ÉGALITÉ. HUMANITÉ
« J.-P. Chazal, représentant du peuple, délégué par la
i< Convention nationale dans les départements du PnyrdeV «< Dôme, de la Haute-Loire, du Cantal, de TAveyron et de « la Lozère, au procureur-syndic du district de Thiers :
« J'ai entendu Ojardias ; il a Justifié de sa conduite ; le « fait qui lui était imputé est faux, je vous autorise à « lever les ordres qui retenaient Venfant dans la maison «de Barge-Héal, ainsi que ceux qu'on aurait pu donner « contre la liberté d' Ojardias.
« Salut et fraternité.
a Signé : J.- P. Crmaju.
« Certifié conforme :
« Le procureur du district de Thiers, «< Signé : Bruybre-Barantb. >»
Ainsi, en juillet 1795, la Convention croyait à rexîatencô de Louis XVII, puisqu'elle donnait des ordres pour soû arrestation.
Quel est donc ce mystère t et comment l'expliquer si nous refusons d'admettre la possibilité de l'évasion que nous vous demandons à prouver par une enquête régulière?
J'ai les mains pleines de documents, que je passe, car je crains de fatiguer la Cour... Mais enfin, ils sont làl El de toutes parts se pressent des personnes prêtes à faire des révélations. Jusqu'ici elles se sont tues, par crainte des persécutions, qui, en effet, n'ont été épargnées à aucune de celles qui ont voulu parler... Quand la Cour étendra sur elles sa main protectrice ; quand elles comprendront que nous sommes sortis de l'arbitraire pour rentrer dans le domaine de la loi, elles s'empresseront de venir témoigner BOUS votre égide, et alors la vérité sera connue.
Tous les jours, je reçois des lettres nombreuses ; je. ne les apporte pas à la Cour, mais en voici une que j'ai reçue d'Angers. Elle émane d'un ouvrier peintre qui déclare ceci :
m Angers, 8 fôyrier 1874.
« Monsieur Jules Fayre,
« Je viens de lire, aujourd'hui, un article sur le Petit « Journal à propos du procès que vous avez à soutenir <« vis-à-vis du descendant de Louis XVI.
« On se demande bien des choses, j'en ai été frappé. Ça « m'a donné à réfléchir. Je me suis rappelé qu'il y a dix « ans une dame m'a confié, et en secret, la disparition du « fils de Louis XVI opérée par son père qui était M. Castel « de Grand'Maisons, dont la tête était mise à prix moyen- « nant la somme de dix mille francs.
« Et, Monsieur, d'après l'article du journal, ça se con- « forme parfaitement avec ce que je n'ai jamais divulgué à « qui que ce soit, car il n'y a que mol qui aie entendu de '' pareilles révélations. Je ne vous donne pas de détails. Je i< tiens ces secrets depuis l'âge de quinze ans. S'il vous faut (« quelques éclaircissements, je puis vous les donner tels <« que je les sus à cette époque par la fille de celui qui a eu « l'honneur de sauver Sa Majesté Louis XVII.
« Je puis répéter publiquement ce que je ne puis vous « écrire, parce que je ne vous livrerai pas tout ce qui s'est <c passé pour l'accomplissement de cette œuvre. Je suis un « pauvre ouvrier peintre..., mais qui pourrait dire tout « ce qu'il connaît et qui pourrait rendre service à vous, « Monsieur Favre, et à M. l'officier hollandais, duc de Nor- « mandie...
« Recevez les respects de votre dévoué serviteur.
« Signé : Edouard Hobb. »
Voici encore la lettre d'une respectable dame qui m'écrit ce matin pour me dire qu'elle est prête à faire connaître, y étant autorisée, le nom d'une personne qui, par ordre d'un ministre de Louis-Philippe, s'est rendue en Angleterre surveiller les démarches de Naundorff, qu'on savait être la flls de Louis XVI,
Et en présence de ces révélations, vous voulez qu'un généreux pays comme le nôtre reste indifférent à ces
débats!... Les couronnes peuvent passer d'une tête sur une autre. C'est là Tœuvre de la politique... Mais ce qui est Tœuvre de la justice, ce que nous réclamons d'elle, c'est la transmission du nom, l'honneur de la famille, la réhabilitation d'un père vénéré !
Ce sont ces biens précieux, bien plus précieux que lés avantages du pouvoir, que je revendique à votre barre au nom de ceux qui y ont un droit légitime !
Et ce droit, je vous demande la permission de le mettre sous la protection d'une libre discussion et d'un examen qui ne soit plus gêné par les entraves de la politique I
Est-il possible de se refuser à reconnaître ce qu'il y a de puissant dans dépareilles considérations?... Et ne comprenez-vous pas, même à la lecture de tous ces documents que je m'excuse, auprès de vous, d'avoir fait passer sous vos yeux..., quel a dû être l'état de l'opinion publique jusqu'au jour où j'ai parlé devant vous?
N'y avait-il pas comme un sceau posé sur toutes les lèvres?... Ne sentait-on pas que parler de ces choses constituait un danger?
Et si, partant de cette appréciation si juste, nous nous reportons à l'époque de l'évasion, aurons-nous beaucoup de peine à nous faire une idée de la situation dans laquelle devaient se trouver les personnes qui y avaient coopéré?... Et lui-même, l'évadé, ce malheureux Dauphin, persécuté partout et ne trouvant asile nulle part I
Mais paissons le passé ! j'ai à m'occuper du Prince... Son identité sera établie par l'enquête... Pour le moment, il est prouvé qu'il n'est pas mort au Temple et qu'il en a été arraché par des amis dévoués. .
A côté, Messieurs, des attestations et des documents que j'ai fait passer sous vos yeux, je vous demanderai la permission de vous montrer- ce que j'appellerai des témoins muets, mais qui peuvent avoir dans la cause une certaine importance.
Voici d'abord un cachet ancien qui a été remis au Prince quelques années après son retour en France, par une vieille dame dont le mari, M. Tort de la Sonde, neveu de
l'ambassadeur de Suéde à la cour de Louis XVI, avait coopéré à Tévasion du Dauphin. Vous verrez par son témoignage que la pièce constatant cette évasion avait été scellée par un cachet particulier.
Assurément, Messieurs, il est facile aux malveillants de dire que nous l'avons fait fabriquer pour les besoins de la cause, mais je ne redoute rien. Je sais que nous sommes en face de juges intègres...
Sur ce cachet, de forme ovale, on lit les noms suivants :
Hoche — de Frotté — Pichegru ■— Joséphine,
Placés les uns sous les autres, ils se trouvent réunis dans un encadrement ressemblant à un cénotaphe qui est surmonté d'un Dauphin couronné. Il y a un exergue qui dit : Respect aux mânes I
D'où vient cet objet? Je n'en veux pas exagérer la valeur... Il est entre nos mains ; il m'a été remis par des personnes très dignes qui ne demandent qu'à se faire entendre... Il est donc un indice qu'il ne fallait pas dédaigner.
Voici d'autres documents du même genre. Ce sont deux médailles en cuivre représentant : l'une, sur la première face, le Dauphin et Madame Royale ; sur l'autre face, est une toile abaissée, au bas de laquelle on lit : « Quand serat-elle levée ? »
La seconde naédaille représente le Dauphin seul ; sur la seconde face, un génie assis sur un cercueil, gravant sur la muraille, au-dessous de la toile relevée : « Redevenu libre le S juin 17951 »
Assurément, ici encore, on peut nous dire que nous avons des graveurs à notre disposition, et qu'afin de produire un effet d'audience, nous avons songé à cette exhibition ridicule. Mais, heureusement, ces médailles ont leur origine !
Au nombre des amis du Prince se trouvait un homme très considérable...; et à ce propos, laissez-moi vous dire qu'un des plus grands regrets que j'éprouve après celui de vous fatiguer si longtemps, est celui non moins vif de ne
pouvoir le faire davantage... Car si je pouvais dire tout ce que je sais,..; si je pouvais verser mon cœur dans le vôtre et vous faire assister aux études que j*ai faites, ma cause n'y 'perdrait rien.
Au nombre des amis du Prince, dis-je, se trouvait un homme des plus honorables I... un docteur éminent, c'està-dire un homme peu disposé à la crédulité, M. le chevalier de Garro, le médecin particulier, aux eaux de Garlsbad, de M"« la duchesse d'Angoulôme, Il pour elle un grand dévouement, et ce n'est qu'à son corps défendant, vaincu par la vérité, qu'il a cru à l'existence de Louis XVII, qui lui avait été fort indifférente jusqu'au voyage de M»»e de Rambaud, à Prague, eu 1834.
. Les médailles que j'ai fait passer sous vos yeux ont été vérifiées par lui, et voici comment elles ont été envoyées.
Un autre savant, M. Sauquère de Souligné, dont la famille est royaliste depuis des générations, habitait Perpignan et y vivait tranquillement, quand son repos fut troublé par l'histoire de Naundorff. Il nous fit alors connaître qu'il avait un médailler de six médailles, et que l'une d'elles avait été gravée en mémoire de l'évasion du Dauphin. Nous en saurons, du reste, bien d'autres, lorsque arrivera l'enquête que vous ne pouvez pas ne pas ordonner. Les autres représentaient Louis XVI, Marie-Antoinette, Madame Elisabeth, Philippe-Egalité.
Possesseur de ces médailles, nous en avons recherché l'origine. Pour cela, nous ne pouvions mieux nous adresser qu'au docteur de Garro. 11 est allé aux informations, et tout d'abord il a su, — et ceci donne peut-être à ces petits morceaux de cuivre une valeur, un caractère un peu moins dérisoires que ceux que nos adversaires seraient tentés de leur attribuer, — il a, dis-je, su que les six médailles existaient dans le cabinet numismatique de Berlin et de Vienne. G'était quelque chose I Continuant ses investigations, il a appris ensuite que ces médailles avaient été frappées en 1795 ou 1796, par un graveur nommé Loos, habitant Berlin, et mort depuis longtemps. Son fils ne voulut pas faire connaître la personne qui s'était rendue auprès de son père
pouF commaDder ces médailles ; il essaya même de soutenir que c'était de son propre mouvement que son père les avait livrées au public. Mais cette version est peu probable, J'ai dit, en effet, et nous le savions, que ces médailles existaient dans le cabinet numismatique de Paris. En 1826, on ât un catalogue de toutes les médailles du cabinet numismatique. Arrivé à celles-ci, savez-vous com^ ment on traduisit ces mots : « Redevenu libre le 8 Juin 1795? ?> *< Mort au Temple le 8 juin 1795 1 » Il faut convenir que les commentateurs en prennent à leur aise. Si on avait mis ; u Devenu libre », je concevrais qu'à la rigueur on eût pu hasarder cette interprétation ; mais : « Redevenu libre ! >> Je ne sache pas qu'on meure deuœ fois; on ne rerneurt pas. « Redevenu libre » veut évidemment dire qu'il est sort} de prison^ et non pas qu'il est mort. C'est ce que conârmç M. de Garro dans la lettre suivante, du 19 février 1841, adressée à Londres au duc de Normandie :
« Monseigneur, a liimt Forest aura probablement communiqué à Votre « Altesse Royale le présent qui lui a été fait de deux médailles « d'argent relatives à votre évasion du Temple, Mais ce (K qu'elle ne peut vous avoir mandé, ce sont les observations (c et les recherches numismatiques que ces médailles m'ont xt fait faire. N'ayant vu dans la description qu'elle m'en a « envoyée qu'une nouvelle mais imposante confirmation « de votre évasion du Temple, j'ai désiré vivement d'apte prendre quand, à quelle occasion, et aux frai^ de qui, c( elles furent gravées et frappées. J'ai fait prendre des u renseignements là-dessus dans les musées numismatiques w de Vienne, de Dresde et de Berlin ; mais mes propres « recherches, sans sortir de Prague, ont devancé celles « que j'ai mises en train dans les trois autres capitales. J'ai « donc appris ce à quoi je m'attendais le moins. . « Notre bibliothèque impériale de l'Université possède « Vffistoire numismatique de la Révolution française, ou « description raisonnée de médailles^ monnaies et autres )U monuments numismatiques relatifs aux affaires de la
« France, depuis l'ouverture des Etats-Généraux jusqu'à « rétablissement du gourvernement consulaire.
« L'une des médailles constate si manifestement votre « évasion du Temple le 8 juin 1795, que son importance t< est grandement rehaussée par les soins qu'on a pris, « sous la Restauration, d'en dénaturer le sens en expliquant « votre retour à la liberté comme synonyme de la mort, « quoique cette explication paraîtrait tout aussi absurde à « un Hottentot ou à un Iroquois qu'elle doit être à un « Français ou à un Anglais. V Histoire numismatique fut « publiée à Paris en 1826, donc sous Charles X. Votre « Altesse Royale sera, j'en suis sûr, touchée de l'intérêt « qu'attachent à la découverte de ces deux médailles deux « grands personnages, à qui j'en avais envoyé la des- « cription, et auxquels j'avais dit que je remuerais ciel et « terre pour découvrir à quelle occasion et à Tinstigatiou de « qui l'événement avait été transmis à la postérité par *< Loos. Il paraît, dis-je, que l'un de ces bienveillants per- « sonnages a mis du prix à me devancer, attendu que, sans « que je l'en eusse prié et à mon insu, il a fait faire « à Berlin des recherches directes, dont le résultat a « été aussi prompt qu'intéressant. J'ignore qui est l'ami, « également grand seigneur, auquel il s'est adressé ; « mais le fait est que ce dernier s'est si bien acquitté « des commis(sions que le présent G. Loos, essayeur « général de la monnaie à Berlin, lui a fait cadeau des six (c médailles en brgnze que feu son père, sans suggestion « ÉTRANGÈRE, du tcmps dc la Révolution française, a fait « paraître sur le sort malheureux de la famille royale de « France. Ce sont les propres paroles de Loos, dans sa « réponse, dont j'ai en mains l'original. Sans parler de l'idée « de chacune d'elles, les légendes, dont les unes sont en « vers, les autres en prose, ont un caractère si éminemment « français qu'il me paraît absolument impossible qu'elles « aient été imaginées et composées 'par un médailleur « allemand; et si le père Loos revenait au monde pour me « dire, avec son fils, qu'il les mit au mondiQ sans suggestion « eVran^ère, je ne pourrais, ne leur en déplaise, que leuî*
« rire au nez et n'en pas croire un mot. L'auteur de l'idée « et des légendes doit avoir été Français et avoir dirigé le « burin de l'habile graveur allemand. Passons-les en revue.
« Le commentateur de ces médailles, c'est-à-dire Vauteur « de ^'Histoire numismatique, déjà citée, les nomme les six <( victimes, expression par laquelle il est manifeste qu'il « n'entend pas seulement les victimes immolées, mais aussi « les victimes vivantes,.. Je ne doute point que le défunt « Loos, puisque son nom y est et que son fils l'atteste, ait « gravé les six victimes ; mais si les idées, les légendes, et w même les jeux de mots, comme dans celle d'égalité, si <c éminemment français, sont de lui, sans avoir eu de souf- « fleur, je consens à être la septième, en laissant même à « l'exécuteur des hautes œuvres, chargé de me victimer « tout de bon, le choix du glaive ou de la guillotine.
(( D'ailleurs le présent G. Loos n'est tenu envers personne « de nommer ceux qui firent travailler feu son père, c'est- « à dire qui lui suggérèrent Vidée ou les idées de ces six « médailles ; et si nous réfléchissons qu'elles furent gravées « et probablement frappées en 1795, c'est-à-dire 11 y a « quarante-six ans, il se peut fort bien que le fils ignore « qui étaient les personnes à la suggestion desquelles ces V médailles furent publiées. N'est-il pas de plus très proba- « ble que, pour un monument numismatique de cette impor- « tance, et si opposé à la conduite politique de son gouver- « nement, il ait reçu les instructions les plus positives... »
Le même ami écrivait en même temps à M"° Forest :
« Vous vous étonnerez sans doute, Madame, qu'en 1826, u sous le règne de Charles X, on ait fait connaître au « monde deux médailles, dont l'une annonçait que Vorphelin « dû Temple était redevenu libre le 8 juin 1795 ; et par « conséquent Vusurpation de Louis XVIII et de Charles X, « C'eût été en effet une inconcevable maladresse. Mais w qu'a-t-on fait pour se tirer de ce mauvais pas ? Omettre « tout à fait l'insertion des médailles, dans un ouvrage qui « contenait toutes celles de la Révolution, c'était s'exposer « à les voir publier et commenter dans leur vrai sens,
« dans quelque autre ouvrage à l'étranger, où elles furent « gravées et frappées, ou même en France. C'est pourquoi, «je pense, on prit le parti de les faire graver telles qu'elles i< sont, mais d'en dénaturer entièrement le sens, probable- « ment dans l'espoir que les lecteurs superficiels et inat- « tentifs ne se donneraient pas la peine de collationner les « gravures avec leur commentaire ; et cela d'autant plus « qu'on a eu soin de mettre à côté des médailles en ques- <c tion^ UNB AUTRE sur laquelle on lit : Mort au Temple au « même jour. '
« On se s'attendait pas alors qu'une vraie amie de l'in- « fortuné Prince recevrait ce présent quinze ans plus tard ; « et qu'elle en ferait part à un autre ami, également zélé, « à un vieux docteur qui n'examine pas les choses à moitié, « mais à fond. Sans être moi-même particulièrement savant « en numismatique, il ne faut qu'un brin de sens commun « pour y voir, aussi clair que le jour, une fraude, ou <c plutôt une imprudence politique, qui s'explique d'eUe- « même par la date du livre sus-mentionné, en 1826, sous <' la Restauration.
« Eh bien I Madame, vous le croirez à peine, les mots « redevenu libre le 8 juin 1795 sont expliqués comme syno- « nymes de mort le 8 juin. Dans aucune langue, ni d'après « auci^ne règle de bon sens, on n'a dit, ni pu dire d'un . u homme mort qu'il est Redevenu libre. Si cette méta- « phore était reçue, elle serait synonyme de B^Emourir ou « de m,ourir pour la seconde fois! Lejnême graveur qui « s'était servi du simple mot : né le 27 mars 1785, ne devàit- « il pas tout aussi simplement graver : mort ou décédé le. « 8 juin 1795? Quoi qu'il en soit, Madame, de cette épou- « vantable absurdité, vous pouvez vous en convaincre en « parlant à M. le conseiller aulique Hase.,.
« Trois savants gardiens de notre bibliothèque impériale, « auxquels j'ai expliqué l'objet de la recherche que j'y fai- « sais, ont unanimement partagé mon opinion ; ils ont « même ri de bon cœur en lisant le commentaire...
« Le Chevalier de Garro. »
Il est donc constant que les médailles ont été frappées à Berlin en 1795 ou 1796, et que Loos les a gravées par ordre supérieur. 11 est également évident que ces mots : « Redevenu libre » signifient sorti de prison ; et, en conséquence, voici révasion constatée de nouveau, et cette nouvelle preuve s'ajoute à toutes les autres, pour les corroborer et les compléter. Mais si cependant vous n'êtes pas convaincus, permettez-nous de faire Venquête! Permettez-nous de dissiper les ténèbres qui régnent autour de cette affaire... ténèbres que, jusqu'ici, on a volontairement refusé d'éclaircir.
J'ai dit. Messieurs, que tout était mystérieux... Il y a cependant des lueurs étranges brillant à travers cette obscurité officielle.
Ainsi j'emprunte à M. de Beauchesne un détail bien significatif, et en tous points conforme aux explications données par le duc de Normandie :
« Quelques voix s'étaient élevées disant que le convoi et « les obsèques de Louis XVII, dans le cimetière de Sainte- « Marguerite, n* étaient que simulées, et que ses restes « étaient enfouis au pied de la tour où s'était accomplie sa « déplorable destinée. »
Dans le second tome de la cinquième édition, page 355, il ajoute :
tt Ce n'est pas tout.
« Le général comte d'Andigné, prisonnier au Temple au « mois de juin 1801, a, dans des mémoires inédits, exprimé « cette opinion. Après avoir parlé d'un nouveau fossé creusé « pour établir un second mur d'enceinte du côté du nord et « de l'est, dans l'enclos du Temple, il rapporte ce qui suit :
« Les terres extraites de ce fossé étaient jetées négligem- « ment des deux côtés de la tranchée, en sorte que la cour « aride, seule promenade qui nous fût permise, semblait « réellement environnée de décombres. Autant pour s'occu* « per que pour embellir leur prison, plusieurs détenus « imaginèrent de convertir en jardin les terres du fossé
LOUIS ZVJI 15
<c qui avaient été jetées de notre côté, et Fauconnier, con- « cierge du Temple, approuva leur projet. D'après cela, « nous nous partageâmes les terrains, et nous nous mîmes « sur-le-champ à rœuvre. La terre mise à notre disposi- « tion était mauvaise ; pour Taméliorer, nous pelâmes les M gazons de la cour, et nous cherchâmes de la bonne terre « dans tous les lieux où nous pûmes en trouver. Un détenu <c crut en apercevoir de convenable dans le fond du fossé ; « il creusa pour la retirer, et ne fut pas médiocrement « étonné d'apercevoir le corps â!un grand enfant qui avait « été enterre dans de la chaux vive,
« Un corps isolé, enseveli dans ce lieu, et avec des pré- « cautions aussi inusitées, nous donna à penser que nous « avions trouvé les restes de Monseigneur le Dauphin, mort « dans la prison du Temple, Les chairs étaient entièrement « détruites ; il ne restait plus que le squelette. Un de nous « détacha un petit os, qu'il désira conserver comme une « relique. Le corps fut recouvert respectueusement, et « nous évitâmes d'en approcher davantage. Fauconnier se « trouvait près de là au moment où j'allai visiter le sque- « lette. <( C'est là nécessairement, Monsieur, lui dis-je, le « corps de Monseigneur le Dauphin, » Il parut embarrassé « de ma question, mais me répondit sans hésiter : « Oui, n Monsieur. »
« J'ai souvent regretté que Ton n'ait pas fait constater « par une enquête le fait que je rapporte ici, et que tous « mes compagnons de prison ont connu comme moi. Sous « la Restauration, j'en parlai au cardinal de la Fare, arche- « vêque de Sens ; il me répondit que Madame la Dauphine « était persuadée que son malheureux frère n'était pas « mort au Temple, et qu^ainsi nous ne pourrions que « renouveler ses douleurs sans la convaincre. »
Evidemment, Messieurs, ce n'est pas le Dauphin qui avait été enseveli au Temple, cela est incontestable. Ses funérailles nous apprennent-elles quelque chose sur cet épisode si grave ?
Il semble, en effet, que la Convention, qui avait mis si
peu de façon pour faire procéder à la constatation de la mort du Dauphin et à son autopsie, devait pour elle-même, par décence, et pour sa plus grande sécurité, entourer son inhumation d'une grande publicité I... Or, nous savons par des documents irrécusables, et notamment par les Mémoires de Peuchei, que cette inhumation s'est faite sans pompe et dans Tombre de la nuit.
Il y a eu, du reste, à cet égard, sous la Restauration, une véritable enquête administrative que vous pourriez consulter. On a entendu le commissaire de police qui avait été préposé à cette cérémonie. Il a voulu affirmer qu'on avait appelé les hommes de garde ; que le convoi avait quitté la tour du Temple à huit heures et demie du soir ; et qu'au mois de juin, à cette heure-là, il fait encore jour !... Mais lorsqu'on a demandé à ce commissaire de citer un témoignage à l'appui de aes allégations, il n'a pu le faire.
Or, le fossoyeur Valentin a déclaré, lui, ç[u'il n'y avait personne pour accompagner ce triste convoi, qu'on avait placé le cercueil dans la fosse commune et qu'il en avait été ensuite retiré pour être placé dans un Heu spécial.
Napoléon a fait des recherches, et il est constaté dans ses mémoires, qu'à la suite des fouilles opérées, la bière du Prince avait été trouvée vide.
Voici, en effet, ce que nous lisons dans ces mémoires, tome I, page 211 :
« Ce n'est point qu*au moment de la mort de Louis XVII «jan autre bruit ne se soit propagé : on prétendit que le « Dauphin avait été enlevé de sa prison, du consentement M des comités; qu'un autre enfant, mis à sa 'place, avait « été promptement sacrifié, victime d'une politique odieuse, « afin que l'on pût nier la remise du roi de France à ses « serviteurs ; et, bien que la parole eût été tenue, en annu- « 1er l'effet par le bruit de cette mort.
« Joséphine, dès l'époque de notre mariage, me parut « convaincue de l'exactitude de ce second récit ; elle se M croyait très avant dans cette intrigue, et m'en parla avec « bonne foi, me désignant à qui le Prince avait été remis,
« en quel lieu on le cachait, et en quel temps on le ferait « reparaître ; je levais les épaules, et, dans ce récit, je ne « pouvais voir que la simplicité d'une femme crédule ; plus « tard, je voulus savoir ce qui en était réellement. Je me « fis d'abord présenter le procès-verbal des hommes de « l'art ; je fus surpris de cette phrase : On nous a présenté w un corps qu'on nous a dit être celui du fils de Capel ; ce « qui ne voulait pas dire positivement que c'était celui du « Dauphin ; d'ailleurs aucune autre pièce ne constatait
« Videntilé Je fis faire des fouilles au cimetière de
t( Sainte-Elisabeth, au lieu indiqué de la sépulture du cada- « vre... La bière, encore assez bien conservée, ayant été « ouverte en présence de Fouché et de Savary, se trouva « vide, ))
Ceci confirme exactement les* détails rapportés par Peuchet, l'archiviste de la police, où je lis :
« La perspicacité populaire découvre qu'on a
« omis à dessein d'ordonner un service funèbre le 8 juin « en l'honneur de Louis XVII, et de marquer dans le calen- « drier le 8 juin comme un jour de deuil aussi bien que le M 21 janvier.
« Donc, Louis XVIII et toute sa famille savaient que le « Dauphin n'était pas mort. Il était évident qu'on n'avait pas « voulu faire dire pour un vivant des prières qui ne sont « dues qu'aux morts. Tous les membres de la famille « étaient parfaitement instruits de ce qu'était devenu « Louis XVII ; mais chacun d'eux tenait à l'éloigner de la « couronne : Louis XVIII, parce qu'il l'avait placée sur sa « tête ; les autres, parce qu'ils avaient l'espoir de la placer « un jour sur la leur. Quant à Madame, elle ne voulait pas « renoncer à la perspective d'être reine un jour; enfin, il « y avait un complot flagrant d'usurpation, dont le malheu-
« reux Louis XVII était la victime Les conjectures
« étaient à perte de vue dans un certain monde
« Parmi ceux qui se targuent de ce que sa dépouille n'a w pas été retrouvée, il y en a qui supposent qu'on a fait uu « simulacre de recherches....
« Au mois de février 1816, S. M. Louis XVIIÎ ordonna « qu'il serait fait des recherches afin de découvrir le lieu « de la sépulture du roi, son auguste neveu et prédéces-
« seur Le préfet de police, comte Angles, fut chargé de
« prendre toutes les mesures nécessaires pour la prompte « exécution de cet ordre....
« Il n'y avait plus de vivant que Dussery qui, en sa qua- « lité de commissaire de section, avait dû présider à Tinhu- « mation. Voici sa déclaration :
« Le 24 prairial de Tan III, je fus requis par le Comité de « sûreté générale de me transporter à la Tour du Temple, « pour constater le décès de la jeune et intéressante vie- « time qui venait d'expirer. Je fus également requis de « surveiller son inhumation au cimetière de Sainte-Margue- « rite, faubourg Saint- Antoine.
« Cette cérémonie funèbre avait attiré un grand con- M cours de monde devant la porte du Palais du Temple, et « Ton voulait faire sortir secrètement et sans appareil le il corps de ce malheureux enfant, par une petite porte qui « donnait dans Tenclos du Temple. Moi seul me rendis « opposant à cette mesure peu décente. Le cortège sortit (( donc par la grande porte ; la commisération et la tris- « tesse qu'on aurait voulu éviter étaient peintes sur tous « les visages ; mais Tordre, ainsi que je l'avais prévu, ne « fut point troublé,
« Arrivé au lieu de la sépulture, je pris sur moi d'ordon- « ner que le corps de cet enfant fût inhumé dans une fosse a séparée et non dans la fosse commune ; et cet ordre fut « exécuté en présence des sieurs Briard et Goddet, com- « missaires civils de la section du Temple, qui étaient « animés des mêmes sentiments que moi »
« Le sieur Dusser ajouta qu'il ne pouvait indiquer, même « à peu près, dans quel endroit du cimetière il avait fait « creuser la fosse particulière. Ce défaut de mémoire locale a parut d'autant plus extraordinaire, que le sieur Dusser « se rappelait on ne peut mieux une foule de particularités t< très insignifiantes, d'une époque antérieure à la circons- « tance pour laquelle son ministère avait été requis. De
« tout ce qu'il avait yu, il u*avait rien oublié, si ce n*e^t «remplacement où il avait fait déposer le corps de, « Louis XVII. On fut d'autant plus porté à douter de la « vérité de la déclaration de Dusser, que le désir de se u faire auprès de la famille du défunt un mérite de la « manière dont il s'était comporté dans cette occasion s'y « faisait beaucoup remarquer. Il insistait beaucoup trop « sur Ténergie qu'il avait déployée pour contrecarrer le « vœu de l'autorité supérieure, et sur la grandeur du péril u auquel il s'était exposé.
« On fut porté à douter de la vérité de la déclaration de «* Dusser, qui commit en outre une erreur de date en disant « que le 24 il fui appelé pour constater le d^cè^. C'était « le 22, le lendemain de l'ouverture du corps et le surlen- « demain de la mort du Prince ; c'est ce qui résulte de Vacte « mortuaire qu'on ne saurait arguer de faux,
« Il y a vice de rédaction, et la date du 24 ne s'apu plique qu'à son inhumation, dont Vinexplicable retard (c donna naissance dans le temps à une foule de conjectures « et de versions singulières, adoptées comme articles de foi « par ceux qui supposent une évasion déguisée au moyeu « d'un enterrement, et ingéniée par la secte des croyants « au Dauphin vivant.
« En somme, cette fusion de deux dates n'aurait pas fait « que le dire du sieur Dusser fût moins digne de confiance, « si plusieurs faits qu'il avait avancés n'eussent été « reconnus faux, et si d'autres témoignages fussent venus w le corroborer.^ Mais loin de là \ l'affirmation du sieur « Dusser se trouve formellement contredite, excepté pour- «tant par Briard et Goddet, avec lesquels il s'était pro- <• bablement concerté, et par Voisin, le conducteur des « convois funèbr*es, à qui il avait sans doute aussi fait la « leçon...... »
«Le concierge du cimetière, qui occupe cette place « depuis vingt-huit ans, a affirmé que le cortège arriva le « soir vers les neuf heures ; qu'on alla déposer le corps « dans la fosse commune ; qu'il en fut lui-même témoin.
« La veuve d'un fossoyeur sui:*Dbmmé Valentin, dit : « ûû
M Uêntertâ à la brune ; il ne faisait pas enooré tout à fait u nuit ; il y avait très peu de monde. Je pus facilement « in' approcher ; je vis le cercueil comme je vous vols ;on .« le mit dans la fosse commune,,, » Son mari lui dit qu'il <i l'avait retiré dé la fosse ooalmune la nuit même de l'en«- ^. terrement et déposé datis une fosse à i^ari, dont elle ne « savait pas l'endroit... » . ^
. « Les coKiiiaiissaires de police Petit et Simon, chargés des « fnçtructionà du préfet de police Angles^ sti§matisërent la « déclaration deDuèser qui avait parlé d'un gfand concours «de. monde à la porte du Temple, lorsqu'il était au con- « traire de notoriété publique que l'enterrement, 4ui n'était \i niillémeht une cérémonie, avait eu lieu presque dans* la a solitude, en quelque sorte clandestinement, partant, sans ï< cortège de commisération et de tristesse... ' « Bien que le raj^ort des commissaires fàt dénature à <ï motiver une fouille dans le cimetière de Salnte-Margue* fc.rite^ on ne s'était pas encore mis à Toeavre lorsque, au a commenSiement de juin 1816, on apprit' à la préfecture de îc police qu'un sieur Toussaint Charpentier, jardinier en « chef du Luxembourg, pouvait donner des détails àêv4su « sur IMnhumalion de Louis XVII. Mandé le 11 juin à la n préfecture, cet homme fut interrogé par M. le chevalier tt de Chancy y chef de la première division^ * « Il résulte de sa déclaration que le cercueil fut enlevé u mystérieusement pendant la nuit et transporté dans un ■à autre cimetière.
« A la question, s'il n'avait pas fait déjà quelques démàr* « ches pour porter à la connaissance de la famille royale « les faits dont il était instruit, Charpentier répondit que, i< dès le mois de décembre, il avait raconté ces faits à « U9^ la marquise lie Soucy qui lui avait promis d'en faire « part à Mm la duchesse d'Angoulème ; qne dans le moi« « de janvier 1815 il fut conduit par W^^^ la comtesse de <c Riault auprès d'un ecclésiastique qui était secrétaire du » ministre de rintérieur ; qu'il s'était entretenu avec cet <i ecclésiastique, qui lui avait promis d'appeler l'attention « du miniatre sur l'objet dont il était venu lai parler.
« Il était impossible de suspecter la sincérité d'ane telle « déclaration...
« M. Duclos dé Valmer, d'après la déclaration d'un fos- « soyeur, le 9 janvier 1804, assure que le corps du Dauphin, « déposé dans la fosse commune^ en a été retiré secrète- « ment la nuit, et placé dans un trou séparé dont il désigne « remplacement...
i< ... Dès que cette note eut été adressée à M. Decazes, i< on ne sut plus à quoi s*en tenir, et les fouilles qu'on « avait résolues furent définitivement ajournées*,. Je ne M m'explique pas comment on a négligé de faire vérifier « matériellement les différentes indications recueillies.
« Il ne faut pas perdre de vue que le décès de Louis XVII « est annoncé dans l'acte mortuaire comme ayant eu lieu « le 20, et que l'enterrement ne s'effectua que quatf^e jours « après. On s'inquiète de la raison de ce délai. Est-ce pour « laisser le temps de procéder à l'autopsie ? Elle fut ter- « minée dans la journée du 21. Dans quelle intention cette « attente de trois jours encore ? Sans doute, pour préparer « un semblant de funérailles. Pour Justifier l'annonce « officielle de cette mort, on éprouve plus d'embarras qu'on <c ne l'avait imaginé d'abord ; et c'est de là que provient le « retard; les obstacles ne sont levés que le quatrième jour. « Quelle devait être en pareille occurrence et en présence « d'un tel événement la conduite du Comité de sûreté gêné- « raie ? Le simple bon sens l'indique. La guerre de la « Vendée n'était pas éteinte ; elle donnait de vives inquié- « tudes au gouvernement ; il fallait donc que les Vendéens « fussent sûrement convaincus que la mort de Louis XVII « leur enlevait le principal espoir ; il fallait ôter à jamais à « la politique royaliste la possibilité de ranimer l'enthou- « siasme, par l'apparition soudaine d'un Dauphin supposé « au milieu des armées catholiques et royales...
« Dans ces conjonctures, pour tout convaincre et pour « tout déjouer, pour éviter enfin les résurrections, Veœposi" « tion publique du Prince défunt, et son convoi fait au grand V jour, non avec quelques témoins, mais avec des specta- « leurs, étaient également des mesures indispensables... »
Ah ! OD comprend maintenant pourquoi, dans la déposition de Lasne, il a été question d'exposition publique. Il était nécessaire de combler une lacune. Quant à moi, je la constate. Peuchet dit avec raison :
« On aurait dû appeler la foule, et lui ouvrir le Temple et
« le cimetière Que fit-on ? On se cacha sou^ V épaisseur
w des murailles, et Von évita la clarté du jour. De bonne « foi, tout cela pouvait donner à penser, à soupçonner du « mystère ; mais ce n'est pas moi qui réclaircirai..'...
« Précisément, en raison de ces irrégularités et de cette « clandestinité, le gouvernement, pour couper court à une « multitude de bruits préjudiciables à sa réputation de mo- « ralité, aurait dû presser les fouilles jusqu'à ce qu'elles
M offrissent une solution J'ignore pour quel motif elles
« n'ont pas été commencées, »
Mais, Messieurs, ce que nous ne sommes pas réduits à ignorer, c'est la conduite de Louis XVIII et de sa famille !... Ce que nous savons, c'est qu'on s'est absolument refusé à rendre à la mémoire de Louis XVII les hommages funèbres, exigés non seulement par les nécessités politiques, mais encore par les plus saintes inspirations du cœur I Cependant on ne l'a jamais fait, et M. Sosthène de Laroche foucauld, dans ses mémoires, tome V, page li8, résume ainsi cette partie du débat, en disant :
« Parfois on a cru en France que le fils de l'infortuné « Louis XVI avait été soustrait à la rage de ses bourreaux. M Depuis cette époque, comme alors, sa mort n'a point w paru assez authentiquement prouvée pour que la con- V science scrupuleuse de Louis XVIII ait consenti à ce qu'il « en fût fait mention lors de la translation, dans les tombes :' de Saint-Denis, des dépouilles mortelles de sa famille. »
Cette opinion d'un serviteur fidèle à la royauté légitime tranche le débat. Elle établit nettement que le roi Louis XVIII et sacour n'ont jamais cru à la mort du Dauphin au Temple. Elle est, du reste, justifiée par des pièces existant aux Archives, et desquelles il résulte : qu'on a fait des démarches
de plus d*un genre, tantôt pour Aimuler, tantôt pour arrêter des vérifications sur ce point I.,. Il y a eu des ordres et des contre-ordres... Les ministres, pour essayer de donner le change au sentiment public, ayant parlé de la nécessité de faire célébrer un service funèbre, on dut y renoncer en présence de Topposition du clergé, inspiré par la cour de Rome... Enfin, le cœur de l'enfant royal, précieusement conservé par le docteur Pellelan, et offert par lui au roi et à la duchesse d'Angoulême, fut refusé 1 Cependant on avait fait un simulacre destiné à détourner Taltention des malveillants. Le 2 septembre 1817, le ministre de Tintérieur semblait comprendre que la dépouille du Dauphin, etuotamment son cœur, pieusement recueilli, ne pouvaient être privés des honneurs qui leur étaient dus. Il écrivait à son collègue de la justice :
« Paris, 2 septembre 1817.
a Monseigneur,
« J*ai reçu les pièces que Votre Grandeur m'a fait l'hon-
« neur de me communiquer, relatives à la conseiDution du
V cœur de 8, M. Louis XVII et à Tendroit où le corps du
« jeune Prince a été inhumé. L'intention du roi étant que
t le cœur de ce prince,., soit transporté à Saint-Denis
« je viens de faire, conformément à Tordre que Sa Majesté « m*en a donné, Tenvoi de toutes les pièces à M. le grand « maître des cérémonies...
« Lb ministre PB l'intsrxbur. »
Il écrit aussi dans les termes suivants :
a A M. le marquis de Dreux-^Brézé, grand maître des « cérémonies de France.
c< Monsieur,
« Conformément aux ordres que m'en a donnés le roi, J'ai « l'honneur de vous transmettre deùœ liasses de pièces rela- « tives à la conservation du cosur du Jeune Prince...
« Dans l'autre liasse se trouvent, au nombre de onze, les
« pièces tendantea à constater et à certifier Vendrait où son et corps a été inhumé, »
Le 4 septembre 1817, M. le marquis de Deux-Brézé écrit h M. le ministre de l'intérieur pour lui accuser réception des pièces constatant que le cœur de Sa Majesté Louis XVII a été réellement conservié et existe encore fimjourd'hui.
Au nombre des pièces quMl lui envoie se trouve en première ligne :
« 1° Procès-verbal de Tauditîon des témoins, d^où ilrésuïte (< que le cœur conservé chez le sieur Pelletan est effeclivei< ment le cœur de Sa Majesté Louis XVH,,, » .
. Pourquoi cette manière d'agir? Que sont devenus ces ordres ? Pourquoi ne les a-t-on pas exécutés ? Et pourquoi la majesté royale, dans ce qu'elle a de plus auguste, Tenfance et le martyre, a-t-elle été dédaigneusement laissée à la porte de la maison de Dieu, restée fermée pour elle ?
A tout cela, il n'y a qu'une explication, la seule, la vraie : c'est que la famille royale savait que Louis XVII n'était pas mort au Temple, et qu'il était caché ou emprisonné en Prusse.
. On ne pouvait pas livrer un pareil secret d'Etat, qui aurait été l'anéantissement politique du pouvoir, et l'on a mieux aimé sacrifier les droits légitimes de l'absent que de s'exposer à une compétition légitime, faisant descendre du trône ceux qui voulaient l'occuper à tout prix I
Je m'étonne que ces faits n'aient pas eu l'honneur d'une discussion quelconque dans l'ordonnance de non -lieu de 1841.
Je m'étonne que cette ordonnance n'ait pas même mentionné les témoignages recueillis en 1837, alors que le juge d'instruction s'étend si longuement sur les dépositions de Lasne et dé Gomin...
Je ne veux pas, en effet, supposer que ce soit aux témoignages des personnes respectables entendues dans l'instruction, que s'appliquent les violentes incriminations dirigées contre les intrigants ou les crédules qui auraiefnt épousé la cause du Prince,
On parle longuement des dépositions de Lasne et de Gomio... Mais quant aux autres, devant lesquelles on s'était cependant arrêté en 1837, on ne leur fait pas, dans l'ordonnance, rhonneur de les examiner, et l'on se contente d'y répondre par le dédain et l'outrage, dans les termes que voici :
« Le seul récit de ces faits suffit pour établir la vérité, « et rend inutile V examen détaillé de toutes les soi-disant « présomptions qu'ont successivement invoquées les nom- « breux intrigants qui ont cherché à faire revivre en eux « le jeune Prince, dont la fin avait été si déplorable^ Ainsi « croule le roman laborieusement échafaudé par Naundorff « et ses partisans ; ainsi se trouve établi et l'esprit astu- « deux de l'un, et la crédulité incompréhensible des « autres »
Des intrigants!... Le mot y esti Intrigants? M"® de Rambaud I M . et M™° Marco de Saint-Hilaire! M. de Joly ! M. Morel de Saint-Didier I M. Brémond!...
Vous allez entendre comment parlent ces intrigants I Je ne veux pas vous fatiguer par de longues lectures... J'ai hâte d'arriver au terme ; mais, cependant, il est nécessaire de s'arrêter un instant ici, pour mesurer la distance qui çépare le jugement porté par la Chambre du conseil, du caractère vénérable de ceux qu'on prétend flétrir I
Mme de Rambaud est appelée, en 1837, devant le juge, et vous allez voir avec quelle fermeté grave s'exprime cette vaillante femme que j'ai connue^ et dont j'ai plus à cœur que qui que ce soit de venger la mémoire d'une indigne insinuation !
Ecoulez son langage, il est la meilleure réfutation de l'insulte qu'elle ne mérite pas : elle dépose le 12 juillet 1837 :
" J'étais attachée au berceau du Prince Charles-Louis, duc « de Normandie, depuis sa naissance, jusqu'au 10 août 1792, « où je l'ai quitté aux Tuileries, n'ayant pu le suivre aux « Feuillants. J'étais tous les jours avec le Prince, je suis « même toujours sortie aveo lui, et je ne Tai jamais perdu << de vue. »
Ceci est un peu plus sûr que la déposition de Lasne qui prétend avoir vu jouer le Prince dans le jardin des Tuileries. Lasne n'a vu l'enfant qu'une fois ; M"*® de Rambaud l'a vu jusqu'au 10 août...
« Je l'ai cru mort jusqu'en 1833. Mais à cette époque, le « Prince m'a été présenté par une dame de ma connaissance « sous le nom de Naundorflf; au moins j'ai su depuis que « c'était ainsi qu'on l'appelait à l'étranger. Je n'ai point le « moindre doute sur l'identité du Prince ou de ùelui que « f appelle ainsi, et que je crois être le véritable fils de w Louis XVI. Ses traits, des marques particulières dont il « est porteur, et notamment celle de Vinoculation que fai M vu faire, son port, sa ressemblance avec le roi Louis XVI « et la reine Marie- Antoinette, sont les motifs qui me déter- « minent très conciencieusement à penser qu'il est le véri- « table fils de Louis X\L
« Je dois dire aussi qu'ayant connu mieux que personne « tous les souvenirs de son enfance, j'ai pu m'en entre- « tenir avec lui, et j'ai été frappée de Vexactitude de ses « souvenirs, des détails dans lesquels il est entré, et de la « fidélité avec laquelle il me les a sans cesse reproduits. « Dans la crainte d'être surprise par la mort, j'ai cru devoir « consigner dans un acte de dernière volonté l'expression « de ma conviction. Cet acte a été saisi chez moi, le ibjuin i< dernier, lors d'une perquisition qui y a eu lieu, »
En effet, Messieurs, le juge d'instrnclion avait lancé cjes mandats d'amener contre toutes ces respectables personnes. Leur domicile a été violé par des agents de police. Elles ne s'en plaignent pas..., prêtes qu'elles sont à souffrir davantage pour le triomphe de la vérité I
« J'ai voulu que mon opinion sur son identité fût bien « connue et bien constatée, et qu'elle pût aussi lui servir « dans le cas où son état serait discuté devant les Tri^ « bunav^.,,.
« Je dois dire que M. de Joly, dernier ministre de la jus- 1^ tice, ne faisait point de doute sur l ideutité du Prince. Il
« lui avait trouvé dans la démarche, dans la voix et jusque «dans les inflexions de cet organe, des rapports aveo « Louis XVI, qui l'avaient profondément frappé »
Je retiens de celte déposition que M™« de Rambaud savait épi'une inarque particulière avait été faite sur le bras du Jeune Dauphin au moment de Tinoculation. En 1834, elle déclarait que cette marque, de forme triangulaire, avait été faite exprès, aUn que plus tard on pût reconnaître l'identité du jeune Prince.
- Nou$ pouvons i^apprôcher de cette déclaration celle de if"»« Marèo dé Saint-Hilaire devant le juge d'instruction du Mans, le 19 Juillet 1837 î
[ Ai M. Bricon, imprimeur à Paris, avait été chargé d'impri- << mçr des mémoires de M. Naundorff. II en parla à M. Geof- « fr'oy, archiviste de laî préfecture de Niort. Celui-ci, qui <$ savait que j'avais été attachée àjla maison de Louis XVI, «^pensa que Je pourrais donner des renseignements utiles «sur ndentité du sieur Naundorff, et. vint m'en parler. Je «lui répondis que je ne me souciais pas de voir M. Naun- «' dorff ; que M"*® de Rambaud était bien plus à même que « moi de le reconnaître, puisqu'elle appartenait à sa per- « sonne. Je lui donnai une lettre pour cette dame. M™© de «Rambaud fut voir M. Naundorff, et resta convaincue, « d'après l'entretien qu'elle eut avec lui, qu'il était le duc de « Normandie. Le 19 août 1833, elle l'amena chez moi. Lors- « qu'il y entra, je fus frappé de sa ressemblance avec « Louis XVI et la reine. Ce jour et depuis, fai eu avec lui « des conversations sur certains détails qui m'ont donné la a conviction qu'il était bien le duc de Normandie, Il me « désigna, avec la plus grande précision, les instruments « de musique dont se servait ordinairement sa mère ; il « m*indiqiui même leur couleur et la place quHïs occvr it paient. Il m* a aussi rappelé le genre de service de sa « mère et les noms des douze femmes qui étaient à son M service. Pendant trois ans il a fréquenté ma maison, il y « a mangé et couché ; ses relations n*ont fait que me con- « firmer deplui en plus qu41 était le fils de Louis XVI.
« Du reste, tout ce que je vieùs de déclarer et tous les «détails qui me coocernent ont été consigoés dans une « brochure que vous avez saisie, et dans les notes de mon « mari qui font partie aussi des papiers que tous avez u saisis. »
J'ai là les lettres écrites, à roccasîon de cette saisie, par M. et M"*® Marco de Saint-Hilàire, qui s'étonnent des rigueurs déployées contre eux.
J'ai là également la déclaration de Marcoux, ancien huissier de la chapelle du roi, qui dit :
«Je, 80us>signé, déclare que les faits relatés ci-après « sont de la plus rigoureuse exactitude :
« Je connaissais M**^ la comtesse de Mauvoir qui, si je tf ne me trompe, demeurait dans la rue des Augustins, à ff Paris. Ayant eu l'occasion de la voir, à une date que je « ne saurais préciser aujourd'hui, je lui parlai de ma con- « Yictioû et de mes rapports avec le duc de Normandie* « Elle ftit fort étonnée de mon langage et me déclara qu'elle « ne pouvait partager mes sentiments. Nous nous vîmes <c plusieurs fois ; je lui donnais tous les renseignements « qui parvenaient à ma connnaissance. Tous ces détails a excitaient vivement son émotion, et elle Unit par me dire : « Serait-il bien possible que le Prince ne fût pas mort î « J'avoue que ce que vous me dites me porte à croire que « vous avez raison d'y croire. » Et elle fondait en larmes f( en me faisant cet aveu. « J'en atteste Dieu 1 Madame, lui ^ répondis-je ; le ûls de Louis XVI existe. »
a Alors elle me dit : « Je connais M. de Joly, dernier mi- « nistre de la justice sous Louis XVI ; peut-être pourrait-il « appuyer les réclamations du Prince et concourir à le « faire reconnaître. Je lui en parlerai. »
« Quelque temps après , M"** de Mauvoir me rapporta « quelle avait vu M. de Joly ; qu'elle lui avait parlé du duc t( de Normandie ; que la conversation avait été fort animée, « et que ce ministre lui avait dit avec une grande colère : <c Gomment! vous aussi, Madame, vous voulez proclamer « dans la soci4té une erreur déplorable, pour diviser le
« parti légitimiste, quand tout le monde sait ^e le âls de « Louis XVI est malheureusement bien mort? Envoyez-moi « l'homme qui vous égare et je Taurai bientôt détrompé. »
« Quel fut mon étonnement lorsque M"« la comtesse me « fit part de cette conversation ! J'habitais Versailles; avant « de retourner chez moi, je me présentai aussitôt à la de- « meure de M. de Joly. Ce fut lui qui me reçut. Ne le « connaissant pas, je lui demandai si je ne pourrais pas « parler à M. de Joly. « C'est moi, Monsieur, me répondit-il ; « que me voulez-vous ? » Je m'annonçai comme venant de « la part de M™« la comtesse de Mauvoir ; il me fit entrer « dans son cabinet et renvoya son secrétaire. Quand nous « fûmes seuls, il me dit : « M"*« de Mauvoir m'a assuré que « vous croyiez à Texistence du fils de Louis XVI. — C'est « vrai. Monsieur, répliquai-je. — Mais, ajouta-t-il, on ne peut K pas sans démence croire à pareille chose. Personne ne « doute de la mort du Dauphin. J'ai de nombreux fragments « d'histoire de divers auteurs qui ont écrit l'histoire de la M Révolution, et tous prouvent qu'il est mort. — Ils n'ont « pas plus que moi été témoins de son décès, repartis-je ; <c ils ont écrit sur des on-dit, » Je ne puis reproduire en « détail toutes les particularités de notre entretien. Je lui « racontai tous les faits dont j'étayais ma croyance. Il « insista pour me démontrer que j'élais la dupe d'une intri- « gue qui avait pour but de semer la division dans le parti « légitimiste. Je lui répondis que si j'étais dans l'erreur, « c'était de la meilleure foi du monde ; que s'il pouvait « m'en convaincre, je ne résisterais pas à l'évidence. La dis- « cussion que nous eûmes ensemble nous laissa chacun dans « notre opinion, et nous nous quittâmes brusquement, penc< sais-je, pour ne plus nous revoir.
« Je fus donc excessivement surpris, lorsque, dans un « nouveau voyage à Paris, au bo.ut de quelque temps, « ayant revu M"« de Mauvoir, elle me prévint que M. de « Joly désirait encore causer avec moi, pour me prouver « jusqu'à l'évidence que j'étais dans l'erreur en croyant que <( le fils de Louis XVI était vivant. Je lui répondis que je ne « demandais pas mieux que d'être éclairé et que J'irais
i< chez M. de Joly. Quand il me vit, il me dît : « Je vous ai « fait prier de venir, parce que vous me semblez de bonne «foi, et je veux vous désabuser. Pourrais-je voir votre « prétendu Prince? » Sur ma réponse affirmative et Tassu- « rance que je lui donnai que le Prince recevait tout le « monde, et particulièrement les Français, il fut convenu « que j'irais m'in former si le personnage était visible ce « jourrlà même et à quelle heure. M'étant rendu chez le « Prince, il fut enchanté de savoir qu'il allait se trouver en « présence d'un ancien ministre de Louis XVI, et me dit de « le lui amener à quatre heures, ajoutant :. Vous serez prête sent à l'entrevue ; je veux que vous soyez témoin de ce « qui va se passer.
« A l'heure fixée, M. de Joly et moi nous allâmes trouver « le Prince. Arrivés dans la maison où il logeait, on nous « fit entrer au salon et on le prévint que nous étions là. Un « instant après, il se présenta accompagné de quelques « personnes dont j'ai oublié le nom. Je me lève et j'annonce « le Prince à M. de Joly. Il se lève et regarde attentivement « le personnage qui s'avançait vers lui, et lui dit : « On M m'a informé que vous aviez servi mon père, mon ami. » « Le Prince qualifiait ainsi du nom d'ami toutes les person- « nés qui Tabordaient. M. de Joly lui répondit : « C'est pos- « sible, Monsieur. » Le Prince lui dit de s'asseoir et s'assit « lui-même en face de lui. Aussitôt la conversation s'en- « gagea sur le fait de l'existence du fils de Louis XVL Afin <* de s'assurer si le personnage avait des souvenirs exacts « sur des faits que sa mémoire avait pu conserver, M. de « Joly prenait à tâche de lui en signaler, en les rapportant « tous à rebours de la vérité. Mais le Prince le contredisait a aussitôt en rectifiant les erreurs volontaires du ministre. «Je ne me rappelle pas précisément aujourd'hui, avec « détail, toutes les circonstances de cette intéressante entre- <i vue, dont le résultat fut tout à l'avantage du Prince. Il « me parut que ses souvenirs ne lui faisaient pas défaut ; « car M. de Joly les écouta attentivement et ne fit pas la « moindre observation pour en contester la réalité. 11 fut « particulièrement question du transfert de la famille
:« royale d«8 Tuileries à rÂagemblée nationale. J,e n^erap- « pelle parfaitement que M. de Joly expliqua au Prince, « intentionnellement contre la vérité, comment la salie «était éclairée; et que le Prince lui répondit ausaftot,: «Voua vous trompez, mon ami, je me souviens qu'ii y « avait de grandes fenêtres* » Je crois même, san^ être a trop sûr, qu'il ajouta qu'-elles étaient grillées. Je n'ai <f point non plus oublié que M. de Joly lui dit ensuite: « Vous vous êtes presque toujours promené », et que le M Prince loi répliqua : « Non, mon ami, j- étais sur les genoux « de ma mère ; je m*y suis endormi, » Enfin, j'ai encore la <c certitude que M. de Joly dit : « Vous avez demandé un « morceau de pain à manger » ; et que l.e Prince lui répou- « dit : « Je ûe me rappelle pas avoir tenu ce propos ; mais « je saitt que je me suis plaint de la faim et que j'ai mangé K de la soupe. »
«M. de Joly, en se retirant, dit au Pripce : « J'ignore «qui voua êtes; tout ce que je puis attester, c'est que « vous ressemblez à une personne que j'ai bien connue. » « Parce que je suis la vérité », répliqua le Prince. « Ce n'est <<.paa là toujours une raison, repartit M. de Joly ; car j'ai « trois enfants, dont deux me ressemblent beaucoup, et « l'autre ne:me ressemble pas, quoique je croie en être le « père. » . ,
« Ce fut un lundi que cela se passait. C'est de cette mac< nière que la conversation s'était longtemps prolongée « entre les deux interlocuteurs. On se doDna rendeiz-vous u pour le mercredi suivant. Je n'assistai pas à cette- eonféu rence. Ayant reconduit M. de Joly cbe^ lui, Je lui demaa- « dai : <c Franchement, que pensez-vous du personnage que .w vous venez de voir? — Je né sttis pas convalûcui mye « répondit-il ; mais ce que je puis vous dirOj c'est qu'il a le -w verbe, les gestes et la démarche de Louis XVI, et ce' sont .« jde ces choses qui ne s'imitent pas. ■— Eh bien, luidis^je, i€ vous me faites plaisir de mé dire cela. » Noub! nous quita tàmes avec promesse de nous revoir. Peu de temps après, a étant allé à Paris, je fus voir M. de Joly, Quelle fut ma «surprise quand, lui ayant demandé s'il avait r^vu. le
« Princç, il me répondit ; « Oui, et c'est bien le âls de « Louis XVI. » Et moi je lui dis irgniquement : « Gomment, « Monsieur de Joly, et vous aussi, vous voulez diviser le « parti légitimiste I — Ah 1 me répondit-il, vous avez le << droit de rire de moi ; car, si je n*avais pas entendu de mes w oreilles et vu de mes yeux, je n'aurais jamais cru. Mais (f maintenant, rien au monde ne pourrait détruire, dans « mon esprit, son identité avec le fils de Louis XVI ; car u tout ce qu'il m'a dit était à ma connaissance, et ne pou- « vait être ^u que du Dauphin et de moi. ^
« Breda/ce l®' octobre 1856.
« J'ai lu cette déclaration, dictée par mol, et en tout vè- « ritabie.
t< Signé : Marcoux,
k Ancien huissier de la chapelle du palai»
« et honoraire de la chambré du roi, demeurant u h Versailles, rue des Hôtels, n° 1. >•
, Je pourrais citer bien d'autres témoignages conformes, mais je dois avant tout m'arrêter sur la déposition de M. Brémond, à laquelle sa haute situation, son noble caractère et son grand âge donnent une autorité particulière. On l'a bien senti. Aussi a-t-on cherché à L'affaiblir en présentant dans le réquisitoire de première instance M. Brémond comme un idiot fanatique... un rêveur... un illuminé qj^i croyait aux prédictions de Martin... qui s'était associé aux idées de Fourier, et aurait voulu établir un phalanstère gouverné par des Trappistes.
J'écarte, Messieurs, toutes ces choses indignes de votre audience, aussi contraires aux bienséances qu'à la vérité. M- Brénjond était un ferme croyant, adversaire résolu de toutes les idées et de tous les faits de la Révolution. Il était bien plus l'homme de ï Histoire universelle de Bossue t que le fils de Voltaire. '
Mais faut-il le llôtrir à cause de cette foi ardente qui lui faisait placer le salut de son pays dans la restauration de ]a monarchie légitime ?
Je rencontre dans sa déposition et surtout dans le curieux mémoire qui raccompagne et la complète, la trace de ces dispositions et de la fermeté inébranlable de ce vétéran du royalisme.
Il le prend de très haut» même avec la justice française*
Retiré en Suisse, depuis les événements révolutionnaires qui Tavaient forcé d*y chercher un asile, il avait vécu dans le commerce de nobles et^ intelligentes amitiés. Il habitait, après avoir quitté Semsales, le château de la Tour du Peylz, près Vevey, acceptant sans murmure les rigueurs du sort qui Tavait condamné à Texil.
En 1788, il était député aux Etats de Provence, il était devenu le secrétaire intime du roi Louis XVI et son ami particulier. Il avait conçu pour ce monarque un dévouement sans bornes et n'avait quitté la France qu'après s'être assuré qu'on eflfectuerait l'évasion de Louis XVII. Lui aussi, en effet, avait été sinon un des auteurs, du moins un des confidents de cette évasion. Il en a vu le procès-verbal. Il a su que le Dauphin avait été conduit en Suisse, puis en Autriche. Voilà ce que dépose cet homme de bien contre la parole vénérable duquel s'useront les railleries et les insultes, quelle que soit leur source.
Il est vrai qu'il croyait aux prédictions de Martin.
Je ne veux pas toucher ce fait : j'ai essayé de l'étudier, c'est un problème difficile à résoudre I Quelle est la relation qui unit l'homme à Dieu ? N'y a-t-il pas dans la vie des peuples comme dans celle des individus des événements inexplicables devant lesquels nous devons avouer l'incurable infirmité de notre raison, qu'on ne peut comparer qu'à Tinsolence de notre orgueil ?
Encore une fois, c'est un problème difficile à résoudre et qui nous mènerait trop loin si nous le voulions approfondir.
Ce qu'on ne peut nier, c'est qu'en 1816, un cultivateur vint trouver Louis XVIII et qu'il eut avec lui plusieurs conférences secrètes. Les mémoires du temps et de M"® du Cayla témoignent du trouble qu'éprouvait Louis XVIU après ces conversations.
Ce cultivateur, en effet, reprochait au monarque de France de n'être qu'un usurpateur.
Je me contente de rappeler ces faits, irrécusables d'ailleurs, et j'ajoute que les esprits qui se croient assez fermes pour condamner sur un pareil incident un vieillard vénérable comme M. Brémond et rejeter sa déposition, s'arrogent une autorité que je ne leur envie pas.
Ceci dit, je vais examiner rapidement ce qui a été révélé par M. Brémond, entendu en vertu d'une commission rogatoire.
Interrogé par le tribunal tout entier de Vevey, siégeant en audience publique, il a tenu à ce que trois expéditions fussent faites de son témoignage. J'en ai une, la seconde se trouve dans les pièces de la procédure criminelle et la troisième est déposée au greffe du tribunal de Vevey.
M. Brémond a voulu également que les renseignements qu'il pouvait donner fussent consignés dans un mémoire.
Je ne veux mettre sous vos yeux que quelques passages da mémoire de M. Brémond, les premiers entre autres.
M. Brémond, après lecture à lui faite du rogatoire inséré au protocole, s'exprime ainsi :
« Je regrette que le gouvernement français ait choisi la « voie qu'il prend pour éclairer sa justice. Je lui avais « insinué, dans une lettre à M. de Générés, celle que je « croyais convenable pour obtenir le résultat véritablement « utile. Je déplore surtout que le magistrat français invo- « que mon téinoignage pour éclairer sa justice, dans une « cause qu'il dit être chargé d'instruire contre M. Naun-, « dorff, se disant fils de Louis XVI, comme prévenu d'es- « croquerie. U regrettera sans doute d'être tombé dans <( une telle erreur, et après avoir entendu mon témoignage « il sollicitera ses supérieurs de l'autoriser à la brûler en « gémissant du triste rôle que sa position l'a contraint de « jouer. »
Je vous demande pardon de ce langage, c'est celui du témoin, et je ne le cite que parce qu'il fait partie d'un mémoire qui est résumé dans la procédure criminelle.
M. BrémoDd dît ensuite :
« Cependant je vais remplir mon devoir et dire la vérité u devant Dieu et devant les hommes ; ce que je sais « être la vérité. D'après le rogatoire, je dirai d'abord, « comme ayant été secrétaire du roi Louis XVI et honoré « de sa conûance, que le roi était informé du plan des « conjuréB de proclamer la République en l'enfermant au tt Temple avec sa famille : qu'il a été envoyé à la cour « d'Autriche trois mémoires à ce sujet, par son agent de « confiance auprès de la reine, M. le comte de la Marck ;
te Que le roi choisit des serviteurs de confiance pour « veiller sur le Temple et avoir les moyens de le servir « avec sa famille, en cas de besoin ; qu'un des chefs de a ces Ol^servateurs était un de mes amis nommé M, Thor, u, dit la Sonde; qu'en 1820, me trouvant à Paris, j'ai vu « dans un des salons du faubourg Saint-Germain, un des a neveux de feu mon ami, qui assarait que, se trouvant « dans un château de son oncle, en 1797, il vit un iour « arriver son oncle dans sa calèche avec un jeune enfant « de l'âge environ de onze à douze ans, cheveux blonds et « bouclés, et d'une très belle figure ; que son oncle le fit « loger dans sa chambre ; que dans la journée il ne le « quittait pas, et en lui parlant le nommait M. Auguste; <c qu'après un séjour de quelques semaines, il partit dans « la nuit avec cet aimable enfant, et quelques jours après, « il revint seul ; qu'il lui dit alors : Tu as eu le bonheur de (c voir le jeune Dauphin sauvé du Temple, gardes-en le « secret...
« Je confirme ici tout ce qui m'est personnel sur la ma- « nière dont j'ai reconnu en sa présence, dans le préten- « dant, le véritable fils de Louis XVI ; je déclaré solennel- « lement, devant Dieu et devant les hommes, qu'il n'existe « sur la terre que le véritable fils 'de Louis XVI qui eût « connaissance de la cachette mentionnée, ayant été seul « avec son auguste père, lorsqu'il y fit le dépôt de la « cassette.
« J'ajouterai, pour S. A. R* M°^® la duchesse d'Angoulême,
« pour la désabuser de toutes les erreurs avec lesquelles « on a surpris sa bonne foi, que la cassette qui reûferme « des souvenirs des martyrs ses augustes parents a été « fabriquée de la main du roi Louis XVI, qu'elle a été « cachée en présence de son frère seul, et il n'y a que « lui sur la terre qui connaisse le lien où elle est déposée, « et qu'elle présente un moyen certain pour elle de recon- « naître son frère, car elle a dû ôtfe informée au Temple « qu'une cachette existait aux Tuileries, par les fouilles « qu'on y a faites pendant le premier séjour de Louis XVlIÏ « à Saint-Cloud.
« A l'appui de ce qui a déjà été dit et publié sur l'etis- « tence de Louis XVII, j'ajoute encore sur ce qui me fut « dit en 1795, par feu Son Excellence M. TAvoyer de « Steiger de Berne, avec lequel je travaillais alors, de « concert avec d'honorables amis, pour rétablir l'Orphelin « du Temple sur son trône, affaire dans laquelle l'Angl^w terre était intervenue, sous le prétexte d'en favoriser le « succès. Cependant, comme nous avions cru devoir lui « ,demander des gages de confiance, que son ministre, Ml « Wickam, envoyé en Suisse à ce sujet, ne se trouvait « autorisé d'accomplir qu'en partie, son intervention, finit « pour nous à une seule séance, à laquelle je me trouvais « présent.
<c Nos travaux avaient cessé depuis quelques mois, à t< cause de la prétendue mort du Dauphin au Temple, « lorsqu'un jour Son Excellence M. de Steiger me fit « appeler pour me dire qu'il avait été informé, par des « courriers expédiés des généraux vendéens à Vérone, « que le jeune Prince n'était pas mort au Temple, mais <( qu'on l'avait au contraire sauvé de prison.
« Environ trois mois après celte nouvelle, M. de Steiger ;< me la. confirma, en m'assurant. qu'il venait de recevoir « des renseignements très certains de l'évasion du Temple 5( du royal Orphelin. " '
«Je sais encore que le gouvernement autrichien possède a sur cet objet un document des plus précieux. Un dé mes « amis, feu M. P., que Son Excellence M, Thu^buth ém^
« ployait comme son secrétaire particulier, ma déclaré M avoir tenu ce document entre ses mains dans le cabinet « de ce ministre. Celait un procès-verbal de Venlèvement « du Temple du jeune Louis XVII.
« M»« d'Aulnois, qui est encore vivante, se trouvant en « 1795 dans un salon du faubourg Saint-Germain, a pleuré « avec beaucoup de ses amies la prétendue mort du M Dauphin, qu'on venait de publier ; il entra dans ce salon u une dame de ce cercle et toute joyeuse qui les consola et « les ravit de joie, en leur apprenant que le Dauphin était <c sauvé, et qu'elle avait été au nombre des heureux oc- « leurs de cet enlèvement.
« Ces faits et d'autres, qui ont été publiés, me démon- « t7'ent donc que les cabinets de VEurope connaissent tous « cette évasion; et si, en 1814, comme il me paraît prouvé, « Texistence de Louis XVII leur fut aussi connue, et en « particulier à la Prusse, Tinjustice qu'ils ont commise « envers le roi légitime, en proclamant à sa place Louis R XVIII, s*explique assez par les avantages que ces diverses « puissances, et particulièrement la Prusse, ont retirés de « la manière dont s'est faite la prétendue Restauration. « A Dieu seul appartient le droit de juger un tel acte et « d'en prévoir toutes les conséquences. »
Je ne poursuis pas davantage... cela me semble inutile, car, j'entrerais, avec le mémoire, dans des détails qui vous paraîtraient étrangers à la cause... bien qu'ils se rattachent essentiellement au point de vue historique.
Devant le Tribunal de Suisse, et en dehors de ce mémoire, M. Brémond répond, en ces termes, aux questions qui lui sont posées :
u D. Connaissez-vous la personne connue sous les noms « de Charles-Guillaume Naundorff, et qui se dit.Charles- « Louis de Bourbon, duc de Normandie et fils de Louis XVI t
« R. Je déclare la connaître personnellement, et je vais « faire le récit de tout ce que je sais la concernant.
« D. Etiez- vous à Paris en 1792?
' fi R. J*ai yéca à Paris dès 1786, commB député de l'ad- « ministration des Etals de la province de Provenoe, et j'y te sais resté encoi^e pendant environ quarante jours après « le 10 août 1792, Dès lors^ je ne suis pics retourné à Paris « jusqu'en novembre 1819.
« D. Avez- vous été secrétaire intime du roi Louis XVI ?
« R. J'ai été secrétaire particulier du roi Louis XVI, ho- <i nbré de sa confiance, et je Tai été dès le commencement « de 1788 jusqu'au 10 août 1792.
« D. Aves-vous vu, en 1788, ou dans le courant des années u suivantes, Charles-Louis de Bourbon, fils de Louis XVI 7
« R. Je l'ai vu de près diverses fois, dès 1788 au « 10 août 1792; mais je ne me rappelle pas lui avoir parlé à « ces époques-là. Je l'ai vu bien des années plus tard, et je « m'en expliquerai à cet égard lorsqu'il me sera fait une M question précise sur ce point.
« D. Avez-vous des raisons de croire que ce Prince, fils M de Louis 'XVI,, soit sorti vivant des prisons du Temple à « Paris?
« R. J'en suis convaincu devant Dieu et devant les hom- « mes, et je m'en réfère à cet égard à ce que j*ai exprimé « dans le mémoire que j'ai déposé, et à ce qui est dit dans « les pièces que j'ai produites»
'. <i D. Qu'est-ce qui vous porte à croire cela ?
« R. Je m'en réfère au contenu des pièces produites, et '« j'ajoute que ma conviction repose sur certains autres dé* « tails que je ne puis dire, le Prince s'étant réservé de «< parler lui-même, »
; Il s'en réfère au mémoire dont je vous ai lu les premiers ^passages, et où vous avez vu les détails relatifs à la fameuse cassette cachée aux Tuileries.
Toutes ces choses, Messieurs, ont été traitées de fablesl... Et voici cependant que la déposition d'un respectable vieil<^ lard»dontj'ai vengé le caractère, lesrétablit victorieusement!
Si j'ai pris la liberté de mettre sous vos yeux les expressions trop dures que nous trouvons au début dU mémoire, i^^est seulement, pour pouvoir me permettre cette Qbseryi^^
tion que» malgré leur dureté, elles paraissent avoir produit un certain effet.
M. Brémond dit : « que ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de Jeter la procédure au feu ! » Or, dés qu*il a lu son témoignage, le juge d'instruction arrête sa procédure. A ce moment donc, il ne considérait pas la déposition comme dérisoire ; cette déposition avait ébranlé sa conscience.
Aujourd'hui, Messieurs, placés plus haut, après les événements accomplis, vous remettrez chaque chose à sa place, et, réhabilité par vous, M. Brémond y occupera celle qui appartient à un honnête homme, fidèle à ses conviclions, respectueux de sa parole, incapable de tromper qui que ce soit, et la justice moins que personne. Un mot encore sur lui ; je remprunte à une lettre de sa fille, M"« Ducrey, datée du 2 juillet 1872, et adressée à Madame Amélie :
« Madame, « • ••..*•••••**••%«••«•
c< Permettez-moi de vous faire connaître certaines cir- « constances que vous ignorez sans doute, et qui vous « prouveront une fois déplus que votre noble père a été la « pensée ei le but du dévouement de toute la vie du mien. u Mon père et son ami intime. M, le marquis de Monciel, « après avoir quitté Paris, avaient acquis la certitude que « le Dauphin était sauvé. Une fois hors de France, Tunique M but de leur vie était de retrouver le Dauphin, dont ils u avaient perdu la trace. Mon père en sûreté en Suisse, « tout un groupe d'amis fidèles et dévoués à la même cause <c vinrent se fixer auprès de lui. M. le comte de Vaucrose <c avait pour mission spéciale de parcourir sans cesse tous « les pays où Ton avait une espérance de découvrir les « traces de Tillustre et infortuné fugitif.
« Bonaparte connaissait aussi parfaitement Vexistence <i du Dauphin et rattachement que mon père avait pour « luiy car il envoya à mon père un de ses généraux, je <c crois que son nom était Brunn, pour faire à mon père les « propositions les plus avantageuses, s'il voulait renoncer (j au Dauphin et s'attaqher à lui ;■ çirgent, honneur, place
« élevée, tout ce qui peut tenter un homme. Mon père ré- « pondit : Oui, je m'attache à lui sHl veut rendre le trône à « son roi légitime. Celle réponse ne plut pas; mon père « recul mille vexations. A la Restauration, mon père fut « érouver Louis XVIII pour lui faire connaître Vexistence « de Louis XYIL Le roi loua sa fidélité et lui dit que s'il « voulait s'attacher à sa personne et le servir avec le même « zèle, il serait récompensé d'une brillante fortune et d'un « emploi des plus honorables. Mon père refusa; pendant la « nuit, la police secrète vint l'éveiller, une voiture était «prête; on le reconduisit à la frontière avec défense de « remettre les pieds sur le sol français,
« Charli^ X étant monté sur le trône, mon père crut « devoir tenter une démarche auprès de lui. 11 reçut le « même accueil, les mêmes louanges et les mêmes promes- « ses que de Louis XVIII ; il fit le même refus. Dans la nuit, « la police secrète vint le prendre à son hôtel pour le re- « conduire aux frontières. — Charles X lui envoyait gra- « cieusement son portrait en lui faisant savoir que le jour « où il voudrait le reconnaître, il serait reçu à bras ouverts.
« Jusque-là, M. de Vaucrose parvint à découvrir plusieurs « faux dauphins qui servaient sans doute à faire perdre la « trace du véritable, car aucun d'eux ne reconnût le signe « certain qui devait prouver à mon père l'identité. (C'était « une bague de Louis XVL) Enfin, vers Tannée 1834 ou 1835, « je ne me rappelle pas exactement l'époque, mon père re- « cueillit un savant allemand, réfugié politique, qui se nom- « mail Slromeyr. Il certifia à mon père qu'il avait par faite- M ment connu, pendant sa vie d'agitation politique, un « homme qu'on appelait le Balafré à cause dune grande M cicatrice qui lui partageait la joue gauche. Cet homme « avait été le geôlier de Louis XVI T, et l'avait gardé pen- « dant quatre ans dans une prison d'Etat, de 1804 à 1808, iije crois. Ce même M. Stromeyr dit à mon père qu'il avait « été à même de vérifier l'exactitude du récit de ce geôlier « en faisant plus tard la connaissance de Louis XVII, qui « avait vécu ignoré et caché sous le nom de Naundorff, A «^ Taide de ces connaissances il retrouva votre père qui, lui,
<c n'hésita pas à reooDDaîtpe la bague qui était pour moQ « père le ai^ne de son identité.
« J'ai omis de vous dire la douleur de mon père et du « marquis de Monoiel en apprenant l'assassinat du duo de « Berry, qui avait promis aux amis de votre noble père «de « le reconnaître et de se dévouer à lui...
« Louise DuGRBT, née Brémond. »
C'était, Messieurs, un avant-goût des abus de pouvoir qui sont devenus l'arme favorite de nos adversaires. «.
Vous voyez qu'il n'était pas facile alors de faire admettre la vérité et comment étaient récompensés ceu:^ qui avaient 16 courage de la proclamer. Mais, en dépit de ces persécutions, ces témoignages n'en subsistent pas moins; ceux de M. le marquis de la Feuillade et de M. le curé Appert, de M. le curé Jouy, ne sont pas moins décisifs.
On a dit que M. Appert était un pauvre curé du déparlement de Seine-et-Oise, et qu'il avait été interdit.
Je vous affligerais si je vous exposais les détails de oe pénible incident. Oui, M. Appert a été interdit, et j'ai dans mon dossier une lettre de révoque de Versailles qui l'eo menace, en le mettant en demeure de renoncer à aa croyance à l'existence de Louis XVIL
Là, en effet, était son seul crime. Arrivé en France, le Prince avait cberobé un ecclésiastique pour compléter son éducation religieuse. M. Appert lui apprit son catéchisme ; il lui ât faire sa première communion... forfait inexcusable I M. l'évêque de Versailles ne le lui a pas pardonné.
On mit ce pauvre ecclésiastique dans l'alternative de perdre sa position ou d'abjurer sa croyance en l'existence du Dauphin I II n'hésita pas ; de là son interdiction.
Je ne m'explique pas davantage sur cette sévérité ; seulement, je repousse de la manière la plus énergique les malveillantes insinuations dirigées contre lui. Le caractère de ce vénérable ecclésiastique n'en saurait être atteint.
M* Appert n'a été interdit que parpe qu'il «st resté fidèle
à sa croyanee et qu'il n'a pas youlu donner son assenti* ment aux persécutions exercées contre le Prince.
Quant à M. Jouy, qui occupe aujourd'hui encore la cure de Rambouillet, je voudrais que, comme moi, la Cour pût le voir et Tentendre. C'est un vieillard de quatre-vingtquatre ans, merveilleusement conservé, et qui, malgré une maladie très grave qui Ta mis aux portes du tombeau il y a dix-huit mois, a conservé toutes ses facultés.
Il a eu des conversations nombreuses avec le Prince à Kambouillet. L'une d'elles roula sur cet épisode : Le jeune Dauphin s'étant égaré, retrouva la bonne voie à l'aide d'une boussole dont son père lui avait appris à se servir. M. Jouy, racontant cette scène au duo de Normandie, lui dit : « C'est dans la forêt de Rambouillet que cela js'est passé ? — Non, repartit aussitôt le Prince, c'est dans le parc de Saint-Cloud que je me suis retrouvé à l'aide de la boussole. » Et c'était vrai I
M. Jouy, qui m'est venu voir il y a peu de jours et qui m'a, en outre, écrit plusieurs lettres touchantes, m'a raconté encore que le Prince lui avait rappelé des bâtiments existant autrefbis à Rambouillet, qui avaient disparu depuis quarante ans, mais dont la forme exacte était restée dans ses souvenirs.
Que répondre à tout cela? Que c'est un tissu de fables et d'inventions grossières, et que toutes ces personnes vénérables, ces vieux serviteurs de Louis XVI qui viennent jeter leur cœur aux pieds de la justice, ne sont qu'une tourbe d'intrigants associés à l'œuvre d'un imposteur?
Messieurs Je connais trop bien l'esprit élevé de M. l'avocat général pour avoir à redouter de sa part des jugements aussi injustes ; mais je lui demande comment il expliquera cette unanimité de témoignages, tous oen rayons de lumière partant des points les plus divers de l'horizon, et se concentrant en un seul faisceau pour établir •la vérité que je vous demande, au moins, d'examiner dans une enquête,
A toutes ces preuves que ^e viens de donner et qui répondent aux principales objections du jugement, j'en ajouT
terai une, sans caractère juridique il est vrai, mais qui n'est pas la moins forte et qui a frappé toutes les personnes qui ont vu cette famille, et, m'est-ii permis de le dire, moi tout le premier.
Consulté par elle alors que, délaissée déjà, elle avait à lutter contre les difficultés d'une détresse absolue, je n*ai pas voulu lui refuser mon concours, mais j'ai tenu à assurer mes pas dans la carrière où j'allais m'engager.
Je suis donc allé trouver ceux qui ne pouvaient venir à moi, grâce à la toute-puissance de la haute police.
J'ai passé en Angleterre... J'ai vu de près ces proscrits, et j'ai été profondément touché de leur simplicité, de leur union, de leur bonne foi, de leurs vertus domestiques.
Considéré comme homme, Naundorff paraissait être de tous le plus honnête ; un père, un époux irréprochable. Tout, dans son intérieur, respirait la sincérité, la modestie, la bienfaisance. La ressemblance de Naundorff avec Louis XVI était frappante, mais ce qu'il y avait de plus extraordinaire, c'était celle de ses enfants avec les menabres de la maison de Bourbon.
Mademoiselle Amélie était alors dans tout l'éclat d'une radieuse beauté aujourd'hui à demi effacée : on ne supporte pas impunément les souffrances qui l'ont assaillie; mais à ce moment on eût dit un' portrait de Marie-Antoinette détaché de son cadre, et répandant dans cette humble maison, sur toute cette famille, le charme et la grâce qui distinguaient l'infortunée souveraine.
Dira-t-on que c'est là un caprice fortuit de la nature? Messieurs, un témoin compétent et non suspect répond à celte objection.
M. le docteur de Garro, en effet, médecin de M"® la Dauphine, a minutieusement décrit les signes physiologiques très remarquables qu'il avait observés sur la Princesse Amélie, notamment aux paupières et à la mâchoire inférieure, signes qu'il retrouvait identiques chez M"*« la duchesse d'Angoulême.
Voici comment il s'exprime ;
« Un très bon observateur (le docteur de Garro, médecin <c des eaux de la duchesse d*Angoulême, à Garlsbad), qui à « ou Toccasion de la voir souvent, et de vérifier si en effet (( la Princesse Amélie, fille aînée du duc de Normandie, u ressemble autant à sa tante que beaucoup de gens le « prétendent; cet observateur nous a dit, en effet, que « deux choses Font particulièrement frappé. On a dit sou- « vent que M^^ la duchesse d'Angoulême a les paupières u rouges f et on a expliqué cette rougeur par toutes les u larmes qu'elle a versées dès «a jeunesse et dans le cours u de ses infortunes. Elle a, en. effet les paupières rouges, « mais cette rougeur n'est point inflammatoire, et ne rest< semble nullement à ce qu'on nomme vulgairement des « paupières éraillées. I^es siennes sont rosacées dans leur « tissu, et Ton pourrait les comparer à celles des lapins. « — M"*« d'Angouléme a de plus une conformation parti- « culière de Varc dentaire supérieur, c'est-à-dire que les « quatre dents incisives sont placées en ligne droite, de a manière à aplatir Varc dentaire,
« Mademoiselle Amélie, qui ressemble beaucoup aux «portraits de Marie- Antoinette, sa grand'mère, qui ont « été faits dans sa Jeunesse, a, ainsi que M»« la duchesse « d^Angouléme, les paupières rosacées, et Varc dentaire de « la mâchoire supérieure a précisément la même con- « formation. »
. Est-ce que tout cela n'est rien, Messieurs? Peut-être pour le juge... encore ne saurais-je Padmettre... Mais pour l'homme, pour le philosophe, pour le croyant, assurémest . cela est beaucoup !
Tout s'enchaîne dans la succession des êtres ; la divine empreinte qui les marque tous les suit dans leur généra- ■4ion, comme pour transmettre et faire revivre la trace de leur origine !
C'est là ce qui nous est enseigné par la science, par la nature entière, par l'arbre qu'on retrouve dans aes rejetons, par la fleur dont la semence produit une fleur pareille, par l'infinie variété de tous les règnes, mais surtout par
llij^ipme, sar la face duquel Dieu déposé son sceau ineffaçable I C'est ainsi que se continue la chaîne non interrompue des familles : la ressemblance y est à la fois la joie et la sécurité des parents, qui, penchés sur le berceau de Tenfant, se disent, les yeux mouillés de douces larmes : « C'est le portrait de son père ! »
Eh bien I quand cette lumière naturelle brille sur le visage de ceux qui prétendent descendre de la famille royale, estce que TOUS pouvez la dédaigner sans être téméraires envers Tauteur de toutes choses ?
Nos pères la respectaient, et, dans ièà grands procès gue dans rancienné Jurisprudence la recherche de la paternité rendait possibles, la ressemblance était soigneusement interrogée. On la trouve mentionnée dans plusieurs arrêts restés justement célèbres.
Il en est une autre non moins décisive. Messieurs : c'est belle qui est tirée de l'identité d'écriture. J*ai dans mon dossier une liasse qui contient des signatures de Naundorff, ou plutôt de Charles-Louis. Vous pouvez les comparer à la Signature du Dauphin, recueillie sur des documents authentiques... 11 y a identité parfaite. Comment l'expliquer? KaundorfT habitait la Prusse. Et il ne faut pas dire que ces signatures soient des documents fabriqués par lui à plaisir... Je les ai relevées, en effet, tracées au hasard au milieu de factures de 1820, sur des lettres ou plutôt des copies de lettres adressées à toutes les dates par lui à sa soeur et à divers personnages. Examinez ces signatures, Messlèuris, et vous verrez qu'elles reproduisent exactement celles du Jeune Dauphin par des signés d'une telle évidence qu'il n'est pas possible de ne pas les attribuer à la même ^ain.
ai l'évidence éclate ainsi à nos yeux, allons-nous l'étouffer parce qu'elle contrarié la politique des puissances? Devonsnous courber le front parce qu'elles nous le^commandont, et empêcher la justice d'accomplir son œUvre ?...
Nbus arrêterons-nouâ aussi à celte considération, invoquée par le Tribunal,' qu'en 1833, Naundorff, arrivant en Fraitoet parlait à peine notre langue ?
U habitait la Prusse depuis 1810. Avaot» il avait erré de pays en pays, sortant d'un cachot pour être précipité dans un autre, et presque toujours entouré d'Allemands I...
Dans son enfance, il avait entendu cet idiome autaut que tendtre. Sa mère, en effet, était allemande... et, au milieu des oircoQStances critiques où elle se trouvait, ayant intérêt à dérober ses paroles à dUndiscrètes curiosités, elle parlait allemand à ses enfants.
Et cependant, si Naundorff parlait mal le français, il réorivait avec une extrême facilité, comme la Cour pourra eu Juger par Texamen de documents datés de 1812.
Et s'il s'exprimait mal en français, il n'y avait rien là que de très naturel I
VoulesE-vous un exemple du même fait, dont le rapprochement est assez curieux ? Je remprunte à un article publié par un de nos plus savants et de nos plus éminents confrères (M. Mignet), dans la Revue des Deux-Mondes, du 46 février 1886.
Il raconta oe qui suit, au sujet des fils du roi François !•', conservés en otage sur les frontières d'Espagne :
a Enfermés d&ûs le château de Pedraga, au milieu des « montagnes, ces aimables et pauvres enfants furent privés « presque de lumière et d'air autant que de liberté, n'ayant « qu'un chien pour toute compagnie, sans qu'il leur par- « vînt, pendant plus de trois années de guerre, aucun sou- .c< venir de iQur famille, sans qu'ils entendissent prononcer « un mot de la langue de leur pays, dont ils perdirent « l'usage à tel point, qu'après la paix de Cambrai, ils ne <i comprenaient déjà plus le messager qui vint les visiter « de la part de leur aïeul et de leur père, et les instruire « en français de leur prochi^ine délivrance
« L'huissier Bordiny envoyé par la régente, s'approcha tt respectueusement du Dauphin, et lui transmit en langue « française les paroles affectuetises et rassurantes dont ,« l'avaient chargé le roi et la duchesse d'Angoulême. Il (( rinatruisit des conférences de Cambrai^ où se négociait « la paix» qui, ajoutait*!!* devait le réjouir beaucoup, parce
« qu'elle procurerait sûrement sa délivrance et celle du duc « d'Orléans...
« Le Dauphin Técoutait avec une contenance triste; puis, « s'adressant en langue espagnole au marquis de Berlanga, « il lui dit qu'il n*avait pas bien compris, et que, si Thuisi< sier Bordin savait Tespagnol, il voulait bien lui parler en « cette langue. — Je fus considérablement surpris, dit « Bordin, en voyant que les princes étaient devenus étran- « gers à leur langue naturelle, et, me servant de la langue « du pays, je leur répétai mes paroles et leur annonçai o qu'ils ne tarderaient pas à recevoir leur liberté. Il demanda u ensuite au Dauphin sHl ne savait plus parler la langue <« de France, Comment serait-il possible, répondit le Dau- « phin en espagnol, de la retenir sans en faire usage, « n'ayant plus vu aucun de nos serviteurs pour la a parler! »
C'est cependant. Messieurs, cette vérité pratique qui a été méconnue par les juges du Tribunal. Ils auraient pu, sans sortir de la cause, voir le même phénomène se pro« duire pour une personne dont l'identité n'a jamais été contestée : cette personne est Madame Royale. Elle-même avait perdu la connaissance du français après son séjour au Temple, ainsi que le rapporte M. Sosthène de Larochefoucauld dans ses mémoires, tome IV, page 7 :
« Madame, étant encore au Temple, parlait d'une manière « si confuse qu'on la comprenait difficilement. Il lui fallut '< plus d'un mois de lectures assidues à voix haute et d'une « prononciation étudiée pour pouvoir se faire entendre a avec netteté. Par le silence auquel elle avait été et elle « s'était contrainte, elle avait perdu l'usage de s'exprimer « et de converser couramment, »
Or, Madame Royale avait à cette époque sept ans de plus que son frère.
Vous le voyez donc bien. Messieurs, ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est l'objection du Tribunal; car elle est à l'avance réfutée par toutes les données de l'expé^
rience. Quelque cultivé que soit le champ de TintelligeDce, il retourne bien vite à la stérilité si on le laisse eu ft*lche, et les plantes parasites ont bientôt étouffé ce que la main du cultivateur y avait semé.
Ici, Messieurs, il ne s*agit pas d'ignorance, il s*agit de la substitution d'une langue à une autre.
Je n'insiste pas ; Terreur des premiers juges est par trop manifeste. i
Je m'empare toutefois du fait et je me demande comment un homme qui ne savait plus parler finançais, a pu» s*il n'était pas réellement le Dauphin, concevoir la singulière, criminelle et odieuse pensée de se dire le ûls de Louis XVI. Et surtout, comment il a pu trouver des partisans assez insensés et assez crédules pour ajouter foi à ses allé* gâtions.
(L*audience est suspendue.)
(Reprise de Taudience.) -
M* Jules Favre :
Messieurs,
Je reocoDtre dans les motifs de la senteace une seconde objection, en apparence plus grave que celle tirée de la difficulté du Prince à parler notre langue ; au fond, elle n'est pas plus sérieuse.
Le Tribunal nous reproche de n'avoir pas justifié, pendant la période qui s'est écoulée de 1810 à 1833, de révélations attestant de la part des libérateurs du Prince leur coopération à cette noble entreprise.
Au premier aspect, je l'ai dit, cette considération peut inquiéter. En y regardant de près, elle s'évanouit. Elle prouve même une évidente ignorance des faits, des hommes et des choses. Sans doute, il avait été glorieux de se dévouer à la délivrance du jeune Prince.
Mais à quelle époque et comment a-t-il été possible à ceux qui se sont associés à ce dessein, de le faire connaître et d'en tirer profit ?
Je le cherche vainement. Messieurs, car à quelle heure que j'interroge l'histoire de cette époque, je la trouve toujours troublée par le courant des passions politiques. Je ne vois dans ses péripéties que des périls pour ceux qui auraient voulu révéler ce qu'ils avaient fait le 8 juin 1795.
Sans doute, il était difficile de faire sortir le Dauphin du Temple... Mais il était plus difficile encore de l'avouer et d'éviter les dangers qui attendaient au dehors, soit la victime, soit ses protecteurs. Les uns e^ les autres étaient eu
face d'ennemis de toute sorte. Les révolutionnaires, d'abord," qui n'auraient pas souffert un instant que le rejeton du tyran, comme on disait alors, leur échappât. Plus menaçants peutêtre étaient ceux qui se prétendaient leurs amis, les royalistes! Ne croyez pas, en effet, que ces derniers ne fussent poussés que par un sentiment de fidélité au trône.
Nous fausserions étrangement les caractères de celte époque si nous voulions supposer un Joas cachant Eliacin dans les profondeurs mystérieuses du Temple.
Non. Dans cette mêlée terrible, nous chercherions vainement, surtout à la hauteur des régions officielles, le spectacle de la vertu désintéressée.
Chacun faisait ses affaires. Le royalisme était un moyen.: On avait abattu ses ennemis... on prenait ensuite leur place ; mais on voulait, sur les ruines de Tédiflce renversé, fonder avant tout un régime à Tabri duquel on pût satisfaire ses ambitions et ses convoitises.
• C'est là l'histoire de toutes les révolutions, et particulièrement celle des temps qui nous occupent. Un enfant ne pouvait être qu'un embarras pour ces royalistes pressés de jouir et qui encombraient le Directoire, le conseil des Cinq- Cents, celui des Anciens... occupés de toutes sortes d'intrigues, participant à l'attentat du 2 nivôse, ourdissant la cons-, piration de Pichegru, et, de machinations en machinations, poussant les sections sur les marches de Saint-Roch, où le futur vainqueur de l'Italie les mitraille sans miséricorde.
Dans un tel milieu, tout était danger pour le Prince et ses. amis. Et il est'certain que s'il se fût révélé, ilreût été sacrifié, et que le même sort eût été réservé à ses libérateurs.
Qu'on me dise maintenant si, dans les temps qui ont suivi, cette première période, la situation était plus favorable? Le système était changé. Bonaparte avait le pouvoir... Et ce pouvoir, vous savez comment il le défendait I
La nuit lugubre du 21 mars et les fossés de Vincennes... nous apprennent qu'il ne reculait devant aucun crime pour assurer sa domination !...
Ce qu'il faisait des Bourbons?... Il faut le demander à ses bourreaux et à ses satellites,.. Et celui qui avait été sauvé
LOUIS xvu 17
par Joséphine, s'il se fût montré, eût été traité comme ce prince son cousin. Ses libérateurs auraient eu à choisir, entre Gayenne ou une prison d'Etat!..,
Mais le temps marche... Le colosse est à terre, brisé par les colères de l'Europe victorieuse. Croyez-vous qu'après sa chute, et alors que la restauraUon triomphe, grâce à l'intervention des armées étrangères, croyez- vous que le moment fût plus propice ? Un coup d'œil jeté sur fes mémoires du temps nous éclairera à cet égard.
Joséphine, cette victime d'une répudiation odieuse, voulut parler en faveur du Prince proscrit. Peu après, elle mourut presque subitement... par l'effet du poison, à en croire un grand nombre de mémoires que je pourrais citer.
Pour moi, je n'ai rien à affirmer. Je rapporte ce qui a été dit et écrit partout. Je rappelle, parce que je le dois, une opinion accréditée à tort ou à raison, et formant une sorte de notoriété.
Ace sujet, M. le docteur de Garro nous raconte ce qui suit :
En 1815, il assistait au Gongrès de Vienne... comme médecin, bien entendu ; il nous fait connaître un renseignement qu'il a recueilli, et il écrit dans une lettre :
« J'ai remis une notice de ma propre main sur la ter-
« rible anecdote de la Malraaison, qui coûta la vie à l'impé- « ratrice Joséphine, en y ajoutant qu'en 1813, au Gongrès de « Vienne, à une époque où je n'avais jamais songé à « Louis XVII, sir James Wylie, chirurgien de la personne « même de l'empereur Alexandre, me raconta que lorsque « ce souverain apprit la maladie de Joséphine, il l'envoya de « sa part pour en avoir des nouvelles exactes, et que ce mé- « decin en revint convaincu que le poison jouait le principal « rôle dans la mort de la bonne Joséphine. G'est à Dresde, « dès 1846, que me revint à l'esprit cette histoire que je n*eus « plus de peine à m'expliquer, initié comme je le fus dans «les turpitudes bourboniennes... »
Mais n'avons-nous pas, Messieurs, d'autres faits qui nous révèlent les procédés politiques du monarque contre ceux qui pouvaient élever la voix en faveur de Louis XVII ?
La maison des fous où Ton enfermait la femme Simon, la fin tragique du duc de Berry, ne jettent-elles pas sur cette histoire une sinistre lumière ?...
A regard de ce dernier événement, je vous soumets la déclaration d'un ancien huissier de la chapelle du roi Louis XVIII.
« DÉCLARATION DE M. MARCOUX (Jean-Jacqubs) « Ancien huissier de la chapelle du rui.
« Je, soussigné, Jean-Jacques Marcoux, ancien huissier de « la chapelle du roi, atteste que M. Pelel, parent d'un des « huissiers du cahinet du roi Louis XVIII, m'a fait le récit « suivant*:
« Peu de temps avant l'assassinat du duc de Berry, ce « prince se présenta fort agité pour parler au roi, et au mo- « ment d'entrer dans le cabinet, il dit aux huissiers : Laissez « moi. Alors ils fermèrent la première porte et le Prince « poussa la seconde un peu fort, de sorte qu'elle revint sur « elle-même et resta entrebâillée. — La voix du Prince s'é- « leva très haut, ils écoutèrent et l'entendirent dire au roi : « — « Je viens de répondre à mon cousin I — Quel cousin ? « — Le duc de Normandie. » — (Le roi avec véhémence) : ft 11 est mort! — Non, il n'est pas mort : voilà sa lettre! « — S'il n'est pas mort, il est mort civilement. Ne savez- vous « pas qu'après moi vous êtes appelé à régner? » — Le duc « de Berry répond : « Sire, la justice, plutôt qu'une cou- « BONNE I » Le roi d'un ton violent lui intima Tordre de sor- « tir sur-le-champ.
« L'huissier, mon parent, en rentrant chez lui, dit : « Le « duc de Berry est perdu I Rappelez-vous qu'il est perdu I » « et ses parents lui demandèrent pourquoi. — Pressé pur « eux, il raconta ce qui précède.
« En foi de quoi, j'ai signé à Paris, le 15 mai 1851.
« Signé : Marcoux. »
Cette déclaration est confirmée par celle d'une dame
Delmas, nourrice du duc de Berry, qui raconte qu'en effet le duc de Berry avait reçu une lettre du Prince lui annonçant Texistence de Louis XVII, et que le duc en avait aussitôt • parlé au roi.
Que de faits mystérieux, Messieurs, et comment les expliquer autrement que parla raison d'Etat? Ceux qui détenaient le pouvoir, ce pouvoir établi par la sanction européenne, voulaient le garder, ils ne reculaient devant aucun moyen pour étouffer, comme contraires à la paix publique, les révélations qui pourraient établir Texistence du âls de Louis XVI.
L'historien Louis Blanc lui-même, comme s'il avait préva Tobjection faite parle Tribunal, la répète en disant, au douzième tome de son Histoire de la Révolution française, pages 365 et 366 :
« On demandera sans doute comment il se peut, s*il est ^ € vrai que le fils de Louis XVI ne soit pas mort au Temple, ^ « que son existence n'ait pas été reconnue, depuis, d'une «manière certaine, et son identité constatée. Il y a effecti- ^ «.vement lieu de s'en étonner. Et toutefois, l'étonnant di- « minuera, peut-être, si l'on considère qu'à l'époque indiquée «comme celle de l'évasion, le Dauphin n'avait pas encore « neuf ans;
M Qu'il était conséquemment livré sans défense à toutes «sortes d'embûches ;
« Que, dans ce temps-là, l'Europe entière vivait dans un ^ « état d'effroyable confusion ;
« Que le parti royaliste était un foyer d'intrigues ;
« Que ses principaux meneurs ne voyaient dans le réta- « blissement de la monarchie qu'une proie à dévorer, et, ^ « entre des prétentions rivales, se tenaient prêts à soute- ^ « nir celles qui leur promettaient une large part dans la ^ « curée des emplois (Voir ce que dit à ce sujet Puisaye lui- « même, tome IV de ses Mémoires, p. 240-241) ;
« Que le comte de Provence appelé à ceindre la couronne, « faute d'héritier direct, joignait à une astuce profonde le « plus violent désir de régner ;
« Qu*il avait un intérêt puissant à laisser dans Tombre, « dont les événemenls Tavaient enveloppée, la destinée de « son neveu ;
« Qu'après la Restauration qui mit sur le trône Louis XVIII, « le fait de Louis XVII retrouvé, reconnu, aurait tout remis « en question et causé des embarras incalculables ; que, « dans cette situation, un gouvernement peu scrupuleux a « pu faire fléchir les considérations de famille devant les exi- « gences de ce qu'on nomme les raisons d'Etat, ou, s'il igno- « rait la vérité, s'étudiait à ne pas la connaître. »
Est-ce que ce n'est pas là, Messieurs, le dernier mot sur le côté moral et historique de cette affaire ? Est-ce qu'elle n'est pas tout entière dans le despotisme impérieux de la raison d'Etat, empêchant la famille royale de rechercher une trace qui la conduisait à la déchéance ?
Oui, Messieurs, c'est là ce qui, en effet, pèse sur la vérité, depuis la journée lamentable du 8 juin 1795. C'est là ce qui a forcé ce malheureux prisonnier à errer d'asile en asile, changeant sans cesse de protecteur sans en pouvoir trouver un qui put assurer son salut !.•. allant d'Italie en France, de France en Allemagne, sans cesse persécute et sans cesse protégé par d'invisibles et puissants ennemis ; mais condamné à un silence commandé par la nature des choses, imposé à tous ceux qui auraient pu le tirer de cette situation fausse, mystérieuse et misérable.
C'est la raison d'Etat qui nous a toujours écrasés I En face de magistrats qui me font l'honneur de m'écouter, elle est encore mon principal, je pourrais dire mon, seul adversaire.
Or, cette raison d'Etat, n'est -elle pas la contradiction la plus éclatante des idées de morale et de justice ? N'est-elle ■pas précisément invoquée pour justifier les crimes de la politique et les actes ténébreux du pouvoir?
Ah ! laissez-moi vous le dire avec le poëte, dont j'ai besoin d'emprunter le magnifique langage pour fortifier ma faiblesse :
La justice n*est pas une vertu d*Etat ;
Le choix des actions ou mauvaises ou bonnes
Ne peut qu'anéantir la force des couronnes.
Le droit des rois coDsiste à ne rien épargner.
La timide équité détruit i*art de régner.
Quand on craint d'être injuste, on a toujours à craindre,
Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre.
Fuir comme un déshonneur la vertu qui le perd,
Et voler sans scrupule au crime qui le sert 1 »
Ce mâle langage n'est-il pas justifié par le jugement de rhistoire, par celui de la conscience publique? Serais-je embarrassé de le justifier moi-même en comparant, je ne dirai . pas la justice éternelle dans sa sublimité, mais la justice civile et ses lois restreintes avec la justice des rois, des princes, de tous ceux qui tenant à la main la coupe du pouvoir veulent s'y enivrer et la boire jusqu'à la lie, alors même que la liqueur est mêlée de larmes et de sang?
Et pour trouver des exemples analogues à celui qui nous occupe, exemples bien capables de faire fléchir ceux qui du haut de leur position officielle requièrent contre nous des rigueurs inflexibles, est-ce qu'il faudrait remonter bien haut?
Est-ce que nous n'avons pas dans notre histoire un grand roi, presque un demi-dieu, qui daignait se laisser assimiler à l'astre du jour, et s'élevait si haut sur les nuages de sa majesté triomphante, qu'à peine apercevait-il à ses pieds ses courtisans asservis ?... Eh bien 1 est-ce que lorsque ce souverain si puissant, au milieu de l'encens qui montait jusqu'à lui, rentrait en lui-même, il n'était pas oppressé par le poids d'un secret accablant ?
Il le portait au fond de sa conscience, ce fardeau secret de la monstrueuse iniquité dont était victime son frère aîné» qu'il faisait traîner de prison en prison et mourir lentement après une agonie de quarante années 1
Et si, sans remonter à Louis XIV, je voulais interroger l'histoire moderne, croyez-vous que j'aurais quelques difficultés à trouver encore d'autres exemples analogues? à vous montrer le droit méprisé, la liberté humiliée, les sentiments de la famille outragés, offerts en holocauste aux calculs de l'ambition ?
Je m'arrête, Messieurs ; j'aime mieux rester dans md cause.
• Elle est assez féconde en enseignements pour me permettre de ne pas m'en écarter davantage.
J'ai répondu suffisamment, du moins je le crois, à la seconde objection du jugement du Tribunal, en vous montrant la raison d'Etat planant sans cesse au-dessus de l'infortuné Prince et de ceux qui l'avaient servi... et menaçant quiconque aurait voulu élever la voix en sa faveur.
Je vovis ai parlé de l'Empire ! de la Restauration I... Je pourrais vous parler du règne de Louis- Philippe, alors qu'il semblait que cette question dût être étrangère aux intérêts dynastiques et que, jusqu'à un certain point, le roi dût éprouver un certain plaisir à placer la branche aînée- dans une situation embarrassante! — Eh bien! à cette époque aussi ceux qui parlaient de Louis XVIÏ étaient fort mal traités !...
M. GeoflProy, dont je vous al déjà parlé, fût destitué uniquement parce qu'il croyait à l'identité !
• Et, à ce propos, vous vous rappelez ce qu'était alors M. Geoffroy, archiviste de Niort, et père de huit enfants, vivant honnêtement et modestement de son emploi, ayant toujours été en bonnes relations avec Tadministralion.
En 1837, à la suite des publications de M. Gruau de la Barre, où se trouvait son nom. M, Geoffroy est mandé devant ie juge d'instruction... puis devant le préfet, et voici comment il raconte son entrevue.
C'est dans une lettre que M. Geoffroy m'écrit de Paris, à la date du 7 mai 1851 :
« J'étais archiviste de la préfecture, à Niort. Le livre
« publié à Londres au sujet de Charles-Louis fut saisi à « Calais ; mon nom s'y trouvait : ordre fut donné de visiter « mon domicile et mes papiers, et de me destituer.
« — J'ai lu vos réponses au juge, me dit M. Léon Tiessé, « préfet ; vous n'avez rien à cfaindre pour votre liberté, dès « qu'il n'y a pas eu complot pour le ramener comme Prince : « mais vous portez avec vous la conviction de son identité, « et je suis obligé de vous retirer vos fonctions.
« — Cela ne me prouvera pas que ce n'est pas lui.
« -— Je ne vous empêche pas d'en tirer les conséquences ; M j*ai moi-même trouvé vos notes très remarquables....
« Signé : F. Geoffroy, « Avocat. »
Voilà, Messieurs, qui prouve combien il était prudent de garder le silence 1
Un honnête archiviste, un père de famille, est destitué parce qu'il a eu une conviction contraire aux intérêts de son gouvernement!...
J'en ai uni, Messieurs, avec ces exemples.... Votre sagacité avait devancé mes explications, et ce n'est pas vous, j'en suis convaincu, qui vous arrêterez à Tobjection soulevée par le Tribunal.
J'aurais accompli ma tâche, si je n'avais encore à vous parler d'un dernier épisode ; je ne dirai pas le plus décisif, mais cependant d'une gravité telle que, s'il l'eût connu, le Tribunal n'aurait pu repousser nos prétentions.
Cet épisode est relatif à ce qui s'est passé en Hollande avant et après la mort du duc de Normandie.
Nous l'avons laissé en Angleterre où il s'est annoncé comme le ÛIs de Louis XVI.
Dès son arrivée, il eut de nombreux partisans, il y jouit pendant neuf ans d'une vraie popularité.
Dans la note de police dont j'ai parlé, on l'accuse de s'être érigé en prophète et d'avoir créé une religion nouvelle pour augmenter son prestige.
Il y a eu un prétexte à cette accusation, je le reconnais avec regret.
Oui, en Angleterre, livré à lui-même, à ses chagrins, à ses i:êves, à ses contemplations, le Prince a laissé son âme s'élever à des hauteurs où, peut-être, elle s'est égarée. Je dis peut-être, n'ayant pas la mission de soutenir l'opinion con- . traire, et ne voulant pas introduire dans ce débat une question qui touche à ces discussions d'un ordre particulier au milieu desquelles les plus sages peuvent errer.
Le Prince s'est cru inspiré !... Il a éqrit un livre, publié en
' Angleterre et en Suisse, mais qui, à son apparition en France, a été l'objet de poursuites, comme renfermant des attaques contre la. religion catholique. Celui qui Tavait signé a été traduit devant la Cour d'assises, à Lyon, et condamné à six mois d'emprisonnement.
" Quant à moi. Messieurs, j'explique ces choses par l'état
: de l'âme de celui qui, ayant souffert et ne trouvant aucune consolation parmi les hommes, s'est laissé entraîner dans les nuageuses régions du mysticisme.
t. Mais il n'est pas vrai qu'il ait été ou voulu être le' chef d'une secte nouvelle.
' Il a, malheureusement, publié ses doctrines religieuses... Et je dis malheureusement, caria première conséquence de cette publication a été d'écarter de lui quelques-uns de ceux qui lui paraissaient dévoués.
Je n'invoque pas, comme preuve de sa bonne foi, le dédain qu'en cette circonstance il a montré pour ses intérêts !... Et cependant, il les a absolument oubliés ; il a obéi aux impulsions de sa conscience !... Il n'a point assez meisuré les
■hauteurs vers lesquelles il se dirigeait, il a été victime d'illusions, il a été séduit par de brillantes erreurs, — il n'est pas le premier, il ne sera pas le dernier, — et ce tort, s'il l'a eu, ne peut en rien influer sur ses réclamations ; et ce qu'il faut reconnaître, c'est qu'il est resté ferme et sincère dans son amour de Dieu et du prochain !... Et c'est ce qui doit l'absoudre, car c'est la religion de tous les temps; il
• y demeura Adèle et je n'en veux pour preuve que la vie pure et simple qu'il a menée..! J'en invoque le souvenir pour le défendre des attaques téméraires, exagérées, et d'ailleurs
' sans relations avec l'objet du procès actuel.
. Lorsque ses amis a'éloignèrent de lui, le malheur entra
. dans sa maison. II fallut travailler pour vivre... il le lit courageusement.
Gomme pour compléter sa ressemblance avec l'infortuné Louis XVI, il était d'une habileté remarquable dans les arts mécaniques.
■ Doué au plus haut degré du génie de l'invention, il se
i livra avec ardeur, en Angleterre, à l'étude des armes de
guerre et des engins de destruction ; il ât des découvertes très précieuses. Ce n^est pas moi qui le dis, mais bien les personnes compétentes avec qui il fût en rapport dans ce pays l... Des expériences publiques eurent lieu à Woolwicb... Et les journaux... dont plusieurs exemplaires sont dans mon dossier... attestèrent, en rendant compte de ces essais, que les inventions en question étaient dues à Charles-Louis de Bourbon, duc de Normandie!
Sa possession d'état était donc incontestée... Le Prince Jouissait plubliquement de son titre en Angleterre... Je ne dis pas qu'il fût considéré par tous comme duc de Normandie, mais il l'était assurément par un grand nombre de personnes et il prenait officiellement son titre ; si bien que les deux enfants qui lui naquirent en Angleterre, Adelbertb, en 1840, et Ange-Emmanuel, en 1843, furent tous deux inscrits comme enfants de Charles-Louis, duc de Normandie.
J'ai dans mes pièces les actes de naissance qui en font foi.
Ainsi cette possession d'état en Angleterre, ces rapports officiels avec des personnes officielles, sous le nom de Bourbon, ne peuvent être révoqués en doute I
Toutefois, le Prince se trouvait dans une position difficile, résultant de la nature même de ses travaux.
H lui répugnait de livrer à la Grande-Bretagne le secret de ses inventions meurtrières qui, en cas de guerre avec la France, pourraient être si nuisibles à sa patrie!... 11 avait beau être rejeté par elle, il considérait comme son premier devoir de ne pas lui être hostile !
Ces scrupules l'arrêtèrent donc, et le déterminèrent, en 1841, à envoyer à Paris M. Gruau de la Barre, pour demander une audience en son nom au ministre de la guerre, afin de lui donner communication de ses secrets et lui proposer d'en faire profiter la nation.
Il est inutile de rappeler le nom du vaillant maréchal qui était alors ministre de la guerre.... 11 reçut M. de la Barre en audience particulière, et sur l'exposé que celui-ci lui fit, le maréchal lui dit « que ces inventions paraissaient admirables et qu'il l'autorisait à faire des expériences. » Mais
renvoyé du Prince ayant répondu qu'il fallait qu'elles fussent faites par l'inventeur, le duc de Normandie, le ministre lui répliqua « qu'il ne consentirait jamais à ce qu'il rentrât momentanément en France et qu'il pouvait vendre ses inventions à l'Angleterre.... »
Que voulez-vous I... c'est dans notre caractère! Chez nous, les questions de provenance et d'origine priment toutes les autres. Avant d'examiner une invention, on cherche à savoir ce que pense son auteur.... Et s'il ne pense pas comme -les hommes du gouvernement, il est systématiquement éconduit.
Aussi, le ministre de la guerre, n'obéissant qu'à une répulsion politique, repousse des armes et des engins qui vont profiter aux nations voisines !
Si je constate tout ceci. Messieurs, c'est que je veux établir que le duc de Normandie a tout fait pour apporter à la France le tribut de ses inventions, et que les refus officiels -seuls ont pu vaincre son insistance.
Il jeta alors les yeux sur un peuple ami, qu'il était assuré de ne. pas favoriser à notre détriment... sur la République helvétique, avec laquelle nous n'avons jamais cessé d'entretenir des rapports d'amitié... rapports que rien n'al- .térera... je l'espère, du moins!... car les événements sont incertains, et trop souvent ils donnent à nos prévisions de cruels démentis.
Les négociations ouvertes avec la Confédération helvétique aboutirent à un accord ; mais il était nécessaire que le duc de Normandie vînt lui-même procéder aux expériences. 'Le passage par la France, sa voie naturelle, lui était interdit ; il dut songer à s'acheminer par la Hollande.
Le voyage décidé, il fallait un passeport. Il le demanda au consul de Hollande, qui le lui délivra sous les noms de Charles-Louis de Bourbon!... C'était parfait... Mais, quelques jours après, on lui écrivit de passer au consulat pour faire rectifier une irrégularité dans le passeport! Heureusement, il avait des amis dans la place ; on l'avertit qu'il ne s'agissait de rien moins que de le lui retirer. Le Prince se décida, pour éviter les tracasseries de la . politique, à
demander au colonel anglais, M. Battes, qui partait avec lui pour la Hollande, de le comprendre parmi les personnes de sa suite, ce qui fut accepté.
Il fût donc convenu que, sur le vapeur le Balave^ le Prince passerait comme attaché au service du colonel, et qu'il ne ferait pas usage de son passeport. On partit. Mais lorsque le navire fut dans les eaux néerlandaises, il s'arrêta subitement pour attendre des ordres supérieurs. Les ordres reçus, le vaisseau continua sa route... Dans le port de Rotterdam, un commissaire de police se présenta à bord et réclama les passeports. Le Prince lui répondit qu'il était de la suite du colonel anglais. « Mais, repartit le fonctionnaire néerlandais, vous avez un passeport délivré aux noms de Charles-Louis de Bourbon. » Le Prince ne le nia point et remit son passeport. On lui accorda alors la permission de débarquer, et on plaça à la porte extérieure de rhôtel où il était descendu un agent de police chargé de le surveiller le jour et la nuit, même de le suivre partout où il allait.
Le passeport fut envoyé à La Haye, d*où revint un ordre portant que le passeport serait rendu au Prince, mais que celui-ci repartirait immédiatement pour Londres. On lui offrit même de payer ses frais de route 1... Refus du Prince... insistance de Tautorité : nouvel ordre, nouveau refus. C'est alors que le duc de Normandie s'adressa à mon honorable ^t digne confrère, M. van Buren. De là datent sa première fortune et le point d'arrêt dans les douleurs de cette existence si tourmentée I... point d'arrêt après lequel il lui a 'été permis d'espérer dans la justice des hommes I... . Ce furent, en effet, le dévoûment, l'indépendance et le courage d'un avocat qui s'étendirent sur ce proscrit, proitégèrent sa liberté et l'arrachèrent à l'arbitraire de la police !
* Le Prince avait demandé un avocat qui ne craignit pas de lutter contre l'administration. On ne pouvait lui en indiquer un meilleur que celui qui était désigné par la voix :publique comme le plus savant, le plus éloquent et le plus indépendant.
' M. van Buren reçut la visite du proscrit, et comprit aussitôt la gravité de la situation.
• Le Prince s'ouvrit à M. van Buren. Celui-ci était complètement étranger à la question, ne Vêtant jamais occupé de Louis XVn... Se trouvant néanmoins en face d'un personnage politique, il dut nécessairement aviser aux éventualités qui allaient se présenter.
Il fit préparer immédiatement une sommation, adressée au chef de la police de Rotterdam, de restituer à l'étranger
■ un passeport qu'on n'avait aucune raison de lui retenir.
' Quand il «ut causé davantage avec le Prince, il fut bien vite frappé de l'utilité que son pays pourrait retirer de ses inventions. Ce n'est pas que je veuille prétendre que M. van Buren, qui est un jurisconsulte éminent, soit un
• ingénieur consommé...
Mais on n'a pas besoin d'avoir étudié l'histoire de la guerre pour comprendre que certaines inventions, surtout par les temps qui courent, où il importe de tuer le plus grand nombre de ses semblables dans le moins de temps possible, pour comprendre que certaines inventions peuvent être d*une haute utilité.
M. van Buren, animé par le vif désir de protéger un proscrit, et empressé en même temps de faire un acte civique en dotant son pays d'inventions précieuses, se •met, sans perdre un moment, en rapport avec des officiers distingués, avec les chefs de l'artillerie de Breda et de Delft, à l'effet de savoir si les découvertes du Prince sont •sérieuses!... Et, dès cette époque, s'engage entre M. van Buren et les personnages officiels dont je viens de parler, et d'autres encore, une correspondance très curieuse, que j'ai le regret de ne pas avoir le temps de faire passer en entier sous lés yeux de la Cour... car je veux finir, dans cette audience.
Toutefois, cette correspondance étant pleine de révélations, je dois en citer quelques extraits :
On décide qu'on examinera les inventions, mais on éprouve quelques scrupules à traiter avec le Prince de Bourbon. Il y a là une question délicate à résoudre... Cependant on
ne veut pas se soumettre tout à fait aux exigences de la diplomatie française.
Mais, au fait, voici la lettre (c'est la première) écrite à M^ van Buren par le gouverneur de Tacadémie militaire de Breda, le 8 mai 1845 :
« Cher ami,
« J'étais très réjoui d'apprendre la visite du colonel de « Bruyn chez vous, car il en résulte, premièrement, qu'on « estime l'affaire digne d'être prise à cœur, et, deuxième- « ment, parce que le lieutenant-colonel est un artille- « RiSTE très capable qui a de la suite dans ses manières « d'agir et qui ne manquera pas d'encourager aussitôt « qu'il sera convaincu que l'affaire est bonne et qu'il voit « une chance de la pousser. Il me semble que vous avez « très bien arrangé tout à vous deux et la conférence des « trois ministres irait droit au but. Je doute que vous « l'obteniez aussi promptement et , aussi facilement que « vous vous le représentez, j'espère bientôt apprendre que « les Excellences se sont réunies comme vous le souhaitez, « si cela n'a pas déjà eu lieu.
« Dans le cas où une longue attente vous impatienterait, « quant à la décision, écrivez hardiment à M. de Bruyn. Je « n'entends plus parler de l'affaire en question que par « hasard. On la traitera secrètement et l'on fera bien. « L'intention qu'on a de placer l'atelier à Delft est une, « preuve que la crainte pour notre inventeur ou plutôt « celle qu*insmrent ceux qui le persécutent^ s'est évanouie, tt Vous serez obligé de prendre patience maintenant que « tant de monde est mêlé à l'affaire et que leur concours « est demandé...
« Recevez, etc. « Signé : Sebihg. »
Car voici quelle avait été l'idée conçue par M® Vaa Buren. Il s'était dit : « Je ferai rester cet étranger en Hollande afin qu'il nous livre les secrets qu'il porte en Suisse I Mon pays en profitera et le Prince verra sa situation s'améliorer. »
Il avait fait part de cette combinaison au Prince qui, après certaines hésitations, avait uni par accepter. Et voici le résultat que je mets sous vos yeux et qui est consigné dans une lettre du 23 mai 1845. .
Lettre de M, le colonel Seelig, gouverneur de Vacadémie militaire, à Breda, à M* van Buren, avocat à Botter dam :
« Breda, 23 mai 1845.
« Cher ami,
« Recevez mes remerciements de vos fréquentes comii municalions au sujet de la nàarche des négociations; j*y « vois avec satisfaction qu'il y a Tespoir que tout sera « conduit à la fln désirée. Je comprends votre impatience u légitime quant à la marche lente, mais j'ai prévu tout « cela et j'ai appris d'autre part que le colonel de Bruyn te presse, autant qu'il est en son pouvoir, les deux minis- « trcs de la guerre et de la marine de soutenir l'affaire « autant que possible, ce dont vous aurez déjà été informé.
« Les Excellences de la justice et des affaires étrangères « sont dans Vembarras à cause- de cette affaire, et en « opposition avec d'autres intérêts. Je suis très curieux . « de connaître votre conférence avec la première de ces « Excellences et j'ai la confiance que vous direz une parole « énergique pour le soutien de notre indépendance, afin « que nous ne soyons pas abaissés à la condition d'ins- « truments de la police française...
« ... Ma coopération ne fera pas défaut là où on en tf aurait besoin. Pour le moment tout est en bonnes mains ; « le colonel est enthousiaste pour l'affaire...
« Votre ami sincère,
« Signé : Seelig. »
Deux faits résultent de cette lettre: le premier, que c'est à la réquisition de la police française que les persécutions avaient été dirigées contre le Prince ; et, le second, c'est . que lorsqu'il abordait la terre de Hollande, on l'y connaissait... Et je vais tout à l'heure vous le prouver d'une manière irréfragable*
On connaissait donc ses malheurs et ses droits légitimes. Aussi, le colonel Seelig sMndigne-t-il à la pensée que
- l'administration hollandaise obéirait à une injonction de la police française I... Quant à lui, il est d'avis qu'il ne faut pas s'y soumettre, et il déclare qu'il y va de l'honneur de son pays d'agir avec indépendance dans cette affaire I
- 11 faut ajouter que le Prince avait fait des expériences, et en voici le procès-verbal, à la date du 13 avril 1845 :
« Les soussignés, officiers de l'armée néerlandaise, cer- « tifient que M. de Bourbon leur a demandé d'examiner « quelques-unes de ses inventions pyrotechniques, con- « sislant, suivant son exposé, dans les objets suivants : '
« 1. De pouvoir diminuer ou même de pouvoir détruire « entièrement le recul des canons et fusils.
« 2. La confection de fusées de guerre se dirigeant plus « exactement que les fusées ordinaires et garnies d'une com- « position qui éclate au moment où la fusée touche le but.
« 3. Une méthode de diriger les bombes et obus tirés « de bouches à feu ordinaires de manière à léclater'en « touchant le but.
« 4. Une composition de matière explosive, beaucoup « plus énergique que la poudre à canon, servant à charger « les bombes et les grenades, et pouvant être employée tant « pour les mines ordinaires que pour des mines sous l'eau.
« Ces diverses inventions nous paraissant être de nature « à recevoir une application utile à la guerre, nous avons « engagé M. de Bourbon à nous mettre en état de pouvoir « juger jusqu'à quel point ses prétentions sont fondées. « Ayant à cet effet fourni les moyens nécessaires, M. de « Bourbon a fait en notre présence lés expériences sui- « vantes : " •
- « 1. Un fusil de rempart ordinaire, du calibre d'un hui- « tième de livre ancienne, ayant été disposé par M. de « Bourbon, suivant sa méthode, a pu être tiré avec la « charge de 28 grammes de poudre (charge réglementaire). M et chargé à balle, simplement appuyé contre l'épaule et « sans être retenu par quoi que ce /ût ; le tir n'a pas
'« produit plus d'effet sur le tireur qu'un fusil de muni- « tion ordinaire. Plusieurs officiers et élèves de Tacadé- « mie en ont fait Texpérience. M. de Bourbon assure que « ce changement fait au fusil de rempart, est durable et <c ne saurait se déranger.
« 2. Des fusées parties en notre présence et disposées « dans un tube de tôle, garnies d'ailerons au lieu de la « queue ordinaire, se sont bien dirigées et toutes ont « éclaté en touchant le terrain sablonneux des expériences.
« 3. On a tiré à la distance de quatre cents pas, contre M une enceinte composée de poutres verticales de 30 cen- <c timètres en sapin, enfoncées à un mètre dans le terrain u et revêtues de terre, deux obus de 15 centimètres pré- « parés par M. de Bourbon. Tous deux ont éclaté dans l'in- 'i térieur dé l'enceinte en passant par le premier parvis. Les « obus ordinaires ont traversé l'enceinte de part en part.
« 4. Dans la même enceinte, l'inventeur a fait éclater « une bombe en bois chargée de sa composition ; l'expie- « sion a renversé les parvis et brisé en partie les poutres « qui les composaient.
« 5. Enfin, l'inventeur a fait éclater au fond d'un fossé « de 1,6 mètre de hauteur d'eau, au-dessous d'un radeau « fortement relié, une mine de sa composition. Le radeau . « a été fracassé et réduit en éclats, qui ont été lancés à « plus de vingt mètres de hauteur avec une masse d'eau « considérable.
« En foi de quoi, nous avons délivré le certificat que « dessus et signé de nos noms.
« Breda, le 13 avril 1845.
« Signé : H. G. Seelig,
Colonel d'artillerie.
« J. P. Delprat,
Lieutenant-colonel du génie.
« G. A. Van Keebwijk, Capitaine-ingénieur.
« GOBIUS,
Capitaine d'artillerie, »
Vous le voyez, le nom de M. de Bourbon se trouve à chaque phrase de ce procès -verbal. Il est certain que les inventions examinées par ces messieurs avaient une valeur incontestable. Toutefois, Tadministralion éprouvait des scrupules au sujet de la qualité du personnage avec qui il fallait traiter. Voici comment, à la date du 26 avril 1845, le ministre de la marine, écrivant à M« Van Buren, lui expliquait ses scrupules :
« La Haye, 26 avril 1845.
« Monsieur,
« Toutes les lettres que vous m'avez successivement « adressées me sont parvenues en bon ordre, et j'en ai « pris connaissance avec le plus grand intérêt ; le ministre « de la guerre m'a aussi, pendant ce temps, communiqué « le très intéressant rapport fait à Breda par le colonel « Seelig et d'autres messieurs. Veuillez attribuer mon « silence à mes nombreuses occupations, et aussi à la « raison de ce que l'affaire ne me regardait pas directece ment jusqu'ici.
« Son Excellence le ministre de la guerre m*a cependant « promis de s'occuper promptement de Vaffaire : c'est if pourquoi je vous informe, Monsieur [parce qu'on préfère « ne pas traiter directement avec M. de Bourbon), que « bientôt des propositions positives vous seront faites de la « part du ministre de la guerre, après lesquelles je ferai M immédiatement partie de V affaire,
« Je me borne donc pour le moment à vous accuser ré- « ception de vos diverses missives, en vous remerciant « des communications complètes qu'elles contiennent et en « vous priant, Monsieur, d'être assuré des sentiments « distingués avec lesquels j'ai l'honneur d'être « Votre très obéissant serviteur.
« Signé : J.-C. Ryk.
« A M^ J, H. y an Buren, à Rotterdam. »
Ainsi, ce qui arrête les administrateurs avec lesquels le duc de Normandie est en rapport, c'est cette question dn
nom de Bourbon. On hésite, on craint de compromettre le gouvernement hollandais. Mais une volonté supérieure intervient, et il ne va plus être possible de temporiser davantage.
A la date de 2 juin 1845, le colonel de Bruyn écrit eh ces termes à M® Van Buren :
« Monsieur,
« Après- demain {mercredi), je me rendrai de nouveau « chez vous, afin de communiquer à M. de B.„ quelques a bases sur lesquelles le ministre de la guerre pourrait pro- « visoirement présenter V affaire au roi,
« Veuillez faire savoir au bateau à vapeur d'Anvers à « quelle heure je pourrai me présenter chez vous. Si je ne « reçois pas de réponse, ayez la bonté de me recevoir à « sept heures du matin.
« Avec estime, etc., etc..
« Signé : DE Bruyn.
« La Haye, 2 juin 1845. »
Résumons les faits. Par ordre du roi, on va passer le . contrat; seulement, le roi, par des scrupules qui l'honorent, ne pouvant laisser inscrire sur la pièce le nom de Bourbon, ne veut pas non plus qu'on y mette celui de Naundorff, et on demande au Prince de vouloir consentir à ce que le contrat soit passé sous les noms de Charles-Louis.
Comment le Prince s'en serait-il offensé ? Bourbon est un nom de famille... Mais pour an prince, c'est le prénom qui est le vrai nom.,, celui sous lequel il est connu du peuple et de l'histoire.
Charles-Louis était le nom royal du Prince, Bourbon son nom patronymique, et duc de Normandie une simple qualité qui devait expirer avec lui.
Donc, point d'objection de sa part. Et à la date du 7 juin 1845, le colonel de Bruyn écrit à W Van Buren :
« Monsieur l'avocat, « Je viens de recevoir à l'instant l'ordre de rédiger l'es- « quisse d'une convention à passer entre le ministre de Sa
« Majesté et M. de B... Cet ordre émane d'un très grand i< pouvoir et ni impose la plus grande célérité L.. Toutefois M je ne pourrais faire mention dans cette écriture du nom « complet de Tinventeur ; cependant, je crois que le nom « de Charles-Louis ne fera pas ombrage, et que l'inventeur « ne se compromettra pas en ne faisant usage que d'une tt partie de son nom actuel.
« Je vous écris cette fois-ci en français, pour que ces « messieurs puissent prendre lecture de ma lettre et se « tranquilliser complètement.
« Veuillez avoir la bonté, Monsieur l'avocat, de me ré- « pondre sur l'opinion que j'ai avancée personnellement « sur l'emploi d'une partie du nom de M. de B... « Agréez, etc.
« Signé : de Bruyn.
• La Haye, 7 juin 1845. »
Puis, le 30 juin
M. le premier Président, — Maître Jules Favre, l'heure de l'audience s'avance. Passez sur ces détails, qui ne tiennent pas de très près au procèe.
M« Jules Favre, — Il m'est impossible de ne pas montrer comment s'est opérée en Hollande la reconnaissance parfaite de l'identité du Prince. Si la Cour croit qu'elle ne peut pas prolonger l'audience, comme j'ai eu l'honneur de le lui^emander, j'en suis désolé; mais mutiler ma défense est impossible ! Je prie donc la Cour de vouloir bien m'accorderla prolongation qui m'est nécessaire.,* J'ai, du reste, rencontré cette complaisance de la part de toutes les Cours devant lesquelles j'ai l'honneur de plaider.
M, le premier Président, — Vous trouverez également cette complaisance ici, Maître Jules Favre.
M*^ Jules Favre. — J'en suis convaincu, et je tâcherai de ne pafi en abuser et de ne pas prolonger ma tâche au delà du temps que j'ai demandé.
Toutefois, les détails dont nous nous occupons en ce moment sont très importants»
Je disais, Messieurs, qu'à la date du 30 juin 1845, un con-
trat, sur (Vordre du roi, est passé eutre 1^ ministre de la" guerre et Charles-Louis. Ce dernier se flxe à Delft, où il est reconnu comme Charles-Louis de Bourbon, duc de Normandie, car les scrupules qui avaient empêché de mettre ces derniers titres sur le contrat étaient purement politiques el n'existaient pas en dehors de cette pièce officielle.
L'intervention du gouvernement est même telle qu'il invite M® Van Buren à continuer sa protection à l'étranger. Entraîné par une générosité qu'on ne saurait trop louer, M® Van Buren avait mis sa bourse à la disposition de son client. Il lui avait fait des .avances dépassant 60.000 fr.
Or, voici la lettre* qu'écrivait à ce sujet M. le colonel de Bruy^ à M« Van Buren, à la date du 20 juillet 1845 :
« Monsieur,
« Il m'est agréable de pouvoir vous informer que j'ai et reçu aujourd'hui, de Son Excellence le ministre de la « guerre,, une autorisation par écrit pour vous donner Tâs- « surance que'l'avance que vous faites à la famille Charles- « Louis, de trente mille florins, ne sera compromise dans « aucun cas, parce que la connaissance que j'ai acquise de «'plusieurs affaires est une garantie suffisante pour la « famille.
« J'ai l'honneur de me dire, avec la plus haute estime, « Votre très humble serviteur,
« De Bruyn.
tt La Haye, 20 juillet. »»
Ainsi le gouvernement intervient pour garantir le remboursement des avances du généreux avocat, avances qui permettent au Prince de Bourbon de soutenir son rang et de continuer ses travaux. Et si je suis heureux de louer le désintéressement de mou éminent confrère, je ne le suis pas moins de louer sans réserve la délicatesse du gouvernement hollandais.
La, fortune semblait donc sourire au malheureux proscrit.* Il avait brillamment débuté, et ses expériences confirmaient ses premiers succès* On lui avait donné un
traitemenl élevé. Le roi s'intéressait à lui de plus en plus.., lorsque tout à coup, en pleine santé, sans que rien pût faire prévoir un tel accident, le Prince, revenant de Sché- Vjeningue, situé au bord de la mer, à La Haye, fut pris dé vomissements très violents.
Je ne veux pas en rechercher la cause... La nature a ses mystères que je n'interroge pas I
Dès qu'il se sentit ainsi atteint, le Prince se ât ramener à Rotterdam, où il éprouva un mieux qui ne fut, hélas 1 que passager, car, s'étant rendu à Delft pour exécuter son contrat, il fut repris du même mal, et quelque temps après il succomba.
Ce que je tiens à dire, c'est que, pendant tout le cours de cette maladie, le roi avait plusieurs fois envoyé prendre dé ses nouvelles.
En effet, j'ai dans les mains le certiUcat d'un homme illustre en Hollande, le général van Meurs, ex-ministre de la guerre, aide de camp du roi, qui, alors, étant major d'artillerie, ne quittait pas le chevet du malade. J'en cite la fin; elle est textuellement ainsi conçue :
« Toutes les relations de sa vie que le Prince m'a
« faites, ma présence continuelle dans sa chambre pendant « sa maladie m'ont mis à même de pouvoir bien observer « toutes ses actions, toutes ses paroles. Eh bien I tout ce « que je lui ai entendu dire, alors qu'il pensait haut dans « ses nuilà sans sommeil, tout ce qu'il a dit aussi dans son « délire et même peu avant sa mort, tous ces événements <( et la triste fin de cette vie de malheur sont pour moi « autant de preuves convaincantes que le nommé Naundorff « était le duc de Normandie, le véritable Dauphin, fils de « Louis XVI, martyr de la politique et de la haine de ses « plus proches parents.
c< En foi de quoi, je signe cette déclaration.
« Th. van Mbdrs,
« Lieutenant général, « La Hkye, ce 26 juin 1872.^»
A côté de ce certificat se place celui des médecins qui Font soigné jusqu'à la dernière heure. Edifiés de cette sainte mort, ils font la déclaration que voici :
« Nous, soussignés, docteurs médecins en fonction à « Delft, Jean Soutendam et Jean Gérard Kloppert, autre- « fois officier de santé et comme tel adjoint comme méde- « cin consultant par feue S. Exe. le ministre List, déclarons « avoir traité en 1845 celui qui alors se nommait Charles- « Guillaume Naundorff, plus tard évidemment étant « Charles-Louis de Bourbon, duc de Normandie.
« Beaucoup d'intérêt fut témoigné à Tauguste malade. « Des bulletins furent envoyés journellement sur l'état de « sa santé au ministre susdit qui de temps en temps vint « en personne prendre des informations.
« Nous autres médecins nous n'avons pas besoin, de « déclarer que nous avons observé et soigné avec intérêt « le patient ; la maladie considérée en elle-même (typhus « ecteroïdes) était psychologiquement très intéressante.
« Les pensées du malade s'arrêtaient principalement sur « feu son malheureux père Louis XVI, sur le spectacle « effroyable de la guillotine; ou il joignait les mains pour « prier et demander avec des paroles entrecoupées de bieu- « tôt rejoindre au ciel son royal père. Presque jusqu'au « dernier soupir ce fut ainsi, et Charles-Louis de Bourbon « mourut en notre présence le 10 août 1845.
m Deift, le 30 mai 1872.
« Signé : Jean Soutendam,
« Médecin-Directeur, « J.-G. Kloppert,
« Médecin-Chirurgien'. »
Le Prince n'eut plus la faculté de reconnaître ses enfants^ Ils arrivèrent au moment où le délire s'était emparé de lai... il succomba en appelant sur eux la justice de Dieu, en attendant celle des hommes.
Et ce qui n'est pas moins grave, c'est que ses funérailles eurent lieu avec un éclat inaccoutumé. Son corps fut porté
au champ de repos par des sous-offlciers>bien qu'il n'appartînt pas à Tarmée. Dans la liste des personnes officielles qui assistèrent à ses obsèques, je trouve quinze officiers supérieurs, parmi lesquels il y en a qui sont devenus ministres de la guerre et aides de camp du roi- Toute la ville de Delft grossissait le cortège.
Je vous le demande, Messieurs, est-ce que de pareils honneurs auraient été rendus à un imposteur... à un aven-, turier... à une personne suspecte ?
Est-ce que Naundorff, flétri comme il l'était, méritait de tels honneurs, s'il n'était que Naundorff?
Ah I laissez-moi comparer, d'un mot, puisque tous les développements me sont interdits, laissez-moi comparer ces funérailles aux funérailles honteuses du 8 juin 1795..., Là l'ombre et le mystère... tous les moyens employés pour dissimuler la vérité! Ici, au contraire, tout se passe au^ grand jour ! Les citoyens les plus honorables font cortège à cette victime du malheur et témoignent, par leur présence, de la réalité de ses droits.
J'ai dit que des officiers supérieurs avaient assisté aux funérailles.
J'ajoute que, parmi de nombreuses lettres de condoléance adressées au fils aîné de la famille, Charles-Edouard, s'en trouvent deux que j'ai dans mon dossier et qui émanent de MM. les ministres de la guerre et de la marine.
Je regrette encore de ne pouvoir mettre sous les yeux de la Cour le texte des paroles prononcées par M. van Buren sur la tombe du Prince... Au surplus, tenez I j'aime mieux citer ces paroles et vous épargner d'autres lectures.
.. « Les vanités de la gloire ont créé une immortalité factice « parmi les hommes ; mais l'héritage des persécutions et « du martyre pour la vertu et l'innocence conduisent à « l'immortalité auprès de Dieu.
« Qu'une pompe funèbre conduise un souverain impie « de son trône au tombeau ! Que sera-t-il aux yeux de l'Etre « suprême *^
« Mais aspirer à l'éternité pour se consoler de Texter-
« mination de sa race, de Tétat d'oubli d'une origine désa- « vouée et sacrifiée aux horreurs de Topprobre, c'est « acquérir un nom céleste au lieu d'un nom effacé.
c( Ce cercueil renferme-t-il le fils d'un roi et d'une reine ? « Sa vie et sa mort ont répondu à cette question. Mais le « crime couvre le monde de ténèbres, et le triomphe de la « vertu est redouté par l'univers I «
Ainsi, c'était en présence de la population tout entière, en présence de personnages officiels, que ces paroles étaient prononcées, relevant le trépassé de l'humiliation à laquelle l'avaient condamné les persécutions de ses enneniis... ainsi était-il vengé et rétabli danâ son vrai caractère, dans sa dignité, dans tous les privilèges que sa naissance lui assurait.
Arrivé à ce point de ma cause, Messieurs, je demande quelle a pu être la raison qui a déterminé les pouvoirs publics de Hollande à agir ainsi? Comment se fait-il qu'en présence de la procédure criminelle suivie en France... de Texpulsion de Naundorff... de communications diplomatiques prouvant sa prétendue imposture, la couronne et ^l'armée se soient compromises par une telle manifestation? Qu'on ait témoigné tant d'estime à un criminel, à un intri^ gant, nul ne le voudra croire. Il m'est donc permis de dire qu'en France l'arbitraire a écrasé Naundorff; mais, qu'en Hollande, où il a rencontré de si précieuses sympathies, un appui si efficace, il a été protégé par l'indépendance de ceux qui avaient puisé leurs convictions aux sources officielles. Ces hauts fonctionnaires, ces honames d'Etat éminents ont agi en pleine connaissance de cause, ils se sont éclairés par l'étude des documents qu'on nous cache, et qui, s'ils étaient produits, feraient éclater la vérité au 'grand jour!
Il est impossible d'expliquer autrement l'attitude des pouvoirs publics en Hollande.
Et je ne me trompe pas, Messieurs. J'en ai là la déclaration formelle !... Toutes ces pièces diplomatiques, on nous les. dérobe parce qu'elles contiennent la vérité 1...
LOUIS xvu 18
. Mais cette yérrté a été connue par la couronne de Hollande, et nous avons dès lors l'explication de la conduite de ce gouvernement.
Auriez-voufl encore quelques doutes, que la production d'un dernier acte officiel va les lever. Le Prince mort, M. Gruau de la Barre et les enfants du défunt vont faire la déclaration chez le bourgmestre, afin de faire dresser Tacte de décès. Celui-ci a des scrupules... 11 se rend à La Haye, au ministère... Et le ministre répond que Tacte de décès doit, en effet, contenir les titres du défunt. Or, Messieurs, voici cet acte de décès :
Province de Hollande AmAT niviT Commune
méridionale. '^^^^ ^^^^^ de Delft.
« Extrait des registres de Y état civil de Delft,
« Dans Tan mil huit cent quarante-cinq, le dix août, est « décédé : Charles-Louis de Bourbon^ duc de Normandie, « Louis dix-sept (ayant été connu sous les noms de Charles- « Ouillaume Naundorff), né au château de Versailles, en « France, le vingt-sept mars dix-sept cent quatre-vingt- « cinq, et par conséquent âgé de soixante ans passés, « demeurant dans cette ville, ûls de feue Sa Majesté Louis « seize, roi de France, et de Son Altesse Impériale et « Royale, Marie -Antoinette, archiduchesse d'Autriche, « reine de France, tous les deux morts à Paris ; époux de « Madame la duchesse de Normandie, née Johanna Einert, « demeurant ici.
« Delft, 11 février 1874.
« Pour extrait conforme :
« Le fonctionnaire de Vétat civile
« A. VAN T)ER LeEUW. »
« Nous, président du Tribunal d'arrondissement à La « Haye, déclarons : Que la signature ci-dessus est celle de « Monsieur Aart vap der Leçuw, conseiller municipaj,
« fonctionnaire de Tétat civil à Delft, et qu'iltaut y ajouter « foi, soit en droit, soit autrement, et elle est certifiée par • « nous et notre greffier.
« La Haye, 11 février 1874.
« J. J. VAN GeUNS,
« Remplaçant le Président ; « SOURY,
«« GreflSer. »
« Vu pour la légalisation de la signature de Monsieur « J. J. van Geuns, remplaçant le président du Tribunal à « La Haye.
« La Haye, 11 février 1874.
*t Au nom du Ministre de la justice :
« Le Secrétaire général, . « Clant. »
« Vu pour légalisation de la signature de Monsieur Clant. « La Haye, 11 février 1874.
« Pour le Ministre des affaires étrangères :
« Le Secrétaire général, « G. Le Clercq. »
Voilà donc la main de la Hollande qui vient relever le -prince de l'anathème porté contre lui. Je vous disais que dans ce généreux et libre pays tout avait été publicité et lumière !... Quel contraste avec ce qui s'était passé en France le 8 juin 17951... Rappelez-vous ce procès-verbal d'autopsie dans lequel les médecins en sont réduits à se cacher derrière l'opinion dUnconnus, qui affirment que c'est bien là le corps du Dauphin !
Ici le duc de Normandie vient de mourir. Les médecins qui examinent le cadavre sont !• Jean Soutendam, docteur' en médecine, demeurant à Delft; 2° Louis-Philippe-Jacques Snabilié, docteur en médecine et en chirurgie, premier officier de saoté de Tamée néerlandaise, chevalier de
Tordre militaire de Guillaume, demeurant à La Haye ; 3^ et Jean-Gérard Kloppert, docteur en médecine, demeurant à Deift. Et toutes les marques indiquées comme existant sur le corps du Dauphin se retrouvent sur le corps de l'homme qui vient de succomber. N'est-ce pas décisif? Ecoutez ce passage relatif à l'inoculation :
« Au milieu du bras gauche se trouvent trois cicatrices « d'inoculation, d'une forme triangulaire, dont la base est a en bas. »
Elles n'avaient pas été vaines, Messieurs, les précautions de cette femme qui était plus mère que reine, et qui, dans sa double majesté, comprenant que le fruit de ses entrailles pouvait être menacé par la fureur des hommes, demandait au médecin de faire trois fois souffrir cet être chéri, par trois incisions rapprochées, en forme triangulaire, afin qu'un jour on pût reconnaître son identité! Et les médecins hollandais déclarent que ces incisions triangulaires et les autres signes indiqués par M™« de Rambaud comme devant se trouver sur le corps du Dauphin se retrouvent exactement sur le cadavre de celui qui vient de mourir exilé... abandonné, trahi, renié par tous les siens I
Le duc de Normandie mort, sa famille fut considérée, sans contestation, comme étant la famille de Bourbon. Elle fut traitée comme telle par tous les pouvoirs publics.
Vous en trouverez la preuve dans certain procès qui s'éleva au sujet du contrat passé entre le ûls aîné du Prince et l'administration... Voici les pièces..., et voici comment on qualifie les enfants de Naundorff :
« Extrait des registres déposés au greffe de la haute Cour « des Pays-Bas,
« Audience du 5 octobre 1849.
« La séance est ouverte à onze heures. L'huissier audien* « cier appelle la cause suivante :
— ai7 —
. « Charles-Edouard de Bourbon, autrefois connu sous le « nom de Naundorffy demeurant à Delft, demandeur par « exploit du 5 mai, Représenté par M® Martin Eyssel, son « avoué,
- « Contre TEtat des Pays-Bas, assigné par l'exploit men- « tionné ci-dessus, défaillant,
« La haute Cour du royaume des Pays-Bas: Le deman- « deur entendu, ainsi que le réquisitoire et les conclusions « du ministère public, représenté par M. l'avocat général i< Grégory;
« Vu les actes et pièces du procès ;
« Considérant qu'il ne s'agit que de la question de savoir : « si l'Etat des Pays-Bas, assigné, se trouve lié par la con- « vention susdite et est tenu de l'exécuter ;
« Considérant que la réponse ne saurait être douteuse, vu « que la convention a été faite par les chefs des dépar- « tements ministériels contractant pour le gouvernement « néerlandais et dans l'intérêt d'icelui, sur des matières de « la compétence de leur administration ;
« Que, même dans le cas où ils pourraint être considérés « comme ayant outrepassé leurs pouvoirs, cette circona- « tance ne saurait concerner que TEtat et ses ministres, « susceptibles d'être appelés en garantie, sans que le if demandeur, comme tout autre entrepreneur d'ouvrages, « jugé par une autorité compétente au nom de l'Etat, soit « obligé de discuter les mérites de cette garantie, et qu'il a « droit au paiement que lui doit celui au nom duquel « l'adjudication a été faite et acceptée, sans avoir égard à « aucune considération politique, soit relativement à la « valeur d'une question de responsabilité ministérielle et de « ses suites pour l'Etat, soit par rapport au budget et aux « obligations qui incombent au gouvernement et à ses « agents ;
« Faisant droit,
« Condamne l'assigné à payer au demandeur sur quittança
« la somme de 15,000 florins, représentant la vingtième « partie du capital de 300.000 florins, stipulé le 2 octobre « 1842, à la condition qu'il eût satisfait à toutes les obliga- K tions du contrat; donne acte au demandeur de ses « réserves pour les droits qu'il prétend pouvoir exercer « contre l'Etat;
« Condamne l'assigné au cinq pour cent du jour de Tassi- « gnation jusqu'à celui du paiement;
« Ainsi décidé par MM. Donker Curtius van Tienhoven, « président ; Gevers, de Grevé, van der Velden, Wintgens; « van Steenbergen et Modderman, conseillers.»
Il est donc parfaitement établi que toute la famille jouis- •sait de la possession d'état de famille de Bourbon! "Lorsqu'il est besoin d'un passeport, les enfants du duc de Normandie le prennent sous le nom de Bourbon... Et vous allez voir éclater, par le triste bénéfice de la mort, l'afl'ranchissement de la pensée politique pesant encore pendant la vie du Prince sur les décisions de la Hollande en face des exigences de la police française I
' Il n'est plus, cet homme : les potentats peuvent être tranquilles désormais !.. Et alors les personnages officiels qai sont en rapport avec les membres de la famille de Bourbon écrivent ce qui suit à M. van Buren :
Lettre de M. le colonel de Bruyn à M, van Buren, avocat à Rotterdaniy lors de V installation de Charles-Edouard de Bourbon dans V atelier pyrotechnique, créé pour lui à
: Delft, 1" octobre 1845.
« Monsieur,
« Il m'est agréable de pouvoir vous informer que Sa Ma- « jesté a signé la pièce en question et que notre Jeune « homme, que nous pouvons maintenant nommer de B,,.,, « se trouve en possession des armes qui doivent être « préparées pour lui; de sorte que la première épreuve « pourra bientôt être faite.
" « Que Dîeu la couroDne d'un bon succès I
« C'est avec estinae que j'ai Thonneur de me nommer, etc.
« Signé : de Bruyn.
m La Haye, 1" octobre 1845. »
Le Prince laissait en mourant huit enfants, dont six encore mineurs alors.
J'ai dans mon dossier le conseil de famille des enfants mineurs, à la date du 27 septembre 1845, qui leur nomme un subrogé-tuteur. Cet acte, bien entendu, donne à tous les membres de cette famille les noms et qualités qui leur appartiennent.
Au mois d'octobre 1845, il fut procédé à l'inventaire des biens dépendant de la succession du Prince, et dans cet acte la veuve y figure comme veuve et douairière de Charles-Louis de Bourbon, duc de Normandie, et tous ses enfants y sont dénommés sous leur nom de de Bourbon, et comme enfants de Charles-Louis de Bourbon, duc de Normandie, et de M"® Jeanne Frédérique Einert, son épouse.
A la date du 10 décembre 1845, le receveur de l'enregistrement des successions, à Delft, envoie sous le no 92, à l'adresse des héritiers de Charles-Louis, duc de Normandie de Bourbon, décédé à Delft en 1845, l'avis officiel qu'ils doivent se présenter à son bureau avant le vingt du même mois de décembre afin d'y faire la déclaration qui permettra d'asseoir les droits qu'ils auront à payer.
Je suis également en possession de Tacte fait au greffe du tribunal d'arrondissement de La Haye, en date du 27 mars 1846, constatant l'acceptation bénéficiaire faite par la douairière du duc de Normandie, ainsi qu'au nom de tous ses enfants, avec les mêmes titres et qualités, de la succession du feu duc de Normandie, leur père et époux.
Mais en voilà assez pour établir que la famille du Prince prenait publiquement son nom véritable et que l'autorité publique ne la quali^ait pas autrement.
J'ai là le contrat à la date du 13 octobre 1845 : c'est avec Charles-Edouard de. Bourbon qu'il est passé, et toutes les pièces contiennent le nom de Bourbon. Je le répète donc, la possession d'état est indiscutable.
Les années s'écoulent. Nous sommes en 1855. Le jeune Adelberth a quinze ans. Il se destine au métier des armes. Dans la vie de misère et de proscription qui lui était faite, il pense qu'en se dévouant pour un pays qui n'est pas le sien, en acceptant cette vie de sacrifices, -— et le premier sacrifice est celui de la vie pour l'homme qui a l'honneur de porter Tépée, -- il pourra oublier les malheurs qui l'ont accablé. Il demande donc à être admis dans l'armée néerlandaise comme volontaire, et successivement il arrive au grade de premier lieutenant (^es grenadiers et chasseurs du roi.
Puis la seconde fille du Prince, Marie-Antoinette, se marie avec un Hollandais, M. van Horst, et dans l'acte de mariage, elle est aussi désignée sous le nom de Bourbon. Et qu'on ne dise pas que le gouvernement hollandais traite ainsi cette famille par pure tolérance... parce que le chef de la maison est mort, et qu'on ne craint plus ses revendications. Non !
Le gouvernement hollandais sanctionne par sa conduite touô les droits qu'elle réclame. Bien plus, il encourage M. Gruau de la Barre à continuer son œuvre de réparation judiciaire et politique.
J'ai là, en effet, des lettres du Prince Frédéric des Pays- Bas, du roi et de. la reine. Tous ces illustres personnages écrivent à M. Gruau de la Barre pour le féliciter de ses publications et de ses courageux efforts pour faire trionapher des droits légitimes. Ceci se passait, en effet, à une époque antérieure au jugement du tribunal de la Seine. On savait à merveille que les débats allaient s'ouvrir, et à cette occasion, toutes les preuves si nombreuses de l'identité du Prince furent résumées dans une pièce que je regrette de ne pouvoir vous lire et qui émane de M. van Buren. 11 a voulu laisser, à tout événement, la trace de sa conviction profondç.
M* yan Buren m'assiste à cette barre ; il me fait cet honneur, dont je lui serai toujours reconnaissant, au nom de la vérité d*abord, au nom de la justice ensuite.
Il m'assiste, et, par conséquent, il parle par iui«méme. Voici ce qu'il écrit pour expliquer ses motifs de conviction. Cet écrit est le coUoraire du premier auquel je viens de faire allusion et le confirme.
(c II était clair que le gouvernement hollandais était renie seigné quant à sa personne (le duc de Normandie), et .« qu'à la demande ou dans l'intérêt d'une l'inôuence ve- .« nant de Péiranger, on n'osait le laisser continuer, sa .tf route, ni le remettre en possession de son passeport, « autrement qu'à la condition qu'il retournât en Angleterre.
« Je sais positivement que cette conduite douteuse et « anxieuse du gouvernement néerlandais provenait de ce « qu'il était bien instruit que Charles-Louis de Bourbon
« était réellement celui qu'il se disait être
' « Nous nous rendîmes le 19 mars
« à Breda, où nous fûmes reçus par le gouverneur, qui, « après avoir eu un entretien avec M. Charles Louis, dans « lequel il s'assura de ne pas avoir affaire à un aventurier, « mais à un homme d'un génie extraordinaire, convoqua « l'état-major de l'Académie militaire .
« Dans tous nos rapports, on traitait M. de Bourbon avec « des égards qui prouvaient qu'on le considérait réellement « pour être celui quMl se disait, sans oser le reconnaître « ouvertement. Je possède des lettres du ministre de la « marine lui-même qui déclare que lui, ainsi que d'autres •« officiers supérieurs, de même que les officiers de l'Aca- •« demie, le trouvaient un homme extraordinaire, et qu'ils « avaient pour lui la plus haute considération.
c< De tout ceci résultait évidemment que celui qui s'inti- « tulait duc de Normandie possédait des qualités incomii patibles avec le caractère de quelqu'un se donnant des a titres et une origine qui, s'ils ne lui appartenaient pas, « l'auraient stigmatisé sur-le-champ comme un fourbe ou
« comme un fou, et avec qui un homme d'honneur ^^eût « voulu ou pu se mettre en rapport.
« Le contraire eut lieu.
• « Le ministre de la marine me fit savoir quMl entrerait « en délibération sur cette affaire avec ses collègues, les « ministres de la guerre et des colonies, mais que la « qualification de M. de Bourbon rendait ceci difficile.
« Par suite de la convention entre ses trois ministres, « le colonel chef du bureau d'artillerie au ministère de la « guerre fut nommé pour entrer en négociation avec moi « au sujet d'un contrat avec M. de Bourbon, qui, dans cet « acte, ne prendrait que les noms de Charles-Louis, ; .
« Je dois déclarer ici que chez aucun de nous n'existait « le moindre soupçon que Charles-Louis pût être un im- « posteur. Au contraire.
« Une telle pensée était entièrement exclue de tous nos « rapports. Tout contribuait à nous convaincre que le gou- « vernement ne mettait pas en doute son origine royale, « mais l'acceptait tacitement.
« L'ordre des choses d'alors, dans la situation de l'Eu- « rope, rendait pour notre pays une entière reconnais- « sance de cette origine tout aussi difficile qu'il était « impossible de la nier.
'< Nous devions nous borner à reconnaître la supériorité « de son génie et l'intégrité de son caractère. Du reste, tant « de notre part que de celle du gouvernement, pendant « son séjour en Hollande, il a toujours joui de toutes les « distinctions qu'on accorde à un personnage d'un rang t< élevé
« // mourut, après que sa famille, mandée à la hâte, fut « arrivée de Londres, Chacun demeura stupéfait de la « ressemblance des divers menhres avec les gravures bien « connues représentant la Famille Royale c?6 Louis XVI, la « reine Marie-Antoinette, Madame Elisabeth, etc., et t< ceci ne contribua pas peu à fortifier la conviction ^
« plusieurs personnes que celui qui avait vécu quelques a mois parmi nous et dont nous déplorions la perte avait « bien réellement été le fils de tant de rois, V Orphelin du <( Temple.
« Il nous fut bien prouvé pendant sa maladie que les « ministres savaient à quoi s'en tenir à cet égard, car de « la part du gouvernement deux médecins militaires fuie rent adjoints au médecin civil de Belfi; le premier de t< ces dettco médecins militaires était le chirurgien-major « du corps des grenadiers, c'est-à-dire de la garde du roi, « et Journellement on faisait rapport à Sa Majesté de Vétat « de Villustre patient.
« J*ai acquis un témoignage irrécusable de l'origine
« du duc de Normandie, de la part d'un des hauts fonction- « naires au département de la justice de La Haye, lequel, w par suite de mes réclamations auprès du gouvernement « (dans l'intérêt du personnage arrêté à son arrivée à Rot- « terdam), a traité toute Tafifaire depuis le commencement « jusqu'à la fin.
« Ce fonctionnaire, chargé de la correspondance pour « obtenir par la voie diplomatique, des cours de Berlin et « de Londres, des renseignements concernant la personne « arrêtée et son passeport, s'est trouvé saisi de reconnais- « sances de la vérité telles, que le gouvernement de notre « pays acquit la certitude que la personne dont on avait « retiré le passeport, à lui délivré comme duc de Nor- « mandie, était réellement le fils de Louis XVI.
« Cette conviction de la vérité fut telle, qu'elle fut sup- « posée dans mes transactions avec le gouvernement, a étant convenu entre nous, parties contractantes, que la « personne ne serait désignée que sous ses prénoms de « Charles-Louis.
« Il s'ensuivit une plus forte preuve : c'est qu'à son « décès, le bourgmestre de Delft, M. van Berkel, chef de « l'état civil, ayant hésité de rédiger un acte de décès « selon notre déclaration, alla s'en rapporter en personne « au ministère de la justice, dont il retourna tranquillisé n de pouvoir librement rédiger l'acte (Je déc^s du ié(mX
« conforme à la déclaration de la famille et comme nous « Tavions présenté.
« Ses noms et qualités, ciselés sur la pierre sépulcrale « qui couvre la tombe, furent admis au cimetière commu- « nal comme une manifestation publique de ce qui cessent rait désormais d'être un secret.
« Et le cortège d'offlciers de l'armée, dont les noms « sont mentionnés dans mon mémoire, couronnait les (c derniers honneurs rendus au grand martyr.
t< J. H. VAN BURBN. »
Avais-je tort. Messieurs, de vous dire que c'était en dehors de tous les éléments de la procédure que le roi des Pays-Bas et son entourage avaient puisé leur conviction? Etais-je téméraire en disant que ce qu'on cachait, c'était la véritô... et qu'on avait forcé le magistrat français à commettre un déni de justice ?
Et, en effet, il a été question, dans toutes les pièces qui seront mises sous vos yeux, de notes diplomatiques envoyées par la Prusse. Ces notes auraient été déposées aux archives des affaires étrangères. Le ministre en parle et -dit: « Elles sont dans mon ministère. » Le juge d'instruction en parle anssi et dit: « C'est sur le vu des notes diplomatiques que j'ai affirmé que Naundorff était un juif polonais. »
Or, Messieurs, permettez-moi de vous dire qu'il n'a jamais été possible aux accusateurs de Naundorff de donner des explications sur son. origine. Toutes les recherches à cet égard ont été stériles.
J'ai voulu avoir le cœur net de Texistence de ces notes. A peine avais-je déposé le lourd fardeau que de cruelles circonstances m'avaient imposé, j'ai prié M. le directeur des archives au ministère des affaires étrangères de faire les recherches les plus minutieuses ; îl les a faites, il a tout fouillé et n'a rien trouvé.
Tout a disparu I Est-ce là un fait sans exemple ? Non. Jie sait-on pas que l'un des premiers actes de Louis-Napo-
léoD, quand il fut nommé président de la République, en 1848, fut de réclamer aux archives du ministère de Tintérieur le dossier de l'affaire de Boulogne ? Notre courageux ami, M. Léon de Malleville, eut l'honneur de lui résister au nom de la loi, et paya de son portefeuille le mérite d'avoir fait son devoir.
Les documents ont donc disparu ; mais la cour de Hollande, qui les a connus, s'en est éclairée, et a déclaré que celui qui était désigné dans ces documents était le duc de Normandie.
Elle a mieux fait. Messieurs, elle a affirmé sa déclaration par sa conduite à l'égard du proscrit.
Voici encore un document qui a bien son intérêt : c'est une lettre écrite par le général Steuerwald qui faisait partie de la commission chargée d'examiner les découvertes du Prince. Il est allé en Prusse, il a vu M"« Preiss, et il raconte en ces termes l'épisode du médaillon, que vous connaissez déjà :
« En arrivant à Spandau (fin d'août 1845), je suis allé « voir M™® Preiss ; elle me témoignait tant de bonté et « de sympathie qu'elle m'offrit un portrait du Prince, « gravé en Angleterre, qu'elle avait encadré et que j'ac- « ceptai avec bienveillance et gratitude. Elle ne tarissait « pas d'éloges sur son bon cœur, sa grandeur d'âme et sa « dignité. De son côté, sa demoiselle, qui était près d'elle, « rappelait son mariage avec la jeune, la belle W^^ Einert, « et qu'elle avait tenu son premier enfant au baptême. « Pendant notre long entretien, Mme Preiss me raconta un « épisode de sa vie qui avait pour moi un intérêt tout « particulier, c'est-à-dire celui où Naundorff, demeurant « alors à Brandebourg, logeant un jour chez ses amis « Preiss, avait laissé sur son lit le portrait de son père, « que M"® Preiss montra à son mari... Elle me raconta « presque mot pour mot ce que le Prince m'avait déjà race conté à La Haye, c'est-à-dire, qu'étant rentré tout troublé « pour reprendre le médaillon qu'il avait perdu dans son « lit et le retrouvant dans les mains de M™« Preiss, il s'é-
LOUIS XTII 19
« cria tout ému, en le reprenant : Atissi vrai qu'il y a un M Dieu, c'est mon père ! C'était le portrait de Louis XVL
« Signé : Stjeubrwald, «I Lieutenant général. »
C'est encore là une preuve, toute faible qu'elle soit, à côté de celles que j'ai invoquées, et particulièrement de la résolution bien arrêtée du gouvernement hollandais de consacrer autant qu'il était en lui l'identité du Prince, en permettant qu'on inscrive sur son tombeau ces noms ; Cbàfles-Louis de Bourbon, duc de Normandie I
Voilà les actes de ce gouvernement qui n'a pas vu en Naundorff un escroc et qui a profité de son génie.,, car il avait du génie. en matière d'inventions guerrières. On emploie encore aujourd'hui ses inventions. M® van Buren vous dira que les obus dont se sert la Hollande ont conservé le nom de Bourbon, et que c'est grâce à eux que ce petit peuple si brave vient d'obtenir dans l'Inde des succès qui assurent le triomphe de la civilisation sur la barbarie: Ce sont. les obus-Bourbon qui ont actuellement raison des sauvages.
Il était donc naturel qu'on conservât avec la famille du Prince des rapports favorables. Ces rapports n'ont jamais cessé ; aussi lorsqu'il s'est agi de la situation d'Adeiberth, l'a-t-on fait entrer à l'Ecole militaire, où il est devenu sous-ufûcier.
Comme il aspirait, à juste titre, à un grade supérieur, il présenta une demande en naturalisation. Et j'arrive ainsi à la dernière preuve que je veuille invoquer à 1 appui de ma cause. C'est, à mon avis, la plus forte, et elle a un tel caractère qu'après sa production, il n'y a plus rien à dire sur le mobile qui a fait agir le roi de Hollande.
En 1863, le jeune Adelberth, âgé de vingt-deux ans, demanda sa naturalisation, et à l'appui de sa demande il fournit son acte de naissance dressé en Angleterre et qui lui donnait, comme de raison, ses noms et qualités. Mais le ministre de la justice, craignant des difficultés de la part des Chambres législatives, préféra un acte de notoriété.
fitso'est dans cet éial que t^affaire fut présentée aux Cliaiuhres le 30 septembre 1863.
r Yoioi le projet de loi présenté par le ininistr^, au npm 4u roi :
« Mestage du roi auùi EtaU-Qénérauœ, 2* Chambré»
« Messieurs, « En rapport avec la loi au 28 juillet 1850, je soumets à <t votre considération un projet de loi, tendant à accorder « la qualité *de Néerlandais à Adelbertb de Bourbon, dei< meurant à Breda,.*
a La Haye, 30 septembre lâô3.
u Signé : Guillaume. » ,
On lit à la suite de ce passage une déclaration du ministre de la jastloe, ainsi conçue :
«^ Les renseignements ofâciels que le gouvernetueût s'est « procurés concernant la requête de la naturalisatioD « d'Adelberth de Bourbon, le satisfont suffisamment pour c< recommander le présent projet de loi.
« Le ministre de la Justice,
u Signé ; Ouvibr. »
OU nomme une commission, et la oommission soulèye la question de nationalité, car, le jeune homme étant né en Angleterre, il s'agissait de savoir 8*11 était Anglais. Dana ce dernier cas, il n'aurait pu être naturalisé, la législation ne le permettant pas à cette époque* Ce n'est, en effet, que depuis 1971 que l'Angleterre a élargi sa législation et a permis la naturalisation de ses sujets^ qui jusque là restaient Anglais toujours et partout.
Voici maintenant quelques extraits du rapport de la commiiaion. (Rapporteur, M. Hoekwater.) l « A. de Bourbon. 11 n'a pas été remis d'acte de naissauce^
« par cette personne, mais seulement un acte de notoriété « fait à Breda
« Il est assez généralement connu que son père était « Français, lequel, après avoir été fixé dans divers pays, « est mort à Delfl, en 1845, sans avoir jamais perdu sa « qualité de Français. Il n'est donc pas douteujt qu'il faut « appliquer à ses enfants la règle de Tarticle 10 du Code « Napoléon, portant : « Tout enfant né d'un Français en* « pays étranger est français..... »
« On a objecté à cela que, adoptant que M. de Bourbon « descend d'un Français, sa naissance en Angleterre, « d'après la législation anglaise, décidait de sa nationalité. « Les auteurs qu'on a consultés à cet égard sont unanimes « pour décider que tout individu qui prend naissance sur «le sol anglais est Anglais, même issu de parents « étrangers... »
A cette objection émise qu'on courrait le risque d'accorder la naturalisation à un Anglais, le ministre répondit par la négative.
Réponse du minisire aux rapporteurs de la Commission.
« D'une autre nature sont les considérations qui ont « surgi au sujet du projet de naturalisation d'A. de Bour- « bon. Celui-ci doit-il, se demande*t-on , être considéré (1 comme Anglais, à cause de sa naissance qui eut lieu en « Angleterre, et que, par conséquent, il faudrait mettre en « action le principe qui s'oppose à la naturalisation des An- <c glais? On a très judicieusement rappelé dans le 7^apport « la circonstance, que le père de la personne dont il est « question ici était Français et cela en rapport avec Var- « ticle 10 du Code Napoléon. Acceptant même qu'on pour- « rait indiquer dans la législation anglaise une prescription (c exacte, qui reconnaît, sans exception, la qualité d'Anglais « à celui qui est né en Angleterre, pourrait-on reconnaître « à une telle loi anglaise la force d'anéantir la nationaUlé
« qu'Adelberth de Bourbon emprunte à la loi française?.,.
<c II faut, eafln, encore mentionner la remarque qu'on « n'aurait pas satisfait à la prescription de la loi du 28 juil- « let 1850 (feuille officielle, n<» 44), en présentant un acte de « notoriété dressé à Breda. Le gouvernement ne partagé « pas cette objection. D'après sa manière de voir, l'addition « de l'article 6, lit. a, ou tout autre acte, qui, d'après la loi M du pays auquel il (le requérant) appartient, le remplace, «peut prévoir le cas où la naissance doit être constatée « autrement que par un acte de naissance. Mais il serait « difficile d'indiquer les raisons pourquoi la loi du 2^ juil- « let 1850 exclurait un acte de notoriété comme preuve de w l'âge de vingt-trois ans. D'ailleurs, d'après le droit fran- « çais, le droit du pays auquel le requérant appartient, « Vacte de notoriété a pour but de pourvoir au manque « d'un acte de naissance, »
La question, étant venue devant les Chambres, occupa trois séances. Voici des extraits des procès-verbaux : M. Heëmseerk s'exprime ainsi :
« On objecte des difficultés contre la naturalisation « d'Adelberth de Bourbon.
u La première question est de savoir si M. de Bourbon « est Anglais.
« Nous savons qu'il existe une difficulté concernant la « naturalisation d'Anglais, parce que leur relation comme « sujets d'un pays étranger n'est pas anéantie par la natu- << ralisation dans les Pays-Bas, et il est à notre connaissance « que le ministre est d'avis que, pour cette raison, la « naturalisation d'un Anglais ne doit pas se faire.
« D'après son acte de notoriété, M. de Bourbon est né en « Angleterre, comté de Surrey. A cet effet on a invoqué « les règles de la loi anglaise, d'après lesquelles les enfants « issus de parents étrangers, nés en Angleterre, sont An- « glais, et par contre on a objecté que le requérant descen- « dait de parents français et que diaprés la loi française
« U était Français i en même temps on mettait eu doute la « précision de la .loi anglaise. ,
« Concernant ce point on dit que Blackstone pose la règle « que ceux qui naissent dans la Grande-Bretagne sont « Bretons.
« Mais, en second lieu, vis-à-vis de la loi anglaise que je «t viens de citer, on oppose la loi française qui déclare « que le descendant d'un Français est Français. Mais.alo7^s i/ii)n doit conclure a minora que le père d'Adelberth de « Bourbon était Français. C'est ici que nous touchons à une u question historique que je ne traiterai pas. Je dirai seulew ment que la proposition que ^ père {Charles-Louis de « Bourbon) était Français, est indentique avec la propo- <• sition qu'il était Louis XVII,
a Nous ne possédons pas de sources authentiquas, Charles u Naundorff, horloger de la Prusse saooonne. Sur quelle <ç base établirons-nous qu'il est Français, Louis XVII, duc « de Normandie ? Il me semble que nous n'avons pas de « décision à rendre là-dessus et que nous devons nous en « rapporter aux pièces fournies. Il ne ressort pas de ces a pièces qu'Adelberth de Bourbon soit le fils d'un Français ; u il ne s'y trouve pas une lettre qui pourrait servir de « preuve juridique, car porter le nom de Bourbon ne peut « pas servir de preuve de nationalité : des noms français « sont portés par beaucoup de personnes qui ne sont pas u Françaises.
« Dans l'acte de notoriété, déposé au greffe, des témoins « déclarent que le 26 avril 1840, il est né à Gamberwell « dans le comté anglais de Surrey, et que son père était u M. de Bourbon, qui est mort à Delft en 1845* Mais où « naquit celui-ci ? On n'en parle pas. Le requérant ne dit « pas non plus dans sa requête qu'il est Français.
u II me semble que la position juridique de cette affaire u est celle-ci : qu'il existe pour notre législation néer- « landaise une incertitude totale quant à la nationalité par « la descendance du requérant. U est seulement évident, î< outre les considérations que je mentionnerai encore.
« que, le lieu' de sa naissance étant situé dans la Grande- « Bretagne, on doit, selon moi, lui appliquer la règle it générale de la loi anglaise, et qu'il faut le considérer « comme sujet anglais.
<( Venons main^nant à ma seconde remarque qui est « d'une nature plus simple ; je regrette qu'elle se présente « dans cette affaire, car il m'eût été plus agréable, si la « question de nationalité d'Anglais avait pu être décidée « clairement. La seconde remarque est que Vaote de « notoriété ne suffit pas aux exigences de la loi. L'article « 6 de la loi de 1850 demande : « Que le requérant présente « son acte de naissance, ou tout autre acte qui peut le « remplacer, d'après le droit du pays auquel il appartient. »
« La signification de ces paroles ne peut pas être douce teuse selon moi. On a présenté ici un acte de notoriété, <( passé devant le Juge de canton de Breda, et il ne ressort « pas que ce soit une pièce qui satisfasse aux exigences « que pose la loi du pays où la personne est née. S'il m'était « possible d'éluder la première difficulté, il me resterait la « seconde. Il me serait agréable que le ministre pût résou- « dre ces difficultés.; car iHen ne me ferait plus de plaisir et a il me serait même agréable, pour notre sentiment de « nationalité, qu'un descendant de Henri IV désire devenir a sujet néerlandais. Mais nous devons: traiter toutes les a demandes avec égalité, et je crois qu'en ceci on n'a pas i< satisfait aux e agences de la loi de 1850.
« M. Olivier, ministre de la justice :
« Je ne nie pas que cette question n'ait pas ses difficultés a particulières. On a parlé jusqu'ici comme s'il était certain « qu*Adelberth de Bourbon est Anglais,
« Je me réfère à ce qui a été déjà dit dans le rapport « préliminaire, que Blackstone ne pose la règle qu'en « général, et semble admettre des exceptions. L' ex-tuteur i( du Bourbon en question est un homme qui, malgré « Vopinion qu'on pourrait avoir de la cause pour laquelle (t il a tant sacrifié, qu'on ne peut nommer qu'avec estime^ « à cause de son attachement aux pef^sonnes dans lesquelles « il voit les descendants légitimes de ses souverains,
« (cet homme) a procuré des renseignements d'Angleterre « sur cette affaire. Connaissant l'ambassadeur d'Angleterre « à Bruxelles (lord Howard), il lui a demandé si l'on consi- « dérait un enfant né de parents étrangers en Angleterre « comme Anglais. L'ambassadeur lui a rét)ondu que ce n'é- « tait pas la signification de la loi, et qu'il fallait regarder « l'enfant comme sujet du pays dont ses parents sont origi- « naires. I/ambasrsadeur lui promit en outre de lui procurer « l'avis d'un des conseillers de la couronne d'Angleterre, « qu^on regarde dans cette affaire comme une autorité en « Angleterre,
« Je ne communiquerai de cet avis légalisé que la un, « en hollandais. M. Deane dit : « La véritable doctrine est, « je crois, que les enfants légitimes, n'importe où ils nais- « sent, appartiennent à l'Etat auquel appartenaient leurs « parents au moment de leur naissance. Mon sentiment est « donc que, d'après la loi anglaise, l'homme dont il s*agit « dans ce cas n'est pas sujet britannique. »
« Il serait donc inconsidéré de notre part si noits déci- « dions contre l'opinion précisée du conseiller de la a couronne d* Angleterre, qui dans ces affaires est une « autorité, que nous savons la chose mieux que les juris- « consultes anglais. C'est pourquoi Un* est pas Anglais,
« M. GOLSDTEIN :
« Je crois avoir le droite suivant l'article 6 sur la loi de « la nationalité . néerlandaise en rapport avec le droit « anglais, de dire : Présentez-nous Vacte de naissance ; « la personne à naturaliser ne peut en être dispensée que (ç dans le cas où elle pourrait établir qu'un tel acte <c n'existe pas; et Von ne nous a rien communiqué de « pareil.
M Maintenant, le gouvernement dit : Vous n'avez pas à a suivre en ce cas la loi anglaise, mais la loi française, « car de Bourbon est Français, Cependant, Voraleùr pré- « cèdent a déjà dit que Hen n'en a été prouvé. Cependant a si nous acceptons que de Bourbon est Français, alors la « règle que j'ai établie, concei^ant Varticle 6, doit être « vérifiée par le droit français.
« Et f ajoute que diaprés ce qu*on entend dire, cet acte « de naissance serait existant ; on peut donc exiger qiCU « soit soumis à la Chambre. Si cela arrivait, il serait douil teuœ si Von pourrait naturaliser cette personne sous le « nom de Bourbon, La Chambre doit savoir ce qu'elle « fait. Si la personne à naturaliser ne portail pas ce nom, « nous ne pourrions difficilement nous résoudre à la natu- « raliser sous un nom erroné,
« Il me faut donc m' opposer à ce projet de loi,
« M. VAN EcK :
« Cependant l'acte de naissance ne fait pas défaut, mais « on y reconnaît à la personne des titres que nous ne « pouvons pas insérer ici dans des pièces officielles,
« En général, mon principe est de ne pas naturaliser les « Anglais, s'il est certain que ce «ont des Anglais, parce « qu'ils ne renoncent pas à leur patrie ; mais ici, où le cas « est douteux, il faut donner la préférence à une interpré- « tatiçn bienveillante; dans ce cas-ci, je crois, on commet- « trait une grande dureté, si de cette manière on brisait la « carrière, et si Ton empêchait l'avancement de celui qui « veut se vouer à l'Etat néerlandais, et qui est déjà si « avancé que, par la naturalisation, il peut prendre rang « comme officier dans Tarmée néerlandaise !
« M. Hemskerk : (< Je voterai maintenant pour le projet « de loi, parce que fai vu Vacte de naissance. Le gouver- « nement aurait pu nous présenter cet acte plus tôt »
La discussion générale est close.
Ceci est éclatant d'évidence. Adelberth ne peut être naturalisé que s'il est Français ; or, il ne peut être Français qu'à la condition d'être le fils de Louis XVIL.. C'est là ce que développent les orateurs qui combattent la naturalisation. Le ministre répond ce que vous venez d^ntendre.
On demande l'acte de naissance I... Le ministre le refuse d'abord, craignant de soulever des difficultés. On insiste... Il finit par le produire... et cette production lève toutes les objections !.. Car, le 22 décembre 1863, le projet de loi présenté en vue de conférer la qualité de néerlandais à
M. dé Bourbon (Adelbdrth) est roté et accepté par une majorité dd 40 Toiz contre 3.
VaoH de naturalUation d'Adélbêrih de Bourbon est aînsl conçu : ;
« Nous, Guillaume III, par la grâce de Dieu roi des Pays- « Bas, prince d'Orange-Nassau, grand-duc de Luxembourg, « etc., etc.,
« Ayant vu la loi du vingt-deux décembre mil huit cent « soixante-trois (feuille officielle, numéro cent quaranteu cinq), contenant la naturalisation d'Adèlberth de-Boup- « bon, Tarticle 8 de la loi du vîngt-buît juillet mil huit cent '< cinquante (feuille ofticielle, numéro quarante-quatre), ^< pour Texécution de l'article 7 de la loi fondamentale ;
« Nous avons trouvé bon et entendons de conférer à <t Adelberth de Bourbon, sergent au 6*» régiment d'infan- « terie, né dans le district de Camberwell, comté de Surrey « (Angleterre), demeurant à Breda, province du Brabant « septentrional, par celle-ci, des lettres de naturalisation, « qui sont pourvues de notre signature et du sceau du i< royaume, et qu'on remettra à IMntéressé.
« Donné à La Haye, ce vingt-deux décembre. Tan mil huit « cent soixante-trois.
« Signé : Qun.L.\UMB. »
« Le minUtre de la JasHce,
, « Signé : Oi^ivier. »
Nomination d'officier d'Adelberth de Bourbon.
« Le ministre de la guerre, ayant vu la résolution de « S. M. du 15 de ce mois, n<» és,
« A le plaisir de porter à la connaissance du sergent '•( A, de Bourbon, du 6« régiment d'infanterie, que, par la « résolution précitée, il est nommé sous-lieutenant et « placé au premier régiment de celte arme avec la solde « annuelle de huit cents florins.
«i La Haye, le 16 jimnep 1864»
-« Signé ^- J, W, Blank«ml » .
Uoe année environ plus tard, Adelberth àe Bourbon se marie, et voici l'acte civil de son mariage :