‹ Louis XVIII et le duc Decazes, 1815-1820;Chapitre 14 sur 36 · CHAPITRE Vil LK Cabinet dessolks-degazes · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil LK Cabinet dessolks-degazes

I. — Richelieu abdique sec griefs contre Decazes. — Programme de Decazet. — Le système de de Serre. — Dissidences dans le cabinet. — Louis XVIII et le ministère de la maison du roi. — Sympathies et antipathies du monarque. — Sa colère contre Gouvion-Saint-^yr. — Son opinion sur Louis de Bourbon, prince de Gondé. — Contre un académicien. — Scène de famille. — Louis XVIII et le corps diplomatique. — Un royal parrain.

II. — Détails intimes. — Portraits de ministres et d'ambassadeurs. — Les réceptions du roi. — La duchesse d'Angoiilèiue et la duchesse de Berry. — Le bal de Virginie. — La statue de Henri IV. — Talma chez Decazes. — Visite au roi. — Souvenir k Marie-Antoinette. — Le bouquet quotidien. — Un anniversaire. — La proposition Barthélémy. — Fonrnée de soixante pairs. — Appréhensions de Louis XVIII. — Aventure de bal.

III. — Les proscrits de 1815. — Madame Exelmans. — Rentrée de son mari. — La duchesse de Bassano. — Histoire d'un collier. ^ Le duc de Bassano rappelé. — Manœuvre de Polignac contre Decazes. — Elle est déjouée. — Embarras ministériels. — Élection de Grégoire. — Le roi en accuse les ultras. — Coup de rame 2i droite. — Vaine tentative de Decazes pour ramener Richelieu aux affaires. — Effort de la duchesse de Duras pour rapprocher Chateaubriand du ministère. — Retraite de Dessoles, de Gouvion-Saint-Cyr et du baron Louis. — Decazes président du conseil.

Contrairement aux rumeurs calomnieuses qui coururent alors, c'est à regret que Decazes s'est séparé de Richelieu. En consentant à rester ministre sans lui, il n'a fait qu'obéir aux ordres formels du Roi. Richelieu en doute

encore au lendemain de sa retraite. H incline à croire que le favori de Louis XVIII en a été Tinstigateur. Mais il reviendra bientôt à des idées plus justes. L'amitié qui naguère unissait ces deux hommes d'État va se renouer telle qu'elle existait avant les incidents qui les ont séparés. Decazes n'attendra pas cette réconciliation pour comprendre qu'en perdant Richelieu, le gouvernement a perdu une lumière et une force, et lui-même le plus précieux des collaborateurs. Ce qui le lui fait surtout comprendre, ce sont les dissentiments qui, le ministère Dessoles h peine formé, éclatent dans son sein et y créent deux influences rivales, celle de Decazes d'un côté, celle du comte de Serre de l'autre.

Decazes, en consentant à reprendre le pouvoir, s'est souvenu de ces paroles de Louis XVIII : « Marchons entre la droite et la gauche en leur tendant la main et en nous disant que quiconque n'est pas contre nous est avec ùous. » Il entend demeurer fidèle à ce programme, le seul, selon lui, qui permettra d'atteindre le but qu'il a en vue : nationaliser la Royauté et royaliser la France. Pour y rallier des partisans, il déploie ces qualités de savoir-faire, de serviabilité, de bonne grâce qui furent toujours, non moins que le prestige qu'il doit à la faveur du roi, ses principaux moyens d'action.

Le but que poursuit de Serre est le même. Mais c'est par d'autres voies et d'autres procédés qu'il y veut arriver. De Serre est sous l'influence des doctrinaires : Royer-Collard, Guizot, Barante, Camille Jordan, d'autres encore. A quelques-uns d'entre eux, ont été confiées d'importantes fonctions. Â tous, il a concédé le droit de lui donner des conseils. Ils l'ont convaincu, en dépit de ses vieux préjugés d'ancien émigré, de la nécessité de gouverner avec l'appui du centre gauche qui devient

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chaque jour plus puissant. Dans les lois qu'il prépare, dans les nominations qu'il propose au roi, on le voit moins préoccupé de plaire au centre droit que de ne pas déplaire au parti libéral. Il consacre à sa tàebe les ressources d'une parole ardente, communicative, entraînante, qui fait de lui un orateur incomparable.

Ainsi, par un effet assez ironique des circonstances qui ont précédé et suivi la chute du cabinet Richelieu, Decazes qui en formait l'aile gauche est devenu l'aile droite dans le cabinet Dessoles, et c'est le rôle qu'avait tenu Richelieu contre lui, qu'il va tenir à son tour. Pour l'assister, il peut compter sur deux de ses collègues, à titre éventuel sur le maréchal Gouvion-Saint-Cyr que la reconnaissance plus que la conviction retient à son côté, et, à titre définitif, sur le baron Portai son ami, dont les opinions sont en tout conformes aux siennesi. Mais les trois alliés en trouvent devant eux trdis autres : Dessoles, de Serre, le baron Louis, unis, eux aussi, dé conduite et de pensée. Vingt jours après la formation du ministère, on peut constater qu'il est divisé en deux camps de force égale, qui ne sont d'accord qu'en appairence quant >à la marche à suivre, et dont l'un, celui de Decazes, peut à tout instant être mis en infériorité, si le maréchal qu'y attachent encore de récents souvenirs et des sentiments de gratitude les sacrifie à ses convictions qui l'ont toujours rapproché des lîbérailx et lui ont valu la haine des ultra-royalistes.

Après s'être rendu compte de cette situation, Decazes cherche à y porter remède. Il conçoit l'idée de décider le roi à nommer un septième ministre qui, en votant dans le Conseil avec lui et ses amis, fixera de son côté la majorité. En constituant le cabinet, on a négligé de rétablir le ministère de la maison du roi, précédemment

supprimé. 11 faut le rétablir et y appeler Pasquier qui fit partie du ministère Richelieu. Pasquier n'a quitté le pouvoir que pour faciliter la formation d'un cabinet nouveau. Qu'il y revienne, et, dans sa personne, Decazes aura un autre lui-même, car, en tout temps, il s'est entendu sur tous les points avec ce serviteur dévoué de la monarchie. Telle est donc la proposition qu'il fait à Louis XYlIi. Mais, toujours disposé à obtempérer aux désirs du ministre favori, le roi, cette fois, refuse d'y accéder. La lettre en laquelle il énumère ses raisons est bien curieuse, en tant qu'elle révèle l'idée qu^l se fait de la prérogative royale dans un gouvernement parlementaire.

tt Je t'ai dit trop souvent, mon cher fils, écrit-il le 20 janvier, les motifs qui m'éloignent de la nomination d'un ministère de la maison pour avoir besoin de te les répéter. Mais je veux bien me supposer personnellement désintéressé dans la question et ne l'envisager que dans ses rapports avec l'état actuel des choses. Comment se fera la nomination? Je vais proprio motu ou sur la demande du Conseil. Dans le premier cas, ces messieurs seront un peu étonnés d'apprendre un beau jour, fut-ce par moimême, que je vais avoir un ministre de plus. Dans le second, il est probable qu'ils voudront, du moins Dessoles, influer sur le choix. Mais je vais plus loin et je suppose qu'ils se contentent de me représenter que le nombre impair est nécessaire pour former une majorité, que je réponde qu'en ce cas, je vais nommer un ministre de la maison et qu'ils attendent mon choix. Voilà Pasquier nommé. Crois-tu qu'ils se méprennent à l'intention, et qu'ils n'en prennent pas quatre fois plus d'humeur contre la main dont est parti le coup? Sans doute, cela nous donnerait la majorité. Mais serait-elle bien sûre? Actuellement

que la division est ëgale, tu crains que cette majorité ne passe de Tautre côté. Il faudrait pour cela qu'un des nôtres se démanchât. Eh bien, à sept, la même chose pourrait arriver parce que cet ajouté à trois ferait quatre, ce qui nous mettrait en minorité.

a Tu crains aussi qu'on ne t'accuse de me travailler contre la majorité. C'est ma volonté qui doit tout faire. Les ministres responsables disent au roi : a Voilà notre opinion. » Le roi répond : a Voilà ma volonté. » Si les ministres, après y avoir réfléchi, croient ne pas trop risquer en suivant cette opinion, ils la suivent. Sin^n, ils déclarent qu'ils ne le peuvent. Alors, le roi cède s'il croit ne pouvoir se passer de ses ministres. Dans le cas contraire, il en prend d'autres. Voilà ce que je prévois qui nous arrivera. Si, au bout de trois semaines, la division est si marquée, que sera-ce plus tard? Crois-moi, une majorité escamotée, loin de prévenir la scission, la hâterait d'autant plus qu'elle irriterait ceux contre lesquels elle se trouverait en minorité, surtout le plus entier, le plus cassant des hommes; tu sais bien qui je veux dire (1). Mais, disons-nous bien une chose, c'est que cette scission ne tardera pas. Trois d'un côté, trois de l'autre, il en faudra référer à moi, et les vaincus s'en iront. Alors, Pasquier reviendra à ma gauche, mon Élie à ma droite ; le maréchal et Portai resteront à leur place, d'Argout.à la droite du maréchal et, j'espère, Roy vis-à-vis de lui. Ces messieurs pousseront des hurlements. Mais les sages diront : Decazes seul eut raison. Il n'a voulu se laisser entraîner ni d'un côté ni de l'autre, et surtout rester ferme sur sa ligne. »

Après avoir reçu cette lettre, Decazes renonce, quoique

(1) Le baron Loule, ministre «Jet finances;

à regrel, à son projet primitif. II se laisse emporter par le courant libéral qu'a déchaîné dans le pays et dans les Chambres la formation du nouveau ministère. Gomme Teffort qu'il vient de faire pour modérer ce grand mouve-» ment demeure ignoré, c'est à lui qu'est attribué en partie le mérite de la politique nouvelle qui semble prévaloir et qui consiste à chercher la majorité du côté gauche. Sa popularité augmente et du même coup celle du roi . En revanche, l'extrême droite et avec elle le comte d'Artois, la duchesse d'Angouléme, le duc et la duchesse de Berry redoublent de violence contre le favori qu'ils accusent d'entraîner ses collègues, tandis que ce sont ses collègues qui l'entrainent. Dans le ministère nouveau, Decazes depuis longtemps bouc émissaire de tous les vieux griefs des ultra-royalistes contre le ministère Richelieu : la dissolution de la Chambre introuvable, la loi électorale, la loi de recrutement, devient responsable des griefs nouveaux qu'ils accumulent contre le ministère Dessoles. Celui-ci se trouve placé entre les irréconciliables ennemis qu'il s'est faits à droite et les amis douteux, tout au moins exigeants, qu'il s'est donnés à gauche. C'est en ces conditions que durant onze mois, il va gouverner au milieu de péripéties que les historiens de la Restauration ont racontées en tous leurs détails et sur lesquelles il n'y a lieu de revenir ici qu'autant qu'elles mettent en lumière les relations du roi avec Decazes et l'accroissement de faveur dont ce ministre est incessamment l'objet.

Le cabinet tel qu'il s'est constitué n'est pas pour plaire' entièrement au roi. Cette politique de gauche, dont à chaque conseil il entend vanter les mérites, sourit médiocrement à Louis XVilL II voudrait bien être un souverain libéral, mais avec les centres et non avec la gauche, dont il redoute les exigences. Cependant, loin de se refuser à

Tessai qu'on va tenter, il le veut sincère et complet, convaincu d'ailleurs qu'il ne réussira pas et non moins résolu à ne pas encourir le reproche de Tavoir fait échouer. Decazes est le confident de ses inquiétudes et de son antipathie contre les doctrinaires. L'un d'eux étant venu aux Tuileries, le roi rend compte de cette visite :

« Je suis plus fort que toi, mon cher fils, et cependant peu s'en est fallu que l'ergotage de Camille Jordan ne m'ait rendu malade. Tu te souviens que l'an dernier, il parla comme un cocher dans une affaire bien intéressante puisqu'il s'agissait de toi. On dit alors qu'il était malade. Je le crus dans le moment; je n'en crois plus rien. Il parle facilement, beaucoup trop facilement même, mais sans éloquence et diffus. Et puis, il dissèque un cheveu avec une pratique dans la bouche :

Pardon; raais en vérité, Mon Apollon révolté Me devait ce témoignage Pour l'ennui que m'a coûté Son odieux bavardage. »

11 n'a pas plus de goût pour Royer-Collard, dont le Cabinet s'est assuré le concours en le nommant président du Conseil supérieur de l'Instruction publique et qui veut bientôtdonner sa démission. Il envisage sans crainte cette perspective : « C'est sûrement dans un moment d'humeur qu'il aura dit ce que Corbière rapporte de lui . S'il exécutait sa menace, serait-ce donc un si grand malheur? » Et le même jour, â mars, appréciant des rumeurs de démissions ministérielles qu'il a recueillies, il ajoute : « Je vais probablement voir de Serre et pousser le temps avec l'épaule. Je suis bien loin de croire qu'il exécute ce qu'il a dit. Mais, enfin, il faut tout prévoir et songer à pourvoir surle-champ au déficit qui serait probablement de trois. » En

ce cas, Pasquier, d'Ârgout, Roy, remplaceront Dessoles, de Serre et Louis. « Cela serait moins dur, mais non moins fort que ce qui existe et surtout plus compact. »

Dans cette modification du Cabinet, il trouverait encore un autre avantage, celui de calmer les appréhensions du duc d'Angouléme, toujours si dévoué, si modéré, si raisonnable, mais qui est venu protester auprès de lui contre cette politique de gauche et dont la protestation, si elle devenait publique, encouragerait les intrigues da pavillon de Marsan.

a Plus j'y songe, plus je vois la grandeur du danger. La conduite du duc d'Ângouléme, sa résistance à tant d'attaques de tout genre, sont un phénomène qui ne peut guère s'expliquer que parce que, satisfait sur tous les points, il n'était vulnérable sur aucun. Tel Patrocle revêtu des armes d'Âcbille bravait tous les coups des Troyens. Mais, quand les dieux lui eurent arraché cette armure divine, ce ne fut plus qu'un homme et sa première blessure fut promptement suivie de sa mort. Craignons qu'il n'en soit de même aujourd'hui. Le duc d'Angouléme, peu satisfait du baron Louis, irrité contre Gouvion- Saint-Cyr, offre deux endroits vulnérables, surtout le dernier, et Ton en profitera autour de lui. »

Les griefs de son neveu contre le maréchal lui paraissent, au surplus, légitimes, et il les partage. « J'ai une humeur de dogue contre ton maréchal. J'ai enfin vu ce matin sa fameuse lettre aux ducs d'Havre et de Gramont. Je ne crois pas que jamais absurdité pareille ait sali du papier. Vous avez tous entendu ce que je lui ai dit, il y a eu hier huit jours, que j'entendais que mes grands officiers, étant censés être mes aides de camp, continuassent à être portés sur 1 etat-major général. Je n'ai nommé, il est vrai, que le duc d'Aumont parce que

c'était lui que j'avais le plus eu vue. Mais je m'étais servi de l'expression générique de grands officiers; jamais je ne me serais avisé de parler des capitaines des gardes parce qu'il va sans dire que le commandant actuel d'un corps est par cela même en activité. Point du tout. M. le maréchal distingue une activité de l'autre. Il les met dehors d'une façon, dedans d'une autre et suivant sa pointe, il mande à leurs aides de camp d'aller chercher fortune...

« Écoute, je t'ai déjà dit avant-hier que cela me dé* plaisait; je te le répète un peu plus fort aujourd'hui, et j'ajoute que j'entends que cela soit changé. Rends au maréchal le service de l'engager à le changer de bonne grâce. Sans cela, il faudra que je le lui dise. Ce sera sûrement avec des formes polies. Mais je ne réponds pas que le ton de ma voix ne se ressente un peu de la disposition de mon àme... Je n'ai pas besoin de mettre par écrit de plus longues réflexions... Mais je te déclare que je n'entends pas être le roi de carreau. » On peut voir par ces lettres ce que pense le roi de quelques-uns de ses ministres ou de leurs collaborateurs. Il n'en trahit rien cependant, car parler en toute confiance à Decazes, ce n*est pas se trahir, a c'est se parler à soi-même » .

Entre temps, sa correspondance quotidienne s'alimente de menus faits dont il est occupé et préoccupé non moins que de certains autres plus importants. Les Mémoires de Lauzun viennent de paraître et menacent la cour d'un scandale. « Je ne sais ce qu'il y a à faire. Mais si nous pouvions les anéantir, il faut le faire, surtout à cause de la reine. Il sied bien à cet homme de se vanter de ses bonnes fortunes. Il était impossible d'être plus amusant qu'il l'était. Moi quitte parle, je serais resté vingt-quatre heures à l'écouter. Mais, sous un

Si

autre rapport, sa réputation était entièrement nulle. « Un autre jour, il est question d'élever à Jamac un monument à la mémoire de Louis de Bourbon, premier prince de Gondé. « Pourquoi rappeler ces temps affreux? s'écrie le roi. Tout me déplait, le monument en luimême, la personne à laquelle il est consacré et Tinscription qui doit en faire Téloge. Louis de Bourbon avait certainement du mérite. Mais quel usage en fitr^il? Il fut impliqué dans la conjuration d'Amboise. Je veux bien croire que sa condamnation fut une affaire de parti. Mais je suis loin de le croire innocent. Rappelons-nous la bataille de Dreux, la tentative de Meaux où, sans la valeur des Suisses, il enlevait le roi lui-même, la bataille de Saint-Denis; enfin celle de Jamac où il périt par un lâche assassinat qui rend la mémoire de son meurtrier odieuse, sans justifier la sienne d'avoir dans toutes ces occasions porté les armes contre le roi... Je ne veux point que le monument soit érigé, et si la chose est faite, ce qui me ferait beaucoup de peine, je ne veux pas qu'on y inscrive autre chose que ceci : Ici, Louis, premier prince de Gondé, fut assassiné en 1569. »

Puis, c'est un incident d'un autre ordre. L'Académie française vient d'élire Lemontey, l'historien de la Régence, en remplacement de l'abbé Morellet. Le roi se rappelle que l'abbé de Saint-Pierre fut jadis chassé de r Académie pour avoir manqué beaucoup moins que Lemontey à la mémoire de Louis XIY, et l'envie lui prend d'user de son droit de veto. Decazes effrayé des suites probables d'une telle défense en parle à ses collègues, et tous ensemble demandent au roi d'approuver l'élection. C'est à lui que le roi répond :

tt Je suis fâché, mon cher fils, que tu tiennes tant à ce que je confirme le choix de l'Académie, et je ne suis, à

ne te rien cacher, pas trop content que tu en aies parlé à tes collègues. Tu le sais, mon cher fils, j'ai du bonheur à m'ouvrir à toi sur tout, je te consulte sur tout avec confiance, mais c'est parce que je t'aime de tout mon cœur, c'est parce que je te connais une excellente judiciaire et non autrement, car tu sais bien aussi combien je suis jaloux de conserver et de transmettre à mes successeurs un libre vouloir sur quelques points. L'Académie est de ce nombre. Elle annonce directement ses choix au roi qui les confirme ou ordonne de procéder à de nouveaux, sans que la responsabilité de personne y soit intéressée, et m'ouvrir à cet égard à mon ami, ce n'est pas en parler à mon ministre, bien moins à tous.

u Après m'étre ainsi soulagé, je reviens à M. Lemontey. Posons d'abord les faits : Mme de Genlis avait recueilli dans l'énorme fatras des Mémoires de Dangeau tout ce qui pouvait faire paraître Louis XIY sous le jour le plus avantageux. M. Lemontey a choisi dans le même recueil tout ce qui pouvait servir à le ravaler. Remarque en passant que je ne parle pas ici de l'intention générale de son ouvrage. Mais, dira-t-on, il a très bien parlé de Louis XIY. Gonnaissez-vous dans les écrits des défenseurs de la religion ri^n de plus admirable que la première partie de la confession du vicaire savoyard dans Emile? Tournez la page, et vous verrez ce qu'en pense l'auteur. Je ne te cacherai pas cependant que les motifs que tu allègues, sans diminuer ma répugnance, ébranlent ma résolution. Nous en reparlerons ce soir. »

Le soir venu, Decazes plaide la cause de l'élu de l'Académie et fait connaître au roi' l'engagement qu'a pris Lemontey de réparer dans son discours de réception ses torts d'historien. L'exclusion n'est pas prononcée; le

3t4 LOUIS XVIII ET LE DUC DECAZES.

roi attend le discours. Il le reçoit le 27 juin, et sa bile s'épanche :

« J'ai eu bon nez, mon cher fils, de ne pas vouloir lire le discours de M. Lemontey avant de le recevoir. Au moyen de cela, j'ai pu, sans mentir à ma conscience, dire que je me promettais du plaisir à cette lecture. Je me fiais à la parole que tu m'avais donnée qu'un bel éloge, et assurément ce n'était pas bien difficile, réparerait le libellé publié contre la mémoire de Louis le Grand. Au lieu de ce que j'attendais, qu'ai-je trouvé? que l'Académie française fut le fruit de la haute politique de Richelieu et de la magnificence éclairée de Louis XIV. Voilà bien assurément de quoi satisfaire un fils qui demande réparation pour les mânes de son père. a Quant au fond du discours, je conviens qu'il était très difficile d'être très religieux, en faisant l'éloge d'un homme aussi impie que l'abbé Morellet. Mais pourquoi le louer d'avoir coopéré à l'Encyclopédie. Il était si aisé, après l'avoir peint, d'une manière large, comme l'ami des gens de lettres les plus célèbres de son temps, d'arriver promptement à ce qui lui fait vraiment honneur, au courage avec lequel il défendit les victimes de la Révolution, et, là, de lui donner les louanges qu'il mérite et de faire d'autant plus ressortir cette belle partie de sa vie que le reste eût été dans le dernier jour ! Mais j'ai un reproche plus grave à lui faire, c'est d'avoir calomnié le Parlement et la Sorbonne.

tt Sans doute, quand l'inoculation parut, beaucoup d'àmes pieuses, mes parents étaient du nombre, l'envisagèrent comme un péché parce que c'était exposer sa vie à un danger présent pour en éviter un qui pouvait ne jamais arriver. Mais qu'on me cite l'arrêt du Parlement qui défend cette méthode ou le jugement de la

Sorbonne qui la condamne. Quelques magistrats proposèrent en effet de rendre un arrêt. La Cour consulta la Sorbonne qui répondit que Texpérience seule pouvait apprendre si c'était un bien ou un mal, et le Parlement se contenta, ce qui était une fort sage mesure de haute police, de défendre qu'on inoculât dans Tenceinte des villes. Mais quand on est d'un certain parti, il faut déchirer et tout ce qui tient à la religion et tout ce qu'a fait cette magistrature si regrettable pour ceux qui ne sont pas de la clique.

« Le discours finit par un compliment pour moi qui pourrait me flatter, si ce qui précède ne m'indignait pas tant et par ce qui s'y trouve et par ce qui y manque. M. Campenon, dans sa réponse, a donné maints coups de patte au récipiendaire. Mais cela ne diminue en rien mon juste mécontentement de celui-ci. Le tien, cher fils, doit être bien plus grand encore. Ce n'est pas à moi, c'est à toi qu'il avait promis de réparer par son discours la faute qui aurait dû lui mériter l'exclusion, et, loin de tenir sa promesse, il a aggravé sa faute. »

La lettre est longue. Mais elle constitue une véritable page d'histoire et témoigne une fois de plus de l'érudition de Louis XVIII, du sentiment qu'il avait de ses droits de souverain et de son constant souci de se montrer solidaire de tout ce qui avait été fait sous les règnes antérieurs au sien, en n'en déclinant, en aucun cas, la responsabilité.

Voici maintenant dans un billet du matin le récit d'une de ces piquantes scènes de famille qui se renouvelaient fréquemment aux Tuileries. Il s'agit d'un voyage que la duchesse d'Angouléme voudrait faire à Bordeaux et que le roi ne veut pas autoriser :

u Ton pauvre père a bien du chagrin, mon enfant.

Hier, le duc d'ÂngouIéme m'a demandé une réponse définitive sur le voyage de Bordeaux. J*ai répondu par une négative fondée sur les circonstances et la cherté. Ce matin, sa femme m'en a parlé. J'ai répondu de même. Elle ne m'a pas caché que cela lui faisait beaucoup de peine. Alors je lui ai dit :

tt — J'ai été parfaitement content de la conduite de votre mari dans son voyage. Me répondez-vous de tenir absolument la même?

Un silence trop expressif a été sa première réponse. Puis elle a ajouté :

« — J'espère que le roi n'aura jamais à se plaindre de ma conduite ni de mon attachement pour lui.

rf — Oh ! ai-je dit, je suis bien sûr de votre amitié, autant que de la mienne. Mais je crois que ce voyage ferait plus de mal que de bien. Et puis, les raisons que j'ai déjà données sont bonnes.

a L'entretien qui a duré en tout trois minutes, car c'était immédiatement avant le déjeuner, s'est terminé là. Je ne crois pas avoir mal répondu. Mais les larmes que j'ai vu répandre pèsent sur mon cœur. »

Toutes les lettres du roi ne sont pas aussi mélancoliques. En voici une qui respire la bonne humeur, voire la gaieté :

« Ma marche, de ma toilette ici, ce matin, a été faiblotte, ce qui m'a fait renoncer au projet de recevoir les ambassadeurs debout, ne voulant pas

Montrer aux nations Mithrîdate détruit ;

et je l'ai annoncé à tout le monde. Mais après le déjeuner, j'ai cru me sentir plus de force. J'en ai fait une petite expérience qui m'a réussi; cela m'a encouragé. Après la messe, je me suis fait rouler jusqu'à la porte de

la salle du trône; là, je me suis levé et j'ai été à pied gagner mon fauteuil où j'ai attendu ces messieurs, et quand ils ont eu fini leurs révérences que je n'ai pas voulu recevoir debout, ce qui eut été trop fatigant, je nie suis de nouveau remis sur mes jambes, j'ai fait mon tour d'Europe; puis, j'ai salué et je m'en suis allé reprendre ma voiture où je l'avais laissée.

« Je fais tous les jours plus que cela. Mais l'essentiel était de n'être pas trop ridicule, et je me flatte de ne l'avoir pas été. Demain, à moins de choses impossibles à prévoir, j'irai au Conseil à pied. Son Excellence le ministre de l'intérieur sera peut-être fâché que je n'aie pas reçu de cette façon lui et ses collègues. Mais mon fils se souviendra qu'à la réserve de ceux devant qui personne n'est héros, personne ne m'a vu debout avant lui. 9

Une goutte chronique, compliquée d'une obésité douloureuse, entrave constamment ses projets. C'est ainsi qu'en cette même année 1819, ayant voulu enfin se faire sacrer et fixer la date de cette cérémonie sans cesse ajournée, il en est à trois reprises empêché « par l'état de ses jambes qui lui jouent de bien vilains tours » . Il est réduit à passer de longues heures dans son cabinet, assis devant la table de bois blanc qu'il a rapportée d'Hartwell. Pour tromper la longueur des heures, il lit et écrit sans cesse, ce qui explique son abondance épistolaire. Elle ne suffit pas toujours à son activité, et c'est à son favori qu'il réclame des occupations :

u Tu m'as dit hier soir, mon cher fils, qu'il te venait mille idées pour ton futur discours pour les journaux, mais que ce serait le diable de les mettre en ordre. Cela m'en a fait venir une.

« Mets les tiennes par écrit, sans ordre, sans liaison,

cela n'en vaudra que mieux pour mon projet, et puis donne-moi Tëcheveau. Je me charge de le dévider; je te ferai un mauvais peloton. Mais comme il ne sera pas ton ouvrage, tu auras moins de peine à le mettre en ordre. Ne plains pas la mienne. Travailler pour toi est un tant doux plaisir! r>

La vivacité de Taffection paternelle que Louis XVIII a conçue pour Decazes se manifeste en des exclamations pareilles à toutes les pages de leur volumineuse correspondance. La santé de son fils, les souffrances de sa fille, souvent malade, les inquiétudes que lui cause la grossesse de la jeune femme, toutcela donne lieu chaque jour à des commentaires dont la longueur n'est égalée que par celle des réflexions que lui arrache son propre état. Il ne sait comment exprimer sa tendresse; il en prodigue les témoignages; plusieurs semaines avant Taccouchement de la comtesse Decazes, il écrit à son mari :

a J'ai dit ce matin au duc d'Angouléme que j'allais lui parler comme à confesse, qu'Égédie étant décidément grosse, tu désirais que je fusse le parrain de Fenfant, que j'en mourais d'envie, mais qu'il me fallait une commère; qu'à la vérité, j'étais bien sur que ma nièce ne me refuserait pas, mais que cela ne me suffirait point, si je n'avais la certitude qu'elle ne serait pas sèche comme un cent de clous, ni avec toi quand tu irais la remercier, ni au baptême que je comptais bien faire en personne ; que je le priais de sonder le terrain et que de sa réponse dépendrait que tu me fisses ou non la demande officielle.

u II m'a très bien compris et il m'a demandé si c'était la pure vérité que je demandais.

« — Sans doute, lui ai-je répondu; tant dure puisset-elle être, je préfère la peine qu'elle me causera au chagrin de causer un désagrément à celui que j'aime tant )

a Alors, il m'a demandé quelques jours pour remplir sa mission, y^

La mission échoue. Au commencement de juin, quelques jours après la naissance de Tenfant, le roi rapprend à Decazes. N'écoutant que le ressentiment qu'elle nourrit comme les autres membres de la famille royale, son mari excepté, contre le favori de son oncle, la duchesse d'Angouléme répond à la première ouverture qui lui est faite u qu'elle est toujours aux ordres du roi n , et rien de plus.

a Tu peux juger de la peine que je ressens ; elle est bien accrue par la tienne... Ne pas être le parrain de ton enfant serait pour moi une peine cuisante. Je crains d'être taxé de faiblesse par les uns, et que les autres n'aient l'audace de dire que j'ai essuyé un refus. D'autre part, t' exposer le jour du baptême à un désagrément public est un tourment auquel je ne puis penser sans frémir. »

Voilà qui donne une singulière idée de l'état de la cour de France dans les premières années de la Restauration et des rapports déplaisants qui existent entre le roi et ses parents. On lui obéit parce qu'il est le roi, mais on murmure, on se plaint, on le boude; on ne laisse échapper aucune occasion de faire injure à ses ministres et surtout à celui d'entre eux qu'on affecte de rendre responsable du caractère libéral, — on dit révolutionnaire, — de la politique que défend le cabinet. Seul, le duc d'Angouléme semble s'y être résigné. Il aime sincèrement Louis XVIII et redouterait de l'affliger en récriminant. Mais sa docilité, sa résignation semblent au roi bien fragiles. On a vu combien elles Tétonnent et quelles craintes elles lui inspirent. A plusieurs reprises, il peut croire que ses craintes vont se réaliser et

que le prince ira grossir le nombre des mécontents. Il s'en inquiète ; il met Decazes en garde contre ce nouveau péril :

« Tu dois, à l'heure qu'il est, être avec le duc d'Angouléme, et je serais bien fâché qu'il en fût autrement, car jamais pareil entretien ne fut plus nécessaire. On Ta travaillé de main de maître , il voit une réaction pareille à celle de 1815, les gens fidèles chassés pour placer les Jacobins. Toi-même, tu n'es pas exempt de reproches, à cause de changements de préfets. Je te dis tout cela en abrégé parce qu'il te le dira plus au long. «

Tels sont les effets qu'a produits ce mouvement vers la gauche, trop accentué, trop peu mesuré et partant terriblement dangereux, auquel les doctrinaires ont poussé le cabinet et par lequel Decazes qui, s'il vise au même but, désapprouve la rapidité de la marche, s'est laissé entraîner.

Avant d'aller plus loin à travers les graves événements que devait dénouer un an plus tard la chute foudroyante de Decazes, peut-être convient-il de s'arrêter un instant à ces détails d'ordre plus intime, dont le lecteur est toujours si friand et sans lesquels un récit historique est un peu comme un corps sans âme. De tels détails sont, à proprement parler, la lumière de l'histoire. Us en augmentent l'intérêt et le charme. Ils existent en abondance dans ces cahiers de la duchesse Decazes à qui nous devons déjà tant de piquants renseignements. Ils vont nous aider

encore à reconstituer la vie ministérielle d'alors et à rendre plus visible le décor en lequel elle se déroulait.

« Quand M. Decazes fut devenu ministre de Tintérieur, raconte la duchesse, sa faveur près du roi fut plus grande encore qu'elle ne Tétait avant. Mais plusieurs de ses collègues qui s'étaient retirés ne cachaient pas leur mécontentement. Le salon de Mme de la Briche, bellemère de M. Mole, qui déjà quand celui-ci siégeait au conseiTn'était pas ministériel, devint si hostile que je fus dispensée d'y aller. Mais je continuai à voir Mme Mole qui, elle, était toujours la même, Tair froid et indifférent. M. Pasquier, resté l'ami de M. Decazes, fut très convenable. On disait qu'il se ménageait pour l'avenir. Le duc de Richelieu était parti tout de suite. Sa sœur, Mme de Montcalm, jeta feu et flamme contre le nouveau ministre. Mme de Jumilhac fut plus modérée. Elle attendait la mise à exécution d'une faveur promise à son fils, c'està-dire la substitution du nom de Richelieu, le titre de duc et la pairie. Elle sentait que, pour l'obtenir, elle avait besoin de M. Decazes. »

Après ce trait, voici quelques détails sur les nouveaux ministres :

• M. Dessoles, ministre des affaires étrangères et président du Conseil, habitait rue du Bac, hôtel de Galliffet. Sa femme, née Dampierre, n'était plus jeune. Leur fille n'avait guère que deux ans de moins que moi. Au ministère de la justice, il y avait M. de Serre; il demeurait place Vendôme; il recevait tous les jeudis. Mme de Serre passait pour jolie; elle avait des succès dans le monde; on la disait ambitieuse. A la marine, il y avait le baron Portai, Bordelais, fort des amis de M. Decazes. Sa femme était petite et laide. Mais leur fille, déjà veuve, était fort agréable et aidait sa mère à

faire les honneurs des salons de la marine. C'est moi qui présentai Mme Portai aux Tuileries. Elle connaissait fort peu de monde. Chez le comte d'Artois, où nous allâmes en sortant de chez le roi et où on attendait longtemps, Mme Portai parlait haut, allait à droite et à gauche, regardait avec admiration les tentures, demandait le nom des personnes qui entraient. Une hien excellente femme, d'ailleurs. Le baron Louis était ministre des finances. II venait plus souvent au ministère que je n'allais chez lui. Sa nièce, Mlle de Rigny, l'assistait pendant ses réceptions. »

Être la femme d'un ministre aussi en vue que Decazes ne constituait point une sinécure. De santé délicate, grosse pendant les premiers mois de 1819, celle qui portait son nom n'en était pas moins tenue aux devoirs de sa situation officielle qui lui semblaient « de véritables corvées» . Elle confesse qu'elle n'aimait que le théâtre ety allait très souvent. « J'étais encore si enfant que quelquefois, en rentrant de l'Opéra, je dansais devant ma glace, cherchant à imiter le menuet que j'avais vu danser à Mme Bigottini. » Les obligations indispensables étaient les visites aux capitaines des gardes de service, au premier gentilhomme de la chambre, aux ministres et aux ambassadeurs.

L'ambassadeur d'Angleterre à Paris était alors sir Charles Stuart, un ami de Decazes et le seul des membres du corps diplomatique qui se fût consolé de la retraite de Richelieu, a II donnait souvent de grands dîners et des bals charmants. » L'ambassadeur d'Autriche, le baron de Vincent, qui demeurait en haut des Champs- Elysées, « dans une maison qui n'avait pas l'air d'un hôtel » , était grand, maigre avec des cheveux blancs, n mais glacial n . De Goltz, le ministre de Prusse, logé rue

de Lille, dans Tancien hôtel du prince Eugène, venait assidûment chez Decazes jusqu'à la fin de 1818 » . liy vint moins après la retraite du duc de Richelieu. » Pozzo, ambassadeur de Russie, recevait beaucoup, quoiqu'il ne fût pas marié. Le dëpit de n'être pas ministre des affaires étrangères Tavait fait se ranger parmi les ennemis de Decazes contre qui il intriguait ferme. Le duc de Fernand Nunez, ambassadeur d'Espagne, était marié. Mais sa femme ne résidait pas en France. Petit, maigre, chétif , mais avec des yeux superbes, il parlait naïvement de leur beauté. Il disait que c'étaient les plus beaux yeux de toute TEspagne. « Il faisait faire pour une danseuse de rOpéra, Mlle Aimée, des toilettes semblables aux miennes. Un soir, à TOpéra, je la vis dans une loge à mon côté, avec une robe toute pareille à celle que je portais. Le lendemain, plusieursjeunes femmes se joignirent h moi, et nous allâmes déclarer à Mme Herbaud qu'elle ne nous babillerait plus si elle ne s'engageait à ne pas faire pour des actrices des robes comme les nôtres. »

Il y avait aussi les visites aux Tuileries.

« Le roi recevait le lundi soir. Il fallait y aller. J'en, trais dans la salle du trône où étaient les duchesses, les femmes des ministres et quelques autres ayant le tabouret. Toutes les personnes que j'y trouvais s'empressaient autour de moi. Le roi arrivait et me parlait plus qu'à tout autre. .

« En sortant de chez Sa Majesté, l'usage voulait qu'on entrât chez la duchesse d'Angouléme dont l'appartement était au-dessous de celui de son oncle. Il y avait un premier salon où étaient les gardes, un second où on attendait, et un troisième où se tenait la princesse. Ils étaient toujours pleins ; les rangs n'y étaient pas marqués, et il fallait «batailler» pour arriver jusqu'à Madame.

« On se donnait des coups de coude et des coups d'épaule. Madame se tenait près de la porte. Quand on était parvenue jusqu'à elle, on jetait vite sa traîne à terre. A peine pouvait-on faire les trois révérences obligées, la troisième près de Madame qui était debout, ses dames de service derrière elle et beaucoup de purs qui venaient chez elle sans aller chez le roi. Elle était grande et maigre, une figure noble, mais froide sans rien de féminin, pas même la voix qui était dure et forte. Les dames de sa maison étaient toutes laides.

a Madame me parlait toujours avec une certaine bonté. Mais le son de sa voix me faisait peur. Elle voulait cependant être bonne pour moi. J'étais, quoique grosse et très fatiguée, tenue d*aller tous les dimanches à la messe des Tuileries. Un lundi, elle médit :

4< — Vous étiez souffrante hier, madame Decazes. Quand le roi ne vient pas à la messe, n'y venez pas. Cela vous fatigue.

« C'était sûrement une marque d'intérêt. Mais cette -voix était si dure que je fus tout effrayée et n'étais pas •encore remise quand j'arrivai devant Mgr le duc d'Angouléme qui me demanda si j'étais malade. Monsieur avait une grande bonté dans la physionomie et dans la voix. Il n'était ni beau, ni grand. On disait que les Bourbons se dandinaient en marchant. Lui se dandinait même au repos; il était continuellement sur une jambe ou sur une autre, n

Parmi ces attachants souvenirs, il en est sur la duchesse de Berry que l'auteur nous montre petite, épaules hautes, poitrine étroite, taille épaisse, bras maigres, pieds très jolis, petits yeux incertains, regardant de bas en haut, et cheyeux d'un beau blond en grande abondance. Pétulante et agitée, la princesse aimait follement la danse.

tt Mais elle dansait en sautant, comme une petite paysanne, et ne valsait pas. » Suit la description d'un costume qu'elle portait souvent quand elle était à Saint- Cloud ou en voyage : pantalon large serré au bas de la jambe, des bottines montant un peu au-dessus de la cheville, une petite redingote d'homme en drap brun descendant jusqu'au genou, ceinture de cuir avec boucle.

La duchesse de Berry adorait les romans. On racontait que la duchesse d'Angouléme, en ayant un jour trouvé chez sa jeune belle-sœur — il est vrai que c'étaient les contes de Voltaire et ceux de La Fontaine — les avait fait enlever en lui adressant de très vifs reproches. « Les livres n'en revinrent pas moins chez la duchesse de Berry bientôt après. » Elle habitait avec son mari le palais de l'Elysée. Le duc de Berry était irascible, emporté, tout de premier mouvement et non moins ultra que son père. Il tenait contre les ministres et contre Decazes les propos les plus malveillants.

Pendant l'hiver de 181 T, on fit grand bruit dans le monde de sa présence à un bal donné chez une certaine Virginie avec laquelle il avait rompu au moment de son mariage. Le roi, très mécontent de son neveu, lui exprima son mécontentement u avec violence » . Les colères du roi étaient aussi terribles que rares. Parlant quelque part dans ses lettres d'un de ces emportements, il dit : « On a du entendre les éclats de ma voix jusque sur la place du Carrousel. » Après avoir lu le rapport dans lequel on annonçait que le bal aurait lieu, il écrit ; « Ce rapport m'afflige d'autant plus qu'il me fait cruellement sentir la différence du temps. Jadis un ordre aurait été donné à M. Le Noir. En le recevant, il eût envoyé chercher la donzelle et lui eût dit :

« — Mademoiselle, si votre bal a lieu, vous irez coucher à Sainte-Pélagie.

4 Et il n'y aurait pas eu de bal... Et quel moment on choisit pour donner un pareil scandale ! Que fera-t-on? Ira-t*on? Il ne manquerait plus que cela! N'ira-t-on pas? Il faut être bien infatué d'une coquine pour lui payer si cher un amusement qu'on ne partagera pas. » Le lendemain, il apprend que le duc de Berry a paru à ce bal? Son indignation ne se contient plus : « Lorsqu'on se marie à trente-huit ans et qu'on ne se range pas, cela prouve qu'on ne voit dans sa femme qu'une maltresse de plus. Alors, il reste peu d'espoir d'une réforme dans les mœurs. »

Indépendamment des réceptions hebdomadaires du roi, il y avait parfois spectacle à la cour. Le grand^uc Constantin était venu à Paris, on lui en offrit un. « Le choix de la pièce qu'on devait jouer ne fut pas très heureux : Hamlety de Ducis. Le choix du ballet le fut davantage : Nina^ le triomphe de la Bîgottini. » Pour ces galas, tout le fond de la salle de spectacle était occupé au milieu par le roi et les princes. Sur les côtés se dressaient des estrades, à droite pour les ambassadrices, à gauche pour les duchesses et les femmes des ministres. Elles étaient douze de chaque côté, et derrière elles, deux autres rangs de femmes, toutes en grand habit, robe et manteau brodés d'or ou d'argent, coiffées avec des plumes. Le roi entrait par le fond. Lorsqu'on l'annonçait, tous les assistants se levaient, tournés de son côté. La duchesse d'Angoulème. paraissait la première, faisait trois saints avant de gagner sa place, où elle restait debout; après elle la duchesse de Berry, et enfin le roi qui saluait aussi trois fois avant de s'asseoir, et à qui les assistants répondaient par une triple révérence, a Le spectacle terminé, la cour

se retirait et chacun s'en allait chez soi sans même entrer dans rintérieur des Tuileries. »

La première fête à laquelle assista la comtesse Decazes aussitôt après son mariage fut celle à laquelle donna lieu l'érection de la statue de Henri IV sur le pont Neuf. En face de la statue, on avait dressé une estrade dont une espèce de loge occupait le milieu. Là, étaient assis le roi et la famille royale. Devant et sur les côtés, avaient pris place les femmes présentées, plus ou moins proche du roi, selon leur rang à la cour.

« J'étais avec ma tante, la duchesse de Brunswick sur la première banquette. La duchesse de Guiche, qui s'était mariée trois mois avant moi, était avec nous. Nous étions au mois d'août; la chaleur était intolérable. Nous étions en toilette de soirée, petit chapeau avec des plumes, robe décolletée, une écharpe sur le cou. J'avais pris l'ombrelle que le roi m'avait donnée, espérant m'en servir. Mais il eût fallu pour cela qu'il nous ftt dire que nous pouvions le faire. Il le fit dire à ma tante, mais non à la duchesse de Guiche et à moi. Nous restâmes donc au gros soleil. En rentrant, je me plaignis à M. Decazes du peu de galanterie du roi. M. Decazes lui ayant transmis mes plaintes, il me fit dire que nos ombrelles l'auraient privé du plaisir de me voir et qu'il me priait de pardonner son égoïsme. »

Peu après cette fête, la cour partit pour Saint-Cloud, et Decazes s'installa avec sa jeune femme au château de Ville-d'Avray qu'il avait loué peu avant son mariage. Le parc était vaste, mais traversé par une grande route sous laquelle passait un souterrain. A l'une des extrémités de l'enceinte, il y avait un pavillon où la châtelaine venait s'asseoir une fois par semaine, lorsque le roi devait passer.

u La première fois, il fit arrêter sa voiture pour nous dire bonjour. Les autres fois, il ne s'arrêta pas. Mais, en approchant du pavillon, la voiture et l'escorte se mettaient au pas. En passant devant nous, il était son chapeau, puis le remettait lentement, après quoi Téquipage se remettait au galop. »

 la fin de 1818, le ministère de la police ayant été supprimé, Decazes devint ministre de Tintérieur. Il recevait officiellement le mercredi soir. Un diner d'hommes politiques précédait la réception oCl venait toujours une grande foule.

« J'étais dans un grand fauteuil près de la cheminée. Quand je voyais arriver une femme, j'allais au-devant d'elle et la conduisais à un fauteuil. Ordinairement, celle qui était près de moi cédait la place à la nouvelle venue. Quand elle ne le faisait pas, c'est moi qui allais auprès de celle-ci. Les femmes qui venaient chez moi étaient âgées pour la plupart. Les jeunes venaient avec leur mère. On n'allait guère dans le monde pendant la première année de son mariage sans sa mère ou sa belle-mère. »

Durant les premiers mois de 1819, auxquels ces souvenirs se rapportent, Decazes reçut plus encore qu'il n'avait reçu jusque-là. Indépendamment des fêtes officielles, il donna des déjeuners, des dîners, des concerts. Il aimait à s'entourer d'hommes de lettres, de peintres, d'artistes. Quelques-uns étaient ses fami>liers.

K Talma venait souvent déjeuner. Il disait des vers et s'amusait à en faire dire à ma petite sœur qui avait six ou sept ans. Il la mettait debout sur le piano, et elle nous récitait des vers de Racine, ce qui me rappelait que lorsque j'étais enfant, chez mes parents.

M. de Narbonne me juchait sur une table pour m'entendre réciter : Cher Théramène, arrête. »

A propos de Talma, la duchesse, reproduisant une des notes qu'elle avait recueillies autrefois et qui lui servirent plus tard à écrire ses Souvenirs, dit encore :

« Un jour, il a pris la couverture de mon piano, s'est drapé dedans, et ce singulier costume ne Ta pas empêché d'être très dramatique. Il est bien intéressant quand il parle de sa manière de sentir et de jouer 1^ tragédie. H m'a dit qu'il s'identifiait tellement avec son personnage qu'il ne voyait pas la femme à laquelle i| s'adressait. Ainsi, il m'a assuré que dans le rôle d'Oreste, si Mlle Duchesnois disparaissait dans la scène entre Oreste et Hermione, il ne s'en apercevrait pas et continuerait sa déclaration, mais que si la toile tombait et s'il ne voyait plus les spectateurs, il s'arrêterait et ne serait plus inspiré. Il se fatigue beaucoup en jouant. On voit la sueur couler sur sa figure. Quand il doit jouer, il ne dîne pas. Il déjeune de bonne heure et ne mange plus rien jusqu'au lendemain « M. Decazes a eu la pensée de faire jonevAthalie à l'Opéra avec les chœurs. Talma doit remplir le rôle du grand prêtre. Il est venu hier au pavillon de Madrid que M. Decazes a loué après mes couches et où nous sommes installés. Apre» déjeuner, il a fait dire à ma petite sœur les vers d'Éliacin. Puis, entraîné, il nous a réeité presque tout son rôle. Il a été admirable. »

C'était au printemps. Le roi résidait alors à Saint» Gloud. De Madrid comme de Paris, Decazes allait le voir tous les soirs, sauf le jour de la semaine où les ministres venaient dîner entre eux chez leur collègue de l'intérieur. « Pendant notre séjour à Madrid, le roi passait une fois la semaine le long du parc. Il y avait

là un pavillon devant lequel il s'arrêta une fois, après m'avoir fait dire de m'y trouver avec mon fils qu'il voulait bien voir. »

Lorsque le roi résidait aux Tuileries, la jeune femme allait chez lui de temps en temps, le matin, a La première fois, j'y avais été conduite par mon mari. Puis, j'y allai seule. Le roi était toujours d'une grande bonté. Mais cette bonté ne diminuait pas mon embarras. En entrant dans son cabinet, je faisais une grande révérence. Le valet de chambre qui m'avait ouvert la porte entrait après moi et allait tourner le fauteuil sur lequel le roi étais assis devant sa petite table en bois blanc. Il mettait ensuite un fauteuil pour moi près de cette table et de celui du roi. Lorsque, après avoir fait une seconde révérence, je m'approchais, Sa Majesté m'em brassait. Puis, commençaient les questions; le roi appelait M. Decazes son fils et m'appelait sa fille. Il me demandait si j'étais contente de son fils.

« Il aimait à parler de sa jeunesse, voire de ses succès près des femmes. J'ai gardé le souvenir d'un certain coup de pistolet tiré sur lui quand il était comte de Provence. Voici comment il m'a raconté l'histoire : il avait des rapports très intimes avec une dame qui habitait l'hôtel D***. Une nuit, surpris par le mari, il dut se sauver par le jardin qui donnait sur le quai. Il fut obligé de franchir le mur de la terrasse. En le regardant, j'avois peine à comprendre comment un iiomme si gras, si impotent, avait pu faire ce saut. Souvent encore, en passant devant cette terrasse, je me dis que c'est impossible.

« Le roi me tutoyait comme il tutoyait M. Decazes. Fort instruit, aimant à le prouver, il faisait des citations. Gomme je ne savais pas le latin, il choisissait des cita-

tions françaises et souvent des vers de Racine. Je me souviens d'avoir pu continuer un jour une scène qu'il avait commencée. Une fois, il me parla de Marie-Antoinette. II prit dans un tiroir de sa table une tabatière sur laquelle était le portrait de la reine. Me le montrant, il me dit :

« — C'est un ange que je regrette comme au premier jour.

w Cette expression d'ange que le roi employait souvent paraîtra bien surannée. Elle était dans les habitudes de l'ancien régime, et j'ai entendu bipn souvent les duchesses d'Uzès et d'Âumont s'en servir.

tt Quand j'ai vu le roi pour la première fois, il marchait encore, mais mal, en s'appuyant sur une canne sans pour cela manquer de dignité. Lorsque, le lundi soir, il entrait dans la salle du trône et s'arrêtait sur le seuil pour nous saluer, il le faisait avec une noblesse, une dignité qui faisait oublier ses infirmités. Sa figure devait avoir été belle. Elle était devenue trop forte et trop rouge. Mais dans son regard très pénétrant, il y avait beaucoup de finesse et même d'ironie, ce qui n'empêchait pas que son regard fut bienveillant. »

A ces détails, la duchesse ajoute que tant que son mari fut ministre, le roi lui faisait porter à elle, tous les jours, un petit bouquet, tantôt par une des personnes de sa maison, tantôt par Decazes lui-même. Un soir, s'aperce vaut qu'il avait oublié son hommage quotidien, il glissa les fleurs dans le portefeuille qu'il renvoyait à son ministre : « Je suis heureux du succès de mon bouquet auprès de la petite, écrivait-il le lendemain, cela me fait venir une idée que je mettrai peut-être à exécution, c'est de garder ce soir le portefeuille et d'en faire le même usage. » Quant à elle, elle dit à ce sujet :

tt II en fut, hélas! de ces fleurs comme de toutes choses. Au début, je les recevais avec plaisir, les plaçant moimême dans un vase fait tout exprès pour elles; puis, je n'y fis plus attention, et c'est mon domestique qui mettait dans Teau le bouquet du roi, lorsqu'il le trouvait se fanant sur ma table. »

Si le roi eût conYiu cet aveu, il en eût été très attristé, car il avait voué à la femme de a son fils » des sentiments non moins affectueux et tendres que ceux qu'il portait au mari. Au mois de mai, alors qu'elle est livrée aux douleurs de l'enfantement, il fait part à celui-ci des anxiétés qu'il ressent en attendant l'issue de cette douloureuse épreuve. « Il me semble que j'avais cent choses à te dire; je n'en trouve qu'une, c'est que toutes les facultés de mon âme sont chez toi ; je suis là, près de la petite ; l'expression des douleurs que je vois sur son visage me pénètre; ses cris m'arrachent le cœur, mais, en même temps, ils m'encouragent; à chacun j'espère que ce sera le dernier; déjà, je crois entendre ce premier vagissement, de tous les sons le plus doux à l'oreille paternelle. 0 mes enfants, que je vous aime! » Puis, lorsque, relevée de couches, la jeune femme a repris ses visites du matin qu'il trouve trop rares, il exprime son bonheur : « Je l'ai vue^ mon cher fils, ta chère femme. J'en ai été bien heureux. Il faut tout dire pourtant; je Tai trouvée un peu pâle. Est-ce que, l'an dernier, vous ne mettiez pas un brin de rouge? Il me semble qu'il n'y aurait pas de mal à reprendre cet usage. C'est de toi maintenant que j'attends de savoir si elle a été contente de ton vieux père. »

Le 19 août, jour anniversaire du mariage de « ses enfants » , il prend la plume et laisse parler son cœur :

« Il y a, ma chère fille, aujourd'hui un an du plus beau

LE CABINET DESSOLES-DECâZES, 1819. 343

jour de notre vie... Puis-je mieux célébrer un si doux anniversaire qu'en m'adressant à vous, mon aimable Ëgédie, en vous disant combien mon bonheur de 1819 remporte sur celui de 1818? Mes espérances d'alors, vous les avez, mon fils et vous, remplies, surpassées. Vous êtes heureux, parfaitement heureux. » Puis se souvenant qu'il tutoie « son fils »> , il s'écrie : « Quand je parle à mon Élie, quand je lui écris, j'emploie toujours le singulier, ce véritable interprète de la tendresse. Pourquoi n'en ferais-je pas de même avec mon Égédie? Tu me le permets, n'est-ce pas, ma bien-aimée? Eh bien, je t'aime, je te bénis de toute mon âme, je te presse contre mon cœur ; viens y recevoir les plus tendres baisers de ton ami, de ton père^ de ton Louis, n

Vers le même temps, Decazes est tombé de cheval. L'accident n'a pas eu de suites trop fâcheuses. » Il est peu de chose en lui-même. Mais le zèle du ministre de l'intérieur à remplir ses fonctions Ta seul rendu grave. D'après cela, n'est-ce pas un devoir pour le roi de l'honorer d'une visite? Réfléchis et réponds-moi. » Decazes refuse l'honneur que Sa Majesté veut lui faire. Il en sera quitte pour garder la chambre trois jours, pour rester trois jours sans voir le roi, et celui-ci de protester : a Je voudrais bien, mon cher fils, pouvoir accepter l'augure de rien que trois jours de jeûne, même en comptant aujourd'hui pour le premier. Mais j'ai bien peur que cela ne soit plus longtemps, surtout quand je le vois ne pas pouvoir plier le genou. Je sais des paroles sur cet air-là, non seulement parla goutte, mais par une chute que j'ai faite à Mitau en 1807 et à la suite de laquelle il m'eût été pendant huit jours, quoique je marchasse en pays plat, à peu près aussi facile de prendre la lune avec les dents que de descendre et surtout de mon-

ter une seule marche. Prends du courage, mon ami, et surtout ne fais point d'imprudence. » Et comme le même jour, il a reçu une statuette de Henri IV, il ajoute : u Je Tai trouvée extrêmement belle. Si j'avais reçu ta lettre avant de la voir, je me serais écrié : — ? Grand roi, je te porte envie. Tu allais voir Sully tant que tu voulais. »

C'est par centaines qu'on pourrait citer des lettres pareilles, où se révèlent la tendresse et la sollicitude de Louis XVIII pour «sa fille et pour son fils » . « Voilà bien longtemps que j'attends. Je suppose que tu es entré chez le duc d'Angoulême et qu'ensuite tu n'auras pas eu le temps de monter chez moi. Puisse au moins la soirée me dédommager de ce que j'avais espéré pour Taprès-midi ! — A propos du duc d'Angoulême, il faut te prévenir que j'ai dit à sa femme qu'elle avait fait ta conquête; ne va pas me démentir, v Cette recommandation est du mois d'août. A la suite de l'attitude prise par les ministres dans la question des régicides et de l'arrangement des affaires ecclésiastiques conclu avec la cour de Rome, l'irritation de la famille royale contre le favori s'était un peu calmée; les rapports devenaient moins acerbes, et le roi tenait à lui en fournir la preuve.

Ce sont là, on en conviendra, d'irrécusables témoignages de l'invraisemblable faveur dont jouissait Decazes à cette époque de sa vie. Elle durait alors depuis plus de trois ans et, loin d'être affaiblie par sa durée, elle y puisait de jour en jour une force nouvelle, augmentant d'autant l'influence de celui qu'on appelait le maître dirigeant, bien qu'il ne présidât pas le conseil. Le roi ne voyait, n'entendait, n'agissait que par lui. « M. Decazes, en ce temps-là, a véritablement régné sur la France » , dit le chancelier Pasquier dans ses Mémoires. Il n'est donc pas étonnant que Decazes fût devenu, plus encore que par

le passé, le point de mire des libéraux qui comptaient sur son aide pour s'emparer du pouvoir, et la béte noire des ultra-royalistes qui le rendaient responsable de leurs échecs et de leurs déboires. On a déjà pu se rendre compte de ce qu'il y avait d'injuste dans l'aversion de ceux-ci et du peu de fondé dans les espérances de ceuxlà. Decazes était, au plus haut degré, un homme de juste milieu; il voulait tenir la balance égale entre la droite et la gauche; gouverner non avec les factions, mais avec les centres. L'attitude des partis et les événements qu'il prévoyait ne faisaient que i'aFfermir dans ce dessein et malheureusement le firent avorter.

Vers le milieu de février, quelques semaines après l'entrée en scène du cabinet Dessoles, les ultra-royalistes, dans les deux Chambres, avaient dressé leurs batteries et ouvraient les hostilités contre lui. Â la Chambre des députés, ils étaient contenus par la masse imposante des ministériels du centre, dont la gauche, en de fréquentes occasions, venait grossir le nombre. Mais, à la Chambre des pairs, ils formaient une majorité qui, dès l'ouverture de la session, trahissait son dessein de faire au cabinet une opposition systématique.

Ce fut d'abord une proposition du marquis de Barthélémy, le fameux Barthélémy de la paix de Bàle, rallié aux Bourbons en 1814, après avoir servi l'Empire et devenu plus royaliste que le roi (1). Elle avait pour objet d'inciter les pairs « à supplier le roi de modifier l'organisation des collèges électoraux » . Le cabinet n'était pas

(1) Il faat se reporter aux journaux du temps et aux historiens de la Restauration pour se rendre compte du violent émoi qui agita Topinion en France, quand cette proposition fut déposée. On en considérait l'adoption comme un triomphe pour les ultras et le point de départ d'un changement de système.

réfractaire à Tidée d'une réforme électorale. Mais il entendait en prendre seul Tinitiative à son jour et à son heure. Prise par les ultras, cette initiative constituait une déclaration de guerre. On ne pouvait l'interpréter autrement, alors qu'elle émanait de la réunion Bausset formée à l'instigation de Mdlé, vers la fin du ministère Richelieu, pour obliger le roi à gouverner avec la droite.

Soutenu par le parti libéral, le cabinet Dessoles combattit cette motion^ inoffensive en apparence, en réalité chef-d'œuvre de perfidie. Elle n'en fut pas moins adoptée par la Chambre des pairs à une majorité de quatre-vingtquatorze voix contre soixante. Elle devait échouer plus tard devant la Chambre des députés, mais non sans y réveiller l'esprit réactionnaire dont on entendît les représentants proclamer tout haut leurs espérances. Au commencement de mars, les pairs, cédant encore aux mêmes influences, repoussèrent la loi sur l'année financière adoptée déjà par la Chambre des députés. La majorité antiministérielle démontra sa cohésion et révéla ses desseins en se comptant à nouveau dans ce second vote, comme elle s'était comptée dans le premier. Entre temps, avait été présentée aux Chambres une résolution qui créait en faveur du duc de Richelieu, à raison de ses services et à titre de récompense nationale, pour être attaché à sa pairie et transmissible avec elle, un majorât de cinquante mille livres de revenu. La droite y trouva prétexte à persévérer dans son système d'opposition et parvint à faire substituer au projet primitif un projet nouveau qui supprimait la transmissibilité.

Très irrité par ces manifestations, le roi ne se tint plus quand il découvrit que le principal meneur de la campagne était Mole, l'ancien collègue de Decazes, qui se disait naguère son ami et s'était fait depuis son plus

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ardent adversaire. L'indignation royale s'exprima, à cette occasion, en termes d'une rare violence :

« La scélératesse de Mole fait horreur. . . Un bon gourdin est, je crois, le meilleur topique contre ce roquet enragé. Je suis bien fâché de n'avoir pas su tout pela dimanche. Mais qu'il revienne, il sera reçu à la Vitrolles. » Puis, soulagé par cet éclat de colère, il ajoutait : « Les projets des ultras sont bien mauvais, mais ne m'inquiètent pas. La lettre de Richelieu est mauvaise d'abord parce que son infatuation pour Laine continue à être telle qu'il le met sur la même ligne que Montesquieu, — je ne le croirais pas si je ne l'avais vu de mes yeux, — ensuite parce qu'il tient à sa maudite réunion Bausset. Il espère qu'elle subsiste toujours et qu'elle prêtera son appui au ministère lorsqu'il fera des propositions monarchiques. C'est, d'une part, supposer qu'il peut en faire d'autres (la révérence, Monsieur); c'est, del'autrej soumettre au jugement de vingt-deux nobles pairs les intentions du ministère, ce qui est fort commode pour la marche du gouvernement... Ne vaûdrait-il pas cent fois mieux, comme en Angleterre, être franchement et une bonne fois pour toutes du parti de l'opposition ou de celui du ministère ?»

Laine que le roi estimait naguère, mais dont il avait cru découvrir la main dans ces intrigues, n'était pas non plus épargné : u Je te trouve, mon cher fils, bien indulgent pour Laine. Répondre si mal à ta conduite amicale envers lui peut, si l'on veut, ne s'appeler qu'ingratitude. Mais ses amendements, après avoir promis d'appuyer le ministère, mais surtout son travail pour former une opposition tirée du centre même, si tout cela n'est pas une trahison, je ne sais, ma foi, pas à quoi l'on peut appliquer une semblable dénomination. »

Cette lettre est écrite à la fin de février. A ce moment,

les ultra-royalistes, à la suite du vote de la motion Barthélémy, étaient en liesse. Quelques jours plus tard, le rejet de la loi financière achevait de les griser. Ils croyaient déjà tenir le pouvoir et se partageaient les portefeuilles. La France était en proie à Témotion la plus vive. En rejetant la loi financière votée par les députés, en refusant ainsi le vote de Timpôt, les pairs avaient excédé leurs droits. On se demandait non sans angoisse si le roi, les ministres, la majorité de la Chambre élective courberaient le front devant cette usurpation de pouvoir. Mais bientôt Topinion se rassura. Loin d'abdiquer sa prérogative et de subir la majorité factieuse de la Chambre des pairs, le roi se rappelant ce qu'il avait fait deux ans avant contre la Chambre introuvable qui voulait lui dicter des lois, s'écriait en plein conseil :

— Cette majorité, je la briserai. Il ne s'agit pas de vous, messieurs; il s'agit de moi. Je ne tous abandon* nerai pas plus que vous ne m'abandonnerez. Il faut ou briser cette majorité factice ou briser la majorité sincère que le pays m'a envoyée en répondant à mon appel du 5 septembre 1816. Mon choix ne peut être douteux.

En tenant ce langage, Louis XVIII posait la question sur son véritable terrain. Entre la Chambre des pairs où la majorité était ultra-royaliste et celle des députés où elle était libérale, il devait choisir. Il fallait qu'il déposât son sceptre aux pieds d'une Chambre qui n'existait que par lui, puisque seul il en nommait les membres, et qu il tolérât qu'elle imposât sa volonté au pays, à ses représentants et au trône du même coup, ou que cette volonté s'abaissât devant celle du peuple et celle du roi. L'énergie avec laquelle, en cette circonstance, Louis XVIII prit son parti eut pour effet de couper court, au moins provisoirement) aux divisions qui s'étaient produites

dans le Conseil. En quelques heures, les ministres se rapprochèrent, oubliant leurs griefs réciproques, prêts à s'unir étroitement pour organiser la résistance à laquelle ils étaient résolus. C'est en parfait accord qu'ils demandaient au Roi d'user de sa prérogative et de nommer soixante nouveaux pairs dont l'entrée dans la Chambre haute y déplacerait la majorité. Le Roi consentit à cette grave mesure*

En 1815, lors de la reconstitution de la Chambre des pairs, l'irritation causée par les événements des Cent- Jours avait empêché de maintenir dans cette chambre ceux de ses membres qui après avoir, sous la première restauration, accepté la pairie de Louis XVIII, avaient ensuite consenti à recevoir de Napoléon une seconde investiture, u On ne peut servir deux maîtres à la fois » , disait le roi, et ses décisions s'inspirèrent de ce principe. A la loi qu'il s'était faite, il n'y eut qu'une exception. Ce fut en faveur du comte Mole. Nommé par l'empereur, alors qu'il l'était déjà par le roi, Mole n'avait pas protesté contre cette seconde nomination. Quand on le lui reprocha, après le retour des Bourbons, il put alléguer que des raisons de santé l' avaient empêché de siéger dans la Chambre des pairs de l'Empire. Il dut à cette circonstance et plus encore à des démarches multipliées de rentrer dans celle de la Royauté ; mais il fut le seul devant qui s'ouvrit le palais du Luxembourg, et vingtdeux pairs en furent expulsés. 11 est vrai que le roi se réservait de les rappeler s'ils se ralliaient franchement à la monarchie.

Au moment où, trois ans plus tard, on cherchait à transformer l'esprit de la haute Chambre par la nomination de soixante nouveaux pairs, on devait tout naturellement songer aux vingt-deux. Le cabinet proposa au

roi de leur rendre la pairie. Mais les préventions de Louis XVI 11 contre eux demeuraient presque aussi vives qu'au premier jour. « Les prendre tous serait faiblesse, écrivait-il à Decazes en lui répétant ce qu'il avait déjà dit à Dessoles, et je ne le veux pas. En laisser trois ou quatre seulement pourrait avoir des inconvénients ; ce serait se faire des ennemis irréconciliables. En prendre une douzaine, c'est acte de bonté; c'est s'assurer reconnaissance de leur part, et ceux qui resteraient seraient en trop grand nombre pour se croire marqués du sceau de la réprobation. Je crois donc que c'est là qu'il faut s'en tenir, v Le même jour, 26 Février, il insiste: «Rappeler les vingt-deux est la première pensée qui se présente à l'esprit; mais elle serait détestable. Parmi eux, un seul, Suchet, y a droit, d'après l'ordonnance même. Quelques autres, comme Mortier, Dejean, etc., le méritent par leur conduite: mais il en est d'autres, tels que Poutécoulant, un des plus mauvais esprits qui existent (1), que nous devons louer Dieu d'avoir mis dehors. Rappeler Suchet est justice. En recréer quelques autres est bonne politique parce que c'est à la fois les récompenser et nous les attacher. Mais les rappeler tous, ce serait en

(1) Decazes, à tort ou à raison, ne partageait pas les 'preTentious de Louis XV m contre Pontécoulant. Au moment où le roi les manifestait à •on ministre, Pontécoulant écrivait à ce dernier : « Gomme tout le monde dit que vous allez faire de nouveaux pairs, je crois devoir rappeler à votre amitié que je suis porteur de l'ordonnance qui m'élève à cette dignité et vous en remettre la copie afin de fixëf la date de ma nomination. » Grâce à Decazes, Pontécoulant fut réintégré. A la fin de la même année, quand les Luit derniers pairs laissés dehors recouvrèrent enfin leur siège et parmi eus son beau-frère, le général Grouchy, il remerciait le ministre : ■ Recevez mes remerciements d'autant plus reconnaissants que sans vous, sans votre intérêt qui a eu tout le zèle de l'amitié^ je serais resté, moi aussi, sur cette dernière liste. » Il y aurait, du reste, un bien piquant chapitre .ù écrire, rien qu'avec les innombrables lettres que reçut Decazes à Toccasion de cette nomination de soixante pairs. C'était à qui, dans Taristocratie, dans l'armée, dans l'administration, y serait compris.

quelque sorte avouer qu'on n'a pas eu le droit de les éliminer et s'ôter par conséquent le droit de compter sur leur reconnaissance. Non equidem faciam. »

Finalement, il consentit à en réintégrer quinze. Ce fut le premier élément de la a fournée y> . On la compléta par des maréchaux et des généraux de TEmpire, des hommes politiques, des diplomates, que les événements de Tinterrègne n avaient pas permis de comprendre dans la promotion de 1815, et on y ajouta quelques personnages plus récemment entrés dans la vie publique tels que Barante, d'Argout et Mounier. Il ne manquait à ces nominations pour trouver grâce auprès de la gauche que les sept anciens pairs que le roi n'avait pu se résoudre à réintégrer. Ce déni de justice donna lieu à des plaintes lorsque le 6 mars parut Tordonnance royale qui faisait connaître les choix du roi. Néanmoins, comme elle démontrait que Louis XVIII et ses ministres restaient fidèles à l'esprit libéral sous lequel avait succombé la Chambre introuvable, leur conduite excita dans les cen « très plus de louanges que de critiques. En fait, la majorité rebelle de la Chambre des pairs se trouvait noyée i

Comme on devait le prévoir, cette ordonnance inémorable provoqua dans Textrème droite de nouvelles colères et d'ardentes protestations. On accusait le cabinet d'avoir rompu l'équilibre constitutionnel, a alors qu'en réalité, disait Decazes, il Ta rétabli» . Monsieur était comme un homme « aux yeux de qui la foudre vient d'éclater » , et sa douleur égalait son ressentiment : u Je ne conseille ni à toi ni à aucun de tes collègues, écrivait le roi à De* cazes, après la publication de l'ordonnance, d'aller demain ailleurs que chez moi et chez le duc d'Angouléme. Chez tout autre, il ne ferait pas bon. Monsieur a dit au duc d'Angouléme :

35t LOUIS XVIII ET LE DUC DECAZES.

« — Voilà le commencement de renterrement de notre famille.

« Le duc d'Angouléme croit qu'il m'en parlera. Je le crois aussi ; mais ce ne sera pas pour aujourd'hui. Il est venu comme à Tordinaire. Il était plus que sérieux. Je m'attendais qu'il allait m'annoncer une conversation. Gela n'a pas été. Je suppose qu'il ne se sent pas encore assez maître de lui. Peut-être , aussi, se contentera-t-il de m'écrire ; je le préférerais. La duchesse d'Angouléme à pleuré devant son mari. Plus maîtresse d'elle-même que son beau-père, il n'y paraissait plus quand elle est venue chez moi. Mais, excepté la physionomie du duc d'Angouléme, je n'en ai vu aucune ce matin qui ne fût. triste. »

Cette tristesse, le roi était bien près de la ressentir. Il ne se dissimulait pas la gravité de l'acte qu'il venait d'approuver et de revêtir de sa signature. La légalité n'en était pas contestable ; il n'avait fait qu'user de -sa prérogative royale. Les nominations auxquelles les circonstances l'avaient décidé, réclamées par l'opinion, justifiées par le mérite et les services des élus, auraient dû nécessairement avoir lieu tôt ou tard. Mais n'en pouvait-on contester l'opportunité ? En consommant la rupture entre l'extrême droite et le cabinet, n'avaientelles pas jeté le gouvernement trop à gauche et n'allaitil pas devenir prisonnier des ultra-libéraux? Ceux-ci ne déclaraient-ils pas déjà qu'une réforme de la loi électorale devenait nécessaire, l'accroissement du nombre des pairs entraînant celui du nombre des députés ? Et enfin, n'est-ce pas contre le favori de Louis XYIII, contre celui-ci qu'allaient s'exercer les violences qu'on voyait éclater de toutes parts dans les groupes de droite ?

Le 16 mars, dix jours après l'ordonnance, le roi

écrit : u Je crois que les nouveaux pairs nous assurent la majorité dans leur Chambre ; j'espère que la proposition Barthélémy sera rejetée par celle des députés. Mais quel frêle avantage ! Sommes-nous sûrs qu'il se représentera dans d'autres occasions peut-être plus importantes, et cette majorité assez peu considérable de la Chambre des pairs, combien de temps la conserveronsnous ? Il fut un temps où cette Chambre était notre palladium, où nous nous étonnions qu'un tiers tout au plus des voix portât Chateaubriand au secrétariat. Nous avons va diminuer notre majorité; nous l'avons vue expirer. Qui nous dit que ce triste spectacle ne se renouvellera pas? Ah ! qu'il est loin, le temps où le duc de Richelieu ne différait de moi que sur un seul point et mettait toute sa confiance en Laine! Alors, la majorité me donnait une sécurité entière; aujourd'hui, elle m'inquiète... Puis-je ne pas voir la position de mon fils bien-aimé, si différente de ce qu'elle fut? Et ce qui m'entoure, ceux que je vois depuis le matin jusqu'au soir, sur qui, excepté le ducd'Angouléme, puis-je arrêter mes regards avec confiance? »

Toute cette lettre n'est qu'une longue plainte en laquelle éclatent tout à la fois les inquiétudes du roi, les angoisses du u père » et les déceptions d'un cœur qui se sent de plus en plus méconnu par sa famille, trahi par ses amis... Cet état d'âme s'aggrava encore, lorsqu'à l'attitude du corps diplomatique, à celle de Pozzo di Borgo surtout, Louis XVIII put comprendre que les gouvernements alliés n'approuvaient pas la nomination des soixante pairs, trouvaient a le remède pire que le mal » et considéraient qu'en prenant parti contre les ultra-royalistes avec tant de résolution et de vivacité, le cabinet faisait la part trop belle aux révolu-

tionnaires qui partout en Europe redoublaient d'audace.

Naguère empressés à soutenir la politique du gouvernement royal, les représentants étrangers commençaient à en suivre les développements avec inquiétude. Us préludaient à ce système de défiance qu'ils allaient inaugurer à peu de temps de là lorsque, effrayés par les audaces de la presse, les efforts de la démocratie, les agitations d'Italie, d'Espagne et d'Allemagne, ils accusaient le ministère de favoriser ce mouvement par ses complaisances envers la gauche et plus encore par les lois trop libérales qu'il se laissait arracher. Dans leur mécontentement, le roi voyait un symptôme fâcheux et alarmant. Il était grave en effet que le gouvernement d'un Bourbon, engagé dans la Sainte-Alliance, allât au rebours de la réaction à laquelle les souverains étrangers s'étaient attelés et dont ils se préparaient à discuter et à aiTéter les moyens, quelques mois plus tard, au congrès de Garlsbad. Qu'adviendrait-il si les libéraux de France s'alarmaient de cette réaction partout commencée, s'ils soupçonnaient le gouvernement d'y vouloir faire sa partie et le mettaient en demeure de déclarer que telle n'était point son intention ? A la suite de l'ordonnance du 6 mars, le roi, durant plusieurs jours, envisagea l'avenir sous le jour le plus sombre et parut véritablement accablé .

Son état cependant ne se prolongea pas.

Il ne tarda pas à reprendre confiance et courage. Mai& son ressentiment contre Mole persista. C'est Mole qu'il accusait d'encourager la rébellion des ultra-royaliste& de la Chambre des pairs contre les nominations nouvelles. Il rappelait avec amertume et non sans ironie que si Mole siégeait dans la Chambre haute, il le devait à une mesure exceptionnelle dont la bienveillence méri-

tait plus de gratitude. Sans doute ses griefs étaient>ils fondés, quoiqu'il soit difficile de le démontrer, puisque c est Lamoignon, beau-père de Mole, qui se fit à la tribune Torgane des ultras. Il prétendit que Tordonnance royale, en nommant les pairs avant que leur majorât fût constitué, avait violé la loi et qu'il y avait lieu d'ajourner leur admission. Cette proposition demeura sans effet. Mais elle valut à son auteur, dans les salons de l'ultraroyalisme, autant de félicitations et de louanges que s'il eût accompli un acte d'héroïque valeur.

Dans la société aristocratique de Paris, l'ordonnance du 6 mars avait été vivement critiquée. Là, presque tout était à Timage du comte d'Artois, et les cœurs pour la plupart battaient à l'unisson du sien. Aussi, Tirritation contre le ministère et partant contre le roi s'y manifestait*elle sous des formes très désobligeantes pour quiconque tenait au gouvernement. La duchesse Decazes raconte dans ses notes comment elle-même n'échappa pointa ces éclaboussures.

tf La maréchale Marmont donnait un bal costumé. J'avais un très beau costume russe et je comptais m'amuser* Les femmes n'étaient pas masquées; mais beaucoup d'hommes l'étaient. Je me promenais avec le général de Sparre quand un domino s'approchant de moi voulut me prendre le bras. Je m'y refusai. Il s'éloigna en disant :

a — Je comprends que tu me préfères un de ces pairs siffles, qui nous ont été octroyés par les ministres.

«M. de Sparre trouva la plaisanterie mauvaise. Pour moi, j'en étais toute troublée, craignant qu'elle n'eût des suites. Je n'eus plus envie de m'amuser et ne songeai qu'à me retirer. Le général, après m'avoir ramenée à ma place, se mit à la recherche du domino qui nous avait

persiflés. Il ne put le retrouver. Mais il sut que c'était le comte de Salvandy, un jeune homme de beaucoup d'esprit qu'à la suite d'une brochure, les ministres avaient fait entrer au Conseil d'État et qui les avait ensuite fort malmenés dans un autre écrit tout à fait blessant pour M. Decazes et pour eux. Le général de Sparre voulait lui demander raison. Mais on lui fit comprendre qu'il n'y avait qu'une chose à faire : ne rien faire. »

Malgré tout, l'entrée de soixante nouveaux membres dans la Chambre des pairs, en y déplaçant la majorité, modifiait sensiblement les conditions du combat que le ministère y avait engagé et facilitait sa tâche. Le 23 mars, la motion Barthélémy, adoptée par un premier vote quand la majorité appartenait à l'extrême droite, fut définitivement repoussée. De Serre dont l'influence oratoire grandissait tous les jours fit, au cours de ce débat, des déclarations qui exaspérèrent les ultra-royalistes. La veille, il avait présenté à la Chambre des députés les nouvelles lois sur la presse, annoncées déjà. Rédigées par le duc de Broglie entré depuis peu dans la vie publique, étudiées ensuite par une commission composée de Royer- CoUard, Guizot et Barante, le caractère libéral n'en était pas contestable, et la lecture qui en fut faite à la tribune par de Serre lui valut, avant même que le débat s'ouvrit, un succès retentissant.

Le rejet de la proposition Barthélémy et la présentation des lois sur la presse excitèrent jusqu'à la fureur le ressentiment de l'extrême droite. Au total, le cabinet parut sortir de ces diverses épreuves grandi et fortifié. A la faveur de ces victoires de tribune, le roi sentit plus chaud, plus ardent, le vent de popularité qui soufflait autour de son trône depuis la dissolution de la Chambre introuvable, et, malgré les points noirs dont il voyait

Tfaorizon chargé, il recouvra sa quiétude. Mais bientdt, elle fut de nouveau troublée par les débats qui s'engagèrent dans les Chambres et dans les journaux à propps des personnages bannis de France en 18 15.

A sa rentrée à Paris, le roi avait exilé trente-huit bonapartistes qui, ralliés en 1814 à son gouvernement, s'étaient ralliés ensuite à celui de l'empereur. Une autre ordonnance avait également proscrit les régicides qui, pendant les Gent-Jours, acceptèrent des fonctions publiques et signèrent]' Acte additionnel. Depuisjcette époque, la clémence royale s'était exercée au profit de quelquesuns de ces exilés. Cinquante-cinq régicides avaient été autorisés à résider en France à raison de leur âge ou de leurs infirmités; plusieurs des bannis de la première catégorie avaient bénéficié de la même faveur. Mais beaucoup d'autres en attendaient encore les effets. Trompée par les avances que lui faisait le cabinet Dessoles, la gauche crut qu'il lui serait aisé d'obtenir leur rappel. Elle manifesta le dessein d'en faire une des conditions de son concours. Tout naturellement, la droite s'inquiéta de ces prétentions. Sans attendre que le gouvernement eût parlé, les journaux dont elle disposait firent campagne contre l'amnistie générale que les libéraux réclamaient et qu'ils considéraient comme la conséquence logique de la politique adoptée par le cabinet.

Livré à lui-même, peut-être le cabinet leur eut-il donné satisfaction. Il eût tiré d'un acte de clémence

autant de force que de popularité ; du moins, le lui disaiton. Mais il était obligé de tenir compte du sentiment personnel du roi, et, toujours disposé à des actes de bonté personnelle qu*il subordonnait à la conduite de ceux qui les sollicitaient, le roi répugnait à une mesure générale, surtout au profit des régicides. 11 y répugnait pour lui-même et pour sa famille. Il savait qu'elle aurait profondément blessé sa nièce, la duchesse d'Angouléme, fille de Louis XVI.

La gauche eut bientôt compris qu'elle n'obtiendrait une amnistie entière et complète qu'autant qu'elle ferait violence aux dispositions de Louis XYIIL Si périlleuse, si maladroite même que fût cette tentative, elle n'hésita pas à y recourir. Elle organisa par tout le pays un vaste pétitionnement. De toutes parts, arrivèrent à la Chambre des députés des pétitions sur lesquelles celle-ci dut se prononcer. De Serre, qui porta presque seul le poids de ce débat, n'eut aucune peine à démontrer 6e qu'il y avait de factice et d'organisé dans ces manifestations. Mais entraîné par ses sentiments royalistes et ses haines d'émi* gré contre la Révolution, il oublia ce que lui commandait l'attitude qu'il avait prise depuis son entrée au ministère. Il prononça une de ces paroles qui, dans la bouche d'un homme au pouvoir, ne peuvent être interprétées que comme le point de départ d'un changement de politique. tf A l'égard des individus temporairement exilés, dit-il, confiance entière dans la justice et la bonté du roi. A l'égard des régicides, jamais. »

La Chambre, aux applaudissements de la droite, écarta les pétitions enpassant à l'ordre du jour. Mais, ce ajamaisn détacha du cabinet les groupes de gauche où, jusque-là, il avait cherché son point d'appui, sans le lui rendre parmi les ultra-royalistes, dont la reconnaissance accidentelle

ne pouvait prévaloir contre les irréconciliables rancunes déchaînées en eux par les mesures libérales précédemment votées sur la proposition des ministres. Vainement ceux-ci, par un article publié dans le Moniteur ^ s'efforcèrent-ils de détruire T.effet produit par ce déplorable « jamais » et de prouver que le ministère ne se livrait pas à la droite, la gauche resta irritée et défiante. Des deux côtés de la Chambre, le cabinet n'eut plus que des amis douteux. Decazes, malgré tout, ne désespérait pas d'attirer la droite à lui; il s'efforçait, en d'actifs pourparlers, de délivrer le ministère du joug de la gauche et profita de ces incidents pour hâter ce résultat qu'il jugeait nécessaire. Il échoua dans ses démarches comme échouait de Serre dans celles auxquelles il se livrait pour relever à gauche son crédit ébranlé. Les partis voulaient conquérir et dominer les ministres, mais non se laisser conquérir et dominer par eux.

L'événement causa d'amers soucis au roi. Il ne se méprenait pas aux succès parlementaires du cabinet. Lorsqu'en juillet prenait fin la session de 1819, toutes les propositions de celui-ci avaient été votées, toutes celles de ses adversaires écartées. Mais, ces victoires dues surtout à de Serre, à son éloquence, à sa chaleur d'âme, qui le faisait, quand il parlait, se livrer tout entier, cachaient des dangers que le roi et Decazes voyaient clairement. Les dissensions ministérielles, un moment apaisées, lors de la nomination des soixante pairs, menaçaient de recommencer. Le cabinet était à la merci d'un incident. Le roi, â qui n'eût point déplu un changement partiel de ministres, se demandait si la crise qu'il prévoyait ne le séparerait pas de Decazes, auquel, comme on l'a vu, il s'attachait de plus en plus.

Quant à l'usage que faisait Decazes d une si rare

faveur, c'est par les cahiers de la duchesse, rédigés dans les dernières années de sa vie d'après les notes qu'elle avait conservées de ces temps lointains, que nous sommes renseignés, non moins que par les innombrables lettres de gratitude, adressées à son mari et qui existent encore dans les Archives de la Grave. Cette correspondance est trop abondante pour être reproduite dans ce récit. Mais.il convient d'y faire une place à quelques extraits des souvenirs de la. duchesse. Elle raconte par exemple qu'au moment où il était question du rappel des bannis, la femme de l'un d'eux, Mme Exelmans, sa compagne d'enfance, lui écrivit. Malade et redoutant de mourir sans avoir revu son mari, Mme Exelmans suppliait son ancienne amie d'obtenir que le général fût au moins autorisé à venir recevoir son dernier soupir.

« Je montrai cette lettre à M. Decazes. Il me dit d'aller voir Mme Exelmans. J'y allai. Elle logeait près de la place Beauvau et de la rue Miromesnil. Maison sans porte cochère. Je la trouvai dans son lit, très malade effectivement. Ses beaux yeux noirs semblaient remplir sa figure. Je l'avais vue autrefois à Bar chez mon père. Elle était belle, riche, heureuse. Comme le malheur l'avait changée! Je pensai que moi aussi, je serais peutêtre comme elle exilée et malheureuse! Lors de la crise ministérielle de 1818 n'avait-on pas voulu nous faire partir en vingt-quatre heures pour Saint-Pétersbourg, et n'était-ce pas un exil? Mme Exelmans me répéta ce qu'elle m'avait écrit. Seule, absolument seule, dépourvue de ressources, elle sollicitait le retour du général. M. Decazes, à qui je fis part de ce désir, me répondit que cela ne dépendait pas uniquement de lui, qu'il fallait que ce fût décidé en conseil, mais qu'il tâcherait de hâter une décision. Quelques jours plus tard, il me dit, en allant

chez le roi, qu'il espérait qu'elle serait prise ce jour-là. En effet, un billet qu'il m'envoya du Conseil m'apprit la bonne nouvelle et m'autorisa à aller l'annoncer à Mme Eftel* mans. J'y courus. Je ne vis jamais joie comparable à celle de cette pauvre femme. A sa prière, M. Decazes fit télégraphier au général qu'il était autorisé à rentrer. »

Le même service fut rendu à la duchesse de Bassano. Arrivée à Paris au commencement de 1819, pour demander la grâce de son mari, elle- s'était adressée en vain à tous les ministres, sauf à Decazes. Elle ne recourut à lui que lorsqu'elle eut perdu tout espoir de réussir par une autre voie. « Elle vint plusieurs fois chez moi, car, c'est chez moi que souvent des femmes considérables attendaient le ministre. Il venait les y recevoir. Alors, je m'en allais. La duchesse de Bassano était très belle et avait d'agréables manières. L'exil de son mari la rendait très malheureuse. Leur fortune était bien diminuée à la suite de leur disgrâce, et ils avaient été obligés de faire ressource de leurs diamants. Depuis son arrivée à Paris, elle cherchait à vendre un magnifique collier en brillants. Elle fit demander à M. Decazes de le montrer au roi et de tâcher de le lui faire acheter. 11 avait coûté quatrevingt mille francs. Mais la duchesse était prête à le céder pour moitié de cette somme. Quoique bien convaincu que le roi ne l'achèterait pas, M. Decazes consentît à le lui présenter et à lui en conseiller l'achat pour Mme la duchesse de Berry. Gomme ce merveilleux collier m'avait été confié, le même soir, partant pour les Tuileries, il me le demanda. Je ne pus m'empécher, avant de le lui donner, de le mettre à mon cou et je soupirai :

a — Gomme c'est joli!

ff — Sois tranquille, me répondit- il en m'embrassant, tu ne l'auras pas.

« Ainsi qu'il l'avait prévu, l'idée d'acheter ces diamants pour la duchesse de Berry ne fut pas ag[réable au roit Mais, il dit à M. Decazes que s'il voulait me l'offrir, il en payerait la moitié, soit vingt mille francs^ et que ce serait son cadeau de baptême. Mon mari remercia Sa Majesté et refusa. Ainsi qu'il me le dit en rentrant, il ne voulut ni profiter d'un malheur politique pour faire une bonne affaire, ni disposer, pour satisfaire une coquetterie d'enfant, de l'argent que le roi distribuait en secours et en gratifications. Je n'eus donc pas le collier. Je le regrettai quelque temps; puis, je n'y pensai plus. »

Les diamants furent rendus à la duchesse de Bassano. Mais elle obtint la grâce de son mari qui fut autorisé à rentrer en même temps que le général Exelmans et d'autres exilés : « Quand ils furent de retour, M. Decazes offrit à dîner à une partie d'entre eux. J'ai gardé le souvenir de quelques-unes de ces figures. Cambacérès était très laid, un vilain petit visage, une perruque plate serrée sur la tête. Il faisait maigre, ce qui me parut contraster étrangement avec sa vie passée. M. de Ségur avait une jolie figure de jeune vieillard. Ses cheveux très blancs surprenaient. Le duc de Bassano avait une belle tête, mais pas l'air spirituel. Il me parut un peu trop gros. »

Les services que Decazes se plaisait à rendre aux anciens serviteurs de l'Empire n'étaient pas pour le réconcilier avec les membres de la famille royale. Il était d'ailleurs beaucoup trop dans la confiance du roi pour ne pas exciter la défiance et l'envie. Aussi, les ressentiments que le comte d'Artois nourrissait contre lui ne semblaientils, quand on les croyait moins aigus, ne s'être apaisés que provisoirement. En toute occasion, on les voyait renaître, ce qui prouvait que les adversaires de Decazes, Monsieur le plus puissant d'entre eux, comme les plus humbles, ne

désarmaient pas. C'est encore dans les notes de la duchesse que nous trouvons les preuves de la persistance et de la vivacité de leurs efforts pour perdre Decazes dans Tesprit du roi.

« Le comte Jules de Polignac avait accordé la plus aveugle confiance à un ancien agent de la police, renvoyé par M. Decazes. Cet agent lui dit un jour qu'il lui prouverait bientôt que le ministre de Tlntérieur trahissait le roi en correspondant secrètement avec des membres de la famille impériale, à qui il conseillait de ne pas se décourager. Et en effet, d'accord avec un autre agent que Monsieur entretenait en Autriche, ce misérable feignit de s'être fait expédier par lui des lettres compromettantes soi-disant dérobées à leurs destinataires. En réalité, il les avait lui-même fabriquées. M. Decazes, ayant eu vent de <;ette machination, avait pu en avertir le roi. Mais Monsieur en fut bel et bien la dupe, et, mis en possession de ces lettres, il les apporta triomphalement à son frère comme des preuves de la trahison du ministre de Tintérieur. Il fut fort penaud quand le roi lui en eut révélé l'origine et le caractère et quand , en une brève explication , M. Decazes eut confondu ses calomniateurs. L'affaire allait être mise entre les mains de la justice. Mais on dut renoncer à poursuivre par crainte du scandale qu'aurait nécessairement provoqué un procès dans lequel plusieurs amis du comte d'Artois etce prince lui-même eussent été compromis, n

Ce n'est pas seulement par de tels procédés que se manifestait la haine des ultras. « A côté des conspirations contre l'honneur de mon mari, continue la duchesse, il y en avait contre sa vie. De tous côtés, on le prévenait qu'il serait assassiné. Des lettres anonymes qu'on m'adressait contenait les mêmes menaces. Les amis de Monsieur eux-

mêmes nous faisaient dire de nous bien garder, espérant sans doute e (If rayer M. Decazes et le décider à changer de politique. Le général D..., un de nos familiers, nous parlait sans cesse de ces dangers. Habitué du pavillon de Marsan, et véritable mouche du coche, il nous racontait tout ce qu'il y entendait. J'ai souvent pensé qu'il allait y raconter ce qu'il entendait chez nous. Je n'en étais pas moins tourmentée. M. Decazes se rendait tous les soirs chez le roi; il y allait en voiture. Mais il revenait souvent à pied, ce qui m'inquiétait beaucoup. Je n'osais rien dire. D'ailleurs, eussé-je dit quelque chose que cela n'aurait rien empêché. Je n'allais me coucher que lorsqu'il était rentré et que je le voyais occupé h écrire ou s'entretenant avec des personnes qui l'avaient attendu en me regardant feire des patiences. »

On peut mesurer à ces traits l'étendue des difficultés au milieu desquelles se débattait le ministère en général et Decazes en particulier. Mais, loin d'en être découragé, celui-ci les bravait, fort de l'appui du roi, de la sincérité de sa conviction et d'une vision très claire des intérêts du pays. Le malheur était que tous ses collègues ne se faisaient pas la même idée que lui de ce que commandaient ces intérêts. Par défiance des ultra-royalistes, Dessoles, Gouvion-Saint-Cyr et le baron Louis inclinaient de plus en plus vers la gauche, ne souscrivaient qu'avec répugnance aux mesures que désapprouvait ce parti. Decazes n'était pas moins éloigné qu'eux de l'extrême droite et de la politique de Monsieur. Mais, il persistait à penser que le gouvernement devait chercher son appui dans les centres et y trouver les éléments d'une majorité fidèle. 11 avait fini par convaincre de Serre de la sagesse de ses vues, que, d'autre part, le baron Portai ne cessait de partager.

Le ministère se trouvait donc, après huit mois d'existence, aussi divisé qu'au lendemain de sa formation, trois ministres d'un côté, trois de Tautre. La scission y était même plus profonde, et il devenait de toute évidence qu'il ne pourrait vivre longtemps ainsi. Les élections pour le renouvellement annuel du cinquième de la Chambre des députés, dont la date avait été fixée à la miseptembre, semblaient devoir être le terme extrême de sa durée ; elles seules pouvaient décider qui avait eu raison de ceux qui voulaient gouverner avec la gauche ou de ceux qui voulaient gouverner avec les centres. Elles étaient donc attendues avec impatience, mais non s^ns angoisse, comme une épreuve solennelle qui permettrait au pouvoir de compter ses amis et ses ennemis. La gauche, oublieuse du gage de bon vouloir que lui avait donné le' cabinet, présentait des candidats nettement hostiles aux Bourbons. Quant aux ultra-royalistes, leur tactique consistait à combattre partout les candidats ministériels. Leur mot d'ordre était qu'à défaut d'un homme de leur faction, mieux valait voter pour un révolutionnaire que pour un modéré. C'était toujours la politique des émigrés ; ils la pratiquaient avec obstination depuis 1814.

Cependant, au jour du scrutin, ils ne purent faire élire que cinq de leurs créatures. Vingt candidats ministériels furent nommés, et la gauche vit sortir des urnes une trentaine des siens. Quoiqu'elle fût ainsi en progrès et qu'on p&t craindre qu'en peu d'années, elle arrivât à dominer numériquement la Chambre, sa victoire ne déplaçait pas la majorité, et le roi ne fut pas alarmé. « Somme toute, disait-il, nous ne devons pas être trop mécontents. » Il est vrai qu'au moment où il se donnait ce satisfecit^ il ne connaissait pas encore toutes les élections et ignorait la pire de toutes, celle de Grégoire, l'ancien évéque constitutionnel

de Blois, à qui les électeurs de Tlsère avaient accordé leurs suffrages. On accusait à tort Grégoire d'être un régicide. Il n'avait pas voulu voter la mort du roi, « préférant ]ui faire grâce de la vie » , mais il s'était écrié à la tribune de la Convention « que les rois étaient dans Tordre moral ce que sont les monstres dans Tordre physique » . Sa nomination constituait donc un attentat direct et voulu à la personne même de Louis XYllI.

Elle consterna les royalistes modérés. En revanche, elle ne causa pas moins de joie parmi les ultra-royalistes que parmi les ultra-libéraux. Les premiers demeurèrent fidèles à leur tactique, en attribuant au ministère la responsabilité de ces résultats, et plus spécialement à Decazes auquel ils ne pardonnaient pas la dissolution de la Chambre de 1815, dont ils parlaient sans cesse comme de la cause initiale de la décroissance de leur parti. Tel n'était point l'avis du roi. C'est eux qu'il accusait d'avoir par leur folle exagération rendu possible le triomphe de ses ennemis.

— Mon frère, lui dit le comte d'Artois, vous voyez où Ton vous mène.

— Oui, mon frère, répondit-il; j'y pourvoirai.

Cette réponse fut d'abord interprétée comme la promesse d'un changement de système. Mais ce n'est pas cela qu'elle signifiait, ainsi que le prouve ce que le roi mandait le même jour à son confident :

« Tu as eu, mon cher fils, toute raison de penser que l'élection de Grégoire me ferait beaucoup de peine, car c'est un scandai^. Mais c'est une Consolation pour moi de penser qu'un jour l'histoire, qui à la longue ne flatte personne, dira à qui nous sommes redevables d'un pareil choix. Déjà, je me suis donné le plaisir de le dire au chancelier Dambray, en lui annonçant que le même

parti nous donnerait Cotterel à Rouen. Mais ce parti s'affaiblit dans la Chambre, et la masse me fait bien augurer de la session. »

Soit que Dambray eût mal compris les paroles royales, soit que, pour ne pas irriter les ultras en les leur rapportant, il les eut dénaturées, ceux-ci feignirent d'y voir un blâme contre la politique de Decazes. Ils en firent un si grand bruit qu'il vint aux oreilles du roi. Ne voulant pas qu'on pût se méprendre sur son opinion, il la précisa dans ce biUet foudroyant : « Le fat, ce chancelier! Est-ce qu'il croit que si j'avais réellement peur, je le lui témoignerais! S'il eût voulu parler vrai, il aurait dit que je lui avais paru indigné de l'élection de Grégoire et que je ne lui ai pas caché l'opinion où je suis que c'est à messieurs les ultras que nous en avons l'obligation. Je l'ai dit parce que je le pense. »

Il n'en est pas moins vrai que l'élection de l'Isère contenait en soi un avertissement et une leçon. Il fallait à tout prix arrêter la marche ascendante de la gauche que favorisait par trop le renouvellement partiel et annuel de la Chambre. Dans le ministère comme en dehors de lui, on en revenait à l'idée d'une réforme électorale qui supprimerait ces élections annuelles et y substituerait un renouvellement intégral tous les sept ans. On ne voyait pas alors de plus sûr moyen de conjurer un péril sur lequel il eût été bien imprudent de fermer les yeux. C'était l'opinion de Decazes; c'était aussi celle de de Serre et de Portai. Mais, bien différente, celle de Dessoles, du maréchal 6ouvion-Saint-Cyr et du baron Louis. Persistant à ne vouloir pas se séparer de la gauche, ils étaient hostiles à une mesure qu'elle désavouait, retirant du renouvellement partiel de trop précieux avantages pour consentir à y renoncer. Les trois ministres partisans

d'une réforme considéraient qu'à gagner la partie en de telles conditions, c'était marcher à une défaite. Il fallait donc n'y plus penser ou, si l'on se décidait à en courir le risque, modifier le ministère et l'ouvrir à des hommes de droite.

Ici se posait pour Decazes une question délicate. Convenait-il qu'il restât dans le gouvernement, au moment où celui-ci se faisait l'artisan d'une politique contraire à celle qu'il avait toujours soutenue? Â la question présentée en ces termes, la réponse ne pouvait être douteuse. Decazes était tenu de se retirer et de laisser à d'autres le dangereux honneur de revenir en arrière. Mais, il espérait encore obtenir des centres et des modérés de la droite, sans se livrer à elle, les éléments d'une majorité favorable à la réforme électorale. Ce n'est pas une politique de droite qu'il voulait pratiquer, mais celle qu'avait suivie pendant trois ans le ministère Richelieu et qu'avait dénaturée, en l'exagérant, le ministère Dessoles. Pour obtenir dans cette mesure le concours des droites, les ministres firent sonder Villèle; on lui laissa même entrevoir la possibilité de son entrée dans le cabinet. Tout en se déclarant disposé à défendre la réforme, si la loi nouvelle donnait aux royalistes des satisfactions, Villèle refusa de se prêter à des conférences où eussent été discutés les moyens d'en assurer le succès. Ce refus ne déplut pas à Decazes. Ce n'est pas avec Villèle directement qu'il tenait à s'entendre, ne souhaitant pas le voir dans le même ministère que lui, mais avec Richelieu qu'il rêvait de remettre à la tête du Conseil en vue de l'épreuve qui maintenant s' imposait. Les relations affectueuses rétablies entre eux lui permettaient de s'ouvrir en toute sincérité à l'ancien président. Il préféra cependant demander au roi de le pressentir. Il alla lui-

même chercher Richelieu et le conduisit aux Tuileries. Une lettre du roi, à la date du 4 octobre, fait connaître le résultat de la visite :

a Je viens, mon cher fils, de voir le duc de Richelieu. . . Tu me Tas amené au moment où j'allais entendre la messe, au moyen de quoi je n'ai eu que le temps de ne pas le mal recevoir, et nous n'avons causé qu'après ma rentrée... Je l'ai retrouvé tel qu'il a toujours été, ennemi des ultras. II s'est montré tellement décidé à ne jamais rentrer au ministère que je n'ai même osé prévoir le douloureux cas si la Providence le fait advenir. Il ne faut pas que d'avance on se soit prêté contre. Alors je lui ai dit que même en lui donnant un brevet d'incapacité ministérielle, le duc de Richelieu n'en aurait pas moins, par ses qualités, par la juste estime qu'on lui porte, une grande influence personnelle et que je le réclamais. Il m'a dit de fort bonne grâce et m'a répété en sortant que, sauf comme ministre, il serait toujours à mon service.

(c Kous sommes entrés en matière. Il regarde l'arrivée d'un nouveau cinquième comme pernicieux, le renouvellement intégral tous les cinq ans et même tous les sept comme excellent. Il n'est nullement effrayé de l'idée de toucher aux dispositions réglementaires de la Charte. Il n'est pas partisan de l'augmentation de la Chambre; il craint qu'elle n'augmente le nombre des ennemis, Mais ce qu'il craint par-dessus tout, c'est que nous ne perdions la bataille, et il n'aurait pour ainsi dire tenu qu'à moi de comprendre qu'il serait presque d'avis, malgré mon discours, de ne rien entreprendre si nous n'avions une belle chance de succès. Sans relever ses expressions, et j'ai insisté sur les moyens de nous assurer la majorité.

u — Je ne puis, m'a-t-il dit, rien sur les deux extré-

mités. Je ne connais quelques personnes qu'au centre.

a — Et c'est précisément là, ai-je répondu, que je désire vous voir exercer votre influence.

« II m'a encore assuré, comme je t'ai dit qu'il a fait en partant, qu'il était à mon service... Une chose qui mérite assez d'attention, c'est qu'il m'a raconté que le hasard lui avait fait rencontrer Laine sur la place Vendôme, à l'instant où il y arrivait. Pour moi qui ne crois pas beaucoup au hasard, je suis persuadé que ledit Laine y faisait sentinelle depuis longtemps. Cette rencontre ne m'a pas'fait g^rand plaisir, non plus que d'avoir lu ce matin dans une lettre de Mme de Rémusat qu'en passant à Lille, le duc de Richelieu avait parlé de Mole avec estime et amitié. Le correctif de la rencontre, c'est qu'en sortant de chez moi, le duc m'a dit qu'il allait chez Pasquier. Gela est d'un bon augure, n

En lisant ce récit et encore que Richelieu eût affirmé son ferme dessein de ne pas rentrer aux affaires, De- <;azes garda l'espoir que, le cas échéant, il ne serait pas impossible de faire fléchir sa volonté. Pendant ce temps, de Serre aidé du duc de Broglie travaillait à la rédaction de la loi électorale. Entre lui et Decazes, l'accord était complet. Quand celui-ci parlait de quitter le ministère pour faciliter la formation d'un cabinet de droite, de Serre répondait :

— Le dévouement consiste à rester et non à sortir.

La duchesse Decazes dit à ce sujet dans ses notes quotidiennes : « La peur qu'a Mme de Serre que mon mari n'abandonne le sien est vraiment amusante. Ce qui me divertit, c'est la bonhomie avec laquelle ils croient que j'ai du crédit. Mme de Serre veut me persuader que le salut de l'État dépend de l'union de nos maris. Je lui réplique que j'en suis très con-

vaincue et je Tassure d'un air capable que je Tavertirai de tout ce qui se passera. Je le ferai si je le sais pourtant. »

Tout en s'occupant de la loi électorale, Decazes et de Serre étudiaient les moyens de constituer solidement le ministère après le départ de leurs collègues dissidents, qui maintenant n'était plus douteux. Â défaut de Richelieu, s'il persévérait dans son refus, ils songeaient à confier à Pasquier le portefeuille des Affaires étrangères. Pour les finances, ils jetaient les yeux sur Mollien ou sur Roy. Le général de La Tour-Maubourg, — « grand, fort, ayant une jatnbe de bois » , — sincèrement rallié à la monarchie quoiqu'il eût fait sa carrière sous l'Empire, était dans leur pensée le successeur du maréchal Gouvion-Saint-Cyr. Royer-Gollard devait compléter cette combinaison. Le duc de Broglie et Guizot y auraient trouvé place en des postes de second plan.

D'autre part, Decazes essayait d'enclouer les batteries ultra-royâlistes. Parmi les grandes dames en relation avec la jeune femme du ministre de l'Intérieur, se trouvait la duchesse de Duras, amie intime de Chateaubriand. Entre elle et le ministre, Mme Decazes servait d'intermédiaire en vue d'arriver à un accord avec le brillant écrivain du Conservateur, pair de France et tout-puissant dans la réunion Bausset. Elle le constate dans ses notes quotidiennes et ajoute : « En général, le parti ultra est en ce moment moins violent contre nous, ce qui ne m'empêche pas de croire que la haine que nous lui inspirons ne changera pas au fond, n

Ces diverses négociations plus ou moins secrètes n'allaient pas sans difficultés. Elles déchaînaient beaucoup de critiques et d'intrigues, propres à faire craindre que la crise ministérielle une fois ouverte fût longue à se fermer. Aussi, soit que dans le Conseil personne ne

▼oulùien prendre la responsabilité, soit que les dissidents ne connussent que très imparfaitement ces mystérieux pourparlers, les ministres évitaient de parler entre eux de cette crise devenue cependant inévitable. Ils continuaient à délibérer en commun de tout ce qui concernait le gouvernement. Du reste, le 7 novembre, Decazes, après s'être concerté avec de Serre et Portai, avait écrit au duc de Richelieu, alors à la Haye. Il le suppliait au nom du roi de consentir à rentrer aux affaires et à prendre dans un cabinet transformé la présidence du Conseil. Tout naturellement, le roi, avant de lais.ser se consommer la dislocation ministérielle, tenait à connaître la réponse de Richelieu.

Elle arriva le 16; elle était négative :

« Non, je ne vous maudirai point; cette pensée assurément est à mille lieues de moi ; je reconnais au contraire dans tout ce que vous m'avez écrit votre amitié tout entière telle que je Tai éprouvée pendant ces longues années où nous avons travaillé ensemble à sauver notre pays des étrangers et de nos compatriotes eux-mêmes. Je vous proteste et vous assure que s'il a pu s'élever dans mon âme quelques légers nuages, ils ont été promptement dissipés. N'allez donc pas croire que j'eusse la moindre répugnance à me retrouver avec vous ; je vous jure sur mon honneur qu'il n'en est rien... Mais, comme en m'étudiant moi-même depuis longtemps, en réfléchissant sur les qualités que je peux avoir et sur celles qui me manquent, j'ai acquis la certitude que je ne possède pas celles qui sont indispensables dans le poste que vous me proposez, je crois, en mettant la main sur mon cœur, en n'écoutant que la voix de ma conscience et en parlant au roi comme je parlerais à Dieu, devoir lui dire qu*en aucun cas, je ne veux ni ne peux reprendre

le poste que j'ai quitté, ni aucun autre semblable. Je regarde cette décision comme un dcToir si absolu que je préférerais m^exposer à perdre les bonnes grâces du roi lui-même que de trahir sa confiance en reprenant une charge que je ne me crois pas en état de remplir. . . J*aime trop la fin de votre lettre pour ne pas employer la même formule, d'autant que je sens dans mon cœur que ce ne sera pas une vaine formule, mais l'expression d'un sent ment que vous a voué pour la vie votre fidèle ami. »

Le même jour, les ministres s'étant réunis pour examiner ensemble le projet de la loi électorale. Dessoles, Gouvion-Saint-Gyr et Louis en contestèrent l'opportunité, refusèrent de l'approuver et envoyèrent au roi leur démission qu'il accepta sur-le-champ. Il n'y avait donc qu'à adopter la combinaison préparée par Decazes et de Serre. Mais, au dernier moment, Royer-Gollard exigea que Pasquier fût écarté et qu'au département des Affaires étrangères, qui lui était destiné, on nommât le marquis de Jaucourt. La volonté du roi fit échouer cette tentative à laquelle Decazes et de Serre, pour retenir Royer- CoUard, s'étaient associés contre leur gré. Il envoya au premier la lettre suivante, destinée à être montrée :

tt Je joins ici, mon cher comte, la réponse que m'a faite le duc de Richelieu. Vous la trouverez conforme à celle que vous avez reçue vous-même. Dans le changement qui va se faire, vous me proposez d'appeler le ma^ quis de Jaucourt au ministère des Affaires étrangères. Je n'approuve pas cette idée... M. de Jaucourt avait le portefeuille par intérim lors du traité de Vienne en 181 5, ce qui le met dans une fausse situation vis-à-vis de l'empereur de Russie, qui le suppose dans le système d'alliance de M. de Talleyrand. De plus, soit dit entre nous, M. de Jaucourt est ce que les Italiens appellent

para rohuy et il ne sait pas parler. M. Pasquier, au contraire, sur lequel je vous ai laissé entendre que j'avais des vues, est indispensable pour la tribune ; il Test à cause de sa fidélité et de sa noble conduite ; enfin, il l'est parce que sa rentrée au ministère fera que la satisfaction que j'ai d'y avoir M. de Serre ne sera plus obscurcie par aucun nuage^ Â ce soir, cher comte. «

Le refus du roi de confier à Jaucourt le portefeuille des Affaires étrangères, qu'il désirait donner à Pasquier, ne pouvait que réjouir Decazes. Mais il détruisait la combinaison si laborieusement élaborée avec de Serre, en écartant Royer-GoUard, qui ne voulait pas entrer avec Pasquier, et en rendant au moins bien douteux l'appui des doctrinaires. MoUien qui s'était engagé, Daru que Decazes avait appelé, découragés par la décision de Royer-Gollard, se récusèrent. Durant les deux journées suivantes, on négocia sans aboutir. Decazes offrit de se retirer pour faciliter les choses. Mais de Serre protestait, annonçant aussi sa retraite si Decazes l'abandonnait.

Au cours de ces incidents le roi écrit encore à « son fils» :

« Ce qui me vexe et m'inquiète, c'est la lettre de de Serre et la taquinerie de ces doctrinaires contre Pasquier. Je crains que nous n'ayons de tout cela deux âmes sans un seul corps, chose détestable. Ce n'est pas ainsi que les choses se passent en Angleterre. En 1783, se forma la fameuse coalition de lord North et de M. Fox; c'était le feu et l'eau; eh bien! ils embrassèrent un même système et restèrent unis même après leur sortie du ministère. En 1806, à la mort de Pitt, vint le ministère des talents; même suite; lord Granville et lord Grey sont encore unis aujourd'hui comme alors. Lorsque le roi change son ministère, il ne dit pas à deux personnes,

mais à une seule, de lui en former un. Je ne sais qui me tient de t'en dire autant. En attendant, tiens bon pour Pasquier... A ce soir. »

Par cette lettre, le roi désignait en quelque sorte Decazes pour la présidence du Conseil, et spontanément, de Serre la lui offrit en la refusant pour lui-même. Le lendemain 19 novembre, Roy et La Tour-Maubourg, après avoir pris connaissance de la loi électorale, consentirent à faire partie du cabinet qui devait la présenter aux Chambres, la défendre et la faire adopter. Le concours de Pasquier était d'ores et déjà assuré, et avec Portai, de Serre et Decazes qui gardait le portefeuille de rintérieur en prenant la présidence du Conseil, le nouveau ministère se trouva constitué. Au moment où sa formation définitive n'était plus qu'une affaire d'heures, le duc d'ÂngouIéme revenant de Fontainebleau s^ présenta chez le roi pour avoir des nouvelles. Il n'ignorait pas que les ministres désiraient l'associer plus étroitement que ne l'avaient fait leurs prédécesseurs à la direction des affaires militaires. Ils espéraient, en agissant ainsi, s'assurer le bon vouloir de Monsieur.

« Je lui ai raconté où nous en sommes, mande le roi à Decazes. Pour ce qui le regarde, il m'a demandé, quand nous serions décidés, de lui accorder vingt-quatre heures de réflexion et ensuite de lui dire ce qu'il pourrait dire à son père. Je crois que tu ferais bien de le voir d'abord après l'accouchement. »

Le lendemain, le Moniteur publiait l'ordonnance royale qui apprenait à la France, avec les noms des nouveaux ministres, que le gouvernement venait de donner un fort coup de barre à droite. C'est encore la correspondance de Louis XVIII qui nous livre le fond de son cœur et nous révèle à quelles perplexités il était en proie

au moment où s'opérait ce grand changement et où a son fils 9 entrait dans une voie nouvelle bien obscure encore et semée de périls : a Le roi a lu le Moniteur avec joie; ton bon père a signé Tordonnance en tremblant; tu connais Testime de Tun^la tendresse de l'autre, la confiance de tous les deux. Elle ne te manquera jamais. Reçois-en le gage dans Tembrassement que je te donne du fond de mon cœur. . . » Et en post-scriptum : tt Je suis comme Phocion; Thilarité que j'ai trouvée dans ton oncle (le comte d'Artois) et la duchesse d'Angouléme me fait craindre que nous n'ayons fait une sottise. »

CHAPITBE VIII

I. — Inquiétudes de Decazes au moment où il va se rapprocher de la droite. — Rancune des ultras, mal dissimulée. — Retards que subit la loi électorale. — Mauvais esprit de la droite. — Craintes de Louis XVI II.

— Formation d*une majorité ministérielle. — Maladie de de Serre. — Ingérence du corps diplomatique dans les affaires intérieures. — Hostilité de Pozzo di Borgo. — Retraite de Royer^GoUard. — Émiettement des modérés. — Faiblesse et mobilité de Monsieur. — De Serre obligé do partir. — Révolution d'Espagne. — Decazes abreuvé d'injures. — La loi électorale à la Chambre des pairs.

H. — Soirée du 13 février. — Assassinat du duc de Berry. — Decazes l'annonce au roi. — Les coulisses de l'Opéra. — Dupuytren et Dubois.

— Louvel interrogé. — Derniers moments du duc de Berry. — Le roi auprès de son neveu. — Les émotions d'une jeune femme. — Violences des journaux royalistes contre Decazes. — Accusation de Clausel de Coussergues. — Irritation de Louis XVIII contre ceux qui attaquent Decazes. — Menaces adressées à ce dernier. — Sa visite à Monsieur.

III. — Désorganisation du parti ministériel. — La droite et la gauche coalisées. — Leurs efforts pour obliger le gouvernement à retirer la loi électorale. — > Idée d'un nouveau ministère. — Démarche du comte d* Artois et de la duchesse d'Angoulême. — Le roi ne veut pas sacrifier Decazes. — Richelieu rappelé. — Il refuse de revenir aux affaires. — • Nouvelle démarche du comte d'Artois auprès de son frère. — Le roi consent à laisser partir Decazes. — Il le nomme duc et ambassadeur à Londres. — Lettre au roi d'Angleterre. — Acceptation de Richelieu.

— Dernières lettres du roi à Decazes. — Départ de Decazes pour la Gironde.

L'ordonnance qui mettait dans les mains de Decazes la direction sujprême et les responsabilités redoutables

du gouvernement était à peine signée qu'on Taccusait de Ta voir arrachée à la faiblesse du roi. L'accusation n'avait pas plus de fondement que n'en avait eu l'année précédente celle de s'être livré à des manœuvres souterraines pour contraindre Richelieu à donner sa démission. Plus tard, beaucoup plus tard, ces deux griefs devaient se dissiper à la lumière de la vérité. L'histoire en a (ait justice. Mais, lorsqu'en novembre 1819, Decazes, devenait président du Conseil, il les trouvait l'un et l'autre devant lui, le premier aggravant le second. En réalité, il n'avait fait qu'obéir à la volonté du roi comme aux objurgations du comte de Serre. S'il commit alors la faute de n'y pas résister et de ne pas se montrer plus habile à se ménager l'avenir en en retirant, du moins ne faisait-il de tort qu'à lui-même.

On peut ajouter à sa décharge que de plus habiles que lui s'y seraient trompés. Ce que les royalistes attendaient du cabinet qu'il présidait, c'était, à la faveur d'une nouvelle loi électorale, un rapprochement avec la droite, dont il comprenait lui-même la nécessité. Pouvait-il se croire impropre à l'accomplissement de cette tâche, alors qu'à la veille de sa nomination à la présidence du Conseil, il avait reçu du comte d'Artois, redevenu subitement bienveillant, des assurances de dévouement et de concours? Le duc de Berry lui-même ne s'était-il pas écrié :

— Voilà donc M. Decazes qui rentre dans la bonne voie. Eh bien! soit, qu'il sauve la monarchie; je lui en saurai autant de gré qu'à tout autre.

Sans doute, la satisfaction de ses nouveaux alliés lui donnait à penser. Elle inquiétait le roi et devait nécessairement l'inquiéter lui-même. Mais, il ne pouvait oublier qu'à maintes reprises, il avait trouvé des appuis

a gauche sans associer la gauche au pouvoir. N*étaii-il pas fondé à espérer qu'il aurait le même bonheur avec la droite et qu'elle le soutiendrait sans exiger des portefeuilles? Et puisy il possédait toujours et plus grande que jamais la faveur de son prince. Ne continuerait-elle pas à le protéger comme elle l'avait protégé jusque-là? Il se jetait donc dans la bataille avec son ordinaire énergie, et il est bien difficile de le blâmer d'avoir eu d'abord confiance dans le succès.

Mais, en peu de jours, cette confiance reçut de rudes assauts : au fond, les ultras, même quand ils le voyaient résigné à une politique moins contraire à leurs vues, ne lui pardonnaient pas d'avoir en 1816 empêché le triomphe de leur royalisme farouche et vengeur. Depuis trois ans, ne décourageait-il pas sans cesse leurs espérances, ne paralysait-il pas leur action? Quoi qu'il pût faire pour désarmer leurs rancunes, il n'en ferait jamais assez. D'autre part, au côté gauche, ce qu'on appelait sa défection soulevait d'ardentes colères. A gauche comme à droite, on redoutait son influence sur le roi. Les journaux le représentaient comme pesant sur les décisions du monarque, comme substituant en tout sa volonté à la volonté royale. Quelques-uns d'entre eux ne prononçaient plus son nom sans y accoler des épithètes ironiques ou injurieuses. Vainement, d'accord avec de Serre et pour rassurer l'opinion qu'alarmaient les modifications annoncées dans la loi électorale, il promettait des lois de liberté, le rappel des derniers bannis, supprimait la censure des journaux, réintégrait dans la Chambre des pairs les huit membres de cette Chambre, contre qui avait été maintenue au mois de mars précédent l'exclusion prononcée en 1815, ces mesures ne ramenaient pas la gauche hypnotisée par la crainte de la réforme et

irritaient la droite plus que jamais asservie à la doctrine du Tout ou Rien.

Une autre circonstance vint accroître ces difficultés. La loi des élections qui aurait pu être adoptée, si on Teùt présentée aux Chambres dès la reprise de leurs travaux, — le 29 novembre, — quand les partis non encore initiés à leurs intentions réciproques se redoutaient et s'observaient, cette loi n'était pas prête. Les ministres n'avaient pu se mettre d'accord sur le projet rédigé par de Serre. Ce projet modifiait la Charte en y introduisant le renouvellement intégral au lieu et place du renouvellement partiel. Sur ce point qui allait soulever tant de tempêtes, les ministres étaient d'accord. Mais de Serre avait imaginé, quant à l'organisation des collèges électoraux, un système impliquant, au profit d'une catégorie privilégiée d'électeurs, le droit de voter deux fois, que Decazes trouvait trop peu démocratique. Par suite de ces dissentiments, on ne parvenait pas à mettre la loi sur pied, et en même temps que, par ces retards, on accordait aux oppositions le temps de se ressaisir et de préparer leur résistance, on laissait passer le moment où il eût été aisé de tirer parti de leur défaut d'entente et d'assurer le vote de la réforme.

Dès le 10 décembre, h la Chambre des députés, l'élec* tion des membres de la commission chargée de rédiger l'adresse annuelle en réponse au discours de la Couronne fournit aux opposants l'occasion de manifester. « Le choix de la commission n'est ni satisfaisant ni de bon augure pour l'avenir, écrit le roi à Decazes. Sur neuf membres, j'en compte quatre décidément mauvais, deux douteux, un tellement accoutumé à être hostile qu'il ne saura comment s'y prendre pour ne pas l'être, et un seul bon. 0 torys, ô whigs, où étes-vous? » Ce qu'il y a de plus

grave, c'est que celui que désigne le roi comme accou« tumé à être hostile, c'est Laine, son ancien ministre, naguère encore collègue de Decazes.

Le jour suivant, dans un débat préparatoire, un des membres de la commission, Kératry, demande qu'un paragraphe de Tadresse soit consacré à signaler au roi le péril que font courir à la religion les missions religieuses qui se sont répandues dans toute la France. En passant, il dit à Laine en manière d'éloge :

— Elles sont aujourd'hui plus nombreuses que lorsque vous étiez ministre de l'Intérieur.

C'est inexact, mais Laine ne proteste pas, et quoiqu'il se prononce contre la motion Kératry, elle est votée. L'incident porté à la connaissance du roi par la voie du portefeuille l'affecte péniblement. Sa lettre quotidienne à son favori trahit son mécontentement et ses craintes :

a J'ai peu reçu, mon cher fils, de portefeuilles dont le contenu m'ait fait autant de peine. La séance de la commission a été détestable et nous promet de tristes suites, d'autant plus que je ne vois point de force dans ceux de la minorité. Comment Laine, par exemple, a-t-il pu avaler le compliment de Kératry? Comment? C'est qu'il était dirigé contre toi, car, certes, il y a eu plus de missions pendant qu'il était ministre de l'Intérieur que depuis que tu l'es. En tout, il n'est que trop facile de prévoir quel sera l'esprit général de l'adresse. Je sais bien que tout ne sera pas perdu pour cela. Nous avons la ressource d'amender et, au pis aller, celle de rejeter; mais ne nous faisons pas illusion ; nous combattrons sur un mauvais terrain.

tt D'autre part, pouvons-nous compter même sur la droite pour reprendre la question? Lisons leurs journaux. Celui des Débats est détestable. Mais la Quotidienne

€8t cent fois pire, d'autant plus que j'y ai été attrapé. La première colonnne m'avait fait plaisir ; je commençais à espérer une conversion, presque même à y croire. La fin ne m'a été que plus sensible. Je sais, comme on te l'écrivait hier,Jqu'on ne gouverne pas avec des affections. Je crois l'avoir prouvé il y a un an. Mais fermer tout à fait l'entrée de mon cœur, non, cela m'est impossible.

Et si Rome demande une vertu plus haute, Je rends grâces aux dieux de n'être pas Romain Pour conserver encore quelque chose d'humain.

(i Enfin, pour m'achever de peindre, voilà que tu es enrhumé comme un loup et que tu vas déjeuner à Madrid par un temps à ne pas mettre un chien dehors. Encore, si ce n'était que pour déjeuner; on peut chauffer un salon. Mais, aller voir des chevaux! Il m'a fallu relire plusieurs fois l'article pour y croire. Je te conseille de ne pas venir ce soir, car tu serais reçu comme un chien dans un jeu de quilles. »

Ainsi, le roi envisage l'avenir sous les plus sombres couleurs. Il s'en inquiète non seulement pour la chose publique et le bien de l'État, qu'il voit compromis par l'attitude de la droite dans les deux Chambres, mais encore pour Decazes, de plus en plus attaqué. Il ne juge pas cependant le mal inguérissable ni le cas désespéré. Loin de se décourager, il s'efforce de rallier des voix au ministère :

« Je viens de voir Courvoisier. Je ne l'ai point ramené, bien que je n'y aie, je crois, rien épargné, ce qui ne m'a pas empêché, en terminant, de lui dire que le fourreau était jeté, que je savais tout ce qu'il pouvait, que je désirais avec ardeur qu'il employât ses moyens pour nous et que j'étais persuadé qu'après réflexions, il les

emploierait. Dans la conversation, il m'a attaqué par le défaut de la cuirasse, c'est-à-dire par la différence d'opinions entre ton oncle (le comte d'Artois) et ton Louis. J'y ai répondu par des généralités. Il m'a dit qu'il croyait qu'à la Chambre nous aurions la majorité. Si je te vois ce soir, tu auras des détails. »

La croyance de Gourvoisier fut justifiée par l'événement. Après des incidents et des débats qu'il n'y a pas lieu de raconter ici, l'adresse, telle qu'en des circonstances si critiques pouvaient la souhaiter le roi et ses ministres, réunit une majorité approuvant la revision de la loi électorale et disposée à la voter. C'était un succès, mais un succès bien précaire. Cette majorité^ rien n'en garantissait ni la cohésion, ni la force, ni la durée. Formée aujourd'hui, elle pouvait être détruite demain, car, parmi les royalistes qui la composaient, beaucoup ne toléraient qu'avec impatience la présence de Decazes à la tête du cabinet. Tout en votant avec lui par crainte d'un triomphe des libéraux, ils souhaitaient sa chute ; ils l'appelaient de leurs vœux les plus passionnés. L'attitude des libéraux aggravait ce péril, et le ministère marchait au combat sans avoir pu dresser avec certitude l'effectif de ses défenseurs, ni celui de ses ennemis.

D'ailleurs, tout en y marchant, il était contraint de l'éviter, ou de s'en tenir à des escarmouches, avançant un jour, reculant le lendemain, se dépensant en de multiples et stériles combinaisons, obligé de tenir tète de tous les côtés à la fois, même du côté de ses amis, car de là aussi surgissaient parfois à l'improviste des mécontents, des pressés, des découragés qui devenaient promptement des adversaires. Pour grouper la majorité, une action rapide eût été indispensable. Mais la loi sur les élections était lente à sortir des délibérations ministé-

rielles, Tentente entre les ministres longue à se faire. L'opposition triomphait de tout ce temps perdu. C'est à peine si, à la fin de décembre, la loi était élaborée. Et encore son achèvement n'avait-il été possible que grâce à de Serre dont l'énergique confiance dans les idées inspiratrices de son projet avait eu raison des hésitations de ses collègues, sans cependant les rallier à ses vues. Ils s'attendaient à un débat orageux et redoutaient un échec.

Une complication nouvelle vint retarder encore la présentation de la loi. De Serre, qui seul pouvait la défendre efficacement à la tribune puisqu'elle était son œuvre, tomba malade. On espéra d'abord enrayer le mal en peu de jours. On ne se rendait pas compte du caractère véritable de ce mal : un épuisement complet des forces physiques, déterminé par les agitations d'une âme incapable de se modérer et qui se livrait avec un frénétique dévouement aux causes qu'elle avait embrassées. Cette âme exaltée avait usé le corps trop frêle pour résistera ses transports. L'athlète démesurément affaibli se trouvait arrêté au moment d'engager la lutte. Pour présenter la loi, il fallait attendre qu'il fût rétabli. Son malheur privé devenait ainsi un malheur public.

Quoique moins atteinte^ la santé de Decazes inspirait aussi des inquiétudes ; les lettres du roi datées de cette époque y font allusion à tout instant. Decazes lui-même avouait que, depuis quatre aiis qu'il était sur la brèche, il n'avait pas pris un jour de repos. Parfois, il semblait prêta succomber à l'excès de ses fatigues et de ses soucis. Un rhume négligé le rendait momentanément incapable de se faire entendre dans les Chambres. Le ministre des Affaires étrangères, Pasquier, le seul des autres membres du cabinet qui fût orateur, n'aurait pu supporter seul le

poids d'une discussiou aussi laborieuse que celle de la loi électorale.

Ces circonstaaces ajoutaient aux embarras de la situa* tion et achevaient de convaincre Decazes de la nécessité de fortifier le ministère en décidant Richelieu à en prendre la présidence, que lui*méme était prêt à lui céder. Il ne perdait aucune occasion de lui en renouveler Toffre ; dans les derniers jours de décembre, il lui dépéchait ses deux collègues, Pasquier et Portai, pour le supplier de ne pas se dérober plus longtemps à ce qu'exigeait de lui l'intérêt die la monarchie. Mais Richelieu persistait à se récuser, alléguant toujours les raisons qu'il avait déjà données et par-dessus tout la conviction qu'il avait acquise, affirmaitil, de son impuissance à suffire aux multiples exigences du gouvernement.

Ces difficultés n'étaient pas les seules qu'eût à surmonter Decazes. Il avait à se débattre contre l'ingérence du corps diplomatique étranger dans les affaires intérieures de la France. Cette ingérence, trop complaisamment encouragée lorsqu'en 1816 elle s'était exercée dans un sens favorable aux vues politiques du cabinet, s'exerçait maintenant dans un sens contraire. Les ambassadeurs accrédités à Paris affectaient de considérer le projet de substituer au renouvellement partiel' de la Chambre des députés son renouvellement intégral comme une atteinte aux principes proclamés par la Charte. Celui de Russie, Pozzo di Borgo, se faisait remarquer par Tacrimonie et la vivacité de ses critiques. Decazes s'en plaignait avec amertume dans une lettre qu'il écrivait, de son lit, le 2 janvier 1820, au comte de la Ferronnays, représentant du roi à Saint-Pétersbourg.

« Pozzo continue à né voir et à ne parler que par le comte Mole. Les avis du duc de Richelieu l'ont cepen-

dant rendu un peu plus réservé dans ses conversations publiques. Celles particulières qui deviennent bien vite publiques à leur tour n'y ont rien gagné; il y a en lui des sentiments blessés qui ne pardonnent que difficilement. Je lui ai fait dire par le duc de Richelieu qu'il n'y avait ni justice, ni convenance, ni habileté dans son intérêt personnel à dire, par exemple, que c'était coupable A nous de proposer le renouvellement intégral, que l'empereur le trouverait très mauvais, attendu qu'il tenait beaucoup à la Charte. Il n'y avait pas justice de sa part à parler ainsi, car, il y a deux ans et cet été encore, il tenait un autre langage ; convenance pour un ministre étranger de respecter les projets du Trône, annoncés dans le discours du roi; intérêt, car il ne peut convenir à l'empereur que la légèreté d'un de ses ministres cherche à compromettre son nom. »

Après avoir rédigé cette protestation, afin que La Ferronnays en tirât parti dans ses conversations avec les ministres russes, Decazes traçait à grands traits le tableau des dangers que créait au ministère lattitude de la droite.

i( Les propos de Pozzo encouragent l'opposition de quelques fous de la droite qui menacent de tout perdre si on ne consent pas à tout leur sacrifier, et qui dans leur haine pour les personnes et leur amour pour le pouvoir veulent non pas leur salut et celui de la chose publique, mais leur triomphe. Cette opposition ne sera pas nombreuse, j'espère. Si elle l'était, je croirais que, comme les Jacobins sont là, il faudrait lui céder dans cette circonstance et lui sacrifier les hommes pour sauver les choses. C'est vous dire que nous ferons tout pour assurer le succès. C'est vous dire aussi la seule combinaison, je pense , qui pourrait dans ce moment amener quelque

changement ministériel, changement qui n'est pas probable et qui n'arriverait, s'il arrivait, qu'autant que le duc de Richelieu changerait de résolution et voudrait accepter et le legs que nous lui ferions et l'appui^ le secours entier, complet, de tous nos efforts et de tous nos amis. Je vous parle de cette possibilité parce que je veux tout vous dire, et même ce qui, sans être vraisemblable, est possible.

tt La maladie de M. de Serre pourrait faire seule du reste que la chose le fût. Hier, on nous faisait craindre qu'il fût hors d'état de parler pendant la session. Aujourd'hui, une consultation a eu lieu et les docteurs disent que, vers la fin du mois, nous pourrons compter sur lui. Pris moi-même d'un catarrhe qui ne me permet pas d'aborder la tribune, il nous est impossible de songer à aborder une discussion où le baron Pasquier serait seul. Le projet de loi a d'ailleurs des dispositions comme le double vote que M. de Serre peut seul défendre convenablement, parce qu'il les a conçues, méditées, et qu'il est préparé dès longtemps. C'est la partie la plus chanceuse de la loi parce qu'elle s'éloigne le plus des idées ordinaires et de ce qui a été jusqu'à ce jour. Je n'aurais jamais songé à proposer ce moyen si la confiance qu'il y mettait ne m'y avait encouragé, et comme mes collègues ont les mêmes impressions que moi, il est probable que notre projet subirait à cet égard quelques modifications s'il était porté par nous au lieu de l'être par le garde des sceaux. Nous y serions d'autant plus forcés que ni M. Laine ni le côté droit ne veulent défendre ce point tout en avouant que le résultat en serait fort bon. »

On peut opposer cette lettre à ceux qui prétendaient que Decazes se cramponnait au pouvoir. Résolu à ne pas déserter les grands devoirs mis en ses mains par la

confiance du roi, il ne Tétait pas moins à s'effacer si Richelieu consentait à en prendre à sa charge Taccomplissèment. Comment d'ailleurs eût-il tenu à rester aux affaires alors qu'il sentait sa puissance ébranlée par la malveillance des uns, par la trahison des autres?

tt Vous savez que nous avons été abandonnés par Royer-Goliard, qui cependant, et jusqu'à la composition du nouveau ministère, avait partagé toutes nos idées et senti toutes les nécessités que nous imposait le péril, et qui nous demandait aussi à grands cris le changement ministériel qui a eu lieu, mais qui n'a pas compris comment tout cela avait pu se faire sans lui.

u La veille, il nous disait :

M — J'appuierai votre projet; je vous serai bien plus utile en dehors qu'en dedans. Je serai rapporteur de la loi si vous voulez. » Promesses fragiles et bien vite oubliées.

De même, Gourvoisier. L'année précédente, à propos des pétitions contre la réforme électorale, il s'élançait à la tribune, déclarait que ces pétitions n'étaient dues qu'aux manœuvres d'un comité directeur. Comme il a changé depuis! Élu dans le Doubs, il en est revenu persuadé que l'ancienne loi n'offre aucun inconvénient puisqu'elle l'a fait député. Il déclare h tout venant qu'il n'y a pas lieu de la modifier. « Loin de nous être utile, il nous donnera beaucoup d'embarras sans pourtant être hostile aux personnes et peut-être sans attaquer directement la loi. » On comptait sur son appui, et maintenant il faut se féliciter de n'avoir à craindre que son abstention. Laine se tait depuis la séance où il prit la parole contre l'élection Grégoire, et sans doute va-t-il persévérer dans son silence. Corbière, qui l'an dernier « était fort bien » , est devenu antiministériel. Il a voté contre les six douzièmes

L*âSSâSSINAT du duc de BERRY, 1880. 389

provisoires avec La Bourdonnaye, qu'on avait pu croire converti aux idées de modération, mais chez qui le vieil homme, violent, intolérant, acerbe, a bientôt reparu.

Qu'espérer en de telles conditions? Pour que le ministère eût la majorité, il faudrait que les trois quarts de la droite votassent avec lui. Mais peut-il y compter? N'a-t-il pas à redouter « que les ambitions l'emportent et que les journaux ne parviennent à aigrir ou à égarer quelques députés de bonne foi et à leur faire partager leur rage et leur fureur »? A ces douloureuses constatations, Decazes ajoute mélancoliquement : « Rien ne serait plus facile que de reformer un centre, de reprendre trente personnes de la gauche ou du centre gauche, et de faire avec elles quelque chose de mieux que ce qui existe quant aux élections et à la liberté de la presse. Mais ce quelque chose serait-il suffisant? Il ne le serait pas, et il faudrait recommencer. » Il n'y a donc pas à hésiter. Il faut mettre le côté droit en demeure de se prononcer et de se démasquer. « Nous le ferons. Je suis bien déterminé à recevoir le feu de leurs tirailleurs sans riposter, à aller droit au fait, à m'adresser à leur conscience et à les défier de rejeter une bonne loi en présence des Jacobins et de la loi actuelle qu'ils exploiteront de nouveau. Monsieur nous aidera certainement et ne souffrira pas que ces messieurs le déshonorent en le perdant et nous avec lui. »

Tout dans cette lettre témoigne d'une rare faculté de voir et d'observer. Les illusions qu'il conserve encore n'aveuglent pas Decazes au point de lui dissimuler les dangers qui menacent le cabinet, leur caractère, leur multiplicité, leur étendue. Mais on remarquera qu'il n'élève pas un reproche contre les hommes qui les ont

créés, et qu'en signalant et constatant tant de faits inquiétants et douloureux, il s'abstient de récriminer contre leurs auteurs. Il est d'ailleurs un point sur lequel il se trompe. Il croit que la crise se prolongeant, le comte d'Artois interviendra pour la dénouer et s'emploiera à calmer les ressentiments de ses amis, à les rendre favorables au ministère. C'est mal connaître et mal juger ce prince que de le supposer capable de déployer à cet effet, malgré ses promesses antérieures, le dévouement, l'énergie et la constance qui seraient nécessaires pour opérer leur conversion. Il s'est toujours laissé dominer par eux ; c'est eux qui l'entraînent et non lui qui les guide ; quand il se croit obéi, il n'est que dirigé. Il a promis à Decazes de le soutenir; il était sincère en promettant comme il sera sincère quelques mois plus tard en faisant, en de dramatiques circonstances, une promesse analogue à Richelieu. Mais, maintenant comme plus tard, aux premières résistances que rencontreront ses efforts en faveur du ministère qui a reçu ses engagements, aux premières objections que dicteront à ses créatures des ressentiments intraitables qui n'ont feint de s'endormir que pour éclater plus fort, il s'arrêtera déconcerté, hésitant, ébranlé, et désarmera, trouvant plus commode de s'y associer que de les braver, et plus facile de marcher à la remorque de ces passions désordonnées que de les contenir.

Il est donc vrai que Decazes se trompe en comptant sur son appui. Mais comment ne se tromperait-il pas, quand le jour même où il écrit à La Ferronnays la lettre qu'on vient de lire, il reçoit du roi ce billet rassurant en ce qui touche l'attitude de Monsieur, et les dispositions de la duchesse d'Angouléme : « Tu as pu en juger par la démarche qu'un mot de toi a fait faire au premier pour

Soult (1), et moi j'en juge par leurs mines qui, depuis huit ou dix jours, ne sont pas reconnaissables de ce qu'elles étaient, quand ils entendent prononcer ton nom . » Cette constatation a mis le roi en belle humeur. Elle se manifeste par ce coup de patte, qu'en passant il donne à Laine : « Il dit que tu n'es pas très fort, parce qu'il n'accorde le superlatif qu'à lui-même; mais c'est une chose immense pour lui que de te donner même le positif. »

Les jours, les semaines s'écoulent au milieu de ces alternatives, de ces lenteurs dont les Chambres commencent à se lasser et à se plaindre. Chaque heure qui passe enlève, en passant^ une chance au projet de la loi électorale, laisse les adversaires du cabinet plus irrités, plus aigris, plus exigeants, et leur donne le temps de préparer leurs attaques, de tendre des pièges et de tout organiser pour que le ministère succombe dans la lutte qu'il va livrer. La santé du ministre de Serre ne s'améliore pas ; les médecins ont fait entrevoir l'urgence d'un voyage dans le Midi. L'état de Decazes ne vaut guère mieux. U peut encore remplir les devoirs de sa fonction présidentielle. Mais, c'est de sa chambre et du fond de son lit qu'il les remplit le plus souvent. 11 a été obligé d'espacer ses visites du soir chez le roi. La marche ministérielle se trouve entravée. La presse royaliste le constate en un langage où l'insulte se mêle à la violence. Chateaubriand qui, depuis deux mois, gardait le silence dans son journal et à la tribune, a repris la plume et la parole. Il couvre Decazes de ses traits .

(1) ■ Soult sera reçu dimanche au serinent de maréchal. Le roi a voulu qu*il en eût l'obligation à Monsieur à qui j'ai proposé d'en faire la demande à Sa Majesté, ce qu'il fit avant lui. » — Decazes au comte de la FerronnaySf 2 janvier 1820.

Cet ensemble de fâcheux contretemps trouble le roi. Sa correspondance trabit les perplexités de toutes sortes auxquelles il est livré. Un jour, — le 3 janvier, — Decazes lui ayant mandé qu'il est trop souffrant pour venir aux Tuileries, il lui répond : a J'avais fait d'avance le sacrifice de ma soirée; je sens bien qu'il ne faut pas nous en tenir là. Il faut le mettre, s'il est possible, en état de venir au Conseil mercredi. Ainsi, je t'ordonne comme roi et je te conjure comme père de ne pas song[er à venir demain de toute la journée. « Un autre jour, il apprend par Pasquier que quelques royalistes ont exprimé le désir de voir Laine être mis, à défaut de Richelieu, à la tète du Conseil : « J'ai vu Pasquier. Il m'a rendu compte de la nouvelle démarche qui va être faite auprès de Laine. J'ai écouté tout cela avec une impassibilité apparente, bien démentie par les mouvements de mon cœur. Je pensais comme toi sur le duc de Richelieu. Mais, pour Laine, c'est une autre affaire. L'orgueil donne tant de hardiesse! J'avoue que j'aurais pu supporter de voir mon Élie remplacé par un Richelieu; mais par un Laine! Cela me fait éprouver le tourment du lion devenu vieux. »

Le 14 janvier, un débat s'engage à la Chambre des députés sur des pétitions contre la réforme électorale. La gauche en demande le renvoi au gouvernement; le ministère réclame l'ordre du jour. Decazes et de Serre sont absents, alités tous les deux. Pasquier est seul pour répondre. Malgré ses efforts, il ne peut, après une longue discussion, obtenir la clôture. La Chambre s'ajourne au lendemain. L'ordre du jour est alors voté. Mais ce n'est que grâce à l'intervention de Villèle et de Laine, qui, tout en combattant les pétitions, tout en admettant le principe de la réforme, démontrent la

nécessite de modifier les projets ministériels. Ce même soir, à onze heures, après avoir lu le compte rendu sommaire des débats de la journée, le roi écrit :

aJ^ai trouvé, mon fils, la majorité bien petite. Pasquier prétend qu'il en manquait dix ou douze de notre côté. Tant mieux. Sed quid hœc inter tantos? i\\ été content, d'après les extraits, de Pasquier et de Laine. Villèle a bien parlé... pour la question du moment. Le résultat apprend, il est vrai, aux ultras qu'ils ne peuvent se passer de nous. Mais il leur fait voir aussi que nous ne pouvons nous passer d'eux, et une pareille défaite doit bien rehausser le courage de la gauche.

tt Permets-moi à présent d'être père. Je suis heureux que la question soit résolue ; je voyais avec frémissement combien elle t' échauffait le sang. J'espère qu'il se calmera. Je n'ai été bien content ni de ta lettre ni du dire de Pasquier, que j'ai vu sortant de chez toi.

a Bonsoir, mes chers enfants, je vous aime de tout mon coeur. »

Quoique penchant maintenant à droite, Decazes ne perd de vue aucune des promesses qu'il a faites de l'autre côté. 11 s'est engagé à rappeler jusqu'au dernier des derniers bannis. L'un d'eux, le général Gilly, compromis dans le Gard pendant les Gent-Jours, attend, caché dans un coin perdu des Gévennes, les effets de la clémence royale. Pour arracher au roi une décision sans cesse retardée, Decazes emploie le duc d'Angouléme, et le roi cède à la prière de son neveu : « Ton mal de tête, cher fils, en fait au cœur de ton père. Je ne suppose pas que cela doive empêcher le conseil de demain. Si je me trompais, fais-le-moi savoir avant neuf heures... Grâce à Gilly. Qu^il la doive tout entière au duc d'Angouléme. Je crois que je pourrai signer demain. Je t'aime. »

Quelques jours plus tard, c'est un autre incident auquel est encore mêlé un général, mais celui-là plus illustre que Gilly . u Je suis fâché que tu n'aies pas pu assister à la Chambre des pairs. Mais il ne me parait pas certain que tu eusses trouvé T occasion d'y parler. Je suis persuadé qu'il n'y aura pas eu discussion sur Tordre du jour. U y aura peut-être eu un incident assez désagréable, mais où tu n'aurais rien pu. C'est une sottise du prince d'Eckmûhl sur le procès-verbal (1). « Puis, c'est la maladie du garde des sceaux qui s'aggrave. « De Serre moins bien me fait de la peine ; mais mon bon fils vraiment mieux me fait tant déplaisir que la balance penche de son côté. Je ne te donne point quittance du portefeuille pour ce soir. Je t'aime trop pour cela. »

Grâce à cette amélioration de sa santé, Decazes peut se mettre activement à la besogne pour l'achèvement de cette loi électorale, véritable travail de Pénélope duquel la Minerve dit ironiquement : « Le jour, M. Decazes y travaille avec MM. de Barante et Guizot; le soir, il l'amende avec M. Laine, il la corrige avec M. Bellart, et la nuit, il la change avec M. de Yillèle et M. Mathieu de Montmorency. » Un mot du roi vient consoler Decazes de ces railleries : « Travaille, mon ami, travaille. Je ne sais ce qu'en dira ton père, mais le roi est sûr que tu feras de bonne besogne, et d'avance, ilvoittout VHellespont blanchissant sous nos rames, v Mais le lendemain, — 19 janvier , — nouvel arrêt dans les progrès du mieux que le roi constatait avec tant de joie. Il est encore privé

(1) Dans la séance du 18 janvier, le maréchal Davoust avait qualifié de misérables les auteurs d'une pétition demandant l'abrogation, pour cause d'inconstitulionnalité, de la loi contre les régicides. Les effets de cet excès de zèle royaliste furent tels qu'il crut devoir, le lendemain, expliquer ses paroles qui lui avaient valu les compliments des ultras et les reproches des libéraux. Naturellement, l'explication ne satisfit personne.

de celle de revoir son fils : » Mon Dieu! s'écrie-t-il, quand finiront et ma cruelle souffrance et ce jeûne qui n'est qu'un accessoire? Tiens, tu sais le peu de cas que je fais de Gall. Dubois est un grand chirurgien ; mais cela ne me prouve pas qu'il soit bon médecin, et je ne puis croire qu'ils te traitent bien. Par pitié pour moi, appelle des médecins fameux comme Portai, comme Halley; jene respirerai qu'après leurs ordonnances. Je t'aime tant. » Mais voici, le même jour, qui est plus fâcheux encore : « J'allais fermer, lorsque Portai le médecin est venu me rendre compte de l'état de de Serre. Détestable. On le condamne à partir pour Nice. »

Dans l'état des affaires et des partis, ce départ du grand orateur, dont tout le monde dit que seul il peut déterminer les Chambres à voter la loi électorale, est une véritable catastrophe. Le 21 janvier, le roi, au moment de se rendre à la messe commémorative de la mort de Louis XYI, reçoit une lettre du garde des sceaux, lettre d'adieux et de regrets. 11 l'envoie à Decazes, qui ne peut, vu l'état de sa santé, assister à la cérémonie. « Voici la lettre de de Serre. Garde-la. Si nous avons le malheur de perdre l'écrivain, ce sera un beau titre d'honneur pour sa famille. J'y vois qu'il est question de Siméon pour un intérim. Vous êtes donc sûrs de lui?» Les circonstances^ par suite de cet événement, sont d'une telle gravité que Decazes, en suppliant le roi de ne pas s'inquiéter à cause de lui, annonce que, coûte que coûte, il viendra le voir dans la soirée. Cette fois, c'est le roi qui le lui défend : u II faut donc que le roi voie sans s'émouvoir le ministre en qui repose sa confiance, virum dextrœ suœ, que le père voie sans s'alarmer le fils qu'il chérit plus que sa propre vie s'enrhumer de nouveau à chaque instant ou, pour mieux dire, ne pas cesser d'être enrhumé. Pour

l'obéir, il faudrait une force plus qu'humaine, et elle ne m'a pas été accordée ; je te l'avoue donc, je suis inquiet, tourmenté, affligé, malheureux... N'étant pas venu à la messe aujourd'hui, il ne serait pas convenable que tu parusses aux Tuileries. Aller chez de Serre est une autre affaire à débattre entre les médecins et toi. Pour demain, les mêmes raisons n'existeront plus. Mais, hélas! tant de fois trompé par Tespérance, je n'ose plus l'écouter. Plains ton ami, cher fils; il souffre autant qu'il t'aime; c'est tout dire. » Ils se revoient enfin dans la journée du 22, et le lendemain, le roi écrit impatient : u Je commence à sentir tout de bon le bonheur de t'avoir revu. Recommencera-t-il demain? L'appétit vient en man géant, et j'envisage déjà le moment où il reviendra à sa véritable heure . » Ce billet est à peine parti que Decazes se présente. L'entrevue est courte; néanmoins, a ce délicieux quart d'heure panse la plaie du roi » . Mais la nuit qui suit est mauvaise. C'est en gémissant qu'il approuve le 24 «la reclusion-d'aujourd'hui » . Dans ce même billet, il s'exprime durement sur les attaques auxquelles se livrent contre Decazes certains membres du corps diplomatique : ft Pozzo di Borgo est un misérable. Au reste, Stuart, quoiqu'il soit bien depuis un an, ne vaut guère mieux, et je dirais d'eux, comme un Gascon de deux frères : — Je voudrais assommer l'aîné à coups de cadet. » Entre temps, la situation politique empire de plus en plus. Le 26 janvier, de Serre part tristement pour le Midi, laissant le ministère désemparé. Jamais Decazes n'a été plus violemment attaqué. Une révolution vient d'éclater en Espagne. Elle sert de prétexte à des accusations calomnieuses. C'est le favori, c'est sa politique inepte et funeste, qui ont déchaîné partout l'esprit révolutionnaire et bonapartiste. U n'est qu'un charlatan poli-

tique. On l'appelle le Séjan libournais. « Catilina est à nos portes! n s'écrie un journal ultra. Chateaubriand se distingue dans ces violences. Il demande impérieusement la démission du premier ministre. Il conseille l'opposition systématique, Tobstruction, tant que le roi n'aura pas changé le président du conseil, u Je t'ai vu pour la première fois, écrit Louis XVIII à celui-ci, ému des horreurs dont tu es le point de mire. Je conçois leur effet sur un cœur comme le tien, et c'est à ce cœur que j'offre pour consolation, non l'immuable confiance du roi, mais l'inaltérable tendresse de ton père... Songe que, dans aucun cas, un ministre ne doit aller sur le pré. » Cependant, après réflexion, il ajoute : » Il faut pourtant avouer que l'avis de tes collègues me fait quelque impression. Je te conseille d'écrire au ministre de la Guerre que, ne pouvant sortir, tu le pries de se donner la peine de venir le plus tôt possible chez toi et là, seul à seul, de raisonner à fond avec lui. Je m'en rapporte à son avis. » La Tour-Maubourg convoqué est d'avis que Decazes ne doit demander raison à personne. Decazes cède à ce conseil. Un moment troublé par la multiplicité des agressions, il se redresse, résolu à les dédaigner, à braver ses adversaires et à se consacrer tout entier à la loi électorale, avec laquelle il faut en finir.

Sur son conseil, le roi consent à ce que quelques personnages considérables soient adjoints aux ministres pour statuer définitivement. Le duc de Richelieu, le chancelier Dambray, Laine, Mounier, Cuvier, sont désignés pour faire partie de cette grande commission. Yillèle et Corbière, redoutant d'être soupçonnés de complaisance par les ultras, refusent d'y siéger. Mais ils consentent à faire connaître leur opinion sur les mesures proposées, par l'intermédiaire de Pasquier. En prévision

de la réunion de ce conseil extraordinaire qu'il doit présider, le roi invite Decazes à céder sa place à Richelieu autour de la table des délibérations. « S'il refuse, j'ordonnerai, et je ferai mettre le chancelier à ma gauche. » Les séances de la commission se prolongent jusqu'au 9 février. Ce jour-là, elle accouche enfin d'une rédaction définitive qui n'est à vrai dire qu'une reproduction du projet de Serre, plus ou moins amendé. Telle qu'elle est, elle satisfait Villèle, qui promet delà soutenir. Monsieur prend l'engagement de foire cesser l'opposition de ses amis, et le cabinet peut raisonnablement espérer la victoire. » Tu es encore le point de mire de mille atrocités, mande le roi au président du Conseil. J'en souffre plus ^ue toi-même, sans que mon espérance ait été un moment abattue. Mais, après avoir lu le projet, je crois pouvoir t'appliquer ce passage d'un psaume : Euntes ibaru et fiebanty tniitentes semina sua, Venientes autem ventent cum exultatione, portantes manipulas suos. »

Le 10, la détente est générale, au moins en apparence. Le roi a confiance dans le succès. « Je crois aux conversions. Celles de Mathieu de Montmorency, de Sosthènes, de LaRochefoucault, même du rude Fitz-James, me paraissent sincères. Aussi, je me sais bon gré d'avoir été très aimable pour Mme Sosthènes lorsqu'elle est venue chercher hier l'almanach que depuis le mois de janvier 1815 je suis en possession de lui donner tous les ans... Les déblatérations de Pozzo m'indignent et me baillent un peu martel en tête; il y a quelqu'un derrière lui.. Pour rester sur la bonne bouche, la lettre de l'évèque de Samos est excellentissime. Qu'on te connaisse, mon ami, qu'on te connaisse, c'est tout ce que je demande. » A cette satisfaction du roi, il y a cependant une ombre. Son Élie est de nouveau souffrant : « Je ne t'en exhorte

pas moins à aller à la bataille. Fais ce que dois, advienne que pourra. » La bataille est prochaine. Mais une question se pose. L'engagera-t-on à la Chambre des pairs d'abord, ou à celle des députés? Le roi consulté répond : et Dans mon humble opinion, je crois qu'il fautcommencer par la Chambre des députés. La victoire remportée là nous rassure ailleurs, et je ne suis pas très sûr que remportée au Luxembourg, elle ne nous fût pas plus nuisible qu'utile au Palais-Bourbon. L'exemple de l'Angleterre ne prouve rien. La Chambre des pairs y fut toujours, sauf le temps du Long Parlement, comptée pour beaucoup . Ici, j'ai toujours peur qu'on ne la traite de superfétation. » L'avis du roi prévaut; le même jour, 10 février, le président de la Chambre des députés est averti qu'elle recevra, le lundi 14, une importante communication du gouvernement.

Durant les trois journées qui suivent, le roi n'est préoccupé que de la santé de « son fils » et que de l'accueil qui sera fait à la loi par les Chambres, par la France et par l'Europe. Il a chargé Richelieu d'aller féliciter en son nom le nouveau roi d'Angleterre, Georges IV (1), à l'occasion de son avènement. Il veut que l'envoyé royal emporte à Londres une copie du projet et qu'il la montre à qui voudra la voir. De même, il entend que son ministre des Affaires étrangères en communique sans retard des exemplaires à ses agents à l'étranger. En ce qui touche Decazes, il lui prodigue sa sollicitude avec plus d'ardeur qu'il ne l'a jamais fait : il le sait absorbé par la rédaction de l'exposé des motifs, u Tout va être fatigue pour toi d'ici à lundi, et ce jour-là n'en sera pas

(i) Richelieu avait accepté cette mission. Mais sa rentrée au ministère, après la mort du duc de Berry, ne lui permit pas de l'accomplir. C'est Decazes, nommé ambassadeur de France en Angleterre, qui en fut ckar|;é

un de repos... Je voudrais que dès lundi, en sortant de la Chambre, tu allasses à Madrid, pour y passer tout le mardi et ne venir que le mercredi pour le conseil. » Et le lendemain, veillée des armes, il termine un des trois billets qu'il écrit en quelques heures par ce souhait que lui dicte son cœur : « J'espère bien, dès demain, au sortir de la Chambre, voir mon ami et serrer dans mes bras le 61s que j'aime de tout mon cœur. «

Au, moment où il trace ces lignes toutes vibrantes de tendresse et d'espoir, Louis XVIII ne se doute pas que quelques instants plus tard, une effroyable catastrophe s'abattra sur sa maison, et que le duc de Berry périra assassiné et que ce crime commis sur la personne de son neveu, l'unique dernier espoir de sa race, aura pour conséquence d'éloigner à jamais de lui son ministre favori, celui qu'il préfère, ce fils d'adoption que, depuis quatre années, il a littéralement comblé des témoignages de son paternel amour.

Quoique les circonstances de la mort du duc de Berry soient trop connues pour qu'il y ait lieu d'en écrire de nouveau le récit, cette étude serait incomplète, si elle passait sous silence celles de ces circonstances que mentionnent en leurs manuscrits le duc et la duchesse Decazes. Ils y ont consigné les souvenirs et les impressions qu'ils avaient gardés l'un et l'autre de ces heures tragiques. Il y a là des traits qu'il convient de restituer à l'histoire.

Durant cette soirée du 13 février, Paris s'amusait; on touchait à la fin du carnaval. Obligé de ménager ses forces en vue de la journée du lendemain, où devait être portée à la Chambre des députés la loi électorale, Decazes avait laissé sa jeune femme aller seule à un bal donné par le maréchal Suchet, duc d'Albuféra. Il était resté chez lui, en compagnie de son collègue Pasquier. Les deux ministres relisaient ensemble Texposé des motifs du projet de loi, rédigé par Decazes. Un peu après onze heures, comme ils achevaient ce travail de revision, un homme entra sans s'être fait annoncer, le visage pâle et décomposé. C'était l'officier de paix Joly, agent de confiance, spécialement chargé de veiller à la sûreté du duc de Berry. A diverses reprises, le prince s'était plaint de la surveillance exercée sur lui par ce représentant de la police. Il avait accusé le président du Conseil de le faire espionner, mais sans obtenir que Joly cessât de le suivre.

A la mine bouleversée de l'agent, les ministres devinèrent qu'il était messager de malheur. Ils ne se trompaient pas. Joly, comme écrasé, s'écriait avec désespoir :

— Monseigneur vient d'être assassiné.

Pressé de questions, il raconta qu'au seuil de l'Opéra, le prince avait été frappé d'un coup^^de poignard, au moment où il rentrait au théâtre, après avoir mis en voiture la duchesse de Berry qui se retirait sans attendre la fin du spectacle. L'assassin, arrêté sur-le^hamp, se nommait Louvel. Son arme avait pénétré profondément dans la poitrine de sa victime, mais sans donner la mort. Joly ne put dire si la blessure était ou non mortelle. Quand il avait quitté le théâtre, le prince venait d'être transporté dans l'appartement du régisseur. Appelés en hâte, des médecins parmi lesquels se trouvait Dupuytren lui prodiguaient leurs soins. Le comte d'Artois arrivait, suivi du

duc et de la duchesse d'Angouléme. Le roi n'était pas encore prévenu.

C'est à celui-ci qu'au su de ces premiers détails, Decazes songea d'abord. Il lui écrivit pour lui annoncer la catastrophe. Il promettait d'aller le voir dès qu'il se serait assuré de l'état du blessé.

Il partit ensuite pour aller à l'Opéra. Pasquier l'accompagnait. On devine quelles réflexions douloureuses ils échangèrent durant ce court trajet.

— Nous sommes tous assassinés, répétait Decazes.

A l'Opéra, le spectacle s'achevait, la nouvelle du crime ne s'étant pas encore répandue parmi les spectateurs. Mais, dans la chambre où le prince était couché, se pressaient, péle-méle, les membres de sa famille, ses gens, divers personnages de la cour. Tout était désarroi, consternation, gémissements. Insensible aux efforts tentés pour apaiser sa douleur, la duchesse de Berry se livrait au désespoir le plus exalté. Le docteur Dupuytren, assisté de ses confrères, suivait les effets des premiers remèdes qu'il avait prescrits. Après avoir pratiqué plusieurs saignées, il venait d'ordonner l'application de sangsues, espérant éviter ainsi un épanchement qui eût précipité la mort. Il aidait lui-même à l'exécution de son ordonnance.

En voyant entrer le président du Conseil, le comte d'Artois s'était élancé au-devant de lui. Il l'embrassa à plusieurs reprises.

— Allez prévenir mon frère, lui dit-il. Suppliez-le d'avoir du courage. Nous sommes bien malheureux. Mais nos amis ne nous abandonneront pas. Nous comptons sur vous, mon cher Decazes.

Tout en larmes, Decazes s'avança vers le lit, sans entendre les murmures qui s'élevaient sur son passage et

sans remarquer qu'à son approche la duchesse de Berry 8*écartait avec un geste d'horreur. S'il eût tu ce geste, s'il eût entendu ces murmures, il aurait compris qu'en dépit de Taccueil de Monsieur, ses vieux ennemis imputaient à la politique libérale dont il s'était fait le cham* pion, la responsabilité du crime. Mais il ne songeait qu'à interroger Dupuytren. Quoique l'illustre médecin né désespérât pas de sauver le duc de Berry, ses réponses témoignaient d'un tel trouble que Decazes déclara qu'od devait recourir aux lumières du docteur baron Dubois. Il offrit d'aller lui-même le chercher en revenant des Tuileries où il était attendu.

Comme il sortait, Monsieur le rappela : — Faites tous vos efforts pour empêcher le roi de venir, lui recommanda-t-il. Sa présence apporterait la gêne de Fétiquette. Assurez-le que nous n'avons pas perdu tout espoir. S'il fallait y renoncer, il serait averti assez tôt pour avoir le temps d'apporter sa bénédiction à mon pauvre fils.

Pendant que Decazes courait aux Tuileries, sa femme apprenait chez le maréchal Suchet le dramatique événement de la soirée. Nous lisons dans ses cahiers :

« Je dansais avec je ne sais trop qui lorsque M. de Balincoiirty à qui je ne parlais plus depuis que j'avais dû lui refuser de demander à mon mari une recette pour un protégé de la duchesse d'Abrantès, vint à moi et me glissa à l'oreille qu'après la contredanse il aurait quelque chose de très sérieux à me dire. La contredanse finie, il m'emmena dans l'antichambre et me dit :

u — Le duc de Berry est assassiné.

K — Mon Dieu ! nous sommes tous perdus ! m'écriai-je. Est-il mort ?

u — Non, on espère même le sauver... Le maréchal

désire que son bal ne soit pas interrompu et que la nouvelle ne circule pas. Mais j*ai pensé qu'il fallait vous avertir. Partez; je préviendrai votre belle-sœur et vos nièces qu'étant souffrante, vous vous êtes retirée.

uJe montai en voiture; j'allai a TOpéra. La loge royale et le petit salon qui la précède étaient pleins de monde. Je m'informai de mon mari. On me dit qu'il venait de se rendre chez le roi. Je revins alors chez moi. J'y trouvai ma belle-sœur et beaucoup de gens. Mais je ne parlai à personne. J'étais atterrée. »

Le récit de Decazes n'est pas moins émouvant.

ti Je trouvai le roi couché depuis une heure, très agité, en proie à la fièvre. Il voulait se lever, et j'eus beaucoup de peine à l'en empêcher. Il céda sur la promesse que je lui fis de le tenir assez exactement informé pour que, si son neveu devait succomber, il pût lui fermer les yeux, d Quelques instants après, le président du Conseil était de retour à l'Opéra, ramenant Dubois avec lui. » Il ne me laissa aucune espérance. Après avoir écouté Dupuytren, il fut d'avis d'arrêter l'application des sangsues. »

tt — Monseigneur n'a perdu que trop de sang, fit-il remarquer. Je voudrais pouvoir lui en rendre.

» Se tournant vers moi, il me demanda si j'avais interrogé Louvel. Je compris sa funeste pensée. J'allai dans la pièce voisine où Louvel garrotté était gardé à vue. Le procureur général et le procureur du roi l'interrogeaient. Je me penchai à son oreille et lui demandai si le poignard était empoisonné. Il se récria avec une sorte d'indignation. La question concertée avec les deux magistrats avait été, ainsi que la réponse, entendue par eux, par le duc de Fitz-James et par divers serviteurs de la famille royale. Le Drapeau blanc ne m'en dénonça pas moins, le

Et:--'--

lendemain, comme ayant parlé bas à Louvel et lui ayant sans doute donné des avertissements pour sa défense. II fallut une déclaration formelle du duc de Fitz-James pour couper courte cette infâme calomnie.

« Cependant, personne n'avait mis en doute la sincérité de la réponse de Louvel. Mais elle ne parut pas rassurer Dubois. Dupuytren le questionnait :

M — Que faut-il faire?

tt — Rien.

tt — Vous n'êtes donc pas d'avis de continuer à mettre les sangsues?

« — Non, répliqua Dubois avec impatience, je croyais vous l'avoir déjà dit. L'état de Monseigneur est désespéré; le cœur est touché. Les remèdes ne feront que hâter sa fin. »

Après cette déclaration, véritable arrêt de mort prononcé par le praticien de ce temps dont la parole faisait le plus autorité, l'état du prince s'aggrava rapidement. Decazes dut prendre les ordres de Monsieur qui l'autorisa â aller chercher le roi. En voyant entrer le ministre dans sa chambre, le roi lui cria :

— Tout est fini?

— Non, Sire; mais on demande Votre Majesté. Je la supplie de faire appel à tout son courage.

a II m'embrassa, continue Decazes. Il m'ordonna ensuite d'appeler son valet de chambre, s'habilla sans dire un mot et persista dans son silence tout le long de la route. »

On connaît les émouvantes scènes auxquelles donna lieu sa présence auprès du lit sur lequel agonisait son neveu : la duchesse de Berry se jetant à ses pieds et le suppliant de consentir à ce qu'elle retournât en Sicile, son pays natal, avec sa fille, loin de cette France où

sans cesse tout lui rappellerait son malheur; Tinstance que mit le moribond à solliciter du roi la grâce de « rhomme » , son assassin, et enfin Tallusion qu'il fit soudain à la grossesse de sa femme, que personne ne soupçonnait encore , — lueur d'espoir s'allumant à rimproviste dans Tobscurité sinistre de cette nuit de deuil.

« Toutes ces dernières heures furent déchirantes. La douleur du roi était extrême. On voyait de grosses larmes couler sur ses joues. Quand son neveu eut rendu le dernier soupir, il s'approcha de son lit, lui baisa la main, et lui ayant fermé les yeux :

i( — Allons, dit-il, ma tâche est remplie.

« Il remonta en voiture et rentra aux Tuileries. Je l'y accompagnai et me retirai bientôt; le roi avait besoin de repos, et moi aussi. »

Que s'ëtaient-ils dit, le vieux roi et son favori, pendant les quelques instants où ils avaient pu se trouver seuls après la mort du prince sur qui reposait jusqu'à ce jour l'espoir des Bourbons de France? Il est aisé de reconstituer les paroles qu'ils échangèrent; il suffit d'interroger les préoccupations qu'on doit logiquement leur supposer au moment où éclatait la tourmente qui menaçait la monarchie. Le roi ne pouvait se méprendre aux conséquences de l'événement. Il n'ignorait pas qu'à la faveur de cette catastrophe, les partis allaient se soulever; il prévoyait que les ultras se préparaient à lui déclarer u une guerre terrible » . Il n'est pas douteux que dès ce premier soir, il ait fait part à Decazes de ses inquiétudes et de ses craintes. C'est sans doute à cette date que furent prononcées les paroles qui encouragèrent les illusions du ministre et lui firent croire que la tempête passerait sur son front sans l'atteindre.

— Ils vont exploiter ma douleur, disait le roi ; ce n'est pas ton système qu'ils attaqueront, mon cher fils; c'est le mien. Ce n'est pas seulement à toi qu'ils en veulent; c'est à moi. Et comme Decazes faisait entendre que sa démission serait peut-être le plus sûr moyen de conjurer ces orages et d'écarter ces périls, le roi se récriait avec véhémence et ordonnait : — J'exige que tu restes au ministère; ils ne nous sépareront pas.

Le roi s'attendait donc à voir s'ouvrir les hostilités contre lui-même^ contre son ministre. Mais il ne croyait pas à la victoire de l'ennemi. Il était résolu à défendre Decazes contre toutes les agressions; plus que jamais, il entendait le conserver, le garder près de lui. Sans doute est-ce pour y parvenir que, dès ce moment, il l'invitait à donner une satisfaction immédiate à la Droite en présentant une loi suspensive de la liberté de la presse et en prenant avec la dernière rigueur des mesures de sûreté pour prévenir de nouveaux attentats.

Le tableau de « cette nuit effroyable » où Ton vit parmi les royalistes a des figures rayonnantes » resterait inachevé si nous ne le complétions par le récit des incidents qui se déroulaient presque en même temps au ministère de l'Intérieur. C'est encore dans les cahiers de la duchesse Decazes que nous trouvons ce récit.

a Durant toute cette nuit, ce fut une succession continuelle de visites. A cinq heures du matin, on entendit ouvrir la petite porte qui était sous mes fenêtres. On vint nous dire que c'était Louvel qu'on amenait pour lui faire subir un interrogatoire. Toutes les personnes qui étaient dans le salon se précipitèrent aux fenêtres de la salle à manger pour voir passer l'assassin. Je me cachai; j'éprouvais une horreur que je ne peux dire, en sachant ce monstre si près de moi. Il me faisait horreur pour son

crime, et peut-être aussi avais-je le pressentiment du chagrin qu'il me causerait personnellement. Bientôt après, on vint nous dire que le prince était mort. Ce furent des larmes et des cris... Je voyais cette pauvre femme penchée sur son mari assassiné et je me figurais le mien ayant bientôt le même sort. Les innombrables menaces dont il avait été l'objet me revenaient à Fesprit. Dans chaque figure nouvelle qui se présentait à moi, je voyais un assassin... Mon mari était rentré peu après l'arrivée de Louvel. Mais je ne pus le voir. Il me fit dire d'aller dans la journée au Louvre où le corps du duc de Berry avait été déposé (1). » Peut-être les craintes exprimées alors par la duchesse Decazes sembleront-elles aujourd'hui excessives et exagérées. Elles ne l'étaient pas cependant à l'heure où elle les éprouvait. L'irritation des ultra-royalistes contre son mari, quoique encore contenue par la protection dont le roi le couvrait, allait en réalité jusqu'à la fureur. Certains d'entre eux, — il faut oser le dire, puisque telle est la vérité, — ne songeaient qu'à se réjouir d'un forfait qui semblait rendre sa chute inévitable. Si ce monstrueux contentement hésitait encore à se manifester, il se laissait apercevoir déjà partout où se trouvaient les familiers de Monsieur et de ses belles-filles. De ces dispositions non équivoques, les cahiers auxquels j'emprunte tant de détails inédits contiennent une preuve qu'il convient de mentionner avant de citer toutes celles

(1) Dans le désordre qui suivit la mort du prince, les ordres donnés pour l'exposition de sa dépouille mortelle ne furent pas exécutés. Decazes raconte que, 8*étant rendu au Louvre dans la matinée du 14, il fut aussi mécontent que surpris de trouver le corps étendu sur la table à manger de M. d*Autichamp, capitaine des gardes, avec un seul cierge, sans eau bénite et sans un prêtre. « J'allai moi-même à Saint-Germain-l'Auxerrois, paroisse du Louvre, pour faire réparer cet étrange oubli, et j'écrivis au grand aumônier pour qu'il prit les mesures nécessaires. »

L'ASSASSINAT DU D0C DE BERRY, 18tO. 409

que nous révèlent les manuscrits de Decazes. Elle se rapporte à la journée du 14 février.

i( La veuve du duc de Berry avait été conduite à Saint-Gloud. Les femmes delà cour étaient tenues d'aller s'inscrire chez elle. Le roi m'écrivit pour m'indiquer l'heure à laquelle il s'y trouverait et m'inviter à m'y rendre au même moment (1). Ma bonne maman Du Roure me proposa d'y venir avec moi. Nous y fdimes. C'est la première fois que la figure de la disgrâce s'est offerte à mes regards. Je vis d'abord qu'on faisait des difficultés pour me laisser entrer. Puis, à peine me faisait-on la révérence. J'avoue que d'abord je n'y attachai pas une grande importance , tant ma douleur m'absorbait. Ce n'est qu'après avoir quitté le Palais que je me souvins de tout ce qui s'était passé. Mme Juste de Noailles, dame d'atour de la duchesse de Berry, avait été la seule personne qui se fût montrée réellement polie pour moi. Quand le roi, qui arriva comme je m'éloignais me vit, il m'appela, et me dit deux ou trois paroles bienveillantes. Aussitôt qu'il eut passé, je m'en allai. Il me tardait d'être sortie. « Ainsi, on commençait à exploiter contre Decazes le malheur de la famille royale. Les ultra-royalistes se préparaient à en tirer parti. Ils n'entendaient pas que le prince fût mort en pure perte et que son trépas ne servit à rien. Le sang versé devait être la rançon de la chute du favori.

Dans la matinée de ce jour, le Conseil des ministres réuni arrêta qu'une loi serait présentée u pour empêcher que la presse n'augmentât par des publications perfides ou téméraires l'irritation, les craintes, peut-être les espérances que le forfait pouvait ou devait faire naître » . Cette

(i) Il dît à Decazes, le lendemain, que, ne pouvant la recevoir, il ne voulait pas perdre cette occasion de voir a la malheureuse innocente, qui devait tant souffrir des infâmes calomnies dont son mari était Tobjet » .

mesure était surtout motivée parla violence avec laquelle les journaux royalistes accusaient du crime Topinion libérale. Le Drapeau blanc ^ dans un article du fougueux Martainville, déclarait que la France presque entière en avait été complice, ce qui équivalait à proclamer bien maladroitement qu'elle répudiait les Bourbons. Par une autre loi, le gouvernement demandait à être armé u du droit d'arrêter les individus soupçonnés de méditer le renouvellement de pareils attentats ». On en revenait ainsi à la politique arbitraire de 1815 et de 1816. Les grands résultats obtenus depuis en faveur des libertés publiques semblaient perdus. L'ultra-royalisme triomphait. Les lois d'exception, toujours funestes et rarement justifiées, sont l'ordinaire lendemain des crimes politiques. Les ministres décidèrent enfin que rien ne serait changé à leurs projets antérieurs en ce qui touchait la réforme électorale. Les Chambres devaient êtres saisies, sous vingt-quatre heures, de ces diverses propositions.

Dans la même journée, communication leur fut faite « de cet affreux malheur » . Dans celle des pairs, tout se passa avec convenance. Mais, dans celle des députés, avant même que le président Ravez eût donné lecture de la lettre du président du Conseil, un député de la faction la plus avancée de droite, Clausel de Coussergues, s'élança à la tribune et proposa ^t de porter un acte d'accusation contre M. Decazes, ministre de l'Intérieur, comme complice de l'assassinat du duc de Berry n . Il voulait développer sa proposition . Des protestations presque unanimes couvrirent sa voix. Il dut regagner sa place au milieu des huées de ses adversaires et des reproches de ses amis.

YiUèle indigné lui dit :

— Si je ne vous savais le plus grand des fous, je vous considérerais comme un scélérat.

Decazes n'assistait pas à cette séance. Mais d'autres ministres étaient présents. Aucun d'eux ne demanda la parole pour le défendre. Ils considérèrent qu'il n'avait pas besoin d'être défendu. L'extrait suivant d'une lettre que Pasquier lui écrivait de la Chambre même exprime ce sentiment : « Sur la lecture du procès- verbal, Glausel de Goussergues était monté à la tribune et avait improvisé une demande d'accusation contre vous. Un cri. général de la Chambre Ta forcé de descendre de la tribune. Il parait que personne de son côté n'était dans sa confidence. » Decazes n'en fut pas moins blessé du silence de ses collègues. Il leur déclara que, si le lendemain, à l'ouverture de la Chambre, l'un d'eux ne faisait pas justice a de ce misérable >) , rien ne pourrait l'empêcher de se faire justice lui-même. Il ne parlait de rien moins que de a lui passer, s'il le rencontrait, son épée à travers le corps » . Ils eurent la plus grande peine à le calmer et à obtenir de lui qu'il se reposât sur eux du soin de prendre toutes les mesures que nécessiterait le souci de son honneur. Le soir venu, Decazes, que son état avait empêché de se rendre aux Tuileries, recevait du roi cette lettre bien propre à lui prouver qu'en dépit du crime de la veille, la faveur royale lui restait tout entière :

« Je savais, mon cher fils, par Pasquier, avant l'entrée de la Chambre des députés, que tu n'y serais pas, et, tout en gémissant de la cause, je ne puis que^ t* approuver. Cette affreuse nuit en aurait accablé de plus forts que toi. Souviens-toi qu'il faut que les lois d'exception soient draconiennes et promptement proposées. Tout est, malgré l'infâme Clausel de Coussergues, bien disposé. Mais il faut battre le fer pendant qu'il est chaud.

« Parmi ces horribles mensonges du café de Valois, il y a une chose vraie : c'est la demande que tu as pu

entendre la duchesse de Berry me faire à genoux d'emmener sa fille en Sicile. J'ai chargé Pasquier de te dire qu'il serait bon que nos journaux parlassent du soupçon de grossesse qui existait déjà quelques jours avant le crime.

u Bonsoir, cher fils bien-aimé. »

Cette lettre, l'attitude de Monsieur pendant la nuit du crime, tout était pour entretenir les illusions de Decazes. .11 ne savait pas que, dans la journée, ses plus ardents ennemis réunis chez Vitrolles s'étaient concertés pour déterminer le comte d'Artois d'une part, à se remarier, afin de donner des héritiers à la couronne et, d'autre part, à faire auprès du roi une démarche solennelle à l'effet d'obtenir qu'il sacrifiât son ministre. Il ignorait que Monsieur, en écartant la première proposition, celle d'un mariage que la grossesse de sa belle^fille permettait d'ajourner, avait agréé la seconde, promis d'agir sur son frère conformément aux désirs de ses amis et exigé du duc d'Angouléme qu'il se réunit aux autres membres de la famille royale pour aller se jeter aux pieds de Louis XYIII, en le suppliant d'éloigner le fatal personnage « qui perdait la France n .

Le lendemain, Decazes, en ouvrant les journaux, put se convaincre que ses agresseurs ne désarmaient pas. « Oui, monsieur Decazes, lui disait Martainville, dans le Drapeau blanc, c'est vous qui avez tué le duc de Berry. Pleurez des larmes de sang; obtenez que le ciel vous pardonne; la patrie ne vous pardonnera pas. » La Gazette de France dénonçait « sa complicité morale avec l'assassin » . Les Débats, la Quotidienne, le Censeur faisaient chorus. Chateaubriand se distinguait par sa violence en s'associant à ces atrocités. Decazes indigné donna l'ordre au procureur général de poursuivre le Drapeau blanc. Il ne

voulait pas baisser pavillon devant les insulteurs. D'ailleurs une nouvelle lettre du roi datée du 15, deux heures un quart, venait, dans ces épreuves, rafFermir son courage.

tt Tes nouvelles, mon cher fils, me consolent un peu du mal que ton état d'hier m'avait fait... Je ne reçois ni le Drapeau blanc ni le Censeur. Mais leurs extraits font horreur. Tu as bien fait de les dénoncer. Je suis peut-être plus blessé que toi de l'infamie de Glausel. Mais j'avoue que je pense un peu là-dessus comme Gollin : la Chambre en a fait justice. A bientôt, je t'aime de tout mon cœur. »

Dans la soirée, nouvelle allusion à ces attaques des journaux.

« Je lis ordinairement, mon cher fils, un peu en diagonale les œuvres de M. de Chateaubriand. Mais aujourd'hui, je me suis imposé la pénitence de le lire en entier. J'en suis indigné. Je voudrais aller trouver l'auteur qui est sûrement un j...-f..., tous les calomniateurs le sont, et le bâton haut l'obliger à signer le désaveu de son infamie. »

Et comme, ce même jour, les lois d'exception et la loi électorale avaient été déposées sur le bureau des Chambres, le roi témoignait sa satisfaction : » Je suis bien aise qu'enfin les lois soient portées. J'espère que cela te donnera du répit. Pour y contribuer, je n'ai point commandé le conseil pour demain. Mande-moi, je te prie, quand tu le veux et si tu exécutes le projet de Madrid. Bonsoir, cher fils aimé. »

Mais, il ne pouvait être question pour Decazes de prendre du repos ; la tempête se déchaînait avec trop de furie autour de lui. A la Chambre des députés, Clausel de Coussergues reprenait sa motion de la veille. Comme la veille, elle était accueillie par une explosion d'indigna-

tion générale. On pouvait cependant remarquer qu'elle avait recruté quelques partisans sur les bancs de la droite. Il n'y avait plus unanimité pour la repousser. Pas plus que la veille, Decazes n'était présent et ses collègues persistaient dans leur silence. C'est son beau-père, le comte de Sainte- Aulaire, qui répondait à Glausel de Goussergues : « Vous êtes un calomniateur » , et, bien que la proposition fût finalement repoussée, le président du Conseil gardait dans le cœur contre ceux qui auraient dû le défendre et ne l'avaient pas défendu un ressentiment qui devait être long à se dissiper.

D'autre part, dès le matin du 15, le préfet de police lui signalait l'agitation des gardes du corps qui se réunissaient au café de Valois. Leurs propos étaient menaçants, trahissaient une haine ardente et des desseins d'une rare violence. Quelques heures plus tard, un avis analogue lui arrivait sous une forme encore plus intimidante. 11 avait été décidé que les ministres se rendraient auprès de Monsieur pour lui présenter leurs compliments de condoléances. Empêché par une circonstance toute fortuite de se joindre à eux et le marquis de la Tour-Maubourg, ministre de la Guerre, se trouvant dans le même cas, Decazes avait pris rendez*vous avec lui pour faire ensemble cette visite d'étiquette.

a A trois heures, raconte-t-il, je me disposais à me rendre au pavillon de Marsan et j'attendais mon collègue de la Guerre, qui était rentré un moment à son ministère pour signer les ordres destinés aux généraux commandant les divisions militaires, lorsque le général Alexandre d'Ambrugeac, ami du comte de Bruges et mon intermé* diaire habituel avec cet aide de camp de Monsieur, entra dans mon cabinet pendant que je signais moi-même mes dépêches pour Les départements. M. de Bruges l'avait

chargé, me dit-il, de me remercier de n^avoir pas accompagné mes collègues à Faudience de Son Altesse Royale ; il avait reconnu dans cette abstention ma prudence dont il se réjouissait, d'autant plus qu*il était persuadé que je ne serais pas sorti vivant de la salle des gardes du prince, tant l'irritation des gardes du corps était grande.

a Pour toute réponse, je sonnai et demandai qu'on ftt avancer ma voiture, attelée depuis plusieurs heures.

a — Accordez-moi quelques instants, me dit le général d'Ambrugeac; j'ai beaucoup de choses à vous raconter.

« Le ministre de la Guerre étant entré en ce moment, je dis au général :

« — Je ne peux vous écouter. Nous nous rendons auprès de Monsieur, ce que nous avons été empêchés de faire avec nos collègues, parce que nous étions à la Chambre des pairs.

o — N'avez-vous donc pas entendu ce que je vous ai dit de la part du comte de Bruges? Il est de la meilleure foi du monde, je vous jure.

« — C'est parce que je l'ai entendu que je presse ma visite à Son Altesse Royale, étant convaincu que messieurs les gardes du corps ont été calomniés auprès de l'aide de camp de Monseigneur.

u — Au nom de Dieu, laissez-moi du moins le temps de prévenir M. de Bruges.

tf En descendant de voiture, nous trouvâmes à l'entrée du vestibule du prince le général d'Ambrngeac désespéré. M. de Bruges était sorti. Sous entrâmes chez Monsieur. Les gardes du corps de service dans la salle des gardes se levèrent à notre arrivée ; la garde de faction à la porte de Son Altesse Royale nous fit le salut d'usage du port d'armes et du talon.

ff Monseigneur vint à nous avec empressement, me prit les mains, me remercia de ma sollicitude pendant la funeste nuit. Des larmes coulaient de mes yeux; il me dit :

« — Nous avons besoin de forces pour prévenir les maux que cet affreux malheur peut amener et de prendre tout sur nous. Je suis très touché de votre attendrissement dont j'ai été témoin toute la nuit.

u Et comme j'excusais le ministre de la Guerre et moi de n'être pas venus avec nos collègues, espérant que Monseigneur trouverait bon que nous eussions rempli aux deux Chambres les devoirs qui nous y avaient appelés, il reprit :

a — Je vous en remercie, il ne faut pas que notre malheur nous fasse oublier le service du roi et les dangers du pays.

u II nous reconduisit jusqu'à la porte de son appartement en me serrant la main à plusieurs reprises avec la plus vive émotion. La réflexion n'avait pas changé les dispositions des gardes du corps qui nous rendirent les mêmes honneurs qu'à notre arrivée. »

Il est regrettable pour la mémoire du comte d'Artois qu'on surprenne ici ce prince en flagrant délit de comédie et de mensonge. Tandis qu'il prodiguait à Decazes ces témoignages de bienveillance, il n'ignorait rien du complot qui s'ourdissait contre le président du Conseil. Les moyens d'exécution avaient été discutés en sa présence. Si son consentement définitif n'était pas encore donné, du moins n'avait-il rien fait pour décourager les conspirateurs. Ils poursuivaient avec ardeur leurs desseins, convaincus que Monsieur ne les désavouerait pas. L'agitation des gardes du corps, signalée à Decazes par le préfet de police, était leur œuvre, et, par le récit qui

précède, on peut voir quel parti ils cherchaient à en tirer.

Le même soir, les gardes habitués du café de Valois se présentèrent au café Lemblin, rendez-vous ordinaire des officiers à demi-solde, inféodés au parti libéral et qu'on savait bien disposés pour Decazes, qui s'était fait en plusieurs circonstances le défenseur de leurs intérêts. Il y eut des provocations, des rixes. La police dut intervenir. On consigna les gardes dans leur caserne. Mais, Tordre ne pouvant atteindre ceux qui étaient sortis au moment où on le donnait, le bruit se répandit qu'ils projetaient d'enlever le président du conseil. Il ne semble pas qu'il ait d'abord ajouté foi à ces rumeurs inquiétantes. Cependant, des mesures de sûreté furent prises. Nous en devons à la duchesse Decazes un tableau complet et bien vivant :

u Dans la soirée, j'entrai chez mon mari. Je lui demandai s'il y avait quelque chose de nouveau :

n — Non, ma chère amie, va te coucher.

u Je montai chez moi et me couchai. Mais je ne sais quel pressentiment m'empêcha de dormir. A deux heures, la peur me prit. Je me levai pour aller chercher ma femme de chambre Louise. Je trouvai à ma petite porte, où il n'y avait jamais personne, le grand Henri assis sur une chaise. Je lui demandai ce qu'il faisait là :

tt — Rien, madame; j'attends monsieur.

tt Je voulus sortir par une autre porte. J'y trouvai le domestique qui me servait personnellement. J'appelai Louise ; nous ouvrîmes les fenêtres du salon ; deux gen* darmes étaient sur la terrasse, et j'aperçus beaucoup de soldats dans la cour. Alors, je pensai qu'il y avait quelque chose de sérieux. Je descendis de nouveau dans les bureaux d'en bas. Tous les secrétaires et employés

y étaient réunis. Ils m'apprirent qu'on avait découvert un complot des gardes du corps. Us devaient venir attaquer le ministère pour enlever le ministre et ses papiers. Mais les précautions étaient prises, les postes doublés, les portes barricadées. Et puis, nous aurions toujours le temps de nous sauver par le jardin. J'ai su depuis par mon mari que le duc de Talleyrand lui avait fait proposer de sortir par sa maison. M. d'Ecquevilly lui avait offert aussi un asile. Mais il avait refusé, ne croyant pas à une attaque. On pense bien qu'ainsi avertie, je n'eus plus envie de me coucher. Ne pouvant voir mon mari, je remontai dans ma chambre. Je fis venir mon fils avec sa nourrice et Louise, et nous restâmes là jusqu'au matin.

« A huit heures, j'allai chez Mme Séjourné, mère du chef du cabinet de M. Decazes. J'y trouvai son fils qui avait passé la nuit avec quinze officiers de paix à surveiller les mouvements qui se faisaient dans la caserne des gardes du corps et à calmer les officiers & demisolde qui s'étaient réunis en grand nombre rue des Saints-Pères et rue des Augustins. Ils devaient beaucoup à M. Decazes et voulaient le défendre contre les ultras. Toutes ces précautions furent d'ailleurs inutiles. On avait consigné les gardes dans leur caserne ; le mouvement ne put avoir lieu. Ils étaient poussés par quelques ultras. Leur major général, le duc de Bellune, n'y était pas étranger; sa femme surtout était comme une mégère. C'est elle qui avait suggéré l'idée d'arrêter mon mari chez Monsieur. »

Bien des années après, Decazes, dans les notes qu'il réunissait en vue de ses mémoires, s'expliquait en ces termes sur ces événements :

K D'après des renseignements de l'exactitude des*

quels je ne puis douter, un projet avait été conçu de se débarrasser de moi par le poignard. Je devais être frappé dans la salle des gardes du roi lorsque je me rendrais, le soir, chez Sa Majesté. Le projet, soumis au maréchal Victor duc de Bellune, major général de service, avait été repoussé par lui. Mais la maréchale était intervenue et aurait fait observer au maréchal que du moment qu'il fallait choisir entre le sort de la dynastie et la vie d'un homme, il n'était pas permis d'hésiter. »

Decazes a-t-il pris trop au sérieux des menaces qui n'étaient faites que pour l'effrayer et qu'on n'aurait osé exécuter? Ces menaces, au contraire, résultaient-elles de la volonté de quelques exaltés de pousser la vengeance jusqu'au crime? Ou même ne visait-on qu'à épouvanter le roi dans la personne de son favori ? Il est bien difficile de prononcer. Ce qui est plus incontestablement vrai, c'est que le projet d'enlèvement exista et que lorsque, deux jours plus tard, la duchesse d'Angouléme suppliait Louis XVIII de sacrifier Decazes, elle lui dit :

— Sire, c'est pour éviter une victime de plus.

A ces préludes de la chute du tout-puissant ministre, il faut encore ajouter le trait suivant, qui confirme ce qu'on sait déjà de l'audace des conjurés. Au cours de la crise, un homme resté inconnu s'était suicidé au bois de Boulogne. M. Fleury, maire de Passy, fut appelé à constater l'identité du cadavre. Bientôt après, il venait, tout ému, prévenir le miaistre de l'intérieur qu'à la suite de ce fait divers relaté par les journaux, trois personnages s'étaient présentés chez lui pour obtenir qu'il déclarât dans son procès-verbal que le suicidé avait parlé avant de mourir et accusé Decazes de comploter avec Louvel. D'autre part, une main mystérieuse expédiait de Paris

aux comités royalistes des départements des circulaires dont Tune disait: u Ne soyez ni supris, ni affligés. Quoique Tattentat du 13 n'ait pas amené sur-le-champ la chute du favori, agissez comme s'il était déjà renversé ; nous Tarracherons de ce poste si on ne consent pas à l'en bannir. En attendant, organisez-vous; les avis, les ordres et l'argent ne vous manqueront pas. » Ces obscurs épisodes perdus parmi tant d'autres, et dont il esta peine fait mention dans les papiers du temps, achèvent de révéler l'exaspération des ennemis de Decazes après la mort du duc de Berry, et peut-être de prouver que pour se débarrasser de lui, ils étaient capables de tout.

Les attaques et les menaces dont Decazes était l'objet avaient dans le cœur du roi de douloureux échos. Sous ces violences qui l'indignaient, il mesurait, en toute leur étendue, les haines qu'elles trahissaient, et peut-être commençait-il à s'en alarmer. Néanmoins, quoique déconcerté par l'orage qui venait de fondre sur lui, il était encore bien résolu, le 16 février, à ne pas se séparer de son ministre. Loin d'être disposé à le sacrifier, il ne songeait qu'à le défendre, dans son honneur comme dans sa sûreté et son existence ministérielle. Ce jour-là même en se levant, il lui traçait la conduite qu'il souhaitait lui voir tenir en face de ses accusateurs :

«Il est encore de trop bonne. heure, mon cher fils, pour avoir de tes nouvelles ; mais voici toujours quelques réflexions. Hier, je me contentais de la manière dont la

Chambre avait repoussé l'odieuse motion de Glausel de Coussergues. Aujourd'hui, les choses sont changées. Ce n'est plus une accusation absurde qu'il porte contre toi ; c'en est une qui n'est assurément pas mieux fondée, mais qui est constitutionnelle. Peux-tu garder le silence? Je ne le pense pas. Il me semble au premier aperçu que tu dois relever le gant, et voici comme j'entends que tu pourrais le faire. Remercier la Chambre d'avoir repoussé par son improbation la calomnie aussi atroce qu'insensée portée contre toi comme particulier, mais la prier de ne pas agir de même dans l'attaque qu'on te fait comme ministre, et au contraire, de permettre au membre qui a déposé sur le bureau la proposition de la développer. Je n'ai pas besoin de l'indiquer ce que tu peux ajouter ; le champ est fertile et le moissonneur bon... Je reçois le portefeuille. Je persiste dans ce que j'ai écrit en te conjurant de consulter des gens, non qui t'aiment plus tendrement, qui soient plus attachés à ta gloire que moi, mais qui s'entendent mieux à ce qu'elle peut exiger... Tu ne médis rien de ta santé. Hélas! quel jugement en porteraije? Je t'aime. »

Cette lettre était écrite à huit heures du matin et envoyée aussitôt. Mais Decazes ne se hâta pas d'y répondre. Repoussée la veille par la Chambre des députés, la motion Clausel de Coussergues avait déjà perdu beaucoup de son intérêt, grâce surtout à des questions plus pressantes. Il s'agissait maintenant de tout autre chose. La journée qui commençait devait décider du sort des lois présentées la veille aux Chambres : loi sur les élections, loi rétablissant pour cinq ans la censure des journaux, loi sur la liberté individuelle ; or au moment où il recevait la lettre du roi, le président du conseil venait d'apprendre que dans diverses réunions prépara-

toires, tous ces projets avaient été désapprouvés par la droite comme par la gauche ; par la gauche parce qu'ils étaient contraires à ses principes, par la droite parce qu'elle ne voulait pas le rendre plus fort en les votant, et qu'en les lui refusant, elle espérait le renverser (1).

Royer-GoUard et Camille Jordan se présentaient bientôt après chez lui pour lui déclarer au nom du centre gauche, où le ministère comptait encore des amis, que ce groupe était résolu à ne se prêter à aucune modification de la loi électorale; que quant aux lois d'exception, il ne les voterait qu'autant qu'il serait stipulé qu'on les abrogerait au bout dç quelques mois. Vainement, Decazes s'efforçait de démontrer la nécessité de ces mesures; vainement, il alléguait qu'elles avaient été demandées par le roi lui-même, la loi électorale surtout, et combien il serait périlleux pour le parti libéral de les repousser, puisque si elles n'étaient pas votées, le cabinet serait contraint de céder le pouvoir aux ultras, il ne parvenait pas à convaincre les deux députés de la nécessité de ne pas lui faire échec. Ils lui répondaient qu'il n'y avait pas lieu de redouter un ministère d'extrême droite. Depuis trop longtemps, on le tenait suspendu sur le parti libéral comme une épée de Damoclès ; un ministère d'extrême droite, parvint-il à se former, ne pourrait vivre ; l'expérience qu'on menaçait d'en faire tournerait nécessairement au profit des libéraux. Ils ne la redoutaient donc pas. En fin de compte, on se séparait sur une déclaration de guerre.

Quelques heures plus tard, Decazes constatait 1 existence d'une coalition de droite et de gauche plus puissante que le parti ministériel désorganisé. Elle s'affirmait*

(i) En résumant ces faits, je crois devoir rappeler que je n'écris pas une Histoire de la Restauration.

dans la Chambre des pairs, en faisant élire par les bureaux, à Tinstigation d'un triumvirat composé de Talleyrand, de Chateaubriand et de MoIé, une commission hostile à la loi sur la presse, et en rendant inévitable, dans la Chambre des députés, une manifestation analogue. « Retirez la loi électorale, disaient les coalisés de gauche à Decazes, et nous vous soutiendrons. » — « Que le président du conseil donne sa démission, disaient ceux de droite, et nous accorderons au ministère tout ce qu'il nous demandera. » Le roi considérant la réforme électorale comme indispensable au salut de la monarchie et s'obtinant, d'autre part, à ne pas sacrifier son favori, c'en était donc fait de la majorité parlementaire. Il n'y avait plus d'autre ressource que la dissolution. Mais le remède ne serait-il pas pire que le mal? Les dernières élections ne devaient-elles pas faire craindre une victoire nouvelle des libéraux? Dans ces conjonctures, Decazes n'eût osé conseiller au roi d'en appeler aux électeurs, alors surtout que le scrutin aurait fonctionné sous l'empire d'une loi à laquelle on attribuait les périls présents et dont on poursuivait l'abrogation. Il fallait cependant prendre un parti. Éclairé par ce qui venait de se passer à la Chambre des pairs, il n'hésita pas à faire son choix entre les solutions qui s'offraient à lui et à adopter la plus radicale.

La lettre qu'il écrivit au roi atteste à la fois son désintéressement et son initiative. Il y traçait le tableau fidèle des intrigues déchaînées contre sa personne et de leurs fâcheux effets : la désagrégation du parti ministériel, la défection du centre gauche, l'ultimatum des ultras. Désespérant de vaincre ces difficultés, persuadé que seul le duc de Richelieu pourrait en avoir raison, il suppliait le roi d'intervenir personnellement auprès de celui-ci pour

le décider à prendre le pouvoir. Quant à lui, il offrait sa démission, tout prêt d'ailleurs, si le roi la refusait, à faire partie du même ministère que Richelieu, soit comme ministre de la maison, soit avec un autre portefeuille.

Au reçu de cette lettre portée aux Tuileries dans l'aprèsmidi, le roi répondit :

(c II faut, mon cher fils, que j'y aie bien peu vu tantôt pour n'avoir pas aperçu l'ultimatum des ultras; n'importe. Ta lettre m'a tué; c'est à peine si j'ai la force d'y répondre ; je m'en vais tâcher de le faire par articles :

tt r II est absolument impossible que tu fasses partie d'un même ministère que le duc de Richelieu.

« 2^ Si le duc rentre, il faut que ce soit lui-même qui choisisse ses collègues ; ce n'est pas le roi qui est la clef de voûte : c'est le président du conseil.

tt 3^ Ma répugnance pour avoir un ministre de la maison faisant partie du ministère est invincible.

tt 4"* Je te laisse carte blanche pour faire ce que tu voudras; mais il m'est impossible de parler au duc de Richelieu. Il ne m*a pas été donné de pleurer à volonté, et si je versais des larmes, le duc me connaît assez pour bien voir que ce serait son acceptation et non pas son refus qui les ferait couler. Je t'attends, cher fils. — Cinq heures (1). »

En entrant chez le roi, après dîner, Decazes le surprenait excité, agité, « la figure d'un rouge violet, les yeux injectés de sang » .

— Oh! mon Dieu, s'écria-t-il, qu'a donc le roi?

(1) Il résulte de cette lettre écrite le 16 février, qu'à Theure où Ton représentait Decazes comme s^imposant au roi et s*attachant désespérément au pouvoir, il avait offert déjà sa démission. Entre les historiens de la Restauration, il en est peu qui le constatent et ne disent le contraire.

£t le roi de répondre, tremblant décolère, en montrant la place près de son fauteuil :

— Là, tout à rbeure, mon frère, ma nièce, tous deux à genoux, me déclarant qu'ils ne se relèveraient que lorsque je leur aurais promis de te sacrifier ! . . . On a dû m'entendre du Carrousel, tant ma réponse a été vive et emportée.

— Que le roi se calme, supplia Decazes ; il n'a jamais eu plus besoin de ses forces et de sa présence d'esprit; qu'il daigne m'apprendre ce qui s'est passé.

Alors, le roi raconta qu'après le dîner, le service retiré, le comte d'Artois et la duchesse d'Angouléme s'étaient jetés à ses pieds, pour lui demander l'éloignement du président du conseil. Le comte d'Artois, qui portait la parole, avait parlé de Decazes dans les termes d'une véritable bienveillance et d'une parfaite estime.

— Je rends pleine justice à ses sentiments et à son mérite. Je reconnais que ses services pourront de nouveau être très utiles. Mais l'opinion royaliste s'est prononcée contre lui avec une telle violence qu'il est impossible qu'il fasse le bien. Je déplore qu'il soit indispensable de céder à cet orage passager ; je serai le premier a demander avant trois mois le rappel de M. Decazes. Mais aujourd'hui, il faut qu'il s'éloigne.

La duchesse d'Angouléme était alors intervenue :

— Sire, nous vous le demandons pour empêcher un nouveau crime, pour empêcher qu'il y ait une victime de plus.

Le roi, se méprenante cette insinuation, avait cru que sa nièce voulait parler de lui; il protesta.

"^ Comme mon neveu, je braverai les poignards. Il y a plus loin qu'on ne croit, malgré ce funeste exemple, du poignard d'un assassin au cœur d'un honnête homme.

— Ah! Sire, répondit Madame, grâce à Dieu, nos craintes ne portent pas sur Votre Majesté, mais sur une personne qui vous est chère.

— J'aurai pour mon ami le même courage que pour moi-même, et je défie le crime pour lui comme pour moi.

En achevant ce récit, le roi ajouta que, pendant toute la scène, le duc d'AngouIème était resté derrière son père et sa femme, debout, silencieux, tête baissée, fuyant les regards de son oncle qui semblaient lui dire : Tu quoque. La famille s'était ensuite retirée sans avoir rien obtenu (1).

— Que fera Votre Majesté? demanda Decazes, quand le roi se fut un peu calmé.

— Ce que je ferai ; je ne céderai pas. Est-ce toi qui me conseillerais cette lâcheté? Ne vois-tu pas qu'autant vaudrait abdiquer?

— Le roi sait que je n'ai jamais été d'avis qu'il abdiquât ni en fait, ni en droit. Il ne doit pas cependant se dissimuler les difficultés de la situation actuelle. Je les lui ai exposées dans ma lettre de tout â l'heure. La circonstance est trop grave pour que je ne lui dise pas la vérité tout entière en oubliant ce qui m'est personnel... Sire, lorsque Monsieur intervenait jadis dans les affaires de Votre Majesjté, â l'occasion de la loi du recrutement, par

(1) En reconstituaDt, d'après Ie« notes de Decazesi cette curieuse scène, j*ai rétabli ]e tutoiement dont usait le roi envers lui quand ils étaient seuls, comme dans ses lettres intimes, et je Tal placée à la date du 16 février, contrairement aux dires de divers historiens qui disent qu'elle eut lieu le 18. Leur erreur provient de ce qu'ils n*ont connu que celle-là, alors qu'il y en eut au moins deux. Le roi ne céda que dans la seconde. Sa correspondance, qui me sert de guide, est, à cet égard, un témoignage plus autorisé que tous les autres. Elle infirme, en plusieurs détails, diverses versions écrites de mémoire, et après coup, même celle de Villèle, qui ne savait qu'imparfaitement ce qui se passait aux Tuileries.

exemple, nous étions bien forts pour lui résister. Il empiétait alors sur votre autorité, et j'étais le premier à conseiller à Votre Majesté de montrer à tous que c'était elle, elle seule qui était roi. Aujourd'hui, l'empiétement de Monsieur sera excusé par la douleur du père, et si le roi résiste, on dira qu'il a sacrifié son frère à son favori.

— Tu me conseilles donc d'abdiquer?

— Non, Sire; que le roi résiste, s'il le peut faire avec succès. Mais, le peut-il? La majorité nest plus avec moi, et quoique prêt à de nouveaux efforts pour la ramener, je n'ose espérer d'y parvenir.

Le roi était visiblement ébranlé. Il se rappelait que son frère lui avait dit qu'il ne s'agissait pas de sacrifier un système, mais une personne, et que, Decazes parti, la droite soutiendrait le ministère. Il répéta ces propos à son ministre :

Les loups ne demandent au berger que le sacrifice

de ses chiens, fit-il avec amertume.

— D'un seul de ses chiens, objecta Decazes; les six autres seront conservés.

— Eh! tu sais bien, s'écria le roi, que, toi de moins, le berger n'aura plus de chiens pour le garder.

Devant la constatation d'une position sans issue, Decazes en revint au parti d'appeler le duc de Richelieu à la présidence du conseil. Richelieu lui succédant, i'op* position de la Droite tomberait; les lois seraient votées, même celle qui rétablissait la censure et contre laquelle, dans ses bureaux, la Chambre des pairs s'était prononcée. Mais le roi qu'avaient blessé les refus antérieurs du duc, ne voulait pas s'exposer à en subir un nouveau. Que Decazes, s'il le voulait, fit les premières démarches; quant à lui, il n'interviendrait pas. Cependant, à la demande du président du Conseil, il consentit à le pour-

voir d'une lettre qui mise, dès le lendemain, sous les yeux de Richelieu lui marquerait son désir; il Fécrivit séance tenante afin que Decazes pût l'emporter :

u J'ai reçu votre lettre, mon cher Comte, disait-il; j'aprouve, je ne crains pas de le dire, j'admire les [sentiments que vous m'y exprimez, et je vous autorise à faire toutes les démarches que vous jugerez utiles pour déterminer le duc de Richelieu à rentrer au ministère. Mais quoique entièrement convaincu de son zèle pour l'État et de son attachement à ma personne, vous devez sentir qu'ayant reçu de lui, et de vive voix et par écrit, plus d'un refus à cet égard, je ne dois pas m'exposer à en recevoir un nouveau.

« Vous connaissez, mon cher Comte, toute mon amitié pour vous, n

Lorsqu'après ce long entretien, le roi se sépara de son ministre, ils n'avaient rien décidé. Les résolutions ultérieures restaient subordonnées à la réponse de Richelieu. Peut-être Louis XVIII espérait-il que celui-ci persisterait dans son refus de reprendre le pouvoir et que Decazes pourrait le garder. Mais bien faible était cette espérance. Il voyait s'ouvrir devant lui la période des dures épreuves et gémissait, en pensant que « son fils » ne serait plus auprès de lui, pour l'aider à en porter le fardeau. Le lendemain, dès le matin, il lui expédiait ce billet révélateur de la détresse de son âme : ^ Ma nuit, mon cher fils, a été bonne, mon réveil affreux. Et toi, mon pauvre ami, comment cela va-t-il? Tu sais si je t'aime, n A trois heures, ce fut une missive plus longue. Elle témoignait de plus de calme et de liberté d'esprit, mais non d'un amoindrissement de sa douleur.

« Je viens de recevoir une lettre de Pasquier noire comme de l'encre, dans laquelle il me répète tout ce que

tu m'as écrit hier; je vais lui répondre que tu dois voir le duc ce matin (l).

« Les gardes du corps sont consignés. Le duc d'Havre m'a représenté ce matin qu'ils n'ont pas été seuls coupables, que beaucoup d'officiers de la garde royale l'ont été autant si ce n'est plus qu'eux et que ne punir qu'un corps, c'est l'entacher. Que faire en pareil cas? Consigner tous les corps, la mesure est violente et pourrait échauffer les esprits. Il pense qu'il vaudrait mieux lever la consigne, en publiant un ordre du jour très ferme. Le duc d'Havre m'en a montré un projet dont je suis fort content. Je lui ai dit que je verrais.

« Le cardinal m'a dit ce matin que son coadjuteur ne pourrait jamais être prêt pour mardi, et je le conçois fort bien. Il ne s'agit pas ici de ces lieux communs qu'il est aujourd'hui d'usage de débiter en quatre phrases, mais d'une véritable oraison funèbre. Sur cela, j'ai fait appeler M. de Brézé qui m'a proposé un parti, le seul praticable et que j'ai adopté d'autant plus volontiers qu'il est conforme à l'ancien usage. C'est de transporter le corps à Saint-Denis dès lundi soir ou au plus tard mardi, de l'y déposer dans une chapelle et de ne faire les funérailles que dans quelque temps, lorsque tout sera prêt. Ma grand'mère ne fut enterrée que quarante-huit jours après sa mort, et mon grand-père soixante et dix-huit.

(1) Dans ses Mémoires, le chancelier semble ne s'être pas souvenu Je cette réponse du roi et avoir ignoré la démarche de Decazes. « Il fallait obtenir deux choses fort difficiles, dit-il : que le roi consentit à se détacher de M. Decazes et que M. de^Richelieu se résignât à prendre la présidence du Conseil. Nos collègues chargèrent M. Portai et moi de pressentir le roi sur cette délicate question. Le roi nous répondit assez sèchement par un refus absolu. » Il n*y a pas trace, dans la correspondance du roi, d'un refus pareil. En revanche, elle contient la preuve que vingt-quatre heures avant de recevoir la lettre de Pasquier, il avait autorisé Decazes à négocier avec Richelieu.

« Je souhaite que tu ne te fasses pas illusion sur la loi des journaux, mais je crains que si. A ce sujet, je dois te dire que ce matin, le duc de la Châtre était furieux de la commission, mais bien plus enore contre M. de Chateaubriand dont Toutrecuidance a rompu une majorité toute formée, et sur cela il m'en a dit de toutes les couleurs sur le noble vicomte.

tt Je suis bien affligé de te savoir enrhumé : nous n'avions pas besoin de cela de plus. Tu me demandes comment je vais; ah! mon ami, il fallait d'abord me demander si j'existe; je t'aurais répondu : Guère. Ce matin, en ouvrant les paupières, le corps réveillé, l'esprit encore fort peu, j'ai senti que je me portais, mais que j'avais un point douloureux au cœur; j'ai cherché ce qui le causait; successivement, mes idées se sont développées et, enfin, la triste vérité s'est montrée tout entière. Ma douleur est grande; elle Fest d'autant plus que je ne peux me livrer à l'espoir que tu m'offres; tu semblés te la reprocher. Âh ! songe plutôt à toutes les jouissances que tu as fait éprouver à mon cœur ; ^onge à trois années de bonheur pur, contenu, sans un seul nuage, couronné par le plus grand de tous pour moi, celui d'avoir assuré le tien; songe, enfin, que le triomphe de nos ennemis ne sera pas complet, car, malgré eux, ils diront comme Phèdre : Us s'aimeront toujours. »

Pendant que la tendre sentimentalité de Louis XYIII s'épanchait en cette prose désolée, Decazes allait chez Richelieu. Après lui avoir montré la lettre royale, comme une preuve du caractère officiel de sa mission, il recommençait une tentative déjà faite à plusieurs reprises et n'était pas plus heureux cette fois que lors de ses précédentes démarches. Richelieu se retranchait derrière la réponse qu'au mois de novembre, il envoyait de la Haye.

Il n* avait rien à y ajouter, rien à en retrancher. Les raisons qu'il donnait alors pour refuser d'entrer au ministère conservaient, à son avis, toute leur force; il s'y tenait et n'en voulait pas démordre. Il ne se croyait pas indispensable. Ce qu'on attendait de lui, d'autres pouvaient Taccomplir et mieux que lui-même, u ayant toujours été la bête noire des ultras » .

— Quand vous êtes devenu président du Conseil, dit-il prophétiquement à Decazes, Monsieur vous avait promis son appui. Gela ne Ta pas empêché de vous le retirer en des circonstancee si graves, et sans motif. Ce qu'il vient de faire contre vous, il le ferait contre moi. Rien ne me garantit la durée de l'engagement qu'il se déclare prêt à prendre s'y j'accepte le pouvoir.

Decazes ne parvint pas à ébranler la résolution de Richelieu. Il revint chez lui découragé, attristé, malade^ hors d'état de se rendre auprès du roi à qui il fit part cependant de son échec. Pour la troisième fois de la journée Louis XYIII prenait alors la plume : « Ton état physique me désole, mon cher fils, le moral n'est guère plus consolant. Que ferons-nous d'après l'invincibilité du duc? Pensez-y bien; pour moi, je suis à bout de voie. Je suis du moins bien aise que ton oncle ait été bien pour toi... Bonsoir, cher fils, je n'ai plus que la force de t'aimer de tout mon cœur. » Le lendemain matin, c'était même antienne. « Mon pauvre cœur souffre beaucoup. Ton oncle m'a écrit pour me demander un rendez-vous. Je l'ai assigné à neuf heures. »

Dans cette seconde entrevue, le comte d'Artois insista de nouveau auprès du roi pour obtenir le renvoi de Decazes qui en fut aussitôt averti.

« Mon frère n'a point pris ce ton exigeant que tu sais qu'il prend qfuelquefois. Il m'a simplement dit ce qui

m'est revenu de plusieurs autres côtés, qu'avec toi les lois seraient rejetées, que toi de moins, elles seraient adoptées. Que lui répondre? Le vent souffle trop de toutes parts pour que cela ne soit pas vrai. Je lui ai dit Tinutile démarche que tu as faite hier auprès du duc de Richelieu. J'ai voulu du moins jeter cette fleur... non... je ne puis achever. »

Il n'achevait pas parce qu'il lui en eût trop coûté d'avouer que, vaincu par les sollicitations de son frère, il lui avait promis, formellement promis le sacrifice qu'on exigeait de lui, si toutefois le duc de Richelieu se laissait fléchir et consentait à recueillir la succession de Decazes. Mais, s'il ne confessait pas ce qu'il appelait sa faiblesse, il s'en excusait en laissant voir à quel point elle le rendait malheureux.

a Viens le plus tôt que tu pourras; viens voir le prince ingrat qui n'a pas su te défendre et qui a encore besoin de te consulter sur les choix; viens mêler tes larmes à celles de ton trop malheureux père... Tu me trouveras avec la main gauche gantée ; j'ai quelque chose à l'index ; mais c'est le moindre de mes maux... Peux-tu croire encore que je t'aime? »

Et dans la même lettre :

« Je n'ai qu'une seule raison pour croire qu'on ait perverti le duc d'Angouléme, c'est que ce malheur me manquait, n

Il avait vu son neveu, dans « la fatale soirée du 16 « , écouter sans s'y joindre, mais aussi sans protester, les lamentations du comte d'Artois et de Madame, et quoiqu'il eût d'abord attribué cette attitude à la timidité naturelle du prince, depuis, sur la foi de propos inexacts, il le croyait passé à l'ennemi. Cette défection du seul membre de sa famille qu'il aimât ajoutait à sa douleur.

 deux jours de là, il y revenait encore :

a César fut plus heureux que moi; il ne dit qu'une fois : Tu quoque. Shakespeare connaissait bien le cœur humain. Voici la malédiction du roi Lear contre sa fille : Puisse^t'^lle sentir combien plus acéré que la déni d'un ser^ penl il est d'avoir un enfant ingrat! Je ne prononce point cette malédiction, Dieu m'en garde; mais je sens combien elle est cruelle. »

Le duc d'Angouléme ne méritait pas ces reproches. Quand il sut que le roi s'était offensé de le voir s'associer par sa présence et par son silence à la démarche de son père et de sa femme, il vint spontanément lui expliquer que, surpris par cette démarche à laquelle il ne s'attendait pas ce soir-là, il n'avait pas voulu l'appuyer ni osé la désavouer, mais qu'il en était resté profondément marri, son estime et son attachement pour M. Decazes demeurant tels que par le passé. Cette explication loyale et sincère lui rendit le cœur du roi . u Hier soir, j 'ai éprouvé quelque douceur à appeler le duc d'Angoulême mon fils. Cela ne m'était pas arrivé depuis samedi. »

Cependant, la promesse faite par le roi à son frère, dans la matinée du 18 février, de sacrifier Decazes à Richelieu ne changeait rien aux dispositions de celui-ci. Aux offres pressantes qui lui étaient faites au nom du comte d'Artois, il continuait à opposer l'invincible répugnance que lui inspirait le pouvoir; son refus jetait le désarroi parmi les ultra-royalistes. Us avaient cru tenir la victoire et s'en étaient déjà réjouis. A la pensée qu'ils s'étaient flattés d'un vain espoir et trop hâtés de triompher, leur fureur reprenait toute sa violence. Elle n'avait d'égales que leurs craintes. Decazes redevenu nécessaire et partant consolidé, décidant le roi à renoncera la réforme électorale,, s'assurant à ce prix le concours de la gauche,

telle était la perspective qui s'offrait à eux à la faveur des rumeurs contradictoires dont, pendant vingt-quatre heures, dut se payer leur impatience. Quelques-uns, a défaut de Richelieu, mettaient en avant le nom de Talleyrand qu'ils méprisaient quoique depuis sa chute il se fût rapproché d'eux. Soutenu par Mole, Talleyrandse faisait fort, avec sa jactance accoutumée, de constituer un ministère dans lequel Yillèle aurait sa place, combinaison irréalisable et que, d'ailleurs, Yillèle s'empressait de repousser, la considérant comme une œuvre de fous.

Au milieu de cette agitation, un peu d'espoir rentrait dans le cœur du roi. N'allait->elle pas tourner au profit de Decazes? Que la Chambre des pairs se prononçant contrairement à sa commission, ce qui s'était déjà vu, consentît à rétablir la censure pour les journaux, et la démission du président du Conseil ne serait plus une nécessité. Si faible que fût cet espoir, un billet écrit le 19 février le laisse transpirer :

tt Que dis-tu donc de m'engager dans les lacs des ultras? Ils ne me tiennent pas. Je n'espère pas grand'chose de la visite au duc de Richelieu. Mais qui sait ce qui peut arriver si nous vainquons à la Chambre des pairs? Tu me feras savoir ce que tu espères de ce côté. »

La visite à laquelle le roi faisait allusion — visite de Monsieur au duc de Richelieu — était la dernière carte des ultra- royalistes. Ce qu'il y a de plus piquant, c'est qu'elle avait été conseillée au comte d'Artois par Decazes lui-même. A bout de ressources, Monsieur s'était décidé à faire appel au dévouement et à la loyauté de Thomme que, depuis plus de trois ans, ses amis et lui travaillaient à renverser. Il lui avait envoyéle comte Jules de Polignac pour le supplier de s'éloigner volontairement.

tt Je répondis au comte Jules, raconte Decazes, que

si Monsieur lui avait réellement confié son entretien avec Sa Majesté, il devait savoir que la difficulté ne résultait que du refus du duc de Richelieu, j'ajoutai que ce refus avait pour cause la défiance du duc en ce qui concernait la sincérité du parti ultra et de Monsieur lui-même.

« — Que Monsieur le voie, dis-je, qu'il le rassure, et la difficulté sera dénouée. »

Le comte d'Artois s'était alors décidé à se rendre chez le duc de Richelieu. On sait par quels formels engagements, par quelles promesses d'un concours sincère et durable, « foi de gentilhomme » , destinées à être si vite oubliées, il parvint à ébranler une résistance qui jusqu'à ce jour n'avait pas faibli.

— Votre politique sera la mienne, déclarait-il ; je serai votre premier soldat.

Et RichelieUfSur cette assurance chevaleresque, donnée d'une voix vibrante, ainsi qu'un serment solennel, consentait à écouter les propositions du roi. Ce n'était pas encore un consentement définitif. Les perplexités de Louis XVIII ne cessaient pas, bien que l'objet en fût changé. Maintenant, il souhaitait avec ardeur ce consentement, s'étant enfin convaincu que Decazes ne pouvait plus être sauvé, u Espérons, mon fils, que le duc cédera. Actuellement, je puis lui parler et je le ferai demain. Sans lui, la nécessité nous jetterait dans ce Talleyrand. »

Le dimanche 20 février, à quatre heures, le roi écrit de nouveau :

a Ma lettre pour le duc de Richelieu ne fait que de partir. J'en avais écrit les premiers mots avant la messe; depuis mon retour, je n'ai pas eu un instant de libre. Mais, j'ai fait voir ce commencement à Pasquierqui allait chez le duc, afin qu'il fût (le duc) certain de la démarche

que j'allais faire. Un de mes mangeurs de temps a été La Tour-Maubourgy qui avait un très long travail à me présenter. Mais, je lui en ai pardonné la longueur, parce que lui ayant dit à la fin ce que j'allais faire vis*à-vis du duc, il s'est mis sur cela à me parler de toi, sans chaleur, parce que tel est son caractère et qu'il n'est pas ton ami intime, mais parfaitement. J'ai senti que les larmes, me gagnaient, et je l'ai congédié. Après son départ j'ai pleuré, et cela m'a un peu soulagé, à peu près comme la ponction soulage un hydropique... Je suis bien, mais mon cœur est brisé... Je reçois la réponse du duc; il accepte et ne pouvant venir ni écrire beaucoup, il m'annonce qu'il m'enverra Pasquier pour traiter les détails. Je souffre l'impossible. Nous nous reverrons, n'est->il pas vrai, fils adoré?»

Le pauvre vieux roi n'est pas au bout de ses tribulations. Pasquier arrive pour « traiter les détails » . La présidence du Conseil sans portefeuille, attribuée à Richelieu, Siméonà l'Intérieur, Portalis à la Justice en attendant le retour de De Serre, toujours malade, dans le Midi; tous les autres ministres maintenus, ainsi que les trois lois présentées aux Chambres, tout cela est bien vite réglé. Mais voici une condition inattendue. Au désir exprimé par le roi de nommer Decazes; gentilhomme de la chambre et de continuer aie voir quelquefois, Richelieu oppose un refus formel. Decazes restant à Paris, le gouvernement serait impossible, car on croirait toujours à la continuation de son influence. Il faut q^'il parte, et au nom de Richelieu, Pasquier propose de le nommer ambassadeur à Londres, étant entendu qu'il rejoindra son poste sur-le-champ. Le roi est contraint de céder. Â grand'peine, il obtient pour Decazes un délai de quelques semaines, que celui-ci, à qui le repos est impérieusement

nécessaire/passera dans ses propriétés de la Gironde après avoir pris rengagement de ne pas se montrera Paris pendant ce .temps. Ces choses décidées, le roi signe, la mort dans Tàme, Tordonnance qui ratifie son malheur.

Decazes étant venu le voir, il lui fait connaître la résolution à laquelle il a dû souscrire. Mais, il lui annonce en même temps, qu*il Ta créé duc et ministre d'État, tenant à prouver qu'en se séparant de lui, il ne lui retire ni sa faveur ni son amitié. Il lui montre même la lettre qu'il vient d'écrire au roi d'Angleterre.

tt Monsieur mon frère, j'ai jugé à propos de rappeler le duc de Richelieu à la présidence de mon conseil et j'ai nommé le comte (aujourd'hui duc Decazes) mon ambassadeur auprès de Votre Majesté. Il partira dans quelque temps pour se. rendre à son poste. Mais j'ose d'avance solliciter pour lui les bontés particulières de mon auguste ami. En quittant le ministère, le duc Decazes n'a rien perdu de ma confiance, et à ce titre, je me flatte qu'il recevra de vous un accueil favorable. Je vous prie surtout d'ajouter foi à ses discours. »

Ce ne sont point là de banales paroles. Elles expriment ce que ressent le cœur du roi et ce que toute sa correspondance exprimera longtemps encore avec une égale ardeur. Gomme Decazes va se retirer, le roi lui demande son portrait. Quand il l'a reçu, il le remercie de l'envoi « de cette image chérie qui toujours à portée de sa vue, fera couler ses larmes et les essuiera » . Maintenant, le sacrifice est consommé; le roi sent déjà s'élever entre lui et « son fils» l'obstacle infranchissable, car il ne croit pas à son retour au pouvoir. Peut-être même ne le désiret-il pas, n'étant plus de force à voir recommencer dans l'avenir des émotions si cruelles, si redoutables pour son repos et sa santé.

488 LOUIS XViri ET LE DUC DECAZES.

En rentrant chez lui, après cette émouvante entrevue qui ne doit pas cependant être la dernière, Decazes se demande s'il a sagement agi en consentant à quitter la France. Peut-être, eût«il mieux fait de refuser Tambassade qui vient de lui être accordée sans qu'il la sollicite et de rester à Paris ; il est pair du royaume, nul n'aurait pu lé contraindre à s'éloigner s'il s'était rois en tète de siéger dans l'assemblée à laquelle il appartient. Un parti d'opposition libérale se serait bien vite formé autour de lui et l'aurait en peu de temps ramené au pouvoir. N'est*ce point par peur de cette éventualité que le duc de Richelieu a exigé son éloignement? Lui-même n'a-t-il pas eu tort de céder^ et quand il sera parti, n'essayera-t-on pas de le perdre dans l'esprit du roi? Aux questions qu'il se pose, c'est sa jeune femme qui répond. Elle n'a pas encore dixhuit ans. Mais au spectacle des intrigues de cour dont elle est témoin depuis son mariage, elle a précocement acquis la maturité, l'expérience.

u Quand mon mari revint de chez le roi, il m'apprit que le roi, en acceptant sa démission, lui donnait le titre de duc et le nommait ambassadeur en Angleterre; que le duc de Richelieu exigeait qu'il ne restât pas en France et n'acceptait le ministère qu'à cette condition. Je lui observai qu'en son absence, tous ses ennemis allaient tomber sur lui ; que les absents ont toujours tort; qu'il n'aurait personne pour le défendre.

« — Tu ne peux rester ministre, soit; mais tu dois demeurer à ton poste de pair pour répondre à ceux qui t'attaqueront.

a — Mes amis répondront pour moi.

« — Tes amis ! Tu quittes la partie ; ils la quitteront avec toi.

« — Non, ils me défendront. D'ailleurs, Monsieur a

donné sa parole au roi qu*aprè8 mon départ, les attaques cesseraient. »

Il croit encore à la parole de Monsieur ! Sa femme n'est pas convaincu^. Mais elle se résigne, en pensant que la retraite à laquelle il a consenti sera favorable à sa santé compromise. Seulement, ses prévisions commencent à se vérifier dès le lendemain. Les journaux royalistes célèbrent la chute de Decazes avec dea cris de cannibales. C'est un torrent de violences et d'injures, qui longtemps encore coulera. Chateaubriand écrit.çes paroles odieuses :

tt Nos larmes, nos gémissements, nos sanglots ont étonné un imprudent ministre : les pieds lui ont glissé dans le sang, il est tombé. »

 partir de ce jour jusqu'à celui de son départ, les relations de Decazes avec le roi ne sont plus, suivant l'expression de celui-ci, qu'une u agonie prolongée ». Les lettres royales qui lui parviennent encore présentent le caractère d'une lamentation.

« Ton oppression m'arrache le cœur; je n'ai pu conserver le meilleur des ministres, conserve-moi le meilleur et le plus tendrement aimé des fils. » — » Mon moral est abîmé ; puisses-tu souffrir moins que ton père ! » —

« Mon moral souffre de la fin de mon bonheur. Je suis bien malheureux, cher fils. » — « Je ne suis pas surpris que tu aies été content du duc de Gramont. Je l'avais été fort, à tel point que je ne m'en suis pas gêné de satisfaire devant lui le plus impérieux de mes besoins, besoin que j'éprouve à chaque instant, celui de pleurer. » — « Hélas! c'est le commencement de nos peines; elles sont déjà grandes, bientôt elles seront affreuses; aie plus de courage que moi. » — « Je t'en conjure, viens de bonne heure; que ce soit le dernier jour ou non, viens de bonne heure. Mon cœur est brisé, mon fils, mon cher

fils. Je t'aime, je t*aimerai jusqu'à mon dernier soupir. •• Cette correspondance élégiaque se continue jusqu'au 25 février. Brusquement, Richelieu y coupe court. Il vient déclarer au roi que l'intérêt du ministère comme celui de la paix publique exige que Decazes parte sans plus de retard et qu'il le lui a fait savoir. Accablé par cette mise en demeure, Louis XYIII écrit : « Le duc de Richelieu m'avait dit ce qu'il t'a fait dire par le marquis de La Tour-Maubourg. Il m'a glacé le sang. Je ne sais si je t'en aurais parlé... Ô mon fils, mon cher fils, pour te venger de tes ennemis, je leur souhaite mon cœur; ils seront assez punis, n

Le départ fixé au lendemain, Decazes reçoit encore ce billet : a J'ai bien dormi, mon cher fils; je te laisse à juger du réveil. Puissent la route, un climat plus doux et le repos te rendre la santé! Adieu, mon Élie, mon Égédie, mon petit Louis, ma Zélia (I), je vous aime et je vous embrasse de tout mon cœur. » Enfin, la nuit venue, comme sa famille et lui vont monter en voiture^ Gonet, lé valet de chambre du roi, apporte un papier plié en quatre, adressé u A mon cousin le duc Decazes » et qui ne contient que deux lignes : a Adieu, cher fils; c'est du fond d'un cœur brisé que je te bénis ; je t'embrasse mille fois. V C'est sur ce cri qui semble lui assurer, de loin comme de près, l'éternelle affection de Louis XVIII, que Decazes, tombé du pouvoir, quitte Paris, avançant son départ de quelques heures, afin de déjouer les manifestations hostiles qu'ont annoncées des avis mystérieux.

tt On disait que les gardes du corps nous attendaient à Versailles pour nous insulter, écrit la duchesse Decazes. Ils en avaient, parait-il, formé le projet. Mais quand ils

(1) M"" Princeteau, sœur de Decazes, que le roi, dans la correspondance, appelait : le bon ange.

arrivèrent, nous étions déjà repartis. Ma belle-sœur, qu'un accident de voiture avait mise en retard, entendit bien quelques cris. Mais ce fut tout. Nous allâmes coucher à Rambouillet. Mon père nous y attendait avec le docteur Dubois, qui était inquiet de la santé de mon mari et de la mienne. Ils nous quittèrent le lendemain. Alors seulement, je commençai à être bien malheureuse. Je nous voyais en butte à toutes les haines et je ne comptais pas beaucoup sur Tappui du roi. »

C'était prévoyance de n'y pas beaucoup compter. D'autres influences allaient s'exercer désormais sur l'esprit et sur le cœur de Louis XYIII et détruire lentement, mais sûrement, celle de Decazes, ainsi que j'aurai l'occasion de le raconter dans la suite de ces récits.

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