M. VEUVE DE RAMBAUD
« P. S, — Madame sait que j'ai eu l'honneur d'être atta- « chée au berceau de son auguste frère, depuis le jour de « sa naissance jusqu'au 10 août 1792. »
Cette lettre, Messieurs, vous l'avez pressenti, n'obtint pas de réponse.
A côté de Mme de Rambaud se rencontre une de ses amies, nommée déjà par M. Geoffroy : Mme Marco de Saint- Hilaire, une des femmes les plus distinguées de son temps. Voici ce qui en est dit dans les Mémoires d'un page de la cour impériale, tome P', pages 50 et 51 :
(( Mme Marco de Saint-Hilaire, deuxième femme de cham- « bre de la maison de l'impératrice, était sans contredit « une des plus belles femmes de la cour. Elle joignait à un « esprit cultivé, à des talents déplus d'un genre, une instruc- « tion solide et une connaissance des usages et du langage w de la cour que des très grandes dames étaient loin de « posséder à un pareil degré. L'empereur avait pour elle « une vénération marquée. Nous l'aimions beaucoup. Elle « fit bien des jalouses ; je pourrais même dire des jaloux. »
Ce jugement est confirmé par tous les historiens et par tous ceux qui l'ont connue.
Ici, Messieurs, j'en suis convaincu, sou nom ne sera accueilli qu'avec la sympathie qu'elle mérite à tous égards.
Eh bien I elle a voulu, comme Mme de Rambaud, laisser un témoignage de sa conviction et en donner les raisons spéciales, qui ne sont pas celles rappelées par son amie, car il est à remarquer que chacune des convictions qui se sont formées s'appuie sur des motifs différents.
Ecoutez maintenant ce que dit cette femme, dont il n'est plus besoin de faire l'éloge :
« A répoque où le bruit de la mort du fils de Louis XVI « s'était répandu dans Paris, j'en fus d'autant plus surprise « qu'à peine si j'avais entendu dire qu'il fût malade. Une u de mes amies, dont l'espace de temps qui s'est passé « m'a fait oublier le nom, vint me prévenir de n'ajouter « aucune espèce de» foi ni confiance à la mort du fils de « Louis XVI ; qu'elle avait la certitude qu'il avait été enlevé, w que je le reverrais un jour, mais d'en garder le secret. « Depuis cette époque, j'avais donc conservé dans mon « cœur le sentiment de son existence. Toutes les faussetés « qui ont été mises en avant ne pouvaient être faites sans « but ; et, selon ma pensée, c'était la certitude de l'exis- « tence du Dauphin ; mais que l'on avait l'intention de u faire disparaître et d'entortiller la vérité de manière à « ce qu'elle ne pût jamais être connue, en s'emparant de « tout ce que le véritable fils de Louis XVI pouvait avoir « en sa possession ; ce qui, d'après les impostures des « divers pouvoirs, devait nécessairement rendre la recon- « naissance impossible : ce qui arrive aujourd'hui.
u J'avais souvent entendu parler de différents faux dauw phins résidant à Paris, sans que j'aie jamais eu un seul « instant le désir de les connaître, persuadée comme je l'é- « lais que la première chose que ferait le fils de Louis XVI « serait de rechercher ceux qui avaient été attachés à son « père et à sa mère, et qui avaient pu le connaître dans « son enfance,
« Lorsque M. Geoffroy, habitant Niort, vint me voir, le M 14 août 1833, il m'annonça qu'il existait à Paris dans ce « moment un individu se disant fils de Louis XVI ; qu'il « s'informait à tout le monde des personnes qui pouvaient « exister encore, ayant appartenu à sa famille, et désirait « ardemment trouver Pauline de Tourzel, avec qui il avait « été élevé. Cette dame est aujourd'hui M"° de Béarn, et sa « mère était, à la cour de Louis XVI, gouvernante des « Enfants de France. Ce désir me parut mériter attention;
« et, pour réussir dans le projet que j'avais, sans vouloir « néanmoins me compromettre dans une intrigue ou une « fausseté, j'écrivis un petit mot à M™® de Rambaud, mon « amie, pour accompagner M. Geoffroy et juger par elle- « même de la vérité du personnage ; personne plus qu'elle u ne pouvant s'en assurer, puisqu'elle ne l'avait pas quitté « depuis sa naissance jusqu'au 10 août.
« M™® de Rambaud le reconnut, lui parla de nous et me « l'amena le 19 août 1833, me donnant l'assurance que « c'était bien lui. Elle entra chez moi la première, en a m'annonçant qu'il me serait impossible de ne pas le re- « connaître.
u Effectivement, mon mari et moi, nous ne tardâmes pas « à reconnaître' dans ce personnage, malgré une grande w timidité, un peu de gêne, et sa difflcuité à parler le fran- « çais, qu'il avait tous les traits réunis de son père et de sa « mère, particulièrement le regard de Louis XVI, tellement « frappant que pour nous il nous semblait avoir le roi en (( notre présence.
« Plus tard, le Prince ayant pris plus de confiance, ayant « trouvé des amis sûrs, dévoués, sa timidité et sa gêne dis- « parurent entièrement; alors toutes les manières de son « père se déployèrent chaque jour plus visiblement.
« Il était facile de reconnaître, dans sa structure physi- « que, ce même enfant que j'avais vu jouer si souvent sur « la terrasse, où donnaient les fenêtres de la princesse à «laquelle j'avais l'honneur d'appartenir. J'engageai mon « Prince à venir me voir, et à prendre ma maison pour « asile, jusqu'à ce qu'il eût trouvé mieux : c'est là, dans « des conversations particulières, longues et reitérées « souvent, que le Prince nCa rappelé des situations, des « circonstances d'intimité entre sa famille seule, et que je « savais par le rapport que m'en faisait ma princesse,
« Le Prince m'a rappelé tout Vameublement de V apparentement de sa mère; les meubles et leur position; (t la structure et la couleur des instruments de musique « dont la reine se servait, enfin de ces détails qui n'ont pu « être sus ni connus de personne que de ceux qui appro-
« chàient intimement de la famille royale, et qui n'ont « plus été à même de les revoir elles-mêmes depuis les 5 « et 6 octobre.
« Après la certitude entière, Texamen le plus scrupu- « leux, je ne pus douter un seul instant de la vérité tout « entière ; c'est alors que je crus devoir écrire à M™" la « Dauphine, pour la prévenir que nous avions eu le bon- (( heur de retrouver son frère. Notre famille était trop « connue de Charles X pour risquer une démarche sembla- « ble, si nous n'avions pas été persuadés, M. de Saint- « Hilaire et moi, de la vérité que j'attestais. Nous n'eus- (^ sions pas risqué de tromper la famille royale dans une « affaire aussi importante ; et ils pouvaient être eux-mêmes « bien convaincus que nous étions incapables d'entrer dans « une intrigue.
« F. Marco de Saint-Hilaire.
« Versailles, ce 10 juillet 1836. «
Certes, voilà un noble et beau langage ; que dirais-je donc de cette lettre que M^e Marco de Saint-Hilaire écrivit, comme elle l'avait annoncé, à Mme la duchesse d'An-
goulême :
ii A. S, A, R, Madame, duchesse d'Angoulême, a Madame,
« Depuis Vannée 1795, je n'ai cessé d'entendre dire que « le malheureux Dauphin, fils de Louis XVI, avait été « sauvé du Temple, et qu'un autre enfant y fut introduit à « sa place. Cet espoir qui était nourri dans le cœur de tout « bon Français était devenu une croyance religieuse ; elle « fut entretenue pour moi à une époque où je fus placée « auprès de Joséphine, femme de Bonaparte. J'acquis alors « la certitude que sa bonté, son respect et son attachement « à la famille royale des Bourbons l'avaient portée, de con- « vention avec le ministre Fouchéj à soustraire le malheu- « reux reste du sang de nos rois des cruelles mains de son « époux qui avait prononcé sa perte.
« Je pense, Madame, que ces bruits seront arrivés a jusqu'à Votre Altesse Royale. Mais la Providence ayant « permis que depuis quinze ans il se présentât plusieurs * « faussaires suscités par une police trop coupable, la vérité t< n'était pas encore parvenue jusqu'à vous, malgré tous « les renseignements que votre Altesse Royale a cherché « à obtenir.
« Si je prends, Madame, la très respectueuse liberté de « vous adresser aujourd'hui cette lettre, c'est que j'ai la « conviction d'avoir retrouvé ce Prince si regretté des « Français. La Providence a permis que je me trouvasse « en rapport avec lui, et pour tous ceux qui ont eu l'hon- (t neur de connaître le roi votre auguste père, et la reine « votre trop malheureuse mère, il est impossible de mécon- « naître Louis XVII à la ressemblance frappante que ses « traits offrent avec ceux des augustes auteurs de sa « vie.
(( Votre Altesse Royale, qui jusqu'à présent n'a point été « à portée de trouver la vérité, peut être assurée que Dieu « a permis qu'après tant d'années de recherches, nous « soyons enfin parvenus à la trouver.
« C'est aux pieds de Votre Altesse Royale que je la sup- (c plie, avec tout le respect que je lui dois, de me pardon- « ner la lettre que je prends la liberté de lui adresser; « mais, Dieu, ma conscience, et le salut de mon âme, m'im- « posent l'obligation de la prévenir que son malheureux t< frère existe et qu'il est avec nous. J'ose assurer Votre a Altesse Royale que je crois à Videntité de ce malheureux « Prince comme je crois en Bleu et à son divin fils Sau- « veur du monde.
« Je suis bien peu de chose. Madame, mais le feu sacré (( de mon amour et de ma reconnaissance pour votre « auguste et trop malheureuse famille n'a jamais cessé de « brûler dans mon cœur. Malgré tous les malheurs qui « m'ont été personnels, je suis encore disposée à sacrifier * a le reste de ma triste existence, si elle peut être utile au « fils de votre auguste père, que Dieu dans sa sainte miséu ricorde semble m'avoir fait retrouver, pour me dédom'
« mager à la fin de ma vie de toutes les douleurs que j'ai « ressenties par la perte cruelle de mes augustes maîtres. « Je suis, Madame, avec le plus profond respect,
« de Votre Altesse Royale, « la plus humble, la plus obéissante et la « plus soumise servante,
« Marco de Saint-Hilaire, « née Besson, « AncieDnement attachée à M™» Victoire de France, a tante du roi.
« Versailles, le 9 septembre 1833. »
A ces accents si pleins de noblesse et de cœur, si louchants, établissant avec tant de force la conviction d'une femme pure et honnête, il ne fut rien répondu.
Tout à l'heure, Messieurs, je me demandais par quelle indifférence inconcevable Mn»e la duchesse d'Angoulême n'avait pas éclairé Pezold? Mais enfin c'était un étranger, et à la rigueur on pouvait admettre le silence.
Mais voici des personnes, sinon de son intimité, mais tout au moins de son entourage ; elles ont connu ses augustes et malheureux parents, elles leur sont restées dévouées jusqu'à la mort, elles offrent le sacrifice de ce qui leur reste d'existence poar le triomphe de la vérité ; elles viennent comme témoins en envoyant à M™® la Dauphine l'assurance de leur respect et de leur éternelle affection.
Eh bien ! on les dédaigne. Et on ne leur dit pas un mot pour les sauver de l'intrigue dans laquelle elles vont s'engager.
Et ces saintes et respectables personnes qui compromettent leur réputation, leur fortune, leur existence si honorablement remplie par leur dévouement à la famille royale, elles ne trouvent pas grâce devant la politique inflexible du silence !
Messieurs, j'ai promis de ne rien dire contre les absents, à bien plus forte raison ne dirai-je rien contre ceux qui ne
sont plus! Le respect du tombeau enchaîne ma pensée, mais elle s'élève pour trouver ici dans sa triste nudité la raison d*Ëtat avec son insensibilité, Tambition avec son implacable égoïsme, l'ambition qui rend capable des plus grandes duretés ceux qui aspirent au pouvoir ou qui veulent s*y maintenir I
Là est le secret du silence de la Dauphine obéissant aux ordres de ceux qu'elle est accoutumée à respecter I
Elle a dû en être d'autant plus malheureuse I Et de toutes les infortunes qui lui étaient réservées, je n'en sache pas de pire que cette obligation d'étouffer sa conscience et son cœur, quand il s'agit d'avertir de vieux serviteurs et de leur crier qu'ils se trompent !
Si telle n'est pas la clef du mystère, M. l'avocat général devra noua en donner l'explication. Il le faut, car la raison ne peut concevoir que M""» la duchesse d'Augoulôme n'adresse pas un mot à M^e de Rambaud dont elle oonnaît le dévoument et les hautes vertus.
J'ai parlé de M»^ Marco de Saint-Hilaire. Voici maintenant son mari, ancien huissier ordinaire de la chambre du roi Louis XVI, qui déclare :
« Je, soussigné, Marco de Saint-Hilaire, âgé de 76 ans, « ancien huissier ordinaire de la chambre du roi (Louis XVI), « servant près de S, A. R. Madame Victoire de France, « déclare et certifie devant Dieu et devant les hommes :
« 1* Que le Prince Charles- Louis, duc de Normandie, né « le 27 mars 1785, de Louis XVI et de Marie-Antoinette, est t< existant, et que depuis seize mois que je l'ai vu habituel- « lement j'ai été à même de m'en convaincre ;
<( 2° Que maintenant et à raison du laps de temps qui « s'est écoulé depuis la mort de l'infortuné Louis XVI, il « serait difficile de trouver d'anciens officiers de la maison « du roi qui puissent constater l'identité de ce Prince aveo i< son auguste père, parce qu'il ne suffit pas pour cela « d'avoir vu Louis XVI, mais qu'il faut encore l'avoir vu « journellement et dans son intérieur, ce dont les fonctions « de ma place me donnaient la facilité ;
« 3^ Que le prince Charles-Louis a tous les traits de sa « famille, les manières, les habitudes, les goûts de son « auguste père, qu'il en a également toutes les vertus, el « que quiconque Fa vu une seule fois et a eu le bonheur « de s'entretenir avec lui, ne peut, s'il n a pas perdu tout u souvenir de ses augustes parents, et s'il est de bonoe foi, u mettre en doute son identité ;
« 4° Qu'au nombre de ses souvenirs d'enfance, le Prince a m'a rappelé différentes dispositions et constructions qui « existaient dans le parc de Versailles et qui ont été détruites « immédiatement après la mort du roi, et dont les personnes « actuellement âgées de 40 ans n'ont jamais eq connaistt sance ;
« 5° Qu'enûn ma conviction est telle qu'il n'est au pouvoir « de personne de la détruire ;
^i 6« Qu'en faisant cette déclaration, j'atteste en mon âme u et conscience que je ne suis mû par aucun autre sentiu ment que celui de rendre bommage à la vérité et à la « justice.
« Versailles, le 17 décembre 1834,
« Marco de Saint-Hilaire, «
Quel autre sentiment, en effet, aurait-on pu prêter à ces respectables personnes, qui, arrivées aux limites de Texis* tenoe, ne demandaient rien à Dieu, si ce n'est la grâce de mourir aussi honorablement qu'elles avaient vécu ?
Les voici qui, toutes trois, attestent ce que vous venez d'entendre ! et elles ne sont pas les seules. Il existait égale.ment, à. cette époque, à Paris, un homme qui avait joué un rôle important dans les derniers événements qui avaient marqué la fin tragique de Louis XVL C'était M. de Joly, son dernier ministre de la justice, qui lui avait été imposé par le parti libéral ! M. de Joly accompagna le roi dans la loge du logo graphe, le jour où la Législative prononça sa déchéance.
Depuis cette époque, il n'avait pas quitté Paris. Il n'ap-
partenait, par aucun lien, an groupe des royalistes fidèles dont j'ai dépeint les sentiments.
Le XVIII® siècle avait été son berceau, il en avait tous les principes ; il était peu enclin à la crédulité. Rentré dans les affaires après la mort du roi, successivement avocat à la Cour Se cassation, jurisconsulte, il vivait dans la retraite.
Le Prince se souvint de lui et envoya à sa recherche ; on finit par le découvrir. J'aurai, Messieurs, car je ne veux pas trop multiplier les lectures, j'aurai l'occasion de faire passer sous vos yenx la déclaration de M. de Joly qui raconte ses hésitations quand on lui parla de l'existence de Louis XVIL
Homme officiel, avant tout accoutumé à respecter les pouvoirs établis, il tenait pour des dupes ceux qui l'entretenaient de cette aventure ; et s'il eût moins connu leur honorabilité, il les aurait éconduits comme des intrigants.
Cependant, poussé par un sentiment de curiosité, il se rendit chez Naundorff ; il l'aborda avec une extrême défiance.
Quelle ne fut pas sa surprise d'entendre cet homme lui parler de faits que lui seul pouvait connaître !
M. de Joly donnait la main à l'enfant royal, quand la malheureuse famille traversait le jardin des Tuileries, pour gagner la terrasse des Feuillants. C'était dans la matinée du 10 août 1792, le sol était jonché de feuilles ; l'enfant entendit sortir de la bouche de son père cette parole mélancolique : « Quel triste présage I comme les feuilles tombent prématurément cette année ! »
Ce trait s'était gravé dans son souvenir, et il le rappelait à M. de Joly.
En outre, les historiens ont raconté que la famille royale avait été enfermée dans la loge du logographe ; ils ont même ajouté qu'on y avait servi le repas du roi. Ceci était contraire à la vérité, et le Prince, rectifiant le fait, fit parfaitement observer à M. de Joly que le repas avait été servi dans la pièce voisine, et voici dans quelles circonstances. Les enfants avaient faim. La reine était éperdue autant qu'irritée. Elle ne voulait pas qu'on apportât à manger...
Elle craignait qu'une main criminelle ne glissât du poison dans les aliments.
M. de Joly se proposa alors comme commissionnaire pour aller prendre le dîner dans un restaurant voisin. Son offre fut acceptée. Il traversa la place et fit transporter sous ses yeux une collation qui calma l'appétit des enfants.
M. de Joly interrogea le Prince sur ces détails, sans lui laisser soupçonner qu'il y avait joué un rôle. Le Prince précisa alors les incidents suivants :
Sa sœur ne prit qu'une cuillerée de potage, après que M. de Joly l'eut goûté. Il voulut agir de même pour le jeune Dauphin. Mais ce dernier lui dit vivement : « Ministre, je n'ai pas peur! Donne-moi la cuillère !» Et il mangea son potage. Je passe d'autres détails. .
Toutes ces circonstances donnèrent à M. de Joly la conviction formelle qu'il était en face du fils de Louis XVI. Car lui seul pouvait relater de pareils souvenirs. Et cette conviction, l'ancien ministre la garda jusqu'à la fin de sa vie.
Un homme nous a donné des indications précieuses, M. Xavier Laprade. Il a connu M. de Joly, l'a vu peu de temps avant sa mort, avec un magistrat de Marseille, et voici, racontée par lui, la scène dont il a été le témoin :
« M. Charles Verger, ancien procureur du roi, aujour- « d'hui juge ati tribunal civil de Marseille, vint visiter « M. de Joly, peut-être quinze jours avant sa mort, arrivée « en 1837. Il lui demanda si dans ce moment il pourrait « bien jurer que sop témoignage en faveur du fils de « Louis XVI était vrai de tous points ; s'il ne lui restait « aucun doute ; s'il n'avait rien à rétracter. J'étais présent. « M. de Joly écouta M. Verger, qu'il connaissait déjà, et « répondit lentement :
« — Je sais, mes amis, que je vais paraître devant Dieu « qui me jugera, et ce n'est pas dans ce moment surtout a que je voudrais risquer de vous tromper. Eh bien! je « jure encore que c'est bien le fils de mon malheureux « maître, que c'est bien le Dauphin que j'ai reconnu. »
« M. Verger lui dit qu'il avait voulu s'assurer par Uii"
« même qu'il n'avait pas rétracté son témoignage ; car « quelques personnes en avaient fait courir le bruit,
« M. de Joiy protesta aussitôt avec force, et il maintint (( les mêmes sentiments jusqu'à sa mort. »
Nous ne pouvons plus faire entendre M. de Joly, qui est mort. Mais nous avons les témoins de ses derniers moments, et parmi eux se rencontrent quelques membres du clergé de Notre-Dame*des-Victoires, et à leur tête leur vénérable pasteur, le digne abbé Desgenettes, lequel, poussé par les sentiments les plus honorables, voulut à cette heure suprême sonder une dernière fois la conscience du moribond, et avec cette douce autorité qui était un privilège de son ministère et de sa sainteté, il lui posa ces questions :
« Est-il bien vrai que vous ne vous soyez pas trompé?,., Prenez garde, mon fils 1.., Votre erreur pourrait être contagieuse. Elle entraînerait dans le mal les âmes crédules I,.. Elle pourrait devenir le prétexte de démarches scandaleuses!... »
Et alors le vieillard se redressa sur son lit et d'une voix ferme il répéta les déclarations positives qu'il avait déjà faites à M. Verger. Peu après, il rendit son âme à Dieu.
Voilà comment M. de Joly a certifié, à côté de M»^ de Rambaud, de M"® Marco de Saint-Hilaire et de M. Marco de Saint-Hilaire, qu'il avait reconnu le fils de Louis XVI dans le personnage présenté sous le nom de Naundorif.
A côté, Messieurs, de ces témoins c^rects, dont la moralité est au-dessus de tout soupçon, je pourrais fortifier cette partie de ma cause en invoquant ceux que je nommerai les témoins indirects.
Tout d'abord, M. Xavier Laprade, avocat à Niort, légitimiste convaincu : il croyait à la mort du Dauphin et ne cachait pas son entier dévouement au duc de Bordeaux,
Il reçut la visite de plusieurs amis, qui lui apprirent ce qui se passait à Paris et l'engagèrent à faire une démarche.
Dans un récit fort long, M. Laprade raconte que, craignant d'être trompé ou de se tromper lui-même, il consulta
M. le comte de Curzay, ancien préfet à Poitiers, dont le caractère et la réputation lui offraient toute garantie.
M. de Curzay l'engagea à faire le voyage de Paris. « Pour ma part, ajouta-t-il, j'ai toujours entendu dire dans ma famille que le Dauphin n'était pas mort au Temple.,. Vivant même dans cette conviction, lors de l'arrestation de Mathurin Bruneau, je demandai à le voir : ce qui me fut accordé. Plusieurs mois s'écoulèfent, et il fut décidé que Mathurin Bruneau serait jugé par la Cour d'assises de Rouen. Poussé par la curiosité, je me rendis dans cette ville à l'époque du procès. Mais quelle ne fut pas ma surprise en m'apercevant que le Mathuriji Bruneau que j'avais devant moi n'était pas le même que celui que j'avais vu à la Conciergerie !... Celui-ci, assez distingué, avait l'air d'un ancien militaire. L'accusé était un grossier personnage. »
M. Laprade vint donc à Paris, vit Naundorff, et, comme tous les autres, subit sa séduction.
Mais, ne se contentant pas de ses impressions personnelles, il voulut remonter aux sources mêmes : il entreprit un voyage en Allemagne, il visita successivement Spandau, Brandebourg, Crossen, prenant partout les informations les plus minutieuses. Bien mieux, il s'adressa au Cabinet de Berlin lui-même, vjt le ministre de l'intérieur. Or, voici une lettre écrite par lui en 1836, c'est-à-dire à l'époque de son voyage,
La lettre est contemporaine du 17 janvier 1836, et vous allez voir quel était à cette époque l'état officiel de la question auprès du Cabinet de Berlin. Voici le récit de M. Xavier Laprade :
« M. de Rochow, ministre de l'intérieur de Prusse, quand w je voulus commencer par lui prouver l'évasion, m'inter- « rompit en me disant : Il est inutile de vous étendre sur « celte question ; tout le monde sait à quoi s'en tenir à cet « égard, et je crois comme vous que le Dauphin n'est pas w mort dans la prison du Temple.
« Il me demanda ensuite ce que je faisais de Videntité, « reconnaissant d abord que le réclamant (c'est le nom que
« Son Excellence donna constamment au Prince en me « parlant) n'était pas Prussien ; que toutes les démarches u faites pour découvrir sa naissance n'avaient donné juste qu'à ce jour aucun résultat satisfaisant ; que depuis quatre « ans que son attention avait été appelée sur cette affaire « par les démarches de M. le comte de Larochejaquelein, « plus il y réfléchissait, et plus elle lui paraissait impéné- « trahie. Après que je lui eus expliqué plusieurs témoi- « gnages, tels que ceux de M. de Joly, de M™« de Rambaud, « du ferblantier du Temple, de M. et de W^^ de Saint- « Hilaire..., etc. ; expliqué aussi quelques preuves morales « non moins fortes, la ressemblance du Prince avec la « famille des Bourbons, la même ressemblance de ses en- « fants, il ne put jamais me répondre qu'en me répétant : « C'est un mystère. Le ministre m'assura que le roi l'avait « expressément chargé de me dire : Qu'il ne savait pas du « tout si le réclamant était ou non fils de Louis XVI ; qu'il « était loin de le croire, puisqu'il n'avait connu qu'en 1829 « ses prétentions par un mémoire qui lui fut^ adressé de « Crossen ; — quoi qu'il en fût, qu'il répudiait toute soli- « darité des persécutions qui auraient accablé le Dauphin ; « qu'il n'était jamais entré dans aucun complot ni aucune « intrigue pour le perdre. Je déclarai alors au ministre que « le Prince faisait tomber toute la responsabilité du crime « sur Louis XVIII et sur le prince de Hardenberg ; que Son « Altesse Royale -serait heureuse de connaître les paroles « du roi de Prusse, et d'acquérir la conviction que Sa « Majesté avait été tenue dans l'ignorance de son séjour « dans ses Etats, des persécutions qu'elle y avait souffertes « et de ses réclamations souvent réitérées depuis 1815.
<c Le ministre ajouta: Par exemple, il' se trompe pour « les papiers qu'il réclame et qu'il assure se trouver dans « le cabinet particulier du roi; le roi n'a jamais possédé « ces papiers, et puis, quand bien même on les aurait, « qu'est-ce que cela prouverait ? ne pourrait-il pas se faire « que cet homme eût en effet connu le véritable Dauphin , ^< qu'avec de l'adresse, il se fût lié d'amitié avec lui, et « qu'ensuite il l'eût assassiné pour avoir ses papiers?
« Ces imprudentes paroles me donnèrent la conviction, « plus que tout le reste, que le Cabinet prussien, jijui s'était « réuni la veille pour cette affaire, connaissait très bien « ces papiers, et qu'il les possédait encore en original ou « en copie.
« Je répondis qu'une semblable imputation ne pouvait « être faite sans preuve, sans quelques indices du moins qui « l'autorisassent ; qu'on ne pouvait pas supposer qu'un « homme reconnu bon, honnête, vertueux, brûlant de « l'amour de ses semblables, eût débuté dans la vie par « un assassinat, et dans quel but ? pour avoir des papiers « inutiles, dangereux même, puisque, dans cette hypothèse, « ils auraient prouvé son crime. Le ministre n'insista pas : « je lui montrai dans ce moment le portrait du Prince, que «j'afûrmai être très ressemblant; et je lui demandai si « c'était la figure d'un voleur, d'un incendiaire, d'un assas- « sin. — Son Excellence reprit : C'est bien la figure d'un u honnête homme ; cela rend encore plus impénétrable « cette mystérieuse affaire. C'e^t alors et en merecondui- « sant à la porte de son cabinet qu'elle dit : Au reste, Mon- « sieur, je ne voudrais pas affirmer que ce n'est pas le « Dauphin; mais je vous dirai ma pensée tout entière : Je « ne voudrais pas le voir reconnu pour tel ; parce que sa « reconnaissance aujourd'hui serait le déshonneur de « toutes les monarchies de l'Europe,
« M. de Rochow me déclara en outre, de la part du roi, « que les paroles attribuées au roi de Prusse par M™" la « Duchesse d'Angoulême (paroles citées à M. Morel de « Saint-Didier, et que j'avais rapportées dans un mémoire, u pour avoir occasion de faire prononcer Sa Majesté à cet « égard) étaient entièrement fausses ; qu'il était bien vrai « que la Duchesse d'Angoulême avait beaucoup questionné « le roi, que Sa Majesté avait pu lui parler des condamna- « tions de Brandebourg, mais qu'il ne lui avait pas dit que « c'était un fou,
« J'affirme sur l'honneur la vérité de tous ces détails.
u Londres, 17 janvier 1836.
« Xavier Lapradb, avocat, «
C'est peut-être là, Messieurs, le dernier mot du procès, et nous y serons vraisemblablement conduits par les révélations que nous allons voir se produire.
Oui, c'est le sceau de la raison d'Etat qui pèse sur toute cette aventure ! Le ministre de l'intérieur de Prusse avait raison, quand, parlant au nom de l'intérêt de son prince, de sa couronne et de ses Etats, il disait : « Peu importe, après tout, que Nauitdorflf soit ou non le flls de Louis XVI ! Il n'est pas reconnu pour tel... Et les monarchies de l'EU' rope sont intéressées à rejeter ses prétentions. »
Après avoir parlé de M. Xavier Laprade, je dois dire un mot de M. Gruau de la Barre, dont j'ai cité le nom au début de ma plaidoirie.
M. Gruau de la Barre est un ancien magistrat. On peut consulter dans les chancelleries ses dossiers, qui n'ont pas eu, je le pense, le sort de ceux de son client.
On y verra comment il était arrivé à occuper le premier poste du parquet de la Mayenne, comment il était honoré par son caractère, son talent, ses principes et la dignité de sa vie.
Il l'a, du reste, suffisamment prouvé en 1830, en n'hésitant pas à choisir entre ses fonctions et son indépendance.
A cette époque, il vint s'établir au Mans comme avocat, et il prit tout de suite une excellente situation.
Il entendit parler de l'affaire de Naundorff. Il ne croyait pas à l'existence du Dauphin. Mais cependant, poussé par la curiosité, il vint à Paris, vit le Prince et subit son ascendant, comme avant lui tous ceux qui l'avaient ap' prpché.
Convaincu, il revint au Mans, liquida ses affaires et se dévoua à la cause du proscrit.
A partir de 1834, il a été l'ami de cet infortuné, son défenseur, le protecteur de ses enfants, qui, dans leur naïve reconnaissance, l'ont appelé leur vice-père.
Jamais il n'a faibli un jour : infatigable, toujours prêt, toujours vaillant, éclairant l'opinion par des publications nombreuses, ne reculant ni devant les voyages, ni devant les veilles; insensible aux calomnies, aux attaques, aux
persécutions ; fidèle, alors que presque tous ceux qui rayaient encouragé s*éloignaient par lassitude, donnant ses jours et ses nuits à un travail opiniâtre qui faisait vivre sa famille, il a été un modèle d'abnégation et de vertu, et quelle que soit Tissue de ce procès, nul ne pourra lui refuser Tadmiralion due aux sentiments les plus nobles et les plus désintéressés.
Aujourd'hui, soutenu par une foi ardente que rien ne peut ébranler, il apporte à cette barre sa vie entière, son cœur excellent, son âme généreuse et sa couronne de cheveux blancs, sous laquelle ne peut se trouver une pensée de fraude, surtout en face de la justice.
C'est un témoin indirect, mais il a suffisamment sacrifié à la vérité pour que son témoignage soit accepté avec respect. Quant à moi, je ne pourrais mieux terminer cette partie de ma tâche qu'en me plaçant sous l'égide de son autorité morale.
(L'audience est suspendue.)
L'audience est reprise à deux heures.
M® Jules Favre :
Messieurs,
Après la reconnaissauce du Prince par les principaux serviteurs de Louis XVI et de Marie-Antoinette, il se forma autour de lui un groupe d'amis dévoués qui l'aidèrent de leur bourse et de leurs conseils.
On le lui a beaucoup reproché, et dans le réquisitoire prononcé en première instance, on lui a fait un crime d'avoir accepté l'appui de ceux qui le reconnaissaient comme Dauphin.
Je ne crois pas avoir à l'en disculper; dans la situation où la Providence l'avait jeté, il usait de son droit, et ceux qui auraient rencontré de sa part une résistance en auraient été offensés.
Ses conseillers furent bientôt unanimement d*avis qu'avant tout, il était indispensable de savoir pour quelles raisons M™® la Dauphine croyait devoir garder le silence.
Il fut, en conséquence, convenu qu'on enverrait auprès d'elle une personne respectable : on ne pouvait en rencontrer une qui remplît mieux les conditions nécessaires que le comte Morel de Saint-Didier.
Il appartenait à une vieille famille française : sa mère avait vécu dans l'intimité de la reine et des princesses ; elle avait été connue de Madame Royale ; elle existait encore au moment de la Restauration, où elle reprit ses habitudes à la cour.
M. Morel de Saint-Didier était donc connu de Mme la Dauphine par ses aïeux et par ses parents I
Il fut chargé d'exprimer à la princesse la situation des choses en France, et de solliciter d'elle une entrevue.
Il fit deux voyages à Prague : l'un le !«' janvier 1834, le second en septembre de la même année.
11 a laissé deux procès-verbaux circonstanciés de ces entrevues, qui ne sont pas les pièces les moins intéressantes de ce procès.
Je ne les mettrai pas en entier sous vos yeux, mais j'y ferai quelques emprunts indispensables ; nous allons y voir se dessiner les prétentions adverses.
Dans la seconde entrevue, notamment, nous verrons M°»« la Dauphine prendre une attitude plus agressive, refuser toute entrevue et déclarer qu'elle est en face d'un intrigant.
Nous aurons à savoir comment elle a été conduite à ce parti, et par quels -motifs.
M. Morel de Saint-Didier partit pour Prague en janvier 1834, et voici 'comment il rendit compte au Prince de son voyage :
« Introduit chez Madame, après avoir attendu quelques «. instants dans la salle de service, je trouvai auprès de Son « Altesse Royale M. le marquis de Vibraye.
« L'auguste princesse me reçut avec une politesse ex- « quise. Assise sur un sopha. Madame avait daigné se lever « et me faire l'honneur de s'avancer jusqu'au milieu de son u salon. — Bonjour, Monsieur de Saint-Didier, me dit Son « Altesse Royale avec une bonté qui n'avait rien d'étudié : « voilà M. de Vib*raye, un de mes anciens olficiers, je serai « fort aise qu'il assiste à notre conférence.
« — Madame ne peut rien faire de plus heureux pour « moi, répondis-je aussitôt avec respect et d'un air satis- « fait.
« Lorsque l'auguste princesse nous eut permis de nous « asseoir, Madame ouvrit immédiatement la conversation « sur l'objet de l'audience accordée. Ses premières paroles
firent sur moi l'effet de la tête do Méduse. « Eh bien ! Monsieur de Saint-Didier, me dit la princesse, vous venez pour Venirevue demandée^ mais fai déjà répondu par un refus positif; ce refus est parti le 16 décembre. »
« Je restai atterré» car ces mots me laissaient sans mis- « sion. Néanmoins je ne me laissai point abattre ; je recueilce lis mes esprits. Je sentis le besoin de la fermeté ; je la « plaçai entre mon respect pour Madame et mes deroirs « comme commissaire du Prince.
« La déclaration de Son Altesse Royale me glace d* effroi, « diS'je aussitôt avec un profond sentiment de peine ; elle « me brise le cœur. Comment est-il possible que la- haute « sagesse de Madame ait pu s'arrêter à un refus décisif et « si prompt, lorsque Son Altesse Royale n'a pris connais-
« SANGE ENCORE D* AUCUN DOCUMENT OFFICIEL, n'A RIEN VU,
« RIEN ENTENDU des détails qui doivent nécessairement « DÉCIDER Madame à suspendre un refus prématuré 9
« — Mais comment voulez-vous que je fasse, Monsieur « de Saint-Didier? reprit la princesse ; mon refus est envoyé, a je ne puis pas revenir sur mes pas; tout cela est très u difficile. »
« J'insistai en suppliant Madame de daigner m'écouter. « J'annonçai que j'étais porteur de dépêches importantes, ce que Son Altesse Royale y trouverait des preuves déter- « minantes pour accorder l'entrevue sollicitée. Madame « parut m'autoriser par son silence à quelques développe- « ments ; je profitai de sa bonté.
« J'eus l'honneur alors d'informer Son Altesse Royale « que j'étais instruit de la correspondance de Madame la « duchesse de Montmorency ; que Son Altesse Royale (( savait conséquemment ce qui se passait à Paris. Madame a me répondit qu'effectivement on lui avait marqué beau- « coup de choses.
c< J'exposai à la princesse de quelle manière j'avais connu « le personnage qui se déclare son frère ; je lui parlai de « l'impression si vive qu'il avait faite sur moi. J'ajoutai avec te vérité que tous ceux qui l'abordaient ne pouvaient échap-
(( per à une semblable impression. Sa ressemblance avec « les auteurs de sa vie, sa dignité naturelle, l'accent de ses « paroles ; tout en lui était tellement persuasif et complet, « qu'il suffisait de le voir, de l'entendre, de le fréquenter « pour être entièrement convaincu de la vérité de ses « prétentions. Je déroulai, en un mot, à Madame, tous les « détails de ma conduite dans cette affaire. Son Altesse « Royale parut loin de m'improuver ; il devait en être ainsi « puisque j'avais suivi une ligne de fidélité et d'honneur ; t( d'autres que moi auraient dû en faire autant.
« J'eus l'honneur de présenter à Madame le portrait si « ressemblant du Prince. Madame le considéra attentive- « ment.
« — Je ne trouve pas, dit Son Altesse Royale, deressem- « blance avec ma famille. Cependant, on m'a mandé que le « peintre qui a chez lui un portrait de ma mère, qu'on dit « très f emarquable, y a trouvé une grande ressemblance « avec ce personnage; C'EST POSSIBLE. » Et la princesse « mit avec soin ce portrait dans le tiroir d'une petite table- <c bureau qui était devant elle.
« Après avoir écouté les détails propres à justifier les préce tentions du Prétendant, Madame reprit ainsi la parole : « On doit penser combien je serais heureuse de retrouver « mon frère, mais je le crois malheureusement mort ; je « pourrais même ajouter qu'il est mort, pour ainsi dire, « sûus mes yeux : du moins, l'enfant qui habitait sous ma « chambre, au Temple, et que je savais être mon frère, « est mort là..., à moins qu'il n'y ait eu une substitution, ce « que f ignore. » Je répondis que c'était effectivement ce . « qui avait eu lieu ; que très peu de personnes en France u doutaient de la délivrance du Dauphin ; qu'on ignorait s'il « vivait encore, mais qu'il paraissait certain qu'il n'était pas « mort au Temple. Silence de Madame.
« J'entrai dans les détails relatifs au mariage du Prince et « an nombre de ses enfants ; je m'expliquai sur sa volonté « de faire cession de ses droits au trône à M. le duc de « Bordeaux : « Car disait-il, étant le principe de la légiti- « mité, moi seul je peux la transmettre. » —- « Il a raison,
« repartit Madame ; mais, Monsieur, il est marié.,, et ses « enfants? » ajouta avec dignité la princesse. J'eus Tbon- « neur de déclarer à Madame, d'après mes ordres, que « l'intention du Prétendant était de régler les choses de (( manière que ses enfants n'eussent jamais le malheur de « monter au trône. J'entrai à cet égard dans de longs « détails.
« J'eus l'honneur d'entretenir Madame de ce qui s'était
« passé lors de la reconnaissance du Prince par Martin
« Quant à Martin, interrompit Son Altesse Royale, je n'y crois pas du tout. »
« M. le marquis de Vibraye, qui jusque-là était resté a silencieux, demanda à Madame la permission de faire « une observation. « Mais, Monsieur, dit-il, on assure que « Martin a déjà reconnu plusieurs Louis XVII. )> — « Non, « Monsieur le marquis, repris-je avec quelque vivacité ; le « fait est entièrement faux ; cette inculpation est une odieicse « calomnie. Le personnage qui est à Paris est le seul en qui « Martin ait jamais reconnu le véritable fils de Louis XVI. » « — « Enfin, Monsieur, continua M. de Vibraye, comment *< vit-il à Paris ?» — « Mais il vit des secours de ses pau- X vres )), répondit Madame avec l'accent d'une sensibilité « touchante qui ressemblait à de l'émotion.
« J'attachais beaucoup d'intérêt à obtenir de l'auguste « princesse qu'elle lût mes dépêches en ma présence. J'en « exprimai le désir, lappuyant sur l'ordre que j'avais de « quitter Prague très promptement pour rentrer à Paris. « Soit un plan de conduite arj'êté d'avance, soit la nuit « presque arrivée qui nous trouvait sans bougie, Son « Altesse Royale me répondit, aprè? quelques instants de « réflexion : « Eh bien I je consens à revoir cette affaire. « Le jour tombe, il est tard ; mais je vous promets de lire « avec beaucoup d'attention tout ce que vous m'apportez; « je vous donnerai ensuite ma réponse sur l'entrevue que « demande le Prétendant. Mais cette affaire est trop grave « pour être examinée légèrement ; elle esUtrop importante « pour queje n'aie pas besoin d'y consacrer quelques jours ; « il me faut au moins une huitaine. Faites un petit voyage ;
« visitez les environs, et à votre retour je vous reverrai. « Mais si vous devez essentieliement vous renfermer dans « vos ordres et repartir tout de suite, vous comprenez « qu'il m'est impossible de vous donner une réponse. » — « Le premier de mes ordres est de suivre ceux de Madame ; « j'aurai Thonneur de les attendre », répondis-je en m'incli- « nant. — « D'ailleurs, ajouta Madame, je vous préviens « qu'il faut absolument que je parle de tout^ela au Roi et « à M. le Dauphin; parce que je ne fais jamais rien sans «le leur communiquer et sans leur consentement. » Je « m'inclinai de nouveau. Son Altesse Royale leva l'au- « dienoe. Je me retirai. »
Comme on le voit, M"** la duchesse d'Angoulême ne parut pas se retrancher d'une manière absolue derrière racle de décès de 1795, comme preuve de la mort de son frère ; mais elle déclara que, ne voulant pas être prise pour dupe, elle voulait des preuves.
Peu de jours s'étaient écoulés depuis cet entretien, lorsque M°^« la duchesse d'Angoulême fit de nouveau mander M. More! de Saint-Didier. Ce dernier trouva auprès d'elle M. de Vibraye, qni avait déjà assisté à la première entrevue. Ecoutons encore la narration rédigée par M. de Saint- Didier :
« Je trouvai auprès de la princesse le même gentil-
« homme qui avait assisté à notre première conférence.
« Madame, prenant la parole : « Eh bien I Monsieur de « Saint-Didier, j'ai lu attentivement tout ce que vous m'avez « remis ; je n'ai rien trouvé qui puisse me déterminer à « accorder cette entrevue. Si quelque chose pouvait arrêter « un instant mon attention, c'est la lettre de M™« de Ram- « baud, parce que je me rappelle qu'^elle était effectivement i< femme de chambre de mon frère. MAIS TOUT CEIjI « N'EST RIEN. »
« J'insistai non seulement sur l'importance du témoignage <• de M"® de Rambaud, mais particulièrement sur divers « détails fournis par le Prétendant à Son Altesse Royale,
« et qui ne pouvaient être connus que de Madame et de son « frère, La princesse parut comprendre cette insistance « de ma part, car Son Altesse Royale me répondit : « Oui, « je conçois, mais tout cela n'est pas encore suffisant. Il me « faut d'autres preuves pour accorder l'entrevue. »
« Je pris la liberté de persévérer par des raisonnements i qu'il serait trop long de reproduire. « Eb bien ! Monsieur « de Saint-DiiJier, repartit Madame, je vous promets que « j'examinerai tout cela de nouveau. Mais dites-lui qu'il « m'envoie par un exprès de sa confiance et sous cacbet « tout ce quHl ne veut me dire que de vive voix ; alors je « prendrai une détermination sur sa demande d'une entre- « vue. Mais si je l'accorde, prévenez-le qu'elle n'aura lieu « qu'en présence de témoins. Surtout, dites-lui qu'il me « donne tous les détails relatifs à sa sortie du Temple; « voilà ce qui m.' est essentiel, et f insiste particulièrement « sur ce point. »
« Je luttai vainement pour obtenir l'entrevue ; Madame , « resta inébranlable. Cette décision aussi malheureuse w qu'imprudente me causa un chagrin sensible. Elle devrait « nécessairement compromettre plus lard Madame ; je « le démontrai à Son Altesse Royale, mais j'eus la douleur « de ne pas être écouté.
« L'événement a justifié ma prévision, car les personnes « qui ont eu connaissance des détails fournis par le Pré- « tendant à Madame n'ont pas pu comprendre que Son « Altesse Royale ait chargé sa responsabilité morale d'un « REFUS AUSSI PUISSAMMENT ACCUSATEUR. En effet, les détails « dont il s'agit sont d'une nature telle, ils se rattachent à « des probabilités si voisines de la certitude à tous les « yeux, que chacun s'est écrié : « Il est impossible que, « SUR DE semblables DONNÉES, Madame refuse une entre- « vue, au moins pour voir ce qu'il a encore à révéler à Son « Altesse Royale. »
« Mon vieux dévouement aux Bourbons, et particulière- '< ment à Madame, me rendait bien douloureuses les dispo- « sitions peu prudentes de Son Altesse Royale.
« La princesse me fit observer qu'elle ne concevait point
w quel intérêt avait eu le roi de Prusse à persécuter le fils « de Louis XVI. J*eus l'hoDneur de répondre à Madame M que là s'ouvrait la question politique ; que, pour l'instant, « je n'étais autorisé à traiter qu'une question de famille, ente tièrement en dehors de toutes contestations d'Etat ; que « mes instructions étant entièrement muettes à cet égard, « j'étais forcé de rester dans le regret de ne pouvoir suivre « la conférence sur ce plan de discussion. Je me bornai à « chercher par tous les moyens compatibles avec la con- « science ei l'honneur, à engager Madame dans une voie où « elle rencontrerait nécessairement la vérité dans toute « son exactitude....
« Madame daigna me promettre de faire prendre de nou- « velles informations. Voilà tout ce que»je pus obtenir, et « j'eus l'honneur de prendre congé de Madame. Son Al- :- tesse Royale daigna me dire, en recevant mes respec- :' tueux adieux : « Allons, Monsieur de Saint-Didier, je suis .( enchantée de vous avoir vu ici et de vous avoir connu. » « Un semblable témoignage de bonté doit laisser espérer « que l'auguste princesse n'a été mécontente ni de la mis-
-c sion, ni de la manière dont elle a été remplie. Nous
M étions au 19 janvier »
Certes, Messieurs, je n'ai pas besoin de faire remarquer k la Cour le ton de sincérité de ce document. On y reconnaît le rang de son rédacteur. Les respects qu'il témoigne c\Ja Dauphine n'ont rien d'affecté, et le jugement qu'il porte sur cette princesse est des plus justes,
La Cour aura remarqué aussi que, tout en restant dans la réserve la plus grande et çn repoussant la proposition faite, la duchesse d'Angoulême ne laisse cependant pas perdre tout espoir à son interlocuteur. Elle lui annonce qu'elle reverra les documents qu'il apporte. Elle indique les points précis sur lesquels elle exige des explications.
M. Morel de Saint-Didier retourne eu France plein d'espoir.
Les négociations n'étaient pas rompues.
En septembre 1834» M. de Saint-Didier se dirige de nouveau vers Prague. Cette fois, il n'était pas seul.
Mais les dispositions de M^^ la Dauphine sont singulièrement ohangées, et rien ne prouvera davantage la fîranchise des déclarations de M. de Saint-Didier que le ton même de la dépêche que Je vais faire connaître à la Cour.
Cette foiS'Ci, je le répète, tout est changé. Il ne s'agit plus de simple un de non-recevoir, mais d'un refus absolu.
Ce ne sont plus des demi-espérances. Ce sont des déclarations après lesquelles 11 n'est ni convenable ni permis d'en avoir.
La duchesse, s'exprimant avec rigueur, dit que Naundorff est un intrigant et traite avec la dernière sévérité celui dont M. Morel de Saint-Didier s'est fait l'ambassadeur.
Voici le rapport de M. de Saint-Didier :
« À quatre heures, J'étais chez Madame. Cette fois,
(c point de témoins. Son Altesse Royale était seule.
« — Ah 1 bonjour, Monsieur de Saint-Didier, vous voilà « donc de retour dans ce pays*ci ? On m'a dit que vous f vouliez me voir : de quoi s* agit-il f »
« Tout cela me fut dit avec un ton de politesse froide <c que Madame avait bien voulu m'épargner à mon premier « voyage.
t< J'exposai l'objet de ma nouvelle mission. J'eus l'hon- « neur de remettre mes dépêches à Madame, et particu- « lièrement une lettre autographe du Prince. Je déclarai, «comme j'en avais l'ordre, que j'en ignorais entièrement « le contenu, ce qui était exactement vrai.
« Madame^ cette fois, me parut n'attacher aucun prix «aux dépêches que j'avais l'honneur de lui présenter. « Son Altesse Royale me dit cependant qu'elle en prendrait « connaissance, et qu'elle me donnerait sa réponse défini^ (( tive dans le courant de la semaine suivante : c'était le « vendredi 8 août.
« Lors de ma première mission, je n'avais désigné le t< Prince à Madame que sous la qualité du Personnage ou « du Prétendant^ bien que cette téserve fût- très pénible
« à ma conviction ; dans celle-ci je crus devoir employer. c< continaellement dans le cours de Taudience le titre de « Prince, car ma conscience, plus forte que toutes les con- M sidérations, m'en imposait le devoir rigoureux.
« J'eus Vhonneur de déclarer à Madame qu'il ne restait « plus aujourd'hui Vombre d'un doute sur Videntité du « Prince, ohez, aucun de ses amis, même chez ceux que la « crainte puérile d'un ridicule empêchait d'en faire l'aveu a tout haut.
« Je fus assez malheureux pour que cette déclaration « positive rendît la conférence très animée de la part de « Son Altesse Royale. Je me préparai à l'orage avec calme, M ce profond respect que m'inspire toujours la fllle au- « guste de Louis XVI et de Marie-Antoinette ; mais je « restai très décidé à défendre avec fermeté la cause sacrée u du royal Orphelin, pour lequel l'abandon de l'univers « n'est rien, comparé à celui d'une sœur qui le repousse,
<f Pour la première fois, Madame me déclara qu'elle et savait très bien que son frère était mort, qu'elle en avait « toutes les preuves,
« Une déclaration si tardive s'accordait fort peu avec l'in- « sistance de Madame, à mon premier voyage, pour rece- « voir du Prince, surtout les détails les plus circonstanciés « de son évasion du Temple, Elle n'était plus en harmonie u avec l'attentif empressement qui avait semblé diriger a Son Altesse Royale dans ses investigations primitives*
« J'eus l'honneur de rappeler à Madame les détails se- « crets que le Prince lui avait transmis ; j'ajoutai qu'ils me « semblaient cependant de nature à rendre circonspecte ti toute opinion qui serait tentée de se déclarer d'une manière u absolue pour la certitude de la mort. Je citai, par exemple, M entre autres faits, celui que Monseigneur avait signalé à (i Madame, en ces termes : « Lorsqu'un jour, en quittant « les Tuileries en famille, nous montâmes en voiture pour « en prendre bientôt une autre, quel est l'homme qui me « porta dans ses bras pendant cet échange de voiture ? « Certes, personne autre que votre frère ne peut vous i( répondre à cette question* » Cet homme était Louis XVI,
« — Bah î Monsieur, me répondit la princesse, tout cela « a été imprimé : il l'a lu dans les journaux français ou « étrangers, ou dans quelque autre publication. »
« Je me contentai de répondre à Son Altesse Royale « que je n'avais jamais entendu dire à personne que de « pareils détails eussent été publiés.
«*Mais l'instant le plus affligeant pour moi a été celui ou « j'ai parlé de l'assassinat du Prince. « Allons donc, Mon-
« sieur, V assassinat ? » reprit aussitôt Madameen SOU-
« RIANT, comme ayant l'air d'en douter. Je ne pus que « répondre ; « Hélas I Madame, cet assassinat n'est que trop « certain ; et Von n'assassine pa^ un imposteur; Madame, « ce crime est inutile.
« -— PARDONNEZ-MOI, Monsieur », repartit Madame,
« Enfln, à travers le prisme trompeur d'un calme appa- « rent, je voyais l'irritation se faire jour. Je fus bien dou- « loureusement surpris, lorsque je la vis s'élever au point « de m'entendre dire durement : « Monsieur de Saint- « Didier, cet homme n*est qu'un imposteur, un intrigant, « mais fort habile, »
« — Ce que je peux avoir l'honneur d'affirmer à Madame, « repris-je avec l'accent d'un homme que le respect seul « peut contraindre, c'est que rien, absolument rien de ce « qui caractérise un imposteur, n'a jamais été aperçu chez « le Prince, depuis le moment de son apparition parmi « nous jusqu'à ce jour. J'en dirai de même de la qualiflca- « tion d'intrigant. Madame ;' si elle lui était applicable, ses «< amis et moi-même, nous serions tous passibles de la « même accusation.
« — Ce que je dis là. Monsieur de Saint-Didier^ reprit « vivement Son Altesse Royale, vous est entièrement « étranger ; je suis convaincue, et je sais que vous êtes le Ki plus honnête homme du monde; mais vous êtes dans une « illusion que je ne partage pas, »
« — Enfin, repartis-je, Madame daignera-t-elle me per- « mettre de lui demander quel si grand inconvénient Son « Altesse Royale trouve à accorder une entrevue ? » — « Un <( très grand, répondit avec force Madame, car j'aurais
« Vair de le reconnaître, » Je me réfugiai dans un respecte tueux silence; je devais le faire, car il m'eût été trop « pénible de m'expliquer sur le sens naturel que l'on don- « nerait à ces paroles imprudentes.
« Le Prince avait été exactement informé d'un voyage « mystérieux que le roi de Prusse avait fait récemment à <i -Dresde et à Pilnitz, sous le voile du plus sévère inco- « gnito. Le secret fut si profond qu'il en fut un pour tout <« le monde, le Prince seul en fut instruit. Ce voyage était « un rendez-vous avec Madame; mal compris, sans doute, « ce monarque et la princesse se croisèrent. Le roi de « Prusse ne trouvant plus Madame, ni à Dresde ni à Pil- « nitz, repartit sur-le-champ pour Tœplitz ; il y rencontra « Son Altesse Royale; là, effectivement, eut lieu Ventre- « vue.
« Lorsque j'eus l'honneur de donner ces détails à Ma- « dame, sa surprise fut extrême. Mais la haute raison de « la princesse ne fit pas défaut : Son Altesse Royale céda à « la nécessité d'un noble aveu, en me faisant l'honneur de « me déclarer qu'il était vrai que ce souverain était venu à « Pilnitz comptant l'y trouver ; que, ne l'ayant pas rencon- « trée, le roi de Prusse partit sur-le-champ pour Tœplitz, « où, effectivement, elle avait eu une entrevue avec ce « monarque; qu'elle lui avait parlé de l'affaire du Prince, « et que le roi avait répondu : « J'ai eu en effet cet homme « dans mes Etats ; c'est un fou, c'est par considération a pour le dérangement de son cerveau qu'il a été traité « avec beaucoup m,oins de rigueur dans le jugement pro- « nonce contre lui. »
« — Madame, ai-je répondu, il entre dans mes principes « et dans mon éducation de croire que notre respect est dû « à tous les rois; et comme il s'agit ici d'une tête couron- « née, je m'abstiendrai de qualifier un semblable langage, a Mais j'ose supplier Madame de me permettre quelques « instants de créer une hypothèse.
« Que Madame daigne donc admettre un moment qu'elle « a reconnu son. frère, qu'elle l'a retrouvé dans* le Prince « dont il est question. Cette hypothèse une fois admise,
« Son Altesse Royale daignerait-elle me dire quelle réponse,
M dans ce cas, elle réserverait au monarque prussien ?
u Madame resta silencieuse.
« Au reste, on le voit : plus le roi de Prusse et Madame « descendent rapidement la pente de l'erreur cruelle où les u entraîne la série d*intrigues qui les enchaînent, plus leurs « efforts de résistance s'épuisent au profit de la vérité. Tout (( esprit droit et sensé, en effet, ne comprendra jamais oom- « ment le fou du roi de Prusse est précisément cet intri^ u gant reconnu si habile par la princesse.
« Il me restait à subir une dernière douleur, car j'allais « frapper dans ses affections les plus chères le cœur de (( l'infortunée sœur du Prince. Il m'a fallu toute la force « d'une conviction entière et profonde pour m'y détermi- « ner. Mais la fidélité, le dévouement et l'honneur m'en « imposaient le pénible devoir ; j'ai dû le remplir. M'étant « armé de fermeté, je repris ainsi la parole d'un ton « grave :
« Mon respect pour Madame est une douce obligation de « ma conscience jamais disposée à l'oublier* 11 est un « besoin de mon cœur toujours prêt à y satisfaire. Son '( Altesse Royale daignera donc apprécier et plaindre tout « ce qu'il me faut de courage pour déchirer un cœur déjà
u brisé par tant de malheurs I mais quelle que soit ma
<« position douloureuse, mes ordres sont précis, ma fidélité « à les suivre doit être complète.
« J'ai donc l'ordre péremptoire d'avoir l'honneur de « déclarer, au nom du Prince, à Madame, que Monsei- (( gneur a la certitude des deicœ faits suivants :
« Il ne m'appartient pas de les révéler ici. C'est le secret « du Prince et de Madame; je dois le taire. En suspendant a mon récit, j'ajouterai que j'eus l'honneur d'informer Son (( Altesse Royale, d'après mes ordres, que le Prince afflr- « mait avoir à sa disposition les preuves sans réplique des « deux faits en question.
<c Madame m'écouta avec une an^^iété visible et attentive.
^< L'agitation de Son Alteise Royale était extrême. C'est en « vain que la princesse cherchait à me présenter du calme, « aucun effort ne put le ramener. Madame nia Vun des « faits; le silence de Son Altesse Royale oublia l'autre.
« Cette longue audience fut si pénible, j'avais vu la prince cesse tellement agitée, que je ne crus pas devoir parler « en ce moment du voyage de 3f"»« de Rambaud, encore « moins demander une audience pour elle ; un refus me « paraissait trop certain. Je pensai qu'il était convenable « d'attendre le lendemain, pour laisser à la nuit le soin de « calmer une irritation dont il m'était si douloureux d'avoir « été la cause et le témoin. J'aimais à espérer que cette « remise qu'indiquait la prudence aurait l'adhésion du t» Prince ; il m'approuva.
« Le lendemain, effectivement, je montai au Hradschin. M J'eus l'honneur de voir M"® la vicomtesse d'Agoult ; je « lui annonçai que, par l'ordre du Prince, j'avais amené à « Prague M"*' de Rambaud qui devait confirmer de vive « voix, à la princesse, tout ce qu'elle avait eu Vhonneur dHé- « crire à Son Altesse Royale, Je priai M"® d'Agoult d'obte- « nir pour elle une audience de Madame ; ie prétextai que « cette audience n'avait pas été sollicitée plus tôt parce « que M™® de Rambaud venait seulement de recevoir par « le fourgon d'Eger sa caisse de toilette. M™® d'Agoult me « promit avec sa bonté ordinaire de faire ce que je dési- « rais ; et le jour suivant elle m*adressa un billet que j'ai « eu l'honneur de transmettre au Prince, billet dans lequel « se trouvait consigné le reftis motivé de Madame.
« Aussitôt que j'eus pris connaissance de ce refhs, j'an- « nonçal à M"** de Rambaud que nous devions partir sur-le- « champ. Mon départ immédiat était un devoir sacré, car je c( ne devais plus rester une heure auprès de Madame^ a puisque des influences irréfléchies ou malveillantes a avaient égaré sa faiblesse jusqu*à outrager en ma pré- « sence le Prince que j'avais l'honneur de représenter.
« .,. Le refus d'audience de Madame fut suivi incontinent « de Tordre signifié à 3fme de Rambaud, par la commission « de police, de quitter Prague aussitôt^
« Nous montâmes en voiture et nous prîmes la route de « Dresde, pour rejoindre Monseigneur. »
C'est, qu'en effet, Messieurs, quand je disais tout à l'heure à la Cour que M. Morel de Saint-Didier n'était pas parti seul, c'est à M"*® de Rambaud que je faisais allusion ; cette vénérable dame oubliant son âge, les fatigues d'un long trajet et les déceptions qu'elle pouvait rencontrer, avait proposé au Prince d'accompagner M. de Saint-Didier jusqu'auprès de M™« la Dauphine, pour chercher à la convaincre elle-même, par des preuves que la princesse ne pourrait récuser.
Reçu comme il l'avait été, M. de Saint-Didier n'osa parler d'abord à la duchesse d'Angoulême du voyage de Mme de Rambaud.
11 fut plus tard trouver M"« la vicomtesse d'Agoult, qui avait toujours été pour lui bienveillante et gracieuse, comme intermédiaire entre lui et M™« la Dauphine.
M™® d'Agoult transmit à la duchesse d'Angoulême la demande faite au nom de M™® de Rambaud, et voici l'inexplicable réponse que M. Morel de Saint-Didier reçut le lendemain de cette démarche, par cette note écrite de la main de M™« d'Agoult, mais pas signée d'elle :
« A Monsieur de Saint-Didier y Hôtel des Trois Tilleuls, « à Prague.
« Je me suis acquittée, Monsieur, de votre commission. La « réponse de M™« la Dauphine est :
« Qu'elle a connu M™« de Rambaud, qui était, il y a plus « de quarante ans, femme de chambre de Monsieur le Dau- « phin ; que ne pouvant supposer qu'une personne de son « âge ait pu entreprendre un voyage si fatigant, elle n'a « aucune raison de voir la personne de ce nom que vous « avez amenée tce; qu'elle a lu tous les papiers que vous u lui avez remis, et n'y a rien trouvé qui puisse lui faire « changer d'opinion, non plus qu'à la résolution qu'elle a « fait connaître, comme vous le savez.
« Samedi, 9 août. *»
En vérité, Messieurs, c'est à n'y pas croire I Qui donc peut être offensé par un pareil écrit, si ce n'est celle qui l'a dicté ? N'est-il pas une insulte à la vieillesse, au dévouement, aux souvenirs sacrés ?
Quoi ! M"« de Rambaud, que Madame la Dauphine connaît comme ayant été la femme de chambre et la berceuse de son frère I...
Mm« de Rambaud, qui, arrivée à l'âge où elle est, est venue de Paris en Autriche pour témoigner en faveur d'un inconnu ; qui se trompe peut-être, égarée par une illusion I...
M™« de Rambaud est ainsi éconduite comme un vil imposteur I car on ne craint pas de faire entendre qu'elle joue un rôle qu'on lui a soufflé.
Et il n'y a qu'un motif d'invoqué dans cette étrange êpître : c'est son âge, qui ne lui permet pas de venir de Paris à Prague !... C'est-à-dire que M™« la duchesse d'Angoulême suppose que parce que M™« de Rambaud est arrivée à ce terme avancé de sa vie, son cœur s'est desséché !
Ah I Messieurs, laissez-moi protester contre une pareille injure I
Elle n'était pas, j'en suis sûr, dans la pensée de celle qui accueillait ainsi M™*' de Rambaud, et cette fois encore je reconnais l'empreinte odieuse de cette loi d'Etat, de cette politique sans entrailles dont les arrêts ont dicté la plupart des faits historiques, qui triomphe ici si cruellement.
Quoi ! M™« de Rambaud est éconduite parce qu'elle est âgée ? Et à cause de cet âge, elle ne doit plus sentir la nécessité de se prodiguer pour ses anciens maîtres et de leur témoigner son dévouement?
Ah I ceux qui croient que la vieillesse est égoïste la calomnient ! S'il y a des vieillards égoïstes, ce sont des égoïstes qui ont vieilli.
Dieu a mis dans notre cœur un sens immatériel qui survit à la décrépitude de notre être physique : il est l'honneur, le privilège et la joie de nos dernières années.
Et laissez-moi vous le dire, ces dévouement» des dernières années, non seulement ne sont pas rares, mais encore ils ont tant de fois honoré Thistoire de rhumanité, qu'on ne pourrait les compter.
. Quant à moi, je n'ai qu'à me souvenir d'un fait d'hier.
Il s'agissait ici, non pas de la réclamation d'un prince, mais de la requête d'un grand pays à porter à toutes les chancelleries de l'Europe.
Ceux qui avaient le douloureux honneur de servir leur patrie dans cette tourmente, jetèrent des yeux inquiets autour d'eux, pour trouver celui qui aurait la force de se charger de cette rude tâche.
Leurs regards s'arrêtèrent sur un homme bien plus âgé que n'était M°^<» de Rambaud en 1834, mais dont le cœur généreux était un ardent foyer de patriotisme et capable d'accomplir des actes devant lesquels auraient reculé des hommes dans la force de Tâge.
Et quand on le fut trouver, on lui dit : « Il y a des périls à braver... Assurément votre santé, votre repos nous sont chers, car nous vous aimons autant que nous vous vénérons... mais vous n'êtes pas le maître de ne les pas sacrifier I... »
Il comprit ce langage I En Angleterre, en Autriche, en Russie, il fut le messager glorieux de la France à demi vaincue... Et déjà il fit pressentir ce qu'il ferait plus tard pour la réorganiser.
Je le demande, Messieurs, à vos consciences : Si M. Gladstone, M. de Beust et M. de Gortsohakoff avalent fait répondre par un secrétaire à M. Thiers : « Vous êtes trop âgé pour qu'il soit présumable que vous ayez entrepris un pareil voyage ! » la diplomatie eût été déshonorée devant ses contemporains comme devant l'histoire.
Il paraît que les souverains peuvent accepter, pour la défense de leur pouvoir, des extrémités devant lesquelles les cabinets de l'Europe reculent.
Il n'y a pas dans la cause que je plaide une preuve morale qui soit plus forte que celle que j'invoque.
Vous ne voulez pas voir un intrigant ? Je l'approuve ! Mais la femme qui a présidé à vos premières années, dont vous avez admiré la jeunesse, la beauté, le sourire dans ces jours fortunés, qui ont été si rapides et suivis de catastrophes si lamentables ; celle dont la seule vue vous rappelle votre père vénéré, votre mère trois fois bénie ; et ce frère que vous pleurez parce que vous le croyez mort dans sa prison !... vous ne la voulez pas recevoir !...
C'est-à-dire que vous la redoutez 1... vous ne voulez pas subir sa confrontation I Vous l'avez pris à votre aise, avec M. de Saint-Didier... Mais vis-à-vis M"»® de Rambaud, vous seriez dans là nécessité d'entendre le cri de la vérité et d'écouter votre conscience!... Et comme vous ne le voulez pas, comme vous ne voulez pas rougir devant la vénérable dame, vous réconduisez... et avec des détails que l'enquête, que la Cour ordonnera, viendra révéler. Nous les connaissons, ces détails ; mais je ne puis tout dire, et j'ai encore bien des choses à vous exposer.
Les amis qui se sont groupés autour de nous n'ont pas eu de recherches à faire... les révélations sont arrivées toutes seules.
Il y avait à Prague un illustre médecin, très lié avec la Dauphine et vivant dans son intimité ; il est devenu partisan du Prince, et lui a écrit des centaines de lettres. Il y est question de cet incident.
Lorsqu'on sut le voyage de M"*® de Rambaud, il y eut un trouble inexprimable au château. Il avait été si profond que la domesticité l'avait deviné. Le lendemain de cette démarche que vous connaissez se produisit un acte arbitraire, un dernier outrage qu'on ne devait pas redou* 1er.
Dès sept heures du matin, la vénérable M"'® de Rambaud reçut la visite d'un agent, qui, confus du rôle qu'il venait jouer, balbutiant des paroles de justification, lui fit connaître que, sur une haute réclamation, la police autrichienne • lui ordonnait de quitter les Etats de l'empire dans l'espace de vingt-quatre heures.
Voilà comment Mme la Dauphine a jugé à propos d'écarter
LOUIS XVU 7
celle dont elle n'avait pas osé affronter renlretien. Voilà comment M"^^ de Rambaud, à son âge/ avec son passé, avec son caraclère, avec la juste considération qui Tentourail à Versailles et à Paris, subit une intolérable insulte pour Is^ punir d'avoir cherché à défendre des droits légitimes I
Telle fut, Messieurs, la conduite de M°** la Dauphine. Au point de vue moral, elle me paraît être Tune des preuves les plus considérables de ce procès.
M^^ la duchesse d'Angouléme n'a pas voulu répondre aux lettres qui lui étaient adressées. Elle a repoussé M. de Saint-Didier l elle a. Chassé Mme de Rambaud I et elle n'a pas craint de joindre à une ingratitude sans nom l'outrage qu'elle a fait inûiger à celte sainte femme I... Encore une fois, comment donc aurait-elle agi, si elle s'était trouvée en présence de son frère ?
Je le répète, des nécessités d'un ordre impérieux Tout obligée à fermer les yeux à la vérité.
Elle nia aussi, dans sa conversation avec M. de Saint- Didier, qu'elle eût connaissance de la tentative d'assassinat dont le Prince avait été victime.
Mais il est certain qu'elle l'a connue.
Elle l'a sue par la lettre d'un de ses dévoués serviteurs, qu'elle ne pouvait mettre en suspicion, M. Sosthène de Larochefoucauld.
M. de Larochefoucauld, qui habitait Paris, avait été chargé, par M^e la Dauphine, de contrôler quelques-unes des afûrmations de Naundorff, de se tenir au courant de sa vie. Or, M. Sosthène de Larochefoucauld a publié ses mémoires, et dans l'un, à la date du 29 janvier 1834, .on trouve une lettre adressée à la Dauphine, dans laquelle il dit:
u Une circonstance importante a précédé de quelques « jours le retour de M. de... Je ne la juge point, bien « qu'elle soit grave ; je me borne à la raconter :
« On vint me prévenir, le 29 janvier, en toute hâte, que tf le personnage avait été atteint, la veille, à huit heures du
c( soir, de plusieurs coups de poignard» donl un paraissait « assez profond, mais qu*on ne le croyait pas en danger. <c Je m'y rendis le leûdemain, et j'examinai le tout avec le <c plus grand soin ; je voulus voir, et je vis la plaie et tous «c les habits percés de plusieurs coups ; tous les linges bai- « gnés de sang. La blessure est à quelques lignes du cœur; «c au-^dessous se trouve une contusion fort douloureuse, a causée par la pression violente d'une médaille d'argent, (c percée de part en part, et qui semble avoir paré un coup
f( qui eût été sans rémission
« Comprenant cependant la. nécessité de constater tous i( les faits, j'ai envoyé un homme de l'art habile et discret ; « il ignore entièrement quel est le blessé. Les procès-ver- « baux ont été dressés avec la plus scrupuleuse exactitude; « une saignée faite, un régime ordonné. Le malade est « bien ; mais la suppuration annonce une plaie assez pro- « fonde, que quelques lignes déplus rendaient mortelle.,, >k
Je n^al pas besoin d'autre preuve du fait qui s'est passé le 28 janvier 1834.
Le personnage, comme on l'appelle, revenait le soir d'une maison où il avait dîné : il traversait la place du Car> rousel, et la Cour sait ce qu'était ce quartier à cette époque. Il faisait nuit, tout était obscur, et c'est au moment où - il traversait une ruelle étroite, qu'il fut assailli et renversé par plusieurs personnes... 11 se releva aussitôt..., les assassins avaient disparu... I
Tels sont les faits qui résultent de la lettre de celui qui avait toute la conûance de la Dauphine»
M"*® de Rambaud et M. Morel de Saint-Didier écrivirent également à la Dauphine pour lui rendre compte de ce qui venait de se passer.
Je me borne à citer le témoignage de M. de Larochefoucanld et la lettre de M"^® de Rambaud :
« Madame, « La certitude, si heureuse pour moi, que Votre Altesse ce Royale a reçu la lettre que j'ai pris la respectueuse liberté
« de lui adresser, me fait espérer qu'elle voudra bien encore « m'accorder la grâce de lire avec bonté celle où les témoi- « gnages d'une conviction entière lui seront exprimés avec « cette vérité de cœur que rien ne peut tromper. Je n'aurai « rien à me reprocher, ayant rempli envers Votre Altesse « Royale le plus saint des devoirs, celui de porter à sa con- « naissance les 'preuves qui sont en mon pouvoir, touchant « le Prince, qui est pour moi son augvcste frère,
« Ayant le bonheur de le voir souvent, de lui donner des « soins, je retrouve chaque jour en lui ce caractère qu'il « avait dans son enfance, où le vouloir était dans toute sa « force, mais où la bonté du cœur, dominait par-dessus « tout.
« Ses souvenirs, toujours présents jusque dans les moin- « dres choses, auraient lieu de m'étonner, s'il n'y avait pour « moi la pensée qu'ayant presque passé sa vie enfermé, il « s'est tellement nourri de tout ce qu'il a pu voir et connaî- « tre, que c'est devenu pour lui le livre du destin qu'il sait « par cœur, et sûrement ce qu'il sait n'a jamais été im- « primé,
« Madame apprendra de lui sa triste histoire ; elle y « verra sa résignation soutenue par son espoir en Dieu, « dont la main puissante l'a conservé jusqu'à ce jour, et « depuis peu encore, d'une tentative d'assassinat qui, sans « Dieu, eût terminé sa vie !... D'autres se sont chargés d'en « instruire Votre Altesse Royale ; c'est une chose aussi « pénible à dire qu'à penser, et qui remplit encore mon « cœur d'effroi. Sûrement ce n'est point un faussaire qu'on « assassine; on le juge, comme tant d'autres l'ont été à cet u égard et qui ont disparu de même comme des fantômes. « Cette identité de plus, ajoutée à tant d'autres, me fait « supplier Votre Altesse Royale de voir son auguste frèreé « Une entrevue la pénétrera plus encore de la plus sainte « des vérités que c'est lui. Tant de rapports de famille, tant « d'union de cœur, de bonté, et tant d'amour pour la « France I Ah ! c'est dans son sein qu'une famille qui lui M est si chère doit, retrouvant le bonheur, le donner à « tous; et c'est en me jetant aux pieds de Madame, que je
« la lui demande pour son auguste frère, qui n'a d'autre « soutien qu'elle, et qui, après tant de malheurs, n'aspire « qu'à retrouver son cœur, dont il est si digne.
« C'est aux pieds de Votre Altesse Royale que je mets « toute ma confiance, mon respect et mon dévouement qui « n'ont jamais changé.
« Signé : Mottet, veuve de Rambaud. »
En face de ces événements, je me demande quel intérêt on avait à faire disparaître cet étranger, ce personnage qui joue .à Paris un rôle suspect?... On -n'a pas l'habitude d'user de semblables procédés envers des gens qu'on dédaigne !
C'est là, Messieurs, un mystère de plus au milieu des autres mystères..., mais il est permis de s'étonner que M"® la Dauphine semble ignorer un fait dont elle a été instruite par trois sources différentes !... Et surtout, par M. Sosthène de Larochefoucauld chargé par elle de lui faire connaître tout ce qui était relatif à cet incident I
Ainsi la Dauphine était éclairée et elle refusait de l'être davantage.
Il était évident pour le Prince et pour ses amis qu'il n'y avait plus rien à attendre de ce côté ; c'est alors qu'ils prirent le parti de s'adresser directement à la publicité.
Ils fondèrent un journal, la Justice, qui chaque matin développpait tout ce qui était relatif à cette question... ; expliquait les droits du Prince... ; racontait sa vie... Et tout cela sans que personne intervînt ! sans que jamais l'idée soit venue au ministère public d'interrompre de semblables publications I
Bien mieux, Messieurs, il se produisit à cette époque un fait judiciaire très important.
Je vous ai déjà dit un mot de Mathurin Bruneau : je n'entrerai pas dans les détails de l'histoire de ce faux dauphin. Ce serait trop long... ; mais nous devons cependant constater le fait suivant : à l'arrivée du Prince, il se présenta un nouveau personnage prétendant être Louis XVII, person-
nage qui flt un certain bruit sous le nom de baron de Richemont. Il a eu ses partisans , je le reconnais ; n^ais il n*a jamais cherché à se trouver en face des anciens serviteurs de Louis XVI, et sur ce point la différence de sa situation avec celle du Prince est absolue.
Le baron de Ricjiemont s'étant, grâce à son imposture, procuré de l'argent, la police intervint et il fut mis en prison. Jugé par la Cour d'assises,* il fut condamné à douze ans de réclusion, et l'on m'a affirmé qu'il avait subi sa peine en se promenant sur les boulevards.
Quoi qu'il en soit, en octobre 1834, le procès du baron de Richement se déroula devant la Cour d'assises et l'on entendit des témoins que nous retrouverons plus tardMans une autre procédure, et qui affirmèrent que le Dauphin était mort au Temple.
Tout à coup, un incident étrange se produisit au cours des débats. Un personnage apparut au milieu de la Cour d'assises, demanda la parole, et vous allez entendre le récit de cet incident.
Le siège du ministère public était occupé par un magistrat que nous avons tous connu et aimé, l'honorable M® Aylies. Le nom du président n'est pas mentionné. Ecoutez, Messieurs, le compte rendu que je prends dans un journal judiciaire de l'époque :
« Af. le Président. — L'audience est ouverte,
M Un individu, dans l'audience. — Monsieur le Président, i< j'ai une déclaration à faire qui intéresse la justice et « Messieurs les jurés ; je demande à la faire avant le comte mencement des débats.
« M, le Président» — Qui êtes-vous ?
« L'individu. — 3e suis M. Morel de Saint-Didier, je dece meure rue du Bac, et je suis porteur d'une lettre pour «Messieurs les jurés, écrite par le véritable Charles-Louis « de Bourbon, fils de Louis XVI.
« M^ Aylies (remplissant les tonctions de procureur « général). — Sous quel prétexte cet individu est-il entré « dans l'audience ?
« LHndividu, paraissant offensé. ~ Quel prétexte? L'in- « lérêt de Louis XVII et celui de la vérité ; je suis porteur M d'une déclaration du vrai Dauphin.
« M^ Aylies. — Je demande que M. de Saint-Didier et sa « déclaration soient remis entre les mains de V autorité « pour être statué à cet égard à ce qu'il appartiendra.
« Vindividu, — Je m'en rapporte à la Cour.
« La Cour se retire pour délibérer....
« La Cour rend Tarrêt suivant, au milieu d'un profond c< silence :
« Considérant qu'il est important de dresser procès-ver- « bal de la déclaration faite par M. de Saint-Didier, et d'or- « donner le dépôt, siir le* bureau de la Cour, de la pièce « dont il dit être porteur, au nom de l'individu qu'il désire gne ;
» Considérant qu'aucune loi n'autorise l'arrestation du « sieur de Saint-Didier ;
« Ordonne que M. de Saint-Didier sera entendu et que la « pièce dont il est porteur sera déposée pour être du tout « dressé procès-verbal.
« Dit qu'il n'y a lieu d'ordonner son arrestation. » (Mouve- « ment prolongé.)
« M. de Saint-Didier s'avance en saluant d'un air noble et « digne ; il se pose et paraît préparé à répondre aux interii pellations de M. le Président.
« M. de Saint-Didier est âgé de cinquante-cinq ans.
« M. le Président. — Où est votre lettre ? — La voilà. — « En quelle qualité en êtes-vous porteur? —Je suis chargé « par celui qu'en conscience je considère comme véritable u duc de Normandie, de remettre cette lettre à M. le chef « du jury.
« M, le Président. — M. )e chef du jury ne peut rien con- « naître ; passez-moi la lettre.
« M. le Président la décacheté. — L'avez-vous lue avant u de l'apporter? — Oui. — Est-ce bien celle-ci? -- Je vais « la lire.
« Jtf* le Président. — Lisez tout bas.
« M. de Saint-Didier lit la lettre tout basé
— IIG -
<( Celte lettre paraît avoir quatre pages d'écriture ; pen- « dautla lecture, MM. les jurés manifestent quelque impa- « tience.
« M. le Président, — J'invite MM. lesjurés à la patience. « La Cour sait en conserver ; c'est le premier devoir du « juge»
« Au bout de deux minutes, M. de Saint-Didier rend la « lettre et déclare que c'est celle qu'il a lue avant de l'ap- « porter. -
a M. le Président. — Cette lettre est signée Gharles- <( Louis.
« M. de Saint-Didier, — Le tout a été écrit par le Prince « lui-même. Je suis étranger à la rédaction. Le Prince a « tout rédigé et écrit.
« M. le Président, — Qui ? — Celui que ma conscience « m'ordonne de considérer comme le véritable. duc de Nor- « mandie.
(c M, le Président, — Nous ne vous demandons pas « cela.
« M. le Président ordonne qu'il soit dressé du tout proie cès-verbal.
a M. de Saint-Didier, — Je déclare que le Prince se pro- « pose de réclamer son droit par les voies judiciaires. 11 « donnera des preuves qui ne permettront à personne...
« M. te Président, — C'est bien ; quand il viendra^ on c( eœaminera,
« M, de Saint-Didier, — 11 est étranger à toute intrigue, « et si le gouvernement...
<c M, le Président, vivement. — Il ne s'agit pas de cela, « nous n'avons pas besoin d'entendre ce que vous avez à « nous dire.
« M. Richemont demande à faire une observation.
« M. le Président, — Tout à l'heure, attendez que le pro- « cès-verbal soit terminé. -
« (M. de Saint-Didier reste debout, la tête levée et la « main dans son gilet.)
« M. le greffier lit le procès-verbal dans lequel le mot « de Louis XVII se trouve écrit.
« M, de i}aint-Didie7', arrêtant M. le greffier. — Pardon, « j'ai parlé non de Louis XVII, mais de M. Charles-Louis, « duc de Normandie. (Mouvement,)
« M. le Président, au greffier. — Gela ûe fait rien.
w (M. de Saint-Didier signe le procès- verbal, puis sa lettre « est revêtue d'un nouveau cachet ne varietur; elle sera « remise sous enveloppe.)
« M. de Saint-Didier, en signant, dit : Il y a un cachet « important qui sera expliqué plus tard,
« M, le Président, — - Je ne vous dis pas le contraire ; « signez. »
Voici maintenant le texte de la lettre adressée par le duc de Normandie aux jurés appelés à juger le sieur Richemont :
« Messieurs,
« Si je suis bien informé, le procès intenté au baron de « Richemont n'aurait été conçu que dans le but de ren- « dre absurde et ridicule toute prétention à la qualité de « Dauphin du Temple, qualité que le véritable fils de « Louis XVI ne cessera de réclamer toute sa vie.
« Le personnage qui fait actuellement jouer au prévenu « Richemont le rôle d'imposteur sait fort bien que le Dau- « phin a été enlevé de la prison du Temple au moyen d'une « substitution, et qu'il existe en dépit des persécutions c< atroces auxquelles il a été en butte.
« Ce personnage sait que le fils de Louis XVI a échappé « comme par miracle aux embûches qui lui furent sans « cesse dressées par l'usurpateur Louis XVIll, qui en con- « naissait l'existence et voulut à tout prix s'en débarw rasser.
« Le moteur secret de l'intrigant Richemont n'ignore pas « que le véritable fils de l'infortuné Louis XVI est muni « de toutes les pièces qui attestent son origine, et qu'il est « à même de prouver jusqu'à la dernière évidence son « identité avec le Dauphin du Temple. Il sait parfaitement « bien que chaque fois que le royal Orphelin cherchait
« à se faire reconnaître par sa famille, on faisait promptece ment surgir un nouveau Louis XVII, imposteur comme « celui que vous êtes appelés à juger ; et à Faide de cette « manœuvre, on parvenait à donner le change à Fopinion « publique et à étouffer les cris du vrai fils jde Louis XVI.
« C'est dans ce but infâme qu'à diverses époques furent « mis en scène les imposteurs HervagauU et Mathurin « Bruneau.
« Il est bon de faire remarquer à Messieurs les jurés que « le prévenu Richemont n'a paru publiquement décoré du « titre de duc de Normandie que peu de temps après « l'annonce insérée dans les journaux allemands et franco çais, en 1831, de la résidence à Grossen (Silésie) du fils « de Louis XVI, et de son projet de livrer à la presse l'his- « toire de ses infortunes.
« Messieurs les jurés, et vous tous, ô Français, en qui « règne le sentiment d'honneur et de justice, apprenez que «c le fils de votre infortuné roi Louis XVI existe ; que la « Providence Ta conservé, peut-être pour confondre les « infâmes qui ont eu la lâcheté de descendre jusqu'au M poignard pour s'en débarrasser, ainsi que le prouvent « les cicatrices qu'il porte sur son corps !
« Oui, Français, Louis XVII existe, et, comptant sur le vif •< intérêt que la nation n'a cessé de porter au fils innocent « du plus malheureux de ses rois, un jour il proclamera « hautement son nom, cette propriété sacrée qu'il reçut en « naissant et que nul homme ne saura lui contester sur les « pièces authentiques qu'il produira et les preuves couvainc( cantes qu'il est en état de fournir.
« Charles-Louis, duc de Normandie, « Paris, le 28 octobre 1834. «
Messieurs, nous allons d'étonnements en étonnements. Qu'une semblable lettre ait été écrite, cela se peut concevoir. Elle peut être l'œuvre d'un fou, d'un imposteur ou d'un héritier légitime. Mais dans tous les cas, elle est écrite, produite dans une audience publique, en présence
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de Torgane de la loi. Elle doit, ce me semble, appeler quelque sollicitude I Si c'est un fou, qu'on le mène à Charenton ! Si c'est un imposteur, qu'on Tarrête ! Si c'est un héritier légitime, qu'on fasse justice 1
Où sommes-nous? A la Cour d'assises. On J-uge un faux dauphin à qui l'on va appliquer les rigueurs de la loi. Quoi de plus naturel que de lui donner un acolyte et d'envoyer l'auteur de la lettre entre les mains du juge d'instruction ? Agir autrement, c'est accréditer une fable. Pourquoi le laisser en liberté, lui permettre de prendre ses conclusions publiquement et se contenter de les faire consigner par le greffier dans les archives de la Cour ?
Ainsi, non se]^lement le Prince prenait ouvertement toutes ses qualités, mais encore il envoyait des déclarations aux différentes cours de l'Europe.
Je vous fais juges, Messieurs, de la situation. Je vous en laisse apprécier les conséquences morales.
Voici un homme qui se produit comme le ûls de Louis XVI en présence de la justice. Non seulement il n'est pas poursuivi, mais on accueille sa réclamation avec intérêt, et on lui fait les honneurs de l'hospitalité judiciaire.
Tandis que l'on condamne un faux dauphin à douze ans de réclusion, on laisse en liberté celui qui joue un rôle identique.
En vérité, ceci est aussi inexplicable que toutes les circonstances que nous avons déjà parcourues, et vous allez voir que l'attitude de la justice continue à être des plus étranges, car c'est à sa barre que Naundorff va prendre le nom de duc de Normandie, sans que le ministère public songe le moins du monde à s'en occuper comme d'un délit.
Le Prince, comme je vous l'ai dit, avait imaginé de fonder un journal, la Jtistice, qui, chaque matin, entretenait ses lecteurs de tout ce qui pouvait concerner le Dauphin et défendre sa cause. An bout de quelques mois de publication, le journal se trouve à bout de ressources... Le rédacteur en chef, M. Thomas, cédant aux sollicitations de son père, homme positif, ancien notaire de province,
déclara qu'il avait reçu de Prusse des renseignements établissant que le Prince était un imposteur.
Ceci se passait le 13 octobre 1835.
Immédiatement, Naundorff somma le sieur Thomas d'avoir à produire ses prétendues preuves, dans les termes qui suivent :
« Charles-Guillaume Naundorff, inscrit parmi les bour- « geois des villes de Spandau et de Grossen, par ordon- « nance de pur mouvement de S. M. le roi de Prusse, avec « dispense de fournir les pièces, titres, attestations et « documents exigés en pareil cas par les lois du pays, « agissant sous les noms et qualités sus-é nonces de Gharles- « Guillaume Naundorff, bourgeois des villes de Spandau et « de Grossen, quoiqu'il soit bien réellement Gharles-Louis, « duc de Normandie, né à Versailles, département de « Seine-et-Oise, le 27 mars 1785 ; et qu'il a été ainsi dési- « gné sur les registres de l'état-civil français ; demeurant « ordinairement à Dresde, royaume de Saxe...
« Procédant comme il vient d'être dit pour la régularité (( de sa position actuelle devant l'autorité civile, jusqu'à ce « qu'il ait été autrement ordonné par la justice, et faisant « toute protestation de fait et de droit contre la nécessité « où il se trouve d'actionner et de se défendre sous des « noms et des qualités qui lui ont été forcément imposés ;
« En réponse à la sommation à lui notifiée, sur la réquisi- « tion du sieur Auguste- Victor Thomas, homme de lettres, u par le ministère de maître Vuillemot, huissier, le 9 du « présent mois ;
u Somme ledit sieur Thomas de déposer au greffe du tri- « bunal civil de Versailles, dans le délai de vingt-quatre « heures, les documents qu'il annonce tenir directement « de l'ambassade prussienne, établissant d'abord que le « requérant est fils d'un horloger prussien, et en second « lieu que cet horloger existe ;
« Déclarant audit sieur Thomas que, faute par lui de satis- « faire à ce chef dans le délai susdit, et ce délai passé, il « sera tenu pour calomniateur et poursuivi comme tel,
« d'après l'article 367 du Gode pénal, devant les juges qui « doivent en connaître. »
Ainsi mis en demeure, Thomas déposa une plainte en escroquerie et assigna Naundorff devant le tribunal. Naundorff répondit par une plainte en diffamation. Le fer était croisé I On pouvait croire au combat. Mais, au dernier moment, Thomas recula. Il avait affirmé qu'il avait obtenu le concours de notre illustre collègue, M. Berryer. M. Berryer ne se présenta pas. On accorda remise sur remise. Le tribunal se lassa, et, par jugement en date du 23 février 1836, il débouta Thomas de sa plainte.
Ainsi ces fameux documents, que le plaignant tenait de l'ambassade prussienne, n'étaient qu'une invention. 11 fut forcé de le confesser aux pieds de la justice. La Gazetfe des Tribunaïuv rend compte, en ces termes, des incidents de l'audience :
« M. Thomas, homme de lettres, plaignant en escroquerie, déclare qu'il ne peut rien prouver.
« Le défenseur de M. Naundorff déclare que son client avait porté plainte en diffamation contre M. Thomas ; mais que le but de cette plainte étant seulement de forcer celui-ci à réaliser celle dont il le menaçait, M. Naundorff s*est désisté.
« Le tribunal, sans même entendre l'avocat sur la plainte en escroquerie, renvoie M. Naundorff purement et simplement des fins de la prévention.
« Des bravos éclatent après le prononcé du jugement ; plusieurs dames se précipitent vers le duc de Normandie et lui baisent respectueusement les mains.
ce Charles-Louis, duc de Normandie, fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, se retire escorté, comme à son arrivée, de ses fidèles sujets. »
Ceci, Messieurs, je le reconnais, c'est de la raillerie. Et je n'invoque pas l'opinion du journaliste comme nous étant favorable ; je me contente de recueillir son récit.
Voici un homme inculpé d'escroquerie, à l'aide d'un faux
nom et se parant de fausses qualités. Il a trompé la confiance publique ; il a obtenu des remises d'argent ; il est conduit devant le tribunal, et il en sort triomphant ; 11 se retire au milieu des applaudissements de ses fidèles I Qui admettra qu'en prononçant une sentence, dont cette scène est la conséquence naturelle, la justice ait voulu innocenter et favoriser un délit ? Et si un tel soupçon doit être écarté, comment ne pas reconnaître que les magistrats, en renvoyant de la plainte celui qui se disait duc de Normandie, autorisaient la croyance à la légitimité de ses droits?
Il importait cependant de provoquer la plus vive lumière possible sur des faits ignorés ; la manière la plus sûre, la plus régulière de la faire briller, c'était de saisir la justice.
Vous vous rappelez les paroles prononcées par le président de la Cour d'assises, qui jugeait le baron de Richemont :
« Quand il viendra devant la justice, on examinera ses déclarations. »
Evidemment, c'était là le dernier mot de la situation. C'était à vous qu'il fallait recourir. Tout le reste n'était qu'incertitude. Ainsi le comprirent les amis du Prince et lui-même. Aussi, le 13 juin 1836, Charles X, le duc et la duchesse d'Angoulême étaient assignés à comparaître devant le Tribunal civil de la Seine, pour y voir consacrer les prétentions de Naundorff.
C'est le 13 juin 1836 que l'exploit était déposé au parquet et visé par le procureur du roi. Dès le lendemain, votre juridiction était méconnue. I^ loi était foulée aux pieds, et sans aucun respect pour votre souveraineté, la politique vous imposait le despotisme de sa toute-puissance.
Le 15 juin, en effet, porteur d'un mandat d'amener que ne justifiait aucune prévention, un commissaire de police se présentait chez Naundorff, le mettait en arrestation et s'emparait de ses papiers, et cela sans qu'il eût commis d'autres crimes que d'avoir eu confiance en vous 1... que de s'être adressé à votre justice I... que d'avoir cru à la pror tection des lois !...
. Conduit à la préfecture de police, il envoyait au roi des
- lis -
Français la protestation que voici; elle était suivie de celle de ses avocats :
« Sire,
« Jusqu'à ce jour, je n'ai considéré votre avènement au « trône de mes pères que comme Texécution des volontés « de la Providence ; c'est pourquoi je suis venu vers vous « l'olivier de la paix à la main. Que vous ai-je demandé? « Rien que la justice! Les rois qui sont montés sur le trône « par la permission de Dieu ne sont-ils pas là pour proté- « ger l'innocence ? Pourquoi donc vos ministres m'ont-iis « fait arrêter en votre nom ?
M Depuis 1814, je n'ai cessé d'invoquer la justice de ma « propre famille... et vainement! Ils se sont perdus ; ils ont « perdu la France, car c'est leur iniquité qui a semé le dé- « sordre parmi les Français I
«Depuis 1831, je me suis adressé spécialement à vous. « Dans quel but ? vous pouvez vous en convaincre en lisant « la lettre qui vous fut écrite par mon chargé d'affaires, le « syndic de Crossen, M. Pezold*. Si cette lettre ne vous sufc( fit pas, lisez encore celles qui vous ont été transmises en « 1833, lors de mon premier séjour à Paris, et dans les « années qui ont suivi. Pourquoi donc avez-vous donné « Tordre à vos ministres de me jeter dans un cachot? Pou- « vez-vous prétendre consciencieusement que je ne suis « pas le fils de l'infortuné Louis XVI et de Marie-Antoinette, « reine de France ? Non, vous ne le pouvez pas ! Pour quel « motif alors m'a-t-on enlevé de mon domicile et mis en « prison ? Le 6 octobre, le 20 juin et le 10 août 1792 ne u sont-ils pas encore passés ?... Je suis le véritable Orphe- « lin du Temple. Vous n'ignorez pas que je dis la vérité. Ma « vie n'a été que souffrances, et le pénible jouet des Intri- « gués qui l'ont constamment agitée ; vous les renouvelez « en ce moment contre moi... Dix-neuf années de détention « n'étaient donc pas suffisantes? La vingtième commence, tt et c'est sous votre gouvernement!... Pour quelle raison? « Est-il dans le monde un seul individu qui puisse rendre « témoignage que j'aie jamais fait de mal à personne? J'in-
« siste, et ne puis que répéter cette question : Pourquoi « suis-je en prison ?
u Si je n'étais pas le flls du roi-martyr, votre police ne « m'eût pas arrêté précisément au moment où je disposais « mes preuves pour les soumettre à l'appréciation de mes « juges naturels. Je savais parfaitement que j'étais entouré « d'espions, mais je ne croyais pas que le roi des Français 't se montrât injuste contre le véritable Orphelin du Tem- (( pie. Si je n'avais pas eu cette confiance, soyez sûr que « votre police ne m'eût pas saisi.
« Mais, Sire, que me voulez-vous ? Si vous êtes le roi pro- « videntiel de ma patrie, vous n'avez rien à craindre du fils « de Louis XVI; ne vous ai-je pas déclaré que la couronne '( n'était pas le but où je tendais ? Je suis venu pour récon- « ciller entre eux les Français. Prince français, je com- « prends les devoirs que m'impose ce titre : c'est de faire « disparaître la discorde qui divise la France. Il y a de la (f* justice dans ma patrie ou il n'y en a pas ; s'il y en a, je « l'invoque, non pas seulement pour moi, mais pour la , « France entière ; car. Sire, croyez-moi, ni vous, ni votre « famille, ni la France, n'auront de repos ei de sécurité tant « que le fils de Louis XVI ne sera pas reconnu hautement « par V organe des magistrats. Il n'y a que ce moyen de « faire cesser les intrigues de ceux qui ont égaré ma sœur, u M™« la duchesse d'Angoulême, sur le fait constant de mon « existence. Je viens encore une fois vous offrir les paro- M les de paix ; je ne réclame rien que l'héritage civil qu'on « ne peut me contester. Je vous le répète : Je suis le fils « du' roi-martyr ; comme tel, je m'adresse à votre justice, « et c'est pour la dernière fois. Si vous n'en avez pas, je « vous ajourne devant le tribunal de Dieu qui me connaît, « qui m'a sauvé et qui m'a protégé jusqu'à ce jour !
« Si vous n'êtes pas complice des persécutions qu'on me « fait souffrir, rendez-moi immédiatement ma liberté. Des « intrigants pourront vous dire qu'il n'est pas vrai que je « sois le flls de Louis XVI ; qu'ils s'expliquent et qu'ils « disent alors comment on s'oppose à ce que je produise « mes preuves devant les tribunaux de ma patrie. Ces tri-
« banaux sont saisis ; c*est d'eux que j'attends la justice. « Un roi quelconque, s'il est juste, ne doit pas arrêter le « cours de la justice.
« Signé : Charles-Louis, duc de Normandie,
« Ecrit dans le cachot de la police de Paris, le onzième c« jour de mon emprisonnement illégal, le 26 juin 1836. »
« Sire,
« Nous avons recours à la justice du trône contre une « mesure illégale de votre gouvernement, qui frappe « depuis quinze jours Monseigneur le duc de Normandie, M véritable fils de Louis XVI. On Ta arrêté sans droit, on a « saisi ses papiers ; Tordre est donné de Texpulser de « France. C'est ainsi qu'on veut l'empêcher de suivre son « procès devant ses juges naturels.
« S'adresser à Votre Majesté, Sire, pour la répression « d'un acte inc^onstitutionnel, c'est être assuré qu'elle fera « mettre sur-le-champ en liberté le Prince au nom duquel « nous protestons.
« Nous sommes. Sire, avec le plus profond respect,
« de Votre Majesté, « les très humbles et très obéissants serviteurs.
« Signé : Gruau, avocat, ancien procureur « du roi; Bourbon- Leblanc, avocat consul- « tant ; Xavier Lapradb, avocat ; Briqujet, « avocat.
» Paris, le 2S juin 1836. »
Je demande, Messieurs, qui, dans cette enceinte, pourrait contester les principes énoncés dans cette pièce ? Qui n'affirmerait avec moi, qu'en pareille occurrence, la conduite du pouvoir était absolument illégale ?
Il était armé d'une loi, j'en conviens I mais cette loi ne concernait que les étrangers, et celui qui se plaçait sous l'égide de la justice prétendait ne pas l'être I Le fait n'était
pas prouvé; mais dans ce litige, qui donc pouvait être juge, si ce n'est les magistrats? La force qui se substituait brutalement à leur action constituait un abus coupable. La force peut avoir le dernier mot dans les destijiées du monde, mais elle n'est qu'un odieux excès quand elle n*a pas le droit pour elle ; ici elle ne l'avait pas !
C'est là ce que M* Crémieux, mon honorable confrère, essaya de démontrer devant le Conseil d'Etat* Il essaya de combattre l'arrêté du préfet de police et du ministre de l'intérieur. Son argumentation fut savante, vigoureuse, sans réplique. Il échoua cependant, et le Conseil d'Etat repoussa en ces termes le légitime recours de Naundorff :
« Considérant que les actes contre lesquels est dirigé le « pourvoi ci-dessus appartiennent à la haute police du « royaume et ne peuvent dès lors nous être déférés en « notre Conseil d'Etat par la voie eontentieuse ;
« Notre Conseil d'Etal entendu ;
« Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit :
« La requête du sieur Naundorff est rejetée. »
Messieurs, permettez-moi de le dire avec l'indépendance dont j'ai le droit d'user devant la justice de mon pays, la France ne sera jamais libre tant que de pareilles doctrines pourront y prédominer !
La haute police, placée au-dessus des lois, c'est l'inséeuritél c'est le trouble jeté au milieu de la famille ! c'est la suspension des lois, le triomphe de l'arbitraire!...
Quant à moi, quand il s'agit de la liberté des citoyens, je ne reconnais pas d'autres pouvoirs que le vôtre.
Vous êtes les seuls juges des questions qui y touchent, et mon pays ne sera libre que lorsque la loi garantira votre autorité contre les violences de la politique !
Le Conseil d'Etat arracha Naundorff de votre prétoire et le livra à la police. Vin gt-six-j ours après, il était jeté sur les côtes de l'Angleterre et condamné à l'exil.
Il y a passé quelques années, reconnu comme duc de Normandie par un assez grand nombre de personnes, quelquesunes appartenant au monde officiel, signant de ce nom dans
des actes publics, et accepté, en cette qualité, par la société anglaise, ne cessant ses revendications, multipliant des publications dans lesquelles ses droits étaient soutenus avec la plus grande énergie. Il est vrai que tous ses écrits étaient arrêtés à la frontière de France. On pensait sans doute qu'après avoir banni la personne de Naundorff, on pouvait proscrire sa pecsée en interdisant l'entrée en France des brochures qui la révélaient.
Mais au milieu des misères qu'il lui fallut braver, se rencontra encore, en 1838, un de ces événements mystérieux qui jettent sur la question obscure que vous avez à trancher une de ces demi-lueurs qui inquiètent la conscience sans l'éclairer tout à fait.
Un soir, le 16 novembre 1838, le Prince, qui habitait près de Londres une petite maison, rentrait chez lui, lorsqu'un assassin, aposté dans le jardin, déchargea sur lui deux pistolets, dont deux balles pénétrèrent dans le bras gauche.
J'ai là la constatation du médecin qui lui a donné les premiers soins. Voici comment s'exprime, dans sa déposition, M. le docteur Brown, qui a fait l'extraction des balles :
« Ma ferme conviction est que deux pistolets simples « ont été déchargés sur le duc. Les deux balles que j'ai « extraites du bras ont dû partir du même canon. Mais, « en outre, je découvris sur le côté gauche une contusion « d'un caractère si grave, que je me vis dans la nécessité « d'y appliquer cinquante sangsues. »
Le fait est donc incontestable, et me permet de renouveler ma question :
Pourquoi donc cherchait-on à se défaire d*un homme dont il était facile de confondre l'imposture, vis-à-vis duquel on n'a qu'à prononcer un mot pour le faire rentrer dans l'ombre ? Et ce n'était pas là la seule persécution qu'il eût à subir 1
Jusque-là, sa famille avait vécu paisible et entourée d'affection, en Saxe.
En 1837, on prit contre elle un arrêté d'expulsion. Pourquoi?
Je ne puis affirmer ce qui n'est pas à ma connaissance personnelle, mais ma raison est assez éclairée pour qu'il me soit facile de comprendre que le ministre du gouvernement de Saxe n*avait pas pris cette décision sans y être forcé.
La famille du proscrit alla en Suisse. Elle quitta ce dernier refuge en 1838, et se réunit enfin à son chef, dont elle ne se sépara plus.
Plus tard se passa un fait dont je ne mettrai pas sous vos yeux les pièces justificatives, car j'ai hâte d'arriver à la discussion du jugement. Je me bornerai donc à vous dire qu'en 1840, un article est publié dans un journal appelé le Capitule, Cet article contient contre le Prince les calomnies les plus odieuses. On y annonce qu'on a entre les mains une preuve venue de l'ambassade prussienne, établissant que Naundorff est le fils d'un juif polonais ; qu'il a abjuré sa religion, et qu'en conséquence il n'est qu'un intrigant!
Naundorff écrit immédiatement au roi de Prusse, et voici la réponse qui lui fut adressée :
« Gomme vous avez exprimé le désir d'être informé s'il « est vrai que le gouvernement prussien ait élevé la pré- « tention que vous descendez d'origine juive, je n'hésite « pas à vous assurer que ledit gouvernement n'a pas élevé « cette prétention, et que, de plus, il n'aurait pu le faire, a ne connaissant aucune circonstance dont on puisse infé- « rer une telle origine.
- Berlin, 27 août 1840.
(c Le ministre de l'intérieur et de la police, « Signé : Rochow. »
Le journaliste était donc un calomniateur. Naundorff et M. Gruau de la Barre le traduisent comme tel devant la police correctionnelle de Paris.
C'est vers cette époque. Messieurs, un peu avant, que j'avais eu l'honneur d'être consulté dans cette affaire. J'avais vécu dans la conviction que le Dauphin était mort
au Temple. Il m'était cependant impossible de me refuser à examiner la question, et surtout à demander Justice au profit de ceux auxquels elle était déniée. Je fatiguai la justice de mes importunes sollicitations. Je ne cessai de répéter : « Pourquoi ne voulez- vous pas juger criminellement cet homm« ? Vous êtes son complice si vous ne le condamnez pas !... Vous Tavez jeté en Angleterre, où il continue ce que vous appelez une escroquerie. Vous l'avez déclaré intrigant, et cependant vous Tavez traité comme un prince I... C'est aux princes, en effet, qu'on refuse la justice ; juste peine du talion appliquée à ceux qui se flattent de ne pas lui être soumis ! Si Naundorff n'est qu'un vil imposteur, ne souffrez pas que nos voisins soient ses dupes ; faites-le > rentrer dans le néant I »
C'est ainsi que je m'exprimai, et j'obtins enfin du procureur du roi, en i836, la promesse des poursuites. Elles furent commencées, et nous avons la preuve qu'en 1837 il y eut une instruction.
Quand le journal le Capitule eut diffamé le Prince et M. Gruau de la Barre, nous en assignâmes le gérant, comme je l'ai dit, en police correctionnelle, et ici quelques explications sont nécessaires.
L'assignation fut lancée au nom de Naundorff et de M. Gruau de la Barre.
Le tribunal et le procureur du roi pouvaient bien rejeter la demande du Prince, mais M. Gruau de la Barre était là, et dès lors on fut obligé de nous déclarer que l'on ne pouvait donner suite aux poursuites, parce qu'il y avait une procédure criminelle de commencée.
A la bonne heure !... Cette fois je tiens la justice I... Une procédure criminelle est commencée... Bien!... Il ne me reste plus qu'à demander au tribunal de fixer un délai à sa mise à fin. C'est ce que je fis, et le tribunal, à la date du 22 mars 1840, déclara que dans huit semaines la procédure serait achevée.
On comprend fort bien que lorsqu'on est dans la nécessité de s'adresser à la justice, on ne le fasse qu'avec respect. Elle a ses exigences, ses lenteurs indispensables. Il faut
s*y soumettre. Aussi la procédure en question ne fut-elle vidée qu'en 1841, et elle le fut par une ordonnance de nonlieu. G'est-à-dire qu^après tout le bruit qui s*était fail, après cette condamnation morale prononcée contre le Prince, oa déclarait qu'il n'y avait pas lieu de suivre contre lui à raison des faits qu'on lui reprochait.
11 est vrai, et vous le verrez, car je ferai passer les pièces sous vos yeux, que l'ordonnance flétrissait celui qu'elle relaxait.
Àh! Messieurs, ceci est grave*.. Je ne saurais reconnaître au juge le droit de dire à la fois : Oui et Non I
Si Naundorff est un escroc, il doit être condamné ; s'il nô Test pas, la justice n'a pas le droit de le flétrir.
Quoi qu'il en soit, le Prince, qui était toujours en Angleterre, passe de là en Hollande.
En Angleterre, il avait vécu de son travail, car il était très habile mécanicien. Et ce n'est pas moi qui le dis : ce sont des officiers d'artillerie qui l'attestent. 11 était doué d*un véritable génie pour tout ce qui concerne l'invention et le perfectionnement des armes de guerre et de ces engins de destruction qui semblent être aujourd'hui une des nécessités de l'ordre social.
Le Prince donc, après avoir réalisé en Angleterre des inventions qui ont obtenu l'anprobation des hommes compétents, passa, comme je l'ai dit, en Hollande ; là vont s'accomplir des faits de la plus haute importance. Je ne veux pas vous les raconter actuellement, et je vous demande la permission de les réserver pour la dernière partie de ma démonstration.
Je dirai seulement ceci : le 10 août 1845, le Prince succomba sous les étreintes d'un mal brusque et violent. Tous ceux qui l'entouraient, et lui-même, furent convaincus qu'il était victime d'un empoisonnement.
Le bourgmestre qui reçut la déclaration de décès, contenant les noms de duc de Normandie, fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, hésita et demanda des instructions au ministre ; et celui-ci lui enjoignit de rédiger l'acte de décès conformément aux déclarations de la famille*
Quelques aunées après, Messieurs, les enfuis du duc de Normandie, poursuivant à leur tour l'œuvre de justice que leur père n'avait pu voir s'accompJir, formèrent une nouvelle demande devant le Tribunal civil de la Seine.
Et à la date du 5 juin 1851, le Tribunal rendait le jugenaent contre lequel nous nous élevons, et que je vais avoir l'honneur de mettre sous vos yeux :
« Attendu qu'il est constant, en fait, que, depuis le « 10 août 1792 jusqu'au 9 thermidor 1794, la surveillance « du Temple a été l'objet des précautions les plus minu- « tieuses, et que, depuis le 9 thermidor 1794, la vigilance « de ces précautions n'a pas diminué ; ,
t( Attendu que l'acte de décès du ïils de Louis XVI, du « 8 juin 1795, et le procès-verbal de son autopsie ont été K environnés d'une publicité incontestable, qui ne permet a pas d'admettre une supposition de personne ;
a Que ces actes sont confirmés surabondamment par les « dépositions de Lasne, de Qomin, judiciairement recueillies <( en 1837, et contre lesquelles on ne peut élever aucune M présomption sérieuse ;
« Attendu que, sans rechercher les antécédents de Nauna dorff, le seul fait de son ignorance de la langue ft'ançaise, u Jusqu'en 1832, suffit pour repousser l'origine qui lui est «< attribuée ;
« Qu'enfin, on ne peut expliquer le silence constamment « gardé avant, pendant et après la Restauration de 1814, u par toutes les personnes qui auraient participé à la pré- « tendue évasion du Temple ;
u Attendu qu'en cet état les faits articulés par les deman- « deurs sont dès à présent réfutés...
« Le Tribunal déboute les demandeurs de leurs conclutf sions, tant principales que subsidiaires, et les condamne « aux dépens. »
(Après cette lecture» la séance est levée et renvoyée au vendredi 13 février 1874.)