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Bourbon, qui, entré dans l'armée néerlandaise, s'y étal* distingué par son intelligence et sa bonne conduite, et avait été jugé digne du grade d'officier, par suite de l'examen qu'il avait subi d'après la loi ;
a 620 Que, ne pouvant devenir officier à raison de son extranéité, il présenta, le i3 mai 1 863, au ministre de la justice une requête tendant à être naturalisé citoyen et sujet néerlandais ;
« 63° Qu'après avoir vérifié sa situation et ses antécédents, le cabinet néerlandais présenta aux États-généraux un projet de loi conforme à la demande d'Adelberth de Bourbon ;
a 64<> Que, sur l'examen de ce projet de loi, quelques membres de la deuxième Chambre ayant prétendu qu'Adelberth de Bourbon, né en Angleterre, devait être considéré comme Anglais et par là même incapable de recevoir le bénéfice de la naturalisation hollandaise, une consultation fut demandée à d'éminents jurisconsultes anglais qui décidèrent que, né d'un père français y il était lui-même Français;
« 65<* Que le rapporteur de la commission et le ministre de la justice émirent la même opinion et déclarèrent qu*Adelberth de Bourbon était Français^ comme son père;
« 66® Qu'après une discussion dans laquelle furent examinées les objections qui pouvaient être faites à cette nationalité, le projet présenté par le gouvernement fut adopté, et Adelberthde Bourbon déclaré naturalisé citoyen hollandais;
« 67° Que, depuis, il a été nommé officier; qu'il est aujourd'hui premier lieutenant; qu'il est traité à la cour et dans l'armée comme le fils du duc de Normandie;
« 68° Et, enfin, qu'avant de proposer aux États-Généraux le projet de loi qui a été adopté par eux et qui tranche la question de nationalité, et par conséquent d'idendité du fils de Louis XVI, trop longtemps caché sous le nom de Naundorff, le cabinet néerlandais a recueilli toutes les informations nécessaires et s'est convaincu de la réalité indiscutable du fait dont il prenait la responsabilité.
« Signé : Dumont.
« Avoue d'appel. »
Vous me pardonnerez, certainement, Messieurs, la longueur de cette lecture; j'aurais voulu Tabréger, mais il me semble que Tautorité des faits dont nous demandons la preuve ressort principalement de leur enchaînement et de leur extraordinaire succession.
Nous partons du Temple où, suivant nous, s'opère l'évasion, et nous continuons notre route, en réfutant, ou plutôt en vous offrant de réfuter ce prétendu acte de décès qu'on nous oppose. Cette suite de faits, d'événements romanesques et obscurs qui ont besoin de la lumière d'une enquête iJdv être précisés , nous conduit jusqu'au second acte de décès. Celui-ci, bien différent du premier, non plus rédigé dans l'ombre..., non plus suspect..., mais écrit au grand jour sous l'égide d'une nation qui se respecte, chez laquelle la discussion est libre et la loi constamment respectée. Voilà donc les deux actes de décès. L'un à la date du lo août 1845, l'autre à la date du 8 juin 1795. Lequel doit prévaloir devant la justice ? Nous demandons à faire la preuve que c'est le premier. Nous le demandons pour la première fois depuis lygb... car j'ai le droit de dire, après avoir parcouru le long enchaînement des faits, que, jusqu'ici, il n'y a jamais eu de débats contradictoires l
Je porte à la parole de M. l'avocat général tout le respect qu'elle mérite, et c'est en me conformant à ce sentiment légitime que j'ai le droit de dire, sans lui porter un défi qui serait inconvenant, qu'il lui sera impossible de me contredire !
Non, jamais les témoignages n'ont été discutés! Non, jamais les témoignages qui nous sont opposés n'ont été livrés à l'examen de ceux qui avaient intérêt à les vérifier !
L'enquête..., l'autorisation de faire la preuve de nos articulations, telle est donc notre prétention. Elle me paraît la satisfaction la plus noble et la plus large, à la fois, à donner à la conscience publique et à la justice qui doit en être l'expression.
Cependant, le Tribunal nous l'a refusée, affirmant qu'il était, dès à présent, établi que le Dauphin était mort au Temple.
Sur quels motifs s'est-il appuyé pour produire cette affir-
mation ? il dit quUl était impossible de substituer un enfant au Dauphin, pour faire évader ce dernier, à raison de la suf-^ veillance rigoureuse exercée autour de l'infortuné captif, surveillance active et soupçonneuse qui n'a pas cessé après les événements du 9 thermidor.
Il dit ensuite, et c^estson second motif, que des procédures engagées devant la justice, des témoignages recueillis des actes ofiBciels dressés pour constater le décès, résulte la démons^ tration complète de la mort du Dauphin au Temple.
Il se prévaut enfin dé cette circonstance qu'au moment où il parut en France, Naundorff parlait mal le français, et paraissait par son langage se rattacher à la nationalité ailemande. Enfin, comme dernière considération, le Tribunal se demande par quel mystère incompréhensible toutes les circonstances relatives à Pévasion seraient restées dans Tombre ? Comment aucun rayon de lumière ne serait venu éclairer, soit la figure du Dauphin délivré, soit celles de ses courageux libérateurs?... « Cpla est impossible, ajoute le Tribunal, et par conséquent les fiiits établis rendent une enquête inutile. »
Voilà, Messieurs, dans ses principales dispositions, la sentence dont j'ai à entreprendre l'examen. Je vais répondre à ees allégations en suivant l'ordre dans lequel elles ont été exposées.
En premier Heu, non-seulement Pimpossibilité piatérielle de l'évasion n^existe pas, mais il est établi par des documents authentiques qu'à partir du 9 thermidor, la surveillance du Dauphin a changé de nature, et qu'à cette époque ont été introduites auprès de lui des personnes qui ont fait agir des influences grâee auxquelles son évasion devenait possible.
Nous ajoutons, Messieurs (et cette assertion n'est pas moins grave que la première), qu'il a existé, qu^il existe et qu'il existera, quel que soit votre arrêt, dans Topinion, dans l'histoire et dans les hautes régions de la politique, une notoriété qui consacre l'évasion du Dauphin.
Quand on consulte les mémoires contemporaine, quand en interroge les souvenirs, on arrive, en eftèt, à cette conviction que rien n^est plus probable que Thypothèsé de cette évasion.
Cet emmen nous conduit natucellement à calui des preuves contraires invoquées par le Tribunal.
Le^ dépositions des témoins méritent^elles quelque confiance ? Je le nie absolument. Je ne reconnais à aucun des errements qui se produisent contre moi le caractère contradictoire qui seul pourrait faire leur force.
Et d'ailleurs, abordant de plus pr^s les difficultés qui sont tiréça de ces témpign^ges, je n'aurai pas de peine à trouver les raisons péremptoires qui en détruisent la véracité.
J'en dirai autant des pièces officielles qu'on dirait avoir été préparées à l'avance pour faire naître le doute et justifier toutes les hypothèses dont il plairait à la politique de tirer parti.
Reste Tobjection relative à la difficulté qu'aurait éprouvée Naundorff à parler notre langue. Je ne m'y arrêterai pas j et je n'aurai pas beaucoup de peine non plus, j*en suis convaincu, à réfuter cette dernière considération, qu'il aurait dû nécessairement se révéler quelques circonstances jetant up jour décisif sur les actes des libérateurs du Dauphin aprè révasion.
Mais quand, discutant l'ensemble des faits, et surtout la conduite des gouvernements qui se sont occupés de cette affaire, je me demanderai si leurs actes, leurs violences, leurs dénis de justice, la suppression des pièces annoncées par eux, ne constituent pas la preuve la plus convaincante de l'existence du fils de Louis XVI , je crois, et j^espère ne pas me faire illusion, que ma démonstration sera la plus victorieuse qu'on puisse désirer en matière juridique et je l'appuierai sur un dernier épisode que vous ne pouvez connaître que par la lecture des faits articulés, c'est-à-dire sur les actes officiels du gouvernement de la Hollande, donnant asile au proscrit, l'accueillant avec égard , et, après s^étre diplomatiquement convaincu de la vérité des faits, lui rendant au moins dans la majesté de la mort les titres et le rang que les hommes lui ont refusés pendant sa vie. Ce gouvernement ne les conteste plus à ses enfants, il leur ouvre les bras et consacre leur qualité par la grande mesure de la naturalisation accordée à la suite d'un débat législatif solennel. Ainsi, il met à néant
toutes les objections; donne à Âdelberth de Bourbon un titre qui réhabilite la mémoire de son père, et lui permet, dans le deuil qui l'a accablé, de relever enfin la tête et d'espérer dans la justice des hommes.
Sans doute, il lui a été douloureux de se séparer de son pays; mais au moins il trouve dans sa nouvelle patrie les consolations et l'appui qui le soutiennent devant votre justice et l'y mettent à l'abri des outrages qui, jusqu'ici, ont été déversés sur sa famille.
Voilà mon plan. J'écarterai tout ce qui me semblera superflu ; mais il me parait nécessaire que sur les principaux points la démonstration soit aussi complète que possible.
Ceci dit, j'entre immédiatement en matière.
Je me demande d'abord, avec le Tribunal de première instance, ce qu'il faut penser de cette impossibilité absolue où se trouvaient les hommes généreux qui rêvaient l'évasion du Prince, de pouvoir accomplir leur dessein.
Que ce dernier ait été formé , nul ne peut en douter. Mais, je le reconnais, des difficultés sérieuses s'opposaient à son exécution.
Comment .la chose est-elle présentée dans le récit du Prince ? Le voici.
Une courte analyse en est nécessaire, afin de vous faire bien comprendre la nature des objections qui lui sont opposées.
Le Prince raconte qu'après le 9 thermidor, il se produisit un certain changement dans sa situation. Autour de lui apparurent des personnes qui, dans quelques paroles mystérieuses, lui firent comprendre qu'elles n'avaient rien de commun avec ses persécuteurs.
A une époque dont il ne peut fixer exactement la date, il tomba dans un sommeil prolongé, provoqué par un breuvoge léthargique, et se réveilla dans l'étage supérieur de sa prison.
Que s'est-il passé en son absence ? Il l'ignore. Il a su depuis qu'on avait substitué un mannequin d'abord, puis un enfant muet, à celui qui avait disparu. Quels ont été les auteurs de cette double substitution ? Je n'ai pas à préciser
ici ces circonstances forcément restées obscures. Le Prince affirme, et nous allons voir si son récit est en désaccord avec l'histoire, qu'il fut transporté à l'étage supérieur de la tour ; qu'un mannequin et un enfant muet lui furent successivement substitués, et qu'à la suite de plusieurs tentatives infructueuses contre la vie de cet enfant muet, celui-ci disparut à son tour et fut remplacé par un enfant malade.
C'est celui-là qui est mort, et c'est grâce à cette mort que le Dauphin parvint à sortir du Temple.
Que tout ceci paraisse invraisemblable et romanesque, je le veux bien 1 Mais ce n'est pas à des magistrats aussi éminents que vous que j'ai besoin de dire que dans chaque évasion de prisonniers se rencontrent des circonstances analogues et tout aussi incroyables.
Mais ne nous arrêtons pas à ces détails; ce serait perdre notre temps. Allons droit aux difficultés.
Vous connaissez le récit du Prince ; il aurait pu, s'il était un imposteur, imaginer une fable plus simple ; il aurait ainsi prévenu des objections redoutables.
Nous allons le suivre et nous demander, avec le jugement duTribunal de première instance, si, à partir du 9 thermidor, la surveillance devint plus étroite et fut un obstacle matériel à l'évasion?
Les deux témoins invoqués par l'ordonnance de non-lieu, Lasne et Gomin, semblent autoriser ces appréciations. Ils déclarent, en efïet, que le Comité de sûreté générale avait redoublé de surveillance après le 9 thermidor, et demandé aux sections de Paris de fournir des commissaires qui devaient, chaque jour, être remplacés. Des historiens établissent ce fait; il est impossible d'en douter. Seulement, je ferai remarquer deux choses à la Cour : la première, c'est que Lasne et Gomin ne sont pas entrés au Temple immédiatement après le 9 thermidor. On le croirait en consultant l'ordonnance qui, en outre, par une de ces erreurs inexplicables que je signalais, a omis de citer le nom d'un autre gardien qu'on appelait Laurent, et qui est bien entré au Temple, lui, au 9 thermidor... le 11, c'est-à-dire le surlendemain.
Lorsque Laurent fut au Temple, certains esprits ombrageux conçurent des craintes, assez naturelles du reste, car Laurent, créole de naissance, avait été placé là par Barras, sur la fecommandation de M"* de Beauharnais. Vous voye» déjà poindre les puissantes amitiés qui vont a^ir.
Sur oes entrefaites, le conventionnel Mathieu fit à la Convention un rapport sur les mesures adoptées vis-à-vis des enfants de Louis XV L
Dans ce rapport, après avoir rappelé, en termes empreints d'une odieuse férocité, « que la Convention savait bien comment on faisait mourir les rois, mais qu'elle ignorait le moyen d'adoucir le sort de leurs enfants, » il annonçait qu'op avait établi une surveillance roulante, qui consistait dan» l'adjonction, aux gardiens du Temple, d'un commissaire choisi parmi les membres civils des quarante-huit sections de Paris. Ce commissaire, en fonction pendant vingt-quatre heures, restait pendant ce temps enfermé avec les gardiens des enfants.
Qu'une pareille surveillance fût du goût de quelques hommes cruels qui y voyaient une aggravation au supplice de ces malheureux enfants, je le conçois... Mais que cette surveillance fût efficace, je le nie absolument, et je ne suis pas le seul, car je rencontre cette opinion dans V Histoire de la Révolution française, de Louis Blanc; cet éminent écrivain a consacré un chapitre entier à l'évasion du Dauphin du Temple.
Il l'intitule : le Mystère du Temple, L'auteur déclare qu'après avoir interrogé les mémoires contemporains, il lui est impossible de dire autre chose, si ce n'est que les preuves apportées en faveur du décès sont insuffisantes.
La première singularité qui se présente est celle-ci : jusqu'au jour du déménagement de" Simon, Tenfant avait un gardien spécial. Tout à coup, sans que rieq semblât nécessiter ce changement, le gardien spécial fut supprimé et l'enfant abandonné pendant six mois à la surveillance mobile de commissaires qu'on renouvelait tous les jours, comme si on eût voulu empêcher l'attention de se fixer sur le prisonnier.
Précaution incompréhensible, à moins que leur but n'ait
été d'empêcher l'enfent d'être vu. Et, en effet, il y avait à Paris quarante-huit sections, fournissant chacune six commissaires ; c*était donc sur la tête de deux cent quatre-vingthuit personnes, la plupart de la plus hasse extraction et n*ayant jamais vu le Dauphin, que reposait cette prétendue garantie ii^iaginée par le Comité de sûreté générale. Et si c*est là la raison qui a pu toucher 1© Tribunal, vous voyez quel en est le peu de valeur!
A côté de ces commissaires, passant ainsi à tour de rôle quelques heures dans la prison, se trouvai^ en permanence le gardien Laurent, placé là par Barras et Joséphine dès le 1 1 thermidor. Il n'y ^yait pas apporté les mêmes dispositions que les gardiens ses devanciers.
Ceci ne peut être douteux. La réaction thermidorienne avait été faite contre la Terreur €t ses excès, et avec elle le royalisme est apparu ; sans doute il se déguisait, car il savait très-bien à quels dangers il s'exposait en se montrant à découvert. Il n'en était pas moins résolu, sachant ce qu'il voulait et poursuivant, dès cette époque, le but dans la réalisation duquel il n'a été arrêté (jue par la violence et la toute-puissance de Napoléon.
Quand Barras plaçait au Temple un gardien de son choix et lui confiait la mission de garder le Dauphin, ce ne pouvait être que dans une intention favorable à ce dernier. Voici, du reste, ce que la Biographie universelle dï], de Barras :
« Barras devint un des principaux auteurs de la révolution « du 9 thermidor 1794. Nommé membre 4u Comité de sûreté « générale^ il se déclara tout à fait contre les Montagnards, « et se jeta dans le parti de la réaction, Lorsque, le i®r avril, « la Convention fut assiégée par Je peuple des faubourgs, a Barras fit déclarer Paris en état de siège, et donner le « commandement des trpupe§ à piçhegruiil p^iraît certain a que le directeur prêtai; l'oreille à 4(^S propositions de là « part des Bourbons.., »
Quant à la question de savoir quel fut, après le 9 thermidor, le traitement des enfants de France enfermés au Temple, je pourrais, par 1q témoignage d'un grand nombre d'histo-
nens, prouver que le 9 thermidor fut, pour ces innocentes victimes, le signal d'améliorations véritables. Et, encore une fois, ceci s'explique sans qu'on ait besoin d'aller en chercher la raison ailleurs que dans l'esprit de réaction qui alors se fit
jour.
Ainsi, dans son Histoire de la Révolution française y t. IV, M. Thiers s'exprime-t-il en ces termes :
« Les malheureux enfants de Louis XVI, séparés l'un de c l'autre, avaient vu leur sort un peu amélioré depuis le 9 ther- « midor,.. Simon guillotiné comme complice de Robespierre, « on avait.substitué au Prince trois gardiens, dont un seul « changeait chaque jour, et qui montraient au Prince plus « d'humanité.On tirait de ces changements opérés au Temple « de vastes conséquences... On répandait le bruit de la paix, « dont la condition serait le rétablissement de Louis XVII. »
L'historien de la captivité de Louis XVI et de sa famille mentionne également cette amélioration, que l'auteur attribue à la présence de Laurent, chargé d'exécuter les ordres de Barras.
Le surlendemain du 9 thermidor, au moment où Laurent entrait au Temple, Barras venait y faire une visite et s'assurait du traitement que recevaient Madame Royale et le jeune Dauphin.
Voici ce que raconte à ce sujet l'auteur de VHistoire de la Captivité de Louis XVI et de sa famille^ dont j'ai déjà parlé, et dont le témoignage ne peut être suspect :
« Le 9 thermidor arriva... Le 10, Madame Royale, à six a heures du matin, entendit un bruit affreux au Temple ; la « garde criait aux armes, le tambour rappelait ; les portes « s'ouvraient et se fermaient avec bruit.
« Tout ce tapage était fait à l'occasion d'une visite des « membres de l'Assemblée nationale, qui venaient voir si « tout était tranquille... C'était Barras et plusieurs autres. « Us étaient en grand costume, ce qui étonna un peu la prin- « cesse. Barras l'appela par son nom.
\ A la fin du troisième jour, à neuf heures et deoiie, ou « frappa à la porte de la jeune princesse, pour la présenter
« à Laurent, commissaire de la Convention, qui devait la « garder ainsi que son frère. Le lendemain, à dix heures, « Laurent entra dans sa chambre et lui demanda avec poli- « tesse si elle n'avait besoin de rien. Il entrait tous les jours « trois fois chez elle , toujours avec honnêteté, et ne la « tutoyait point. // ne fit jamais la visite des bureaux et des « commodes. "
« La Convention envoya au bout de trois jours une dépu- « tation pour constater l'état du Dauphin. Les membres « envoyés en eurent pitié et ordonnèrent qu'on le traitât « mieux. Laurent fît descendre un lit, le sien était rempli de <x punaises. Il lui fît prendre des bains, lui ôta la vermine « dont il était couvert. Cependant, on le laissa encore seul « dans sa chambre. Laurent entrait chez lui trois fois par « jour ; mais, dans la crainte de se compromettre, il n'osait « faire tout ce qu'il aurait voulu, étant surveillé. Madame « Royale n'eut qu'à se louer de ses manières pendant le c temps qu'il était de service. 11 lui demandait souvent si elle « n'avait besoin de rien, et la priait de dire ce qu'elle vou- « drait, et de le sonner quand elle aurait besoin de quelque « chose. »
Vous pouvez également consulter les Souvenirs d'un demi" siècle y de M. Touchard-Lafosse.
Je pourrais multiplier ces lectures ; je les abrège, me bornant à constater , avec tous les historiens , qu'après le 9 thermidor la situation des Enfants de France changea sensiblement. Si le Dauphin eût été plus à même de juger de la situation, l'espérance se serait glissée dans son cœur ; mais son âge était trop tendre, il fallait agir sans le consulter, et, je ne le dissimule pas, les périls étaient immenses.
Je ne vais pas, en effet, jusqu'à dire qu'après le 9 thermidor la cause de la royauté fût gagnée.
La plus grande prudence était affaire de salut.
Laurent n'était donc pas le maître de faire ce qu'il voulait. Mais il savait que des amis généreux avaient conçu le dessein d'arracher le jeune Louis XVII à ses persécuteurs, qu'ils
étaient résolu» 4 employer tous les moyens propres à assurer le succès de cette difficile et glorieuse entreprise.
Ce succès, Tont-ils obtenu?
Messieurs, j'invoquais tout à l'heure la notoriété. Est-ce qu'elle pput être contestée ? çst-ce qu'eile ne résulte pas des controverses mêmes qui ont continué jusqu'à nos jours ? de la facilité avec laquelle tant de faux dauphins ont pu se produire ? et enfin, du procès actuel, qui, au milieu de toutes ses obscurités, révèle des faits si considérables qu'il est impossible d*affirmer d'une manière certaine la mort du Dauphin au Temple ?
Le changement de la politique suivie par les comités et la Convention après le 9 thermidor n'est pas moins irrécusable. La guerre d'extermination qui dévore la Vendée tend à sîapaiser. Des négociations sont entamées avec les principaux chefs, et l'histoire nous dit que dans ces négociations le nom de Louis XVll est prononcé, la remisg de sa personne aux mains des Vendéens est considérée çpmrop la première condition du traité de p^ix. Presque tous les Kistoriens sont d'accord sur pe point, et beaucoup d'entre eux ont publié des documents qui pèsent d'un grand poids dans le procès actuel.
Le traité dont je viens de parler fut en effet conclu avec le général Charette et signé par lui, au commencement de 1795, dans le petit château de La Jaunais.
Voici ce que dit à cet égard un homme qui a écrit un liYj?e consacré à la vie et à la mort du Dauphin, livre qui a eu l'honneur d'être couronné par l'Académie française ; je parle de M. de Beauchesne.
« Charette^ comme nous l'avons dit, avait signé, le 17 jan- « vier, dans le petit château de La Jaunais, près de Nantes, « un traité dont les clauses secrètes stipulaient la remise er^tre « ^es mains du jeune roi et de la princesse sa sœur. Le gou- « vernement républicain avait feint d'acquiescer à ces condi- « tions, en demandant seulement que la remise des enfants de « Louis XVI ne f lit effectuée que le i3 juin 1795. »
Le ï3 juin I Messieurs, quelle coïncidence étrange! C'est le
juin que le décès, a lieu.
Mais à ce document, il en faut ajouter un second, non moins grave : c'est la lettre écrite par le général Chafette au comte de Provence, le 20 février 1795^ pour lui annoncer la conclusion du traité et la prochaine délivrance du jeune roi :
« Je traite avec la Convehtiori dite nationale... Mon
« roi et le vôtre est prisonnier des bourreaux de son père, qui « peuveiit devenir les siens ; sa vie sacrée est perpétuelle- « ment menacée. Tout est donc permis, tout est donc légitime « pour le rendre à la liberté. Eh bien 1 cette liberté, je l'ai « obtenue. Une convention secrète entre les commissaires du « pouvoir exécutif et moi, convention dont je mettrai l'ori- « ginal sous vos yeux, décide du sort de Sa Majesté. On re- « mettra la personne du roi aux commissaires que j'enverrai « à Paris ; on consent à ce qu'il revienne parmi nous
« On me donne toutes les assurances possibles de la fidé- « lité qu'on mettra à remplir la grande condition, *«*
« La Jaunaisj ce 20 février 1795. »
On peut se demander pourquoi le général Charètte avait l'air de s'excuser d'une solution aussi favorable ? Il faut se reporter aux év^énemehts du temps pour le comprendre.
La révolte de la Vendée avait, à cette époque, pris un développement qui inquiétait sérieusement la Convention, tandis qu'elle exaltait les espérances des émigrés.
Or, voici qu'après le 9 thet-midor tout change. Les chefs de lïnsurrection vendéenne paraissent transiger avec ceux que les émigrés appellent dés brigands.;, tlà consentent â ëtitfer en pourparlers avec eux. La stupéfaction est grande, l'indignation se fait jour, et voilà pourquoi Charette se hâte d'annoncer au comte de Provence que la personne du roi sera remise en liberté, que c'est là la première condition du traité.
Ce traité devait être exécuté en juin 1795. Après le 8 juin, nous rencontrons la preuve qu'il l'a été en partie, et qu'à la fin de ce mois, le Dauphin n'était plus au Temple.
Voici, en effet, la proclamation du comte de Puisaye, commandant en chef de l'armée royale de Bretagne. Elle date du 3o juin 1795 :
« PROCLAMATION DE M. DE PUISAYE, GÉNÉRAL EN CHEF DK Il L ARMÉE ROYALISTE, AU PEUPLE FRANÇAIS.
« Joseph, comte de Puisaye, lieutenant-général des armées « du roi, commandant en chef de Tarmée catholique et « royale de Bretagne, en vertu des pouvoirs à lui donnés par « Monsieur, régent de France.
« Français!
« Au nom de Dieu, de votre roi et de vos princes légi- « times, nous venons vers vous avec des paroles de paix. Que « la voix de la haine, de la vengeance et de la défiance ne se « fasse plus entendre 1 Que toute dénomination odieuse de « partis, que le cri de ralliement des fléaux de notre malheu- « reuse patrie soit anéanti pour jamais! Comme nous vous « parlerons sans déguisement, écoutez-nous sans préjugé, ^f 9 que l'Europe nous entende et nous juge
« Pourquoi cet intéressant et auguste rejeton de tard dv « roiSy le fils de ce malheureux monarque, qui croyant .s;» « confier à Vamour de son peuple^ s*est précipité lui-nuriç « dans les bras de ses assassins y n'est-il pas proclamé ro;, « rendu au trône de ses ancêtres, et environné de ses gardien? « et conseils que la nature et la loi lui désignent ?
« Soj'e:[ les sauveurs de notre patrie, les libérateurs d'un a jeune prince prêt à récompenser vos services. Il est glorieux « de recevoir le prix de la valeur des mains d'un roi qu*on a « rétabli dans ses droits.
« Au quartier général de Carnac, le 3o juin 1795.
« Puisaye. »
J'ai dit que cette proclamation portait la date du 3o juin 1795, c'est-à-dire postérieure de vingt-deux jours au prétendu décès du Dauphin de France. Si ce décès eût été vrai ci entouré de toute la lumière désirable ; s*il avait été connu de tous les royalistes, Louis XVIII devenait roi de France...
Cependant, le comte de Puîsaye le qualifie régent du royaume^ parce qu'au dessus de lui se trouvent les droits du jeune Louis XVII, arraché à sa captivité.
En présence de pareils faits, qui pourra s'étonner que Topinion publique ait admis Tévasion du jeune Prince?
Je pourrais citer encore, à Tappui de la notoriété dont ce grave événement fut entouré, une foule d'autorités imposantes.
Je l'ai déjà dit : je veux me borner.
Mais je ne puis passer sous silence celle de M. Peuchet, le savant archiviste de la préfecture de police de Paris. Si vous interrogez ses mémoires, vous y rencontrerez les motifs considérables qui firent presque universellement révoquer eh doute le décès du Dauphin au moment où il fut annoncé officiellement.
M. Anquetil ne dissimule pas ; l'évasion du Dauphin lui paraît probable. Enfin, j'extrais le passage suivant de VHis^ toire de Marie-Antoinette, par M"*« la comtesse d'Adhémar :
« La naissance d'un fils donna à la reine l'influence qu'elle « devait avoir. Le roi, charmé de revivre dans un Dauphin, « en montra une tendre satisfaction à Marie-Antoinette. Elle « fut plus vive encore lorsque la reine mit au monde un autre « prince que l'on qualifia de duc de Normandie^ malheureux a enfant dont le règne s'est écoulé dans un cachot, où toute" u fois il n'a pas trouvé la mort.
« Certes, je ne veux en aucune manière multiplier les <ff chances qui s'offriront à des imposteurs, mais en écrivant I ceci au mois de mai 1799, je certifie, sur mon âme et con- « science, être positivement sûre que Sa Majesté Louis XVII « n* a point péri dans la prison du Temple, Promis aux Ven- « déens, on le leur a remis fidèlement, mais en même temps, »< par une politique infernale et pour enlever tout prix, à ce « gage précieux, on a répandu la nouvelle de sa mort. « Lorsque j'arriverai à ce moment fatal de notre histoire,
je me charge de réunir en un faisceau les preuves victorieuses de ce que j'avance ; mais, je le répète, je ne me « charge pas de dire ce que le Prince est devenu : je l'ignore.
« Le seul Cattibacérès^ homme dé la Révolution, pourrait « coiïlpléter mon récit, car là-dessus U en sait beaucoup plus « que moi. »
Malheureusement, Messieurs, M"** la comtesse d'Adhëtfiar n'a pas achevé 3on travail^ mais d'autres documents viennent confirmer ses paroles.
Lisez les Mémoires sur le Directoire^ vous y rencontre tez cette anecdote d'une dame du faubourg Saint-Germain apprenant la mort du Dauphin et s'en désolant, lorsqU'Uiîe autre personne éntr^ et lui dit : « Rassurez-vous, Barras vient de m'affirmer que le Dauphin était sauvé du Temple; »
En 1 83 1^ un homme bien placé pour rechercher Id vérité, le bibliothécaire de Si A. R. M"« la douairière d'Orléatis, M. Labreli de Fontaine, a^ dans une œuvre spéelàle f Révélations sur Vexiûtence dt Louis XVII, due de Normandie), affirmé la réalité de l'évasion et de l'existence du Daffphîtl. Cet ouvrage fut publié à Paris en i83t, et vditi c£ qu'ôh y lit à la page 6 :
« ..;* Il faut le dire enfin* Ldiiis XVÏl ou, comme on le a voudra, le duc de Normandie, n'a pas cessé de vivre ; l*héri- « tier direct de l'infortuné Louis XVI respire- encore, j*en ai « l'assurance ; et ce secret, que des circonstances ne me per- « mettaient pas cje révéler, je puis le divulguer aujourd'hui, « avec bbnheur, sans redouter du présent les effets d'une <K indiscrétion trop tardive... J'ai à ma dispositioh des pièces a authentiques qui déposent de son existence ; pièces qu'au « besoin, si j'y étais contraint, je n'tiéàitérais pas à rendre « publiques, aux risques de (Seux qu'elles peuvent compro- « mettre aujout-d'hiii... i>
Il raconte encore que Louis XVIII ayant voulu faire célébrer un service en cotamémoration d« la mort de Louis XVII, le haut clergé s'y opposa formellement et laissa entrevoir que la cour de Rome possédait des pièces authentiqués qui démontraient l'évasion du Dauphin. Plusieurs auteurs affirment que le Vatiaan intervint. Ce qu'il y à de cettalH^ c'est que le service n'eut pas lieu.
- ib7 --
En ce qui con6^n« Joséphine^ les lUiseâs de la fiunilk de Beauharnais arec Ëarras m permanent pas dt douter que la première pensée de Tévasien n'ait été suggérée à ce dernier par elle.
Après cette évasion méme^ on retroure encore sa main protégeant le Prince contre les persécutions dont il était Tobjet, soit à l'extérieur, soit de la part de la police impériale.
Enfin, en 1814, alors qu'il s'agissait de décider dtt gouyer^ nement de la France, Joséphine fait encore une démarehtf auprès de l'empereur Alexandre en faveur 4e Louis XVU» Peu de jours après, elle meurt presque subitemeat| et Yovà ce que dit à ce sujet M. Labreli de Fontaine :
k .Hii A^rèS ie âépàrl de N ap61éoh i^ur Ttie d'Elbiî, la « bonne Joséphine s*adressa à V empereur Alexandrty et lUl a découvrit V existence du fils de Louis X VJ^ le pria de ne a point se prononcer définitivement avant d'en avoir ref u des « nouvelles positivement. Alexandre, touché des vertus et « de la généreuse démarehe de cette excellente princesse^ lui «( promit de faire des efforts pour que tout restât en France € dans un état provisoire^ jusqu'à ce que l'on eût découvert le « fils de Louis XVI^ à qui il ferait rendre la justice qui lui « était légitimement due. Quelque secrète qu'ait été la confé* € rence ci-dessus, il paraît qu'il en transpira quelque chose, « car peu de jours après, Joséphine mourut presque subite- « ment y et l'Europe entière (chose étonnante !) nomma l'au- « teuf de ce décès prématuré. »
Je pburrais dteif, MessieUfS, biêft d'âiittëS feit§ ^Ui établissent que lé filé de Lôuis XVI n'est pas m^tl iaU "Teniplé ; mais )è dois être ménager de Vbtfe temps.
L*t>plfiibn contraire, j6 îfe sâisj â été défèiidué pat- deà ëcfivaîhs a là tété desquels il faut placef M. de Ëëàuchèsiie. La question est controversée \ il n'y à paS d*âUtre moyen de 11 résoudre légalement, honnêtement, que de recdurîf à une enquête,
A côcé des témoignages historiques, il faut enregistrer léft attestations de quelques personnes qui, par leiir careelèrêi
leur rang et l'existence dont elles ont joui et jouissent dans le monde, peuvent inspirer une confiance absolue.
Eh bien I ces personnes rapportent, comme les ayant pu contrôler par elles-mêmes, des faits qui établissent parfaitement l'évasion du Dauphin et l'existence de ce Prince après cette évasion.
Je vous ai déjà souvent parlé de M. Morel de Saint-Didier et du rôle qu'il a joué en 1834, de ses voyages auprès de M"« la duchesse d'Angoulême. Je vous ai dit que M. de Saint-Didier appartenait à une ancienne famille royaliste ; que sa mère, attachée à la maison de la reine et intimement dévouée à ses enfants, avait vu avec désespoir les événements révolutionnaires.
Voici ce que M. Morel de Saint-Didier écrivait en juin 1854:
« Le 3o septembre 1797, jour de ma fête, ma mère me € donna pour bouquet la nouvelle de l'évasion du Dauphin a de la prison du Temple, évasion à laquelle elle contribua « d'une manière médiate, dans ses rapports avec le comte de a Frotté. Elle m* annonça que Venfant-roi était hors de toute a atteinte^ ainsi que les preuves de son identité; que parmi « ces preuves^ il en était une inséparable de sa personne^ puis- « qu'il portait à la partie inférieure de la cuisse {gauche^ « autant que mes souvenirs peuvent me le permettre) un signe « naturel représentant un pigeon, les ailes déployées et la tête « en baSf en un mot, un pigeon plongeant f la tête était un peu « altérée. Ma mère me déclara de plus qu'il y avait à Paris, « lors de r évasion, un envoyé secret de la cour d'Autriche, « qu'elle ne me nomma point, et que, depuis, j'ai su être le a comte de la Marck ; que cet envoyé, en lui faisant ses a adieux, lui avait montré le procès-verbal de Vévasion, qu'il a emportait pour sa cour; que la mission secrète de cet « envoyé n'avait d'autre motif que de surveiller les destinées « du prisonnier du Temple. »
Ainsi, voici un homme qui, parfaitement désintéressé, déclare que sa mère lui a affirmé l'évasion du Temple, non pas comme un bruit, mais comme un événement auquel elle
avait personnellement contribué* Elle lui a cité le général de Frotté. Nous le retrouverons tout à l'heure ; nous verrons quelle a été sa conduite et la cause de sa fin déplorable*
Mais enfin, ici, c'est un gentilhomme qui nous annonce des faits sur lesquels la lumière paraît être complète et qui établissent l'évasion d'une manière évidente.
Je vous ai également parlé, dans la dernière audience^ de l'entretien de M. Xavier Laprade avec M. de Curzay.
Voici les assertions de M. Laprade relatives à l'évasion du Dauphin :
« Je, soussigné, pour rendre hommage à la vérité et servir à « éclairer la justice dans le procès intenté à M"* la duchesse « d'Angoulême, par la veuve et les enfants de Charles-Louis, « duc de Normandie, connu sous le nom de Charles-Guil- « kume Nàundorfi;
(( Déclare être prêt à attester sous la foi du serment, comme « j'atteste sur l'honneur, les faits suivants :
« Au cômmeiicêment de l'année i836, j'habitais la ville de « Nid*ft(Déux-Sèvres), où depuis deux ans j'exerçais la profes- « sion d'avocat. Quelques personnes m'ayant à cette époque a parlé de l'existence du fils de Louis XVI et de sa présence ac- (t tuelle â Pâfis', je rejetai d'abord comme un roman le récit « de sa triste histoire; puis, des faits plus précis, des témoi- « gnages nombreux et honorables m'ayant été racontés, je « m'intéféssai à cette affaire, et résolus même de me rendre à « Paris, pour voir par moi-même le personnage et les prince cipauX témoins dont on m'avait parlé.
« Avant de partir, je crus devoir rendre compte de cette « résolution et demander avis à M. le vicomte de Curzay, an- « cien préfet de la Gironde sous la Restauration, et qui, « depuis là révolution de Juillet, était venu habiter Poitiers, « son pays éf lé mien. Je devais cet acte de déférence à M. le « vicomte de Curzay, qui était placé à la tête du parti légiti- « miste dans notre province, et qui, dans plusieurs circons- «r talices Importantes, m'avait honoré de sa confiance et de « sa bienveillance,
« M. de CUrzây n'accueillit pas mon récit avec incrédulité,
« comme je m'y attendais ; au contraire, il m'encouragea à « faire le voyage de Paris, à examiner le personnage et son et entourage avec attention, et à lui écrire tout ce que j'en a apprendrais. Il ajouta : « Je sais depuis bien longtemps que « le Dauphin a été sauvé du Temple; c'est un fait historique-^ « ment certain. Maintenant, qu'est-il devenu?... Je vais vous « confier une particularité que je n'ai racontée qu'à un petit « nombre de personnes, à cause de la gravité des supposi- « tions auxquelles elle était de nature à donner lieu. En 1816, « j'étais à Paris comme député, lorsqu'on parla de Tappari- « tion de Louis XVII; on racontait d'étranges choses sur ce « personnage ; il fut conduit à Rouen ; comme je connaissais « le préfet, je m'y rendis un jour, et j'obtins de le voir dans « sa prison. Plus tard, quand le procès se découla devant la « police correctionnelle , où on fit comparaître Mathurin
« Bruneau, j'assistai à la première audience Ce n était
« plus le personnage. que j'avais vu dans sa prison ; il y avait eu « substitution de personne. Je compris alors qu'il y avait là un « mystère politique; je me tus, et repartis pour Paris. Depuis « lors, j'ai cru que le Dauphin vivait à cette époque-là; mais « qu'en avait-on fait? Serait-ce donc le même? »
« J'écrivis plus tard deux lettres à M. de Curzay, qui ne me « répondit pas ; et je ne l'ai pas revu depuis, car il mourut peu « d'années après. »
Vous venez d'entendre un ancien préfet, un ancien député, un homme à l'abri de toute suspicion, et qui ne peut être placé parmi les personnes crédules, les intrigants et les visionnaires dont l'ordonnance de non-lieu a fait justice. Cet homme déclare que pour lui l'évasion du Temple est un fait certain... Il vous fait connaître les circonstances qui déterminent sa conviction!... Je ne reviens pas sur l'histoire qu'il nous raconte du faux Dauphin Mathurin Bruneau... sur l'étrange dualité de ce personnage... j'ai déjà entretenu la Cour de ces détails.
Mais je lui soumets une déclaration plus topique encore : elle rapporte une conversation avec Barras lui-même.
C'est M™* de Broglio Solari, anciennement attachée au
service de S. M. Marie-Antoinette et de la princesse de Lamballe, qui déclare ce qui suit :
« Aujourd'hui, le 6 juillet 1840, par-devant M* John Sise Venn, notaire public à Londres, dûment admis et juré, se trouvant à Camberwell Green, n** 8, près Londres, et les deux témoins soussignés, qui ont attesté l'identité de la comparante, tut présente M»"* Catherine Hyde, marquise de Broglio Solari, anciennement attachée au service de S. M. Marie- Antoinette, reine de France, et de M"*« la princesse de Lamballe; laquelle comparant en présence de moi notaire et des dits témoins, a déclaré solennellement, comme suit, savoir :
a Moi, Catherine Hyde, marquise de Broglio Solari, « anciennement attachée au service de S. M. Marie-Antoi- « nette et de la princesse de Lamballe, et connue sous le « nom de la Petite Anglaise, je déclare ce qui suit :
« 1° Que me trouvant à Bruxelles avec mon mari, le mar- « quis de Broglio Solari, ministre de la Republique de « Venise, pendant Thiver de i8o3, nous fûmes invités à dîner a chez Barras y un des ex-directeurs de la République fran- « çaise.
u Bonaparte étant devenu le sujet de la conversation entre ¥ mon mari et Barras, ce dernier, un peu échauffé par le vin, a s'écria : « Je vivrai pour voir pendre ce scélérat de Corse, à «r 'cause de son ingratitude envers moi, qu'il a exilé ici pour a ravoir fait ce qu'il est : mais il ne réussira pas dans ses « projets ambitieux, car le fils de Louis XVI existe, » Ceci « se passait en i8o3. A cette époque le préfet Pontécoulant « avait reçu Tordre de ne laisser visiter Barras que par les a étrangers;
« 2^ Que mon mari et moi, nous étions présents à la vente « que fit cet ex-directeur au général Moreau de la terre de a Grosbois, anciennement appartenant au comte de Provence, « fait que je cite ici comme une preuve de l'intimité de « Barras avec mon mari, qu'il appela à signer audit contrat « de vente ;
« 3» Qu'ayant passé quelque temps avec Hortense, reine « de Hollande, à Augsbourg, vers l'année de 181 9 ou 1820,
nk elle tnê dônflfnîâ, dans jilusîéurs conversations, i*^vâsîon du €f Dauphin du Temple; et qti^entre autres choses elle me dit « que, lorsque l'empereur Alexandre et le roi de Prusse « allètéht visiter Joséphîhè, ils lui dirent : « Qui mettre ns- « nous snt lé trôiié de France ?» Et Joséphine leur répondit : « Natureilertîéiit, le fils dé Louis XVI; w
tf 4<* QU^â^âiit âppHs â Londres quW personnage, demeuk faut à CaifibëfWell, Se disait être le fils de Louis XVI, je rf sôllidtai une audiêûce et, l^ayant obtenue, j'ai acquis la a ferme et parfaite conviction, par les faits qui sont venus à « hiâ côtiftaissdilcé et par les preuves que S. A. R. m*a don- « nééS, que lui, Chaflês-Louis, duc de Normandie, autrefois « tonnu èoiXi le nom dé KaiindoffF, est le véritable fils de u Louis XVl et dé Marié- Antoinette, reine de France. Je U m^&ihptéésé doiic d^ofîrir â S. A. R. cette présente déclacc ration, affirmant devant Dieu et devant les hommes que é tout ce qu'elle contient est Inexacte vérité.
a En foi de quoi j'ai signé :
« Catherine Hydé, c Marquise de Broglio Soiari, native d'Angleterre.*
A cette déclaration si liètté et si affirmative, permettez-moi d'ajouter celle d'un vieux serviteur de la famille royale, de Jacques Boîllàut, ancien valet de pied de Louis XVIIL Elle îi'est pas moins concluante :
Jacques Boillâut, âgé de soixante-huit ans, ancien valet de pied de S. M. Louis XVIll, et depuis lors rentier demeurant â Paris, rue de l*tJnivèrsité, n^ 58, a déclaré être prêt à déposer eii justice, et sous là foi du serment, des faits qui vont suivre :
« M. Dèsault, â l'époque dé là première Révolution, était « mon àmî et le médecin de inà femme ; j'ai su à n'en pou- « voir douter, par M** Desault, que le fils de Louis XVI « avait été sauvé du Temple. M*"^ Desault né m'a point « caché non plus que son mari était mort empoisonné, et ft qu'on l'avait Sa^fifié pour cacher le rnystèfé de cette éva- « sion ; que cet empôisonnemeflt suivit de pfès là déclara-
c tiôn que Desault fit au Comité d« salut public dtl ahàngeë ment qui s'était opéré dahs le prisonniôf confié à ses éoins.
• Quelque temps après oette confidindê) M^* Desàult dea vint folle de désespoir^ et elle est morte en cet état<
« En i8i4i j'allai me présenter à Thôtel Beâuhai'fiàij, « chec le roi de Prusse, pour lui servir de conducteur dans o Paris. Il agréa mes services, et non-'seuleineilt à eétté « époque, mais toutes les fois qu'il revint à Paris, je lui servis 9 de guide et racdompàjfdai partout. Sa promenade favofite « était lé Luxembourg; c'est là que j'eus pardeulièl-èméâl t lieu de lui parler de la RéTolution, aur laquelle il nié dè« tt mandait constamment ded détails^ Eh lui parlant \iû jôUf « de Louis XVI^ je lui dis que j'étais donvain^u que! lé fils dé a ce prince existait^ et que j'avais eu suf son évasion dU « Temple des détails qui ne me laissaient auCUfl ddUfe. Lé « roi ne me répondit qu'en me recommandant de ne jamais « parler d'une pareille chose, si je ns voulais pas tnd faire « arriver de la peines Je pris, malgré celfl^ la libtffté dé lui « doxiner par écrit de nouvelles explications à âe sujet | il Cl brûla immédiatement ma lettre et me dit en me revoyant ! « Je vous ai déjà défendu de m'entretenir de cette idée; « faites attention à la nouvelle défense que je vous fais, car e vous pourriez cruellement vous en repentir. * Ce fut lui « qui me plaça comme valet dé pied auprès de Louis XVIII^ « et lorsqu'il me fit entrer au service de ce prince il me dit » « Si vous ne m'aviez pas demandé Avùù tatit d'instance la c place que je vous ai fait accorder, j'aurais préféré vous « placer auprès du prince dé Gondé, car je crains que voua « ne pulseies retenir votre langue au sujet de votre u Louis XVII, et les conséquences pour vous en éefateni e trèS'-graves. » En effet, ayant eu la faiblesse de me confier à
• l'un de mes camarades, je fus trahi et immédiatement rene Voyé sans aucun motif. Jamais je ne vis le roi dans une « colère pareille à âelle où il se mit le jour de hion renvoi.
• Quelques jours après, je revins au château pour solliciter « la bienveillance de M. le comte d'Artois. Avant d'arriver à « ce prince, je rencontrai M* le duo de Rivière i|ui me âe* « manda ou j'aUab et (}ui ibe dit : « Voufe avei e« bien tort;
a Boillaut, de VOUS représenter ici; vous vous êtes permis un « propos qui devait vous perdre; vous avez parié de « Louis XVII; quand même il vivrait, vous n'auriez dû en « rien dire ; si Decazes vous y reprenait, il pourrait bien « vous envoyer finir vos jours dans un cul de basse-fosse. « Allez-vous-en d*ici, n'y reparaissez jamais, et surtout pre- « nez garde à vos paroles. »
Au milieu des nombreuses attestations du même genre qui sont dans mon dossier, j'en choisis une émanant d'une personne dont l'oncle était en rapport de tous les instants avec la cour. C'était un M. Jacques Moinac, premier confiseur de Louis XVI, et qui avait obtenu ses entrées au Temple auprès des enfants de la reine. Écoutez ce que raconte sa nièce, M"« Desmazes :
« Je, soussignée, considérant la brièveté de la vie et l'incer- « titude du moment de la mort, et voulant rendre hommage f à la vérité, dans le seul intérêt de la justice, je crois devoir « rendre le témoignage suivant, dont j'approuve la sin- « cérité.
« Mon oncle, Jacques Moinac, premier confiseur de la a cour (celle de Louis XVI), y était plus particulièrement « connu, à cause d« son excellent cœur, sous le nom de bon « Jacques. Ses fonctions le mettaient souvent en rapport « avec le jeune duc de Normandie, qu'il voyait journellement. « Son dévouement à la famille de son roi attiia bientôt sur lui « un arrêt de proscription. Il n'évita la hache révolutionnaire « que par la protection d'un compatriote puissant qui par- « vint à l'y soustraire.
« Louis XVI et la vertueuse Marie-Antoinette étaient <t montés sur Téchafaud. Jacques se dévoua à l'héritier de « son maître. Ses protestations révolutionnaires avaient fait « croire à la sincérité de son sans^culotisme. A force de « flatteries et d'adresse, il avait gagné la confiance des « farouches cerbères qui gardaient l'entrée du Temple, et « dont il partageait les orgies, afin de pouvoir les accompa- « gner quelquefois, lorsqu'ils gardaient le jeune prisonnier.
« C'était pendant ces fréquentes visites qu'il trouvait moyen « de glisser à l'enfant des boîtes de pastilles de bouillon qu'il « composait lui-même.
« Cependant, Jacques était devenu suspect aux époux « Simon. Il crut prudent de se tenir éloigné du Temple.
a Ayant appris plus tard la mort de Tenfant, il affecta tant « de joie, qu'après plusieurs refus, il obtint enfin la permis- « sion, en faveur de son sans-culotisme bien connu, de voir « le petit Capet après son décès ; mais quelle ne fut pas sa « surprise et son bonheur, en considérant attentivement les <c traits de l'enfant, d'acquérir la certitude que l'enfant mort « au Temple n'était pas le fils de Louis XVI, qu'il connais- « sait parfaitement pour l'avoir vu tous les jours et plusieurs « fois au Temple.
« Tout de suite, en sortant du Temple, mon oncle vint « trouver M. de la Motte de Lyon, dont le fils fut coupé en « morceaux et envoyé dans une malle à son père (ce fait est « arrivé durant la Terreur), et lui dit : : « Je viens de voir a l'enfant qui est mort au Temple. Ce n'est pas le Prince,— « Nous en aurons la certitude aujourd'hui, lui répond M. de « la Motte. » En effet, M. de la Motte sut le jour même, d'un « autre côté, que l'enfant qui était mort n'était pas le Dau- « phin, et que la femme Simon avait contribué pour quelque m chose à Véyasion,
« Tous les faits ci-dessus m'ont été rapportés par mon m oncle, M. Jacques Moinac, qui m'en parlait tous les jours « quand nous étions seuls. Mon oncle est mort au commena cément de la Restauration.
« Paris, ce 21 juillet iSSg.
« Est signé à l'original, sur lequel cette copie est faite : et V« Desmazes, née Moinac.
« Je, soussîgné,certifie que cette présente copie est en tous « points conforme à l'original dont je suis dépositaire, et c qui m'a été confié par M"® veuve Desmazes elle-même. « Paris, ce 11 juillet 1840.
« Signé : Békard de Pontlieue, « Avocat à la Cour royale, rue Jacob, n* 20. »
J'arrive^ MeââUurS( à la femme Simon^ et fai besdifi de &ire pf éoédcr ce qUê j^en dois dire de quelques circonstances préliminaires de cet étrange épisode :
La femme Simon a été enfermée à la Salpêtrière comme folle; elle y est restée malgré toutes ses révélations. Gep^ndant, ces révélations dur l'existence du Dauphin étaient si précises^ et les pertonnes qui les avaient recueillies, certaines^ au moinsi rie trouvaient placées dans une situation ai élevée, que TaUtorité s'en mélâ.
Les ministres de l'intérieur et de là police ofdonnèrctit à des agents subalternes de faire^ à cet égard, une enquête 6érieuse*
J'ai la preuve de tous ces faits^ car M. Qruau de la Barre^ qui, dans son zèle infatigable, a épuisé tous les moyens d'in^» vestigation à sa disposition^ a fait aux Archives des recherches minutieuses«
Je vous dirai comment, sur certains points, elles sont res» tées infructueuses* Mais il arrive soutent que quand on cherche une chose» on en troute une autre, et l'on profite ainsi de découvertes imprévues*
M. Gruau de la Barre^ ddnc, eit tiàmbé sur des plôces ^e** latives à la femiâe Simone Au nombre de celles qu'il a recueilliesi se rapporte une note dé la préfecture de police^ à la date du i3 novembre 181 6 ; elle est ainsi conçue i
« CAÔîNEt f AftïicULiÈR.
« Ministère de ta police générale.