc de Normandie, fils de Louis XVI ;

« En Un mot) que son identité a été confessée par des ministres prussiens, d'après des communications qui, bien que n'étant pas officielles, n'en doivent pas avoir moins de force devant la justice;

« 33<» Qu'arraché à la France, où il avait saisi la justice civile de sa réclamation, violemment et arbitrairement jeté en Angleterre, le père des Appelants n'a cessé de prendre le titre et de jouir de la possession d'état de duc de Normandie, fils de Louis XVI ; qu'il a été traité comme tel par toutes les personnes avec lesquelles il a été en relation, même avec celles qui appartenaient au gouvernement de la Grande-Bretagne ;

« 34<» Qu'il était ainsi resté pendant huit ans et demi sous la protection de la loi anglaise, ne cessant de réclamer du gouvernement français l'autorisation de paraître devant la juridiction civile pour y démontrer sa filiation, devant la juridiction criminelle, si on voulait l'y appeler, pour établir que, loin de s'être livré à une manœuvre coupable en prenant la qualité. de fils de Louis XVI, il n'avait fait que dire la vérité ;

« 35® Que, s'étant livré à des études approfondies sur l'art de la guerre et notamment sur des inventions d'artillerie, de mousqueterie et de pyt^otechuie, il fut autorisé par l'administration militaire anglaise à faire des expériences plusieurs fois répétées, et qu'il a toujours, et dans chacune de ces circonstances, été traité et reconnu comme duc de Normandie ;

« 36« Qu'au commencement de 1845 il se mit en rapport avec le gouvernement de la République helvétique pour l'application de ses procédés et inventions, et se détermina

à porter lui-même ses engins et ses modèles au lieu où il» devaient être essayés;

« 37» Que, ne pouvant traverser la France, qui aurait été sa route la plus courte, il dut songer à débarquer en Hollande pour, de là, gagner TAllemagne et la Suisse;

« 38« Que, voulant voyager en toute séourité et ne faisant nul mystère de sa qualité^ il se rendit auprès du consul de Hollande à Londres et lui demanda un passeport sous son vrai nom de Gharlea-*Louis de Bourbon; que ce passeport lui fut ainsi délivré ;

« dQ"" Que, quelques jours après cependant, ayant consulté son gouvernement, le consul parut éprouver une bésitatioa et demanda que le passeport lui fût remis pour, disait-il, y ajouter une régularisation ;

i< 40» Qu'averti par des amis bien informés que, s*il le donnait, il pointait qa pas lui être rendu, le père des Appelants ne répondit rien à eelte o^veiture «t pria im colonel anglais, qui parlait avec lui, de le comprendre parmi les personnes de sa suite ;

« 41° Qu'arrivé dans les eaux néerlandaises en vue du port de Rotterdam, sur le bateau à vapeur le Batave, il fut retenu pendant quarante-huit heures sans que le navire accostât, et que, lorsque cette interdiction fut levée, un inspecteur de police lui demanda son passeport au débarquement à Rotterdam ;

« 420 Qu'ayant répondu à cet inspecteur qu'il n'avait pas de passeport, qu*il voyagait aveo un officier supérieur anglais, l'inspecteuf lui répliqua : Voits avez un passeport sous le nom de Charles^Louis de Bourbon, el vous êtes le duc de Normandie;

« 43« Qu'ainsi reconnu, le père des Appelants remit son passeport à l'inspecteur, qui l'envoya au directeur de U police, lequel l'envoya lui-même au ministre de l'intérieur à La Haye;

« 44*» Que le père des Appelants s'adressa alors à M. van Buren, avocat à Rotterdam, qui fit d'activés démarches pour obtenir la restitution du passeport; il fut répondu à ce jurioonsuUe que celui auquel il s'intéressait était utt

personnage politique important,' que le gouvenveme^t^ néerlandais pe panvait reconnaître sa qualité aans engager une question diplomalique ; on le pressait vivement <le renoncer iè son voyage et de retourner à Londres ; on alla même {osqu'à lui offrir de payer ses frais de voyage ;

« 45<* Que cette proposition ayant été énergiquement i^eponssée, le ministre de la justice» invoquant toujours des raisons politiques, consentit à se faire, près du cabinet néerlandais, l'intermédiaire d'une proposition consistant à permettre à Charles-Louis de Bourbon de rendre les ministres de la guerre et de la marine juges de ses inventions et de conciore avec lui un traité si, en effet, leur mérite était ofâciellemeot établi ;

■ « 46* Que ce mérite fût reconnu, à la suite d'expHeatioiia fournies et d'expériences faites, ainsi que de conférences nombreuses avec les différents chefs de service, les officiers d'état-major, d'arlillerie et de marine, lesquels» réunis à Breda avec l'inventeur, Tériflèrent par eux-mêmes l'importance considérable de ses différentes inventions ;

» Que de vastes ateliers furent organisés, de nombreux ouvriers furent employés, et que les ministres compétents demeurèrent convaincus de la sincérité parfaite et du génie spécial de M. de Bourbon ;

« 47<^ Qu'en même temps le gouvernement néerlandais se livrait, par tous les moyens diplomatiques dont il dislisait, à une enquête minutieuse sur l'identité et la qualité de celui ayec lequel il était en relation, et acquérait la preuve qu'il était bien ce qu'il annonçait être : le duo de Normandie, âls de Louis XVI ;

c< 480 Que telle a été la conviction d$s hauts fonctionnaires et des chefs de corps qui n'ont cessé d'être en relation avec lui pendant toutes ces circonstances et jusqu'à son décès ;

H 490 Qu*à tous ces témoignages, il faut ajouter celui qui les domine tous par son autorité officielle et sa valeur morale, la conviction de 5. M. le roi Hollande;

« 60» Que, par ses ordres, les traités furent préparés qui devaient assurer à la Hollande les procédés et inventions

du duc de Normandie, à celui-ci une situation précuniaire en rapport avec son rang et avec ses services;

« 51® Que, toutefois, pour ne pas soulever un débat qui présentait aux yeux de Sa Majesté de notables inconvénients, il fut convenu que le Prince prendrait seulement les noms de Charles-Louis ;

« Que ce fut ainsi qu'on rédigea tous les contrats, ainsi que la correspondance ;

« 52® Que le Prince dut venir se fixer à Delft, où se trouvent les établissements pyrotechniques, les arsenaux d*artillerie et de construction ;

« 53<» Qu'au cours de ses travaux, il fut frappé subitement d*une indisposition fort grave dans laquelle il crut reconnaître tous les symptômes d'un empoisonnement;

« Qu'après en avoir surmonté les premières atteintes, il y succomba le 10 août 1845 ;

« 54*» Qu'à ce moment, sa famille, qui était venue de Londres le rejoindre et lui prodiguer ses soins, reçut des personnages les plus considérables du gouvernement des témoignages de condoléance, de sympathie et d'estime;

« 55'» Que, lorsqu'il fallut rédiger l'acte de décès dont la teneur est rapportée sous le n» 13 de la présente articulation, le bourgmestre de Delft, avant d'y inscrire les qualités et les titres appartenant au défunt, demanda à consulter le gouvernement et à obtenir son autorisation. Ce ne fut qu'après s'en être assuré, qu'il reçut telles qu'elles lui étaient présentées les déclarations des enfants du duc de Normandie;

« 56" Que, sur la réquisition de ces derniers, trois médecins, dont deux attachés à l'armée néerlandaise, qui avaient été envoyés par le ministre de la guerre pour soigner le Prince avec le médecin civil, visitèrent le corps du défunt et constatèrent l'existence des signes extérieurs qui, d'après toutes les personnes qui l'ont connu, se trouvaient sur le corps du Dauphin, fils de Louis XVI ;

« 57® Que le défunt ayant laissé des enfants mineurs, un conseil de famille fut rassemblé sous la présidence et avec le concours des magistrats, et que, dans tous ces actes

ayant pour objet d'organiser et de régler la tutelle, les mineurs furent constamment reconnus comme enfants de Charles-Louis, duc de Normandie;

« 58^ Que cette qualité leur fut également donnée par l'administration néerlandaise dans tous les actes touchant aux règlements des droits héréditaires ;

« 590 Qu'au mois de juillet 1855, le colonel gouverneur de l'Académie royale pour les armées de terre et de mer de Hollande faisait connaître à M"*® veuve de Bourbon que son âls, Adelberth de Bourbon, était, en vertu d'une ordonnance du ministre de la guerre du 29 juin précédent, admis à passer un examen pour être reçu élève de ladite Académie, faveur qui n'est accordée à aucun étrangerf'

« ôO» Que, précédemment et dès le mois d'octobre 1845, l'administration de la guerre et de la marine avait passé avec un autre fils du duc de Normandie, Charles-Edouard de Bourbon, un traité pour la continuation des travaux pyrotechniques entrepris par son père;

« Que, dans ce traité, il prit, sans déguisement, son nom de Charles-Edouard de Bourbon, et que tous ceux qui étaient en relation avec lui, sans exception aucune, le considéraient et traitaient comme M. de Bourbon, flls de Charles-Louis, duc de Normandie ;

« M^ Que tous les membres de la famille étaient^ ainsi traités et considérés, et notamment le jeune Adelberth de Bourbon, qui, entré dans l'armée néerlandaise, s'y était distingué par son intelligence et sa bonne conduite, et avait été jugé digne du grade d'officier, par suite de l'examen qu'il avait subi d'après la loi ;

« 62» Que, ne pouvant devenir officier à raison de son extranéité, il présenta, le 13 mai 1863, au ministre de la justice une requête tendant à être naturalisé citbyen et sujet néerlandais;

« 63» Qu'après avoir vérifié sa situation et ses antécédents, le cabinet néerlandais présenta aux Etats-Généraux un projet de loi conforme à la demande d'Adelberth de Bourbon ;

« 640 Que, sur l'examen de ce projet de loi, quelques mem-.

bres. de la deuxlèoie Chambre ayant prétendu qn'Adelbertb de Bourbon, né en Angleterre, devait èlre considéré comme Anglais et par là même incapable de recevoir le bénéfice de la naturalisation hollandaise, une consultation fut demandée à d'éminents jurijsconsultes anglais qui décidèrent que, né d'un père français, il était lui-même Français;

« 65° Que le rapporteur de la commission et le ministre de la justice émirent la même opinion ei déclarèrent qu'Adelberth de Bourbon était Français ^ comme son père; <( 660 Qu'après une discussion dans laquelle furent examinées les objections qui pouvaient être faites à cette nationalité, le projet présenté par le gouvernement fut adopté, et Adeli|erth de Bourbon déclaré naturalisé citoyen hollandais;.

. « 670 Que, depuis, il a été nommé officier; qu'il est aujourd'hui premier lieutenant; qu'il est traité à la cour et. dans l'armée comme le fils du duc de {Normandie ;

^ « 680 Et, enfin, qu'avant de prqposer aux Etats-Généraux, le projet de loi qui a. été adopté par eux et qui tranche la question de nationalité, 'et par conséquent d'identité du fils de Louis XVI, trop longtemps caché sous le nom de, Naundorff, le cabinet néerlandais a recueilli toutes les informations nécessaires et s'est convaincu de la réalité indiscutable du fait dont il prenait la responsabilité.

« Signé : Dumont, t* Avoué d^appeL 'P

Vous me pardonnerez certainement, Messieurs, la longueur de celte lecture ; j'aurais voulu l'abréger, mais il me semble que l'autorité des faits dont nous demandons la preuve ressort principalement de leur enchaînement et de leur extraordinaire succession.

Nous partons du Temple où, suivant nous, s'opère Févaaion, etnous continuons notre route, en réfutant, ou plutôt en vous offrant de réfuter ce prétendu acte de décès qu'on nous oppose : cette suile de faits^ d'événements romanesques et obscurs qui ont besoin de la lumière d'une enquête pour être précisés, nous condyi> jusqu'au second aate de

décès : celoi-oi, bi«n différent dn premier, non plus rédigé dans l'ombre..., non plus suspect..., mais écrit au grand jour sous l'égide d'une nation qui se respecte, che:; laquelle la discussion est libre et la loi constamment res* peclée. Voilà donc les deux actes de décès. L'un à la daté du 10 août 1845, l'autre à la date du 8 juin 17d5. Lequel doit prélavoir devant la justice ? Nous demandons à faire la preuve que c'est le premier. Nous le demandons pour là première fois depuis 1795... car j'ai le droit de dire, après avoir parcouru le long encbainemeht des faits, que, jus*qu'ici, il n'y a jamais eu de débats contradictoires !

Je porte à la parole de M. l'avocat général tout le respect qu'elle mérite, et c'est en me conformant à ce sentiment légitiù)e que j'ai lo droit de dire, sans lui porter un défi qni serait inconFesant, qu'il lui sera impossible de me con« Iredire!

- Non, jamais les témoignages qui nous sont opposés n'ont été livrés à l'examen de ceux qui avaient intérêt à les vérifier 1

L'enquête..., Tautorisation de faire la preuve de nos articulations, telle est doue notre prétention. Bile me' paraît la satisfaction la plus noble et la plus large, à la fois, à donner à la conscience publique et à la justice qui doit en être l'expression.

Cependant, le tribunal nous Ta refusée, affirmant qu'il était, dés à présent, établi que le Dauphin était mort au Temple.

Sur quels motifs s'est-ii appuyé pour produire cette affirmation? Il dit qu'il était impossible de substituer un enfant au Dauphin, pour faire évader ce dernier, à raison de la surveillance rigoureuse exercée autour de l'infortujjé captif, surveillance active et soupçonneuse qui n'a pas cessé après les événements du 9 thermidor.

Il dit ensuite, et c'est son second motif, que des procédures engagées devant la justice, des témoignages recueillis, des actes officiels dressés pour constater le décès, résulte la démonstration complète de la mort du Dauphin au Temple.

.'prévaut enÛQ de cette circoûstance qu'au moment jarut en France, Naundorff parlait mal le français, et «sait par son langage se rattacher à la nationalité allemande. Enfin, comme dernière considération, le Tribunal se demandé par quel mystère incompréhensible toutes les circonstances relatives à l'évasion seraient restées dans Tombre ; comment aucun rayon de lumière ne serait venu éclairer, soit la figure du Dauphin délivré, soit celles de ses courageux libérateurç... « Cela est impossible, ajoute le Tribunal, et par conséquent lés faits établis rendent une enquêle. inutile. »

Voilà, Messieurs, dans ses principales dispositions, la sentence dont j'ai à entreprendre Texamen. Je vais répondre à ces allégations en suivant Tordre dans lequel elles ont été exposées.

En premier lieu, non seulement Timpossibilité matérielle de Vévàsion n'existe pas, mais il est établi par dés documents authentiques qu'à partir du 9 thermidor, la surveillance du Dauphin a changé de nature, et qu'à cette époque^ ont été introduites auprès de lui des personnes qui ont *fait agir des influences grâce auxquelles son évasion devenait possible.

Nous ajoutons. Messieurs (et cette assertion n^est ptas moins grave que la première), qu'il a existé, qu'il existe et qu'il existera, quel que soit votre arrêt, dans Topinion, dans l'histoire et dans les hautes régions de la politique, une notoriété qui consacre l'évasion du Dauphin.

Quand on consulte les mémoires contemporains, quand on interroge les souvenirs, on arrive, en effet, à cette conviction que rien n'est plus probable que l'hypothèse de cette évasion. Cet examen nous conduit naturellement à celui des preuves contraires invoquées par le Tribunal.

Les dépositions des témoins méritent-elles quelque confiance? Je le nie absolument. Je ne reconnais à aucun des errements qui se produisent contre moi le caractère contradictoire qui seul pourrait faire leur force.

Et d'ailleurs, abordant de plus près les difficultés qui sont tirées de ces témoignages, je n'aurai pas de peine à

trouver les raisons péremploires qui en détruisent la véracité.

J'en dirai autant des pièces officielles qu'on dirait avoir été préparées à l'avance pour faire naître le doule et justifier toutes les hypothèses dont il plairait à la politique de tirer parti.

Reste l'objection relative à la difficulté qu'aurait éprouvée Naundorff à parler notre langue. Je ne m'y arrêterai pas ; et je n'aurai pas beaucoup de peine non plus, j'en suis convaincu, à réfuter cette dernière considération, qu'il aurait dû nécessairement se révéler quelques circonstances jetant un jour décisif sur les actes des libérateurs du Dauphin après l'évasion.

. Mais quand, discutant l'ensemble des faits^ et surtout la conduite dés gouvernements qui se sont occupés de cette affaire, je me demanderai si leurs actes, leurs violences, leurs dénis de justice, la suppression des pièces annoncées par eux, ne constituent pas la preuve la plus convaincante dé l'existence dii fils de Louis XVI, je crois, et j'espère né pas me faire illusion, que ma démonstration sera la plus victorieuse qu'on puisse désirer en matière juridique, et je l'appuierai sur un dernier épisode que vou» ne pouvez connaître que par la lecture des faits articulés^ c'est-à-dire sur les actes officiels du gouvernement de la Hollande, donnant àsil^ au proscrit, l'accueillant avec égards et, après s^être diplomatiquement convaincu de la vérité des faits, lui rendant au moins dans la majesté dé la mort les titres et le rang que les hommes lui ont refusés pendant sa vie. Ce gouvernement ne les conteste plus à ses enfants, il leur ouvre les bras et consacre leur qualité par la grande mesure de la naturalisation accordée à la suite d'un débat législatif solennel. Ainsi, il met à néant toutes les objections, donne à Adelberth de Bourbon un titre qui réhabilite la mémoire de son père, et lui permet, dans le deuil qui l'a accablé, de relever enfin la tête et d'espérer dans la justice des hommes.

Sans doute, il lui a été douloureux de se séparer de son pays ; mais au moins il trouve dans sa nouvelle patrie les

oonsolationd et Tappui qui le somieûnent devant voire justice et Ty mettent à Tabri des outrages qui, jQsqa*ici, ont été déversés sur sa famille.

Voilà mon plan. J'écarterai tout oe qui me semblera superflu ; mais il me paraît nécessaire que sur les principaux points la démonstration soit aussi complote que possible.

Ceci dit, j*enlre immédiatement en matière.

Je me demande d'abord, avec le Tribunal de première instance, ce quMl faut penser de cette impossibilité absolue où se trouvaient les hommes généreux qui rêvaient l'évasion du Prince, de pouvoir accomplir leur dessein.

Queoe dernier ait été formé, nul ne peut en douter. Mais, je le reconnais, des difficultés sérieuses s'opposaient à son exécution.

Gomment la chose est-elle présentée dans le récit du Prince ? Le voici.

Une courte analyse en est nécessaire, aân de vous faire bien comprendre la nature des objections qui lui sont opposées.

Le Prince raconte qu'après le 9 thermidor, il se produisit un certain changement dans sa situation. Autour de lui apparurent des personnes qui, dans quelques paroles mystérieuses, lui firent comprendre qu'elles n'avaient pieu de commun avec ses persécuteurs.

A une époqne dont il ne peut flxer exactement la date, il tomba dans un sommeil prolongé, provoqué par un breuvage léthargique, et se réveilla dans l'étage supérieur de sa prison.

Que s'est*<il passé en son absence ? Il l'ignore. Il a su depuis qu'on avait substitué un mannequin d'abord, puis un enfant muet, à celui qui avait disparu. Quels ont été les auteurs de cette double substitution ? Je n'ai pas à préciser ici ces circonstances forcément restées obscures. Le Prince affirme, et nous allons voir si son récit est en désaccord avec l'histoire, qu'il fut transporté à l'étage supérieur de la tour ; qu'un mannequin et un enfant muet lui furent suo-

Déssivetnent sabstitués, et qa'à la suite de plusieurs teo* latives infructueuses contre la vie de cet enfaol muet, celui-ci disparut à son tour et fut remplacé par uo enfant malade.

C'est celui-lÀ qui est mort, et c'est grâce à celte mortgue le Dauphin parvint à sortir du Temple.

Que iQut ceci paraisse invraisemblable et romanesque, je le veux bien 1 Mais ce n'est pas à des magistrats aussi éminents que vous que j'ai besoin de dire que dans c?iaque évoiion de prisonniers se rencontrent des circonstances analogues et tout aussi incroyables.

Mais ne nous arrête os pas à ces détails ; ce serait perdre notre temps. Allons droit aux difficultés.

Vous connaissez le récit du Prince ; il, aurait pu, s'il était- Un imposteur, imaginer une fable plus simple ; il aurait ainsi prévenu des objections. redoutables.

Nous allons le suivre et nous demander, avec le Jugement du Tribunal de première instance, si, à partir du 9 thermidor, la. surveillance devint plus étroite et fut un obstacle matériel à ^évasion.

Les deux témoins invoqués par l'ordonnance de nou-lieu, Lasne et Gomin, semblent autoriser ces appréciations. Ils déclarenti en effet, que le Comité de sûreté générale avait redoublé de surveillance après le 9 thermidor, et demandé aux sections de Paris de fournir des commissaires qui devaient, chaque jour, être remplacés. Des historiens établis* sent ce fait; il est impossible d'en douter. Seulement, je ferai remarquer deux choses à la Cour : la première, c'est que Lasne et Gomin ne sont pas entrés au Temple immédiatement après le 9 thermidor. On le croirait en oonsullant iordonnance qui, en outre, par une de ces erreurs inexplieables que je signalais, a omis de citer le nom d'un autre -gardien qu'on appelait Laurent, et qui est bien entré au Temple, lui, au 9 thermidor... le 11, c'est-à-dire le surlendemain.

Lorsque Laurent fut au Temple, certains esprits ombrageux conçurent des craintes, assez naturelles du reste, car Laurent, créole de naissance, avait été placé là par

Barras, sur la recommandation de Mme de Beaubarnaîs. Vous voyez déjà poindre les puissantes amitiés qui vont agir.

Sur ces entrefaites, le conventionnel Mathieu ûi à la Convention un rapport sur les mesures adoptées vis-à-vis des enfants de Louis XVI.

Dans ce rappt)rt, après avoir rappelé, en termes empreiols d'une odieuse férocité, « que la Convention savait bien comment on faisait mourir les rois, mais qu'elle ignorait le moyen d'adoucir le sort de leurs enfants », il annonçait qu'on avait établi une surveillance roulante, qui consistait dans l'adjonction, aux gardiens du Temple, d'un commissaire choisi parmi les membres civils des quarante-huit sections de Paris. Ce commissaire, en fonction pendant vingt-quatre heures, restait pendant ce temps enfermé avec les gardiens des enfants.

Qu'une pareille surveillance fût du goût de quelques hommes cruels qui y voyaient une aggravation au supplice de ces malheureux enfants, je le conçois... Mais que cette surveillance fût efficace, je le nie absolument, et je ne suis pas le seul, car je rencontre cette opinion dans V Histoire de la Révolution française, de Louis Blanc ; cet émînent écrivain a consacré un chapitre entier à l'évasion du Dauphin du Temple.

Il l'intitule : le Mystère du Temple, L'auteur déchire qu'après avoir interrogé les mémoires contemporains, il lui est impossible de dire autre chose, si ce ii'est que les preuves apportées en faveur du décès sont insuffisantes.

La première singularité qui se présente est celle-ci : jusqu'au jour du déménagement de Simon, l'enfant avait un gardien spécial. Tout à coup, sans que rien semblât nécessiter ce changement, le gardien spécial fut supprimé et l'enfant abandonné pendant six mois à la surveillance mobile de commissaires qu'on renouvelait tous les jours, comme si on eût voulu empêcher l'attention de se fixer sur le prisonnier.

Précaution incompréhensible, à moins que leur but n^aît

été d'empêcher Terifant d'être vu. Et, en effet, il y avait à Paris quarante-huit sections, fournissant chacune six commissaires ; c'était donc sur la tête de deux cent quatrevingt-huit personnes, la plupart de la plus basse extraction et n*ayant jamais vu le Dauphin, que reposait cette prétendue garantie imaginée par le Comité de sûreté générale. Et si c'est là la raison qui a pu toucher le Tribunal, vous voyez quel en est le peu de valeur.

A côté de ces commissaires, passant ainsi à tour de rôle quelques heures dans la prison, se trouvait en permanence le gardien Laurent, placé là par Barras et Joséphine dès le 11 thermidor. Il n'y avait pas apporté les mêmes disposi^ tions que les gardiens ses devanciers.

Ceci ne peut être douteux. La réaction thermidorienne avait été faite contre la Terreur et ses excès, et avec elle le royalisme est apparu ; sans doute il se déguisait, car il savait très bien à quels dangers il s'exposait en se mon* trant à découvert. 11 n'en était pas moins résolu, sachant ce qu'il voulait et poursuivant, dès cette époque, le but dans la réalisation duquel il n'a été arrêté que par la violence et la toute-puissance de Napoléon.

Quand Barras plaçait au Temple un gardien de son choix et lui confiait la mission de garder le Dauphin, ce ne pouvait être que dans une intention favorable à ce dernier. Voici, du reste, ce que la Biographie universelle dit de Barras :

« Barras devint un des principaux auteurs de la révolu- « tion du 9 thermidor 1794. Nommé membre duJComité de « sûreté générale, il se déclara tout à fait contre les Monte taguards, et se jeta dans le parti de la réaction. Lorsque, u le 1«' avril, la Convention fut assiégée par le peuple des « faubourgs. Barras fit déclarer Paris en état de siège, et « donner le commandement des troupes à Pichegru ; il tt paraît certain que le directeur prétait l'oreille à des pro- V positions de la part des Bourbons... »

Quant à la question de savoir quel fut, après le 9 thermidor, le traitement des enfants de France . enfermés au

Temple, je pourrais, par le téoaoigaage d-un grand nombre d'hisloriens, prouver que le 9 thermidor fut, pour ces inoo* centes yictimes, le signal d'amélioratiooa véritables. Et, encore une fois, ceci s'explique sans qu'on ait besoin d'aller en chercher la raison ailleurs que dans Tesprit de réaction qui alors se ât jour.

Aussi, dans son Histoire delà Révolution française^ L IV, M. Thiers s*exprime-t-il en ces termes :

« Les malheureux enfants de Louis XVI, séparés Tun de « l'autre, avaient vu leur sort un peu amélioré depuis le « 9 thermidor,., Simon guillotiné comme complice de « Robespierre, on avait substitué au Prince trois gardiens, « dont un seul changeait chaque jour, et qui montraient a au Prince plus d'humanité. On tirait de ces changements tf opéréa au Temple de vastes conséquences... On répan<» « dait le bruit de la paix, dont la condition serait le réta^ « bassement de Louis XVIL »

L'historien de la captivité de Louis XVI et de sa famille mentionne également cette amélioralion, que Tauleur attri* bue à la présence de Laurent, chargé d'exécuter les ordres de Barras.

Le surlendemain du 9 thermidor, au moment où Laurent entrait au Temple, Barras venait y faire une visite et s'assurait du traitement que recevaient Madame Royale et le jeune Dauphin.

Voici ce que raconte à ce sujet l'auteur de VHistoire de la CaptivUé de Louis XVI et de sa famille, dont j'ai déjà parlé, et dont le témoignage ne peut être suspect :

« Le 9 thermidor arriva... Le 10, Madame Royale, à six « heures du matin, ealendit un bruit affreux au Temple; « la garde criait aux armes, le tambour rappelait ; les « portes s'ouvraient et se fermaient avec bruit.

« Tout ce tapage était fait à l'occasion d'une visite des « membres de l'Assemblée nationale, qui venaient voir si « tout était tranquille... C'était Barras et plusieurs autres. ^( Us étaient en grand costume, ce qui étonna un peu la u prihceBse. Barras l'appela par son nom.

« A la âa du troisième jour, à nent heures et demie, on u frappa à la porte de la jeune princesse, pour la présenter <i à Laurent, commijisaire de la Goû«reatioo, qui devait la « garder ainsi que son frère. Le lendemain, à dix heurtes» « Laurent entra dans sa chambre et lui demanda avec polii< tesse si elle n'avait besoin de rien. Il entrait tous les « jours trois fois chez elle, toujours avec honnêteté, et ne « la tutoyait point. Il ne ât jamais la visite des bureaux et « des commodes.

<c La Convention envoya au bout de trois jours une dépu- M tation pour constater Tétat du Dauphin. Les membres i< envoyés en eurent pitié et ordonnèrent qu'on le traitât « mieux. Laurent fit descendre un lit, le sien était rempli (c de punaises. Il lui ût prendre des bains, lui ôla la ver* « mine dont il était couvert. Cependant, on le laissa encore c< seul dans sa chambre. Laurent entrait chez lui trois fois «c par jour ; mais, dans la crainte de se compromettre, il « n'osait faire tout ce qu'il aurait voulu, étant surveillé* «( Madame Royale n'eut qu'à se louer de ses manières pentt dant le temps qull était de service. Il lui demandait (fc souvent si elle n'avait besoin de rien, et la priait de dire u ce qu'elle voudrait, et de le sonner quand elle aurait M besoin de quoique chose, m

Vous pouvez également consulter les Souvenirs d'un demi-siècle^ de M. Touchard-Lafosse.

Je pourrais multiplier ces lectures ; je les abrège, me bornant à constater, avec tous les historiens, qu'après le 9 thermidor la situation des Enfants de France changea sensiblement Si le Dauphin eût été plus à même déjuger de la situation, l'espérance se serait glissée dans aon cœur ; mais son âge était trop tendre, il fallait agir sans le consulter, et, je ne le dissimule pas, les périls étaient immenses.

Je ne vais pas, en ejQTet, jusqu'à dire qu'après le 9 thermidor la cause de la royauté fût gagnée.

La plus grsjide prudence était affaire de salut.

Laurent n'était doncrpas le maître de faire ce qu'il vou-

lait. Mais il savait que des amis généreux avaient conçu le dessein d'arracher le jeune Louis XVII à ses persécuteurs, qu'ils étaient résolus à employer tous les moyens propres à assurer le succès de cette difficile et glorieuse entreprise.

Ce succès, Tont-ils obtenu ?

Messieurs, j'invoquais tout à Theure la notoriété. Est-ce qu'elle peut être contestée ? esl-ce qu'elle ne résulte pas des controverses mêmes qui ont continué jusqu'à nos jours ? de la facilité avec laquelle tant de faux dauphins ont pu se produire ? et enfin, du procès actuel, qui, au milieu de toutes ses obscurités, révèle des faits si considérables qu'il est impossible d'affirmer d'une manière certaine la mort du Dauphin au Temple?

Le changement de la politique suivie par les comités et la Convention après le 9 thermidor n'est pas moins irrécusable. La guerre d'extermination qui dévore la Vendée tend à s'apaiser. Des négociations sont entamées avec les principaux chefs, et l'histoire nous dit que dans ces négociations le nom de Louis XVII et prononcé, la remise de sa personne aux mains des Vendéens est considérée comme la première condition du traité de paix. Presque tous les historiens sont d'accord sur ce point, et beaucoup d'entre eux ont publié des documents qui pèsent d'un grand poids dans le procès actuel.

Le traité dont je viens de parler fut en effet conclu avec le général Charette et signé par lui, au commencement de 1795, dans le petit château de La Jaunais.

Voici ce que dit à cet égard un homme qui a écrit un livre consacré à la vie et à la mort du Dauphin, livre qui a eu l'honneur d'être couronné par l'Académie française ; je parle de M. Beauchesne.

« Charette, comme nous l'avons dit, avait signé, le 17 « janvier, dans le petit château de La Jaunais, près de « Nantes, un traité dont les clauses secrètes stipulaient la (( remise entre ses mains du jeune roi et de la princesse sa « sœur. Le gouvernement républicain avait feint d'acquies-

M cer à ces odnditlons, en demandant geulement que ta « remise des enfants de Louis XW ne fût effectuée que lé « 13 juin 1796. »

Le IS juin I Messieiir», quelle ooïnoldenoe étrange l Q'esi le i3 juin que le décès a lieu.

Mais à ce document il en faut ajouter un second, non moins grave : c'est la lettre écrite par le général Gbarette au comte de Provence, le 20 février 1795, pour lui ànnon*' cer la conclusion du traité et la prochaine délivrance du jeune roi :

« Je traite avec la Convention dite nationale... Mon

« roi et le vôtre est prisonnier des bourreaux de son père, « qui peuvent devenir les siens; sa vie sacrée est perpé- A tuellement menacée. Tout est donc permis, tout est donc w légitime pour le rendre à la liberté. Eh bien I cette liberté, iije Vai obtenue. Une convention secrète entre les commis- <i saires du pouvoir eooécutif et moi,, convention, dont je « mettrai Toriginal sous vos yeux, décide du sort; de Sa « Majesté. On remettra la personne du roi aux oommisi- « saires que j'enverrai à Paris ; on cornent à ce qu'il « revieQ&e parmi nous

(( On me <louoe toutes les assurances possibles de la « fidélité qu'on mettra à remplir la grande condition*,.».

La Jaunais, ce 20 février 1796. »

On peut se demander pourquoi le général Gbarette avait Tair de s'excuser d'une solution aussi favorable. Il faut se reporter aux événements du temps pour le comprendre.

La révolte de la Vendée avait, à cette époque, pris uii développement qui inquiétait sérieusement la Convention, tandis qu'elle exaltait les espérances des émigrés.

Or, voici qu'après le 9 thermidor tout change. Les chefs de l'insurrection vendéenne paraissent transiger avec ceux que les émigrés appellent des brigands... Ils consentent à entrer en pourparlers avec eux. La stupéfaction est grande, l'indignation se fait jour, et voilà pourquoi Charette se hât€ d'annoncer au comte de Provence que la personne du LOX7I8 xvn 10

roi sera remise en liberté, que c'est la première condition du traité. •

Ce traité devait être exécuté en juin 1795. Après le 8 juin, nous rencontrons la preuve qu'il Ta été en partie, et qu'à la Un de ce mois, le Dauphin n'était plus au Temple.

Voici, en effet, la proclamation du comte de Puisaye, commandant en chef de l'armée royale de Bretagne. Elle date du 30 juin 1795 :

« PROCLAMATION DE M. DE PUISAYE, GÉNÉRAL EN CHEF DB « L* ARMÉE ROYALISTR, AU PEUPLE FRANÇAIS.

((Joseph, comte de Puisaye, lieutenant* général des « armées du roi, commandant en chef de l'armée catholique (' et royale de Brelague, en vertu des pouvoirs à lui don- (( nés par Monsieur, régent de France.

(( Français !

« Au nom de Dieu, de votre roi et de vos princes légi- (( times, nous venons vers vous avec des paroles de paix. « Que la voix de la haine, de la vengeance et de la défiance « ne se fasse plus entendre ! Que toute dénomination « odieuse de partis, que le cri de ralliement des fléaux de «notre malheureuse patrie soit anéanti plT)ur jamais! (( Gomme nous vous parlerons sans déguisement, écoutez- '( nous sans préjugé, et que l'Europe nous entende et nous « juge

(( Pourquoi cet intéressant et auguste rejeton de tant de (( rois, le fils de ce malheureux monarque, qui, croyant se (( confier à Vamour de son peuple, s* est précipité lui-même (( dans les bras de ses assassins, n'est-il pas proclamé roi, « rendu au trône de ses ancêtres, et environné des gar- (( diens et conseils que la nature et la loi lui désignent?

(( Soyez les sauveurs de notre patrie, les libérateurs d'un « jeune prince prêt à récompenser vos services. Il est glo- « riei^ de recevoir le prix de la valeur des mains d'un roi (ï qu*on a rétabli dans ses droits.

m. Au quartier général de Carnac; le 30 juin l'795.

(( PUISAYB. »

J'ai dit que cette proclamation portait la date du 30 juin 1795, c'est-à-dire postérieure de xingt-deux jours au prétendu décès du Dauphin de France. Si ce décès eût été vrai et entouré de toute la luniière désirable ; s'il avait été corinu de tous les royalistes, Louis XVIII devenait roi de France... Cependant, le comte de Puisaye le qualifie régent du royaume^ parce qu'au-dessus de lui se trouvent les droits du jeune Louis XVII, arraché à sa captivité.

En présence de pareils faits, qui pourra s'étonner que f opinion publique ait admis l'évasion du jeune Prince ?

Je pourrais citer encore, à l'appui de la notoriété dont ce grave événement fut entouré^ une foule d'autorités imposantes.

Je l'ai déjà dit : je veux me borner.

Mais je ne puis passer sous silence celle de M. Peuchet le savant archiviste de la préfecture de police de Paris. S: -^ous interrogez ses mémoires, vous y rencontrerez les motifs considérables qui firent presque universellement révoquer en doute le décès du Dauphin au moment où i fut annoncé officiellement. ^

M. Anquetil ne dissimule pas; l'évasion du Dauphin lui paraît probable. Enfin, j'extrais le passage suivant de VHistoire de Marie- Antoinette, par M™® la comtesse d'Adhémar :

« La naissance d'un fils donna à la reine l'influence qu'elle <c devait avoir. Le roi, charmé de revivre dans un Dauphin, <c en montra une tendre satisfaction à Marie-Antoinette. « Elle fut plus vive encore lorsque la reine mit au monde et un autre Prince que l'on qualifia de duc de Normandie^ « malheureux enfant dont le règne s'est écoulé dans un « cachot, où toutefois il n'a pas trouvé la mort* V « Certes, je ne veux en aucune manière multiplier les K'Chances qui s'offriront à des imposteurs, maison écrivant « ceci au mois de mai 1799, je certifie, sur mon âme et con- (c science, être positivement sûre que Sa Majesté Louis XVII i< n'a point péri dans la prison du Temple, Promis aux « Vendéens, on le leur a remis fidèlement, mais o;i même « temps, par une politique infernale et pour enlever tout

a ppix à 06 gage précieux, on a répaDdu la nouvelle de sa K mort. Lorsque j'appiveMi à oe moment fatal de notre hU- (I toirf, je me charge oe réunir en faisoeau les preu¥es « victorieuses de ce que j'avance ; mais, je le répète, je ne (c me charge pas de dire oe que le Prince est devenu : je « Tignore. Le seul Gambaoérès, homme de la Révolution, i< pourrait compléter mon récit, car là-dessus il en sait « beaucoup plus que moi, »

Malheureusement, Messieurs, M"^^ la comtesse d*Adhémar n'a pas achevé son travail, mais d'autres documents viennent oonûrmer ses paroles.

Lisez les Mémoires sur le Directoire, vous y rencontrerez cette anecdote d'une dame du faubourg Saint^Germain apprenant la mort du Dauphin et s'en désolant, lorsqu'une autre personne entre et lui dit : « Rassurez-vous, Barras vient de m'afflrmer que le Dauphin était sauvé du Temple. »

En 1831, un homme bien placé pour rechercher la vérité, le bibliothécaire de S. A. R. M™'' la douairière d'Orléans, M. Labreli de Fontaine, a, dans une œuvre spéciale {Révé^ lations sur Vexistence de Louis XVH, duc de Normandie), affirmé la réalité de l'évasion et de l'existence du Dauphin. Cet ouvrage fut publié à Paris en 1831, et voici ce qu'on y lit à la page 6 :

« .... Il faut le dire enfin : Louis XVII ou, comme on a le voudra, le duc de Normandie, n'a pas cessé de vivre ; « l'héritier direct de l'infortuné Louia XVI respire encore, « J'en ai l'assurance ; et ce secret, que des circonstances « ne me permettaient pas de révéler, je puis le divulguep> <c aujourd'hui, avec bonheur, sans redouter à présent les i< effets d'une indiscrétion trop tardive... J'ai à ma disposi- » tion des pièces authentiques qui déposent de son exis- « tence ; pièces qu'au besoin, si j'y étais contraint, je c< n'hésiterais pas à rendre publiques, aux risques de ceux « qu'elles peuvent compromettre aujourd'hui... w

Il raconte encore que Louis XVIII ayant voulu faire célébrer un service en commémoration de la mort de

liOuis XVII, le haut clergé s'y opposa formellement et laissa entrevoir que la cour de Hase possédait des pièces authentiques qui démontraient l'évasion du Dauphin. Plu^ sieurs auteurs affirment que le Vatican intervint. Ce qu'il y a de certain, c'est que le service n*eutpas lieu.

Sn ce qui concerne Joséphine, les liaisons de la famiUs de Beauharnais avec Barras ne permettent pas de douter que la première pensée de l'évasion n'ait été suggérée à ce dernier par elle.

Après cette évasion même, on retrouve encore sa main protégeant le Prince contre les persécutions dont il était l'objet, soit à l'intérieur, soit de la part de la police impériale.

Enân, en 1814, alors qu'il s'agissait de décider du gouvernement de la France, Joséphine fait encore une démarche auprès de l'empereur Alexandre en faveur de Louis XVII. Peu de jours après, elle meurt presque subitement, et voici ce que dit à ce sujet M. Labreli de Fontaine :

« .... Après le départ de Napoléon pour l'île d'Elbe, la « bonne Joséphine s'adressa à V empereur Alexandre, et « lui découvrit Veœistence du fils de Louis XVI, le priant de « ne point se prononcer définitivement avant d'en avoir « reçu des nouvelles positivement. Alexandre, touché des « vertus et de la généreuse démarche de cette princesse, « lui promit de faire des eflPorts pour que tout restât en « France dans un état provisoire, jusqu'à ce que l'on eût « découvert le flls de Louis XVI, à qui il ferait rendre la « justice qui lui était légitimement due. Quelque secrète <f qu*ait été la conférence ci-dessus, il paraît qu'il en trans- « pira quelque chose, car peu de jours après, Joséphine ^i mourut presque subitement, et l'Europe entière (chose « étonnante I) nomma l'auteur de ce décès prématuré. »

Je pourrais citer, Messieurs, bien d'autres faits qui établiésent que le flls de Louis XVI n'est pas mort au Temple ; mais je dois être ménageç de votre temps.

L'opinion contraire, je] le sais, a été défendue par des écrivains à la tête desquels il faut placer M. de Beaucbesne.

Là question est controversée ; il n'y a pas d'autre moyen de la résoudre légalem^Jt, honnêtement, que de recourir à une enquête,

A côté des témoignages historiques, il faut enregistrer les attestations de quelques personnes qui, par leur caractère, leur rang et Texistence dont elles ont joui et jouissent dans le monde, peuvent inspirer une confiance absolue.

Eh bien I ces personneslrapportent, comme les ayant pu contrôler par elles-mêmes, des faits qui établissent parfaitemant l'évasion du Dauphin et l'existence de ce Prince après cette évasion.

Je vous ai déjà souvent parlé de M. Morel de Saint-Didier et du rôle qu'il a joué en 1834, de ses voyages auprès de M"« la duchesse d'Angoulême. Je vous ai dit que M. de Saint-Didier appartenait à une ancienne famille royaliste; que sa mère, attachée à la maison de la reine et intimement dévouée à ses enfants, avait vu avec désespoir les événements révolutionnaires.

Voici ce que M. Morel de Saint-Didier écrivait en juin 1854 :

« Le 30 septembre 1797, jour de ma fête, ma mère me « donna pour bouquet la nouvelle de l'évasion du Dauphin « de la prison du Temple, évasion à laquelle elle contribua « d'une manière médiate, dans ses rapports avec le comte « de Frotté. Elle m* annonça que V enfant-roi était hors de u toute atteinte, ainsi que les preuves de son identité ; que « parmi ces preuves, il en était une inséparable de sa per- « sonne puisquil portait à la partie inférieure de kt cuisse M (gauche, autant que mes souvenirs peuvent me le pera mettre) un signe naturel représentant un pigeon, les ailes « déployées et la tête en bas, en un mot, un pigeon plon^, « géant ; la tête était un peu altérée. Ma mère me déclara « de plus qu'il y avait à Paris, lors de V évasion, un envoyé « secret de la cour d'Autriche, qu'elle ne me nomma point, « et que, depuis, fai su être le comte de la Mark ; que cet « envoyé, en lui faisant ses adieux, lui avait montré le M procès-verbal de V évasion, qu'il emportait pour sa cour ;

« que la mission secrète de cet envoyé n'avait (Vautre « motif que de surveiller les destjffiées du prisonnier du « Temple. »

Ainsi, voici un homme qui, parfaitement désintéressé, déclare que sa mère lui a affirmé Tévasion du Temple, non pas comme un bruit, mais comme un événement auquel elle avait personnellement contribué. Elle lui a cité le général de Frotté. Nous le retrouverons tout à Theure : nous verrons quelle a été sa conduite et la cause de sa fin déplorable.

Mais enfin, ici, c'est un gentilhomme qui nous annonce des faits sur lesquels la lumière paraît être complète et qui établissent l'évasion d'une ^manière évidente.

Je vous ai également parlé, dans la dernière audience, de l'entretien de M. Xavier Laprade avec M. de Gurzay.

Voici les assertions de M. Laprade relatives à l'évasion du Dauphin :

« Je, soussigné, pour rendre hommage à la vérité et « servir à éclairer la justice dans le procès intenté à Mn>e la « duchesse d'Angoulême, par la veuve et les enfants de « Charles-Louis, duc de Normandie, connu sous le nom de « Charles-Guillaume Naundorff ;

« Déclare être prêt à attester sous la foi du serment, « comme j'atteste sur l'honneur, les faits suivants :

« Au commencement de l'année 1836, j'habitais la ville « de Niort (Deux-Sèvres), où depuis deux ans j'exerçais la « profession d'avocat. Quelques personnes m'ayant à cette « époque parlé de l'existence du fils de Louis XVI et de sa « présence actuelle à Paris, je rejetai d'abord comme un « roman le récit de sa triste histoire ; puis, des faits plus « précis, des témoignages nombreux et honorables m'ayant «été racontés, je m'intéressai à celle affaire, et résolus M même de me rendre à Paris, pour voir par moi-même le « personnage et les principaux témoins dont on m'avait a parlé. -

î' Avant de partir, je crus devoir rendre compte de cette « résolution et demander avis à M. le vicomte de Gurzay,

(( ancien préfet de la Gironde sous la Restauration, et qui, <( depuis la révolution d|| Juillet, était venu habiter Poitiers, « son pays et le mien. Je devais cet acte de déférence à « M. le vicomte de Gurzay, qui étaj/; placé à la têle du parti <«^ légitimiste dans notre province, et qui, dans plusieurs « circonstances importantes, m^avait honoré de sa confiance « et de sa bienveillance.

« M. de Gurzay n'accueillit pas mon récit avecincrédulité, « comme je m'y attendais ; au contraire, il m'encouragea à « faire le voyage de Paris, à examiner le personnage et « son entourage avec attention, et à lui écrire tout ce que « j'en apprendrais. Il ajouta : Je sais depuis bien longa temps que le Dauphin a été sauvé du Temple; c'est un « fait historiquement certain» Maintenant, qn'est-il de- « venu ?... Je vais vous confier une particularité que je n*ai « racontée qu'à un petit nombre de personnes, à cause de « la gravité des suppositions auxquelles elle était de nature « à donner lieu. En i816, j'étais à Paris comme député, (c lorsqu'on parla de l'apparition de Louis XVII ; on racon- « tait d'étranges choses sur ce personnage; il fut conduit à « Rouen ; comme je connaissais le préfet, je m'y rendis un «jour, et j'obtins de le voir dans sa prison. Plus. tard, « quand le procès se déroula devant la police correction- « nelle, où on fit comparaître Mathurin Bruneau, j'assistai

« à la première audience Ce n'était plus le personnage

« que Savais vu dans sa prison; il y avait eu substitution « de personnes. Je compris alors qu'il y avait là un mystère « politique ; je me tus, et repartis pour Paris, Depuis lors, «j'ai cru que le Dauphin vivait à cette époque-là ; qu'en « avait-on fait ? Serait-ce donc le même ?

« J'écrivis plus tard deux lettres à M. de Gurzay, qui ne « me répondit pas ; et je ne l'ai pas revu depuis, car il « mourut peu d'années après, »

Vou-s venez d'entendre un ancien préfet, un ancien député,, un homme à l'abri de toute suspicion, et qui ne peut être placé jparmi les personnes. crédules, les intrigants et les visionnaires 'dont Tordoirnaoce de non-lieu a fait justice. Cet

homme déclare que pour lui TévasioD du Temple estun fMl certain... II vous fait connaître les ciroonstauoes qui déterminent sa conviction. Je ne reviens pas sur Thistoire quUl nous raconte du faux Dauphin Mathurin Bruneau... sur l'étrange dualité de ce personnage... j'ai déjà entretenu la Cour de ces détails.

Mais Je lui noumets une déclaration plus lopique encore : elle rapporte une conversation avec Barras lui-naôme.

C'est M^^ de Broglio Solari, anciennement attachée au service de S. M. Marie-Antoinette et de la princesse de Lamballe, qui déclare ce qui suit :

« AuJourd*hui, le 6 juillet 1840^ par-devant M* John Sise Venn, notaire public à Londres, dûment admis et juré, se trouvant à Camberwell Green^ n*> 8, près Londres, et les deux témoins soussignés, qui ont attesté Tidentité de la comparante, fut présente M*^* Catherine Hyde, marquise de Broglio Sotari, anciennement attachée au service de S, M. Marie-Antoinette, reine de France, et de M*' la princesse de Lamballe; laquelle comparant en présence de moi notaire et desdits témoins, a déclaré solennellement, comme suit, savoir :

« Moi, Catherine Hyde, marquise de Broglio Solari, an< « ciennement attachée au service de 8. M. Marie-Antoinette « et de la princesse de Lamballe, et connue sous le nom de u la Petite Anglaise, je déclare ce qui suit :

« i*^ Que me trouvant à Bruxelles avec mon mari, le mar- « quis de Broglio Solari, ministre de la République de «Venise, pendant Thiver de 1803, nous fûmes invités à (< diner chez Barras, un des eœ^directeurs de la Républi- « que française.

• tt Bonaparte étant devenu le sujet de la conversation « entre mon mari. et Barras, ce dernier, un peu échauffé « par le vin, s*écria : « Je vivrai pour voir pendre ce scélérat « de Corse, à cause de soq ingratitude envers moi, qu'il a (< exilé ici pour l'avoir fait ce qu'il est ; mais il ne réussira « pas dans ses projets ambitieux, car le fils de Louis XVI « ecHste. » Ceci repassait en 1803. A cette époque le préfet

« Pontécoulant avait reçu Tordre de ne laisser visiter' c Barras que par les étrangers ;

« 2» Que mon mari et moi, nous étions présents à la « vente que fit cet ex-directeur au général Moreau de la «terre de Grosbois, anciennement appartenant au comte a de Provence, fait que je cite ici comme une preuve de « l'intimité de Barras avec mon mari, qu'il appela à signer « audit contrat de vente ;

« 3* Qu'ayant passé quelque temps avec Hortense, reine « de Hollande, à Augsbourg, vers l'année 1819 ou 1820, elle « me confirma, dans plusieurs conversations, l'évasion du « Dauphin du Temple ; et qu'entre autres choses elle me dit « que, lorsque l'empereur Alexandre et le roi de Prusse « allèrent visiter Joséphine, ils lui dirent : « Qui mettrons- « nous sur le trône de France ? « et Joséphine leur répon- « dit : Naturellement, le fils de Louis XVI » ;

« 4® Qu'ayant appris à Londres qu'un personnage, demeu- « rant à Camberwell, se disait être le fils de Louis XVI, je « sollicitai une audience et, l'ayant obtenue, j'ai acquis la « ferme et parfaite conviction, par les faits qui sont venus « à ma connaissance et par les preuves que S. A. R. m'a « données, que lui Charles-Louis, duc de Normandie, autre- « fois connu sous le nom de Naundorff, est le véritable fils « de Louis XVI et de Marie-Antoinette, reine de France. Je u m'empresse donc d'offrir à S. A. R. celle présente décla- « ration, affirmant devant Dieu et devant les hommes que « tout ce qu'elle contient est l'exacte vcritcV

« En foi de quoi j'ai signé :

« Catherine Hyde, m Marquise de Broglio Solari, native d'Angleterre» »

A cette déclaration si nette et si affirmative, permettezmoi d'ajouter celle d'un vieux serviteur de la famille royale, de Jacques Boiliaut, ancien valet de pied de Louis XVIII. Elle n'est pas moins concluante :

Jacques Boiliaut, âgé de soixante-huit ans, ancien valet de pied de S. M. Louis XVIII, et depuis lors rentier demeurant à Paris, rue de l'Université, n* 58, a déclaré être

prêt à déposer en justice, et sous la foi du serment, des faits qui vont suivre :

« M. Desault, à Tépoque de la première Révolution, était u mon ami et le médecin de ma femme; j'ai su à n'en pou- « voir douter, par M^® Desault, que le fils de Louis XVI « avait été sauvé du Temple. M™« Desault ne m'a point M caché non plus que son mari était mort empoisonné, et « qu'on l'avait sacrifié pour cacher le mystère de cette évai< sien ; que cet empoisonnement suivit de près la déclara- « tien que Desault fit au Comité de salut public du changece ment qui s'était opéré dans le prisonnier confié à ses « soins. Quelque temps après cette confidence M"*« Desault <v devint folle de désespoir, et elle est morte en cet état.

« En 1814, j'allai me présenter à l'hôtel Beauharnais, a chez le roi de Prusse, pour lui servir de conducteur dans « Paris. Il agréa mes services, et non seulement à cette « époque, mais toutes les fois qu'il revint à Paris, je lui « servis de guide et l'accompagnai partout. Sa promenade « favorite était le Luxembourg; c'est là que j'eus parti- « culîèrement lieu de lui parler de la Révolution, sur lace quelle il me demandait constamment des détails. En lui <* parlant un jour de Louis XVI, je lui dis que j'étais conte vaincu que le fils de ce prince existait, et que j'avais eu « sur son évasion du Temple des détails qui ne me lais- « saient aucun doute. Le roi ne me répondit qu'en me « recommandant de ne jamais parler d'une pareille chose, « si je ne voulais pas me faire arriver de la peine. Je pris, « malgré cela, la liberté de lui donner par écrit de nouvel- <c les explications à ce sujet; il brûla immédiatement ma n lettre et me dit en me revoyant : Je vous ai déjà défendu « de m'entretenir de cette idée ; faites attention à la nouu velle défense que je vous fais, car vous pourriez cruelle- « ment vous en repentir. » Ce fut lui qui me plaça comme « valet de pied auprès de Louis XVIII, et lorsqu'il me fit « entrer au service de ce prince il me dit : « Si vous ne « m'aviez pas demandé avec tant d'instance la place que je « vous ai fait accorder, j'aurais préféré vous placer auprès

fi du prinoe de Goodè, car je crains que vous ne puissiez « retenir votre iangue au sujet de votre Louis XVII, et les « conséquences pour vous en seraient très graves. » En <e effet, ayant eu la faiblesse de me conâer à Tun de mes « camarades, je fas trahi et immédiatement renvoyé sans « aucun motif. Jamais je ne vis le roi dans une colère « pareille à celle où il se mit le jour do mon renvoi. Quel- '< ques jours après, je revins au château pour solliciter la u bienveillance de M. le comte d'Artois. Avant d'arriver à u ce prinoe, je rencontrai M. le duc de Rivière qui me de- « manda où j'allais et qui me dit : « Vous avez eu bien tort, « Boillaut, de vous représenter ici ; vous vous êtes permis « un propos qui devait vous perdre ; vous avez parlé de « Louis XVII ; quand môme il vivrait^ vous n'aurieas dû en « rien dire; si Décades vous y reprenait, il pourrait bien a vous envoyer finir vos jours dans un cul de basse-fosse, «Allez-vous-en d'ici, n'y reparaissez jamais, et surtout (c prenez garde à vos paroles. »

Au milieu des nombreuses attestations du même genre qui sont dans mon dossier, j'en choisis une émanant d'une personne dont l'oncle était en rapport de tous les instants avec la cour. C'était un M. Jacques Moinac, premier confiseur de Louis XVI, et qui avait obtenu ses entrées au Temple auprès des enfants de la reine. Ecoutez ce que raconte sa nièce, M"*® Desmazes :

« Je, soussignée, considérant la brièveté de la vie et l'in* «certitude du moment de la mort, et voulant rendre « hommage à la vérité, dans le seul intérêt de la justice, « je crois devoir rendre le témoignage suivant, dont j'at- <c teste la sincérité.

n Mon oncle, Jacques Moinac, premier confiseur de la « cour (celle de Louis XVI), y était plus particulièrement <c connu, à cause de son excellent cœur, sous le nom de « bon Jacques. Ses fonctions le mettaient souvent en rap- « port avec le jeune duc de Normandie, qu'il voyait jour-. « nellement. Son dévouement à la famille de son roi attira « bientôt sur lui un arrêt de proscription, U n'évita la

« hache révolutionnaire que par la protection d'un compa- « triote puissant qui parvint à l'y soustraire. r

« Louis XVI et la vertueuse Marie-Antoinette étaient « montés sur Téchafaud. Jacques se dévoua à l'héritier de «son maître. Ses protestations révolutionnaires avaient « fait croire à la sincérité de son sans-culot tisme. A force « de flatteries et d'adresse, il avait gagné la confiance des « farouches cerbères qui gardaient l'entrée du Temple, et K dont il partageait les orgies, afin de pouvoir les accompa- « gner quelquefois, lorsqu'ils gardaient le jeune prisonnier. « C'était pendant ces fréquentes visites qu'il trouvait moyen « de glisser à l'enfant des boîtes de pastilles de bouillon « qu'il composait lui-même.

« Cependant, Jacques était devenu suspect aux époux « Simon. Il crut prudent de se tenir éloigné du Temple.

« Ayant appris plus tard la mort de l'enfant, il affecta « lant de joie, qu'après plusieurs refus, il obtint enfin la « permission , en faveur de son sans - cuîoUisme bien «connu, de voir le petit Capet après son décès; mais « quels ne furent pas sa surprise et son bonheur, en consi- « dérant attentivement les traits de l'enfant, d'acquérir la « certitude que l'enfant mort au Temple n'était pas le « fils de Louis XVI, qu'il connaissait parfaitement pour « l'avoir vu tous les jours et jplusieurs fois par jour au « Temple ! .

«Tout de suite, en sortant du Temple, mon oncle « vint trouver M. de la Motte de Lyon, dont le fils fut « coupé en morceaux et envoyé dans une malle à son « père (ce fait est arrivé durant la Terreur), et lui dit : « Je viens de voir l'enfant qui est mort au Temple. Ce « n'est pas le prince, — Nous en aurons la certitude « aujourd'hui », lui répond M. de la Motte. En effet, « M. de la Motte sut le jour même, d'un autre côté, que «l'enfant qui était mort n'était pas le Dauphin, et que « la femme Simon avait contHbué pour quelque chose à « V évasion,

« Tous les faits ci-dessus m'ont été rapportés par mon « oncle, M. Jacques Moinac, qui m'en parlait tous les jours

« qaand nous étions seuls. Mon oncle est mort au conamen- « cernent de la Restauration.

« Paris, ce 21 juillet 1829.

« Est signé à l'original, sur lequel cette copie est faite : « ye Desmazbs, née Moimxc.

tf Je, soussigné, certifie que cette présente copie est en te tous points conforme à Toriginal dont je suis dépositaire, <( et qui m'a été confié par M°^° veuve Desmazes elle-même.

« Paris, ce 11 juillet 1840.

a Signé : Bérabd db Pontlibub, • Af>ocat d la Cour royale^ rue Joteoh, n» 20. »

J'arrive, Messieurs, à la femme Simon, et j'ai besoin de faire précéder ce que j'en dois dire de quelques circonstances préliminaires de cet étrange épisode.

La femme Simon a été renfermée à la Salpêtrière comme folle ; elle y est restée malgré toutes ses révélations. Cependant, ces révélations sur l'existence du Dauphin étaient si précises, et les personnes qui les avaient recueillies, certaines au moins, se trouvaient placées dans une situation si élevée, que l'autorité s'en mêla.

Les ministres de l'intérieur et de la police ordonnèrent â des agents subalternes de faire, à cet égard, une enquête sérieuse.

J'ai la preuve de tous ces faits, car M. Gruau de la Barre, qui, dans son zèle infatigable, a épuisé tous les moyens d'investigation â sa disposition, a fait aux Archives des recherches minutieuses.

Je vous dirai comment, sur certains points, eUes sont restées infructueuses. Mais il arrive souvent que quand on cherche une chose on en trouve une autre, et l'on profite ainsi de découvertes imprévues.

M. Gruau de la Barre, donc, est tombé sur des pièces relatives à la fenmie Simon. Au nombre de celles qu'il a

recneillieg, se rapporte une note de la préfecture de police, à la date de 13 novembre 1816 ; elle est ainsi conçue :

« CABINBT PARTIGUJJBR.

« Ministère de la police générale.

ce NOTE

t< On assure qu'il existe à Thospioe des Incurables une « femme qui attire l'attention du public en se faisant passer « pour la yeuTe du savetier Simon, chargé au Temple de f£ la garde du Dauphin, dont elle atteste Veanstence. . .

« MM. les ofûciers de paix sont chargés de vérifier ce « renseignement et de s'assurer du véritable nom de la « femme en question, et de la faire causer sur le sort de « son infortuné prisonnier, aân de tâcher de pénétrer le <c motif qui lui fait tenir les propos qu'on lui impute. »

La femme Simon était, en effet, à la Salpétrière depuis sept ans. On la traitait de folle, et ce reproche n'avaût d'autre prétexte que son affirmation obstinée de l'existence de Louis XVII !

L'enquête dont elle a été l'objet a duré plusieurs années. On lui a fait l'honneur de la conduire devant le préfet de police en personne.

On a également entendu les sœurs qui lui donnaient des soins, et ces sœurs ont affirmé qu'elle était saine d'esprit, et n'avait jamais donné le moindre signe d'altération intellectuelle. Seulement, elle déclarait énergiquement que Louis XVII existait, qu'elle connaissait son évasion et y avait coopéré.

Voici ce que je trouve dans un document qui n*a pas de date et qui porte cette mention :

« (Archives, 1816.)

« La veuve Simon, dont le mari, savetier, a été chargé « de la garde du Dauphin.

« Elle est aux Incurables depuis vingt ans.

« Lundi 18 novembre. La femme Simon, des Incura- « blés, a été amenée à la police générale. On Ta beaucoup « questionnée sur ce qu'elle prétend connaître de Texisu tence de Louis XVII. Un grand nombre de personnes dis- « tinguées ayant été voir et consulter depuis un certain « temps cette femme, on lui a demandé si elle ne pourrait « pas dire les noms de ces personnes ; mais elle les ignorait. (c La police Ta renvoyée en lui ordonnant, sous les peines « les plus sévères, de ne plus rien dire à l'avenir sur ce « sujet. Cependant cette femme, qui paraît être en pa?* faite « raison, tient toujours les mêmes discours à ceux qui « peuvent l'approcher, »

Vous le voyez donc, Messieurs, il ne s'agit ici ui d'un journaliste, ni d'un écrivain : c'est une femme du temps, enfermée à la Salpétrière !... Les rigueurs dont elle est l'objet n'ont pour cause que son obstination à proclamer l'existence de Louis XVII. On lui intime, sous la menace des peines les plus sévères, l'ordre de ne plus parler de ces choses. Elle ne cesse de les répéter, et alors voici le ministre de la police qui prend la plume et écrit ceci :

« 2 août 1817.

« Monsieur,

• « J'ai promis hier à Votre Excellence des détails sur une « conférence que trois personnes ont eue avec la femme « Simon. Il résulte de cet entretien :

« lo Qu'à l'époque où elle cessa d'étfe la gardienne du « Dauphin, c'est-à-dire cinq à six mois avant la nouvelle de « sa mort, il était plein de force et n'avait aucun des symp- « tomes de la maladie dont on a dit qu'il était atteint;

« 2° Qu'elle ne doute nullement qu'il ait été enlevé de la « prison du Temple, parce qu'elle fut informée, dans le M temps, par le cuisinier de la prison, et de ce fait et de la « translation au Temple d'un enfant rachitique et contre- « fait qu'elle avait elle-même vu sortir de l'Ecole de Méde- « cine dans un panier qu'on avait chargé sur une voituçè « de linge sale... »

Je laisse les détails, et je m'arrête aux taits principaux;

Voici une femme mêlée de la manière la plus directe à ces événements. Elle raconte comment elle a pris part à l'évasion du Dauphin, et pour elle cette évasion ne peut être l'objet d'un doute.

Je vous ai parlé du témoignage des religieuses, de l'enquête qui avait été faite. A la suite de cette enquête, une correspondance nombreuse s'était échangée entre les ministres de la police et de l'intérieur. J'en détache un fl^agment de lettre du 4 août 1817 ;

« Monseigneur,

« En communiquant à Votre Excellence l'indication qu'on « avait tirée de la différence de langage de la femme Simon, « lorsqu'elle parle de S. M. et de S. A. R. Madame, ou de « Louis XVII, j'étais bien loin de prévoir que cette indica- « tion fût susceptible d'être combattue. Elle l'est cepen- « dant ; elle l'est par un témoignage qui semble inspirer à « la multitude une grande confiance, c'est-à-dire par l'une « des religieuses attachées à la maison qu'habite la femme

« Simon. S'il faut en croire ce que M. M a entendu hier

« de la bouche d'un médecin qui vient de payer comme « tant d'autres son tribut à la curiosité, cette religieuse « assure : que depuis sept ans qu'elle était dans cet hos- « pice, elle a toujours entendu la femme Simon parler de « Venlèvement et de Vexistence de Louis XVII, comme elle « en parle aujourd'hui. »

J'ajoute, Messieurs, afin de ne rien omettre de ce qui pourrait être défavorable à ma thèse, que la femme Simon étant malade déclara avoir vu auprès de son lit un personnage qu'elle crut être Louis XVII, et qui, sans lui parler, lui fit un signe en s'éloignant.

Que ceci soit le résultat de son imagination ; qu'elle ait cru reconnaître Louis XVII sous les traits d'un homme distingué qui s'est approché de son lit, il importe peu. Ce qui importe, c'est que cette femme, interrogée par les autorités les plus élevées, soumise à des interrogatoires multi-

pliéSy a toujours déclaré qu'il était à sa connaissance personnelle que le Dauphin était sorti vivant du Temple, et y avait été remplacé par un enfant malade, qui y était mort La femme Simon n'était pas seule à proclamer ce fait ; je Tai surabondamment prouvé. Depuis que ces débats sont commencés, je reçois un nombre considérable de lettres me fournissant des renseignements sur l'évasion, et qui serviront pour renquéte, si, comme je l'espère, la Cour l'ordonne. En voici une qui émane d'un de mes anciens collègues à la Constituante, M. Dubruel, retiré à Périgueux ; elle est ainsi conçue :

« Septfonds, prôs Përigueuz (Dordogne), « 9 février 1874.

« Cher ancien collègue, « Vous êtes en ce moment chargé d'une cause à laquelle « le renseignement suivant pourrait être utile. S'il est insi- « gniâant, à vous d'en faire justice.

(f De 1821 à 1828, si la mémoire ne me fault, était en- « fermée à la Salpètrière la femme Simon, veuve du corce donnier du Temple que vous savez. M. Bouchet, mon « camarade de collège, y était alors interne. «Te le visitais « souvent avec un autre condisciple, M. Henri Navelet. « M. Bouchet nous entretenait des soupçons que lui faite salent concevoir les motifs allégués à l'insanité de cette «( femme. Ils reposaient tout entiers sur ce qu'elle affirmait « que le fils de Louis XVI n'était pas mort : que, de compli- « cité avec son mari, des royalistes zélés l'avaient fait « sortir du Temple, lui substituant un enfant, mort peu «c après. Elle assurait que si en apparence Simon avait paru 4c maltraiter le Prince, son but était de tromper ses sur^ « veillants. M. Bouchet, ne trouvant aucun des symptômes « qui caractérisent la folie chez cette malheureuse, croyait « à quelque raison politique qui aurait amené sa séques- « tration. Je n'ai jamais- été mis directement en rapport « avec la veuve Simon, quoiqu'il eût été convenu entre le « docteur Bouchet et nous qu'il satisferait de cette façon « notre curiosité. Mais M. Navelet, plus lié à raison de son

« âge plus rapproché du sien, le voyant plus souvent que « moi, a pu voir la femme Simon et s'entretenir avec elle.

« Il assurait que c'était une femme de très bonne mine, « de maintien calme et décent, à qui Ton . n'imputait de « déraisonner que sur un seul point : la certitude qu'elle « assurait avoir de l'existence du âls de Louis XVI, et le» « détails qui se rattachaient à son enlèvement du Temple. « Le docteur Boucbet a été depuis médecin en chef « de l'hospice des aliénés de Lyon. Vit-il encore ? Je ne « sais...

« M. Henri Navelet habite près Buzançais, arrondisse- « ment du Blanc, et a été, s'il n'est encore, conseiller géné- « rai de l'Indre.

« Si ceci vous est inutile, cher ancien collègue, voyez-y « néanmoins une occasion saisie de me rappeler à votre « souvenir, et de renouveler l'expression de mon aflfec- « tueuse estime.

Signé : G. Dubruel. »

Et c'est ainsi que tous les faits de détail viennent se grouper autour du fait principal, pour établir que la femme Simon n'a jamais varié dans son langage.

Assurément, Messieurs, quand la femme Simon, ou plutôt quand M. Dubruel m'écrit que la femme Simon a parlé de son mari comme ayant coopéré à l'évasion, il se trompe ; car, à cette époque, Simon avait subi le juste châtiment de ses méfaits ; mais le fait principal est celui-ci : la femme Simon n'a cessé d'affirmer que le Dauphin n'était pas mort au Temple ; qu'il y avait été remplacé par un enfant malade, et que c'est le décès de cet enfant qui a été constaté. Il est avéré enfin que l'autorité du temps a fait tout pour étouffer la voix de cette malheureuse ; qu'elle lui a intimé Tordre, sous les peines les plus sévères, de ne pas entretenir le public de ses révélations ; elle l'a maintenue à la Salpêtrière jusqu'à sa mort.

Je laisse l'ensemble de ces circonstances décisives à l'appréciation de votre haute justice ; il confirme avec éclat la proposition que j'ai développée, à savoir ; que depuis

1795 jusqu'à nos jours, s'est établie, propagée, développée, affermie, la notoriété de ce fait : que le Dauphin n'est pas mort au Temple, et qu'il en a été arraché par des amis généreux et dévoués.

Maintenant cette notoriété va-t-elle se briser contre des . preuves certaines ? C'est ce que je vais examiner en abordant la discussion de l'acte de décès.

(L*audience est suspendue.)

(Reprise de Taudience du 13.)

M« Jules Favre :

Messieurs,

Quand j'interroge les dépositions de Lasne et de Gomin qui, vous le savez, ont déclaré ce qu'ils ont vu, ou cru voir, je ne peux m'cmpécher de 'renouveler Texpression de mon profond regret de l'état d'imperfection dans lequel la procédure a été volontairement laissée.

Je n'aipas besoin de le répéter, je ne suis ici que Tinterprète d'une doctrine constamment admise par vous. Il n'y a de sécurité que dans l'examen contradictoire.

Partout où il est supprimé la lumière est incomplète, et le magistrat s'abstient de juger, à moins qu'il ne soit en face d'un défaillant régulièrement cité et refusant d'obéir à la justice.

Ici rien n'était plus facile que de produire celte contradiction nécessaire. On ne l'a pas fait... J'ai le droit de repousser les témoignages qu'on m'oppose, comme manquant du contrôle indispensable h leur valeur juridique : je les examinerai seulement à titre de renseignements.

Permettez-moi tout d'abord cette réflexion : que dans toutes les autres affaires identiques, ceux qui ont été signalés comme des imposteurs, et traduits comme tels devant la justice, n'ont jamais demandé à faire la preuve de leur état, tandis que dans celle-ci, celui dont on prétend accabler la mémoire a sollicité cette preuve, et la faculté de

Fadministrer lui a été refusée. Il a voulu paraître devant la justice criminelle, et on ne le lui a pas permis.

Si donc la contradiction ne vient pas animer, vivifier, consolider les révélations qu'on oppose, on n'en peut rejeter la faute sur celui qui en souffre. C'est à votre justice que je fais appel, et je vous demande s'il est possible de la lui imputer ! ^

Les témoignages recueillis n'ayant donc pas de valeur juridique, il les faut examiner pour ce qu'ils sont.

Ce qu'ils sont? Le voici; vous allez en juger vous-mêmes: ils sont un tissu de contradictions et d'incertitudes !

On a entendu deux témoins qui sont en désaccord, non seulement sur des détails, mais sur des circonstances capitales, comme vous allez le voir.

Vous le savez, Messieurs, nous prétendons qu'un enfant a été substitué au Dauphin et que cet enfant était muet : il y a donc un intérêt de premier ordre à savoir si l'enfant a parlé. L'un des gardiens déclare que pendant tout le temps qu'il est resté près de lui, l'enfant n'a pas dit un mot, si ce n'est au moment de rendre le dernier soupir. L'autre gardien affirme que l'enfant a toujours parlé.

11 n'est pas moins important de savoir à quelle époque les deux gardiens Lasne et Gomin sont entrés au Temple. Vous savez qu'après le 9 thermidor, le système a changé. Or, l'un des témoins, Lasne, est entré au Temlpe le 31 mars 1795... Nous sommes loin du 9 thermidor, date qui correspond au 27 juillet 1794.

Quant au second témoin, Gomin, il affirme qu'il est entré au Temple immédiatement après le 9 thermidor. Il avait ses raisons pour cela. Au moment où il produisait cette affirmation, nous n'avions aucun moyen de la combattre. J'ai parcouru un grand nombre de documents, et dans aucun de ces documents historiques je n'ai trouvé la trace précise de l'entrée de Gomin au Temple. Gela se comprend à merveille, le fait n'offrant pas d'intérêt pour les historiens.

C'est alors, donc, que M. Gruau de la Barre, ayant fait des recherches dans les archives, a découvert que Gomin était

entré au Temple, non en juillet 1794, comme il le dit, mais le 9 novembre 1794. Je ne tirerai pas, quant à présent, de conséquence de ce fait. Gela viendra plus tard.

Seulement, ces contradictions sont assez graves pour que j'aie le droit de dire que nous sommes en présence de témoins dont les souvenirs se sont égarés, ou qui, par une complaisance peu difficile à expliquer, n'ont pas dit la vérité.

Après ces préliminaires, permettez-moi de mettre sous vos yeux leurs déclarations.

Lasne en fait deux : la première en 1837, la seconde en 1840. La seconde est la plus complète. On comprend, en effet, qu'après le jugement rendu par le Tribunal, le juge . d'instruction ait voulu rechercher le plus près de la vérité.

Voici la première dépositioh, 13 juillet 1837 :

« C'est moi qui ai été le dernier gardien, à la tour du « Temple, du Prince Charles-Louis, duc de Normandie, ûls « de Louis XVI ; et c'est pendant que j'étais chargé de la « garde du Temple que ce Prince est mort, le 27 prairial a an III (1795).

« J'avais vu le Prince avant le 10 août, parce qu'étant à « cette époque commandant en chef du bataillon du district « des Droits de l'homme, j'avais souvent monté la garde « aux Tuileries et avais accompagné quelquefois le Prince « dans les promenades de la terrasse des Feuillants. Plu- « sieurs fois aussi, pendant la détention au Temple de la « famille royale, j'y ai été de service avec mon bataillon, « et j'avais eu encore occasion de revoir le Prince, que « j'avais parfaitement reconnu.

« En germinal au III (avril 1795), je fus chargé par le « Comité de sûreté générale de la Convention de la garde w du Prince et de la Princesse sa sœur. J'affirme que je le « reconnus parfaitement pour celui que j'avais vu avant et « depuis le 10 août, soit aux Tuileries, soit au Temple.

« J'affirme encore sur l'honneur que ce Prince, malgré « les soins que je lui donnai, est mort au Temple aprèi une « maladie de detuc jours; il a rendu le dernier soupir sur

« mon bras gauche, dans un instant où je le levais de son u lit. J*ai été témoin de son autopsie.

M ~ Croyez-vous qu'il soit possible que Ton ait, en votre « absence ou à votre insu, substitué un enfant au Prince, « et transporté mystérieusement celui-ci dans les combles « de la tour du Temple ?

« — Cela est impossible, car la tour du Temple dans « laquelle était détenu le Prince n* avait ni comble ni greic nier et était surmontée d'une terrasse, A la vérité, il y « avait une flèche sur une partie du bâtiment ; mais Tinté- « rieur n'en était point accessible ; et je ne sache pas même « qu'il y eût d'escalier à l'intérieur. Elle n'était accessible « qu'aux couvreurs et aux ouvriers ; il est absolument « impossible qu'on ait jamais pu y cacher qui que ce fût.

« Au reste, lors des débats du procès de Richemont, et « dans l'instruction qui les a précédés, j'ai déposé de tous les « faits qui étaient à ma connaissance sur cette affaire ; et « surtout de toutes les circonstances établissant que le duc « de Normandie est bien mort au Temple ; je ne puis que u m'en référer à ce que fai dit,

« Signé : Lasnb, Zangiacomi, Chevalier. »

Sur cette première déclaration. Messieurs, permiettezmoi une observation. Le témoin affirme qu'il est impossible qu'un enfant ait été substitué au Dauphin à son insu, et que ce dernier ait été transporté à un étage supérieur de la tour du Temple, attendu qu'il n'en existait pas.

C'est, en effet, une raison péremptoire, qui rendrait inadmissible la version présentée par le Prince.

Malheureusement, la déclaration du témoin est en opposition avec la vérité. Il existait quatre étages à la tour du Temple. Le fait est facile à prouver. Je prends le journal de Ciéry, et je lis (pages 74 et 78) :

« La grande tour, d'environ cent cinquante pieds de hau- « teun, forme quatres étages, qui sont voûtés et soutenus « au milieu par un gros pilier, depuis le bas jusqu'à la « flèche»

M Le quatrième étage frétait point occupé ; une galerie « régnait dans l'intérieur des créneaux et servait quelque- (c fois de promenade. »

Il résulte encore d'un document offlciel qui passera sous vos yeux (c'est le procès-verbal d'une visite faite au Temple par trois membres de la Convention), il résulte, dis-je, de ce document, que le Dauphin était logé au second étage de la tour, qu'au-dessus était Madame Royale, et qu'enfin au quatrième étage se trouvait un appartement inoccupé.

Il y avait donc quatre étages à la tour ; c'est Cléry qui l'affirme ; c'est le procès- verbal de la visite des conventionnels qui le déclare, et cela bien avant le récit de Naundorff. Et c'est justement dans ce quatrième étage de la tour, encombré de meubles entassés en désordre, que le Dauphin aurait été caché.

Dans sa déposition, Lasne, qui s'est déjà trompé sur ce premier détail, déclare qu'il a vu le Prince avant le iO août 1792, se promenant sur la terrasse des Feuillants, Qu'il a conservé le souvenir de ses traits assez pour le reconnaître. Il déclare ensuite qu'étant de garde au Temple, après le 10 août 1792, il a, de nouveau, vu le Prince jouant dans le jardin du Temple.

Nous allons comparer cette déclaration avec celle qu'il a faite postérieurement, en 1840, et nous aurons à nous demander de quel côté se trouve la vérité.

Lasne affirme, ce qui est vrai, qu'il a été entendu dans le procès du baron de Richemont. J'ai demandé dans le temps, sans pouvoir l'obtenir, la communication du dossier Richemont. On m'a répondu que j'y étais étranger. Mais je m'emparerai de la déposition faite à l'audience et publiée par les journaux judiciaires.

Maintenant, voici la déposition de Lasne, en 1840.

Je ne m'arrête pas à la correction, à l'élégance du style qui caractérise cette déposition ; il est évidemment en désaccord avec la situation sociale du témoin. On l'a fait remarquer non sans raison ; mais le juge peut donner à son procès-verbal une forme littéraire, pourvu que la pensée des témoins soit fidèlement traduite.

Je néglige donc cette critique pour m'attacher au fond des choses :

« Etienne Lasne, âgé de (juatre-vingt-trois ans, proprié- « taire, demeurant à Paris, rue Regratière, 14 (île Saint- « Louis), dépose :

« Je suis obligé de revenir sur ce que j*ai déjà dit pour « vous donner toutes les explications que vous désirez, et « d'entrer dans des détails circonstanciés sur ce que je sais « du duc de Normandie, fils de Louis XYI.

« Je suis entré aux gardes-françaises en 1774 et j'en suis « sorti en 1782 ; puis, en 1788, je fis partie de la garde na- « tionale de Paris, et en 1791 je fus nommé capitaine des « grenadiers du bataillon du poste Saint-Antoine. J'eus, « dans cette position, et toutes les fois que j'étais de garde « au château, occasion de voir les enfants du roi Louis XVI. « Le jeune Dauphin se faisait remarquer par la beauté de (( ses traits, la vivacité de son caractère et son regard '< imposant et plein d'expression; il avait V abord brusque « de son père; ses gestes étaient vifs et saccadés; le premier « moment passé, personne dans la conversation n'était i^plus affable ; il étonnait par là-propos et la maturité de « ses reparties, »

Cette première partie de la déposition est évidemment erronée, Lasne s'est trompé sur les grades occupés par lui. En 1837, il dit que lorsqu'il a vu le Prince aux Tuileries, il était le chef du bataillon du district des Droits de l'Homme. En 1840, il déclare qu'il est simple capitaine des grenadiers du bataillon du poste Saint-Antoine et qu'il n'a été nommé chef de bataillon qu'après le 10 août. Cette inexactitude a déjà sa valeur; ce qui est plus grave, c'est que, quelque chef de bataillon qu'il ait pu être, il n'a pu s'approcher familièrement d'un Enfant de France. L'étiquette de la cour, je dirai les plus simples convenances, ne le permettaient pas. Jamais les enfants du roi ne se promenaient ni ne conversaient avec les officiers de la garde nationale, et ceux-ci se tenaient à une distance respectueuse lorsque,

accompagné de sa gouvernante et de son précepteur, le Dauphin jouait sur la terrasse des Feuillants. La déposition de Lasne est, sur ce point, absolument contraire à la vérité.

Tous ces détails n'ont d'autre but que de rattacher les souvenirs de 1792 à ceux de 1795. Un intervalle de trois ans les sépare de sanglantes tragédies. Des traitements barbares sont venus tristement changer la personne du Dauphin. Il devenait dès hors l)ien difficile d'expliquer ce qu'aucune personne raisonnable n'admettra, qu'un officier de la garde nationale ait pu reconnaître, après tant d'événements, un enfant qu'il aurait vu, de loin, se promener dans le jardin des Tuileries. Aussi Lasne, ayant compris la force de l'objection, amplifie-t-il, en 1840, ce qu'il a dit en 1837 et même en 1834. J'ai donc le droit de dire que ce témoin ne peut inspirer aucune confiance. Ou il s'est trompé ou il a voulu tromper la justice sur un fait capital. Je poursuis :

« Après la journée du 10 août, je fus nommé commandant « en chef de la section des Droits de l'homme ; en cette « qualité j'allais au Temple pour y inspecter les hommes de « service, et j'y voyais les enfants de Louis XVI lorsqu'ils « jouaient dans le jardin, fai parfaitement reconnu le Dau- « phin pour celui que f avais vu et sur la terrasse des Feuil- « îants et dans les promenades aux Tuileries.

« En germinal an III (avril 1795), je fus chargé par le « Comité de sûreté générale de la garde du Prince et de sa « sœur. A mon arrivée au Temple, je visitai le Dauphin ; « c'était bien assurément le même, mais Viyicurie de ses « anciens gardiens V avait mis dans un tel état que ce mal- « heureux enfant inspirait la pitié et presque le dégoût. « Mon premier soin fut de faire un rapport à la Convention « sur l'état dans lequel j'avais trouvé le jeune prisonnier, « ce qui avait été négligé jusqu'alors. Ce rapport fit impres- « sion sur l'Assemblée, qui chargea Desault, chirurgien en « chef, de le visiter.

« L'enfant avait des calus et une tumeur assez forte aux

i< genoux ; il se soutenait à peine. Comme il faisait ses dé- «jections sous lui et que Ton n^avait pas pris la précau- « tion de le changer de linge en temps utile, il était tout cou- « vert d'érosités.

« Desault m'enjoignit de le frotter avec de Talcali volatil « et de le tenir surtout proprement ; malgré la répugnance « qu'avait alors Tenfant pour toute espèce de soins, déjà il « ressentait les heureux effets de ce régime, lorsque cerné- « decin fut enlevé tout à coup par une apoplexie fou- « droyanie. Il fut remplacé par MM. Pelletan et Dumangin, « médecins distingués de l'époque. Ceux-ci continuèrent le « traitement de Desault ; l'enfant reprenait des forces, « je redoublai de zèle, l'amélioration paraissait sensible : u malheureusement, on ne put se rendre maître d'une fièvre « interne qui le dévorait. Au milieu des souffrances les plus « aiguës, le Prince montrait une impassibilité ecctraor- « dinaire ; aucune plainte ne sortait de sa bouche et jamais « il ne rompait le silence, »

Rapprochez cette déposition de celle de 1837, dans laquelle Lasne dit que le Dauphin est mort après une maladie de deux jours. Ici, en arrivant il trouve l'enfant dans un état des plus graves, nécessitant les soins d'un médecin. Le médecin est appelé et meurt d'une apoplexie foudroyante... Or, cette longue souffrance et ce traitement prolongé s'accordent difficilement avec la première déclaration.

Les trois ans d'intervalle entre les deux dépositions n'expliquent pas une telle contradiction. Evidemment, l'une de ces deux allégations est fausse. Lasne ne peut donc dire à la fois oui et non... L'enfant se porte bien et se porte mal... ; l'enfant était constamment malade, et il n'a été malade que deux jours. Ce sont, selon moi, ces contradictions qui rendent ses déclarations indignes de toute confiance.

« Pendant que j'étais au Temple, ajoute-t-il, le Prince ne « rompait jamais le silence.

« Bans une seule circonstance, il daigna m'adresser la ^^ parole. Un jour, plus souffrant que de coutume, il était

«Télendu sur son lit; la douleur avait altéré ses traits, il « cherchait encore à dissimuler son mal. Je lui présentai «une potion stomachique qu'on m'avait recommandé de « lui donner dans ses moments de crise ; il refusa. Je revins « à la charge à diverses reprises ; même refus. Enfin, « fatigué de mes impoftunités, il prit le verre qui renfer- « mait le breuvage, et, contractant sa figure d'une manière « toute particulière, signe manifeste de son mécontente- « ment, il en jeta le contenu par terre. Sans me déconcerter, « sans lui adresser le moindre reproche, je remplis de nouwveau le verre, et pour lui inspirer plus de confiance, je « le portai à ma bouche et bus moi-même devant lui : « Tu as donc juré que je le boirais ! me dit-il en se levant « brusquement sur son séant; eh bien, donne, je vais le « boire,,, » Et d'un trait il avala ce qu'il y avait dans le « verre, puis me le remit. Ce sont les seules paroles que je « lui aie entendu proférer pendant tout le temps que j'ai « passé auprès de lui.

« Mais le mal avait étendu ses ravages trop loin, toutes « mes attentions furent inutiles ; elles en avaient seulement « retardé les progrès, et procuré quelque bien-être au « Prince.

M Un matin, et le souvenir de ce moment me suivra jus- « qu'au tombeau, il me fit signe qu'un besoin le tourmen- « tait; depuis deux jours il était alité. Je le pris dans mes « bras et il jeta les siens autour de mon cou, puis un « soupir sortit de sa poitrine : l'infortuné avait cessé de « souffrir !... Le cœur navré, je replaçai sur le lit les restes « du fils de Louis XVI, et aussitôt je fis à la Convention le « rapport détaillé de ce qui venait de se passer. ,Que Von « compulse les registres de cette époque, et Von se con- « vaincra de la vérité de mon récit,

« J'ajouterai en outre que pendant deux jours le corps « du Prince fut exposé dans sa chambre. Il a pu facile- « ment être vu et reconnu par toutes les personnes qui « allaient et venaient dans le Temple, ainsi que par les « hommes de garde. Je ne Vax quitté que lorsque les derniers « devoirs lui furent rendus. C'est dans le cimetière Sainte-

<c Marguerite-Saint-Antoine qu'il a été enterré dans une « fosse à part.

« A quelque temps de là, sa sœur, M"® la duchesse d'An- « goulême, sortit du Temple par suite d'un échange favorisé « par la Convention avec l'Autriche*

« Il est inutile que je répète ce que j'ai dit sur le cheval « de carton dont il a été si souvent question, et autres contes « faits à, plaisir sur la prétendue évasion du Dauphin. Toat u cela est absurde, parce que cela était impossible.

« Je dirai une dernière fois que le fils de Louis XVI est « bien mort, et que ceux qui usurpent le titre de Dauphin « sont des imposteurs. Je le leur ai fait entendre quand « ils se sont présentés chez moi pour chercher à surprendre a ma bonne foi, et je désire que la déclaration solennelle « que fait un vieillard sur le bord de sa tombe, et qui fut M acteur et témoin dans ces grandes scènes, serve à fixer (( enfin un point d'histoire que la malveillance ou la cupidité M peuvent seules avoir intérêt à obscurcir. »

C'est à la fin de cette déclaration, surtout, que vous remarquerez comme moi cette élévation de style qui appartient à la rédaction du juge d'instruction ; ayant à traduire un sentiment dps plus nobles, il a employé avec raison le langage le plus conforme à ce sentiment exprimé par un vieillard de l'âge de Lasne.

Aussi est-ce avec douleur qu'on est forcé de constater qu'il n'a pas dit la vérité I

Du reste, il est bon de signaler ici ce fait qui nous paraît considérable, c'est que le juge d'instruction constate que le témoin a déclaré ne pas vouloir signer sa déposition...

Il déclare, en effet, que le Prince ne lui a jamais parlé que dans la circonstance que vous connaissez. ^

Il avait été entendu, en 1834, dans le procès Richement. Voici sa déclaration, faite, comme celle de 1840, sous la foi du serment :

« Deuœ individus se sont présentés chez moi en me par- (c lant du Dauphin : Vun s'est assis d'un air délibéré ; ils « ont voulu me persuader que le Dauphin avait été enlevé

te dans un cheval de carton, mais moi je leur ai bien « démontré que le Dauphin était mort entre mes bras,

m M. le président : A quelle époque avez-vous été préposé <c à la garde du Dauphin ?

tt R. En fructidor an II [août et septembre 1794).

« D. Etait-il malade quand vous êtes arrivé f

«( R. Depuis deux mois,, Un nommé Laurent avait gardé « le Prince, et, sans pourtant le frapper, il le négligeait, le « laissait sans soins et dans un état de saleté eœtraordi- « naire. Le Dauphin est resté dans un état bien grave M quelque temps. Plus tard, fai averti le gouvernement «c que V enfant était très malade; alors, on envoya un « médecin pour le voir.

« Le médecin qui vint commanda un traitement ; il cond sistait dans deux gouttes de potion. Le premier jour, <f l'enfant repoussa cette potion à trois reprises diffé- « rentes. Alors, le médecin lui dit : « Yovis croyez donc « cette potion empoisonnée f Eh bien, je vais la boire » ; « et il la but, V enfant lui dit : « On a donc juré que je la « boirais aussi ! » Ce qt^U fit. Il n'y avait que le Dauphin « qui pût faire une réponse pareille.

« Le systèmes du médecin a duré pendant huit jours ; au (I bout de ce temps, ce médecin est mort ; M. Pelletan fut « appelé, on suivit le même régime, et Tenfant, au bout « de neuf mois, est mort sur mes bras...

« M. le président : Arrivait-on facilement jusqu'au Prince ?

« R. i7 fallait monter trois étages ; il était au troisième <i dans la cour ; il fallait passer les cours et par un gui- « chet ; je n'ouvrais pas avant d'avoir reconnu les person- « nés qui venaient ; il y avait un poste de trente hommes.

« D. Avez-vous causé avec V enfant ^

« R. Toits les jours.

« D. Sur quel objet 9

« R. Jamais que sur des objets sérieux et graves. Ces con- « versatiohs ont laissé des souvenirs profonds chez moi. « Jamais il n'entamait la conversation. Il avait beaucoup <c d'intelligence ; je surprendrais Vauditoire si je voulais « dire ce qu'il me disait. Je le promenais tous les matins

— aoo —

« sur la terrasse et je le tenais par le bras, parce qu'il avait « une tumeur au genou.

« M. le président : On prétend que c'est un enfant changé, « et qu'on avait apporté l'enfant que vous avez soigné dans « un cheval de carton, dans lequel on avait remporté l'autre.

« R. Tout cela est faux, je le déclare. J'avais été à même « de connaître le Dauphin ; fêtais soldat dans les gardes <( françaises, je faisais partie de la quatrième compagnie ; « je fus nommé capitaine, et quand je montais aux Tuile- « ries, je voyais M. le Dauphin, que je connaissais parfai- « tement ; ainsi je ne pouvais pas être trompé. J'ai été « condamné à mort par MM. Robespierre, Saint-Just et « autres, et le 9 thermidor m'a sauvé la vie... »

Les contradictions de cette déposition de Lasne avec celles faites par lui en 1837 et 1840, sautent aux yeux, d'abord celle-ci :

En 1834, Lasne dit : « L'enfant était malade depuis deux mois. »

En 1837 : « Il a eu deux jours de maladie. »

Enfin, en 1840 : « Il a succombé à une fièvre qui le dévorait. »

Il est difficile de se défendre d'une impression douloureuse en signalant de telles variations, couvertes par la foi du serment.

Je continue. En 1834, Lasne déclare quHl a toujours conversé avec le Dauphin. En 1840, il déclare qu'il ne lui a parlé qu'une fois. Je demande si un pareil témoin mérite d'être discuté, et si ses déclarations ne portent pas avec elles la preuve évidente du peu de confiance qu'elles doivent inspirer à la justice ?

Ce n'est pas tout, et dans la dernière partie de sa déposition de 1840, je rencontre ce que j'appellerai un calcul inspiré par une objection qui s'était produite à cette époque et à laquelle il fallait répondre.

On avait dit qu'il était extraordinaire que l'acte de décès eût été signé par des personnes inconnues, et que, par conséquent, la Convention avait encouru une grande res-

ponsabilité en ne faisant pas soigneusement examiner le corps du Dauphin.

C'est à cela que Lasne répond. Il dit que le corps du Dauphin a été exposé pendant deux jours. Cela aurait dû avoir lieu, en effet, et si on n'avait pas eu intérêt à déguiser la vérité, on l'aurait proclamée par cette manifestation si naturelle, en usage en pareille circonstance.

Mais l'a-t-on fait? Voilà toute la question.

Prenez Tacte de décès que tout à l'heure nous examinerons.

L*acte de décès porte que l'enfant est mort le 20 prairial (8 juin 1795), à trois heures de l'après-midi. Le 21 prairial (9 juin 1795), à onze heures, les médecins font l'autopsie du cadavre, qui est inhumé le 22 prairial (10 juin 1795). Il s'est donc écoulé de l'heure du décès à celle de l'autopsie seize heures environ, après quoi le cadavre a été enlevé et inhumé dans la soirée du 22 prairial. Gomment, alors, a-t-il été possible de procéder à cette exposition dont parle Lasne, lequel a été parfaitement au courant de tout ce qui s'est passé, puisqu'il a signé l'acte de décès ?

Il en a imposé à la justice, il à imaginé un roman, afin de détruire l'objection que je présentais à la Cour, à savoir : qu'il était inouï que la Convention n'eût pas pris les mesures nécessaires pour assurer la réalité du décès. En vain, par conséquent, Lasne me répond-ilque l'exposition du cadavre a duré deux jours ; j'ai démontré mathématiquement, par le rapprochement des heures, que cette exposition n'a pu être faite et que l'enfant a été livré au scalpel seize heures après son décès, qu'il a été inhumé quarantehuit heures après.

Aussi, M. de Beauchesne n'a-t-il pas pu répondre à ces contradictions relevées dans les dépositions "de Lasne.

Il existe en Angleterre une famille puissante et honorable, dont le nom est connu de la Cour, car son chef a occupé une haute situation dans le gouvernement, celle de ministre d'Etat.

Elle est d'origine française : c'est la famille Perceval.

L'un de ses membres, dignitaire de l'Eglise îinglicane,

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ayant traduit en anglais V Abrégé des infortunes du Dauphin, publié en Angleterre, fut frappé du caractère étrange des déclarations de Las^e, et il écrivit à M. de Beauchesne pour lui faire remarquer que dans son livre le Dauphin parle constamment, et que Lasne a déposé que Fenfant n'a parlé qu'une seule fois, au moment de sa mort. Ces conversations que M. de Beauchesne fait faire au Dauphin avaient également frappé M. Louis Blanc, qui, faisant allusion aux prétendues réponses du Prince, a dit : « Socrate n'aurait pas mieux parlé. »

M. de Beauchesne répondit à M, Perceval qu'il tenait ses renseignements de Lasne lui-môme, et n'avait fait que les transcrire.

« Je ne sais pas, écrit-il, qui a pu dire ou faire dire à « Lasne que le Dauphin ne lui a parlé qu'une seule fois : « lui-même m'a rapporté toutes les paroles que j'ai mises « dans la bouche de l'enfant. »

Assez, Messieurs, sur ce témoin l Je relève dans ses dépositions trop d'inexactitudes et tro^ d'inventions volontaires pour que jamais, à aucune époque, sa déclaration puisse avoir la moindre valeur juridique ou historique.

Passons à Gomin. Il habitait Pontoise. Le juge d'instruction envoya une commission rogatoire pour le questionner. En voici les termes :

« Vu la procédure qui s'instruit contre le sieur Naundorff, a se disant duc de Normandie, âls de Louis XYI, inculpé de « complot contre la sûreté de VEtat, et d'escroquerie ; « attendu qu'il résuite de renseignements à nous transmis, « que le sieur Gomin aurait soigné dans sa dernière mala- « die le prince Charles-Louis, duc de Normandie, décédé « en juin 1795 à la tour du Temple ;

« Qu'il est utile, pour fortifier et compléter tous les docuw ments établissant le fait historique de la mort du Prince, « fils de Louis XVI, de recevoir la déposition du sieur Gkwwm, « comme déjà on a eu celle de Lasne, dernier gardien du « Prince ;

M Que cette réunion de preuves repousse d'autant les (( prétentions du sieur NaundorfT, et justifie par cela l'in- « culpation qui lui est faite d'escroquerie, en prenant un tt faux nom et une qualité fausse, de sommes considérables « à un grand nombre d'individus ;

« M. le juge d'instruction interrogera le témoin sur le « point de savoir si, comme le prétend Naundorff, il est « possible que le Prince ait été furtivement enlevé et caché « dans les combles de la tour; s'il est possible qu'on lui « ait substitué un enfant muet ; s'il est bien certain que « celui qu'il a vu mourir en juin soit bien réellement Ven- « fant qu'il avait vu avec le roi Louis XVI et la reine tf Marie-Antoinette ; et enfin, M. le juge d'instruction vou- « dra bien lui adresser toutes les questions et interpellations « qu'il croira de nature à servir à la manifestation de la « vérité, pour prouver le fait de l'identité du Prince décédé n, avec l'enfant écroué sous les noms de Charles-Louis, u duc de Normandie. »

Vous comprenez fort bien que Gomin, entendant la lecture d'un pareil rogatoire, n'a pu se tromper sur la situation d'esprit de celui qui l'avait dicté. Gomin, du reste, était déjà préparé par ses antécédents. Il avait été comblé de faveurs par la duchesse d'Angoulême qui l'avait nommé à une place importante au château de Meudon.

Aussi Gomin dépose-t-il en ces termes :

« Je m'appelle Jean-Baptiste-Marie Gomin, âgé de quatre- « vingt-trois ans, rentier, demeurant à Pontoise, rue Sainte- « Honorine.

« Je suis entré au Temple vers le 9 thermidor an II « (26 août 1794)... »

Il y a ici une erreur. Le 9 thermidor était le 27 juillet 1794 et non le 26 août.

Dans tous les cas, je prouverai dans quelques instants que Gomin n'est entré au Temple qu'au mois de novembre 1794.

Mais il comprenait quelle était la portée de ce char

gement de date, voilà pourquoi il dit : i'(

« Je suis entré au Temple, vers le 9 thermidor an II « (26 août 1794), en qualité de gardien du prince Charlesu Louis, duc de Normandie, fils de Louis XVI. Je ne le per- « dais pas de vue un seul instant, et tous les soirs, j'adres- « sais au Comité de sûreté générale un rapport écrit, « concernant le service intérieur de la prison et la surveil- « lance qui m'était confiée.

« Lorsque j'entrai en fonctions, la santé du Prince était « déplorable, son état de langueur et d'abattement annon- « çait une fin prochaine ; je cherchais par tous les moyens <« qui étaient en mon pouvoir à raviver cette frêle existence, « mes soins étaient inutiles; depuis longtemps il portait « dans son sein le germe de la mort. A une époque que je « ne pourrais préciser il fut visité, sur Tordre de la Conven- « tion nationale, par le chirurgien Desault ; et après la mort « de ce dernier, par le sieur Pelletan, premier chirurgien « de l'Hôtei-Dieu, assisté de M. Dumangin et d'un troisième w dont j'ai oublié le nom.

« Ces Messieurs disaient que l'état du Prince était déses- « péré et que sa mort était imminente.

« Pendant sa maladie, le Prince, que je voyais à tous les « instants de la journée, causait sans effort ; il a même u parlé une heure avant de mourir. Il est impossible, sur- « tout en raison de la surveillance continuelle dont il était K Tobjet, qu'il fût enlevé dans les combles de la tour ; cela « n'était praticable qu'en obtenant notre coopération, et « OQ ne peut l'admettre si l'on se reporte à celte circons- « tance, que tous les jours le Prince était visité trois fois « par le commissaire qui nous était adjoint, et qui était <c renouvelé toutes les vingt-quatre heures, et choisi parmi « les personnes connaissant très bien le duc de Normandie.

<( Je suis d'autant plus certain que V enfant que fai vu « mourir au Temple était le duc de Normandie, fils de « Louis XVI, qu'antérieurement à sa dié\.Qïii\oii,jeVavaisvu ^<^ plusieurs fois et de /rè^ pré^ (étant à cette époque com-

« . mandant d'un bataillon de la garde nationale de Paris) «> ritn« le jardin f dit du Prince, aux Tuileries, où il avait « 1 aabitude déjouer, accompagné de sa gouvernante, « Mn»e de Tourzel.

« J'étais assisté, pour la garde du Prince, cPun sieur Lau- « rent, qui a été remplacé . dans les derniers temps par un u nommé Lasne, que je n'ai pas vu depuis plus de vingt ans. « Si cela était utile, je donnerais la date précise de ma <( nomination aux fonctions de gardien : V ordonnance est « à Paris, dans le logement que j'ai conservé rue et île « Saint-Louis, n^ 44 ; j'y ai aussi quelques notes, elles me ce seraient nécessaires pour donner des renseignements « précis et plus détaillés sur la maladie du Prince ; je les u remettrai si on le désire.

*« Quant au fait de V identité du duc de Normandie, âls de « Louis XVI, avec l'enfant confié à ma garde, au Temple, et « à celui d'un enfant muet qui lui aurait été substitué, mes « souvenirs sont précis, et j'ai à cet égard la conviction la « plus entière. Ainsi, je le déclare en mon âme et con- « science :

« Je connaissais parfaitement, avant sa détention, le duo . u de Normandie, fils de Louis XVI, Vayant vu souvent, et à « une distance fort rapprochée, dans le jardin du Prince, « aux Tuileries, où il jouait sous la surveillance de M^^' de « Tourzel.

« C'est cet enfant dont la garde m*a été confiée ; c'est lui « que j'ai soigné, c'est lui qui est mort sous mes yeuœ, en « juin 1795, à la tour du Temple ; c'est luil enfin, qui parlait « encore une heure avant de mourir >

n J'ajouterai que plusieurs membres de la Convention n sont venus visiter cet enfant à V époque où il était confié « à ma garde et que jamais il vCa fait de réponse auœ « questions qu'ils lui adressaient ; ce qui a pu accréditer « cette version que cet enfant était muet; il répondait i< volontiers aux sieurs Laurent et Lasne ainsi qu^à moi. << Cette circonstance se rapporte auoo derniers temps de sa « vie,

j( Au moment d^ Vquverturç de 9on corps, je fis entrer

« danê sa chambre plusieurs gardes nationaux et officiers « qui tous V examinèrent; peut-être retrou verais-je sur u mes notes de Paris les noms de plusieurs d'entre eux. « Je n*ai plus rien à dire. »

Remarquez, Messieurs, que Gomin, lui, ne dit pas que la tour n'avait pas quatre étages I

Je reviens à la date de son entrée au Temple. Gomin avait dit au juge d'instruction, que son ordonnance de nomination comme gardien était chez lui, qu'il la vérifierait et qu'il enverrait des notes. Ces notes n'ont pas figuré au dossier, et dès lors l'inexactitude de la date n'a pas élé relevée. Nous en trouvons la trace dans l'ordonnance du juge d'instruction qui croit parfaitement que Gomin est entré au Temple le 9 thermidor (27 juillet 1794),. ce qui est une erreur.

Mais ici se place cette observation que tous les gens sensés ont faite avant moi : Gomment I voilà deux hommes qui prétendent reconnaître parfaitement, après trois ans d'intervalle, un enfant dont la situation physique et morale a été si fort altérée et qu'ils n'avaient aperçu qu'à travers une haie de courtisans et de serviteurs I...

Ah 1 Messieurs, je parle devant des pères de famille I... Est-ce que l'enfant ne se transforme pas jour par jour sous nos yeux? Est-ce que l'enfant du jour est l'enfant de la veille? Est-ce qu'on ne le voit pas se développer comme une fleur dont on a peine à suivre la rapide éclosion, qu'on ne reconnaît plus si on la perd de vue pendant quelque temps?

Ici il ne s'agit plus de ces transformations charmantes qui font la joie du foyer. Non ! l'infortune va accabler cette malheureuse famille royale. L'enfant est séparé de ses parents, jeté en prison, livré à des gardiens qui le torturent. 11 subit les traitements de la plus horrible brutalité. Et c'est cet enfant, qu'on a entrevu sous les splendeurs de l'opulence, c'est cet enfant aujourd'hui flétri par la souffrance et couvert des vêtements sordides de la prison... qu'on va reconnaître après un intervalle de trois ans... après l'avoir suivi de loin dans une promenade aux Tuileries ?

C'est là une hypothèse inadmissible.

Gomin et Lasne se sont flattés de cette reconnaissance qui est une fable.

Au surplus, Gomin n*a pas toujours émis cette opinion ; car, fort heureusement, il a été en rapport avec M. de Beauchesne qui, au moment où il- venait de composer son ouvrage sur le Dauphin, reçut de Gomin une lettre approbative dans laquelle nous lisons ceci :

« Monsieur de Beauchesne, « Il n'y a rien de plus vrai que ce que vous venez d'écrire « sur les derniers moments du Dauphin, sur ses conversaa tions et sur sa mort. Vous vous êtes bien rendu compte « aussi de tous mes sentiments, et je vous en remercie do tf tout cœur.

« Paris, ce 23 avril 1840.

« GoMiN. »

Je tourne le feuillet et je vais à Ja page 268. M. de Beauchesne va raconter ce qui lui a été dit par Gomin, dont les renseignements lui ont servi à écrire le livre couronné par l'Académie.

Page 268 :

« Je dois à cet homme cette dernière période de la vie du « Dauphin, un grand nombre de particularités intéressantes « auxquelles il se trouve souvent mêlé — page 270 ;— lui- « même, après avoir reçu communication de toute la partie « de ce travail empruntée à ses souvenirs, il m'a remercié « de V exactitude avec laquelle je les ai rapportés, »

Puis, page 270 :

« Gomin, en se rendant, le 9 novembre 1794, de la section « de police à la prison d'Etat du Temple...

(Ici, il ne doute plus de la date de son entrée : ce n'était plus le 9 thermidor ; c'était le 9 novembre 1794.)

« Gomin était accompagné d'un agent qui garda le silence « pendant toute la route : il seprésenta avec sa nomination

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« au commissaire et à Laurent» qui le reçut commue son « adjoint. Il était nuit. Les deuœ gardiens montèrent er^em- « ble, accompagnés du commissaire, pour voir les prîson- « niers.

« Entrés au second étage, dont la première pièce servait « d'antichambre, Laurent — p, 271 — demanda à son coîlè- « gtée s*il avait vu autrefois le Prince royal.

« — Je ne Vai jamais vu, répondit Gomin.

« En ce cas, il se passera du temps avant qu'il vous dise « une parole. »

Ce ne sont pas là, Messieurs, des constatations judiciaires. Mais M. de Beauchesne est digne de toute conûance. Il publie la lettre de Gomin, il transcrit les impressions mêmes de Gomin, il raconte que lorsqu'il arriva au Temple dans la soirée du 9 novembre 1794, Laurent, Tagent de Barras et de Joséphine, au moment où Ton entrait dans Taniichambre de la prison du jeune Prince, demanda à Gomin :

« — Connaissez-vous Tenfant royal ? « — Je ne l'ai jamais vu !

« — En ce cas, reprit Laurent, 11 se passera du temps avant qu'il vous parle. »

Et pourquoi Laurent tenait-il ce langage ? C'est qu'c^ cette époque ce n'était déjà plus le jeune Prince qui était dans la prison du deuxième étage, mais un enfant muet.

Il est donc prouvé par M. de Beauchesne lui-même que Gomin n'avait jamais vu le Dauphin.

Eh bien ! c'est ce même Gomin, qui, devant le juge d'instruction de Pontoise, affirme qu'il connaissait parfaitement le Prince... que c'était bien le Dauphin qu'il a trouvé au Temple... qu'il l'a reconnu et que le Prince a toujours conversé avec lui ; et il ajoute aussi, afin de faire croire qu'on s'est livré à la vérification nécessaire, que les officiers de garde ont été appelés au moment de l'autopsie et qu'ils ont constaté l'identité de l'enfant.

Singulière manière de s'assurer de l'identité d'un cadavre, que de vemr Je constater au moment d'une autopsie.., au

moment où le scapel fouille les chairs et détruit les derniers vestig^es de cette créature qui n'est plus, selon la belle expression de Bossuet, « qu'un débris informe et sans nom dans la langue humaine. »

Voilà les deux dépositions qu'on nous oppose : que seraient-elles devenues si elles avaient été soumises à la contradiction ? ChaLCun des éléments qu'elles renferment aurait disparu comme l'erreur devant la vérité. 11 n'aurait pas été possible à Lasne et à Gomin de soutenir leur fable, ils auraient été forcés d'avouer que,. cédant à un motif que je n'ai pas à examiner, ils avaient eu le malheur de tromper la justice.

Dès lors, l'ordonnance de la Chambre du Conseil tombait, non seulement à raison de l'absence de toute preuve offrant un caractère juridique, mais encore parce qu'elle reposait sur un élément mensonger.

Il est donc bien évident. Messieurs, que là ne peut être ni la sécurité de la justice, ni celle de l'histoire.

Est-elle davantage dans les pièces ofâcielles?

Ah I ici. Messieurs, va briller une évidence plus grande encore qui se retournera contre l'adversaire, avec une telle force que j'ai le droit de la retenir comme un de mes plus solides arguments.

Personne ne contestera qu'au moment où ce grand événement est arrivé, s'il n'était pas une Action, c'est-à-dire quand ce jeune rejeton de tant de rois a rendu son âme à Dieu, dans les ténèbres du cachot obscur où. la politique avait eu la barbarie de le plonger, il appartenait à tous et surtout à ceux qui avaient la responsabilité de cette triste destinée, de faire jaillir la lumière, d'entourer son lit funéraire des plus vives clartés, et de ne pas permettre au doute de s'y glisser.

Pour moi, je crois pouvoir le justifier, le Dauphin n'est pas mort au Temple et je puis accepter les impossibilités qu'on a mises en avant pour nier son évasion. Pouvez-vous croire, en effet, que parmi tous ces hommes égarés par l'exaltation politique il n'en fût pas un seul accessible à la pitié? Tout »ous prouve, au contraire, qu'elle pommençaij

à amollir tous les cœurs, et je la retrouve même dans le rapport du conventionnel Mathieu qui, après les paroles féroces que j'ai citées, n'en conclut pas moins à ce que les enfants de Gapet soient soumis à un traitement plus humain.

Et, en effet, le régime est changé; Barras Tordonne, bien qu'il soit lui-même l'objet de soupçons, bien qu'il soit entouré de gens tout prêts à le renverser. Alors cette prison où le jeune Prince se débat dans des tortures odieuses devient le foyer de mille intrigues nouées pour sa délivrance.

Mais enfin, laissons de ôôté, pour un instant, cette hypothèse qui est la vraie. Admettons que le Dauphin soit mort au Temple.

Cette mort sera environnée de la plus éclatante publicité.

Il a été plongé dans cette prison par une de ces raisons d'Etat qu'on invoque si souvent pour légitimer les actions les plus criminelles. 11 est du plus haut intérêt de savoir ce qu'il deviendra, et surtout si Dieu le retire de ce monde, pour l'enlever aux misères et aux fausses splendeurs qui l'attendent, la Convention tout entière et surtout le Comité de sûreté générale comprendront qu'il faut que son décès soit authentiquement constaté.

Or, c'est le contraire qui arrive ; dans cette solennelle conjoncture, tout est suspect! tout est irrégulier I II semble qu'on ait comme à plaisir multiplié toutes les raisons de douter, afin que plus tard le décès du Dauphin puisse être contesté. ^

Vous le savez, d'après les dépositions de Lasne et de Gomin, l'enfant dont ils avaient la garde est mort le 8 juin 1795, à trois heures et demie de relevée. Il est livré au scalpel des chirurgiens le lendemain 21 prairial (9 juin), à onze heures du matin. Il est enterré le 22 prairial au soir, et ce n'est que deux jours après cette inhumation, c'est-à-dire trois jours après l'autopsie, quatre jours après le décès, qu'on songe à en dresser un acte, et voici dans quels termes : — L'acte de décès est du 24 prairial, remarquez-le bien, lorsque le décès a lieu le 20, l'autopsie le 21 et l'inhumation le 22. —

« Extrait du registre des actes de décès du 2'rprairial de « Tan III de la République (12 juin 1795).

« Acte de décès de Louis-Charles Gapet, du 20 de ce mois « (8 juin), trois heures après midi, âgé de dix ans deux mois, « natif de Versailles, département de Seine-et-Oise, domi- « cilié aux Tours du Temple, section du Temple;

« Fils de Louis Gapet, dernier roi des Français, et de « Marie-Antoinette-Joséphine-Jeanne d'Autriche ;

« Sur la déclaration faite à la Maison Commune par « Etienne Lasne, âgé de trente-neuf ans, gardien du Tem- « pie, domicilié à Paris, rue et section des Droits de VHom- « me^ n® 48 ;

« Le déclarant a dit être voisin;

« Et par :

« Rémi Bigot, employé, domicilié à Paris, Vieille-Rue du «Temple, n» 61 ;

« Le déclarant se dit être ami;

« Vu le certificat de Dusser, commissaire de police de la- « dite section, du 22 de ce mois (10 juin).

« Signé : Lasne, Bigot et Robin, officier public. « Pour extrait conforme, etc. »

Quelle tristesse ! Messieurs, de lire un pareil mot : « Le déclarant se dit être ami », à côté de pareils noms, dans une semblable circonstance I Quelle misérable et odieuse insulte à cette pauvre et chère mémoire, si réellement le Dauphin est décédé comme l'affirme cet acte officiel I... Voici cet inconnu, ce Rémi Bigot, dont on ne sait rien, qui est domicilié à Paris, 61, rue Vieille-du-Temple, qui se dit l'ami du fils du roi de France ! C'est lui, sur la personnalité duquel il est impossible de donner aucun renseignement, qui déclare que le Prince est morti

Ce décès est encore attesté par Lasne, l'un des gardiens; mais, chose étrange ! le nom de Gomin, l'autre gardien, ne figure pas sur l'acte.

Je sais bien que M. de Beauchesne a publié un autre acte '

de décès qui" aurait été rédigé au Temple à la date du 22 prairial, c'est-à-dire le lendemain de Tautopsie et le jour de Tinhumation. Je ne sais où M. de Beauchesne s*est procuré ce renseignement ; tout ce que je puis dire, c'est qu'il a été impossible de trouver Foriginal du seul que publient les historiens. Les Archives sont muettes à ce sujet ; on n*y rencontre ni l'acte dressé au Temple, ni celui dressé à la Maison commune. Il a été déclaré à M. Gruau de la Barre, qui ô'est livré à des recherches minutieuses (en 1850 et 1851), que ces documents n'existaient pas et qu'on ne les avait jamais vus! Il n'a pu se procurer que l'imprimé du rapport de Sevestre dont voici l'étrange teneur.

Veuillez vous représenter par la pensée la situation des hommes chargés de la responsabilité des affaires publiques. Vous savez les controverses soulevées, dès cette époque, sur cette question de la mort du Dauphin ; on en doutait généralement. La Convention et le Comité de sûreté générale le savaient. Il était nécessaire de faire des déclarations ne laissant prise à aucune équivoque. C'est alors que Sevestre lit le rapport suivant (le 21 prairial an III) :

« Citoyens ! Depuis quelque temps, le fils de Capet était « incommodé par une enflure au genou droit et au poignet « gauche ; le 15 floréal (20 avril), les douleurs augmente tèrent, le malade perdit l'appétit et la fièvre survint. Le « fameux Desault, officier de santé, fût nommé pour le « voir et pour le traiter; ses talents et sa probité nous <( répondaient que rien ne manquerait aux soins qui sont « dus à l'humanité.

« Cependant la maladie prenait des caractères très grâce ves. Le 16 de ce mois (4 juin 1795), Desault mourut. Le « Comité nomma pour le remplacer le citoyen Pelletan, office cier de santé très connu, et le citoyen Dumangin, premier « médecin de l'hospice de santé, lui fut adjoint. Leurs bul- « letins d'hier, à onze heures du matin, annonçaient des « symptômes inquiétants pour la vie du malade ; à deux « heures un quart après midi, nous avons reçu la nouvelle (c de la mort du fils de Capet, Le Comité de sftreté générale

- ai8 —

(< nous a chargés de vous en informer. Tout est constaté, « Les procès-verbaux en seront déposés aux Archives. »

' La Convention décrète l'impression de ce rapport, mais les procès-verbaux dont on parle n* ont Jamais été déposés aux Archivés, car il n'en a jamais été rédigé.

Vient ensuite le procès-verbal d'autopsie, qui n'est pas moins étrange (même Jour, 21 prairial) :

« Nous, soussignés» Jean^-Baptiste^Ëugène Dumangin, mé- M decin en chef de l'hospice de l'Unité, et Philippe-Jean Pela letan, chirurgien en chef du grand hospice de l'Humanité, « accompagnés des citoyens Nicolas Jeanroy, professeur « aux écoles de médecine de Paris, et Pierre Lassus, pro- « fesseur de médecioe légale à l'école de santé de Paris, <( que nous nous sommes adjoints en vertu d'un arrêté du « Comité de sûreté générale de la Convention nationale, t< daté d'hier, et signé Bourgoing, président, Courtois, Gau- « thier, Pierre Guyomard, à l'effet de procéder ensemble à << l'ouverture du corps du Ûis de défunt Louis Capet, en « constater l'état, avons agi ainsi qu'il suit :

« Arrivés tous les quatre, à onze heures du matin, à la « porte extérieure du Temple, nous y avons été^reçus par a les commissaires, qui nous ont introduits dans la tour. « Parvenus au deuxième étage, dans un appartement dans « la seconde pièce duquel nous avons trouvé dans un lit « le corps mort d'un enfant, qui nous a paru âgé d'environ « dix ans, que les commissaires nous ont dit être celui du « fils de défunt Louis Capet, et que deux d'entre nous ont « reconnu pour être Venfant auquel ils donnaient des soins « depuis quelques jours ; les susdits commissaires nous « ont déclaré que cet enfant était décédé la veille, vers les « trois heur '^^ de relevée ; ^vlV ([vloï nous, avons cherché à « vérifler les signes de la mort, que nous avons trouvés « caractérisés par la pâleur universelle, le froid de toute « l'habitude du corps, la raideur des membres, les yeux « ternes, les taches violettes ordinaires à la peau d'un c< cadavre.

te Nous avops reniarc[ué, avai^t de procécler à Touyerture

« du corps, une maigreur générale qui est celle du ma- « rasme....

« Tous les désordres dont nous venons de donner lé i( détail sont évidemment Teffet d'un vice scrofuleux exis-* « tant depuis longtemps, et auquel on doit attribuer la « mort de l'enfant.

« Le présent procès-verbal a été fait et clos à Paris, au « lieu susdit, par les soussignés, à quatre heures et demie '( de relevée, les jour et an que dessus.

« Signé : J.-B.-E. Dumangin, P.-J. Pellktan, « P. Lassus, N. Jeanroy. »

Que signifie cette pièce, et pourquoi ne contient-elle pa^ les précisions d'usage? Est-ce qu'elles' étaient à dédaigner? Est-ce qu'on n'était pas en face d'un intérêt suprême, auquel la simple prudence ordonnait de pourvoir ?

Parmi les médecins, deux ne connaissaient pas le Dauphin ; c'étaient Dumangin et Pelletan. Mais si les historiens que j'ai consultés ont été bien renseignés, Lassus et Jeanroy Iq, connaissaient. Afflrment-ils qu'ils ont fait l'autopsie du corps du Dauphin? Non ; ils ont trouvé le corps d'un enfant, que les commissaires « leur ont dit être celui du Dauphin, »

Et maintenant, on me demande pourquoi MM. Lassus et Jeanroy, se trouvant en face d'un enfant qui n'était pas le Dauphin, n'ont pas révélé là vérité? Parla raison que cette révélation les conduisait à l'échafaud ou les vouait au poison ; car je prouverai tout à l'heure que c'est par l'effet de substances vénéneuses que Desault, envoyé pour soigner le Dauphin, avait succombé. C'était la loi du temps, la raison d'Etat I cette raison d'Etat qui plane au-dessus des lois divines et humaines pour le succès des ambitieux. Avec elle ils brisent tous les obstacles. Peu leur importe la vie humaine ! peu leur importe l'illustration de la victime ! Ils marchent à leur but sans fléchir, et sacrifient sur leur passage tout ce qui contrarie leurs desseins.

Aussi les médecins se contentent de dire : « On nous a

présenté le corps d'un enfant qu^on nous a dit être celui du Dauphin. » Ils ajoutent : « La mort de cet enfant doit être attribuée à reflfet d'un vice scrofuleux existant depuis longtemps, » Un vice scrofuleux? Rappelez- vous, Messieurs, ce que dit la femme Simon : Venfant se portait bien !

Supposer que le fils de Louis XVI pouvait être atteint de scrofule, rien ne le prouve, et je n'en ai trouvé de traces nulle part; tandis que si vous admettez cet autre enfant, enlevé malade de l'hôpital et succombant, lui, aux effets d'un sang impur, tout s'explique, et nous n'avons plus besoin de chercher la raison du silence des médecins, non plus que celle de leurs explications pathologiques.

Supposons, au contraire, que l'enfant mort fût le Dauphin ; les médecins qui le connaissaient l'auraient déclaré sans ambages. Et c'est parce que l'enfant n'était pas le Dauphin que dans les constatations officielles nous rencontrons non seulement le vague et l'équivoque, mais encore une sorte de complaisance à s'écarter des règles et des précautions ordinaires, et comme un parti pris de laisser libre le champ des conjectures.

Car enfln, qu'on m'explique comment cet acte de décès n'a été dressé que quarante-huit heures après l'inhumation? comment, pour un défunt si considérable, l'offlcier de l'état civil a souffert une pareille irrégularité ?

Car il s'agit de l'enfant d'un roi! de l'héritier d'un trône! N'y avait-il pas là de quoi éveiller l'attention de cette puissance qu'on appelait la Convention? Est-ce que l'expérience politique des hommes qui la composaient ne les avertissait pas que le fait historique qui venait de s'accomplir au Temple pouvait avoir des conséquences redoutables dans l'avenir ?

Et cependant 6n le laisse dans l'ombre, et on ne le constate que par des actes suspects au premier chef.

Il était si simple d'appeler autour de ce lit mortuaire les personnes qui connaissaient le Dauphin I Est-ce qu'il en manquait à Paris ? Est-ce qu'au troisième étage de la tour on n'avait pas sous la main Madame Royale, âgée alors de dix-sept ans? Certes, la vue des restes de son malheureux

flrère Teût plongée dans une inexprimable douleur ; mais n'aurait-elle pas été adoucie par Taccomplissement d'un pieux devoir? S'agenouiller auprès de sa couche, l'inonder de larmes, eût été pour elle une consolation suprême, et toute sa vie elle a souffert d'en avoir été privée I

C'est par délicatesse qu'on n'a pas appelé la princesse, nous dira-t-on.

Etaient-ils donc si accessibles à des sentiments de délicatesse, ces hommes qui s'étaient montrés impitoyables envers l'enfance ? Ont-ils pu être arrêtés par la crainte d'affliger la jeune captive? Nul ne le pourra croire : à leurs yeux l'intérêt politique dominait et faisait taire de pareils sentiments.

Non I... s'ils n'avaient pas été certains que V enfant n'était pas le fils de Louis XYI, s'ils n'avaient pas caché la vérité, ils n'auraient pas manqué de se procurer cette preuve si facile, et qui aurait tranché d'une manière souveraine le problème auquel le sort de l'Etat était lié.

Voilà cependant les constatations officielles.

En ai-je fini avec elles ? Non I

Je rencontre encore, dans le rapport du représentant Sevestre, une autre irrégularité se rattachant à un sombre épisode de cette histoire.

Le représentant Sevestre mentionne la mort de Desault, qui avait été appelé pour donner des soins au Dauphin. 11 fut, en effet, requis à la date citée dans le rapport (avril 1795) ; mais ce qui est inexact, c'est la date de sa mort. Elle est non du 4 juin, mais du 29 mai.

Il est à croire que Sevestre avait sous les yeux l'acte de décès de Desault : on ne s'explique donc pas pourquoi il Ta fait ainsi vivre quelques jours de plus, à moins que cette erreur ne soit volontaire, et n'ait eu pour but d'écarter les soupçons sur la nature de la mort à laquelle il avait succombé. Quoi qu'il en soit, Desault est appelé au Temple en avril 1795 ; il examine l'enfant ; pas un mot ne sort de sa bouche en présence des gardiens ; il savait trop bien quelle prudence il devait observer. Il rentre chez lui... il pause 4evant sa femme ^t devant sop apij intime, le pl^apr

macien Choppart. Il leur dit « que Fenfant qu*on lui a présenté n'était pas le Dauphin!,.. » Trois jours après, il était mort !... On parla d'une apoplexie foudroyante ; mais voici l'opinion de ceux qui Tont approché de près : I^me Thouvenin dit :

« Je, soussignée, Agathe Calmet, veuve de Pierre Alexis « Thouvenin, demeurant à Paris, place de TEstrapade;

« Déclare que, du vivant de mon mari, neveu de M. le « docteur Desault, j'ai souvent entendu M°*« Desault, ma « tante, me raconter que, le 15 floréal an III de la Répu- « blique, le docteur Desault, chirurgien en chef de l'Hôtel- « Dieu, fut appelé pour visiter l'enfant Gapet, qui, à cette « époque, était enfermé au Temple. -—Ce sont les expresu sions dont se servent les membres du Comité de sûreté « générale de la Convention, dans l'ordre écrit qui fut trans- « mis à M/Desault. — Lorsqu'il flt sa visite au malade qui « était au Temple, on lui présenta un enfant qu'il ne reconnut « pas pour être le Dauphin, qu'il avait vu quelquefois « avant l'arrestation de la famille royale. Le jour où M. Dece sault déposa son rapport, après avoir fait quelques « recherches pour découvrir ce que pouvait être devenu « le fils de Louis XVI, puisqu'on lui avait présenté un autre « enfant à sa place, un dîner lui fut offert par les conven- « tionnels. A la suite de ce repas, en rentrant chez lui, le « docteur Desault fut pris de violents vomissements, à la « suite desquels il cessa de vivre, ce qui laissa croire qu'il « avait été empoisonné.

« Paris, le 5 mai 1845. ^^ j^ Thouvendî. »

Cette déclaration si nette est confirmée par celle faite à un M. Estier, par l'élève même de Desault, M. Abeille, lequel affirme que le docteur Desault est mort empoisonné, et que lui-même a quitté la France pour se soustraire aux dangers qui pouvaient le menacer, lui le principal élève de Desault.

Voici sa déclaration, rapportée par M. Ëstier :

« Le docteur Abeille, en sa qualité d'élève du docteur

« Desault, craignant pour ses propres Jours, a en consé- « quence quitté la France sur-le-champ, pour aller habiter « les Etats-Unis, où il réside depuis cette époque, Lors- « que je l'ai ponnu en 1830, il demeurait au n» 27, Reid « Street Broadway, derrière Washington-hôtel, à New- « York. Ces faits ne m'ont pas seulement été communiqués « par le docteur Abeille, mais bien aussi par M»» Delisle, c demeurant à New-York, Fulton Street, depuis fort longu temps amie intime du docteur Abeille, ainsi que de moice même. •

« En foi de quoi, j*ai délivré la présente déclaration, « comme un hommage que je rends à la vérité.

• Londres, 22 mai 1843.

« F.-M. ESTIBR. »

M 18, High Street, Camden-Towii. •

On a encore raconté avec raison, bien qu'il soit peu convenable de ma part de me servir de ce renseignement, qu'étant allé plaider à Périgueux en 1852, je reçus la visite d'un homme âgé, médecin, et ayant été attaché au docteur Desault, qui me ût une déclaration semblable à celles que je viens de vous lire...

Je n*ai pas le droit de produire moi-même mon témoignage, mais celui de M™eThouvenin, recueilli par l'histoire, ainsi que celui de l'ancien élève de Desault, sont des documents irrécusables. J'ajoute qu'ils sont corroborés par le récit des historiens.

Pour eux, Desault a succombé à un empoisonnement, tout aussi bien que son ami Choppart, le pharmacien, confident du secret, et qui trois jours après mourut également d'une apoplexie foudroyante.

Voilà des apoplexies foudroyantes qui se prêtent bien facilement aux nécessités de la politique !

Vous vous demanderez. Messieurs, si ces crimes, malheureusement trop avérés, ne prouvent pas de la manière la plus victorieuse que le Dauphin n'est pas mort au Temple.

Et vous répondrez, j'en suis convaincu, avec moi, que si le malheureux âls de Louis XVI avait péri dans son cachot, il n'aurait pas été nécessaire de faire disparaître par un crime ceux qui l'avaient visité.

Le Dauphin a été arraché de sa prison.

J'ai maintenant à vous expliquer, en serrant de plus près Ja question, comment cette évasion s'est opérée ; et pour cela, j'ai le devoir de faire passer sous vos yeux les documents qui vont l'établir, selon moi, de la manière la plus péremptoire.

(L'audience est renvoyée au lendemain samedi Xi févriei*. pour la continuation de la plaidoirie de M« Jules Favre.)

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