‹ Louis XVIIChapitre 10 sur 13 · COMMUNE D'UTRECHT · texte numérisé non relu

COMMUNE D'UTRECHT

(Etat civil. — Acte n» 70.)

« Ce jourd'hui, vingt-trois février mil huit cent soixante- « cinq, ont comparu devant nous, soussignés, fonction- « naires de Tétat civii de la ville d'Utrecht, à la maison de « la commune, afin d'entrer dans les liens du mariage :

« Adelberth de Bourbon, sous-lieutenant au 1®' régiment « d'infanterie, né au district de Gamberwell, comté de M Surrey, demeurant à Arnhem, âgé de vingt-quatre ans, « majeur, flls de Charles-Louis de Bourbon, mort à Delft, « le dix août mil huit cent quarante-cinq, et de sa veuve, « Jeanne-Frédérique Einert, sans profession, demeurant à « Breda, — et Marie-Catherine-Jeanne-Adrienne du Qnesne, « sans profession, née à Arnhem, domiciliée ici, dernière« « ment à Arnhem, fille majeure de maître Jean-Philippe « du Quesne, de Bruchem de Gillaarshoek, et de son épouse, « Jeane Haak, tous les deux sans profession et demeurant « à Arnhem.

u La publication des bans a eu lieu ici, le douze et le « dix-neuf de ce mois, sans obstacle

« Les ténàoins sont : Jean-Philippe-Théodore du Quesne, « de Bruchem, candidat étudiant en droit, âgé de vingt- « quatre ans, demeurant à Utrecht, frère de la fiancée;- « Georges-Gérard Staring, lieutenant-colonel d'infanterie, « âgé de cinquante-quatre ans, demeurant à Arnhem ; « Adrien Ophorst van Duyn, major d'infanterie, âgé de M cinquante-un ans, et le chevalier maître Henri Hoeufft « van Velzen, chambellan du roi et membre des Etats»^ « Députés de la Hollande septentrionale, âgé de cinquante* « trois ans, demeurant à Amsterdam. >>

Suivent les signatures des parties sus-nommées, àînst que celle de J. V. B. Boer, offlcier de l'état civil.

AFFAIRES MILITAtRES

Au personnel no

Mini«tir«deiata«rro ^^ Lg luinistre de la gueFFe ayant vu

« la résolution de Sa Majesté du 12 de

« ce mois, n**ll, par laquelle le premier

p. N. 13 " lieutenant' Adelberth de Bourbon, du

— « 6® régiment d'infanterie, est placé, en

u conservant son rang, dans le régiment

« des grenadiers et chasseurs.

« Il a le plaisir d'en informer ledit « officier par celle-ci.

« 11 porte aussi à sa connaissance quMl « fera partie du régiment des chasseurs.

«i La Haye, le 18 août 1869.

« Signé ; J. J. van Mulken. »

Messieurs, quelle sanction plus souveraine et plus officielle peut-on désirer ?... N'est-ce pas là la manifestation, sinon de la vérité que nous cherchons, au moins du jugement qu'ont porté sur ce grand fait historique et judiciaire les hommes politiques de la Hollande ?

Qui donc pourrait admettre, en effet, que la Hollande ait voulu recevoir dans son sein, comme un compatriote, le fils d'un escroc!... d'un misérable imposteur!... d'un thaumaturge !... d'un homme qui aurait passé sa vie à faire des dupes ?

C'est là une supposition que je n'ai même pas besoin de réfuter!... Elle répugne à la loyauté et à la générosité de ce peuple, si digne de notre estime, qui a montré dans tous les temps de si éminentes qualités, et qui a eu l'honneur insigne de demeurer fidèle à la liberté et d'en faire son principal élément de gouvernement et de prospérité ! 1 !

Non ! mille fois non ! jamais les hommes d'Etat de la Hollande n'auraient consenti à naturaliser un homme qui aurait été suspect à raison de son origine I

Mais, comme le disait un des orateurs de la Chambre des représentants, la nation hollandaise aurait été inexcusable de repousser de son sein l'un des descendants du monarque qui a le plus illustré la France !... de celui qui a con-

quis son troue à la pointe de son épéel... du vaillant Henri IV!... Et c'est ainsi que, s'il fut d'abord douteux pour quelques-uns que le jeune Adeiberth pût être naturalisé, il ne fut douteux pour personne que, la question de nationalité ayant été tranchée par la naturalisation, la question d'identité ne fût tranchée du même coup 1

De telle sorte que j'apporte cette manifestation officielle du gouvernement hollandais sur la question soumise à votre justice.

C'est une pure et consolante lumière sortie de la délibération de ces hommes d'Etat. Puisse-t-elle dissiper les ténèbres volontaires dans lesquelles se renfermaient les cabinets de l'Europe et permettre à l'opinion publique de rectifier de lamentables erreurs I

Si nous vivions dans le monde antique, je dirais que ce jugement réparateur a rempli de joie les mânes de la victime et lui a ouvert enfin les portes du bienheureux séjour, aux abords duquel elle errait jusque-là, triste et désolée. Mais, vivant dans des temps meilleurs, nous comprenons mieux les destinées de l'homme et nous pouvons dire que l'âme innocente du malheureux proscrit a dû tressaillir de bonheur, qu'elle s'est répandue en bénédictions sur ses enfants, qui ont eu assez de courage et d'énergie pour soutenir ses revendications et lui faire rendre cette première et tardive justice !

Je dis : cette première justice, car elle n'est pas suffisante. Il nous faut une réparation plus éclatante. Nous la demandons au nom de la loi.

Nous sommes à l'heure oii elle peut être accordée. Jusqu'ici elle était impossible.

Quel moment, en effet, jusqu'à ce jour, aurait pu nous être favorable ?

Cherchez dans vos souvenirs, et vous rencontrerez dans les jours qui vous ont précédés la crainte de la vérité, l'abus du pouvoir, l'effacement de la justice devant le droit, devant le droit opprimé par la force. Aussi, ne vous étonnez pas que l'opinion se soit émue au récit de cette grande infortune.

Chimère ou vérité, il no faut pas que la revendication de Naandorfif soit arbitrairement étouffée dans l'ombre. Il fout qu'elle en sorte pour être accueillie ou condamnée. , Nous D*avons plus devant nous cet obstacle contre lequel nous nous sommes constamment heurtés jusqu'ici: cette raison d'Etat dont j'ai parlé tout à l'heure, et que j'ai flétrie avec le grand Corneille.

Elle n'a plus sa place dans le débat... Elle a été effacée par les larmes de la victime..; Elle ne doit plus voua gêner.

Que vous importent les embarras que vous pourrez causer à tel ou tel compétiteur qui voudrait essayer de satisfaire son ambition l La France s'en inquiète peu. Elle ne retardera pas sa marche pour attendre le fatal succès des reconstructeurs du passé.

Votre souveraineté vous place au-dessus de ces débats orageux. Ce ne sont pas des considérations de cet ordre qui vous arrêteront.

Encore une fois, si vous avez été jusqu'ici subordonnés à la politique, il est temps que vous repreniez le rang qui vous appartient.

Nous voas demandons une enquête. A qui portera-t-elle préjudice ? Et qui pourra s'en plaindre ? Si nous avons tort, nous succomberons, nous inclinant devant votre arrêt. Si même, ayant raison, nous ne le pouvons victorieusement prouver... Maïs à quoi bon ces suppositions? Nous venons à vous, vous demander la lumière, convaincus de la bonté, de notre cause et pleins de confiance dans votre impartialité, qui nous est une garantie contre toute surprise.

Nous espérons en votre justice. Et comment pourrait-il en être autrement, quand il n'a, jamais été possible à nos adversaires, et aujourd'hui moins que jamais, de dire ce qu'était Nâundorff ? quand on a entassé contre lui les mensonges officiels les plus odieux ? et quand ces mensonges sont soi-disant consignés dans des pièces diplomatiques qu'on prétend avoir, mais qu'on soustrait à loua les regards ?

Quand, enfin, mus par une pensée que je ne veux pas

qualifier, les pûaroirs publics se saut permi» des acUs que de simples particuliers n'âuraienl pu commettre impuoé-< ment ? Vous absteoir serait impossible... Personne ne le comprendrait.

J'ai dit que vous n^avieE rien à craindre. La politique est maintenant désintéressée dans ee procès.

Le prince Adelberth a embrassé une carrière qui le lie à sa nouvelle patrie, à laquelle le rattachent plus fortement ènoore les sentiments de reconnaissance que lui impose la noble hospitalité qu'il en a reçue. 11 ne veut pas, du reste, quitter le champ du repos où est déposée la dépouille de son père bien-aimé.

- Quant à la princesse Amélie, elle place ses espérances plus haut que vous, plus haut que Thumanité, plus haut que votre justice. Elle les place en Dieu, qui sera sa supré* me consolation, quel que soit votre arrêt.

Le Prince, Mademoiselle Amélie, les Demandeurs enfin, sont des personnes irréprochables et pures. Ce sont de simples citoyens, qui, après tant de tragiques catasirophes, ont le droit de se réfugier dans l'obscurité de la vie privée.

Ce sont des personnes irréprochables qui vous deman-r dent, qui vous supplient de ne pas les chasser de votre prétoire par un arrêt qu'elles regarderaient comme un déni de justice.

L*enquêt0, voilà ce qu'ils réclament de vous 1 Est-ce donc une si grande témérité ?

Et quel dommage cela pourra-t-il causer? En quoi la paix publique en sepa-t-elle altérée ?

Le dommage serait dans la persistance de Téquivoque et du doute voilant encore la vérité. Et telle serait Tinévitable conséquence de votre décision, si elle repoussait notre offre de preuves.

Et quant à Tavenir, Dieu seul le connaît {,..

Je vous ai parlé, tout, à Theure, d'un lugubre souvenir historique.

Le 19 novembre 1703, les portes de la Bastille s'ott- V^aient. Un convoi en. sortait mystérieusement. Il n'y avait

à la suite qu'un officier de la forteresse.... On arriva au cimetière Saint-Paul après avoir traversé Téglise où le pasteur avait certifié, sur un registre, que le défunt était un Italien nommé Marchiali !...

La dernière pelletée de terre est jetée sur la fosse, et le procès-verbal parvient à Versailles où trônait encore le grand roi qui n'avait plus que quelques années à vivre avant d'aller rendre ses comptes à Dieu.

Il crut que tout était fini... Il pensa que le secret d'Etat était enseveli avec la victime !

Mais (le même que l'Océan, qui engloutit tant de rictiesses ignorées, en rejette parfois quelques épaves que les vagues roulent sur la grève, de même des lueurs inattendues viennent parfois percer les ténèbres qui enveloppent les crimes d'Etat. Le grand roi ne pouvait deviner que cent trente-deux ans après sa ténébreuse exécution, on trouverait, aux archives du ministère des affaires étrangères, un mémoire rédigé par son complice, Saint-Mars, qui avait été le bourreau et le gardien du premier fils d'Anne d'Autriche !

Il ne pouvait deviner que dans ce mémoire, cédant aux remords de sa conscience, courbé sous la main de Dieu, Saint-Mars ferait les révélations les plus complètes, qui assurent la condamnation, à jamais méritée» de celui qui n'a été qu'un usurpateur !

Que serait-il arrivé si les plaintes de cette auguste victime ou de ses héritiers avaient été portées en j)lein Parlement, et si, couverts de leur pourpre, les magistrats avaient^ écarté cette révélation par la raison d'Etat, s'ils avaient dit quMl n'y avait pas lieu de statuer?

Leur puissance eût été entachée par l'anathème I

Grande leçon qui doit nous profiter, en nous garantis* sant des jugements téméraires dans des causes de cette nature... et nous apprendre qu'il est sage de prévenir l'éventualité redoutable de l'avenir, par un examen approfondi qui épuise tous les moyens d'investigation que la contra* diction peut nous fournir.

Quant à moi, j'ai rempli mon devoir. J'ai tenu à honneur

de rester fidèle à une grande infortune et à la servir dans la mesure de tnes forces !... J'ai tenu à honneur de croire en vous, à votre indépendance, à votre caractère I

C'est à votre justice à faire le reste ! Je suis plein de confiance en elle, et j'ai la conviction que votre arrêt permettra au droit opprimé de se manifester ; à la vérité, trop longtemps étouflFée par la politique, de prendre son essor radieux vers le domaine du libre examen, qui est le vôtre, sous l'égide de votre prudence et de votre auguste souveraineté. Je persiste dans mes conclusions.

M. LB PREMIER PRÉSIDENT. -— A Vendredi, avec M. l'avocat général.

(Fin de la plaidoirie de M« Jules Favre.)

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