LA LOI
« Je crois que dans peu de cas, on peut rejeter tant de « preuves concluantes, qui deviendraient bientôt une certi- « tude inaltérable, si Ton voulait permettre la publication « de la biographie; mais il paraît que des raisons politiques « s'y s'opposent
« Je prie donc Votre Excellence de donner les ordres « nécessaires pour que le manuscrit des mémoires, qui se ff trouve encore dans les mains de M. Atbrecht, soit examiné « rigoureusement, et que la permission de le faire imprimer « ne soit pas plus longtemps ajournée ; car c'est le seul et « unique moyen pour le moment de procurer quelque secours « à mon mandant et à sa famille.
« J'ai Thonneur
« Pezold. »
Eh bienl Messieurs, si tout est imposture et chimère, le ministre de l'intérieur de Prusse a dû recevoir, en lisant une pareil le lettre d'un de ses obscurs subordonnés, une désagréable impression!... Elle devait le conduire à le destituer immédiatement; c'est tout ce qu'il méritait, en effet, cet homme' qui, prenant sous sa tutelle un repris de justice, fatiguait ses supérieurs de ses obsessions. Eh bienl rien de tout cela n'arrive.
Le ministre de l'intérieur semble, comme les autres, vou- Ipir éluder la question, et, en répondant cm magistrat prus-
sien, il ne lui parle que de la biographie qui est entre les mains du conseiller, M. Albrecht :
a A M. Pezold, commissaire royal de justice, à Crossen.
« En réponse à votre requête du 22 de ce mois. Je vous « informe que, si vous désirez le renvoi du manuscrit qui V contient la vie de l'horloger Naundorff, de Crossen, iJ faut « que vous le redemandiez au magistrat, M. Albrecht, conte seiller secret du cabinet, auquel vous l'avez remis. Quant à a l'impression de ce manuscrit, vous n'avez qu'à vous adres- « ser à l'autorité de la censure.
« Berlin, ce 24 juillet i83i.
a Le ministre de l'intérieur et de la police : a Brenn. »
Au reste, pas un mot des prétentions du mandant de Pezold... De l'importance trop grande que leur donne son défenseur? Rien! Le ministre de l'intérieur demeure indifférent à toutes ces choses. Évidemment, il a une raison quelconque pour ne pas s'expliquer.
Pezold ne se lasse pas. J'ai dit qu'il s'était adressé au roi; voici sa requêîe, respectueuse, pleine de l'affection que tout Allemand porte à son souverain, mais en même temps témoignant une conviction profonde des droits de son mandant. Il réclame le dossier de la condamnation, afin de pouvoir en poursuivre la révision et faire éclater l'innocence de Naundorff:
« Crossen, 24 septembre i83i.
« Supplique de M. Pezoi^d en révision du procès « DE Louis XVIL
A Sa Majesté le roi de Prusse^ à Berlin,
« Sire, f l^ duc de Normandie, Loviis-Ch^rles, fils de Louis xyi.
« habitant Crossen sous le nom de NaundorfT, avait eu le a malheur, pendant son séjour à Brandebourg, d'être placé •c deux fois sous le poids d'une accusation criminelle. Il fut « acquitté sur le premier fait et condamné extraordinaire- « ment la seconde fois comme suspect d'être faux monnayeur.
M Un tibSu d'astuce et de méchanceté, qu'il ne pouvait pas a détruire plus tard, d'autant moins qu'il avait toujours été « fort du sentiment de son mnocence, avait assuré facilement « le triomphe de ses adversaires, pressés de réaliser tous a leurs coupables projets. C'est ainsi qu'ils voulurent flétrir « mon mandant par des accusations aussi insolentes que a criminelles; c'est ainsi que les vrais coupables, pour se € soustraire à un châtiment bien mérité, cherchèrent à jeter « sur lui le soupçon du crime commis. Le succès de cette « machination odieuse s'appuya sur le concours de plusieurs « circonstances, sur l'audace de faux témoins qui déposèrent « contre lui, et dont deux furent convaincus plus tard de par- « jure.
H Enfin le préjugé défavorable et la partialité du juge ins- « tructeur, que, fort du sentiment de l'injustice dont il était « l'objet, il avait hautement récusé^ et qui estima si peu sa « réputation de juge, qu'au lieu de se retirer de cette instruc- « tion, afin de ne pas même se charger de l'apparence de « l'imputation alléguée, il la continua à dessein jusqu'à la u fin ; — toutes ces circonstances, d'après ses déclarations, « ont eu pouf résultat d'amener sur lui l'affreux malheur de « l'accusation d'un crime dont il n'aurait jamais pensé pou- « voir être déclaré coupable, ni condamné à souffrir la peine « infligée en pareil cas.
« Pendant sa captivité, et postérieurement encore, des « communications lui ont été faites de vive voix et par écrit, « dont il résulte qu'il était la viçûm^ d'une cabale qui protêt « geait les coupables du crime commis^ et exerçait une grande m influence; qu'il était ainsi dangereux d€ témoigner en sa « /ïv^wr, bien que tout le monde à Brandebourg fût con- « vaincu de son mnocence.
« Je fus chargé, il y a déjà plus d'un an, de provoquer par « les voies de droit la restitution contre les deux sentences,
— Si —
« afin cf établir, dans le cours de la nouvelle instruction,
* l'entière innocence de NaundorfF, par des preuves qui « n'avaient pas été admises dans la première, et d'en faire la « révision nécessaire.
a Sous la date du 16 juillet, je communiquai d'une manière « circonstanciée, au conseiller privé, la vraie situation de « l'afïaire, l'informant en même temps que j'avais annoncé a au ministère de la justice la poursuite en révision, avec « l'offre de produire, selon les prescriptions légales, la dé- « monstration de l'entière innocence de mon mandant, par la « manifestation de preuves directes à cet égard. J'exposai a encore que je réclamais qu'il me fût remise par la justice « locale, les actes requis pour former la demande en révi- « sien; on a refusé défaire droit à ma demande,..
« Je suis en conséquence chargé de prier très-humblement a Voire Majesté de daigner ordonner que, en ma qualité de « défenseur élu, le tribunal de cette ville remette à mon ins- « pection les actes concernant l'instruction, afin que je sois « en état de former légalement le recours en restitution; « pour que, soumis ensuite humblement à l'examen de Sa ff Majesté, elle en ordonne la continuation..
« Je suis avec le plus profond respect, de Votre Majesté....
« Pezold. »
Ce que Pezold réclame, c*est la possibilité d'obtenir ce qu'il appelle une œuvre de justice, c'est-à-dire la révision.
Sur rintervention personnelle du roi, le dossier fut envoyé à Crossen. Il n'y resta que quelques heures, et bientôt, en vertu d'un nouvel ordre, il reprit le chemin de Berlin. Ce fut justement pendant ces quelques heures, ainsi que je le disais hier, que Pezold put copier les motifs que j'ai mis sous vos yeux.
Mais écartons les détails... Je m'attache au fond des choses, à leur moralité; je cherche la vérité, vous la cherchez avec moi.,.; tâchons qu elle ne s'égare pas dans toutes ces circons-
tances minutieuses!... Ne la voyez- vous déjà pas luire à travers ce dédale?
Repoussé ainsi, ne pouvant obtenir que la communication des pièces lui permît de se livrer au travail de révision projeté, Pezold fait ce que font toutes les personnes qui n*ont plus de confiance dans les pouvoirs officiels : il s'adresse à la presse. La Galette de Leipsick insère quelques-unes de ses annonces ; mais quand il en envoie à un journal de Hambourg, l'ambassadeur de France fait connaître au cabinet de Berlin que son gouvernement serait contrarié de semblables publications.
Voici à ce sujet une lettre écrite à Pezold par un de ses correspondants, le libraire Schrœder, à Hambourg :
« Nous avons remis l'annonce qui nous a été envoyée à la « rédaction du Correspondant hambourgeois, qui nous a ré- « pondu que ladite annonce ne pouvait être insérée dans « cette feuille, l'ambassadeur français ayant fait opposition.
« Nous avons l'honneur de vous saluer avec la plus par- « faite considération.
« Signé: Schrœdter. »
« Hambourg, 12 août i83i.
« A Monsieur le commissaire, notaire a et sj^ndiCy Pezold,
« à Crossen, »
Eh quoi! un ambassadeur de France s'occupe de telles choses! un insensé, un maniaque, un repris de justice, un indigne a l'audace de se tlire fils de Louis XVI, et le cabine français s'en émeut, et des correspondances s'échangent, et le représentant de la France prend la peine de compromettre son caractère à disputer le passage ù de telles inepties .'
Mais prétendre arrêter la voix de la réclame est une entreprise au-dessus des forces humaines, et tous les dieux de la fable n'auraient pu en venir à bout.
Qu>rrivç-t-iî, çn effçt? Tandis que notre ambîissgdçur s'jq.
qiiiùie de ce qui se publie à Hambourg,. il ne voit pas ce qui se publie à Paris, dans le vénérable Constitutionnel ^ qui, le 7 août i83i, reproduit en ces termes l'annonce de la Gas[ette de Leipsick :
« — La Causette de ^Leipsick publie dans ses annonces l'avis « suivant qui ne laisse pas que d'être curieux :
« A Crossen, à peu de distance de Francfort-sur-l'Oder, « réside, sous un nom supposé, le fils du roi Louis XVI, « Louis-Charles, duc de Normandie, et, après la mort de « son frère aîné, Dauphin de France. Pour bien asseoir Topi- « nion sur son compte, il a écrit l'histoire de sa \1^^ de ses « souffrances. Forcé par les circonstances de la faire li^v^^ria mer, il cherche un éditeur pour les conditions. On pourra « s'adresser franc de port à son mandataire spécial, le com- « missaire de la justice Pezold, à Crossen. »
Assurément, Messieurs, cette annonce n'a rien de bien digne; elle ressemble plutôt à une réclame de librairie qu'à une prétention d'État. Mais enfin, comme disait le Constitutionnely elle ne laissait pas que d'être curieuse; elle pcuvait éveiller certaines susceptibilités, d'autant plus que pendant ce temps Naundorff continuait ses instances auprès de sa sœur et des membres de sa famille; et, entres autres pièces qui ont échappé à des destructions naturelles^ nous trouvons à la date de i832 un reçu de la poste de Crossen qui constate l'existence d'une lettre envoyée par NaundortTà la duchesse d'Angoulême.
« Reçu du bureau de poste de Crossen.
« L'autorité certifie par ce reçu qu'une lettre pesant deux « onces, à l'adresse de M"» la princesse royale de France, « M™« la duchesse d'Angoulême, a été remise pour être expé- « diée par la poste.
I Crossen, 25 mars i832.
« (Bureau de la poste royale de Prusse.) « Signature illisible, »
La persistance des réclamations, des démarches, des iin« portunités, si vous le voulez, est donc hors de doute.
Quant à Pezold, il en avait vainement fatigué Tadministration et la justice de son pays. Il commençait , comme je l'ai dit, à en entretenir la presse, lorsqu'il mourut subitement.
Quel est le secret de ce trépas? Dieu seul le sait, mais vous concevrez facilement que les persécutés et le frère de Pezold raient attribué à une cau§e peu naturelle.
Laissons leurs inductions ; nous n'avons pas le droit, nous, de soulever le voile qui couvre ce mystère.
Notre tâche est assez lourde sans en augmenter le fardeau par des investigations secondaires.
Ce qu'il y a de certain, c'est que Pezold disparut subite«ment dans la force de Tâge, sans que rien ait expliqué & mort.
Il est tout simple que les membres de sa famille et les parties intéressées aient attribué ce trépas au poison.
Quoiqu'il en soit, voilà Naundorff seul ; son surveillant des premiers jours, devenu son ami, son soutien, son défenseur, a succombé. Le voilà seul 1 II ne se décourage pas. Il continue la lutte, et lorsqu'on i832, paraît dans un journal très-auiorisé de Leipsick, la Comète, un article violent contre lui, contenant toutes les calomnies et toutes les absurdités qui n'ont cessé de se dresser contre lui, il prend la plume, et dans une lettre adressée au directeur du journal, il explique sa situation.
Voici cette lettre, datée du 26 juillet i832 :
« Si je suis celui que je prétends être, mes longs malheurs « méritent au moins quelques égards; si je ne le suis pas, « pourquoi me persécuter sourdement et ne pas n»e fcire « publiquement mon procès? Pourquoi m'a-t-on calon-nlê « dans les gazettes de Hambourg? Ilélasj si je n'étais « que le fils d'un pauvre ouvrier, peut-être n'aura:s-Je « pas été si malheureux! Craint-on que je vienne à réclamer « une couronne qu'on a dérobée à ma naissance et à mes « droits? Je ne désire que la tranquillité et rien de plus.
« Que celui qui croit mon esprit aliène revienne de son I erreur; que celui qui me considère comme un méchant « vienne à moi ; il 4e persuadera facilement que je ne con- « nais d'autre vengeance que l'oubli et le pardon, et que je « voudrais faire à mes ennemis autant de bien qu'ils m'ont t feit de mal.
a En arrivant à Behlin en iSio, j'avouai qui fêtais à M. Le < Coq, président de police. Celui-ci mit quelque argent à ma a disposition, en me faisant observer qu'il me fallait garder « un silence absolu sur le secret de ma naissance, si je tenais « à la vie. "
a En 1824, je /ws accusé d'avoir pris un faux nom pendant « le procès que j'eus à soutenir. Pressé par le juge d'instruc- « tion de déclarer mon véritable nom, sans cependant vouloir t y consentir, je m'écriai, Pâme froissée de douleur et d'in- «f dignation : Eh bien ! je suis prince natif, et par cette raison « je ne me crois pas obligé de vous dire ici mon nom. Alors « le président me dit : Comment prétendez-vqus nous prou- « ver cela ? Je proposai^ comme témoin de ce que j'avançais, « M, Le Coq. Le président me regarda avec étonnement et « ajouta : « Alors nous devons prendre des ordres supérieurs; » « et les choses en restèrent là,
« Dans une autre occasion, pressé de nouveau de fournir de a semblables preuves , je m'en rapportai encore au même « témoin, M. Le Coq, auquel, je crois Vavoir dit, f avais remis « les papiers qui m'étaient restés : deux écrits^ l'un de mon (t père et l'autre de ma mère.
tt Le référendaire de Renne dit à cette occasion : M. Le « Coq ne peut plus donner de renseignements à ce sujet, il est « mort ! Alors le juge lui répondit brusquement : « Qui vous « a chargé de le lui apprendre?... »
« Jamais depuis ce temps on ne m'a demandé des preuves « de mon origine. Cependant la sentence par laquelle je fus « condamné portait en substance : « Bien que les indices qui « s'élèvent contre l'accusé Naundorff ne soient pas suffisants « pour le condamner, une condamnation devient cependant « nécessaire dans ce cas, parce qu'il s'est conduit, pendant le € cours du procès, comme un menteur impudent se disant
« prince natifs et laissant supposer qu'il appartient a la « famille des Bourbons.
« Mais d*oii vient cette conclusion} Ai-je décliné mon nom} « Est-ce que fai dit qiœ f appartenais à cette famille} Si on « me veut punir d'une prétention à laquelle je ne renoncerai « qu*avec la vie, je demanderai à mon tour de quel droit et « avec quelle loi?...
c Crossen, 26 juillet i832.
« Louis-Charles, duc de Normandie, a>
Cette lettre dont je n'ai lu qu'un fragment est très-longue ; elle est écrite en entier de la main du Prince. Le journal la Comète Ta insérée sans en rien retrancher. Le journaliste Ta même fait précéder de quelques lignes qui la recommandent à rintérêt de ses lecteurs. Le gouvernement poursuit-il? Il est cependant directement mis en cause? Et vous voyez, dans quels termes, si clairs, si honnêtes, si sages, si raisonnables.
Voici un homme qui se prétend le fils de Louis XVI, qui J-t que ses papiers ont été par lui confiés au cabiget de Berlin, qui ajoute qu'au moment où, soupçonné de crime, il s'est trouvé en face d'un magistrat instructeur, il lui a fait connaître qu'il était prince natif... et qu'on a faussement inséré dans la sentence qu'il s'était dit fils de Guillaume Naundorff, alors qu'il ne l'avait pas dit!
Tout cela est écrit dans une gazette, et personne ne se lève pour rechercher la vérité. Je me trompe, quelqu'un recherche la vérité, c'est le journaliste ! Ils sont assez souvent attaqués pour qu'au moins on les défende quelquefois, et qu'on constate qu'ils cherchent à se rendre compte des mystères devant lesquels s'inclinent les pouvoirs publics.
Le journaliste de Leipsick envoie donc un reporter qui fait exprès le voyage de Crossen. Il voit le pauvre horloger, et par suite de cet enchantement dont nous rencontrons tant d'exemples dans la cause, d'antagoniste il devient son défenseur!
C'est toujours la même conversion,., je suis obligé de le
répéter, et si cette répétition est fatigante, elle est cependant instructive.
Dans le numéro de la Comète qui parut après le retour du reporter, voici comment s'exprimait le rédacteur du journal :
« Il existe à Crossen un homme dont on ne connaît pas la « famille, et qui est regardé par les gens bien informés comme « le fils de Louis XVI et de Marie- Antoinette. Je n'ai pu « résisier au violent désir de voir un homme qui a dû éprou- <c ver des vicissitudes aussi étranges. Je me rendis donc à « Crossen, et lui demandai une entrevue, qu'il voulut bien « m*accorder. Malgré les traces bien visibles du malheur dont a sa ]>hysionomie mélancolique portait Tempreinie, je ne « pus m'tmpêcher de reconnaître dans ses yeux attristés parla « souffrance^ et dans tout son air^ une grande analogie avec « la race des Bourbons. Il fut d^ abord silencieux et réservé \ et mais bientôt il s'aperçut de l'émotion dont je n'étais pas « maîlre^ et rassuré sur le but de ma visite, il s'écria : « Ouil « je suis le fils du malheureux Louis XVI et de Marie-An- « toinette, plus malheureux encore, qui ont péri sous la « hache révolutionnaire... Mais je donnerais volontiers dix a années de mon existence pour être né le fils d'un pauvre « artisan : je n'aurais pas été en proie à des persécutions « odieuses, à des souffrances aussi amères. »
« Ce discours était empreint d'une profonde mélancolie, et « portait tous les caractères de la vérité, et j'acquis la convie- « tion intime qu'il était sincère', car on peut bien feindre la « joie, mais jamais la douleur.
« Je ne pus me défendre d'une impression profonde en (c voyant qu'un prince, à qui la belle France était promise dès « sa plus tendre jeunesse, était obligé de se résigner à des « chagrins aussi violents.
« 11 me raconta diverses particularités de sa vie privée ; t mais, quelle que fût ma curiosité, un sentiment de conveff nance et la crainte de réveiller des souvenirs cruels m'emff péchèrent d'entrer avec lui dans des détails qui l'auraient c trop vivement affecté.
« En le quittant, je cherchais à m'expliquer quels avaient
« pu être les desseins de la Providence en conservant ce reje- « ton des rois, et je garde encore une bien vive impression « de cette entrevue. »
Ainsi donc, cet homme que la veille on attaquait, et Dieu sait si les prétextes abondaient, on va le voir 1 on entre en communication avec lui, et le correspondant du journal la Comète revient de son voyage persuadé qu'il s'est trouvé en hce du fils de Louis XVI 1
Il était dif&cile, vous le comprenez, que de semblables faits s'emparassent de la publicité sans causer en Allemagne une émotion quelconque^ je dirai, pour ma part, profonde. Il était difficile aussi que la France ne la partageât pas, au moins dans une certaine mesure.
Il existait, en effet, dans notre pays, un groupe de personnes restées attachées à l'ancienne maison de Bourbon, ayant dans le cœur toutes les faiblesses d'une affection respectable. Parmi ce groupe de fidèles, il s'était établi une sorte de notoriété de révasion du Dauphin des prisons du Temple. On ne savait pas ce qu'il était devenu ; mais dans ces âmes loyales, la conviction de son existence subsistait inébranlable. On se communiquait tout cela discrètement , car il n'était pas prudent de parler tout haut... mais c'était là des souvenirs conservés religieusement comme des traditions de famille.
On comprend quel effet dut produire sur ce petit groupe de fidèles l'annonce des faits que je viens de relater. Et comment en aurait- il été autrement?
Permettez-moi à cet endroit de ma cause, de résumer d'un mot l'ensemble des événements qui se sont produits dans cette période de ï8io à i832... Est-ce que cet ensemble de circonstances est conforme à ce qui se passe ordinairement ? Est-ce qu'il n'y a pas une offense permanente au bon sens, au respect de la loi et à la sécurité de tous dans l'existence merveilleuse de cet homme sans cesse soupçonné, et protégé sans cesse; et qui, placé dans ces étranges conditions vis-à-vis de lautorité publique, frappe vainement à toutes les portes officielles, sans qu'aucune s'ouvre pour lui laisser entrevoir un rayon de yérité ?
Je disais qu'aucun exempU semblable ne s'était jamais rencontré dans rhistoire. Me suis-je trompé ? Je demande à ceux qui ont le droit de parler avec plus d'autorité que moi qu*ils me reprennent et qu'ils me disent où ils découvriront cette complicité de Tautorité publique pour entretenir la crédulité de tous dans une erreur condamnable ?...
Et ce n*est pas tout. Si la conduite des autorités et des agents de la loi est incompréhensible, ce qui l'est plus encore, c'est la persistance de cet homme, qui, pendant vingt-trois ans, du fond de l'Allemagne, où il exerce une profession qu'il aime, engagé dans les liens d'un mariage qui le sépare :k jamais de toute prétention politique, ce cesse cependant, malgré toutes les «invraisemblances qu'on lui reproche, malgré l'inanité de ses plaintes, de se dire le fils de Louis XVI et deMarie-Antoinettel
Il Êiut toujours en revenir à ce soupçon de monomanie, le seul raisonnable £t cependant, l'homme dont il s'agit a toujours été traité comme un homme sain d'esprit; cherchant à tromper, a-t-on dit, mais ne pouvant l'être lui-même par aucune illusion. Néanmoins, pendant vingt-trois ans il a persisté. Toujours bafoué, toujours écarté, toujours dédaigné, il n'en a pas moins toujours continué à Êûre entendre ses plaintes et ses revendications.
Assurément, Messieurs, je ne veux pas vous présenter ces faits comme une démonstration de la vérité juridique. Seulement, j'ai le droit de vous les signaler comme la rendant probable, comme n'étant pas un obstacle à ce qu'elle se puisse produire, comme étant enfin ce qu'il y a de plus singulier et de plus instructif. Et c'est à cet enseignement que je m'attache pour trouver le chemin de vos consciences.
Voilà cet homme qui réclame depuis vingt-trois ans sans rien obtenir! Le voilà qui va venir en France! Car ce que je disais tout à Theure de l'état des esprits dan& notre pays, dans une classe peu nombreuse, j'en conviens, cette pensée que j'exprimais va me servir de transition pour arriver aux événements de France..
Au nombre de ceux qui croyaient à l'évasion du Dauphin se trouvait un ancien magistrat très-honoraUf » nommé
M. Albouys. Il avait été pendant longtemps juge d'instruction à Cahors, fonction qui ne prédispose pas à une grande crédulité.
£n 1 83o, il apit donné sa démission et s'était honoré par cet acte d'indépendance.
Il vivait dans la retraite à la campagne, entouré d'une belle et nombreuse famille, et ne demandant à Dieu que la continuation d'une existence si douce.
Un jour, son attention fut attirée par la publication dans le Constitutionnel de l'annonce dont j'ai parlé.
La lecture du Constitutionnel était peut-être pour lui une lecture téméraire; mais enfin, il se l'était permise 1... Frappé par la rédaction de cette annonce, il écrivit à M. Pezold. Une correspondance s'engagea entre eux; elle est volumineuse. Je ! ne veux pas en infliger la lecture à la Cour ; qu'elle me per- i mette seulement de mettre sous ses yeux la lettre que, le j i5 janvier i832, deux mois avant sa mort, M. Pezold adressait à M. Albouys :
«... Relativement aux observations faites dans votre lettre, tt je me permets de vous faire remarquer quelque peu, à « l'égard de mon constituant :
« Pour prouver son existence ou que la démonstration de « sa mort ne s'ensuivît pas au Temple, il y revient que sa « sœur le sait exactement.
« Voulez-vous encore d'autre témoignage dont vous pou- « vez vous informer le plus vite? Ayez la bonté de vous a adresser à M. /e Tor/, ex-officier, à Paris, rue des Mathu- « rins, n9 26, près l'École de Médecine. Celui-ci a connais- « sance exacte que le fils de Louis XVI a été enlevé du a Temple. Il demanda entre autres l'explication sur un objet « que mon client hésita de donner au premier abord^ c'est-à- « dire à V égard des sceaux qui se trouvent sur les papiers déjà « nommés.
« Comme j'ai l'honneur de parler à un homme qui connaît « les lois et qui en est au fait, il suffit de dire que le Code « criminel chez nous inflige les peines les plus sévères à 'i loxxte diffamation incompétente ^ et, enquête faite, les exécute
<( rigoureusement et sans délai : aussi ^étranger a déjà puni
i a une telle fraude
« Une négative se résout quelquefois dans une affirmation, « et le cas actuel en paraît exiger Tapplication. L'usurpation « d'un attribut^ que le gouvernement révoque en doute, impo^ « serait à celui-ci l'obligation de prouver qu*il s'agit ici d'une '( imposture......
« Pourquoi à lui seul (le mandant de M. Pezold), accorder « une indulgence qu'il ne demande pas et qu'il n'a jamais « recherchée?
« Quant à ses papiers^ qui pour sa légitimation sont de poids^
u je vous en rapporterai sitôt que je les aurai reçus
« Ce qu'il désire le plus ardemment, c'est que ses parents
^! a voudraient bien lui envoyer un confident, à qui il pourrait
« prouver qu*il est réellement celui qu'il se dit, et qu'il mérite
' « autant de foi que de pitié
« Signé : Pezold. »
J'ai pris la liberté de mettre cette lettre sous vos yeux, malgré son mauvais français, peut-être à cause de cela, pour vous prouver que la législation prussienne ne tolérait pas des actes semblables à ceux que Naundoriî* aurait commis, s'il eût été un imposteur. C'est Pezold qui le dit : « Ces
I actes sont poursuivis rigoureusement, à plus forte raison devaient-ils l'être, alors qu'il s'agissait d'un repris de jus-
' tice ! » Et Pezold, lui aussi, faisait ce raisonnement, dont je vous fatigue assurément, mais qui est une des bases les plus solides de mon argumentation. Comment le gouvernement
, prussien, s'il n'avait pas eu la preuve certaine de l'identité de ce personnage, lui aurait-il laissé commettre un délit si sévèrement puni par la loi?
Là était le mystère, et ce fut pour l'éclaircir que le malheureux Prince entreprit le long et pénible voyage qui le conduisait à Paris le 26 mai i833.
Certes, Messieurs, si on ne consultait que les données de la sagesse humaine, ce dernier acte de sa folie était de beaucoup le plus dangereux.
Ce qu'il vçqfit chercher à Paris, c'éta'* le châtiment de
son imposture; c'était la démonstration de ses mensonges, et au lieu d'un trône, la société devait lui assurer le gibet. Il ne méritait pas autre chose.
Avant de partir, il avait écrit à M. Albouys pour lui annoncer que, fatigué des résistances de sa famille, il venait lui-même pour s'entretenir avec ceux qui avaient pu connaître son père et sa mère. Tel était son dessein ; il lui fallut un courage surhumain pour l'accomplir. Il arrive! vous savez dans quelles conditions, il n'en était pas de plus périlleuses.
Cependant M. Albouys, prévenu-de son arrivée, sans en savoir le jour, le fait rechercher. Il eut quelque peine à le découvrir, malgré le dévouement et le grand cœur de ^jrce Albouys, sa belle-sœur, qu'il avait chargée de cette mission. M"® Albouys vivait à Paris dans une certaine aisance. Elle trouva NaundorfF dans la petite maison qu'il habitait rue Ménilmontant et l'amena chez elle.
Elle avait un appartement assez grand, situé carrefour Bussy, elle l'y installe et on attend... L'étranger réclame avec insistance la présence des personnes qui ont pu connaître son père et sa mère, et auxquelles il se propose de faire des révélations; car c'était là un trait particulier du caractère de cet homme, de se tenir dans la plus étroite réserve vis-à-vis des inconnus. Il refusait de se livrer avant de connaître ceux avec qui il avait affaire. Il attend donc avec impatience le moment d'être mis en relations avec des personnes ayant connu sa famille. M Albouys ne peut lui être d'un grand secours à cet égard, car il habite le Midi. Mais vous allez voir quel concours de circonstances fortuites vient en aide à ses espérances si difficiles à réaliser.
On parle souvent de la Providence !.... Peut-être n'y penset-on pas suffisamment; mais ceux qiy ont étudié l'histoire et qui, repliés sur eux-mêmes, cherchent dans leur conscience et dans les actes de leur vie les motifs d'élever leur âme vers l'auteur de toutes choses, ceux-là reconnaissent l'action de la Providence qui se manifeste dans toutes les circonstances pour témoigner ses desseins supérieurs à notre faiblesse.
Eh bien ! Messieurs, il faut reconnaître que dans' les coXb-
cidences fortuites dont il va être question, il y a eu quelque chose de vraiment providentiel.
Cet homme vivait modestement chez M"« Albouys. Errant parfois à travers les rues et cherchant à s'orienter dans ce Paris qu'il ne connaissait presque plus. Cela durait depuis quelque temps, lorsqu'un jour du mois d'août i833, un libraire, M. Bricon, homme d'affaires très-intelligent, mais peu crédule, qui avait eu l'occasion de voir Naundorff chez M"*® Albouys, qui n'y croyait pas d'abord, mais avait été ensuite impressionné par une foule d'indices, un jour, dis-je, du mois d'août iS33, M. Bricon rencontra dans la rue un de ses meilleurs amis, un savant qui, lui non plus, n'était pas facile à surprendre.
Il existe encore, grâce à Dieu , et il pourra déposer dans l'enquête que la cour ordonnera, je l'espère. C'était M. Geoffroy, archiviste paléographe à la préfecture de Niort ; il avait passé sa vie dans les livres et il faisait partie, à la suite d'études profondes et attentives de documents historiques, du groupe de ceux qui étaient convaincus que le Dauphin n'était pas mort au Temple. Lors de sa rencontre avec M. Bricon, M. GeotVroy était venu à Paris pour soutenir certaines préicn lions de religieuses de son pays. M. Bricon le trouvant au moment où il traversait le carrefour Bussy, l'arrête et lui dit...
Mais, Messieurs, je préfère mettre sous vos yeux le récit de M. Geoffroy lui-même. Il l'a écrit, après ma plaidoirie de i85i, afin de bien préciser ses souvenirs, et a bien voulu me l'envoyer :
« ....Le jour de mon arrivée à Paris (8 août), je rencontrai « au carrefour Bussy un de mes amis, M Bricon, alors « libraire. — Vous à Paris, me dit-il, eh bien ! je vais vous « apprendre une nouvelle. Vous m'avez parlé plusieurs fois a de vos motifs de croire à l'existence du fils de Louis XVI : a il est ici, ou du moins il y en a un.... tenez, je ne plaisante « pas; vous voyez cet entresol dont les persiennes sont bais- « sées, il doit être là en ce moment. C'est un M. Albouys, ant cien magistrat, homme très-honorable, qui m'a fait connaître
« le personnage.,, Tai lu des lettres d' Allemagne ^ vraiment « très-curieuses, et M. Albouys me presse de faire imprimer « son mémoire. Mais il faudrait^ pour ajouter aux preuves, « la reconnaissance de quelquîes anciens serviteurs ; n*en con*^ (( naissez - vous point, vous^ qui étiez dans la maison de « Charles X? Venez chez moi ce soir, M. Albouys s'y trouvera, « et vous en causerez»
ff Je fus exact tu rendez-vous. On me communiqua, en • effet, des lettres fort imposantes étun M. Pe^old^ notaire, et « commissaire de justice à Crossen, en Prusse, dont la mort « subite avait donné lieu à bien des conjectures, mais qui « avait eu le temps de léguer ses renseignements et sa con- « viction au magistrat français que je voyais devant moi. a J'acceptai d'aller le soir même rue de Bussy, et je vis « M. Charles (c'est ainsi qu'on le nommait); son accent était a étranger, le mot manquait parfois, mais Télévation des sen- «( timent se faisait jour. Le maintien était noble, et les traits ti frappants de ressemblance avec ceux qu'on cherchait.
«f Rentré à ma chambre, j'avais besoin de repos à la fin « d'une telle journée, et le sommeil me fuyait presque. Ai-je « rêvé, me disais-je? Cette main qui a pressé la mienne, « quelle est-elle.^ d'où vient mon émotion? — Je ne l'ai point « cherché et je n'y pensais pas.
a Cinq jours s'écoulèrent après l'étonnante rencontre, et je « ne m'occupai que du but de mon voyage. Mais le 14, au « soir, je fus à Versailles m'acquitter d'une commission près « de M"« de Saint-Hilaire, dame fort distinguée, autrefois de « la maison de M"* Victoire, tante de Louis XVI, attachée « ensuite à l'impératrice Joséphine, — Cette dame écouu « avec étonnement et beaucoup d'intérêt ce que je lui dis de « l'horloger prussien, et de son unique appui, M. Albouys.
« M. Marco de Saint-Hi'aire, son mari, ancien huissier de « la chambre de Louis XVI, m'entendit aussi et tut extrême- « ment surpris.
a Vous allez passer la fête avec nous, Monsieur Geoffroy, « M"« de Saint-Hilaire avec sa grâce accoutumée; ç*est un <ç beau jour pour réfléchir à une chose avissi gravCt
« Le lendemain, i5 août, en sortant de l'église, M"* Ce « Saint-Hilaîre, me dit :
« 11 m*est venu une pensée que je crois bonne : je connais « à Paris M"« de Rambaud, ancienne femme de chambre (c attachée au berceau du Dauphin; je la connais assez pour « lui écrire; à peine si elle croit à l'existence du Prince, mais « vous serez porteur du billet, mon cher Monsieur Geoffroy, « et sur un mot de moi, elle n'hésitera pas à aller où vous la « conduirez. — Si c'est lui^ la Providence viendra à notre « secours et fera jaillir la lumière de cette entrevue ; sinon, a cela aidera à rompre Tintrigue, et à débarrasser ce bon « Monsieur de Cahors.
« 3e ne nommai point à M. Albouys la personne que j'ai- « lais accompagner chez lui. Je m'assurai seulement d'une « heure... »
Je m'arrête un instant, Messieurs, pour faire cette réflexion que, malgré sa légitime sévérité, M. Tavocat général ne démentira pas, j'en suis convaincu.
Cest que nous sommes en présence de gens très-sérieux, très-respectables et très-honnêtes. Il ne s'agit pas ici de visionnaires, encore moins d'intrigants.
C'est l'archiviste de la préfecture de Niort rencontrant son ami Bricon à Paris; mis en rapport, à peu près malgré lui, avec un homme sur Tidentité duquel il est peu édifié; allant faire une visite de politesse à sa vieille amie, M"^ Marco de Saint-Hilaire, que tout le monde a connue et estimée. Et cet homme, qui est de très-bonne foi, va, sous l'égide de M"»« Marco de Saint-Hilaire, auprès d'une autre dame trèsrespectable, M"« de Rambaud.
Je continue le récit de M. Geoffroy :
V Ce fut donc le 17 août, à huit heures du matin, que je o me présentai chez M™« de Rambaud, qui habitait alors le « quartier Bonne-Nouvelle. — Très-surprise, à la lecture du « billet de M™« de Saint-Hilaire, elle se remit bientôt et a écouta avec attention le court exposé que j'eus l'honneur « de lui faire. « Eh bien! ^}onsie^r, qous allons preo4r6 une
« voiture... Mais je pense à une chose : j'ai quelque part un « petit habit que le Prince a porté à cinq ou six ans. » — « M™« de Rambaud le retrouva. Elle eut aussi l'idée de déa crocher un cadre représentant Marie- Antoinette, en buste, « vêtue de deuil... et nous voilà partis.
« Arrivés à la maison, rue de Bussy, nous montâmes dans « un salon du premier au-dessus de l'entresol que j'ai cité. « Quelques minutes après, M. Charles y entra. — M"** de « Rambaud était seule sur une causeuse; elle se lève et se « rassied, sans émotion apparente, malgré les traits de ressem- « blance et la pose du personnage qui était devant elle. Elle « ne lui dit pas son nom, m'dis seulement qu'elle était atta- « chée fort jeune à la reine et au berceau du dauphin. — « Fort jeune... Vous serie:^ Af°*« de Rambaud? Ahl... je suis « bien heureux! » — Ce nom deviné ne prouvait pas, car il a est facile de graver dans sa mémoire tout un personnel. « Alors M"* de Rambaud, toujours avec une réserve mêlée de cf doute et de curiosité, lui adressa plusieurs questions sur « M"® de Tourzel, ses petits mots d'amitié, et les habitudes « d'intérieur; sur M. l'abbé Davaux,le précepteur. — A tout, « ses réponses satisfaisaient complètement, ou bien il avouait Cf le souvenir perdu ; rien à demi, ni hasardé. — Au sujet de « l'abbé Davaux, il se rappela parfaitement avoir marché sur « son petit manteau, par espièglerie, ce qui causa sa chute <K dans un escalier.
« Il fixe le tableau de la reine, qu'il reçoit des mains de a M™« de Rambaud; des pleurs le gagnent; il veut me re- « mettre le cadre pour atteindre son foulard ; il l'avait laissé « à l'entresol; je sors vivement, et comme je le lui remettais : « Mon ami, » dit-il en pressant ma main, « il me semble que « vous m'avez amené une mère!... »
« La conversation reprit; M"* de Rambaud observait en- « core et gardait ses impressions; elle lui dit : « J'avais con- « serve un petit vêtement pour me rappeler mon cher Prince, « puisqu'on ne voulait pas m'admettre au Temple avec « M"* de Tourzel; peut-être vous souviendrez-vous de l'avoir « mis, et dans quelle circonstance, aux Tuileries? » — Dès « que cet habit bleu ciel fut déployé sous ses yeux, le Prince,
«( élevant la yoix : « Oh 1 je le reconnais bien ; ce n'était pas « aux Tuileries y mais à Versailles y pour une fête,.,; et je ne « Vai plus portéy je crois ^ depuis la fête y car il me gênait. »
«r A ce moment. M"® de Rambaud cède à son émotion ; elle « se rapproche vivement et pose un genou devant lui : « // « n'y a que mon Prince y » s'écria-t-elle, a qui puisse me dire « celai... B Et elle pressait ses mains..., des larmes coulaient « de tous les yeux.
« Non, jamais je n'oublierai cette scène si touchante d'un « drame si extraordinaire. M"'^ de Rambaud n'a pas varié dece puis dans sa conviction. Les soins qu'elle donna au Prince « peu de jours après, dans une indisposition qui nécessita i< une application de sangsues au couy lui permirent des re- <c marques qu'elle seule pouvait foire, et qui augmentèrent « encore la certitude de sa consolante découverte.
« Cette reconnaissance de M"« de Rambaud fut bientôt suivie de celle de M. et de M"« de Saint-Hilaire ; et la « belle-sœur du digne M. Albouys partit immédiatement « pour Crossen, pour porter des secours à la pauvre famille. « C'était la grande préoccupation de Charles-Louis; aussi « fut-il très-heureux de ce départ.
«r Trois ans après, il pensait encore au bonheur que mon « voyage si providentiel lui avait apporté, et il m'en récom- « pensait par la lettre dont voici la copie. En me la remet- « tant, il m'a dit : « Mon ami, je suis la vérité... » Cet auto- « graphe en porte en effet le cachet. Un homme politique, « après l'avoir lu, me dit avec emportement :
« De quoi vous mêlie^-vous?.,. Raison de plus pour vous « taire m »
« Et je ramassai ma lettre. Dieu merci ! je l'ai encore :
« Paris, le 12 mai i836.
« Mon cher Geoffroy, votre ami que vous m'avez amené « aujourd'hui m'a demandé un souvenir. Il est Français e^ « père de famille; en voilà assez pour que je ne refuse pas « sa demande. Mais depuis longtemps je vous connais et « vous ne m'avez rien demandé. Vous aussi êtes père do
a famillCi et moi si pauvre que je ne peux pas récompenser « votre attachement. Je vous prie donc d'accepter la médaille 9 qui m'a sauvé la vie. Vous savez d'où elle vient. Conser- « vez-la; et si je ne pais moi-même récompenser votre zèle, « dites à vos enfants que les miens, un jour, ne manqueront a pas à dégager cette lettre d'obligation du plus infortuné, « mais du meilleur ami des Français.
<x Charles-Louis, duc de Normandie. • « Signé : Geoffroy. »
Cette pièce n'a pas besoin de commentaires, çt il faudrait n'avoir pas de cœur pour ne pas comprendre ce qui dut se passer dans celui des personnages en scène.
M"« de Rambaud, attachée à la personne du Prince jusqu'au jour odieux et cruel où il fut transporté au Temple, M"»» de Rambaud, qui avait vécu dans la religion de son souvenir, supposant que Dieu avait retiré à lui le malheureux Dauphin, la voici enlevée à ses préoccupations si tou-^ chantes, la voici conduite par la main du hasard, je dis par la main de Dieu ! jusqu'à cet appartement modeste où vient de se réfugier un inconnu !
Vous avez vu avec quelle réserve, quelle prudencç, quelle déiîiince même, elle l'interroge.
Mais bientôt, à la vue du vêtement qui lui rappelle cette scène de son enfance, le Prince lui indique dans quelle circonstance ce vêtement lui a servi, Et alors, touchée enfin par cette épreuve décisive, elle s'écrie: Vous êtes mon Roi!,.. et elle lui rend les hommages que ce titre lui impose.
Est-ce que celte scène touchante n'éveille pas les souvenirs de notre jeunesse? Est-ce qu'elle n'est pas la reproduction presque textuelle de l'immortel récit du retour d'Ulysse dans son île bien-aimée d'Itaque? Il rechei'che pour les immoler les prétendants de sa femmç,.. Lui aussi est inconnu : vingt ans se sont écoulés depuis son départ,.. Il ne veut pas qu'on puisse le reconnaître sous les haillons de mendiant qui le recouvrent. Minerve lui est venue en aide pour vieillir son visage. Bientôt, après unç convers^iiot^ avec sa femme, il
repousse ses soins et ne veut accepter que ceux d*une vieille servante : c'est sa nourrice ! Elle s'approche pour lui laver les pieds. Et lorsque sa main, effleurant son genou, touche sa -blessure, elle le reconnaît. Elle laisse échapper le pied qu'elle tenait, l'airain retentit, le vase est renversé, toute Teau s'écoule, ses yeux se remplissent de larmes, sa faible voix est arrêtée dans sa gorge... Enfin, portant la main jusqu'au menton du héros : « Oui! s'écrie-t-elle, vous êtes Ulysse! vous êtes mon enfant chéri ! mais je ne pouvais vous reconnaître avant d'avoir touché cette blessure qui prouve que vous êtes mon roi I »
Et c'est ainsi qu'à travers les âges retentit le cri de la nature ! c'est ainsi que la vérité éclate ! c'est ainsi que pour se dégager des obscurités qui l'enveloppent, elle sait emprunter les fictions sublimes de la poésie, comme le hasard, de la réalité! et nous qui avons nourri notre premier âge de l'admiration de ces leçons sublimes, nous en trouvons ici l'application saisissante et nous ne pouvons dérober notre esprit et notre cœur à leur autorité souveraine !
Voici la gouvernante du Dauphin de France conduite dans la maison de l'inconnu, elle y apporte ce signe qui lui fait reconnaître son ancien maître ! Et elle est tellement convaincue, qu'elle veut en déposer le témoignage dans un acte qui lui survivra.
Elle était âgée ; elle redoutait les années. Et voici comment, le if) décembre 1834, elle s'exprime, dans cette déclaration qu'elle a voulu laisser dans l'intérêt de la vérité (elle a cependant aussi été entendue par la justice) :
« Dans le cas où je viendrais à mourir avant la reconnais- « sance du Prince, fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, « je crois devoir affirmer ici par serment, devant Dieu et dece vant les hommes, que j'ai retrouvé, le 17 août i833, mon- « seigneur duc de Normandie, auquel j'eus l'honneur d'être « attachée depuis le jour de sa naissance jusqu'au 10 août 1 792, <f et comme il était de mon devoir d'en donner connaissance « à S. A. R. M'"^ l^ duchçsse d'An^ouléme^ je lu; écrivif
Unv^^
« dans le courant de la même année. Je joins ici h « ma lettre.
Les remarques que j'avais faites dans son enfa: « personne ne pouvaient me laisser aucun doute sur « tité partout où je l'eusse retrouvé.
« Le Prince avait, dans son enfance, le col cou « d'une manière extraordinaire. J'avais toujours c « jamais je le retrouvais, ce serait un indice irrécus a moi. D'après son embonpoint, son col ayant pris a dimension est resté tel qu'il était, aussi flexible.
« Sa tête était forte, son front large et découvert, « bleus, ses sourcils arqués, ses cheveux d'un blon « bouclant naturellement. Il avait la même bouch « reine et portait une petite fossette au menton. Sî « était élevée ; fy ai reconnu plusieurs signes alon « saillants^ et un particulièrement au sein droit, i^a taine « d'alors était très-cambrée et sa démarche remarquable.
« C'est enfin identiquement le même personnage que j'ai « revu, à l'âge près.
« Le prince fut inoculé au château de Saint-Cloud, à l'âge « de deux ans et quatre mois, en présence de la reine, par le « docteur Joubertou, inoculateur des Enfants jde France ; et « de la Faculté, les docteurs Brunier et Loustonneau. L'ino- « crlation eut lieu pendant son sommeil, entre dix et onze « heures du soir, pour prévenir une irritation qui aurait pu « donner à l'enfant des convulsions, ce qu'on craignait tou- « jours. Témoin de cette inoculation, j'affirme aujourd'hui « que ce sont les mêmes marques que j'ai retrouvées, aux- « quelles on donna la forme d'un triangle,
« Enfin j'avais conservé, comme une chose d'un grand prix « pour moi, un habit bleu que le Prince n'avait porté qu'une « fois. Je le lui présentai en lui disant, pour voir s'il se trom- « perait, qu'il l'avait porté à Paris. — « Non, Madame; je ne « l'ai porté qu'à Versailles, à telle époque. »
« Nous avons fait ensemble des échanges de souvenirs qui, « seuls, auraient été pour moi une preuve irrécusable que le
-• 71 — « Prince actuel est véritablement ce qu'il dit être : Torphelin « du Temple.
a M. VEUVE DE Rambaud, attachée au ser- « vice du Dauphin, duc de Normandie, a depuis le jour de sa naissance jusqu'au « 12 août 1792. »
M"® de Rambaud parle, dans cette déclaration, d'une lettre qu'elle a envoyée à Madame la Dauphine. Voici dans quels termes respectueux et fermes cette pièce importante est conçue ;
« A Son Altesse Royale Madame^ duchesse d'Angoulêrne, « Madame,
« Celle qui aurait donné sa vie pour vos illustres parents a prend aujourd'hui, par devoir de conscience, la respectueuse « liberté de vous écrire pour vous assurer de l'existence de « votre auguste frère. Mes yeux l'ont vu, reconnu; des heures « passées avec lui m'en ont donné la plus entière conviction. « Une si précieuse conservation vient de la toute-puissance f de Dieu; c'est à genoux que je lui en rends grâce, en me* « disant sans cesse que, s'il a bien voulu le conserver par sa « volonté même, c'est pour en faire un être de pacification « générale et de bonheur pour tous. Cette conviction, comme « l'espérance, vient de lui seul.
« Ses longs malheurs, sa résignation aux volontés de la « Providence et sa bonté sont au delà de tout.
« Celle de Votre Altesse Royale ne m'est pas moins néces- « sa ire pour m'assurer que je n'ai 'point trop osé, en expri- « mant ce que mon cœur sent si bien pour ses souverains si « légitimement aimés de tous ceux qui ont conservé un cœur « fidèle.
« C'est avec respect que je suis, .
« de Votre Altesse Royale, « la très-humble et très-obéissante servante,
« M. VEUVE DE Rambaud. »
« P.-S. — Madame sait que j*ai eu Thonneur d'être atta- « chée au berceau de son auguste frère, depuis le jour de sa « naissance jusqu'au lo août 1792. »
Cette lettre, IMessieurs, vous l'avez pressenti, n'obtint pas de réponse.
A côté de M"»« de Rambaud se rencontre une de ses amies, nommée déjà par M. Geoffroy : M"* Marco de Saint- Hiiaire, une des femmes les plus distinguées de son temps. Voici ce qui en est dit dans les Mémoires d'un Page de la cour impériale, tome I«*, page 5o et 5i :
^ M"« Marco de Saint-Hilaire, deuxième femme de chambre « de la maison de l'impératrice, était sans contredit une des « plus belles femmes de la cour. Elle joignait à un esprit « cultivé, à ses talents de plus d'un genre, une instruction « solide et une connaissance des usages et du langage de la « cour que de très-grandes dames étaient loin de posséder à « un pareil degré. L'empereur avait pour elle une vénération « marquée. Nous l'aimions beaucoup. Elle fit bien des (( jalouses; je pourrais même dire des jaloux. »
Ce jugement est confirmé par tous les historiens et par tous ceux qui l'ont connue.
Ici, Messieurs, j'en suis convaincu, son nom ne sera accueilli qu'avec la sympathie qu'elle mérite à tous égards.
Eh bien! elle a voulu, comme M™« de Rambaud, laisser un témoignage de sa conviction et en donner les raisons spéciales, qui ne sont pas celles rappelées par son amie, car il est à remarquer que chacune des convictions qui se sont formées s'appuie sur des motifs différents.
Écoutez maintenant ce que dit cette femme, dont il n'est plus besoin de faire l'éloge :
« A l'époque où le bruit de la mort du fils de Louis XVI a s'était répandu dans Paris, j'en fus d'autant plus surprise « qu'à peine si j'avais entendu dire qu'il fût malade. Une de « mes amies, dont l'espace de temps qui s'est passé m'a fait a oublier le nom, vint me prévenir de n'ajouter aucune espèce a de foi, xii confiance à la mort du fîls de Louis XVI ; qu'elle
« avait la certitude qu'il avait été enlevé^ que je le reverrais « un jour^ mais d'en garder le secret. Depuis cette époque, « j'avais donc conservé dans mon cœur le sentiment de son « existence. Toutes les faussetés qui ont été mises en avant ne « pouvaient être faites sans but; et, selon ma pensée, c'était la c( certitude de l'existence du Dauphin; mais que l'on avait l'in- « tention de faire disparaître et d'entortiller la vérité de manière à ce qu'elle ne pût jamais être connue, en s'emparant « de tout ce que le véritable fils de Louis XVI pouvait avoir « en sa possession; ce qui, d'après les impostures des divers « pouvoirs, devait nécessairement rendre la reconnaissance « impossible: ce qui arrive aujourd'hui.
« J'avais souvent entendu parler de différents faux dauphins « résidant l^ Paris, sans que j'aie jamais eu un. seul instant le « désir de les connaître, persuadée comme je Tétais que la « première chose que ferait le fils de Louis XVI serait de « rechercher ceux qui avaient été attachés à son père et à sa « mère, et qui avaient pu le connaître dans son enfonce.
« Lorsque M. Geoffroy, habitant Niort, vint me voir, le « 14 août 1 833, il m'annonça qu'il existait à Paris dans ce « moment un individu se disant fils de Louis XVI; qu'il « s'informait à tout le monde des personnes qui pouvaient « exister encore, ayant appartenu à sa famille, et désirait « ardemment trouver Pauline de Tour^el, avec qui il avait « été élevé. Cette dame est aujourd'hui M°« de Béam, et sa a mère était, à la cour de Louis XVI, gouvernante des Enfants « de France. Ce désir me parut mériter attention; et, pour « réussir dans le projet que j'avais, sans vouloir néanmoins « me compromettre dans une intrigue ou une fausseté, j'écri- « vis un petit mot à M°»® de Rambaud, mon amie, pour a accompagner M. Geoffroy et juger par, elle-même de la « vérité du personnage ; personne plus qu'elle ne pouvant s'en « assurer puisqu'elle ne l'avait pas quitté depuis sa naissance « jusqu'au 10 août.
« M"« de Rambaud le reconnut, lui parla de nous et me « l'amena le 19 août i833, me donnant l'assurance que c'était « bien lui. Elle entra chez moi la première, en m'annonçant T qu'il me serait impossible de ne pas le reconnaître.
« Effectivement, mon mari et moi, nous ne tardâmes pas & « reconnaître dans ce personnage, malgré une grande timi- « dite, un peu de gène, et sa difficulté à parler le français, « qu'il avait tous les traits réunis de son père et de sa mère, a particulièrement le regard de Louis XVI, tellement frap- « pant que pour nous il nous semblait avoir le roi en notre « présence.
« Plus tard, le Prince ayant pris plus de confiance, ayant « trouvé des amis sûrs, dévoués, sa timidité et sa gêne dispa- « rurent entièrement; alors toutes les manières de son père cr se déployèrent chaque jour plus visiblemen..
« Il était facile de reconnaître, dans sa structure physique, « ce même enfant que j'avais vu jouer si souvent sur la ter- « rasse, où donnaient les fenêtres de la princesse à laquelle « j'avais l'honneur d'appartenir. J'engageai mon Prince à « venir me voir, et à prendre ma maison pour asile, jusqu'à « ce qu'il eût trouvé mieux ; c'est là, dans des conversations « particulières, longues et réitérées souvent, que le Prince nCa « rappelé des situations, des circonstances d*intimité entre sa « famille seule, et que je savais par le rapport eue m'en faisait « ma princesse.
« Le Prince m* a rappelé tout V ameublement de V appartement « de sa mère; les meubles et leur position: la structure et la « couleur des instruments de musique dont la reine se servait, « enfin de ces détails qui n'ont pu être sus ni connus de personne i< que de ceux qui approchaient intimement la famille royale, « et qui n'ont plus été à même de les revoir elles-mêmes « depuis les 5 et 6 octobre.
« Après la certitude entière, l'examen le plus scrupuleux, ce je ne pus douter un seul instant de la vérité tout entière ; « c'est alors que je crus devoir écrire à M"«la Dauphine, pour « la prévenir que nous avions eu le bonheur de retrouver son « frère. Notre famille était trop connue de Charles X pour « risquer une démarche semblable, si nous n'avions pas été « persuadés, M. de Saint-Hilaire et moi, de la vérité que <t j'attestais. Nous n'eussions pas risqué de tromper la famille « royale dans une affaire aussi importante ; et ils pouvaient
cr être eux-mêmes bien convaincus que nous étions incapa- « blés d'entrer dans une intrigue.
« F. Marco de Saini^Hilahus.
« Versailles, ce xo juillet x836. »
Certes, voilà un noble et beau langage; que dirais-je donc de cette lettre que M"« Marco de Saint - Hilaire écrivit, comme elle l'avait annoncé, à M">* la duchesse d'Angoulême :
« 041, 5* il, R^ Madame^ duchesse d^Angoulême*
« Madame,
« Depuis Vannée 1795, je n'ai cessé d'entendre dire que le « malheureux Dauphin, fils de Louis XVI, avait été sauvé du « Temple, et qu'un autre enfant y fut introduit à sa place. a Cet espoir qui était nourri dans le cœur de tout bon Fran- « çais était devenu une croyance religieuse ; elle fut entretenue a pour moi à une époque où je fus placée auprès de José- « phine^ femme de Bonaparte» J'acquis alors la certitude que « sa bonté, son respeci et son attachement à la famille royale « des Bourbons Tavaient portée, de convention avec le mi- « nistre Fouchéy à soustraire le malheureux reste du sang de « nos rois dçs cruelles mains de son époux qui avait pro- « nonce sa perte.
« Je pense. Madame, que ces bruits seront arrivés jusqu'à « Votre Altesse Royale. Mais la Providence ayant permis que a depuis quinze ans il se présentât plusieurs faussaires susciu tés par une police trop coupable, la vérité n'était pas encore « parvenue jusqu'à vous, malgré tous les renseignements que « Votre Altesse Royale a cherché à obtenir.
« Si je prends, Madame, la très-respectueuse liberté de vous a adresser aujourd'hui cette lettre, c'est que j'ai la conviction d'avoir retrouvé ce Prince si regretté des Français. La Proa vidence a permis que je me trouvasse en rapport avec lui, « et pour tous ceux qui ont eu l'honneur de connaître le roi
« votre auguste père, et la reine votre trop malheureuse mère, « il est impossible de méconnaître Louis XVII à la ressem- « blance frappante que ses traits offrent avec ceux des augustes « auteurs de sa vie.
« Votre Altesse Royale, qui jusqu'à présent n*a point été à « portée de trouver la vérité, peut être assurée que Dieu a « permis qu'après tant d'années de recherches, nous soyons « enfin parvenus à la trouver.
« C'est aux pieds de Votre Altesse Royale que je la supplie, c< avec tout le respect que je lui dois, de me pardonner la « lettre que je prends la liberté de lui adresser; mais, Dieu^ « ma conscience^ et le salut de mon ime, m'imposent lobligation de la prévenir que son malheureux frère existe et qu'il « est avec nous. J'ose assurer Votre Altesse Royale que je « crois à ridentité 4^ ce malheureux Prince comme je crois « en Dieu et à son divin jils Sauveur du monde.
« Je suis bien peu de chose. Madame, mais le feu sacré de a mon amour et de ma reconnaissance pour votre auguste et « trop malheureuse famille n a jamais cessé de brûler dans « mon cœur. Malgré tous les malheurs qui m'ont été perce sonnels, je suis encore disposée à sacrifier le reste de ma « triste existence, si elle peut être utile au fils de votre au- «guste père, que Dieu dans sa sainte miséricorde semble « m'avorr fait retrouver, pour me dédommager à la fin de ma a vie de toutes les douleurs que j'ai ressenties par la perte « cruelle de mes augustes maîtres.
« Je suis, Madame, avec le plus profond respect,
« de Votre Altesse Royale,
« la plus humble, la plus obéissante et la « plus soumise servante,
a Marco de Saint-Hilaire, « née Besson,
« Anciennement attachée à M»* Victoire de France, « tante du roi*
t Versailles^ le 9 septembre i833. »
A ces accents si pleins de noblesse et de cœur, si touchants, établissant avec tant de force la conviction d'une femme pure et honnête, il ne fut rien répondu.
Tout à l'heure, Messieurs, je me demandais par quelle indifférence inconcevable M"« la duchesse d'Angoulême n'avait pas éclairé Pezold? Mais enfin c'était un étranger et à la rigueur on pouvait admettre le silence.
Mais voici des personnes, sinon de son intimité, mais tout au moins de son entourage ; elles ont connu ses augustes et malheureux parents, elles leur sont restées dévouées jusqu'à la mort, elles offrent le sacrifice de ce qui leur reste d'existence pour le triomphe de la vérité ; elles viennent comme témoins en envoyant à M"® la Dauphine l'assurance de leur respect et de leur éternelle affection.
£h bienl on les dédaigne. Et on ne leur dit pas un mot pour les sauver de l'intrigue dans laquelle elles vont s'engager.
Et ces saintes et respectables personnes qui compromettent leur réputation, leur fortune, leur existence si honorablement remplie par leur dévouement à la famille royale, elle ne trouvent pas grâce devant la politique inflexible du silence !
Messieurs, j'ai promis de ne rien dire contre les absents, à bien plus forte raison ne dirai-je rien contre ceux qui ne sont plus 1 Le respect du tombeau enchaîne ma pensée, mais elle s'élève pour trouver ici dans sa triste nudité la raison d'État avec son insensibilité ; l'ambition avec son implacable égoïsme ; l'ambition qui rend capable des plus grandes duretés ceux qui aspirent au pouvoir ou qui veulent s'y maintenir!
Là est le secret du silence de la Dauphine obéissant aux ordres de ceux qu'elle est accoutumée à respecter 1
Elle a dû en être d'autant plus malheureuse 1 Et de toutes les infortunes qui lui étaient réservées, je n'en sache pas de pire que cette obligation d'étouffer sa conscience et son cœur, quand il s'agit d'avertir de vieux serviteurs et de leur crier qu'ils se trompent!
Si telle n'est pas la clef du mystère, M. l'avocat général devra nous en donner l'explication. Il le faut, car la raison
ne peut concevoir que M"» la duchesse d'AngouJême n'adresse pas un mot à M"« de Rambaud dont elle connaît le dévouement et les nautea vertus.
J ai pane de M"* Marco de Samt-Hilaire. Voici maintenant son mari, ancien huissier ordinaire de la chambre du roi Louis XVI, qui déclare' :
« Je, soussigné, Marco 4e Saint*Hilaire, âgé de 76 ans, « ancien huissier ordinaire de la chambre du roi (Louis XVI), V servant près de S. A. R. Madame Victoire de France, « déclare et certifie devant Dieu et devant les hommes :
« 1* Que le Prince Ckarles^Louis^ duc de Normandie, né « le 37 mars 1785, de Louis XVI et de Marie-An toineite, est « existant, et que depuis seifçe mois que je Tai vu habituelles « ment j'ai été à même de m'en convaincre ;
« 2^ Que maintenant et à raison du laps de temps qui s'est « écoulé depuis la mort de l'infortuné Louis XVI, il serait « difficile de trouver d'anciens officiers de la maison du roi a qui puissent constater l'identité de ce Prince avec son «( auguste père, parce qu'il ne sufiit pas pour cela d'avoir vu « Louis XVI, mais qu'il faut encore l'avoir w\i journellement « et dans son intérieur y ce dont les fonctions de ma place mç « donnaient la facilité ;
« 3» Que le Prince Charles^Louis a tous les traits de sa « familley les manières, les habitudes^ \qs goûts ^^ son auguste « père, qu'il en a également toutes les vertus, et que qui- « conque l'a vu une seule fois et a eu le bouheur de s'en- « tretenir avec lui, ne peut, s'il n'a pas perdu tout souvenir « de ses i^ugustes parents, et s'il est de bonne foi, mettre en « doute son identité;
« 40 Qu'au nombre de ses souvenirs d'enfance, le Prince • m'a rappelé différentes dispositions et constructions qui « cjcistaient dans le parc de Versailles et qui ont été détruites « immédiatement après la mort du roi, et dont les personnes « actuellement âgées de 40 ans n'ont jamais eu connaissance ;
« 5<> Qu'enfin ma conviction est telle qu'il n'est au pouvoir « de personne de la détruire ;
« 6® Qu'en faisant cette déclaration, j'attf ste en mon âme
« et conscience que )e ne suis mu par aucun autre sentiment « que celui de rendre hommage à la vérité et à la justice.
« Versailles, le 17 décembre 1834.
« Marco de Saimt-Hilmre. »
Quel autre sentiment, en effet, aurait-on pu prêter à ces respectables personnes, qui, arrivées aux limites de l'existence, ne demandaient rien à Dieu, si ce n*est la grâce de mourir aussi honorablement qu'elles avaient vécu ?
Les voici qui, toutes trois, attestent ce que vous venez d'entendre 1 et elles ne sont pas les seules. Il existait égale* ment, à cette époque, à Paris, un homme qui avait joué un rôle important dans les derniers événements qui avaient marqué la fin tragique de Louis XVL C'était M. de Joly, son dernier ministre de la justice, qui lui avait été imposé par le parti libéral 1 M. de Joly accompagna le roi dans la loge du logographe, le jour où la Législative prononça sa déchéance.
Depuis cette époque, il n'avait pas quitté Pans. Il n'appa^ tenait, par aucun lien, au groupe des royalistes fidèles dont î'ai dépeint les sentiments.
Le xvin« siècle avait été son berceau, il en avait tous les principes ; il était peu enclin à la crédulité. Rentré dans les afTaires après la mort du roi, successivement avocat à la Cour de cassation, jurisconsulte, il vivait dans la retraite.
Le Prince se souvint de lui et envoya à sa recherche; on finit par le découvrir. J'aurai, Messieurs, car je ne veux pas trop multiplier les lectures, j'aurai l'occasion de faire passer sous vos yeux la déclaration de M. de Joly qui raconte ses hésitations quand on lui parla âe l'existence de Louis XVII.
Homme officiel , avant tout accoutumé à respecter les pouvoirs établis, il tenait pour des dupes ceux qui l'entretenaient de cette aventure, et s'il eût moins connu leur honorabilité, il les aurait éconduits comme des intrigants.
Cependant, poussé par un sentiment de curiosité, il se rendit chez Naundorff ; il l'aborda avec une extrême défiance.
Quelle ne fut pas sa surprise d'entendre cet homme lui parler de faits que lui seul pouvait connaître I
^ M. de Joly donnait la main à TenÊint royal, quand la
malheureuse famille traversait le jardin des Tuileries, pour gagner la terrasse des Feuillants. C'était dans la matinée du 10 août 1792, le sol était jonché de feuilles ; l'enfant entendit sortir de la bouche de son père cette parole mélancolique : « Quel triste présage ! comme les feuilles tombent prématurément cette année 1 »
Ce trait s'était gravé dans son souvenir, et il le rappelait à. M. de Joly.
En outre, les historiens ont raconté que la famille royale avait été enfermée dans la loge du logographe ; ils ont même ajouté qu'on y avait servi le repas du roi. Ceci était contraire à la vérité, et le Prince, rectifiant le fait, fit parfaitement observer à M. de Joly que le repas avait été servi dans la pièce voisine, et voici dans quelles circonstances. Les enfants avaient faim. La reine était éperdue autant qu'irritée. Elle ne voulait pas qu'on apportât à manger... Elle craignait qu'une main criminelle ne glissât du poison dans les aliments.
M. de Joly se proposa alors comme commissionnaire pour aller prendre le dîner dans un restaurant voisin. Son offre fut acceptée. Il traversa la place et fit transporter sous ses yeux une collation qui calma l'appétit des enfants.
M. de Joly interrogea le Prince sur ces détails, sans lui laisser soupçonner qu'il y avait joué un rôle. Le Prince précisa alors les incidents suivants :
Sa sœur ne prit qu'une cuillerée de potage , après que M. de Joly l'eût goû^é. Il voulut agir de même pour le jeune Dauphin. Mais ce dernier, qui ignorait alors son nom, lui dit vivement : « Mmistre, je n'ai pas peur 1 Donne-moi la cuillère !» Et il mangea son potage. Je passe d'autres détails.
Toutes ces circonstances donnèrent à M. de Joly la conviction formelle qu'il était en face du fils de Louis XVI. Car lui seul pouvait relater de pareils souvenirs. Et cette conviction, l'ancien ministre la garda jusqu'à la fin de sa vie.
Un homme nous a donné des indications précieuses, M. Xavier Laprade. Jl a connu M. de Joly, i'a vu peu de
temps avant sa mon, avec un magistrat de Marseille, et voici, acontée par lui, la scène dont il a été le témoin :
« M. Charles Verger, ancien procureur du roi, aujour- « d'hui juge au tribunal civil de Marseille, vint visiter M. de « Joly » peut-être quinze jours avant sa mort , arrivée « en 1837. Il lui demanda si dans ce moment il pourrait « bien jurer que son témoignage en faveur du fils de « Louis XVI était vrai de tous points ; s'il ne lui restait aucun « doute ; s'il n'avait rien à rétracter. J'étais présent. M, de a Joly écouta M. Verger, qu'il connaissait déjà, et répondit « lentement :
« — Je sais, mes amis, que je vais paraître devant Dieu qui « me jugera, et ce n'est pas dans ce moment surtout que je a voudrais risquer de vous tromper. Eh bien î je jure encore « que c'est bien le fils de mon malheureux maître, que c'est « bien le Dauphin que j'ai reconnu. »
« M. Verger lui dit qu'il avait voulu s'assurer par lui-même « qu'il n'avait pas rétracté son témoignage ; car quelques « personnes en avaient fait courir le bruit.
« M. de Joly protesta aussitôt avec force, et il maintint les c< mêmes sentiments jusqu'à sa mort. »
Nous ne pouvons plus faire entendre M. de Joly, qui est mort. Mais nous avons les témoins de ses derniers moments, et parmi eux se rencontrent quelques membres du clergé de Notre-Dame-des-Victoires , et à leur tête leur vénérable pasteur, le digne abbé Desgenettes, lequel, poussé par les sentiments les plus honorables, voulut à cette heure suprême sonder une dernière fois la conscience du moribond, et avec cette douce autorité qui était un privilège de son ministère et de sa sainteté, il lui posa ces questions :
« Est- il bien vrai que vous ne vous ne soyez pas trompé?... Prenez garde, mon filsl... Votre erreur pourrait être contagieuse. Elle entraînerait dans le mal les âmes crédules!... Elle pourrait devenir le prétexte de démarches scandaleuses!... »
Et alors le vieillard se redressa sur son lit, et d'une voix
ferme il répéta les déclarations positives qu'il avait déjà feites à M. Verger. Peu après, il rendit son âme à Dieu.
Voilà comment M. de Joly a certifié, à côté de M"»« de Rambaud , de M"« Marco de Saint-Hilaire et de M. Marco de Saint-Hilaire, qu'il avait reconnu le fils de Louis XVI dans le personnage présenté sous le nom de NaundorflP.
A côté, Messieurs, de ces témoins directs, dont la moralité est au-dessus de tout soupçon, je pourrais fortifier cette partie de ma cause en invoquant ceux que je nommerai les témoins indirects.
Tout d'abord, M. Xavier Laprade, avocat à Niort, légitimiste convaincu : il croyait à la mort du Dauphin et ne cachait pas son entier dévouement au duc de Bordeaux.
Il reçut la visite de plusieurs amis, qui lui apprirent ce qui se passait à Paris et l'engagèrent à faire une démarche.
Dans un récit fort long, M. Laprade raconte que, craignant d'être trompé ou de se tromper lui-même, il consulta M. le comte de Curzay, ancien préfet à Poitiers, dont le caractère et la réputation lui offraient toute garantie.
M. de Curzay l'engagea à faire le voyage de Paris. « Pour ma part, ajouta-t-il, j'ai toujours entendu dire dans ma famille que le Dauphin n'était pas mort au Temple... Vivant même dans cette conviction, lors de l'arrestation de Mathurin Bruneau, je demandai à le voir. Ce qui me fut accordé. Plusieurs mois s'écoulèrent, et il fut décidé que Mathurin Bruneau serait jugé par la Cour d'assises de Rouen. Poussé par la curiosité, je me rendis dans cette ville à Tépoque du procès. Mais quelle ne fut pas ma surprise en m'apercevant que le Mathurin Bruneau que j'avais devant moi n'était pas le même que celui que j'avais vu à la Conciergerie 1... Celuici, assez distingué, avait l'air d'un ancien militaire. L'accusé était un grossier personnage. »
M. Laprade vint donc à Paris, vit NaundorfF, et, comme tous les autres, subit sa séduction.
Mais, ne se contentant pas de ses impressions personnelles, il voulut remonter aux sources mêmes : il entreprit un voyage en Allemagne , il visita successivement Spandau , Brandebourg, Crossen, prenant partout les informations les
plus minutieuses. Bien mieux, il s'adressa au Cabinet de Berlin lui-même, vit le ministre de Tintérieur, Or, voici une lettre écrite par lui en i836, c'est-à-dire à l'époque de son voyage.
La lettre est contemporaine du 17 janvier i836, et vous allez voir quel était à cette époque l'état officiel de la question auprès du Cabinet de Berlin. Voici le récit de M. Xavier Laprade :
«r M. de Rochow, ministre de l'intérieur de Prusse, quand « je voulus commencer par lui prouver l'évasion, m'inter- <r rompit en me disant : H est inutile de vous étendre sur m cette question ; tout le monde sait à quoi s'en tenir à cet « égard, et je crois comme vous que le Dauphin n'est pas mort « dans la prison du Temple.
m II me demanda ensuite ce que je faisais de Videntitéy .« reconnaissant d'abord que le réclamant (c'est le nom que « Son Excellence donna constamment au Prince en me par- <f lant) vl était pas Prussien; que toutes les démarches faites « pour découvrir sa naissance n'avaient donné jusqu'à ce «t jour aucun résultat satisfaisant ; que depuis quatre ans que « son attention avait été appelée sur cette affaire par les « démarches de M. le comte de Larochejaquelein , plus il y a réfléchissait, et plus elle lui paraissait impénétrable. Après « que je lui eus expliqué plusieurs témoignages, tels que « ceux de M. de Joly, de M"* de Rambaud, du ferblantier tt du Temple, de M. et M"« de Saint-Hilaire..., etc. ; expli- « que aussi quelques preuves morales non moins fortes, la « ressemblance du Prince avec la famille des Bourbons, la (t même ressemblance de ses enfants , il ne put jamais me a répondre qu'en me répétant : Cest un mystère.
9 Le ministre m'assura que le roi l'avait expressément « chargé de me dire : Qu'il ne savait pas du tout si le récla* « mant était ou non fils de Louis XVI ; qu'il était loin de le « croire, puisqu'il n'avait connu qu'en 1829 ses prétentions « par un mémoire qui lui fut adressé de Crossen ; — quoi « qu'il en fût, qu'il répudiait toute solidarité des persécutions « qui auraient accablé le Dauphin ; qu'il n'éuit jamais entré
« dans aucun complot ni aucune intrigue pour le perdre. • « Je déclarai alors au ministre que le Prince faisait tomber « toute la responsabilité du crime sur Louis XVIII et sur le « prince de Hardenberg ; que Son Altesse Royale serait « heureuse de connaître les paroles du roi de Prusse, et d'acte quérir la conviction que Sa Majesté avait été tenue dans « rignorance de son séjour dans ses États, des persécutions « qu*elle y avait souffertes et de ses réclamations souvent « réitérées depuis i8i5.
« Le ministre ajouta : Par exemple, il se trompe pour les « papiers qu'il réclame et qu'il assure se trouver dans le « cabinet particulier du roi ; le roi n'a jamais possédé ces « papiers, et puis, quand bien même on les aurait, qu'est-ce que « cela prouverait} ne pourrait-il pas se faire que cet homme « eût en effet connu le véritable Dauphin ; qu'avec de l'adresse^ « il se fût lié d'amitié avec lui^ et qu'ensuite il l'eût assassiné « pour avoir ses papiers.
«- Ces imprudentes paroles me donnèrent la conviction, « plus que tout le reste, que le Cabinet prussien, qui s'était «f réuni la veille pour cette affaire, connaissait très-bien ces^ « papiers, et qu'il les possédait encore en original ou en « copie.
« Je répondis qu'une semblable imputation ne pouvait être « fflite sans preuve, sans quelques indices du moins qui Tau- « torisassent ; qu'on ne pouvait pas supposer qu'un homme « reconnu bon, honnête, vertueux, brûlant de l'amour de ses « semblables, eût débuté dans la vie par un assassinat, et « dans quel but ? pour avoir des papiers inutiles, dangereux « mêmes puisque, dans cette hypothèse, ils auraient prouvé « son crime. Le ministre n'insista pas : je lui montrai dans > ce moment le portrait du Prince, que j'affirmai être trèsce ressemblant ; et je lui demandai si c'était là la figure d'un « voleur, d'un incendiaire, d'un assassin. — Son Excellence « reprit : C'est bien la figure d'un honnête homme ; cela rend « encore plus impénétrable cette mystérieuse affaire; c'est « alors et en me reconduisant à la porte de son cabinet « qu'elle dit : Au reste, Monsieur, je ne voudrais pas affirme*' « que ce n^ est pas le Dauphin ; mais je vous dirai ma pensée
« tout entière : Je ne voudrais pas le voir reconnu pour tel ; « parce que sa reconnaissance aujourd'hui serait le déshonneur « de toutes les monarchies de VEurope.
« M. de Rochow me déclara en outre de la part du roi, « que les paroles attribuées au roi de Prusse par M"* la a Duchesse d'Angoulême (paroles citées à M. Morel de a Saint-Didier, et que j'avais rapportées dans un mémoire, « pour avoir occasion de faire prononcer Sa Majesté à cet « égard), étaient entièrement fausses^ qu'il était bien vrai que « la Duchesse d'Angoulême avait beaucoup questionné le « roi , que Sa Majesté avait pu lui parler des condamnations «f de Brandebourg, mais qu'il ne lui avait pas dit que c'était « un fou.
« J'affirme sur l'honneur la vérité de tous ces détails.
fc Londres, 17 janvier i836.
« Xavier Laprade, avocat. »
C'est peut-être là. Messieurs, le dernier mot du procès, et nous y serons vraisemblablement conduits parles révélations que nous allons voir se produire.
Oui, c'est le sceau de la raison d'Etat qui pèse sur toute cette aventure 1 Le ministre de l'intérieur de Prusse avait raison, quand, parlant au nom de l'intérêt de son prince, de sa couronne et de ses Etats, il disait : « Peu importe, après tout, que Naundorff soit ou non le fils de Louis XVI ! Il n'est pas reconnu pour tel... Et les monarchies de l'Europe sont intéressées à rejeter ses prétentions. »
Après vous avoir parlé de M. Xavier Laprade, je dois dire un mot de M. Gruau de la Barre, dont j'ai cité le nom au début de ma plaidoirie.
M. Gruau- de la Barre est un ancien magistrat. On peut consulter dans les chancelleries ses dossiers, qui n'ont pas eu, je le pense, le sort de ceux de son client.
On y verra comment il était arrivé à occuper le premier poste du parquet de la Mayenne. Comment il était honoré par son caractère, son talent, ses principes et la dignité de sa vie.
Il l'a, du reste, suffisamment prouvé en i83o, en n*hésitant pas à choisir entre ses fonctions et son indépendance.
A cette époque, il vint s'établir au Mans comme av^^cat, et il prit tout de suite une excellente situation.
Il entendit parler de l'affaire de Naundorff. Une cro>^itpas à l'existence du Dauphin. Mais cependant, poussé par la curiosité, il vint à Paris, vit le Prince et subit son ascendant, comme avant lui tous ceux qui l'avaient approché.
Convaincu, il revint au Mans, liquida ses affaires et se dévoua à la cause du proscrit.
A partir de i834, il a été l'ami de cet infortuné, son défenseur, le protecteur de ses enfants, qui, dans leur naïve reconnaissance, l'ont appelé leur vice-père.
Jamais il n'a faibli un jour : infatigable, toujours prêt, toujours vaillant, éclairant l'opinion par des publications nombreuses, ne reculant ni devant les voyages, ni devant les veilles ; insensible aux calomnies, aux attaques, aux persécutions ; fidèle, alors que presque tous ceux qui l'avaient encouragé s'éloignaient par lassitude, donnant ses jours et ses nuits à un travail opiniâtre qui faisait vivre la famille, il a été un modèle d'abnégation et de vertu, et quelle que soit l'issue de ce procès, nul ne pourra lui refuser l'admiration due aux sentiments les plus nobles et les plus désintéressés.
Aujourd'hui, soutenu par une foi ardente que rien ne peut ébranler, il apporte à cette barrjc sa vie entière, son cœur excellent, son âme généreuse et sa couronne de cheveux blancs, sous laquelle ne peut se trouver une pensée de fraude, surtout en face de la iustice.
C'est un témoin indirect, mais il a suffisamment sacrifié è la vérité pour que son témoignage soit accepté avec respect. Quant à moi, je ne pourrais mieux terminer cette partie de ma tâche qu'en me plaçant sous l'égide de son autorité morale.
(L'audience est suspendue.)
L'audience est reprise à deux heures.
M* Jules Favre :
Messieurs ,
Après la reconnaissance du Prince par les principaux serviteurs de Louis XVI et de Marie- Antoinette , il se forma autour de lui un groupe d'amis dévoués qui l'aidèrent de leur bourse et de leurs conseils.
On le lui a beaucoup reproché, et dans le réquisitoire prononcé en première instance, on lui a fait un crime d'avoir accepté l'appui de ceux qui le reconnaissaient comme Dauphin.
Je ne crois pas* avoir à Ten'disculper ; dans la situation où la Providence l'avait jeté, il usait de son droit, et ceux qui auraient rencontré de sa part une« résistance en auraient été offensés.
Ses conseillers furent bientôt unanimement d'avis qu'avant tout, il était indispensable de savoir pour quelles raisons M*"* la Dauphine croyait devoir garder le silence.
Il fut, en conséquence, convenu qu'on enverrait auprès d'elle une personne respectable : on ne pouvait en rencontrer une qui remplit mieux les conditions nécessaires que îe comte Morel de Saint-Didier.
Il appartenait à une vieille famille française : sa mère avait vécu dans l'intimité de la reine et des princesses; elle avait été connue de Madame Royale ; elle existait encore au mo-
ment de la Restauration, où elle reprit ses habitudes à la cour.
M. Morcl de Saint-Didier était donc connu de M"« la Dauphine pai i^s aïeux et par ses parents I
Il fut cLargé d'exprimer à la princesse la situation des choses en France, et de solliciter d'elle une entrevue.
Il fit deux voyages à Prague : l'un le i*'' janvier 1884, le lecond en septembre de la même année.
Il a laissé deux procès-verbaux circonstanciés de ces entrevues, qui ne sont pas les pièces les moins intéressantes de ce procès.
Je ne les mettrai pas en entier sous vos yeux, mais j'y ferai quelques emprunts indispensables; nous allons y voir se dessiner les prétentions adverses.
Dans la seconde entrevue, notamment, nous verrons M"« la Dauphine prendre une attitude plus agressive, refuser toute entrevue et déclarer qu'elle est en face d'un intrigant.
Nous aurons à savoir comment elle a été conduite à ce parti, et par quels motifs.
M. Morel de Saint- Didier partit pour Prague en janvier 1834, et voici comment il rendit compte ai& Prince de son voyage :
« Introduit chez Madame, après avoir attendu quelques « instants dans la salle de service, je trouvai auprès de Son ft Altesse Royale M. le marquis de Vibraye.
a L'auguste princesse me reçut avec une politesse exquise, tt Assise sur un sopha, Madame avait daigné se lever et me « faire l'honneur de s'avancer jusqu'au milieu de son salon. « — Bonjour, Monsieur de Saint-Didier, me dit Son Altesse « Royale avec une bonté qui n'avait rien d'étudié : voilà Mon- « sieur de Vibraye, un de mes anciens officiers, je serai fort « aise qu'il assiste à notre conférence.
« — Madame ne peut rien faire de plus heureux pour moi, « répondis-je aussitôt avec respect et d'un air satistait.
« Lorsque l'auguste princesse nous eut permis de nous a asseoir, Madame ouvrit immédiatement la conversation sur a l'objet de l'audience accordée. Ses premières paroles firent
« sur moi l'effet de la tête de Méduse. « Eh bien! Monsieur « de Saint-Didier y me dit la princesse^ vous venez pour Ven- « trevue demandée , mais fai déjà répondu par un refus « positif; ce refus est parti le i6 décembre. »
a Je restai atterré, car ces mots me laissaient sans mission, a Néanmoins je ne me laissai point abattre; je recueillis mes « esprits. Je sentis le besoin de la fermeté : je la plaçai entre « mon respect pour Madame et mes devoirs comme commis^ « saire du Prince.
a La déclaration de Son Altesse Royale me glace d'effroi^ a diS'je aussitôt avec un profond sentiment de peine; elle me « brise le cœur. Comment est-il possible que la haute sagesse « de Madame ait pu s'arrêter à un refus décisif et si prompt, « lorsque Son Altesse Royale n'a pris connaissance encore
a d'aucun document OFFICIEL, n'a RIEN VU, RIEN ENTENDU
« des détails qui doivent nécessairement DÉCIDER Madame a à suspendre un refus prématuré?
« — Mais comment voulesf-vous que je fasse. Monsieur de « Saint-Didier ? reprit la princesse ; mon refus est envoyé, je ut ne puis pas revenir sur mes pas, tout cela est très- « difficile. »
« J'insistai en suppliant Madame de daigner m'écouter. « J'annonçai que j'étais porteur de dépêches importantes, « que Son Altesse Royale y trouverait des preuves détera minantes pour accorder l'entrevue sollicitée. Madame « parut m'autoriser par son silence à quelques développea ments; je profitai de sa bonté.
« J'eus l'honneur alors d'informer Son Altesse Royale tt que j'étais instruit de la correspondance de Madame la ff duchesse de Montmorency; qua Son Altesse Royale savait a conséquemment ce qui se passait à Paris. Madame me « répondit qu'effectivement on lui avait marqué beaucoup de « choses.
« J'exposai à la princesse de quelle manière j'avais connu « le personnage qui se déclare son frère; je lui parlai de a l'impression si vive qu'il avait faite sur moi. J'ajoutai avec « vérité que tous ceux qui l'abordaient ne pouvaient échapper « à une semblable impression. Sa ressemblance avec les
« auteurs de sa vie, sa dignité naturelle, l'accent de vérité qui « frappait dans chacune de ses paroles ; tout en lui était tela lement persuasif et complet, qu'il suffisait de le voir, de a l'entendre, de le fréquenter, pour être entièrement cona vaincu de la vérité de ses prétentions. Je déroulai, en un « mot, à Madame, tous les détails de ma conduite dans cette « affaire. Son Altesse Royale parut loin de m'improuver; il « devait en être ainsi puisque j'avais suivi une ligne de « fidélité et d'honneur; d'autres que moi auraient dû en a faire autant.
a J'eus l'honneur de présenter à Madame le portrait si a ressemblant du Prince. Madame le considéra attentia vement.
« — Je ne trouve pas, dit Son Altesse Royale, de ressem- « blance avec ma famille. Cependant, on m'a mandé que le « peintre qui a chez lui n portrait de ma mère^ qu'on dit a très-remarquable, j' a trouvé une grande ressemblance avec « ce personnage] C'EST POSSIBLE. » Et la princesse mit « avec soin ce portrait dans le tiroir d'une petite table-bureau tt qui était devant elle.
« Après avoir écouté les détails propres à justifier les prête tentions du Prétendant, Madame reprit ainsi la parole : a On doit penser combien je serais heureuse de retrouver « mon frère, mais je le crois malheureusement mort ; je « pourrais même ajouter qu'il est mort, pour ainsi dire, sous a mes yeux; du moins, l'enfant qui habitait sous ma chambre y « au Temple, et que je savais être mon frère, est mort là..., « à moins qu'il n'y ait eu une substitution^ ce que f ignore, » « Je répondis que c'était effectivement ce qui avait eu lieu; « que très-peu de personnes en France doutaient de la déli- « vrance du Dauphin ; qu'on ignorait s'il vivait encore, mais tt qu'il paraissait certain qu'il n'était pas mort au Temple. « Silence dt Madame.
«• J 'entrai dans les détails relatifs au mariage du Prince et « au nombre de ses enfants; je m'expliquai sur sa volonté de «< faire cession de ses droits au trône à M. le duc de Bor- ^ deaux : « Car, » disait-il, « étant le principe de la légiti- « mité, moi seul je peux la transmettre. » — « // a raison
— 9» — « repartît Madame; mais, Monsieur, il est marié,., et ses a enfants ? » ajouta avec dignité la princesse. J'eus l'honneur a de déclarer à Madame, d'après mes ordres, que Tintention a du Prétendant était de régler les choses de manière que ses ce enfants n'eussent jamais le malheur de monter au trône. « J'entrai à cet égard dans de longs détails.
a J'eus rhonneur d'entretenir Madame de ce qui s'était
« passé lors de la reconnaissante du Prince par Martin
a Quant à Martin, interrompit Son Altesse Royale, je n'y a crois pas du tout. »
« M. le marquis de Vibraye, qui jusque là était resté •t silencieux, demanda à Madame la permission de faire une K observation. « Mais, MDnsieur, dit-il, on assure que Martin « a déjà reconnu plusieurs Louis XVII. » — Non, Mon- « sieur le marquis, repris-je avec quelque vivacité ; le fait est cf entièrement faux ; cette inculpation est une odieuse calom-- « nie. Le personnage qui est à Paris est le seul en qui « Martin ait jamais reconnu le véritable fils de Louis XVI. « — « Enfin, Monsieur, continua M. de Vibraye, comment a vit-il à Paris? » — « Mais il vit des secours de ses pauvres^» « répondit Madame avec l'accent d'une sensibilité touchante « qui ressemblait à de l'émotion.
« J'attachais beaucoup d'intérêt à obtenir de l'auguste « princesse qu'elle lût mes dépêches en ma présence. J'en « exprimai le désir, l'appuyant sur l'ordre que j'avais de « quitter Prague très-promptement pour rentrera Paris. Soit « un plan de conduite arrêté d'avance, soit la nuit presque « arrivée qui nous trouvait sans bougie. Son Altesse Royale « me répondit, après quelques instants de réflexion : « Eh « bien ! je consens à revoir cette affaire. Le jour tombe, il « est tard : mais je vous promets de lire avec beaucoup d'at- « tention tout ce que vous m'apportez ; je vous donnerai a ensuite ma réponse sur l'entrevue que demande le Préten- « dant. Mais cette affaire est trop grave pour être examinée « légèrement ; elle est trop importante pour que je n'aie pas « besoin d'y consacrer quelques jours ; il me faut au moins « une huitaine. Faites un petit voyage ; visitez les environs, « et à votre retour je vous reverrai. Mais si vous devez essen-
« tiellement vous renfermer dans vos ordres et repartir tout « de suite, vous comprenez qu'il m'est impossible de vous a donner une réponse. » — Le premier de mes ordres est de « suivre ceux de Madame; j'aurai Thonneur de les attendre. « répondis-je en m'inclinant. — « D'ailleurs, ajouta Madame, a je vous préviens qu'il faut absolument que je parle de tout « cela au Roi et à M. le Dauphin ; parce que je ne fais i a mais a rien sans le leur communiquer et sans leur consentement. » « Je m'inclinai de nouveau. Son Altesse Royale leva Tauet dience. Je me retirai. »
Comme on le voit, M™® la duchesse d'Angoulême ne parut pas se retrancher d'une manière absolue derrière l'acte de décès de 1795, comme preuve de la mort de son frère ; mais elle déclara que, ne voulant pas être prise pour dupe, elle voulait des preuves.
Peu de jours s'étaient écoulés depuis cet entretien, lorsque M"»« la duchesse d'Angoulême fit de nouveau mander M. Morel de Samt-Didier. Ce dernier trouva auprès d'elle M. de Vibraye, qui avait déjà assisté à la première entrevue. Ecoutons encore la narration rédigée par M. de Saint-Didier :
tt Je trouvai auprès de la princesse Je même gentil-
a homme qui avait assisté à notre première conférence.
« Madame^ prenant la parole : « Eh bien ! monsieur de « Saint-Didier, j'ai lu attentivement tout ce que vous m'avez « remis ; je n'ai rien trouvé qui puisse me déterminer à a accorder cette entrevue. Si quelque chose pouvait arrêter un « instant mon attention-^ c'est la lettre de M°*« de Rama baud, parce que je me rappelle qu'elle était effectivement a femme de chambre de mon frère. MAIS TOUT CELA « N'EST RIEN. »
« J'insistai non-seulement sur l'importance du témoignage « de M"« de Rambaud, mais particulièrement sur divers « détails fournis par le Prétendant à Son Altesse Royale, et « qui ne pouvaient être connus que de Madame et de son frère, « La princesse parut comprendre cette insistance de ma part, « car Son Altesse Royale me répondit : « Oui, je conçois, « mais tout cela n'est pas encore suffisant. Il me faut d'autres « preuves pour accorder l'entrevue. »
o Je pris la liberté de persévérer par des raisonnements « qu'il serait trop long de reproduire, «t Eh bien I monsieur « de Saint-Didier, repartit Madame, je vous promets que <c j'examinerai tout cela de nouveau. Mais dites-lui qu'il » m'envoie par un exprès de sa cpnfiance et sous cachet tout K ce qu'il ne veut me dire' que de vive voix; alors je prendrai rt une détermination sur sa demande d'une entrevue. Mais si f je l'accorde, prévenez-le qu'elle n'aura lieu qu'en présence :( de témoins. Surtout, dites4ui qu'il me donne tous les détails .( relatifs à sa sortie du Temple ; voilà ce qui m'est essentiel, ( et f insiste particulièrement sur ce point. »
« Je luttai vainement pour obtenir l'entrevue ; Madame < resta inébranlable. Cette décision aussi malheureuse qu'im- .( prudente me causa un chagrin sensible. Elle devait nécesft sairement compromettre plus tard Madame ; je le déraonc( trai à Son Altesse Royale, mais j'eus la douleur de ne pas a être écouté.
« L'événement a justifié ma prévision, car les personnes qui (( ont eu connaissance des détails fournis par k Prétendant à ( Madame n''ont pas pu comprendre que Son Altesse Royale r< ait chargé sa responsabilité morale d'un refus aussi puis- .( sAMMENT accusateur. En effet, les détails dont il s'agit « sont d'une nature telle, ils se rattachent à des probabilités « si voisines de la certitude à tous les yeux, que chacun s'est « écrié : « Il est impossible que, sur de semblables donci NÉES, Madame refuse une entrevue^ au moins pour voir ce « personnage, et entendre de lui-même ce qu*il a encore à « révéler à Son Altesse Royale. »
« Mon vieux dévouement aux Bourbons, et particulière- « ment à Madame, me rendait bien douloureuses les dispo- « sitions peu prudentes de Son Altesse Royale.
« La princesse me fit observer qu'elle ne concevait point « quel intérêt avait eu le roi de Prusse à persécuter le fils de a Louis XVL J'eus l'honneur de répondre à Madame que là « s'ouvrait la question politique ; que, pour l'instant, je « n'étais autorisé à traiter qu'une question de famille, entièa rement en dehors de toutes contestations d'Etat ; que mes « instructions étant entièrement muettes à cet égard, j'étais
« forcé de rester dans le regret de ne pouvoir suivre la con- « férence sur ce plan de discussion. Je me bornai à chercher « par tous les moyens compatibles avec la conscience et ff l'honneur, à engager Madame dans une voie où elle ren- « contrerait nécessairement la vérité dans toute son ezacti- « tude....
« Madame daigna me promettre de faire prendre de noua velles informations. Voilà tout ce que je pus obtenir, et « i'eus l'honneur de prendre congé de Madame. Son Altesse « Royale daigna me dire, en recevant mes respectueux « adieux: «Allons, Monsieur de Saint-Didier, je suis enchantée a de vous avoir vu ici et de vous avoir connu. » Un semblable <x témoignage de bonté doit laisser espérer que Tauguste a princesse n'a été mécontente ni de la mission, ni de la
<s manière dont elle a été remplie Nous étions au 19 jan-
« vier »
Certes, Messieurs, je n'ai pas besoin de faire remarquer à la Cou? le ton de sincérité de ce document. On y reconnaît le rang de son rédacteur. Les respects qu'il témoigne à la Dauphine n'ont rien d*affecté, et le jugement qu'il porte sur cette princesse est des plus justes.
La Cour aura remarqué aussi que tout en restant dans la réserve la plus grande et en repoussant la proposition faite, la duchesse d'Angoulême ne laisse cependant pas perdre tout espoir à son interlocuteur. Elle lui annonce qu'elle reverra les documents qu'il apporte. Elle indique les points précis sur lesquels elle exige des explications.
M. Morel de Saint-Didier retourne en France plein d'espoir.
Les négociations n'étaient pas rompues.
En septembre 1834, M. de Saint -Didier se dirige de nouveau vers Prague. Cette fois, il n'était pas seul.
Mais les dispositions de M"* la Dauphine sont singulièrement changées, et rien ne prouvera davantage la franchise des déclarations de M. de Saint-Didier que le ton même de tla dépêche que je vais foire connaître à la Cour.
Cette fois-ci, je le répète, tout est changé, 11 ne s'agit plu» de simple fin de non-recevoir, mais d'un refus absolu.
Ce ne sont plus des demi-espérances. Ce sont des déclara* tiens après lesquelles il n'est ni convenable ni permis d'en avoir.
La duchesse, s'exprimaut avec rigueur, dit que Naundorff est un intrigant et traite avec la dernière sévérité celui dont M. Morel de Saint-Didier s'est fait l'ambassadeur.
Voici le rapport de M. de Saint-Didier ;
< A quatre heures, j'étais chez Madame, Cette fois,
a point de témoins. Son Altesse Royale était seule.
« — Ah I bonjour, Monsieur de Saint-Didier, vous voilà « donc de retour dans ce pays-ci ? On m*a dit que vous vou- « liez me voir : de quoi s* agitait? »
« Tout cela me fut dit avec un ton de politesse froide « que Madame avait bien voulu m'épargner à mon premier cr voyage.
a J'exposai l'objet de ma nouvelle mission. J'eus l'honneur « de remettre mes dépêches à Madame, et particulièrement « une lettre autographe du Prince. Je déclarai, comme j'en « avais Tordre, que j'en ignorais entièrement le contenu, ce « qui était exactement vrai.
« Madame^ cette fois, me parut rC attacher aucun prix aux « dépêches que j'avais l'honneur de lui présenter. Son Altesse a Royale me dit cependant qu'elle en prendrait connaissance, « et qu'elle me donnerait sa réponse définitive dans le courant « de la semaine suivante : c'était le vendredi 8 août,
a Lors de ma première mission, je n'avais désigné le Prince « à Madame que sous la qualité du Personnage ou du Pré- « tendant, bien que cette réserve fut très-pénible à ma con- « viction ; dons celle-ci je crus devoir employer coJB^tinuelle- « ment dans le cours de l'audience le titre de Prince, car ma « conscience, plus forte que toutes les considérations, m'en « imposait le de/oir rigoureux.
« Jeus Vhônneur de déclarer à Madame qu'il ne restait « plus aujourd'hui l'ombre d'un doute sur l'identité du Prince, « chez aucun de ses amis, même chez ceux que la crainte
a puérile d*un ridicule empêchait d'en faire l'aveu tout haut. « Je fus assez malheureux pour que cette déclaration posia tive rendît la conférence très-animée de la part de Son « Altesse Royale. Je me préparai à l'orage avec calme, avec « ce profond respect que m'inspire toujours la fille auguste « de Louis XVI et de Marie-Antoinette ; mais je restai très- « décidé à défendre avec fermeté la cause sacrée du royal a Orphelin, pour lequel l'abandon de l'univers n'est rien, a comparé à celui d'une sœur qui le repousse.
« Pour la première /ois, Madame me déclara qu^elle savait « très-bien que son frère était mort, qu*elle en avait toutes les « preuves.
« Une déclaration si tardive s'accordait fort peu avec l'in- <K sistance de Madame, à mon premier voyage, pour recevoir « du Prince, surtout, les détails les plus circonstanciés de son « évasion du Temple. Elle n'était plus en harmonie avec « l'attentif empressement qui avait semblé diriger Son Altesse a Royale dans ses investigations primitives.
« J'eus l'honneur de rappeler à Madame les détails secrets a que le Prince lui avait transmis ; j'ajoutai qu'ils me sem- « blaient cependant de natr.re à rendre circonspecte toute « opinion qui serait tentée de se déclarer d'une manière « absolue pour la certitude de la mort. Je citai, par exemple, « entre autres faits, celui que Monseigneur avait signalé à « Madame, en ces termes : « Lorsqu'un jour, en quittant les « Tuileries en famille, nous montâmes en voiture pour en « prendre bientôt une autre, quel est l'homme qui me porta « dans ses bras pendant cet échange de voiture ? Certes, perte sonne autre que votre frère ne peut vous répondre à cette « question. » Cet homme était Louis XVI.
« — Bah I Monsieur, me répondit la princesse, tout cela a « été imprimé : il l'a lu dans les journaux français ou étran- « gers, ou dans quelque autre publication. »
« Je me contentai de répondre à Son Altesse Royale que a je n'avais jamais entendu dire à personne que de pareiL« « détails eussent été publiés.
« Mais l'instant le plus affligeant pour moi a été celui où « i'ai parlé de l'assassinat du Prince, a Allons donc. Monsieur
« Fassassinat? » reprit aussitôtMtfiame en SOURIANT,
« comme ayant l'air d'en douter. Je ne pus que répondre : « Hélas l Madame, est aarsassinat n'est que trop certain ; et K Von n'assassine pas un imposteur; Madame/ ce crime est « inutile.
•f — PARDONNEZ-MOI, Monsieur, » repartit Madame.
u Enfin, à travers le prisme trompeur d'un calme apparent, « je voyais l'irritation se faire jour. Je fus bien douloureu- « sèment surpris, lorsque je la vis s'élever au point de m*en- « tendre dire durement : « Monsieur de Saint-Didier, cet « homme n'est qu'un imposteur^ un intrigant, mais fort a habile, »
« — Ce que je peux avoir l'honneur d'affirmer à Madame^ « repris-je avec l'accent d'un homme que le respect seul peut a contraindre, c'est que rien, absolument rien de ce qui «f caractérise un imposteur, n'a jamais été aperçu chez le « Prince, depuis le moment de son apparition parmi nous tt jusqu'à ce jour. J'en dirai de même de la qualification a d'intrigant, Madame ; si elle lui était applicable, ses amis <( et moi'vméme, nous serions tous passibles de la même accu-* « sation.
a — Ce que je dis là, Monsieur de Saint-Didier, reprit vivea ment Son Altesse Royale, vous est entièrement étranger ; «e je suis convaincue^ et je sais que vous êtes le plus honnête « homme du monde; mais vous êtes dans une illusion que je « ne partage pas. »
« — Enfin, repartis-je. Madame daignera-t-elle me permettre « de lui demander quel si grand inconvénient Son Altesse « Royale trouve à accorder une entrevue? « Un très-grand^ « répondit avec force Madame, car j* aurais Vair de le recon- « naître, » Je me réfugiai dans un respectueux silence; je « devais le faire, car il m'eût été trop pénible de m'expliquer a sur le sens naturel que l'on donnerait à ces paroles imprutt dentés.
a Le Grince avait été exactement informé d'un voyage « mystérieux que le roi de Prusse avait fait récemment à « Dresde et à Pilnit^, sous le voile du plus sévère incognito. « l-e secret fut si profond qu'il en fut un pour tout le monde
« le Prince seul en fut instruit. Ce voyage était un rende^-ce vous avec Madame; mal compris, sans doute, ce monarque « et la princesse se croisèrent. Le roi de Prusse ne trouvant a plus Madame^ ni à Dresde ni à Pilnitz, repartit sur-le-champ a pour Tœplit^; il y rencontra Son Altesse Royale; lày effec^ a tivement^ eut lieu l'entrevue.
« Lorsque j'eus l'honneur de donner ces détails à Madame, a sa surprise fut extrême. Mais la haute raison de la pria- « cesse ne fit pas défaut : Son Altesse Royale céda à la a nécessité d'un noble aveu, en me faisant Thonneur de me « déclarer qu'il était vrai que ce souverain était venu à a Pilnitz comptant l'y trouver ; que ne l'y ayant pas rencon- « trée, le roi de Prusse partit sur-le-champ pour Tœplitz, tt où, effectivement, elle avait eu une entrevue avec ce moa narque; qu'elle lui avait parlé de l'affaire du Prince, et que u le roi lui avait répondu : « Xai eu en effet cet homme dans « mes États; c'est un fou, et c^est par considération pour le a dérangement de son cerveau qu'il a été traité avec beaucoup a moins de rigueur dans le jugement prononcé contre lui, »
a — Madame, ai-je répondu, il entre dans mes principes et <£ dans mon éducation de croire que notre respect est dû à « tous les rois ; et comme il s'agit ici d'une tête couronnée, « je m'abstiendrai de qualifier un semblable langage. Mais a j'ose supplier Madame de me permettre quelques instants « de créer une hypothèse.
« Que Madame daigne donc admettre un moment qu'elle a a reconnu son frère, qu'elle l'a retrouvé dans le Prince dont « il est question. Cette hypothèse, une fois admise, Son « Altesse Royale daignerait-elle me dire quelle réponse ,
« dans ce cas, elle réserverait au monarque prussien?
« Madame resta silencieuse.
a Au reste, on le voit : plus le roi de Prusse et Madame « descendent rapidement la pente Je l'erreur ci-uelle où les « entraîne la série d'intrigues qui les enchaînent, plus leurs « efforts de résistance s'épuisent au profit de la vérité. Tout « esprit droit et sensé, en efï'et, ne comprendra jamais com- « ment le fou du roi de Prusse est précisément cet intrigant « reconnu si habile par la princesse.
« Il me restait à subir une dernière douleur, car j'allais frapper dans ses affections les plus chères le cœur de Tinfortunée sœur du Prince. Il m'a fallu toute la force d'une conviction entière et profonde pour m'y déterminer. Mais la fidélité, le dévouement et l'honneur m'en imposaient le pénible devoir; j'ai dû le remplir. M'étantarmé de fermeté, je repris ainsi la parole d'un ton grave :
a Mon respect pour Madame est une douce obligation de ma conscience jamais disposée à l'oublier. Il est un besoin de mon cœur toujours prêt à y satisfaire. Son Altesse Royale daignera donc apprécier et plaindre tout ce qu'il me faut de courage pour déchirer un cœur déjà brisé par tant de malheurs! mais quelle que soit ma position douloureuse, mes ordres sont précis, ma fidélité à les suivre doit être complète.
« J'ai donc l'ordre péremptoire d'avoir l'honneur de déclarer, au nom du Prince, à Madame, que Monseigneur a la certitude des deux faits suivants :
a II ne m'appartient pas de les révéler ici. C'est le secret a du Prince et de Madame; je dois le taire. En suspendant a mon récit, j'ajouterai que j'eus l'honneur d'informer Son <€ Altesse Royale, d'^après mes ordres, que le Prince affirmait « avoir à sa disposition les preuves sans réplique des deux « Êiits en question.
« Madame m'écouta avec une anxiété visible et attentive. « L'agitation de Son Altesse Royale était extrême. C'est en a vain que la princesse cherchait à me présenter du calme, a aucun effort ne put le ramener. Madame nia Vun des faits ; « le silence de Son Altesse Royale oublia l'autre.
a Cette longue audience fut si pénible, j'avais vu la prino cesse tellement agitée, que je ne crus pas devoir parler en a ce moment du voyage de M"* de Rambaudy encore moins a demander une audience pour elle ; un refus me paraissait « trop certain. Je pensai qu'il était convenable d'attendre le « lendemain, pour laisser à la nuit le soin de calmer une irri-
« tation dont il m'était si douloureux d'avoir été la cause et a le témoin. J'aimais à espérer que cette remise qu'indiquait u la prudence aurait l'adhésion du Prince ; il m'approuva.
a Le lendemain, effectivement, je montai au Hradschin. « J'eus l'honneur de voir M"« la vicomtesse d'Agoult; je lui a annonçai que, par Tordre du Prince, j'avais amené à Prague c M"* de Rambaud qui devait confirmer de vive voix, à la ff princesse, tout ce qu'elle avait eu l'honneur d'écrire à Son « Altesse Royale. Je priai M"* d'Agoult d'obtenir pour elle « une audience de Madame; je prétextai que cette audience « n'avait pas été sollicitée plus tôt parce que M"« de Rambaud « venait seulement de recevoir par le fourgon d'Eger sa caisse a de toilette. M"» d'Agoult me promit avec sa bonté ordi- « naire de faire ce que je désirais; et le jour suivant elle « m'adressa un billet que j'ai eu l'honneur de transmettre au a Prince, billet dans lequel se trouvait consigné le refus <i motivé de Madame,
« Aussitôt que j'eus pris connaissance de ce refus, j'an- « nonçai à M"« de Rambaud que nous devions partir sur-le~ « champ. Mon départ immédiat était un devoir sacré, car je a ne devais plus rester une heure auprès de Madame^ puisque rf des influences irréfléchies ou malveillantes avaient égaré sa « faiblesse jusqu'à outrager en ma présence le Prince que « j'avais l'honneur de représenter.
« ... Le refus d'audience de Madame fut suivi incontinent « de Vordre signifié à M"* de Rambaud, par la commission de « police, de quitter Prague aussitôt,
« Nous montâmes en voiture et nous prîmes la route de a Dresde, pour rejoindre Monseigneur. »
C'est, qu'en effet, Messieurs, quand je disais tout à l'heure à la Cour que M. Morel de Saint-Didier n'était pas parti seul, c'est à M"* de Rambaud que je faisais allusion; cette vénérable dame oubliant son âge, les fatigues d'un long trajetet les déceptions qu'elle pouvait rencontrer, avait proposé au Prince d'accompagner M. de Saint-Didier jusqu'auprès de M«^« la Dauphine, pour chercher à la convaincre elle-même, par des preuves que la princesse ne pourrait récuser.
— lOI — ^
Reçu comme il l'avait été, M, de >Saint4>td{eç iib^aLpirifir d*abord à la duchesse d'Angoulême du voyage de M"^ de Rambaud.
Il fut plus tard trouver M"« la vicomtesse d'Agoult, qui avait toujours été pour lui bienveillante et gracieuse, comme intermédiaire eîitre lui et M"* la Dauphine.
M"® d'Agoult transmit à la duchesse d'Angoulême la demande faite au nom de M"* de Rambaud, et voici Tinexplicable réponse que M. Morel de Saint-Didier reçut le lendemain de cette démarche, par cette note écrite de la main de M"* d'Agoult, mais pas signée d'elle :
« A Monsieur de Saint-Didier^ Hôtel des Trois Tilleub, « à Prague,
ff Je me suis acquittée. Monsieur, de votre commission. La « réponse de M"* la Dauphine est r
« Qu'elle a connu M"» de Rambaud, qui était, il y a plus o de quarante ans, femme de chambre de Monsieur le Dau- « phin ; que ne pouvant supposer qu'une personne de son « âge ait pu entreprendre un voyage si fatigant, elle n*a « aucune raison de voir la personne de ce nom que vous ave^ « amenée ici; qu'elle a lu tous les papiers que vous lui avez « remis, et n'y a rien trouvé qui puisse lui faire changer « d'opinion, non plus qu'à la résolution qu'elle a fait con- « naître, comme vous le savez.
« Samedi 9 août, n
En vérité, Messieurs, c'est à n'y pas croire ! Qui donc peut être offensé par un pareil écrit, si ce n'est celle qui l'a dicté? N'est-il pas une insulte à la vieillesse, au dévouement, aux souvenirs sacrés ?
Quoi! M"» de Rambaud, que Madame la Dauphine connaît comme ayant été la femme de chambre et la berceuse de son frère !...
M'"^ de Rambaud, qui, arrivée à l'âge où elle est, est venue de Paris en Autriche pour témoigner en faveur d'un inconnu ; qui se trompe peut-être, égarée par une illusion I...
•''-J^&^^'iiê'k'aihbaûd^t âmsi éconduite comme un vil imposteur ! car on ne craint pas de faire entendre qu'elle joue un rôle qu'on lui a soufflé.
Et il n'y a qu'un motif d'invoqué dans cette étrange épître : c'est son âge, qui ne lui permet pas de venir de Paris à Prague!... C'est-à-dire que M""® la duchesse d'Angoulême suppose que parce que M"® de Rambaud est arrivée à ce terme avancé de sa vie, son cœur s'est desséché !
Ah 1 Messieurs, laissez-moi protester contre une pareille injure !
Elle n'était pas, j'en suis sûr, dans la pensée de celle qui accueillait ainsi M"® de Rambaud, et cette fois encore je reconnais l'empreinte odieuse de cette loi d'Etat, de cette politique sans entrailles dont les arrêts ont dicté la plupart des faits historiques, qui triomphe ici si cruellement.
Quoi ! M"® de Rambaud est éconduite parce qu'elle est 'âgée ? Et à cause de cet âge, elle ne doit plus sentir la nécessité de se prodiguer pour ses anciens maîtres et de leur témoigner son dévouement ?
Ah ! ceux qui croient que la vieillesse est égoïste la calomnient ! S'il y a des vieillards égoïstes, ce sont des égoïstes qui ont vieilli.
Dieu a mis dans notre cœur un sens immatériel qui survit à la décrépitude de notre être physique : il est l'honneur, le privilège et la joie de nos dernières années.
Et laissez-moi vous le dire, ces dévouements des dernières années, non-seulement ne sont pas rares, mais encore ils ont tant de fois honoré l'histoire de l'humanité, qu'on ne pourrait les compter.
Quant à moi, je n'ai qu'à me souvenir d'un fait d'hier.
Il s'agissait ici, non pas de la réclamation d'un prince, mais de la requête d'un grand pays à porter à toutes les chancelleries de l'Europe.
Ceux qui avaient le douloureux honneur de servir leur patrie dans cette tourmente , jetèrent des yeux inquiets autour d'eux, pour trouver celui qui aurait la force de se charger de cette rude tâche.
Leurs regards s'arrêtèrent sur un homme bien dIus âgé
— io3 -
que n'était M"»« de Rambaud en 1834, mais dont le cœur généreux était un ardent foyer de patriotisme et capable d'accomplir des actes devant lesquels auraient reculé des hommes dans la force de Tâge.
Et quand on le fut trouver, on lui dit : « Il y a des périls à braver... Assurément votre santé, votre repos nous sont chers, car nous vous aimons autant que nous vous vénérons... mais vous n'êtes pas le maître de ne les pas sacrifier!... »
Il comprit ce langage ! En Angleterre, en Autriche, en Russie, il fut le messager glorieux de la France à demi vaincue... Et déjà il fit pressentir ce qu'il ferait plus tard pour la réorganiser.
Je le demande, Messieurs, à vos consciences : Si M. Gladstone, M. de Beust et M. de GortschakofF avaient fait répondre par un secrétaire à M. Thiers : « Vous êtes trop âgé pour qu'il soit présumable que vous ayez entrepris un pareil voyage ! » la diplomatie eût été déshonorée devant ses contemporains comme devant l'histoire.
Il paraît que les souverams peuvent accepter, pour la défense de leur pouvoir, des extrémités devant lesquelles les cabinets de l'Europe reculent.
Il n'y a pas dans la cause que je plaide une preuve morale qui soit plus forte que celle que j'invoque.
Vous ne voulez pas voir un intrigant? Je l'approuve! Mais la femme qui a présidé à vos premières années, dont vous avez admiré la jeunesse, la beauté, le sourire dans ces jours fortunés, qui ont été si rapides et suivis de catastrophes si lamentables; celle dont la seule vue vous rappelle votre père vénéré, votre mère trois fois bénie; et ce frère que vous pleurez parce que vous le croyez mort dans sa prison!... cette femme, vous la mettez à la porte!... vous ne la voulez pas recevoir!...
C'est-à-dire que vous la redoutez!... vous ne voulez pas subir sa confrontation! vous l'avez pris à votre aise, avec M. de Saint-Didier!.. Mais vis-à-vis M"« de Rambaud, vous seriez dans la nécessité d'entendre le cri de la vérité et d'écouter votre conscience!... Et comme vous ne le voulez pas, comme vous ne voulez pas rougir devant la vénérable dame,
vous réconduisez.,, çt avec des détails que Tenquête, que la Cour ordonnera, viendra révéler. Nous les connaissons, ces détails; mais je ne puis pas tout dire, et j'ai encore bien des choses à vous exposer.
Les amis qui se sont groupés autour de nous n'ont pas eu de recherches à faire... les révélations sont arrivées toutes seules.
Il y avait à Prague un illustre médecin, très-lié avec la Dauphine et vivant dans son intimité; il est devenu partisan du Prince, et lui a écrit des centaines de lettres. Il y est question de cet incident.
Lorsqu'on sut le voyage de M"* de Rambaud, il y eut un trouble inexprimable au château. U avait été si profond que la domesticité l'avait deviné. Le lendemain de cette démarche que vous connaissez se produisit un acte arbitraire, un dernier outrage qu'on ne devait pas redouter,
Dès sept heures du matin, la vénérable M»« de Rambaud reçut la visite d'un agent, qui, confus du rôle qu'il venait jouer, balbutiant des paroles dç justification, lui fit connaître que, sur une haute réclamation, la police autrichienne lui ordonnait de quitter les États de l'empire dans l'espace de vingt-quatre heures.
Voilà comment M"* la Dauphine a jugé à propos d'écarter celle dont elle n'avait pas osé affronter l'entretien. Voilà comment M"* de Rambaud, à son âge, avec son passé, avec son grand caractère, avec la juste considération qui l'entourait à Versailles et à Paris, sutit une intolérable insulte pour la punir d'avoir cherché à défendre des droits légitimes I
Telle fut. Messieurs, la conduite de M"' la Dauphine. Au point de vue moral, elle me paraît être l'une des preuves les plus considérables de ce procès,
M"»« la duchesse d'Angoulême n'a pas voulu répondre aux lettres qui lui étaient adressées. Elle a repoussé M. de Saint- Didier 1 elle a chassé M"** de Rambaud 1 et elle n'a pas craint de joindre à unç ingratitude sans nom l'outrage qu'elle a fait infliger à cette sainte femme!... Encore une fois, comment donc aurait elle agi, si elle s'était trouvée en présence de son frère?
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Je le répète, des nécessités d'un ordre impérieux l*ont obligée à fermer les yeux à la vérité.
Elle nia aussi, dans sa conversation avec M. de Saint«Didier qu'elle eût connaissance de la tentative d'assassinat dont le Prince avait été victime.
Mais il est certain qu'elle Ta connue.
Elle Ta sue par la lettre d*un de ses dévoués serviteurs, qu'elle ne pouvait mettre en suspicion, M. Sosthône de Larochefoucauld.
M. de Larochefoucauld, qui habitait Paris, avait été chargé, par M™« la Dauphine, de contrôler quelques-unes des affirmations de Naundorff, de se tenir au courant de sa vie. Or, M. Sosthène de Larochefoucauld a publié ses mémoires, et dans Tun, à la date du 29 janvier 1834, on trouve unelettre adressée à la Dauphine,' dans laquelle il dit :
« Une circonstance importante a précédé de quelques « jours le retour de M. de... Je ne la juge point, bien qu'elle « soit grave; je me borne à la raconter :
«r On vint me prévenir, le zg janvier, en toute hâte, que le « personnage avait été atteint, la veille, à huit heures du « soir, de plusieurs coups de poignard, dont un paraissait « assez profond, mais qu'on ne le croyait pas en danger. Je « m'y rendis le lendemain, et j'examinai le tout avec le plus ^ « grand soin; je voulus voir, et je vis la plaie et tous les ha- « bits percés iie plusieurs coups ; tous les linges baignés de « sang. La blessure est à quelques lignes du ccBur; au-dessous u se trouve une contusion fort douloureuse, causée par la <f pression violente d'une médaille d'argent, percée de part a en part, et qui semble avoir paré un coup qui eût été sans « rémission
« Comprenant cependant la nécessité de constater tous les « faits, j'ai envoyé un homme de l'art habile et discret; il « ignore entièrement quel est le blessé. Les procès-'Verbaux « ont été dressés avec la plus scrupuleuse exactitude; une « saignée faite, un régime ordonné. Le malade est bien; mais «f la suppuration annonce une plaie ass€{ profonde ^ que ^ueh « ques lignes de plus rendaient mortelle* »»'* »
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. Je n'ai pas besoin d'autre preuve du fait qui s'est passé le 28 janvier 1834.
Le personnage . comme on l'appelle, revenait le soir d'une maison où il avait dîné : il traversait la place du Carrousel, et la Cour sait ce qu'était ce quartier à cette époque. Il faisait nuit, tout était obscur, et c'est au moment où il traversait une ruelle étroite, qu'il fut assailli et renversé par plusieurs personnes... Il se releva aussitôt..., les assassins avaient disparu... !
Tels sont les faits qui résultent de la lettre de celui qui avait toute la confiance de la Dauphine.
M"* de Rambaud et M. Morel de Saint-Didier écrivirent également à la Dauphine pour lui rendre compte de ce qui venait de se passer.
Je me borne à citer le témoignage de M. de Larochefoucauld et la lettre de M"« de Rambaud :
« Madame,
« La certitude, si heureuse pour moi, que Votre Altesse « Royale a reçu la lettre que j'ai pris la respectueuse liberté « de lui adresser, me fait espérer qu'elle voudra bien encore « m'accorder la grâce de lire avec bonté celle où les témoin « gnages d'une conviction entière lui seront exprimés avec « cette vérité de cœur que rien ne peut tromper. Je n'aurai « rien à me reprocher, ayant rempli envers Votre Altesse « Royale le plus saint des devoirs, celui de porter à sa con- « naissance les preuves qui sont en mon pouvoir^ touchant le « Grince j qui est pour moi son auguste frère,
« Ayant le bonheur de le voir souvent, de lui donner des « soins, je retrouve chaque jour en lui ce caractère qu'il avait « dans son enfance^ où le vouloir était dans toute sa force, « mais où la bonté du cœur dominait par dessus tout.
« Ses souvenirs^ toujours présents jusque dans les moindres « choses, auraient iieu de m'étonner, s'il n'y avait pour moi « la pensée qu'ayant presque passé sa vie enfermé, il s'est « tellement nourri de tout ce qu'il a pu voir et connaître, « que c'est devenu pour lui le livre du destin qu'il sait par « cœur, et sûrement ce qu'il sait n'^a jamais été imprimé.
a Madame apprendra de lui sa triste histoire ; elle y verra « sa résignation soutenue par son espoir en Dieu, dont la « main puissante Ta conservé jusqu'à ce jour, et depuis peu « encore, d'une tentative d'assassinat qui, sans Dieu, eût a terminé sa vie !... D'autres se sont chargés d'en instruire « Votre Altesse Royale; c'est une chose aussi pénible à dire « qu'à penser; et qui remplit encore mon cœur d'effroi, « Sûrement ce n'est point un faussaire qu'on assassine; on le a juge, comme tant d'autres Tont été à cet égard et qui « ont disparu de même comme des fantômes.
« Cette identité de plus y ajoutée à tant d'autres, me fait « supplier Votre Altesse Royale devoir son auguste frère. Une « entrevue la pénétrera plus encore de la plus sainte des vérités « que c'est lui. Tant de rapports de famille, tant d'union de « cœur, de bonté, et tant d'amour pour la France ! Ah ! c'est « dans son sein qu'une famille qui lui est si chère doit, « retrouvant le bonheur, le donner à tous; et c'est en me « jetant aux pieds de Madame, que je la lui demande pour a son auguste frère, qui n'a d'autre soutien qu'elle, et qui, « après tant de malheurs, n'aspire qu'à retrouver son cœur, « dont il est si digne.
« C'est aux pieds de Votre Altesse Royale que je mets « toute ma confiance, mon respect et mon dévouement qui « n'ont jamais changé.
« Signé : Mottet, veuve de Rambaud. »
En face de ces événementsj je me demande quel intérêt on avait à faire disparaître cet étranger, ce personnage qui joue à Paris un rôle suspect?... On n'a pas l'habitude d'user de sembkbles procédés envers des gens qu'on dédaigne 1
C'est là. Messieurs, un mystère de plus au milieu des autres mystères..., mais il est permis de s'étonner que M"* la Dauphme semble ignorer un fait dont elle a été instruite ^par trois sources diMérentes î... Et surtout, par M. Sosthène de Larochefoucauld chargé par elle de lui faire connaître tout ce qui était relatif à cet incident 1 .
Ainsi la Dauphine était éclairée et elle refusait de l'être davantage.
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Il était évident pour le Prince et pour ses amis qu'il n'y avait plus rien à attendre de ce côté; c'est alors qu'ils prirent le parti de s'adresser directement à la publicité.
Ils fondèrent un journal, la Justice, qui chaque matin développait tout ce qui était relatif à cette question...; expliquait les droits du Prince...; racontait sa vie... Et tout cela sans que personne intervînt 1 sans que jamais l'idée soit venue au ministère public d'interrompre de semblables publications 1
. Bien mieux, Messieurs, il se produisit à cette époque un fait judiciaire très-important.
Je vous ai déjà dit un mot de Mathurin Bruneau ; je n'entrerai pas dans les détails de Thistoire de ce faux dauphin. Ce serait trop long...; mais nous devons constater cependant le fait suivant : à l'arrivée du Prince, il se présenta un nouveau personnage prétendant être Louis XVII, personnage qui fit un certain bruit sous le nom de baron de Richemont. Il a eu ses partisans, je le reconnais; mais il n'a jamais cherché à se trouver en face des anciens serviteurs de Louis XVI, et sur ce point la différence de sa situation avec celle du Prince est absolue.
Le baron de Richemont s'étant, grâce à son imposture, procuré de l'argent, la police intervint et il fut mis en prison. Jugé par la Cour d'assises, il fut condamné à douze ans de réclusion, et Ton m'a affirmé qu'il avait subi sa peine en se promenant sur les boulevards.
Quoi qu'il en soit, en octobre 1 834, le procès du baron de Richemont se déroula devant la Cour d'assises, et Ton entendit des témoins que nous retrouverons plus tard dans une auu'e procédure, et qui affirmèrent que le Dauphin était mort au Temple.
Tout à coup, un incident étrange se produisit au cours des débats. Un personnage apparut au milieu de la Cour d'assises, demanda la parole, et vous allez entendre le récit circonstancié de cet incident.
Le siège du ministère public était occupé par un magistrat que nous avons tous connu et aimé, l'honorable M« Aylies. Le nom du président n'est pas mentionné. Écoutez, Mes<-
sieurs, le compte-rendu que je prends dans un journal judiciaire de répoque :
« M, le président. — L'audience est ouverte.
« Un individu^ dans l'audience. — Monsieur le président, « j'ai une déclaration à £5iire qui intéresse la justice et Mes- « sieurs les jurés; je demande à la hire avant le commen- « cernent des débats.
« M. le président, — Qui êtes-vous ?
« L individu, — Je suis M. Morel de Saint- Didier, je « demeure rue du Bac, et je suis porteur d'une lettre pour « Messieurs les jurés, écrite par le véritable Charles-Louis de « Bourbon, fils de Louis XV L
« M« Aylies (remplissant les fonctions de procureur « général). — Sous quel prétextées* individu est-il entré dans « Taudience?
« L'individu, paraissant offensé. — Quel prétexte ? L'intérêt « de Louis XVII et celui de la vérité; je suis porteur d'une « déclaration du vrai Dauphin.
« M® Aylies. — Je demande que M. de Saint-Didier et sa « déclaration soient remis entre les mains de Vautoriié pour < être statué à cet égard à ce qu'il appartiendra^
a L'individu, — Je m'en rapporte à la Cour.
« La Cour se retire pour délibérer.... »
« La Cour rend l'arrêt suivant, au milieu d'un profond « silence :
« Considérant qu'il est important de dresser procès-verbal « de la déclaration faite par M. de Saint-Didier, et d'ordonner •c le dépôt, sur le bureau de la Cour, de la pièce dont il dit
être porteur, au nom de l'individu qu'il désigne ;
a Considérant qu'aucune loi n'autorise l'arrestation du i sieur de Saint-Didier ;
« Ordonne que M. de Saint-Didier sera entendu et que la o pièce dont il est porteur sera déposée pour être du tout a dressé procès-verbal.
« Dit qu'il n'y a lieu d'ordonner son arrestation. (Mauve-» « ment prolongé, »
« M. de Saint-Didier s'avance en saluant d'un air noble et
— IIO —
« digne; il se pose et paraît préparé à répondre aux inter- • pella lions de M. le président.
« M. de Saint-Didier est âgé de cinquante-cinq ans.
« M. le président. — Où est votre lettre? — La voilà. — c En quelle qualité en êtesvous porteur ? — Je suis charge* « par celui qu'en conscience je considère comme le véritable « duc de Normandie^ de remettre cette lettre à M. le chel « du jury.
« .M. le président, -^ M. le chef du jury ne peut rien confit naître ; passez-moi la lettre.
« M. le président la décacheté. — L'avez-vous lue avan« « de rapporter ? — Oui. — Est-ce bien celle-ci ? — Je vais la « lire.
« M, le président, — Lisez tout bas.
« M. de Saint-Didier lit la lettre tout bas,
« Cette lettre paraît avoir quatre pages d*écriture ; pendant f la lecture, MM. les jurés manifestent quelque impatience
a M, le président, — J'invite MM. les jurés à la patience a La Cour sait en conserver; c'est le premier devoir du « juge.
« Au bout de deux minutes, M. de Saint- Didier rend la a lettre et déclare que c'est celle qu'il a lue avant de l'apu porter.
«i M.le Président, — Cette lettre est signée Charles-Louis
« M, de Saint'Didier, — Le tout a été écrit par le Prince « lui-même. Je suis étranger à la rédaction. Le Prince a tout « rédigé et écrit.
« M, le président, — Qui ? — Celui que ma conscience « m'ordonne de considérer comme 'e véritable duc de Nor- « mandie.
« M, le président. — Nous ne vous demandons pas cela.
« M, le président ordonne qu'il soit dressé du tout procès- « verbal.
« M, de Saint'Didier. — Je déclare que le Prince se pro- « pose de réclamer son droit par les voies judiciaires. Il don- « nera des preuves qui ne permettront à personne...
« M, le président, — C'est bien; quand il viendra on « examinera.
« M. de Saint^Didier,-^ Il est étranger k toute intrigue, et « si le gouvernement...
m M. le président jYwement.'- Il ne s'agit pas de cela, nous « n'avons pas besoin d'entendre ce que vous avec & nous « dire.
« M. Richemont demande à feire une observation.
« M. le Président.'-Tout à l'heure, attendez que le procès- « verbal soit terminé
« (M. de Saint-Didier reste debout, la tête levée et la main « dans son gilet.j
o M. le greffier lit le procès-verbal dans lequel le mot de « Louis XVII se trouve écrit.
« M, de Saint-Didier, arrêtant M. le greffier. — Pardon, « j'ai parlé, non de Louis XVII, mais de M. Charles-Louis, « duc de Normandie. {Mouvement,)
« M. le Président, au greffier. — Cela ne fait rien.
« (M. de Saint-Didier signe le procès- verbal, puis sa lettre « est revêtue d'un nouveau cachet ne varietur; elle sera « remise sous enveloppe.)
« Af . de Saint-Didier, en signant, dît : Il y a un cachet im- « portant qui sera expliqué plus tard.
a M, le président, — Je ne vous dis pas le contraire ; signez. »
Voici maintenant le texte de la lettre adressée par le duc de Normandie aux jurés appelés à juger le sieur Richemont:
« Messieurs,
« Si je suis bien informé, le procès intenté au baron de « Richemont n'aurait été conçu que dans le but de rendre « absurde et ridicule toute prétention à la qualité de Dauphin « du Temple, qualité que le véritable fils de Louis XVI ne « cessera de réclamer toute sa vie.
« Le personnage qui fait actuellement jouer au prévenu ff Richemont le rôle d'imposteur sait fort bien que le Dau- « phin a été enlevé de la prison du Temple au moyen d'une a substitution , et qu'il existe en dépit des persécutions « atroces auxquelles il a été en butte.
« Ce personnage sait que le fils de Louis XVI a échappé « comme par miracle aux embûches qui lui furent san^ cesse « dressées par Fusurpateur Louis XVIII, qui en connaissait « l'existence et voulut à tout prix s'en débarrasser.
a Le moteur secret de l'intrigant Richemont rfignore pas « que le véritable fils de l'infortuné Louis XVI est muni de « toutes les pièces qui attestent son origine, et qu'il est à « même de prouver jusqu'à la dernière évidence son identité « avec le Dauphin du Temple. Il sait parfaitement bien que « chaque fois que le royal Orphelin cherchait à se faire recon- « naître par sa famille, on faisait promptement surgir un « nouveau Louis XVII, imposteur comme celui que vous « êtes appelés à juger ; et à l'aide de cette manœuvre, on « parvenait à donner le change à l'opinion publique et à « étouffer les cris du vrai fils de Louis XVI.
« C'est dans ce but infâme qu'à diverses époques furent « mis en scène les imposteurs Hervagault et JMathurin « Bruneau,
« Il est bon de faire remarquer à Messieurs les jurés que le « prévenu Richemont n'a paru publiquement décoré du titre « de duc de Normandie que peu de temps après l'annonce « insérée dans les journaux allemands et français, en i83i, « de la résidence à Crossen (Silésie) du fils de Louis XVI, et « de son projet de livrer à la presse l'histoire de ses infor- « tunes.
a Messieurs les jurés, et vous tous, ô Français, en qui « règne le sentiment d'honneur et de justice, apprenez que « le fils de votre infortuné roi T.ouis XVI existe ; que la Pro- « vidence l'a conservé, peut-être pour confondre les infâmes « qui ont eu la lâcheté de descendre jusqu'au poignard pour « s*en débarrasser^ ainsi que le prouvent les cicatrices qu'il « porte sur son corps !
« Oui, Français, Louis XVII existe, et comptant sur le vif « intérêt que la nation n'a cessé de porter au fils innocent « du plus malheureux de ses rois, un jour il proclamera hau- « tement de son nom, cette propriété sacrée qu'il reçut en « naissant et que nul homme ne saura lui contester sur les
« pièces authentiques qu'il produira et les preuves con- « vaincantes qu'il est en état de fournir.
« Charles-Louis, duc de NormandU.
« Paris, 28 octobre 1834. »
Messieurs, nous allons d'étonnements en étonnements. Qu'une semblable lettre ait été écrite, cela se peut concevoir. Elle peut être l'œuvre d'un fou, d'un imposteur ou d un héritier légitime. Mais dans tous les cas, elle est écrite, produite dans une audience publique, en présence de Torgane de la loi. Elle doit, ce me semble, appeler quelque sollicitude l Si c'est un fou, qu'on le mène à Charenton ! Si c'est un imposteur, qu'on l'arrête. Si c'est un héritier légitime, qu'on fasse justice !
Où sommes-nous? A la Cour d'assises. On juge un faux dauphin à qui l'on va appliquer les rigueurs de la loi. Quoi de plus naturel que de lui donner un acolyte et d'envoyer Tauteur de la lettre entre les mains du juge d'instruction ?
Agir autrement, c'est accréditer une fable. Pourquoi le laisser en liberté, lui permettre de prendre ses conclusions publiquement et se contenter de les faire consigner par le greffier dans les archives de la Cour ?
Ainsi, non-seulement le Prince prenait ouvertement toutes ses qualités, mais encore il envoyait des déclarations aux différentes cours de l'Europe.
Je vous fais juge. Messieurs, de la situation. Je vous en laisse apprécier les conséquences morales.
Voici un homme qui se produit comme le fils de Louis XVI, en présence de la justice. Non-seulement il n'est pas poursuivi, mais on accueille sa réclamation avec intérêt, et on lui fait les honneurs de l'hospitalité judiciaire.
Tandis que l'on condamne un faux dauphin à douze ans de réclusion, on laisse en liberté celui qui joue un rôle identique.
En vérité, ceci est aussi inexplicable que toutes les circonstances que nous avons déjà parcourues, et vous allez voir
que Tattitude de la justice continue à être des plus étranges, car c'est à sa barre que Naundorff va prendre le nom de duc de Normandie, sans que le ministère public songe le moins du monde à s'en occuper comme d'un délit.
Le Prince, comme je vous Tai dit, avait imaginé de fonder un journal, la Justice^ qui, chaque matin, entretenait ses lecteurs de tout ce qui pouvait concerner le Dauphin et défendre sa cause. Au bout de quelque» mois de publication, le journal se trouva à bout de ressources... Le rédacteur en chef, M. Thomasy cédant aux sollicitations de son père, homme positif, ancien notaire de province, déclara qu'il avait reçu de Prusse des renseignements établissant que le Prince était un imposteur.
Ceci se passait le i3 octobre i835.
Immédiatement, Naundorff somma le sieur Thomas d'avoir à produire ses prétendues preuves, dans les termes qui suivent :
« Charles-Guillaume Naundorff, inscrit parmi les bourgeois « des villes de Spandau et de Crossen, par ordonnance de pur « mouvement de S. M. le roi de Prusse, avec dispense de « fournir les pièces, titres, attestations et documents exigés « en pareil cas par les lois du pays, agissant sous les noms « et qualités sus-énoncés de Charles-Guillaume Naundorff, « bourgeois des villes de Spandau et de Crossen, quoiqu'il € soit bien réellement Charles-Louis, duc de Normandie, né « à Versailles, département de Seine-et-Oise, le 27 mars 1785 ; a et qu'il a été ainsi désigné sur les registres de Tétat-civil <f français ; demeurant ordinairement à Dresde, royaume de a Saxe...
« Procédant comme il vient d'être dit pour la régularité « de sa position actuelle devant l'autorité civile, jusqu'à ce « qu'il ait été autrement ordonné par justice, tt faisant toMte <x protestation àtfait et de droit contre la nécessité où il se « trouve d'actionner et de se défendre sous des noms et des « qualités qui lui ont été forcément imposés ;
« En réponse à la sommation à lui notifiée, sur la réquisi- « tion du sieur Auguste- Victor Thomas, homme de lettres.
« par le ministère de maître Vuillemoti huissier, le 9 du a présent mois,
« Somme ledit sieur Thomas de déposer au greffe du « tribunal civil de Versailles, dans le délai de vingt-quatre V heures, les documents qu'il annonce tenir directement de « l'ambassade prussienne, établissant d'abord que le requéa rant est iils d'un horloger prussien, et en second lieu que a cet horloger existe ;
« Déclarant audit sieur Thomas que faute par lui de satis- « faire à ce chef dans le délai susdit, et ce délai passé, il sera « tenu pour calomniateur et poursuivi comme tel, d'après « l'article 367 du Code pénal, devant les juges qui doivent en « connaître. »
Ainsi mis en demeure, Thomas déposa une plainte en escroquerie et assigna Naundorô' devant le tribunal. Naundorff répondit par une plainte en diffamation. Le fer était croisé 1 On pouvait croire au combat. Mais, au dernier mo*ment, Thomas recula. Il avait affirmé qu'il avait obtenu le concours de notre illustre collègue, M. Berryer. M. Berryer ne se présenta pas. On accorda remise sur remise. Le tribunal se lassa, et, par jugement en date du 23 février i836, il débouta Thomas de sa plainte.
Ainsi ces fameux documents, que le plaignant tenait de l'ambassade prussienne, n'étaient qu'une invention* Il fut forcé de le confesser aux pieds de la justice. La Galette des Tribunaux rend compte, en ces termes, des incidents de l'audience :
« M. Thomas, homme de lettres, plaignant en escroquerie, déclare qu'il ne peut rien prouver*
a Le défenseur de M. Naundorff déclare que son client avait porté plainte en diffamation contre M. Thomas; mais que le but de cette plainte étant seulement de forcer celui-ci à réa* User celle dont il le menaçait, M. Naundorff s'est désisté.
a Le tribunal, sans même entendre l'avocat sur la plainte en escroquerie, renvoie M. Naundorh purement et simplement des fins de la prévention.
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« Des bravos éclatent après le prononcé du jugement; plusieurs dames se précipitent vers le duc de Normandie et lui baisent respectueusement les mains.
a Charles-Louis, duc de Normandie, fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, se retire escorté, comme à son arrivée, de ses fidèles sujets. »
Ceci, Messieurs, je le reconnais, c'est de la raillerie. Et je n'invoque pas l'opinion du journaliste comme nous étant favorable; je me contente de recueillir son récit.
Voici un homme inculpé d'escroquerie, à l'aide d'un faux nom et se parant de fausses qualités. Il a trompé la confiance publique ; il a obtenu des remises d'argent ; il est conduit devant le tribunal, et il en sort triomphant ; il se retire au milieu des applaudissements de ses fidèles! Qui admettra qu'en prononçant une sentence, dont cette scène est la conséquence naturelle, la justice ait voulu innocenter et favoriser un délit? Et si un tel soupçon doit être écarté, comment ne pas reconnaître que les magistrats, en renvoyant de la plainte celui qui se disait duc de Normandie, autorisaient la croyance à la légitimité de ses droits?
Il importait cependant de provoquer la plus vive lumière possible sur des faits ignorés; la manière la plus sûre, la plus régulière de la faire briller, c'était de saisir la justice.
Vous vous rappelez les paroles prononcées par le président de la Cour d'assises, qui jugeait le baron de Richemont :
Quand il viendra devant la justice, on examinera ses déclarations. »
Évidemment, c'était là le dernier mot de la situation. C'était à vous qu'il fallait recourir. Tout le reste n'était qu'incertitude. Ainsi le comprirent les amis du Prince et luimême. Aussi, le i3 juin i836, Charles X, le duc et la duchesse d'Angoulême étaient assignés à comparaître devant le Tribunal civil de la Seine, pour y voir consacrer les prétentions de Naundorff.
C'est le i3 juin i836 que l'exploit était déposé au parquet et visé par le procureur du roi. Dès le lendemain, votre juridiction était méconnue. La loi était foulée aux pieds, et saas
aucun respect pour votre souveraineté. La politique vous imposait le despotisme de sa toute-puissance.
Le 1 5 juin, en effet, porteur d*un mandat d'amener que ne justifiait aucune prévention, un commissaire de police se présentait chez Naundorff, le mettait en arrestation et s'emparait de ses papiers, et cela sans qu'il eût commis d'autres crimes que d'avoir eu confiance en vous!... que de s'être adressé à votre justice 1... que d'avoir cru à la protection des lois!...
Conduit à la préfecture de police, il envoyait au roi des Français la protestation que voici ; elle était suivie de celle de ses avocats :
« Sire,
« Jusqu'à ce jour, je n'ai considéré votre avènement au tt trône de mes pères que comme l'exécution des volontés de « la Providence; c'est pourquoi je suis venu vers vous l'olia vier de la paix à la main. Que vous ai-je demandé ? Rien « que la justice! Les rois qui sont montés sur le trône par « la permission de Dieu ne sont~ils pas là pour protéger l'in* « nocence ? Pourquoi donc vos ministres m'ont-ils fait arrêter « en votre nom?
« Depuis 1814, je n'ai cessé d'invoquer la justice de ma « propre famille... et vainement! Ils se sont perdus; ils ont « perdu la France, car c'est leur iniquité qui a semé le dé- « sordre parmi les Français !
« Depuis i83i, je me suis adressé spécialement à vous. « Dans quel but? Vous pouvez vous en convaincre en lisant « la^ lettre qui vous fut écrite par mon chargé d'aflaires, le « syndic de Crossen, M. Pezold. Si cette lettre ne vous suffit « pas, lisez encore celles qui vous ont été transmises en i833, « lors de mon premier séjour à Paris et dans les années qui « ont suivi. Pourquoi donc avez-vous donné l'ordre à vos « ministres de me jeter dans un cachot? Pouvez-vous préo tendre consciencieusement que je ne suis pas le fils de ï'infortuné Louis XVI et de M arie- Antoinette , reine de « France? Non, vous ne le pouvez pas ! Pour quel motif alors « m'a-t-on enlevé de mon domicile et mis en prison? Le
« 6 octobre, le ao juin et le lo août 1792 ne sont*ilft pas en* a core passés?... Je suis le véritable Orphelin du Temple, e Vous n'ignorez pas que je dis la vérité. Ma vie n'a été que c souffrances, et le pénible jouet des intrigues qui Tont c constamment agitée ; vous les renouvelez en ce moment c contre moi... Dix-neuf années de détention n'étaient donc « pas suffisantes? La vingtième recommence, et c'est sous « votre gouvernement 1..» Pour quelle raison? £st*il dans le c monde un seul individu qui puisse rendre témoignage que « j'aie jamais fait de mal à personne? J'insiste, et ne puis que « répéter cette question : Pourquoi suis-je en prison?
a Si je n'étais pas le fils du roi-martyr, votre police ne ff m'eût pas arrêté précisément au moment où je disposais a mes preuves pour les soumettre à l'appréciation de mes € juges naturels. Je savais parfaitement que j'étais entouré d'es- « pions, mais je ne croyais pas que le roi des Français se « montrât injuste contre le véritable Orphelin du Temple. « Si je n'avais pas eu cette confiance, soyez sûr que votre « police. ne m'eût pas saisi.
« Mais, Sire, que me voulez-vous? Si vous êtes le roi pro- « videntiel de ma patrie, vous n'avez rien à craindre du fils • de Louis XVI; ne vous ai-je pas déclaré que la couronne « n'était pas le but où je tendais? Je suis venu pour récon- « cilier entre eux les Français. Prince français, je comprends. « les devoirs que m'impose ce titre : c'est de faire disparaître « la discorde qui divise la France. Il y a de la justice dans ma « patrie ou il n'y en a pas ; s'il y en a, je Tinvoque, non pas € seulement pour moi, mais pour la France entière; car, Sire, « croyez-moi, ni vous, ni votre famille, ni la France, n'auront « de repos et de sécurité tant que le fils de Louis XVl ne « sera pas reconnu hautement par Vorgane des magistrats. Il « n'y a que ce moyen de faire cesser les intrigues de ceux qui « ont égaré ma sœur, M"** la duchesse d'Angoulême, sur le c fait constant de mon existence. Je viens encore une fois vous « offrir des paroles de paix; je ne réclame rien que l'héritage « civil qu'on ne peut me contester. Je vous le répète : Je suis « le fils du roi-martyr; comme tel, je m'adresse à votre jus- « tice, et c'est pour la dernière fois. Si vous n'en avez pas, je
ff vou$ ajourne devant le tribunal de Dieu qui me connaît, qui « ni'a sauvé, et qui m'a protégé jusqu'à ce jour!
« Si vous n'êtes pas complice des persécutions qu'on me a fait souffrir, rendez-moi immédiatement ma liberté. Des « intrigants pourront vous dire qu'il n'est pas vrai que je sois a le fils de Louis XVI ; qu'ils s'expliquent et qu'ils disent « alors comment on s'oppose à ce que je produise mes « preuves devant les tribunaux de ma patrie. Ces tribunaux m. sont saisis; c'est d'eux que j'attends la justice. Un roi « quelconque , s'il est juste, ne doit pas arrêter le cours a de la justice.
« Signé : Charles-Louis, duc de Normandie.
« Ecrit dans le cachot de la police de Paris, le onzième jour « de mon emprisonnement illégal, le 26 juin i836. » -
« Sire,
« Nous avons recours à la justice du trône contre une « mesure illégale de votre gouvernement, qui frappe depuis « quinze jours Monseigneur le duc de Normandie, véritable « Fils de Louis XVI. On Ta arrêté sans droit, on a saisi ses «f papiers; Tordre est donné de l'expulser de France. C'est « ainsi qu'on veut l'empêcher de suivre son procès devant « ses juges naturels.
« S'adresser à Votre Majesté, Sire, pour la répression d'un « acte inconstitutionnel, c'est être assuré qu'elle fera mettre « sur-le-champ en liberté le Prince au nom duquel nous « protestons.
« Nous sommes, Sire, avec le plus profond respect, « de Votre Majesté, « les très-humbles et très-obéissants serviteurs.
« Signé : Gruau, avocat, ancien procureur « du roi ; Bourbon-Lsblanc, avocat consula tant; Xavier-Laprade, avocat; BftiQ,UETy c avocat.
c( Paris, le 28 juin t836. »
Je demande, Messieurs, qui, dans cette enceinte, pourrait contester les principes énoncés dans cette pièce? Qui n'affirmerait avec moi, qu'en pareille occurence, la conduite du pouvoir était absolument illégale?
Il était armé d'une loi, j'en conviens 1 mais cette loi ne con« cernait que les étrangers, et celui qui se plaçait sous l'égide de la justice prétendait ne pas Têtre? Le fait n'était pas prouvé; mais dans ce litige, qui donc pouvait être juge, si ce n est les magistrats? La force qui se substituait brutalement à leur action constituait un abus coupable. La force peut avoir le dernier mot dans les destinées du monde, mais elle n'est qu'un odieux excès quand elle n'a pas le droit pour elle ; ici elle ne l'avait pas !
C'est là ce que M* Crémieux, mon honorable confrère, essaya de démontrer devant le Conseil d'État. 11 essaya de combattre l'arrêté du préfet de police et du ministre de l'intérieur. Son argumentation fut savante, vigoureuse, sans réplique. 11 échoua cependant, et le Conseil d'État repoussa . en ces termes le légitime recours de NaundorfF :
« Considérant que les actes contre lesquels est dirigé a le pourvoi ci-dessus appartiennent à la haute police du « royaume et ne peuvent dès lors nous être déférés en notre « Conseil d'État par la voie contentieuse ;
« Notre Conseil d'État entendu ;
« Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit
« La requête du sieur Naundorfif est rejetée. »
Messieurs, permettez-moi de le dire avec l'indépendance dont j'ai le droit d'user devant la justice de mon pays, la France ne sera jamais libre tant que de pareilles doctrines pourront y prédominer!
La haute police, placée au-dessus des lois, c'est l'insécurité 1 c'est le trouble jeté au milieu de la famillel c'est la suspension des lois, le triomphe de l'arbitraire!...
Quant à moi, quand il s'agit de la liberté des citoyens, je ne reconnais pas d'autres pouvoirs que le vôtre.
Vous êtec les seuls juges des questions qui y touchent, et
mon pays ne sera libre que lorsque la loi garantira votre autorité contre les violences de la politique !
Le Conseil d'État arracha NaundorfF de votre prétoire et le livra à la police. Vingt-six jours après, il était jeté sur les côtes de l'Angleterre et condamné à Texil.
Il y a passé quelques années, reconnu comme duc de Normandie par un assez grand nombre de personnes, quelquesunes appartenant au monde officiel, signant ce nom dans des actes publics, et accepté, en cette qualité, par la société anglaise, ne cessant ses revendications, multipliant des publications dans lesquelles ses droits étaient soutenus avec la plus grande énergie. Il est vrai que tous ses écrits étaient arrêtés à la frontière de France, On pensait sans doute qu'après avoir banni la personne de Naundorff, on pouvait proscrire sa pensée en mterdisant Tentiée en France des brochures qui la révélaient.
Mais au milieu des misères qu'il lui fallut braver, se rencontra encore, en i838, un de ces événements mystérieux qui jettent sur la question obscure que vous avez à trancher une de ces demi-lueurs qui inquiètent la conscience sans Téclairer tout à fait. »
Un soir, le i6 novembre i838, le Prince, qui habitait près de Londres une petite maison, rentrait chez lui, lorsqu'un assassin, aposté dans le jardin, déchargea sur lui deux pistolets, dont deux balles pénétrèrent dans le bras gauche.
J'ai là la constatation du médecin qui lui a donné les premiers soins. Voici comment s'exprime, dans sa déposition, M. le docteur Brown, qui a fait l'extraction des balles :
tt Ma ferme conviction est que deux pistolets simples ont « été déchargés sur le duc. Les deux balles que j'ai extraites « du bras ont dû partir du même canon. Mais, en outre, je « découvris sur le côté gauche une contusion d'un caractère ft si grave, que je me vis dans la nécessité d'y appliquer cin- « quante sangsues. »•
Le fait est donc incontestable, et me permet de renouveler ma question :
Pourquoi donc cherchait-on à se défaire d'un homme dont il él£Ût si facile de confondre l'imposture, vis-à-vis duquel on
n'a qu'à prononcer un mot pour le faire rentrer dans l'ombre? Et ce n'était pas là la seule persécution qu'il eût à subir !
Jusque là, sa famille avait vécu paisible et entourée d'affection, en Saxe.
En i837, on prit contre elle un arrêté d'expulsion. Pourquoi?
Je ne puis affirmer ce qui n'est pas à ma connaissance personnelle, mais ma raison est assez éclairée pour qu'il me soit facile de comprendre que le ministre du gouvernement de Saxe n'avait pas pris cette décision sans y être forcé
La famille du proscrit alla en Suisse. Elle quitta ce dernier refuge en i838, et se réunit enfin à son chef, dont elle ne se sépara plus.
Plus tard se passa un fait dont je ne mettrai pas sous vos yeux les pièces justificatives, car j'ai hâte d'arriver à la discussion du jugement. Je me bornerai donc à vous dire qu'en 1840, un article est publié dans un journal appelé le Capitole, Cet article contient contre le Prince les calomnies les plus odieuses. On y annonce qu'on a entre les mains une preuve venue de l'ambassade prussienne, établissant que Naundorff est le fils d'un juif polonais; qu'il a abjuré sa religion, et qu'en conséquence il n'est qu'un intrigant !
Naundorff écrit immédiatement au roi de Prusse, et voici la réponse qui lui fut adressée :
a Comme vous avez exprimé le désir d'être informé s'il est « vrai que le gouvernement prussien ait élevé la prétention « que vous descendez d'origine juive, je n'hésite pas à vous « assurer que ledit gouvernement n'a pas élevé cette pré- « tention, et que, de plus, il n'aurait pu le faire, ne connais- « sant aucune circonstance dont on puisse inférer une telle « origine.
« Berlin, 27 août 1840.
c Le ministre de l'intérieur et de la police, « Signé : Rochow. »
Le journaliste était donc un calomniateur. Naundorff et
M. Gruau de la Barre le traduisent comme tel devant la police correctionnelle de Paris.
C'est vers cette époque, Messieurs, un peu avant, que j'avais eu Thonneur d'être consulté dans cette affaire. J'avais vécu dans la conviction que le Dauphin était mort au Temple. Il m'était cependant impossible de me refuser à examiner la question, et surtout à demander justice au profit de ceux auxquels elle était déniée. Je fatiguai la justice de mes importunes sollicitations. Je ne cessai de répéter : « Pourquoi ne voulez-vous pas juger criminellement cet homme? Vous êtes son complice si vous ne le condamnez pas 1... Vous l'avez jeté en Angleterre, où il continue ce que vous appelez une escroquerie. Vous l'avez déclaré intrigant, et cependant vous l'avez traité comme un prince!... C'est aux princes, en effet, qu'on refuse la justice; juste peine du talion appliquée à ceux qui se flattent de ne pas lui être soumis I Si Naundorff n'est qu'un vil imposteur, ne souffrez pas que nos voisins soient ses dupes; faites -le rentrer dans le néant I »
C'est ainsi que je m'exprimai, et j'obtins enfin du procureur du roi, en i836, la promesse des poursuites. Elles furent commencées, et nous avons la preuve qu'en 1837 il y eut une instruction.
Quand le journal le Capitale eut diffamé le Prince et M. Gruau de la Barre, nous en assignâmes le gérant, comme je l'ai dit, en police correctionnelle, et ici quelques explications sont nécessaires.
L'assignation fut lancée au nom de Naundorff et de M. Gruau de la Barre.
Le tribunal et le procureur du roi pouvaient bien rejeter la demande du Prince, mais M. Gruau de la Barre était là, et dès lors on fut obligé de nous déclarer que l'on ne pouvait donner suite aux poursuites, parce qu'il y avait une procédure criminelle de commencée.
A la bonne heure!... Cette fois, je tiens la justice!... Une procédure criminelle est commencée '... Bien h». Il ne me reste plus qu'à demander au tribunal de fixer un délai à sa mise afin. C'est ce que je fis, et le tribunal, à la date du %% mars 1840, déclara que dans huit semaines U procédure serait achevée.
On comprend fort bien que lorsqu'on est dans la nécessité de s'adresser à la justice, on ne le fasse qu'avec respect. Elle a ses exigences, ses lenteurs indispensables. Il faut s y soumettre. Aussi la procédure en question ne fut-elle vidée qu'en 1841, et elle le fut par une ordonnance de non-lieu. C'est-àdire qu'après tout le bruit qui s'était fait, après cette condamnation morale prononcée contre le Prince, on déclarait qu'il n'y avait pas lieu de suivre contre lui à raison des faits qu'on lui reprochait.
Il est vrai, et vous le verrez, car je ferai passer les pièces sous vos yeux,' que l'ordonnance flétrissait celui qu'elle ' relaxait.
Ah! Messieurs, c«ci est grave... Je ne saurais reconnaître au juge le droit de dire à la fois : Oui et Non !
Si Naundort est un escroc, il doit être condamné ; s'il ne l'est pas, la justice n'a pas le droit de le flétrir.
Quoi qu'il en soit, le Prince, qui était toujours en Angleterre, passe de là en Hollande.
En Angleterre, il avait vécu de son travail, car il était trèshabile mécanicien. Et ce n'est pas moi qui le dis : ce sont des officiers d'artillerie qui l'attestent. Il était doué d'un véritable génie pour tout ce qui concerne l'invention et le perfectionnement des armes de guerre et de ces engins de destruction qui semblent être aujourd'hui une des nécessités de l'ordre social.
Le Prince donc, après avoir réalisé en Angleterre des inventions qui ont obtenu l'approbation des hommes compétents, passa, comme je l'ai dit, en Hollande : là vont s'accomplir des faits de la plus haute importance. Je ne veux pas vous les raconter actuellement, et je vous demande la permission de les réserver pour la dernière partie de ma démonstration.
Je dirai seulement ceci : le 10 août 1845, le Prince succomba sous les étreintes d'un mal brusque et violent. Tous ceux qui l'entouraient, et lui-même, furent convaincus qu'il était victime d'un empoisonnement.
Le bourgmestre qui reçut la déclaration de décès, contenant les noms de duc de Normandie» fils de Louis ^Vl et do
Marie-Antoinette, hésita et demanda des instructions au ministre ; et celui-ci lui enjoignit de rédiger l'acte de décès conformément aux déclarations de la famille.
Quelques années après, Messieurs, les enfants du duc de Normandie, poursuivant à leur tour l'œuvre de justice que leur père n'avait pu voir s'accomplir, formèrent une nouvelle demande devant le Tribunal civil de la Seine.
Et à la date du 5 juin i85i, le Tribunal rendait le jugement contre lequel nous nous élevons, et que je vais avoir l'honneur de mettre sous vos yeux :
« Attendu quUl est constant , en fait , que , depuis le « lo août 1792 jusqu'au 9 thermidor 1794, la surveillance du « Temple a été l'objet des précautions les plus minutieuses, « et que, depuis le 9 thermidor 1 794, la vigilance de ces pré- « cautions n'a pas diminué ;
« Attendu que Tacte de décès du fils de Louis XVI, du « 12 juin 1795, et le procès- verbal de son autopsie ont été « environnés d'une publicité incontestable, qui ne permet a pas d'admettre une supposition de personne ;
tf Que ces actes sont confirmés surabondamment par les « dépositions de Lasne, de Gomin, judiciairement recueillies « en 1837, et contre lesquelles on ne peut élever aucune « présomption sérieuse ;
« Attendu que, sans rechercher les antécédents de Naun- « dorfF, le seul fait de son ignorance de la langue française, « jusqu'en i832, suffit pour repousser l'origine qui lui est « attribuée ;
« Qu'enfin, on ne peut expliquer le silence constamment « gardé avant, pendant et après la Restauration de 18 14, par « toutes les personnes qui auraient participé à la prétendue « évasion du Temple ;
« Attendu qu'en cet état les faits articulés par les deman- « dcurs sont dès à présent réfutés...
« Le Tribunal déboute les demandeurs de leurs conclu- (( sions , tant principales que subsidiaires, et les condamne « aux dépens. »
(Après cette lecture, la séance est levée et renvoyée liu vendredi i3 février 1874.)
AUDIENCE DU i3 FÉVRIER 1874
M* Jules Favre continue «inti s
Messieurs,
Le jugement que j'ai eu l'honneur de mettre sous les yeux de la Cour, à la dernière audience, semble m'imposer une tâche plus difficile que celle que j'ai remplie jusqu'ici.
Jusqu'ici, en effet, je vous ai présenté le récit de faits clairs et appuyés sur des documents certains. J'en ai suivi l'enchaînement logique. J'ai tâché d'en déduire les conséquences juridiques, et je crois pouvoir affirmer qu'ils seraient inexplicables si on n'admettait pas que le Personnage dont nous recherchons la naissance a eu une illustre origine.
Mais que deviennent ces raisonnements, ces rapprochements historiques, et même cette argumentation tirée de la nature des choses, si on nous oppose une preuve irréfragable, officielle et judiciaire du décès du Dauphin au Temple.
Vainement, Messieurs, essaierons-nous d'établir l'identité de Naundorff avec le Dauphin, s'il est démontré que ce dernier a cessé de vivre le 8 juin 1795. Il est inutile, dans ce cas, d'aller plus loin : Naundorff n'est qu'un imposteur.
C'est là, en efiet. Messieurs, ce que l'ordonnance de janvier, que j'ai eu l'honneur de citer sans vous la lire, à cause de l'heure Urdive, a cherché à établir ; et c'est pourquoi, à
côté du jugement qui s'appuie principalement sur les faits d'une procédure criminelle, j*ai le devoir de mettre sous vos yeux ce document si considérable au procès, qui les résume et les met en lumière.
Vous n'avez pas oublié dans quelle circonstance cette ordonnance est intervenue.
Le i3 juin i836, Naundorff déposa au Parquet l'exploit par lequel il appelle Charles X, le duc et la duchesse d'Angoulême devant le Tribunal de la Seine, pour y voir prononcer la rectification de Tacte de décès du 8 juin 1795 et la reconnaissance, au profit du Demandeur, des droits appartenant à l'héritier légitime de Louis XVI.
Immédiatement, vous le savez encore, NaundorfF est saisi, emprisonné, jeté hors de France, malgré ses réclamations et bien que la loi sur laquelle s'appuyait l'administration ne pût s'appliquer qu'à un étranger, tandis qu'il disait être Français.
C'est alors, en i836, que sur les réquisitions du procureur du roi, une instruction est commencée. Elle a deux phases. Elle s'arrête d'abord en 1837, sans qu'il nous soit possible de connaître le motif de cette interruption. Elle recommence en 1840, sur une réquisition expresse, et elle se termine, le 9 janvier 1841, par l'ordonnance de non-lieu dont j'ai parlé.
Dans le cours de cette procédure, le juge d'instruction entendit tous les témoins qui pouvaient l'éclairer. Au nombre de ces témoins s'en rencontraient deux dont les dépositions étaient de la plus haute gravité : c'étaient les deux gardiens du Temple entre les bras desquels le Dauphin aurait rendu le dernier soupir. Ce fut après l'audition de ces témoins que la procédure s'arrêta une première fois. Elle recommença ensuite sur nos instances, et, le 9 janvier 1841, intervint l'ordonnance de non-lieu. Je la recommande à toute votre attention, car, si elle devait être le dernier mot de l'affaire, je n'aurais plus qu'à m'asseoir. Elle tranche, en effet, le problème historique, politique et juridique, et le magistrat qui l'a rendue a cru sans doute que le Dauphin était mort au Temple en juin 1795, que dès lors Naundorff avait mensongèrement usurpé ses noms et ses qualités.
Voici le texte de ce document :
« Nous, juges, composant la première Chambre du tribunal M de première instance,
« Vu les pièces du procès et l'instruction faite contre « NaundorfF, se prétendant fils de Louis XVI,
<» Ensemble les conclusions de M. Eternaux, substitut, ten^ ff dant à non-lieu;
« Rapport de M. Zangiacomi, duquel il résulte que ;
« Au mois d'octobre 1834, une scène bizarre se passa à la c Cour d'assises de la Seine. Un prétendu baron de Riche- « monty traduit devant le jury, s'était, dans l'instruction et aux « débats, posé comme le fils de Louis XVI... lorsque, à Tau- « dience du lendemain; un sieur Morel de Saint- Didier, se « disant l'envoyé du véritable duc de Normandie^ se leva « quand la Cour entra en séance, et déposa entre les mains « du président une protestation contre les prétentions du soi- « disant baron de Richemont, Cette protestation était signée a Charles-Louis, duc de Normandie.
'< La Cour dressa procès-verbal de l'incident, et donna acte « au ministère public de ses réserves. C'était un devoir pour « l'autorité de s'enquérir de ce nouveau prétendant qui sur- <x gissait ainsi tout à coup. On ne tarda pas à savoir que cet « individu n'était autre qu'un nommé Naundorff qui, arrivé en « France en i832, était parvenu à persuader à quelques perce sonnes crédules qu'elles voyaient en lui le fils de Louis XVI « et de Marie- Antoinette. Grâce à quelques sommes, qu'il « avait ainsi obtenues de leur naïf dévouement, il avait fondé « à Paris un journal intitulé la Justice, et qui était destiné à « établir ses droits prétendus. Cette feuille, après une courte <t apparition, ne put parvenir à fournir le cautionnement exigé « par la loi, et ne tarda pas à succomber. Avant d'aller plus « loin, il est nécessaire de consigner ici les renseignements m obtenus par la voie diplomatique sur la vie antérieure de « Naundorff,
« Cet homme paraît né dans la Prusse polonaise. En 1810, « il fit un voyage à Berlin; et, en 1812, il s'établit à Spandau « en qualité d'horloger : il obtint le titre de bourgeois de cette
«f ville. En 1822^1 alla habiter Brandebourg. Accusé d'incen •t die, il fut acquitté faute de preuves; mais l'année suivante, « il fiit poursuivi comme ayant fabriqué et émis de la fausse c monnaie, et fut définitivement condamné à trois ans de tra- « vaux forcés dans une maison de détention. Il subit sa peine c dans les prisons de Brandebourg. Pendant le cours de ce « procès, il voulut d'abord contester son individualité, et se ff déclara natif de Weimar et ouvrier. Mais bientôt il éleva ff plus haut ses prétentions, et changea ce titre modeste pour « se dire fils d'un prince. Il fabriqua sur ce thème un roman, « et se vit bientôt expulsé du royaume de Prusse, Il se réfugia « d'abord à Dresde, puis vint à Paris en i832. Ce fut alors « qu'il chercha à accréditer, parmi quelques esprits faibles et « enthousiastes, la Êible qu'il avait imaginée ; aidé SANS « DOUTE par la lecture de nombreux mémoires et par des € renseignements puisés PEUT-ÊTRE auprès de gens qui^ « avant la révolutiony avaient pu faire partie de la domesticité « du château, il parvint à surprendre la bonne foi de quelques « personnes d'une crédulité facile, exploita habilement de pré- « tendues prédictions faites par un paysan des environs de a Chartres nommé Martin, Il se créa des partisans dans le dé- « partement de Seine-et-Oise, notamment à Versailles, et « réussit ainsi à conquérir la conviction d'un sieur Appert^ « curé de Saint-Amould, qui fut bientôt interdit par Vévêque a du diocèse,
it Le 3i mai i836, le gouvernement français, /<i/î^m^ de ses « intrigues, fit à Naundorfi l'application des lois sur les « étrangers, et prit contre lui un arrêté d'expulsion. De nom- « breuses réclamations furent adressées à l'autorité par Naun- « dorfif et ses amis. Il y eut même pourvoi au Conseil d'État ; of mais la requête fut rejetée, et, au mois de juillet, l'arrêté i fut mis à exécution. Depuis cette époque, il n'a pas cessé « de résider en Angleterre ; mais il a voulu y continuer le « rôle qu'il avait commencé à jouer en France. Des procla- « mations, adressées par lui au peuple français, des protesta- « tions envoyées aux souverains de l'Europe, et notamment « au prince royal" de Prusse, ont été répandues en 1887 par « les amis de Naundorff, et ont été retrouvées lors des per-
« quisitions nombreuses faites pendant le cours de cette pro- « cédure. Au mois de juin de cette même année, il avait « même publié à Londres..»
« On ne sait en vérité ce qu'il faut le plus admirer de Tin- « croyable assurance de Naundorff, ou de la crédulité aveugle « de ses partisans.
cf Est-il besoin de discuter ici les preuves du décès de l'in- « fortuné Louis XVII? Il était né en 1785. Enfermé au Ternie pie, il y resta après la mort du roi, et toute communication « avec son auguste sœur lui fut interdite. Cet état d'isolé • « ment devait agir d'une manière funeste sur la constitution « si frêle du jeune prince. Aussi sa santé déclinait-elle rapide- « ment. Les pièces officielles jointes à la procédure établissent « assez combien était dure et sévère la surveillance dont il ff était l'objet; et, dans la séance du 2 décembre 1794, un c membre du Comité de sûreté générale exposa ainsi à la « Convention les précautions qui avaient été prises ;
« A l\époque du 9 Thermidor^ un nouveau gardien avait « été placé au Temple par le Comité de salut public. Un seul « gardien a depuis paru insuffisant au Comité de sûreté géné- « raie. Un citoyen fut demandé à la commission de police « administrative de Paris. Indiqué par elle, il fut adjoint au « premier pour remplir cette fonction ; et, comme aux yeux « des hommes prévenus et ombrageux, la permanence de « deux individus au même poste éveille l'idée d'une séduc- « tion possible avec le temps, pour assurer de compléter « d'autant mieux la détention des enfants du tyran, le Comité « arrêta que chaque jour, et successivement, l'un des Comités « civils des quarante-huit sections de Paris fournirait un « membre pour remplir pendant vingt-quatre heures les a fonctions de gardien, concurremment avec les deux nommés a à poste fixe. »
« Les deux gardiens ainsi désignés étaient les nommés a Lasne et Gomin. Le premier avait servi dans les gardes a françaises, le second avait commandé un des bataillons de « la garde nationale. Tous deux avaient été souvent de ser'-^ « vice dans les appartements du château des Tuileries^ avant n le 10 août 1792, et avaient ainsi eu àc fréquentes occasions
« de voir le Prince. Il n*est donc pas possible de venir dire qui € l'enfant, dont la garde leur fut confiée au Temple, n'était « pas le Dauphin; mais un enfant qu'on avait substitué « pour assurer l'évasion du duc de Normandie. Cette substi- « tution doit être rangée au nombre de ces fables dont aiment « à se bercer les imaginations vives toujours éprises du mer- € veilleux. Lasne et Gomin n'ont pas quitté le Prince. Tous € deux étaient présents au moment de sa mort; il leur a « parlé une heure avant de rendre le dernier soupir. Que « peut-on opposer au témoignage de ces hommes, dont la « jusiice a recueilli les déclarations appuyées d'ailleurs de « toutes les preuves géminées qui peuvent constater la mort € d'un homme ? C'est le 20 prairial, an III (8 juin 1 795), que le « jeune Dauphin Louis-Charles, duc de Normandie, est « décédé dans la prison du Temple, à Tâge de dix ans et deux « mois ; et le lendemain, le député Sévestre annonçait à la « Convention cet événement, en déposant aux archives les « procès-verbaux.
« Le seul récit de ces feits suffit pour établir la vérité, et c rend inutile l'examen détaillé de toutes les soi-disant pré-- « somptions qu'ont successivement invoquées les nombreux « intrigants qui ont cherché à faire revivre en eux le jeune « Prince, dont la fin aVait été si déplorable. Ainsi croule le c roman laborieusement échafaudé par Naundorff et ses parie tisans; ainsi se trouve établi et V esprit astucieux de l'un, « et la crédulité incompréhensible des autres...
« Dans cet état de choses, il reste à apprécier quelle suite « il convient de donner à la procédure encore ouverte. Les « circonstances que nous avons signalées sont de misérables « intrigues sans portée, qui ne méritent pas la qualification « de complot. Il jy a eu sans doute de la part de Naundorjf a usurpation d'une fausse qualité; et par ce moyen il a obtenu « la remise de sommes asse!( considérables. H pourrait donc y « avoir lieu à inculpation d'escroquerie* MAIS une mesure « administrative compétemment rendue, et alors qu'aucun a mandat n'avait été encore décerné contre l'inculpé, a or- « donné son expulsion; et dès lors de plus amples poursuites « seraient, quant à présent, sans résultat. Les autres iûdi-
« vidus de la procédure doivent être plutôt considérés commç e les dupe» que comme les complices des escroqueries com- • mises par Nauniorff, La procédure doit donc être close « quant à présent, pour être reprise dans le cas oii Naundorff % viendrait à rentrer en France.
« Dans ces circonstances, en ce qui touche le nommé « Naundorff;
« Attendu qu'il a été expulsé du territoire français en vertu « d'une décision administrative, eompétemment rendue ;
« En ce qui touche les autres inculpés, attendu qu'il n'y a « pas contre eux charges suffisantes ;
« Disons n'y avoir lieu à suivre ;
a Et maintenons la saisie de toutes les pièces.
« Fait au Palais de justice, à Paris, le 9 janvier 1841,
a Ont signé..,,, p
A la lecture de ce document, les réflexions se pressent en foule. Je demande à la Cour la permission d'écarter celles qui pourraient ne pas paraître suffisamment compatibles avec la déférenee que je dois à une décision judiciaire.
Cçrtes, personne plus que mol ne respecte les intentions de ceux qui l'ont rendue... Seulement," il m'est permis de dire qu41s ont été éclairés par un jour supérieur à celui que vous consultez d'ordinaire, et qu'il est impossible de se rendre compte de la solution contractée par eux, si on ne l'explique par la raison d'État qui la domine et la commande.
Autrepaent, Messieurs, comment serait-il possible de ftiire admettre la doctrine qui dicte aux magistrats leur résolution. Ils énoncent clairement qu'un délit a été commis sur ïe territoire français, délit scandaleux et odieux!... Un misérable intrigant s'est drapé frauduleusement dans le manteau d*un prince, il a cherché à faire des dupes, et il y est parvenu !
Grâce à son imposture, il a recueilli des sommes considérables; il a abusé des sentiments les plus respectables et les plus saints; il a entraîné à sa suite ceux qui jusque là avaient JQui dans le monde d'une considération légitime, et il les a compromis avec lui jusc|,ue dans le cabinet du juge d'instruç*
tîon, où ils sont indirectement atteints. Et cet homme restera impuni ? La loi, la morale resteront ainsi outragées sans que la justice s'en préoccupe autrement que par un dédaigneux renvoi ?
Le juge d'instruction fait valoir ce motif : que NaundorflF n'est plus en France; qu'il a été expulsé par une décision compétemment rendue, et que, s'il revient, la procédure sera reprise ! C'est qu'en effet, Messieurs, jusqu'à présent il n'y a eu qu'une ébauche de procédure sans force juridique. C'est une affirmation, non une décision. Il n'y a de décision véritable que celle que la contradiction prépare, ou qui est r€;ndue après mise en demeure et refus de comparaître de la partie intéressée.
Ici, bien au contraire, la partie intéressée n'a cessé de demander à être entendue. Elle a supplié qu'on ne l'arrachât pas à ses juges ; elle a invoqué le bénéfice des lois des nations civilisées. Ces lois ont été violées à son détriment. Alors qu'il s'agissait de son sort, de son honneur, de sa liberté, on l'a jetée sur une terre étrangère, sans vouloir écouter ni ses plaintes ni sa justification !
Cette action administrative, dont le prévenu a été victime, ne saurait être un motif de suspendre celle de la justice, car alors elle cesserait d'être en se subordonnant à l'arbitraire de la haute police. Or, le Conseil d'État l'a dit avec raison : « L'administration, c'est la puissance souveraine dans cette affaire! » Eh bien! c'est cette puissance que je vous demande d'écarter de ce débat, qu'elle compromet (je ne veux pas me servir d'une expression plus sévère), afin que vous puissiez prendre paisiblement possession de votre domaine, et que, réclamant les lumières de la contradiction, vous arriviez ainsi à la vérité fatalement méconnue !
Mais, encore une fois, prétendre que parce qu'un accusé a été expulsé, il n'appartient plus à la justice, est une théorie absolument inadmissible. Je n'ai pas besoin d'en énumérer les raisons, tant elles sont l'évidence même. Quoi î celui qui, sur le sol français, se serait couvert de crimes, et y aurait répandu le sang français, pourrait être un jour mis à couvert par une décision de la haute police, et la justice^ confuse et
désarmée, s'arrêterait devant les tombes ouvertes... n'écouterait pas les plaintes des victimes... et déclarerait, comme dans l'ordonnance du 9 janvier 1 841 , qu'il n'y a pas lieu de suivre, parce que Taccusé n'est plus en France? Est-ce soutenable ?
Mais, dans la cause, cette impossibilité même qu'on in* Yoque est une fiction !
Rien n'était plus facile que de ramener Naundorff, qui le demandait^ et qui ne cessait d'adresser ses supplications à Vadministration comme à la justice l
Pouvait-il y avoir pour l'ordre public un danger quelconque à tenir ce prétendu prince dans un cachot jusqu'au jour où une décision serait rendue ?
Ne pouvait-on pas le faire entendre en Angleterre, en vertu d'une commission rogatoire?
Je me borne, Messieurs,-à vous faire apercevoir QOmbien est fausse, dangereuse, antijuridique, la doctrine sur laquelle s'appuie l'ordonnance de non-lieu ; à en montrer la fragilité... au point de vue de la loi, je pourrais même dire le néant absolu.
Et cependant ce n'est pas assez l Et sans entrer dans un examen critique et complet de cette ordonnance, est-ce que ce n'est pas pour moi une obligation impérieuse de vous faire remarquer et ses lacunes et ses inexactitudes étranges ?
Quoi 1 elle ne dit rien des antécédeD**^ judiciaires qui ont préparé et amené cette procédure?
Naundorff, qui était en France depuis 1 833, y avait tout d'abord annoncé le dessein qui l'y amenait et les prétentions qu'il voulait faire valoir. Il n'y a pas eu de mystère de sa part. De i833 à i836, il a joué le rôle de Prétendant! En i836, il saisit la justice civile d'une réclamation d'état; et c'est un fait que le juge d'instruction ne mentionne pas. Il se borne à dire qu'il n'y a pas eu de mandat d'amener contre Naundorff, et qu'il a été l'objet d'une mesure administrative. C'est vrai! mais s'il n'y pas eu de mandat contre lui, il y a eu de sa part un acte considérable qui intéressait la justice, et qui rendait impossible, sans un abus coupable du pouvoir, l'acte par lequel le gouvernement le supposait étranger alors
qu'il disait |tF« Français,., le chassait du pays où il voulait obtenir justice I
Toutes ces choses ne sont pas rappelées dans l'ordonnance; le juge d'instruction parait les avoir ignorées 1
C'est ici que je signale encore à la Cour l'obscurité qui me semhle également envelopper l'instruction.
C'est en i836 que les réquisitions du ministère public sont déposas au parquett U était temps. Cet homme avait fait des dupest s'il n'était pas le fils de Louis XVI. Il ne fallait pas qu'un tel acte restât impuni. Aussi le ministère public de« mande*t*il avec raison qu'on instruise. On entend des témcins; puis on s'arrête. Pourquoi? La procédure n'en dit pas un mot, et, dans les actes successifs que j'ai interrogés, je n'ai pas trouvé Texpliçation de cet incident si grave.
Ce que je sais, c'est que la procédure sommeillerait encore si nous ne lavions réveillée nous-mêmes 1 Je vous ai raconté, sans entrer dans les détails, car je comprends que j'en abuseï je vous ai raconté qu'en 1839 le ministère de l'intérieur avait envoyé k un journaliste des pièces faisant supposer que Naundorff appartenait à une famille juive de la Pologne prussienntf On y ajoutait d'autres particularités flétrissantes pour lui. Il était alors en Angleterre, et ne pouvait venir de* vant le tribunal pour se disculper. Il chargea M. Gruau delà Barre de déposer une plainte, et il produisit tout d'abord dans la presse de^ documents rétablissant tout ce qui était erroné dans la note ministérielle.
Si je retiens ce fait, Messieurs, c'est qu'il était énoncé d'une manière forn^elle, comme dans l'ordonnance du juge d'instructioU} que le document qu'on envoyait résultait de notes diplomatiques qui, disait le sous^secrétaire d'État, a se trouvent dans les archives de mon ministère. » Or, Messieurs, voici çç que je lis dans cette Qote du g-juillet 1839 :
« MINISTÈRE DE L'INTÉRIEUR « Direction 4ç k police g^n&ah du royaume,
« Monsieur,
s Vous aye^ désiré obtenir quelques renseignements sur la
-- i37 - 9 moralité, les antécédents et la position sociale du sieur « Naundorff (Charles-Guillaume), qui cherche jl se feire « passer pour Iç fils de Louis XVI.
« Voici, en substance, ceux qui existent dans les archive^ a de mon ministère : ils ont été communiqués officiellement par •t le gouvernement prussien à M, le ministre des affaires étran» a gères.
ff Naundorff est signalé comme issu fun^familk de juifs établie dans la 'Prusse polonaise: 9
La Cour n'oubliera pas cette précision. En 1 83 j.ily a eu çn^ tre le gouvernement prussien et le gouvernement fiançais une correspondance échangée. Cette correspondance a été déposéf aux archives du ministère des affaires étrangères. C'est Jà où le ministre de l'intérieur Ta vue , et c'est de cette correspondance qu'il résulterait que Naundorff était issu d'une fatpiUf de juifs établie dans la Prusse polonaise. Suivent d'autres détails, que j'omets afin de ne pas fatiguer votre attention^ vous faisant remarquer toutefois que, sur la demande de Naundorff adressée au roi de Prusse, M. de Rochow, ministre prussien, écrivit pour donner à la note du sous-secrëtaire d'État le plus complet démenti!
Mais ca démenti ne suffisait pas : il fkllait saisir la justice, et c'est là c^ que Naundorff « toujours demandé laas l'ob^ tenir.
Ses enfants seuls ont été plus heureux que lui.
Cependani, au mois de mars 1840, une assignatien, ¥0U9 le savez, est lancée contre le journaliste qui avait inséré la note à laquelle je viens de faire allusion.
Nous venons devant la justice, et Ton nous oppose eomme fin de non-recevoir ; d'abord, que le demandeur principal ji'a pas le droit de porter le nom qu'il s'attribue ; pviis qu'il çst impossible de donner suite à l'affaire, en raison de la procéa dure criminelle commencée contre Naundprff, procédure qui n'était pas encore mi§e à fin, malgré Jçç trois années écoulées,
J'ai dit à la Cour avec quel empressement nous acceptâmes cettç coîpmvmjcation. Je depiandai ai| tribunal de d^çM^r
que cette procédure serait close, afin que Naundorff pût enfin se disculper.
Voici, à la date du i3 août 1840, comment, après avoir accueilli nos explications, le Tribunal nous en donna acte :
« En ce qui concerne le sieur Naundorff, représenté par le sieur Gruau, se disant son mandataire :
« Attendu que pour être admis à procéder en justice il faut justifier des noms, titres et qualités que Ton prend, ce que ne fait pas le plaignant; qu'en effet, la procuration notariée en vertu de laquelle agit le sieur Gruau, et la citation donnée par ce dernier porte qu'elle l'est au nom de S. A. R. Charles- Louis, duc de Normandie, autrefois connu sous le nom de Naundorff;
« Attendu que le sieur Gruau ne représente aucun titre ou jugement qui attribue audit sieur Naundorff les noms et titres sus-indiqués ;
« Que la citation du 27 juin dernier est donc irrégulière;
« Par ces motifs, déclare nulle et de nul effet ladite citation.
« En ce qui concerne ledit sieur Gruau:
« Attendu que la plainte par lui formée est commune avec celle du sieur Naundorff, ainsi que les faits sur lesquels elle repose ; que l'intérêt des parties est le même ; qu'on ne peut diviser les débats ;
« Attendu, d'ailleurs, qu'il est suffisamment justifié qu'une instance se poursuit à la requête du ministère public contre le sieur Naundorff,
« Par tous ces motifs, surseoit à statuer, et continue la cause à huit semaines, tous droits des parties réservés. »
Je le demande encore, Messieurs : n'y avait-il pas là un incident suffisamment grave pour qu'il trouvât sa place dans l'exposé des motifs de l'ordonnance de non-lieu?
N'y avait-il pas quelque chose d'étrange dans ce retard de la justice à statuer contre un homme. qui n'était plus en France, alors que dès i837 ^^ ^vait entendu les témoins principaux ?
C'est à partir de ce moment (en 1840) que quelques-uns des
témoins, Lasne et Gomin, sont rappelés, et qu'ils font une déposition nouvelle, à la suite de laquelle est rendue l'ordonnance de non-lieu.
Vous chercheriez vainement la mention de ces faits dans l'ordonnance en question, et je m'explique ce silence seulement par cette préoccupation devant laquelle je m'incline en la blâmant : c'est qu'il était inutile, inopportun, dangereux, impolitique, de commencer contre NaundorfF un procès qui pouvait avoir une grande publicité, et qu'il était plus sage de l'arrêter dès le début par une ordonnance de non-lieu.
Quant aux autres parties de cette ordonnance, je les examinerai de plus près quand je mettrai sous vos yeux les témoignages sur lesquels elle s'appuie ! J'espère alors faire ressortir par des rapprochements que je considère comme invincibles les inexactitudes involontaires, mais décisives, qui enlèvent à cette ordonnance son caractère juridique, en supposant qu'elle pût en avoir en l'absence de toute contradiction.
Cependant, elle semble trancher souverainement le débat, non-seulement au point de vue juridique, mais encore au point de vue historique et politique.
Il est certain, pour ceux qui l'ont rendue, que le fils de Louis XVI est décédé au Temple, et que rechercher désormais la démonstration de ce fait, c'est perdre son temps et courir le risque d'être la dupe d'une intrigue.
C'est là aussi ce qu'a pensé le Tribunal. Non-seulement il a écarté la demande de Naundorfï, il a refusé à ses enfants la preuve des faits articulés ! Il a considéré ces faits, comme dès à présent démentis par d'autres faits constants, par des pièces officielles. Dès lors, la preuve devenait superflue.
En présence d'une semblable décision, et comme c'est là ma thèse principale, celle à laquelle je conclus expressément, j'ai le devoir de mettre sous vos yeux les faits que nous articulions alors et ceux que nous articulons aujourd'hui.
Il en est de très-graves qui se sont accomplis depuis le jugement de première instance, et que la Cour pourra apprécier avec les documents sous les yeux. Ces faits sont ainsi conçus et tendent à demander à prouver :
« i« Que le prince Charles-Loujç ou Louis-Charlçs, duc de Normandie, père et époux des Appelants, né à Versailles (Seine-et-Oise), le 27 mars 1785, du mariage de Louis- Auguste, roi de France et de Navarre, et de Marie-Antoinette-Josèphe-Jeanne, archiduchesse d'Autriche, reine de France et de Navarre, son épouse, n'est point décédé dans la prison du Temple, à Parjç, ainsi qu'on prétend rétablir par un acte de décès, dressé en ladite ville le IZ juin 17^5, lequel est ainsi conçu :
« Acte de décès de Louis-Charles Capet, du 20 de ce moi$ (8 juin), trois heures après niidi, âgé de dix ans deux mois, natif de Versailles, département de Seine-et-Oise, domicilié aux tours du Temple, section du Temple j
« Fils de Louis Capet, dernier roi des Français, et de Marie-Antoinette-Joséphine-Jeanne d'Autriche ;
« Sur la déclaration faite à la maison commune par Etienne Lasne, âgé de 3^ ans, gardien du Temple, domicilié à Paris, ruç et section des Droits de THomme, n® 48 ;
c Le déclarant a dit être voisin ;
<c Et par :
« Rémi Bigot, employé, domicilié à Paris, vieille rue du Temple, n'^ôi;
« Le déclarant a dit être ami '
« Vu le certificat de Dusser, commissaire de police de ladite section, dti 22 de ce mois {10 juin),
« Signé : Lasne, Bigot, et Robin, officier public ; »
« 2® Que cet acte est nul dans la forme et non valable quant au fond, pour constater le décès du Dauphin ;
« Qu'en effet, cet acte ne satisfait point aux prescriptions de la loi d'alors, régulatrice dçs formalités requises pour la validité des actes de Tétat-civil ; qu'il n'a point été signé de la sœur du Prince toujours détenue dans la prison du Temple^ ni du commissaire de section en exercice au jour du décès; et qu*il n'a été rédigé que sur la déclaration de deux individus obscurs qui, évidemment, ne connaissant pas le Dauphin, n'ont pu certifier son identité avec l'enfant décédé;
« 3® Que le Prince, au contraire, au moyen de la substitution d'un enfant à sa place, a été délivré de la prison du
Temple par des amis dévoués, av^c rassistaace dQ plusieurs membres influents du gouvernement qui succéda au 9 thermidor j et que, préalablement à ladit© évasion, un traité secret passé avec le» Vendéens, dans la personne du général Charette, contenait la clause fprflpcUç que le fiUde UouiçXVI serait rendu à la liberté ;
« 4® Que, par des considérations majeures nées des circonstances dç l'époque, ou par l'effet de combinaisons de la part des hommes du gouvernement, la délivrance du Prince, loin de se laire ostensiblement, aux termes du traité, a été masquée politiquement par le faux acte de décès précité ;
« 5<* Que des recherches ont été ordonnées sur tous les points de la France, ultérieurement au 8 juin 1795, à l'effet de ressaisir le Dauphin évadé; et que plusieurs enfants arrêtés, sous prétexte qu'ils étaient TOrphelin royal, après que Terreur eût été constatée officiellement, ont été remis en liberté ;
€ 6" Que l'on trouve au Moniteur^ à une date également postérieure à ceDe de l'acte de décès, plusieurs assertions, dont Tune à la date du i3 juillet, lesquelles démontraient qu'évidemment les directeurs du Moniteur savaient que Louis XVIÎ n'était pas mort ; que plusieurs manifestes aussi émanés des chefs vendéens proclamaient cette certitude ;
« 7^ Que les frères de Louis XVI, qui n'étaient pas en France à cette époque, et notamment le comte de Provence, savaient pertinemment l'évasion du Temple de leur neveu ; car le dernier, décédé roi sous le nom de Louis XVIII, s'est dit et agit comme régent de France, longtemps après qu'une déclaration de sa part avait notifié son avènement au trône, aux Français, à l'armée de Condé et aux gouvernemçnts étrangers ;
« 8^ Que les puissances étrangères, non plus, n'ont jamais douté de l'évasion du Temple du fils de Louis XYI, évasion d'ailleurs qui avait acquis en France et même en Europe un caractère de notoriété publique qui s'est perpétué j'isqu'à ce jour ;
« 90 Que la duçbes^e d'Angoulême, par sa çotiduiîe et ^ç$
paroles, a prouvé qu'elle ne croyait pas à la mort de son frère au Temple ;
« lo» Que cette vérité de Tévasion résulte aussi de témoignages historiques irrécusables, d'actes diplomatiques et d'aveux formels, tant de ministres étrangers et autres personnages politiques que de la part de Louis XVIII depuis 1814;
« II* Que c'est par le fait connu de l'existence du fils de Louis XVI que, sous la Restauration, aucun service funè-^ bre n'a été institué pour célébrer l'époque du 8 juin 1795, parce que les Bourbons et la cour de Rome n'ignoraient pas qu'il était toujours existant ; que c'est là aussi le motif pour lequel, tandis que le gouvernement de Louis XVIII faisait feire des recherches simulées dans les cimetières de Paris, Sous le vain prétexte de retrouver les restes du Dauphin, Louis XVIII, Charles X et la duchesse d'Angoulême refusèyni de recevoir de la ^ famille Pelletan le cœur de V enfant iécédé au Temple le 8 juin de Vannée précitée ^ et que le iocteur Pelletan, l'un de ceux qui firent l'autopsie du corps de l'enfant décédé, avait religieusement conservé comme étant pour lui le cœur du fils de Louis XVI ;
« 12» Que l'on ne peut, autrement que par la certitude d'une croyance commune à l'évasion, s'expliquer la facilité avec laquelle plusieurs fourbes ont, depuis 1793, abusé la foi publique en usurpant les noms et qualités du fils de Louis XVI, tels que Hervagault sous le Directoire, Mathurin Bruneau sous Louis XVIII, et Richemont sous Louis XVIII, sous Charles X, sous Louis-Philippe, sous la République de 1848 et sous l'Empire ; et que ce rôle ne pouvait être que l'imitation d'une vérité travestie, que les pouvoirs politiques qui soutenaient et accréditaient ces imposteurs étaient intéressés à méconnaître ;
a iS*» Qu'enfin et indépendamment d'autres faits constants non relatés ici, qui démontrent l'évidence de la fausseté de l'acte de décès attaqué, des médailles ont été frappées par ordre en souvenir des principaux événements révolutionnaires , dont quatre constatent la date de la mort de Louis XVI, de la reine de France, de M""* Elisabeth et de
Philippe- Égalité ; tandis que deux autres, consacrées au fils et à la flUe de Louis XVI, énoncent positivement la délivrance du Dauphin^ à la date du jour assigné mensonger ement à son décès par ces mots textuels: « Redevenu libre le S juin 1895.»
a 14'» En second lieu :
« Que le fils de Louis XVI, évadé du Temple, n'était autre que le père et époux des requérants, décédé à Delft (Hollande), le 10 août 1845, suivant acte de décès ainsi conçu:
« L*an 1845, le 10 août, est décédé Charles-Louis de Bour- « bon, duc de Normandie (Louis XVII), ayant été connu sous « les noms de Charles-Guillaume Naundorff, né au château « de Versailles, en France, le 27 mars 1785, et, par consé- « quent, âgé de plus de soixante ans, demeurant en cette « ville, fils de feu Sa Majesté Louis XVI, roi de France, et « de Son Altesse Impériale et Royale Marie-Antoinette, « archiduchesse d'Autriche, reine de France, morts tous « deux à Paris, époux de M"» la* duchesse de Normandie, « née Jeanne Einert, demeurant ici ;
« Délivré par extrait, par nous Henri van Berkel, bourgce mestre, officier de l'état civil de la ville de Delft, aujour- « d*hui 27 août 1845.
« Signé : Van Berkel, « Bourgmestre. »
€ 15** Que le susnommé , depuis Tannée i8io jusqu'à l'époque de son retour en France (i833), a vécu en Prusse, masqué sous le nom de Charles-Guillaume Naundorff, qui lui fut imposé par le gouvernement prussien, et sous lequel il a exercé la profession d'horloger dans les villes de Spandau, Brandebourg et Crossen ;
« 16° Que, requis par M. Le Coq, directeur général de la police du royaume, de se faire recevoir bourgeois pour exercer légalement sa profession, il se vit contraint de lui révéler son origine royale et d'en établir la justification par la remise de papiers qui la constataient, lesquels étaient signés du roi et de la reine de France; que, par suite de cette révélation pleinement justifiée aux yeux du magistrat prussien, il fut reçu bourgeois de la ville de Spandau, par ordre
du gouvernement, quoique étranger non naturalisé, ^t avec dispense de produire les pièces impérieusement requises en pareille circonstance, et notamment son ^de de naissance ; que ce fut enfin sur un seul çertijicati^ M. Le Coq que son admission eut lieu sous le nom imposé de Charles-Guillaume Naundorff, et qu'il s'est roané, en 1818, également sans représenter son acte de naissance /
« 17® Qu'il a constamment élevé et maintenu sa prétention d'être fils de Louis XVI 5 et qu'aussitôt que les événements politiques lui permirent de sortir de son incognito obligé, il réclama du gouvernement prussien la restitution de ses papiers, fit connaître officiellement aux autres cabinets de l'Europe, ainsi qu'aux divers membres de la famille royale de France, notamment depuis 18 14, son origine royale, et ne cessa, jusqu'au jour de son décès, de solliciter sa reconnaissance et de demander sa réintégration dans ses droits et qualités çiviU de fils de Louis XVI |
o igo Que c*est par suite des deinandes de justiee qu'il a incessamment adressées auj^ pouvoirs compétents pour être Jugé, qu'il a éprouvé en Prusse et en France tous les genres de persécutions imaginables ;
a 19® Que son identité avec le fils de Louis XVI est résultée de sa ressemblance et de la ressemblance de ses enfants avec les divers membres de la famille royale de France, ainsi que des signes particuliers qu'il portait sur son corps, et qu'on savait exister sur celui du Dauphin ;
« ao° Que cette identité a de plus été reconnue et attestée de la manière la plus positive par de nombreui^ témoignages, et spécialement par d'anciens serviteurs du roi et de la reine à la cour de France, qui avaient connu le PauphÎR avant son incarcération du 10 août 179», tels que ;
a ^JIpe çjg {lambaud, attachée au service du Dauphin, duc de Normandie, depuis le jour de sa naissance jusqu'au igaoût 179?;
« M"« Marco de Saint-Hilaire, anciennement attachée à M"* Victoire de France, tante du roi Louis XVI 5
« M, Marco de 3aint-Hilaire, ancien huissier ordinaire de la chambre de Louis XVI ;
« M. de Joly, dernier ministre de la justice, qui avajt accompagné la famille royale jusque dans la loge du logographe, où il resta pendant toute la première journée ;
« M. Bremond, secrétaire particulier du roi Louis XVI, dès le commencement de 1788 jusqu'au 10 août 1792 ;
a M. le marquis de la Feuillade, des anciens princes d'Aubusson ;
o M"* la marquise de Broglio-Solari, anciennement attachée au service de S. M. Marie- Antoinette et de la princesse de Lamballe ;
« Personnages dont plusieurs croyaient le Dauphin mort au Temple, qui, tous étrangers aux partis politiques, vivaient dans une honorable retraite, et ont appuyé leur reconnaissance sur des faits d'une évidence telle qu'elle ne peut tromper la raison ;
« 210 Que le père et époux des Requérants a épuisé, de son vivant, tous les moyens de faire examiner le mérite de ses droits, soit auprès des membres de la famille de Louis XVI, son père, soit auprès des souverains de TEurope, soit auprès des Chambres françaises, soit plus directement auprès des Tribunaux civils de la Seine, et que ce n'est que par suite de violences exercées contre lui^ ou de dénis de justice^ qu*il n'a pu faire examiner judiciairement ses prétentions ,
€ 22<> Qu'en effet, le 9 octobre i835, un sieur Thomas lui fit signifier par huissier qu'il avait reçu des renseignements, directement tirés de l'ambassade prussienne , desquels il résultait que le prétendu duc de Normandie n'était en réalité que le sieur Naundorff, fils d'un horloger prussien existant encore ;
« 23'» Que ledit individu Thomas fut cité devant le Tribunal pour rendre compte de sa dénonciation calomnieuse, et que, le 23 février i836, le duc de Normandie, par la décision du Tribunal, obtint une imposante justification ;
« 24® Que, contrairement à toutes les lois, le i5 du même mois, il fut arrêté à son domicile, par ordre du gouvernement, sous le vain prétexte qu'il était étranger, que ses papiers furent saisis, qu'il fut déposé au dépôt de la préfecture de police sans être interrogé et qu'on l'y maintint malgré son recours au
Conseil d'Etat cdntfe son illégale détention et Ifes démÂi-ches les plus instantes auprès du roi des Français et des ministres chargés de faire respecter la liberté individuelle ; qu'enfin^ le lâ juillet t836y il fut conduit par la gendarmerie jusqu'à Calais, et là embarqué |)our l'Angleterre ; que, nonobstaht son bannissement i il se proposait de conduire à fih son action en réclamation d'état, mais il en fut empêché par les illégalités du gouvernement français, qui fit saisir aut frontières TA^r^^^ de l'Histoire des Infortunée dU Dauphin^ document judiciaire qu'il produisait à l'appui de son instance judiciaire) et par le refus des offîdiers ministériels de l'assister pour donner suite à sa demande }
« ftSo Qu'aussitôt après l'avoir etpulsé violemment du ter^ ritoire français, le gouvernement fit intenter contre lui une inculpation d'escroquerie commise au moyen des faux noms et fausses qualités de Charles-Louis de Bourbon, duc de Normandie, fils de Louis XVI, doiit, disait^on dans la pro^ cédure, le sieur Naundorf! se prévalait sans droit ;
« 26® Qu'une première pétition, présentée aux Chambres après rexpulsion, pour appeler l'attention des pairs et des députés sur ces excès de pouvoir^ a été écdrtée par un ordre du jour calomnieux contre le pétitionnaire ;
« 2y^ Que, postérieurement à ce nouveau déni de justice, des élections générales ayant amené uile nouvelle Chambre des députés, le Prince lui présenta une nouvelle pétition, 1« ai janvier 1838$ par laquelle il demandait son rappel éii France, à l'effet d'y suivre son procès civil^ ou de s'y Mte juger criminellement) sur les Chefs de l'instruction correctionnelle perfidement instruite contre lui absent ;
A 28* Que cette pétition fut enregistrée au secrétariat de la Chambre et classée sous le numéro 365 ; mais qu'aucun rapport n'en fut fait^ et que, préalablement, dès exemplaires de cette pétition^ adressés par lui à vingt- six députés, avaient été saisis à la frontière par ordre du gouvernement français;
« 290 Qu'enfin^ le 9 juillet iSSç^ un écrit intitulé : Minis^ tère de Vintérieur, direction de la police générale du royaume^ et signé pour le ministre et par son autorisation^ le conseiller éTEtat directeur Dejean^ énonçait que^ de renseignements
communiqués officiellement par le gouvernement prussien à M. le ministre des affaires étrangères, il résultait que Charles-Guillaume Naundorff était issu d'une famille de juifs établie dans la Prusse polonaise ;
« 3o*» Que cette calomnie ayant été reproduite dans un journal intitulé le Capitale, le 29 mars 184O1 et dans des numéros ultérieurs dudit journal, l'éditeur fut cité devant le tribunal de police correctionnelle pour répondre de sa diffamation, à la requête du duc de Normandie et de M. Gruau de la Barre, son conseil, également diffamé ;
« 3i<* Que, sur l'appel de la cause, le ministère public en requit la remise indéfinie, en y opposant la procédure en escroquerie commencée dans l'année 1837;
«Mais que le Tribunal ayant ordonné qu'elle fût mise à fin dans un bref délai, ce fut alors que la chambre du conseil décida qu'il n'y avait pas lieu à suivre pour le délit d'escroquerie imputé à M. Naundorff;
« 32® Que cette décision n'ayant été rendue que sur l'audition de nombreux témoins, la question d'identité se trouve ainsi indirectement résolue, puisqu'il est vrai qu'on n'a pu soutenir contre M. Naundorff l'accusation judiciaire portée contre lui, qu'il se qualifiait sans droit Charles-Louis, duc de Normandie, fils de Louis XVI ;
« En un mot, que son identité a été confessée par des ministres prussiens, d'après des communications qui, bien que n'étant pas officielles, n'en doivent pas avoir moins de force devant la justice ;
« 33* Qu'arraché à la France, où il avait saisi la justice civile de sa réclamation, violemment et arbitrairement jeté en Angleterre, le père des Appelants n'a cessé de prendre le titre et de jouir de la possession d'état de duc de Normandie^ fils de Louis XVI ; qu'il a été traité comme tel par toutes les personnes avec lesquelles il a été en relation, même avec celles qui appartenaient au gouvernement de la Grande- Bretagne;
« 34^ Qu'il était ainsi resté pendant huit ans et demi sous la protection de la loi anglaise, ne cessant de réclamer du gouvernement français l'autorisation de paraître devant la
juridiction civile pour y démontrer sa filiation, devant la juridiction criminelle , si on voulait l'y appeler , pour établir que, loin de s'être livré à une manœuvre coupable en prenant la qualité de fils de Louis XVI, il n'avait fait que dire la vérité ;
« 35® Que, s'étant livré à des études approfondies sur l'art de la guerre et notamment sur des inventions d'artillerie, de mousqueterie et de pyrotechnie, il fut autorisé par l'administration militaire anglaise à faire des expériences plusieurs fois répétées, et qu'il a toujours, et dans chacune de ces circonstances, été traité et reconnu comme duc de Normandie ;
a 36* Qu'au commencement de 1845 il se mit en rapport avec le gouvernement de la République helvétique pour l'application de ses procédés et inventions, et se détermina à porter lui-même ses engins et ses modèles au lieu où ils devaient être essayés ;
« 37® Que, ne pouvant traverser la France, qui aurait été sa route la plus courte, il duc songer à débarquer en Hollande pour, de là, gagner l'Allemagne et la Suisse ;
« 38» Que, voulant voyager en toute sécurité et ne Élisant nul mystère de sa qualité, il se rendit auprès du consul de Hollande à Londres et lui demanda un passeport sous son vrai nom de Charles-Louis de Bourbon ; que ce passeport lui fut ainsi délivré;
« 3g^ Que, quelques jours après cependant, ayant consulté son gouvernement, le consul parut éprouver une hésitation et demanda que le passeport lui fût remis pour, disait-il, y ajouter une régularisation ;
« 40® Qu'averti par des amis bien informés que, s'il le donnait, il pourrait ne pas lui être rendu, le père des Appelants ne répondit rien à cette ouverture et pria un colonel anglais, qui partait avec lui, de le comprendre parmi les personnes de sa suite ;
« 410 Qu'arrivé dans les eaux néerlandaises en vue du port de Rotterdam , sur le bateau à vapeur le Batave , il fut retenu pendant quarante-huit heures sans que le navire accostât, et que, lorsque cette interdiction fut levée, un ins-
pccteur de police lui demanda son passeport au débarqueinent à Rotterdam ;
« 420 Qu'ayant répondu à cet inspecteur qu'il n'avait pas de passeport, qu'il voyageait avec un officier supérieur anglais, l'inspecteur lui répliqua : Vous aves[ un passeport sous le nom de Charles-Louis de Bourbon^ et vous êtes le duc de Normandie ;
« 430 Qu'ainsi reconnu, le père des Appelants remit son passeport à l'inspecteur, qui l'envoya au directeur de la police, lequel l'enyoya lui-même au ministre de l'intérieur à La Haye ;
« 44® Que le père des Appelants s'adressa alors à M. van Buren, avocat à Rotterdam, qui fit d'activés démarches pour obtenir la restitution du passeport ; il fut répondu à ce jurisconsulte que celui auquel il s'intéressait était un personnage politique important; que le gouvernement néerlandais ne pouvait reconnaître sa qualité sans engager une question diplomatique ; on le pressait vivement de renoncer à son voyage et de retourner à Londres ; on alla même jusqu'à lui offrir de payer ses frais de voyage ;
« 45® Que cette proposition ayant été énergiquement repoussée, le ministre de la justice, invoquant toujours des raisons politiques, consentit à se faire, près du cabinet néerlandais, l'intermédiaire d'une proposition consistant à permettre à Charles -Louis de Bourbon de rendre les ministres de la guerre et de la marine juges de ses inventions et de conclure avec lui un traité si, en efifet, leur mérite était officiellement établi ;
« 46^* Que ce mérite fut reconnu, à la suite d'explications fournies et d'expériences faites, ainsi que de conférences nombreuses avec les différents chefs de service, les officiers d'état-major, d'artillerie et de marine, lesquels, réunis à Breda avec l'inventeur, vérifièrent par eux-mêmes l'importance considérable de ses différentes inventions ;
« Que de vastes ateliers furent organisés, de nombreux ouvriers furent employés, et que les ministres compétents demeurèrent convaincus de la sincérité parfaite et du génie spécial de M. de Bourbon;
— iSo —
« 470 Qu'en même temps le gouyerncment néerlandais se livrait, par tous les moyens diplomatiques dont il disposait, à une enquête minutieuse sur Pideniité et la qualité de celui avee lequel il était en relation, et acquérait la preuve qu'il était bien ce qu'il annoilçait être : le duc de Normahdie, fils de Louis XVI ;
« 48® Que telle a été la conviction des hauts fonctionnaires et des chefs de corps qui n*ont cessé d'être en relation avec lui pendant toutes ces circonstances et jusqu'à son décès ;
« 490 Qu'à tous ces témoignages, il faut ajouter celui qui les domine tous par son autorité officielle et sa valeur morale, la conviction de S. M. le roi de Hollande ;
a 5oo Que, par ses ordres^ les traités furent préparés qui devaient assurer à la Hollande les procédés et inventions du duc de Normandie, à celui-ci une situation pécuniaire en rapport avec son rang et avec ses services 5
« 5i^ Que, toutefois, pour ne pas soulever un débat qui présentait aux yeux de Sa Majesté de notables inconvénients^ il fut convenu que le Prince prendrait seulement les noms de Charles-Louis ;
c Que ce fut ainsi qu'on rédigea tous les contrats, ainsi que la correspondance j
« 52® Que le Prince dut venir se fixer à Delft, où se trouvent les établissements pyrotechniques, les arsenaux d'artillerie et deconstruction ;
(f 53» Qu'au cours de ses travaux, il fut frappé subitement d'une indisposition fort grave dans laquelle il crut reconnaître tous les symptômes d'un empoisonnement;
« Qu'après en avoir surmonté les premières atteintes, il y succomba le 10 août 1845;
« 54® Qu'à ce moment, sa famille, qui était venue de Londres le rejoindre et lui prodiguer ses soins, reçut des personnages les plus considérables du gouvernement des témoignages de condoléance, de sympathie et d'estime ;
« 55® Que, lorsqu*il fallut rédiger l'acte de décès dont la teneur est rapportée sous le n® i3 delà présente articulation, le bourgmestre de Delft, avant d*y inscrire les qualités et les titres appartenant aU défunt, demanda à consulter le gou-
Tenittniept «t à obtenir son autorisation. Ce ne fut qu^après s^en être assuréy quHl reçut telles qu'elles lui étaient présentées les déclarations des enfants du duc de Normandie ;
« 56<> Que, sur la réquisition de ces derniers, trois médecins, dont deux attachés à l'armée néerlandaise, (]|ui avaient été envoyés par le ministre de la guerre pour soigner le Prince avec le médecin civil, visitèrent le corps du défunt et constatèrent l'existence des signes extérieurs qui, d'après toutes les personnes qui l'ont connu, se trouvaient sur le corps du Dauphin, fils de Louis XVI ;
«57® Que le défunt ayant laissé des enfants mineurs, un conseil de famille fut rassemblé sous la présidence et avec le concours d(3S magistrats, et que, dans tous ces actes ayant pour objet d'organiser et de régler la tutelle, les mineurs furent constamment reconnus comme enfants de Charles- Louis, duc de Normandie ;
« 58" Que cette qualité leur fut également donnée par l'administration néerlandaise dans tous les aetes touchant aux règlements des droits héréditaires ;
«r Sg9 Qu'au mois de juillet 1 85 S, le colonel gouverneur de l'Académie royale pour les armées de terre et de mer de Hollande faisait connaître à M»^ veuve de Bourbon que son fils, Adelberth de Bourbon, était, en vertu d'une ordonnance du ministre de la guerre du 29 juin précédent, admis à passer un examen pour être reçu élève de ladite Académie, faveur qui n'est accordée à aucun étranger ;
« 60^ Que, précédemment et dès le mois d'octobre 1845, l'administration de la guerre et de la marine avait passé avec un autre fils du duc dç Normandie, Charles-Edouard de Bourbon, un traité pour la continuation des travaux pyro* techniques entrepris par son père ;
« Que, dans ce traité, il prit, sans déguisement, son nom de Charles-Edouard de Bourbon, et que tous ceux qui étaient en relation avec lui, sans exception aucune, le considéraient et traitaient comme M. de Bourbqn, fils de Charles-Louis, duc de Normandie ;
«61*» Que tous les membres de la famille étaient ainsi traités et considérés, et notamment le jeune Adelberth de