‹ Louis XVIII et le duc Decazes, 1815-1820;Chapitre 13 sur 36 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

I. — Le ministère Richelieu en 1818. — Silhouette de Richelieu. — Mmes de Montcalm et de Jumilhac. — Laine ministre de l*intérieur.

— Dévouement de Pasquier à Decazes. — Mole, Corvetto, Gouvion- Saint-Cyr. — Le but que poursuit Decazes. — Le roi défend ses ministres contre son frère. — Une lettre royale. — La disgrâce du duc de Fitz-James et du maréchal Marmont. — Monsieur et la garde nationale. — Désaccords dans le cabinet au sujet de la garde royale. — Départ de Richelieu pour Aix-la-Chapelle.

II. — Inquiétudes de Richelieu. — Sa correspondance. — Ses jugements sur le maréchal Gouvion-Saint-Cyr. — Observations qu'il reçoit de l'empereur Alexandre. — Une lettre rassurante de Decazes. — Richelieu voudrait se rapprocher des ultras et de Monsieur. — Doutes de Louis XVIII sur l'efficacité de ces tentatives. — L'évacuation de la France, décidée à Aix-la-Chapelle. — Effets des élections d'octobre.

— Richelieu d'abord effrayé reprend courage. — II retombe dans son découragement. — Son retour à Paris.

III. — L'opinion du roi. — Le rôle de Mole. — Ce qu'en dit la duchesse Decazes. — Colère du roi contre ce ministre. — Réunion Bausset. — Ouverture de la session. — Richelieu brouillé avec Decazes. — Leur réconciliation. — Plan de conduite. — Démission des ministres. — Le roi se résigne à sacrifier Decazes. — Sa douleur. — Ses adieux à la femme ■ de son fils » . — Un dîner au ministère de la police. — Propos de Mole et de Pozzo di Borgo. — Richelieu impuissant à former un ministère. — Dessoles le remplace. — Decazes ministre de l'intérieur.

— Ce qu'il fait pour Richelieu.

Vers la fin de 1818, il y a dëjà trois ans que le cabinet Richelieu dirige les destinées de la France. Dans le

t50 LOUIS XVIII ET LE DUC DECAZES.

déchaînement des passions et des haines que trente années de révolutions et de guerres ont léguées à la patrie, il s'est efforcé de gouverner avec modération, avec sagesse. Après avoir vainement tenté de résister, par Tascendant de sa parole et de ses conseils, aux revendications du parti des émigrés, et s'être vu contraint, pendant la première année de son pouvoir, d'en subir parfois les entraînements, il a fini par en triompher grâce à sa volonté persévérante et énergique. L'ordonnance royale du 5 septembre 1816 a prononcé la dissolution de la Chambre introuvable. La loi du 5 février 1817 a inauguré le règne de la classe moyenne en lui confiant presque exclusivement le choix des représentants de la nation. Puis successivement, Pasquier, Mole, Gouvion-Saint-Cyr, sont devenus les collègues de Richelieu, de Decazes, de Laine et de Corvetto. La majorité ultra-royaliste est vaincue, le cabinet régénéré, fortifié par les modifications intérieures qu'il s'est imposées. Decazes qui y exerce une influence prépondérante s'est donné pour but « de nationaliser la royauté et de royaliser la France ». Il a convaincu ses collègues de la nécessité de poursuivre ce but. Les principes qui seuls peuvent y conduire, c'est avec le concours des hommes modérés de droite et de gauche qu'il tache de les appliquer. Le ministère dont il fait partie et auquel il apporte l'appui de son crédit auprès du roi est bien véritablement un ministère selon l'esprit de ce prince et selon la Charte.

Il s'en faut cependant que ses membres soient tous des libéraux. Richelieu, quoiqu*il ne partage pas les préjugés de l'émigration, englobe dans une défiance commune, même lorsque dans une certaine mesure il bénéficie de leurs votes, les hommes de la Révolution et ceux de l'Empire. Tout en considérant comme des fous

les partisans de rancien régime et redoutant leurs extravagances, il gémit d'avoir dû se séparer d'eux. Il les tient, en dépit de leurs fautes, pour de sincères amis du roi, et voudrait les reconquérir. Sa tendance naturelle se résume en une secrète espérance de parvenir à leur plaire, sans cependant leur livrer le pouvoir. Il les ménage le plus qu'il peut, bien qu'il ait compris qu'il faut les contenir et les paralyser. Il met plus de soins encore à ménager leur chef, Monsieur, comte d'Artois. C'est la mort dans l'âme qu'il s'associe à des mesures de gouvernement qu'il sait d'avance devoir être blâmées par ce prince et par la petite cour au milieu de laquelle vit celui-ci au pavillon de Marsan.

Le duc de Richelieu est du reste le type accompli du gentilhomme et du grand seigneur, a poli sans affectation de politesse, dit de lui la duchesse Decazes, digne sans raideur et d'une noblesse d'âme, d'un désintéressement dont les circonstances en lesquelles il quitta le pouvoir permettent de mesurer l'étendue « ; Il est marié ; mais on ne voit jamais sa femme. Elle vit au château de. Gourteille près Verneuil en Normandie. « On raconte qu'étant déjà fiancée au duc de Richelieu, elle eut la petite vérole. Elle en resta toute défigurée et déformée. On crut alors que le fiancé trouverait un prétexte pour rompre une union avec une personne que la maladie avait si cruellement frappée. Mais il n'en exprima pas le désir; le mariage eut lieu, et, quoique souvent séparés, les époux n'usèrent jamais que de bons procédés l'un envers l'autre. Ils n'eurent pas d'enfants. »

A défaut de sa femme, ordinairement éloignée, le duc a deux soeurs avec qui il entretient des relations affectueuses, dont il fréquente le salon, et à l'influence desquelles il s'abandonne volontiers, car « c'est son défaut

de manquer trop souvent de confiance en lui-même » • Laissons la duchesse Decazes nous tracer un crayon de ces grandes dames qu'il est utile de ne pas séparer de leur frère si Ton veut s'expliquer ce qui peut paraître contradictoire dans ses opinions et sa conduite politique :

« L'ainée, Mme de Montcalm, amie de mon père et chez qui, comme jeune fille, j'allais souvent, avait une très jolie figure. Mais elle était contrefaite; pas autant cependant que sa sœur Mme de Jumilhac. D'un caractère difficile, violente, despote, elle était l'ennemie des idées libérales adoptées par le ministère. Elle voulait gouverner ses amis. Lorsque mon père alla lui annoncer mon mariage avec le comte Decazes, elle entra dans une telle fureur qu'à partir de ce moment, il ne vint plus chez elle que de loin en loin.

tt Mme de Jumilhac, moins violente que sa sœur dans ses opinions et surtout dans ses expressions, pensait en tout comme son frère. Je crois qu'elle aurait accepté toutes les idées d'un ministère dont son frère aurait fait partie. Elle avait beaucoup d'esprit. D'une très mauvaise santé, elle était toujours sur son canapé. Je crois qu'il y avait plus de coquetterie que de maladie, car je me rappelle, moi, petite fille, toute seule avec elle, de l'avoir vue marcher et s'agiter beaucoup dans sa chambre. Déjà, avant mon mariage, les idées libérales de mon père avaient beaucoup refroidi leur intimité. »

On connaît maintenant le milieu où vit habituellement le chef du cabinet de 1818. Il n'est pas étonnant qu'il n'avance qu'avec timidité dans la voie libérale en laquelle l'entraîne Decazes, ou, pour mieux dire, qu'il s'y montre moins hardi, moins résolu que son jeune collègue dont nul plus que lui n'apprécie les mérites.

mais dont il trouve parfois les audaces bien imprudentes. C'est déjà très beau cependant qu'avec les préjugés de naissance et d'éducation qu'on doit supposer au duc de Richelieu, il ait consenti à se faire l'artisan d'une politique libérale et à encourir de ce chef le ressentiment desultra-royalistes. Tel qu'il est, tel que nous Ta dépeint Decazes (1), il plait à la France, elle l'estime et l'honore.

Ami de l'empereur de Russie, ministre des Affaires étrangères dans le cabinet qui porte son nom devant l'Histoire, signataire de la paix de 1815, le duc de Richelieu est de ces hommes qui, dans les heures troublées, pourraient devenir les arbitres des partis. On vante sa modération, son désintéressement et surtout son habileté diplomatique. Au moment où, dans les derniers jours de septembre, il va partir pour Aix-la-Chapelle où doivent être négociées les conditions de la libération du territoire, on attend beaucoup de lui; on espère qu'il rendra ces conditions moins onéreuses.

Quoique d'origine plébéienne, Laine, ministre de l'intérieur, est celui des membres du cabinet dont les opinions se rapprochent le plus de celles du duc de Richelieu. Il a siégé tour à tour dans l'administration départementale de la Gironde sous la Révolution, et dans le Corps législatif de l'Empire. En ces deux postes, il a poussé au plus haut degré le courage civique. Il a tenu tête aux terroristes durant les mauvais jours et il a osé parler à l'Empereur de paix et de liberté. Ennemi du despotisme, qu'il vienne d'en haut ou qu'il vienne d'en bas, c'est dans l'établissement d'un régime libéral fondé sur les institutions représentatives comme en Angleterre

(1) Voir ci-Jessu8, page 93.

qu'il voit le salut et l'avenir du pays. Mais il s'effraye au contact des instruments qu'il faudrait employer pour obtenir ce résultat.

En sa qualité de ministre de l'intérieur, il dispose presque exclusivement des places administratives. En arrivant au pouvoir, il les a trouvées occupées pour la plupart par ces royalistes intransigeants et violents à qui le ministère Talleyrand-Fouché, dans son empressement à plaire au comte d'Artois, les a distribuées au lendemain des Cent-Jours, hommes d'ancien régime pour lesquels ceux qui ont servi sous la Révolution et sous l'Empire sont des malfaiteurs, qui, par conséquent, les haïssent, les pourchassent et, cependant, haïssent plus encore les royalistes modérés dont la sagesse se refuse à favoriser des œuvres de vengeance et de haine.

Avec ce personnel turbulent et enragé, rien n'est possible, ni la pacification du pays, ni la pratique sincère du régime représentatif. Cependant Laine le ménage, n'y porte la main qu'avec douleur et regrets, non qu'il y trouve ses propres opinions et ne soit souvent choqué de celles qu'on y défend, mais parce que pour remplacer ces fonctionnaires indisciplinés et rebelles, associés à toutes les passions de l'extrême droite, que réprouve et redoute la majorité des Français, il faut recourir peu ou prou à des hommes qui ont servi Napoléon, royalistes de fraîche date dont on affecte de suspecter la sincérité. Sous un extérieur très froid et des airs de puritain qui ne l'empêchent pas, à en croire la duchesse Decazes, de subir une influence féminine qu'elle dévoile, le ministre de l'intérieur ne laisse pas d'être terriblement entêté. Entre Decazes et lui, la question du remplacement des fonctionnaires se dresse à tout instant. Elle compromet l'accord. Cet accord est entier quant au but que le ca-

LES DEllNIERS JOURS DU CABINET RICHELIEU-DECAZES. Î55

binet s'est proposé; il ne l'est pas quant aux moyens. Oq s'entend sur les choses; on -se divise sur les personnes.

Dans ces différends, le duc de Richelieu est plus souvent du côté de Decazes que du côté de Laine, d'abord parce qu'il n'ignore pas que Decazes ne propose rien qu'avec l'assentiment du roi, ensuite et surtout parce qu'à tout instant, sa loyauté, la noblesse de ses sentiments s effarouchent et s'irritent des procédés des ultras. Et puis, il ne connaît pas la France et craint de se tromper en la gouvernant; il l'avoue : « Il demandait avec une grande naïveté d'être éclairé. Son esprit droit lui faisait comprendre et accepter la nécessité de certains actes. Mais restait à l'éclairer sur les hommes. Il croyait qu'un administrateur appartenant à n'importe quel parti pouvait faire le bien en se laissant éclairer comme il consentait à l'être lui-même. »

Indépendamment de Richelieu dont le concours est fait de résignation plus que de conviction, Decazes compte dans le ministère deux appuis, l'un puissant et fidèle, Pasquier, garde des sceaux, qui sur tout et en tout pense à peu près comme lui ; l'autre plus douteux^ plus fragile. Mole, ministre de la marine, homme des Cent* Jours, entré dans le cabinet, grâce à Decazes, malgré les répugnances du roi. Encore quelques semaines, et Mole, toujours enclin à vouloir tirer son épingle du jeu, abandonnera celui qui l'a fait son collaborateur quand il le croira atteint et compromis. Il excitera Richelieu à se séparer de lui pour se rapprocher de la droite. Mais, à cette heure, il s'est attaché passionnément au ministre de la police si puissant auprès du roi, et auquel il doit son portefeuille. Ill'accable de ses conseils, de ses flatteries, des témoignages de son dé-

vouement, et parvient à lui donner Tillusion d'une de ces amitiés ardentes qui résistent à toutes les épreuves (1). Le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, ministre de la guerre, et Gorvetto, ministre des finances, demeurent étrangers aux dissentiments qu'engendre dans le cabinet la politique intérieure et affectent de s'en tenir aux affaires si lourdes de leur département, Corvetto, « petit homme chauve à figure ouverte et spirituelle » , est un financier compétent et habile qu'absorbe la tache qu'il s'est donnée de réparer les brèches faites par de longues années de guerre à la fortune de la France. Dans le conseil, sur les questions de politique, il évite de discuter; mais, ordinairement, il se prononce dans le même sens que Decazes. Il en est de même du maréchal. Quoique rallié aux Bourbons en toute sincérité, Gouvion-Saint- Cyr a gardé dans le cœur l'amour de la vieille armée. Dans la reconstitution militaire de la France, il s'ingénie à la défendre contre les prétentions de Monsieur et de ses amis qui, sous prétexte d'en changer Tesprit, voudraient y tailler, au profit des anciens chouans et des anciens émigrés, une large part d'emplois et de grades. Gouvion-Saint-Cyr est toujours de l'avis de Decazes. C'est un prêté rendu, car les mesures qu'il propose comme celles qu'il impose trouvent sans cesse dans Decazes un chaleureux défenseur auprès du roi.

(i) A la veille de son entrée au ministère, il écrivait à Decazes : « Mille remerciements, cher ami. Collègue ou non collègue, je vous donnerai ce nom-là et vous porterai les sentiments qu*il exprime jusqu'à la mort. » D'ailleurs, les formules qu*il emploie envers Decazes, tant que celui-ci fut puissant, témoignent d'une admiration et d'un dévouement sans bornes : « Comment étes-vous ce matin? Vous étiez pâle hier. Ménagez-vous comme Thomme le plus nécessaire au pays. » — « Mille tendres amitiés. » — « Il y a par trop longtemps que nous n'avons causé. Cette journée de campagne me devient un dédommagement tout à fait nécessaire. Tout à vous et pour toujours. » — • Vous aviez l'air souffrant hier. J'espère que vous êtes mieux ce matin. « — ■ Tout à vous et pour la vie. »

L*ébauche qui vientd'être tracée du ministère Richelieu à la fin de 1818 permet de se rendre compte des obstacles que rencontre sur son chemin le ministre de la police qui en est le membre le plus actif, le plus entreprenant, le plus audacieux. Il est bien intéressant d'entendre sa femme exposer les intentions généreuses dont il était animé et plaider pour lui.

f( Il se mit, dit-elle, à jouer sa partie avec autant d'ardeur et de bonne foi que d'espérance dans le succès. Son cœur chaud se donnait tout entier à la cause qu'il servait sans être arrêté par les difficultés ni par les conséquences qui pouvaient en résulter pour lui. Sur de la loyauté de ses intentions, sûr de son royalisme et de son libéralisme, il ne pouvait croire qu'on doutât de l'un parce qu'il ne niait pas l'autre. Il marcha avec les royalistes tant qu'il les crut dans l'intérêt du pays. Il les abandonna quand il vit le danger qu'ils faisaient courir au roi. Alors, ils crièrent qu'il trahissait la royauté, parce qu'il refusait de s'associer à leurs passions. De même, après avoir marché quelque temps avec les libéraux, il s'arrêta quand il sentit où ils voulaient le conduire, et ils l'accusèrent de réaction. M. Decazes avait entrepris une oeuvre qui ne pouvait s'accomplir que lentement, et chacun voulait un résultat immédiat. Il s'agissait d'un tableau de mosaïque, et on exigeait qu'il fût fait avec la rapidité d'une ébauche. » C'est donc la destinée de Decazes d'être constamment contraint de naviguer entre les ultra-royalistes et les libéraux, en se rapprochant tantôt de la droite, tantôt de la gauche, selon que les circonstances le lui commandent. Eq cette fin de 1818, qui va voir se disloquer le cabinet dont il fait partie, c'est à gauche qu'il s'appuie, et le ministère tout entier avec lui. Ce n'est pas que des tentatives niaient été multipliées pour opérer un rapproche-

IT

ment entre le g[ouvernement et les ultra-royalistes. On a même pu croire que, impuissants à faire réussir leur système, d'exagération, ceux-ci abdiqueraient leurs* ressentiments contre les personnes, embrasseraient d'un cœur sincère les idées modérées et paralyseraient la faction des ultra-libéraux. Des avances significatives leur ont été faites par les ministres. On leur a offert des portefeuilles. Mais ils ont demandé des concessions de principe, des garanties personnelles qu'il était impossible de leur accorder. Les pourparlers ont été rompus. L'opposition des ultra-royalistes a redoublé de violence. Certains d'entre eux se sont groupés sous la direction de Chateaubriand. Ils ont fondé un journal, le Conservateur, pour y soutenir leurs revendications. On les a même vus se coaliser avec les ultra-libéraux, et des feits graves ont permis de croire, bien quela preuve n'en ait pas été juridiquement faite, qu'à leur instigation, s'est ourdi un complot contre la vie de Decazes à qui ils imputent la responsabilité de la marche ministérielle et même contre la liberté du roi (1).

Ce qu'il y a eu de plus grave, c'est qu'au fond de ces agitations et de ces intrigues, on a cru reconnaître la main de Monsieur, frère de Louis XVIIL S'il ne s'y est pas activement mêlé, tout au moins en a-t-il eu connaissance et ne les a-t-il pas désapprouvées^, bien qu'il n'ignorât pas qu'il s'agissait de forcer le roi à renverser le cabinet Richelieu et surtout à en faire sortir Decazes pour lui substituer quelque personnage disposé à être, au pouvoir, l'instrument docile de l'extrême droite. Les preuves de la participation de Monsieur à ces exigences et à ces menaces, on les retrouve dans une lettre qu'il a écrite à son frère

(i) Voir les Mémoires du chancelier Pasquier, tome IV, pages S40, 244.

LES DERNIERS JOURS DU CABIjSET RICHELIEU-DEGAZES. 259

au commencement de 1818 et dont ce dernier a relevé vertement les accusations. La réponse du roi porte la date du 29 janvier.

tt Le système que j'ai adopté et que mes ministres suivent avec persévérance, dit-il, est fondé sur cette maxime qu'il ne faut pas être le roi de deux peuples, et tous les efforts de mon gouvernement tendent à faire que ces deux peuples qui n'existent que trop finissent par n'en former qu'un seul... Je ne me dissimule pas combien est difficile la route moyenne que je me suis tracée. Je sais qu'à mon âge, je ne puis me flatter de parvenir au terme ; je sais une chose plus pénible, c'est que, froissant des intérêts légitimes, je ne peux espérer de plaire à tous ; bien loin de là, je n'ignore pas les traits qu'on lance contre moi. Henri IV, que je n'ai assurément pas le sot orgueil de In'assimiler, suivit la même route et ne recueillit en chemin qu'amertume. Yoyez-le sans cesse accusé d'ingratitude par ses anciens amis, de fausseté par ses ennemis. Il répondit : Ils me regretteront quand je n'y serai plus. »

Son système ainsi exposé, le roi entreprend la défense des actes de son ministère : la dissolution de la Chambre introuvable, a cette ordonnance du 5 septembre 1816 qui, je le dirais devant le trône même de Dieu, me mit hors de page » ; la loi électorale a qui eût été meilleure, si par le faux principe qu'il faut rendre pire ce qui est mauvais, la minorité n'eût fait passer un article qui paralyse l'action du gouvernement et malgré laquelle les élections de cette année n'ont pas été trop mauvaises » ; la loi de recrutement « reconnue néces€aire n ; et enfin le désarmement général, mesure m dont la sagesse est démontrée )) . De même, le roi défend ses ministres de l'accusation d'avoir persécuté les royalistes. Sans doute, il y a eu des destitutions, des déplacements. « Mais un gou-

260 LOUIS XVni ET LE DUC DEGAZES.

vernement peut se comparer à une vaste machine dont les ministères sont le ressort et les autorités subalternes les rouages. Si un de ces rouages contrarie ou arrête le mouvement imprimé par le ressort, il fout changer ce rouage. C'est précisément ce qui est arrivé. Dire que des fonctionnaires ont été destitués pour cause de royalisme serait une injustice criante, dont la preuve est dans le choix de leurs successeurs qui sont tous aussi bon royalistes que ceux qu'ils ont remplacés. »

Le système, les principes, les actes une fois justifiés, le roi ajoute : « Je ne veux changer ni de système, ni de ministres; je suis au contraire résolu à prouver d'une manière éclatante que je veux les soutenir. . . Vous m'avez annoncé que si vous ne parveniez pas à me persuader, vous feriez publiquement connaître votre façon de penser et, ce qui malheureusement en serait la suite inévitable^ que vous cesseriez de me voir... Nul doute que cette résolution n'entravât la marche du gouvernement. Mais, avec de la suite et de la fermeté, on peut triompher de cet obstacle, et j'espère que, de mon vivant, il n'y aura pas de troubles. Mais je ne puis sans frémir envisager l'instant où je fermerais les yeux. Vous vous trouveriez alors entre deux partis dont l'un se croit déjà opprimé par moi et dont l'autre appréhenderait de l'être par vous. » Conclusion : ce serait la guerre civile et tout un avenir de divisions, de troubles, de calamités, u 11 en est temps encore, abjurez un projet dont l'exécution causerait tant de malheurs. Je ne vous demande pas d'approuver encore l'invariable résolution que je vous ai déclarée ; le temps, les réflexions vous y amèneront, et les derniers moments de ma vie, enveloppés aujourd'hui d'un nuage si sombre, pourront voir encore quelques beaux jours. »

Accablé d'abord sous le coup de cette lettre si vraiment

LES DERr^IERS JOURS DU CABINET RIGHELIEU-DEGAZES. 961

royale, Monsieur Ta communiquée à ses amis; elle les a exaspérés. Leur attitude contre le ministère, contre Decazes surtout, est devenue plus malveillante, plus haineuse. Soutenu par le roi, le ministère est resté sur ses positions, sans dévier de la ligne qu'il suit. Mais la division du parti royaliste afflige Richelieu et Laine autant qu'elle les inquiète. N'est-ce point chose lamentable qu'un abime se soit creusé entre la couronne et la fraction du parti royaliste dans laquelle se trouvent ses défenseurs naturels, les compagnons des princes au temps de la proscription et de l'exil, ceux dont le dévouement soutint et consola leur longue infortune? Si par quelques concessions on pouvait les ramener au roi !

Des concessions! Lesquelles? demande Decazes. En est-il d'assez étendues pour les satisfaire? Leurs exigences ne sont-elles pas insatiables? Ce qu'ils veulent, ce n'est pas seulement une part dans le gouvernement, la part à laquelle ont droit, dans un pays libre, les opinions qu'ils représentent; c'est le gouvernement tout entier; c'est dans l'armée, dans l'administration, dans la magistrature, le pouvoir de mesurer l'avancement non au mérite, non à l'éclat des services, mais à l'ardeur du royalisme. Ce qu'ils veulent, c'est peupler de leurs créatures les places d'où découlent les faveurs et partant l'influence, en exclure quiconque ne pense pas comme eux ; c'est rendre au clergé sa puissance passée, c'est imposer au pays les pratiques religieuses les plus étroites et les plus sévères. Ce qu'ils veulent enfin, sans oser en faire l'aveu, c'est l'écrasement de l'œuvre révolutionnaire et la reconstitution de l'antique édifice qu'elle a mis en ruine.

Sans doute, tous les hommes qui forment la faction ultra-royaliste ou y touchent de près ou de loin ne sont pas violents ou intraitables au même degré que ces

Î6t LOUIS XVIII ET LE DUC DECAZES.

insensés. Dans les deux Chambres, sur les bancs de l'extrême droite, il y a des pairs et des députés susceptibles, malgré tout, de remplir un rôle de modérateurs et de contenir les passions déchaînées. Tels Chateaubriand et Villèle, pour ne citer que les deux plus connus. Mais, quelles que soient leurs intentions, rien ne les distingue de leurs amis politiques, rien, si ce n'est le talent qu'ils dépensent au profit de la pire des causes^ C'est bien la partie de l'extrême droite que joue Chateaubriand dans le Conservateur et avec une violence, une imprudence, souvent même une absence de bonne foi, bien propres à démontrer que la politique, ainsi que le disent la duchesse de Duras et Alexandre de Humbolt, ne lui a jamais porté bonheur.

Quant à Villèle, il est à la tribune comme dans ses entrevues avec les ministres, le porte-parole des ultras, bien loin de se douter que dix ans plus tard, ministre luimême, il deviendra à son tour leur victime. Ils seront alors d'autant plus arrogants dans leurs exigences qu'il aura été jadis leur complice. Ils l'accuseront de les trahir. Il gémira de leurs exagérations et de leurs attaques calomnieuses, sans se souvenir qu'il y eut un jour où, peut-être, il les encouragea en combattant avec eux ce ministère Richelieu-Decazes, qui, non moins sincèrement que lui, voulait la royauté forte et populaire, mais la voulait telle dans une nation façonnée à la longue aux pratiques de la liberté. En 1818, l'extrême droite réclame déjà tout ce qu'elle réclamera en 1828. Il ne lui servirait de rien de lui faire des concessions partielles. Elle n'en serait pas satisfaite. Elle ne saurait l'être que lorsqu'on lui aura tout livré. Decazes en est convaincu. Aussi proteste-t-il lorsque Richelieu et Laine mettent en avant l'idée d'un rapprochement avec les hommes de l'extrême droite. Il

considère que ce n'est pas aux ministres à aller aux ultras, mais à ceux-ci à faire le premier pas vers les ministres s tt C'est eux qui doivent se rapprocher et sans condition. »

Telle est aussi Topinion de Louis XYIII ; on ne saurait trop mettre en lumière sa loyauté dans ces circonstances, Tesprit de résolution qu'il déploie pour défendre contre les factions ses ministres et surtout celui qui s'est ouvert son cœur et Ta conquis. Tel le roi s'est montré dans sa lettre à Monsieur, tel il est toujours, secondant de son mieux des efforts et des tentatives qu'il approuve, ae cédant rien aux entreprises des ennemis du ministère, même lorsque c'est son frère qui livre l'assaut.

On a vu quelle sévérité/pour^ défendre ses ministres, il a tour à tour déployée contre Chateaubriand et contre Talleyrand, avec quelle docilité aux désirs de ses ministres il a fait repartir Blacas. Un autre jour, c'est le duc de Fitz-James qui se révolte. Gentilhomme de la chambre de Monsieur, il fait entendre à la Chambre des pairs contre la politique du cabinet des paroles de violence. Le roi lui enjoint aussitôt de ne plus paraître devant lui, et cette disgrâce dont Monsieur s'efforce d'abréger la durée (1) ne prendra fin que lorsque Fitz-James ayant paru se repentir, les ministres iront eux-mêmes implorer en sa faveur la clémence de Louis XYIIL Le noble ami du comte d'Artois est alors autorisé à reparaître aux réceptions royales. La première fois qu'il se montre dans la salle du trône, le souverain lui dit :

[1) Le roi écrivait k Decazes à ce sujet : « Le portefeuille, mon cher filt, ett arrivé pendant que Monsieur était chez moi. Je m'attendais à une explication longue et vive; elle a été courte et froide. Sa douleur portait principalement, ainsi qu'il l'a dit au duc de Richelieu et à Laine, sur ce qu'il n'avait pas été consulté avant la décision. Il m'a conjuré en grâce que la pénitence ne fût pas longue. Je lui ai dit qu'à sa considération, elle serait plus courte que celle du prince de Talleyrand. »

^ — Duc de Fitz-James, c'est toujours avec regret que je suis sévère et avec plaisir que je cesse de Tétre. J'espère n'être plus dans ce cas.

Le maréchal Marmont, pour une lettre que le roi juge offensante, est également frappé ; et quand le roi lui rend sa faveur, c'est avec un avertissement analogue ù celui qu'il a fait entendre à Fitz-James. Puis, c'est le baron de YitroUes, ministre d'État, le confident, le factotum de Monsieur, dont le roi n'hésite pas à châtier la conduite. Au moment où le Congrès d'Aix-la-Chapelle va se réunir, VitroUes, avec l'assentiment du comte d'Artois, a expédié aux souverains qui doivent y être représentés une note secrète qui n'est qu'une philippique contre le cabinet. Suivant le rédacteur de cette note, la révolution, dans la France des Bourbons, occupe tout, tient tout, domine tout jusqu'au monarque lui-même. Si l'on veut remédier au mal, il faut changer les ministres, et Vitrolles espère que l'intervention de l'Europe obligera le roi à les changer. La note secrète que Decazes a appelée l'acte « le plus criminel, le plus honteux et malheureusement le plus avéré >' , livrée à la publicité par l'indiscrétion d'un intermédiaire, offense Louis XVIIl, comme elle a blessé ses ministres. D'un trait de plume, il raye Vitrolles de la liste des ministres d'État (1). Ainsi, en toute occasion, il se révèle égal à lui-même, indomptable dans sa volonté de faire respecter les hommes d'État qu'il a investis de sa confiance. Il les défend de nouveau contre son frère, et avec eux, les résolutions qu'ils croient devoir lui proposer et qu'il a approuvées.

(1) « Je te renvoie cette infâme note secrète. Quiconque voudra raisonner n'y verra qu'un tissu trallégations sans preuves... J'ai vu ce soir le duc de Richelieu et j'ai signé de grand cœur la radiation du marchand de dentelles. ■ C'est ainsi que le roi désignait Vitrolles dans sa correspondance avec Decazes.

LES DERINIËRS JOURS DU GABir^ET RIGHELIEU-DEGAZES. 265

Une de ces résolutions a trait à la garde nationale dont Monsieur est colonel général. A la faveur de ce commandement, le prince exerce par tout le pays un pouvoir occulte qui contrecarre souvent la marche du gouvernement. Le ministère se plaint d'être combattu de la sorte. Le roi n'hésite pas. Ses ministres consultés, il prévient son frère qu'une ordonnance va placer la garde nationale dans les attributions du ministre de Tintérieur. Monsieur jette feu et flamme, adjure et supplie, menace de protester publiquement. Mais le roi tient bon. Le 2 octobre, il écrit :

a Ainsi que je vous Tai dit, mon cher frère, l'affaire de la garde nationale a été de nouveau discutée mercredi, et nous sommes tous demeurés d'accord que l'ordonnance était indispensable, parce que dans une constitution qui impose la responsabilité du ministère, il est impossible qu'une institution quelconque, et surtout une si impor. tante, ne soit pas sous l'autorité directe et unique d'un ministre... Ma raison est donc satisfaite; mon cœur n'en gémit pas moins de la peine que j'ai lue dans le vôtre. Mais j'ai dû, et ce n'est pas la première fois que je me trouve dans cette triste nécessité, lui imposer silence. Je vous connais trop pour ne pas croire que vous sentirez la puissance des motifs qui m'ont déterminé et espère que vous ne ferez rien qui ajoute au chagrin que je ressens. »

Monsieur se soumet; mais c'est de mauvaise grâce. Il quitte l'uniforme de colonel général de la garde nationale. 11 n'en exercera plus les fonctions. 11 accuse les ministres de vouloir lui enlever ses chances au trône. Il va répétant partout que ce trône est ébranlé par leur politique funeste. Pour le prouver, il invoque non seulement l'ordonnance qui vient de le déposséder du commandement suprême

de la garde nationale, mais encore les modifications que, comme conséquence de la loi de recrutement, le ministre de la guerre est en train d'introduire dans la Garde royale. Toucher à la Garde royale, en diminuer Teffectif, en amoindrir les privilèges pour ne pas exciter la jalousie des autres corps de Tarmée, c'est porter la main sur Farche sainte, sur la réserve sacrée; c'est saper dans sa base le plus solide rempart de la monarchie. Tel est le sentiment de Monsieur.

Ses récriminations trouvent des échos dans sa famille. Le duc de Berry est furieux, la duchesse d'Ângouléme est mécontente, son mari lui-même, toujours si modéré et si souvent d'accord avec les ministres du roi, ne peut se défendre de réclamer la revision des ordonnances du ministre de la guerre.

« J'ai toute confiance en vous, écrit-il à Decazes, pour réparer le mal qu'elles causeraient. Si on me dit que je les avais lues, je répondrai que ce n'est pas seul qu'on peut trouver tous les inconvénients qui se trouvent dans une aussi longue ordonnance que celle du 2 août, et je puis d'autant plus le dire et ne pas me le reprocher que je suis sûr que la presque totalité des membres du conseil du roi ne les avait pas aperçus. Ces ordonnances sont faites et rédigées avec bien de l'astuce et de la perfidie. Je crois le maréchal un brave et honnête homme. Mais il ne rédige rien par lui-même, et il est entouré de gens bien dangereux et qui nous haïssent bien cordialement. »

Cette fois, Richelieu se sépare nettement de Decazes dans les appréciations que leur suggèrent à tous deux ces mesures. Devant les colères de l'ultra-royalisme, qui lui paraissent légitimes sur ce point, bien qu'il en blâme la violence, il gémit et se décourage. Il ne se sent plus en état de tenir tète aux tourmentes. Il commence a être

épouvanté de se voir Tinstrument d'une politique qui consiste à frapper les royalistes, à les combattre, à leur résister. On le sent hanté par le désir de quitter le pouvoir. Lorsqu'à la fin de septembre, il part pour Aix-la- Chapelle, il semble revenu aux idées de retraite prochaine, qu'il a exprimées déjà à plusieurs reprises. Il laisse entendre qu'un changement de système est nécessaire, et que ce n'est qu'à la condition d'y pouvoir procéder qu'il conservera la direction du gouvernement. Le besoin de se rapprocher de la droite emplit son cœur. S'il n*y satisfait pas sur-le-champ, c'est qu'en bonne logique, il est tenu d'attendre le résultat des élections qui doivent avoir lieu au mois d'octobre pour le renou* yellement du cinquième de la Chambre des députés. Mais, ces élections accomplies et les conditions de l'évacuation du territoire définitivement réglées, il aura rempli sa tâche. Alors, s'il est impuissant à ramener au roî tous les royalistes et à former avec eux un parti de gouvernement, il se retirera (1).

Il quitte Paris, animé de ces desseins. En partant, il recommande à Decazes de ne rien faire en son absence, qui engage la politique ministérielle. Il veut à son retour trouver les choses en l'état où il les laisse, et il aime à penser que les élections d'octobre, en montrant aux

(1) Avant de partir, il alla déclarer au roi qu'il se retirerait aussitôt après le Congrès. Sur le conseil de Decazes, le roi écrivit à l'empereur de Russie pour le prier d'intervenir auprès de Richelieu sur qui il avait beaucoup d'influence afin de le décider à rester au pouvoir. Je raconterai plus longuement les incidents qui se rapportent au Congrès d'Aix-la-Chapelle dans l'ouvrage que je compte consacrer ultérieurement à ce grand épisode diplomatique. On y trouvera, avec d'assez piquantes révélations •or lés hommes et les choses du temps, le texte complet de la correspondance inédite de Richelieu avec Decazes pendant le Congrès, dont je n'ai pa donner que des fragments dans les pages qui suivent. Cette correspondance fait le plus grand honneur à ces deux personnages.

ultras-royalistes que la France n'est pas avec eux, les modéreront, les rendront plus dociles et plus souples, faciliteront un rapprochement qu'il tient pour nécessaire à la consolidation des institutions monarchiques.

Decazes ne partage pas cette manière de voir. Il croit, comme Richelieu, que le corps électoral va condamner une fois de plus les doctrines de Textrème droite. Mais il connaît trop ce parti qui, depuis trois ans, le poursuit de ses âpres colères pour espérer que la leçon le corrigera. Il est convaincu que les ultras ne désarmeront pas. Même chassés de la scène publique, ils s'agiteront encore pour tâcher d'y revenir. On n'aura raison d'eux que par la formation d'un grand parti royaliste et libéral dont on ne peut trouver les éléments que dans les centres, parmi les représentants des opinions moyennes et au besoin sur les confins de la gauche. C'est dans cette direction que Decazes s'obstine à marcher, avec l'espoir d'être suivi par les royalistes modérés et les libéraux raisonnables.

Gouvion-Saint-Cyr, Pasquier, MoIé, Gorvetto se font gloire d'être de son avis. Il s'ensuit que lorsque Richelieu se met en route pour Aix-la-Chapelle, il n'y a dans le cabinet qu'un seul ministre, Laine, qui soit avec lui en complète communauté d'opinions. Le ministère est devisé en deux camps : d'un côté ceux qui refusent de tenter, même timidement, un changement de système, et, d'un autre côté, ceux, — ils sont deux, — qui inclinent à attirer au gouvernement les hommes de droite par certaines concessions. La scission s'est opérée par la force des choses, sans que personne l'ait provoquée. Les ministres accoutumés depuis si longtemps à vivre unis, à marcher d'accord, commencent à se familiariser avec l'idée qu'ils ne peuvent plus s'entendre et qu'avant peu, ils devront se séparer. Néanmoins, en arrivant à Aix-la-

LES DERNIERS JOURS DU CABIISET RIGUELIEU-DEGAZES. 269

Gbapelle, Richelieu y reçoit une lettre de Decazes où il lit avec satisfaction ces lignes qui le rassurent, quant aux conséquences de son éloignement de Paris : a Soyez sûr que je respecterai vos intentions, et que rien ne sera fait que quand vous me délierez. Vous devez autant compter sur ma fidélité à me conformer à vos souhaits que sur mon tendre et inviolable attachement. » L'engagement est formel. Decazes le tiendra, et le statu quo durera jusqu'au retour de Richelieu.

On a récemment publié les lettres que le duc de Richelieu écrivait au Roi durant les mémorables négociations d'Aix-la-Ghapelle (1). Cette correspondance témoigne des efforts de ce grand ministre pour vaincre le mauvais vouloir des puissances alliées qui cherchaient, sauf la Russie dont la bienveillance ne se démentit pas, à tirer parti des malheurs de notre pays et à exercer sur lui, sans ménagements, la loi du plus fort. Elle révèle comment Richelieu, avec Tappui de Tempereur Alexandre, parvint, non seulement à faire alléger les conditions de la paix que nous avions dû subir, mais encore à briser la barrière de la quadruple alliance formée contre nous et à rouvrir à la France, ce qui en changeait le caractère à notre profit.

Ces lettres du négociateur français, connues aujourd'hui et qui lui font tant d'honneur, ne constituent pas le

(i) Le duc de Richelieu, par Raoul oR GiSTER:fE8.

seul document non officiel qui nous soit resté du Gour grès. En même temps qu'il écrivait au roi, Richelieu écrivait à Decazes. Il le faisait avec plus de confiance et d'abandon, sinon avec plus de sincérité. Tout en lui narr rant par le menu ce. qui se passait à, Aix-la-Chapelle, il lui ^communiquait familièrement ses observations touchant les incidents de la politique intérieure, au courant desquels Decazes ne négligeait pas de le tenir. Ces observations donnent le plus grand prix à la correspondance d'où elles sont extraites. Elles reflètent, en effet, les dissentiments qui s'élevaient peu à peu entre les ministres à la faveur des incidents exposés ci-dessus.

La question de la garde royale était le terrain sur lequel ces dissentiments s'accentuaient avec le plus de vivacité, quoique sous des formes modérées et courtoises, Decazes et Gouvion-Saint-Gyr estimant u qu'un corps d'élite de 21,000 hommes sur une armée de 100,000 était bien suffisant, sans compter que la garde royale •coûtait le double » , Richelieu s'obstinant à réclamer l'augmentation de cet effectif, et s'irritant peu à peu •contre le maréchal qui s'entêtait à le refuser, irritation exclusivement épistolaire, semble-t-il, car, à en croire Decazes, « le duc de Richelieu avait laissé passer toutes les mesures prises contre la Garde sans faire au maréchal d'objection en face, et ne s'en plaignait qu'après » .

Le président du Conseil était arrivé à Âix-la-Cbapelle dans les derniers jours de septembre, un peu inquiet du poids et de l'étendue de la tâche qui l'attendait au Congrès, convaincu qu'en se compliquant, les difficultés qu'il avait laissées à Paris, lui rendraient cette tâche plus ardue, et qu'en se dénouant heureusement, elles la lui faciliteraient. C'est animé de cette conviction que, dès le 29, c'est-à-dire au débotté, il écrit â Decazes :

u J'ai oublié de vous dire combien j'attacherais de prix à ce que les régiments de la garde royale fassent augmentés de 200 hommes chacun, ce qui leur donnerait plus de consistance et leur ferait voir de la part du gouvernement une bienveillance qu'il est nécessaire de leur inspirer après la secousse que nous leur avons donnée. Les raisons du maréchal contre cette mesure sont détestables. Les régiments vont faire le service des grandes garnisons; ils en font un très utile k Paris, à Rouen, à Orléans, et l'augmentation que je propose sera moins chère que celle des légions, puisque l'équipement et l'habillement est prêt pour ua complet de 2,100 hommes. Si vous ne pouviez pas obtenir directement du maréchal qu'il consentit à cette augmentation, le roi pourrait lui en dire un mot. Je vous assure que cela est nécessaire si l'on ne veut pas que la garde croie qu'on veut sa prochaine destruction. 11 serait ^utile que cette augmentation fût prise dans les légions. »

Sous l'empire de la même préoccupation, il ajoute le 2 octobre : » Songez, je vous prie, à l'augmentation de la garde dont je vous ai parlé dans mes dernières lettres. Gela ferait un très bon effet, et puisqu'elle doit venir dans les places, ce que j'approuve fort, on ne peut pas dire qu'elle ne fasse pas un service utile. »

Mais Richelieu prêchait dans le désert. Le maréchal Oouvion-Saint-Gyr tenait à ses idées qu'il savait conformes à celles de l'armée, et Decazes, tout en reconnaissant qu'en ce qui concernait la garde, « le ministre de la guerre avait besoin d'être contenu » , partageait son avis. On introduisit cependant quelques amendements dans les réformes militaires déjà décidées. Monsieur, à en croire le duc d'Angoulême, en parut satisfait, et de même le duc de Berry. Mais, quelles que fassent à cet égard les

t7t LOUIS XVIII ET LE DUC DEGAZES.

assurances fournies par Decazes au duc de Richelieu, celui-ci n'ajoutait que peu de foi à cette satisfaction de commande. La réalité lui semblait tout autre que les apparences, et son humeur contre le maréchal ne s'apaisait pas.

tf Au nom de Dieu, s'écrie-t-ildans une de ses lettres, tâchez par Damas que, j'espère, on n'a pas fait conseiller d'État pour des prunes, de déterminer le maréchal à se relâcher de son fatal système. Je vous avoue que, sans cela, sans quelque modification à ses idées saugrenues, il me sera difficile de m'entendre avec lui. Je passe volontiers quelque chose à mes amis. Mais lorsque des rameurs sur la même galère rament les uns en avant, les autres en arrière, il est impossible que rien marche. Je voudrais bien savoir qui cet homme a contenté hors les ennemis du roi et de l'ordre public. Tout ce qui tient à l'ordre des choses actuel de près ou de loin le déteste et appréhende toutes ses opérations qui, jusqu'à présent, n'ont fait que du mal. S'il est si puissant que vous le dépeignez, tant pis! C'est qu'il est le ministre d'un parti et non celui du roi, et si nous l'avons laissé grandir, c'est notre faute. Au reste, c'est encore une question à traiter à mon retour. Mais, je vous en conjure, employez le vert et le sec pour faire qu'on ne mécontente point la Garde, qu'on la complète et qu'on la rassure sur son sort, ce Corps peut être notre salut ; il inspire confiance au dehors et au dedans, aux honnêtes gens s'entend, et il est bien triste de voir le ministre de la guerre à la tête de ses ennemis. Ce n'est pas à cause de tout ce que m'a dit l'empereur de Russie du maréchal et de la Garde que je vous parle ainsi. Vous savez que j'ai toujours pensé de même. »

Dans ces véhéments reproches du duc de Richelieu,

qui s'accordent si mal avec ce qu'on sait de Tordinaire rectitude de sa raison et de la modération de son esprit, tout ou presque tout portait la marque de Texagération et de Tinjustice, de l'exagération parce que le maréchal n'était pas aussi décrié que le disait son collègue, et parce que si la coterie du pavillon de Marsan s'exaspérait de son libéralisme, en revanche, la majorité des Français applaudissait à sa vigoureuse initiative; de l'injustice, parce que incriminer « les opérations » de cet illustre soldat, c'était méconnaître ce que lui devait déjà la reconstitution militaire de la France. En l'accusant, Bichelieu raisonnait comme ces ultra-royalistes dont, sur tant d'autres points, il désapprouvait les actes et le langage.

Il avait cependant une excuse. Les observations qu'il présentait à Decazes s'inspiraient de celles qu'en arrivant à Aix-Ia*Ghapelle, l'empereur Alexandre lui avait présentées à lui-même. Dès leur première entrevue, il s'était alarmé en entendant ce prince exprimer le regret que le gouvernement du roi, malgré la sagesse et la prudence de sa conduite, eût en France si peu de partisans et ne fût pas parvenu a à rallier cette partie de la nation qui par son activité, ses lumières, sa force morale, est seule appelée à influer sur les destinées du peuple » .

— Il n'est que trop vrai, ajoutait l'empereur, que les militaires et employés civils qui ont servi sous Bonaparte regrettent le passé et sont disposés à réunir leurs efforts pour renverser ce qui existe.

Il en tirait cette conclusion que le gouvernement du roi devait se rendre très fort pour résister aux entreprises révolutionnaires, que la garde royale était un des éléments de sa force, et qu'en conséquence, les réformes introduites dans son organisation par le maréchal Gou-

t74 LOUIS XVIII ET LE DUC DECAZES.

vioD-Saint-Cyr, dans le but de l'affaiblir, ne laissaient pas d'être imprudentes et fâcheuses.

Attendant tout, au Congrès, de la bienveillance de Tempereur, Richelieu était donc excusable de raisonner comme lui, bien qu'il se fût efforcé, dans leur entretien, de rétorquer son argumentation, a Vous verrez par ma dernière lettre au roi, disait-il encore à Decazes, par celle que j'écris à Laine, que je ne suis pas sur des roses. Les dispositions où j'ai trouvé l'empereur m'ont fait une peine que je ne puis vous rendre. Vous sentez l'importance qu'elles ne percent pas. »

Le 7 octobre, il revient aux mêmes idées :

« Je tiens toujours à l'augmentation de la garde royale et à ce que cette augmentation soit prise en partie dans les légions. Le maréchal sera contre, cela va sans dire. Mais je vous avoue que nous ne sommes pas payés pour avoir un grand respect pour ses opinions. » Et de nouveau, il s'attache à démontrer « l'intérêt qu'a un gouvernement dans notre position à s'appuyer à tout événement sur un corps nombreux, JBdèle et sur » .

On peut voir à ces traits en quoi consistait la dissidence si grave qui s'était glissée peu à peu parmi les ministres. Richelieu persistait à se défier de la vieille armée, et, bien qu'il n'entendit pas «< qu'on fit une Saint- Barthélémy de généraux » , il considérait « qu'elle ne se royalisait pas assez vite » , que le souvenir de l'Empereur y demeurait trop vivant, qu'on ne pouvait encore compter sur elle pour défendre la monarchie, et qu'en conséquence il importait d'organiser fortement un corps d'élite, où chefs et soldats fussent animés de l'esprit royaliste. Tout autre l'opinion de Decazes et de Gouvion- Saint-Cyr. Pas plus que le roi ne voulait qu'il y eût deux peuples en France, ils ne voulaient qu'il y eût deux

armées. Il fallait n'en faire qu'une, et, en la traitant avec égalité, avec justice, lui inspirer cet amour de la royauté, ce sentiment du devoir qu'elle ne professait pas encore suffisamment au gré de Richelieu.

Ce qu'ils pensaient à cet égard, se trouve exposé avec une netteté lumineuse dans une des réponses de Decazes. Après avoir reçu du roi la communication de la lettre qui contenait le récit de l'entrevue du président du Conseil avec l'empereur Alexandre, il écrivait :

« Je n'ai pas besoin de vous fournir des arguments sur notre véritable situation. Mais il est certain que le danger n'est pas du côté des militaires habitués à se soumettre au pouvoir et bien traités maintenant. Us se rallient au grand nombre; ils ne veulent pas de république et d'anarchie ; le sort des généraux de la république ne les tente pas du tout. Les titres, les honneurs, la pairie leur sourient bien davantage, et pas un ne se soucie d'être le citoyen général. Il en est de même des simples officiers. Mais ils sont bonapartistes? Non, parce qu'ils ont vu Bonaparte les abandonner deux fois à leur destinée et qu'ils sentent tous que son règne est fini. Celui des idées libérales est incompatible avec le sien. Ils aiment mieux, et tous seront nécessairement amenés à ce sentiment, parce que c'est leur véritable intérêt, ils aiment mieux une monarchie libérale.

« Ce que pensent les militaires, sauf quelques mauvaises têtes, la France entière, même ce que l'on appelle la France révolutionnaire, le pense ou doit arriver à le penser. Quand chacun se sera dit ou pourra se dire : — Où trouverions-nous plus de liberté, plus de sûreté, plus de garanties pour nos personnes et nos propriétés? et que la réponse aura été nécessairement que tout cela existe plus qu'à une autre époque, et plus que sous aucun

t76 LOUIS XVIII ET LE DUC DECAZES.

autre règne on n'en pouvait avoir, est-il possible que tout ce qui a intérêt à Tordre et à la propriété ne soit pas éloigné des révolutions et des changements? Otez la Minerve et le Correspondant électoral de nos affaires, ne paraltront-elIes pas à tout le monde admirables? Aucun pays au monde aura-t-il joui de plus de calme? Or, nous serions assurément des enfants si deux mauvais pamphlets pouvaient nous faire prendre le change sur notre position. De tels inconvénients sont la conséquence immédiate de la liberté de la presse; ils doivent occuper les esprits, les rendre plus ou moins défiants, plus ou moins susceptibles, plus ou moins irritables même. Mais, en ayant toujours raison, en étant toujours décidés à ne pas méiiager les perturbateurs et à être les plus forts, nous le serons toujours et sans autre effort que celui de ne pas prendre trop promptement Talarme, de ne pas considérer comme un mal ce qui n*est qu'un symptôme, et de ne pas nous laisser toubler ou intimider, encore moins décourager par un peu de bruit, résultat inévitable du droit qu'ont tous les braillards de crier et tous les intrigants d'intriguer.

« Les élections doivent nécessairement produire de l'agitation; en Angleterre, elles sont un vrai moment de crise. 11 est évidemment fâcheux pour nous que cette crise se renouvelle tous les ans, et la forme anglaise est bien supérieure à la nôtre. Je n'y fais plus de doute. J'étais de l'opinion contraire, il y a un an; l'expérience m'a fait changer, et je crois qu'il sera fort important de revenir un jour sur ce point, si jamais on peut s'occuper d'amélioration de la Charte, ce dont je doute, du reste. »

Cette curieuse lettre, véritable programme de gouvernement, méritait d'être citée tout entière, moins encore parce qu'à côté d'une part d'illusions elle contient une

grande part de vérité, que parce qu'elle expose le système politique adopté par Decazes avec Tagrément du roi, et qu'il résume en deux mots : monarchie libérale. Ce système, au surplus, était depuis trois ans celui de Richelien. Mais, tout en le pratiquant avec non moins de loyauté que de courage, il ne croyait à son efficacité qu'autant que tous les royalistes, même les ultras, l'approuveraient et s'y rallieraient. Pratiqué sans eux ou contre eux, c'était un pis aller. Il conservait donc l'espoir de le changer un jour, tandis que Decazes soutenu par le roi y persévérait.

Ce besoin de se rapprocher des ultras et, par conséquent, de Monsieur devenait de plus en plus impérieux dans l'àme chevaleresque du président du Conseil. Lorsque, après l'ordonnance royale qui avait dépouillé le comte d'Artois de l'autorité souveraine qu'il exerçait sur la garde nationale, Richelieu se fut assuré que le prince se soumettait et se résignait, il pensa que l'heure était opportune pour tenter ce rapprochement qui, mainte* nant, lui semblait indispensable. Monsieur avait d'abord manifesté l'intention de protester publiquement contre l'ordonnance, puis renoncé à ce dessein, à la prière du roi, d'une part, et, d'autre part, à la suite de deux démarches faites auprès de lui par le baron de Vincent, ambassadeur d'Autriche à Paris.

u J'ai lu le rapport de Vincent sur ses deux visites à Monsieur, écrit Richelieu à Decazes. C'est évidemment a lui que nous devons qu'il n'ait pas donné sa démission; il faut un peu lui en faire fête. Je pense qu'il serait â propos de faire semblant de croire que le silence de Monsieur vient d'un désir de rapprochement et agir en conséquence. »

Le lendemain, un confident du comte d'Artois ayant

demandé audience au ministre de rintërieur, Richelieu en profite pour développer son opinion :

a Si c'est un rapprochement qu'on demande et que ce soit d'une manière praticable, pour Dieu, ne nous y refusons pas. Tout ce que je vois de gens sensés gémit de cette opposition d'une classe aussi importante de la nation, qui, partant de motifs, devrait être Tappui du trône. Cette seule circonstance fait douter aux hommes éclairés avec qui je me suis entretenu ici, de la stabilité de notre existence et, je l'avoue, m'en fait douter moimême. Je connais assurément tout leur tort et toute leur folie. J'ai souvent admiré votre patience et votre longanimité. Donnez-en une nouvelle preuve ainsi que d'une générosité dont, j'en conviens, peu d'hommes sont capables, en vous prêtant aux mesures qu'on pourrait prendre pour se rapprocher. Je sais que la chose est extrêmement difficile, peut-être même impossible; mais elle est si grave, le danger d'un côté est si imminent en marchant comme nous l'avons fait jusqu'à présent, et il serait si heureux, si rassurant d'être unis entre ceux qui doivent maintenir ce qui est, que l'on doit tout essayer pour y parvenir. Je sais que vous pensez comme moi là-dessus; mais vous seriez plus qu'un homme si les outrages dont ces fous vous accablent n'influaient pas sur votre manière d'agir envers eux. Je vous parle, vous le voyez, avec une franchise qu'autorise notre amitié, et c'est parce que je vous connais que je vous parle ainsi. »

Richelieu parlait avec l'élan et la candeur d'un cœur généreux. Mais Decazes voyait les choses plus froidement. Sa mémoire lui rappelait tant de circonstances où ses avances à Monsieur, encouragées cependant par le duc d'Angoulême, avaient été repoussées, qu'il ne gardait plus d'illusions quant à la possibilité d'un rap-

prochement. Cependant, il n'en écartait pas Tidée. Il le disait à Richelieu : u Je reçois avec bien du plaisir votre idée sur la réconciliation et je m'y ferai de toutes manières, soyez-en sûr. » Et ce n'était point là une vaine promesse. Sans rien sacrifier des visées qui lui étaient communes avec la majorité des membres du Cabinet, il s'efforçait de plaire à Monsieur, obtenait du roi la cessation de la disgrâce du duc de Fitz-James et de celle du maréchal Marmont, et sur l'assurance que lui donnait le duc d'Ângouléme qu'on était sensible à ses efforts et que c'était sur Laine que se détournait la malveillance du comte d'Artois, il se croyait au moment de réussir, en contradiction, sur ce point, avec le roi qui, sans le décourager, ne ressentait pas la même confiance. Une lettre de Louis XVIII à son favori nous révèle, à cet égard, son véritable sentiment :

a Certes, j'ai bien bonne opinion de tes moyens de plaire et de persuader, mon cher fils; mais je ne partage pas l'opinion de Richelieu sur la facilité que tu auras à convertir ton oncle (le comte d'Artois), et je trouve que l'exemple de Sp... (le duc d'Angouléme) ne prouve rien. Sp... partit au mois d'octobre 1815 tout aussi ultra que les autres, mais bien déterminé à obéir — sa lettre au duc de Richelieu en fait foi, — et de plus, avec cette droiture naturelle qui ne fuit point la lumière. Ce qu'il vit le frappa... Il ne revint pourtant qu'ébranlé, mais assez pour que tu puisses commencer l'ouvrage qui ne fut pas fait en un jour. Rappelons-nous la question faite à B***, la colère de la destitution de F***, et la fatale lettre du 14 janvier. Tout cela n'était heureusement que des retours vers le vieil homme, la grâce avait agi, et ton ouvrage l'acheva. Avons-nous les mêmes données à l'égard de Monsieur? Je crois que, sans se l'avouer, il

sent de I attrait pour toi et que si tu voulais! ! ! En un mot, ce qui les différencie, c'est que Sp... n'est pas attaqué de cette maladie que Virgile nomme : Regnandi tant dira cupido. »

Les craintes que trahit cette lettre, se réalisèrent. Après quelques intermittences de bonne grâce et de mauvaise humeur, Monsieur retomba sous Tempire de la coterie qui Texcitait envers Decazes. Violemment déclaré contre ce dernier, le duc de Berry, qui était Tenfant terrible de la famille, exerça plus d'action sur son père que le duc d'Ângouléme, défenseur de la politique du cabinet. Au grand regret de Richelieu, les choses envenimées par les polémiques ardentes que soutenait Chateaubriand dans la Minerve et le Conservateur, eurent bientôt repris leur physionomie antérieure.

Entre temps, les négociations poursuivies à Âix-la- Ghapelle avaient marché vers un dénouement heureux. Le 9 octobre, le Congrès décidait que les armées étrangères évacueraient le territoire français le 30 novembre au plus tard les facilités les plus grandes étaient accordées à la France pour le payement de l'indemnité de guerre qui subirait une réduction importante. Ce premier succès^ de Richelieu n'était que le prélude d'un succès plus considérable encore : l'admission du gouvernement royal dans l'alliance des quatre grandes cours.. Il comblait de joie les cœurs patriotes et relevait le prestige de la couronne. On apprenait en même temps que l'empereur de Russie et le roi de Prusse venaient à Paris afin de présenter leurs hommages à Louis XVIII, et ce qu'on savait bientôt des circonstances de leurs entretiens avec lui, contribuait à flatter l'amour-propre national si longtemps humilié par l'occupation étrangère. Mais ces grands évé-

nements n'apportèrent qu'un répit dans le trouble et Tanimosité des esprits.

Les élections pour le renouvellement du cinquième de la Chambre avaient lieu au même moment. Elles ne permettaient pas aux partis de désarmer. D* Aix-la-Chapelle, Richelieu en suivait la marche avec angoisse :

a Tout le monde a peur de ce qni peut arriver en France, et chacun, Tempereur Alexandre tout le premier, veut être en mesure dans le cas d'une révolution à la 89. Il est important de ne pas menacer la France. Mais il n'est pas mauvais que les malveillants sachent que s'ils voulaient révolutionner, ils auraient sur le corps toute l'Europe, comme en 1815... Metternich m'a montré une dépêche à Vincent sur ses dernières entrevues ayec Monsieur. Elle est parfaite. On exhorte Monsieur à faire cause commune avec le roi contre les ennemis communs. Voilà ce que pense l'empereur d'Autriche. Mais M. de Chateaubriand pense autrement, et pourvu qu'il puisse dire qu'il l'avait bien prévu, il sera consolé d'une conflagration générale. Son Conservateur est écrit dans un bien mauvais esprit. »

Le résultat des élections fut connu le 30 octobre. H ne réalisait pas toutes les espérances de Decazes qui l'avouait avec franchise, mais siins découragement; il dépassait par contre les craintes de Richelieu, que la nomination de La Fayette, de Manuel et de Benjamin Constant troublait plus que de raison et qui de nouveau, voyait tout en noir.

u Je vous plains, et je regrette vivement de n'être pas avec vous pour partager vos peines et remonter votre courage, qui au reste n'en a pas besoin, comme je vois. Je m'attendais bien à Benjamin Constant; mais pour La Fayette, c'est un peu trop. L'effet, comme vous pouvez

croire, est affreux ici, et le regret d'avoir signé Tëvacuation se fera voir chez plus d'un de ces messieurs. Quel propos que celui du duc de Polignac ! Il faut s'attendre que ses amis et lui vont triompher. Mais quand même nous aurions eu tort, y aurait-il là de quoi se réjouir? Mais c'est ainsi que raisonne l'esprit de parti. Quelques châteaux de brûlés et quelques bonnes insurrections les arrangeraient bien davantage. »

C'est un trait bien caractéristique et un signe des temps qu'un esprit aussi pondéré que celui de Richelieu pût prendre ainsi au tragique l'élection d'un homme comme La Fayette et y voir le symptôme d'un bouleversement prochain. Il est vrai qu'à Aix-la-Chapelle, le président du Conseil vivait parmi des personnages instinctivement défiants de toute manifestation libérale et prompts à s'en alarmer. Et puis, des rumeurs dont l'inconsistance ne fut démontrée qu'au bout de quelques jours étaient venues jeter l'inquiétude parmi les membres du Congrès. On racontait que Napoléon avait été surpris au moment où il allait s'enfuir de Sainte-Hélène. On prétendait même qu'il était parvenu à s'évader. D'autre part, des Français réfugiés dans les Pays-Bas, et dont le prince d'Orange favorisait les menées avec l'espoir qu'elles le conduiraient au trône de France, avaient ourdi contre l'empereur Alexandre un complot qu'on venait de découvrir, et de ces faits non encore élucidés, on tirait cette conclusion que partout, les révolutionnaires s'agitaient. De là à voir un témoignage de leur audace dans les élections de France, il n'y avait qu'un pas. L'atmosphère en laquelle vivait Richelieu ne le disposait que trop à prendre ombrage de tout ce qui pouvait compromettre le succès des négocia— tions diplomatiques au moment où elles allaient aboutir. Cependant, il ne tardait pas à se remonter. Après avoir

reconnu que si Decazes « était un peu trop le médecin tant mieux, lui-même était trop le médecin tant pis » ^ il déclarait qu'il fallait prendre son parti, « car se désespérer ne ferait rien à la chose.

« Mais, ajoutait-il, la couleur révolutionnaire des élections en général est bien faite pour absorber toute notre attention. Il est bien évident que nous n'avons à attendre qu'un progrès dans la marche de Topinion ultra-libérale, et la liberté des journaux à laquelle il faut s'attendre à présent plus que jamais lui fera faire des pas de géant Sans beaucoup de pénétration, on peut calculer le moment où la majorité sera acquise à cette faction et où le gouvernement n'aura plus pour la combattre que la voie des coups d'État, voie toujours dangereuse et incer* taine. Il faut donc bien réfléchir si d'ici à cette époque bien peu éloignée, on peut trouver le moyen d'éviter cette invasion, sans quoi la postérité et peut-être nos contemporains nous rendront responsables des maux qui accableront notre triste patrie... Adieu, je suis triste et vois en noir notre avenir; le mien se présente sous les plus sombres couleurs, car, si cela va mal, il n'y aura pas moyen de s'en aller, et rester serait pour moi cent fois pis que de mourir. »

Ce n'était pas la première fois qu'il faisait allusion à son désir de retraite. Il en avait entretenu déjà Decazes avant de quitter Paris. Puis, il avait paru n'y plus penser. Il y revenait maintenant avec exaltation, sous l'empire de son découragement, malgré les conseils de l'empereur Alexandre, qui s'efforçait de le dissuader d'un tel dessein. Mais Decazes feignait de ne pas comprendre, s'efforçait de le rassurer et l'adjurait de ménager sa santé K si précieuse pour le roi... »

« Nous avons besoin de nous voir pour nous entendre

et concerter ce que nous avons à faire. Il est bien instant que vous reveniez le plus tôt possible. » Ces encouragements trouvaient Richelieu redresse, embrassant déjà par la pensée Thypothèse d'une politique plus homogène, plus claire, plus ferme. « Nous avons toujours trop peur de certaines gens et nous voyons ce qu'on gagne à les ménager. Mettez donc hors de la Banque ce M. Laffitte qui se croit le roi des Halles et qui n'est qu'un ëcervélé, qui ne sait ni ce qu'il veut ni ce qu'il fait, et qui ruinerait la France et lui par vanité. » Laffitte était un homme de gauche, et c'est maintenant les hommes de gauche, les libéraux qui plus encore que les ultras portaient ombrage à Richelieu. « Nous avons battu l'aile droite, elle est à terre, laissons-la en repos et réunissons nos forces contre l'aile gauche, bien autrement redoutable, car elle a de fortes réserves derrière elle. N'y aurait-il donc pas moyen de détruire cette alliance monstrueuse entre les libéraux et les bonapartistes ? »

Il est cependant remarquable que, tout en poussant ce cri de guerre contre la gauche, il ne manquait pas de signaler les imprudences et les fautes commises à la cour par les princes ou même par le roi. Pendant son séjour à Paris, l'empereur de Russie, invité à dîner aux Tuileries, avait été péniblement surpris de ne voir à la table royale ni le duc d'Orléans ni la duchesse. Revenu à Aix-la-Chapelle, il avait fait part de sa surprise à Riche, lieu. Et celui-ci de s'écrier : « Cela n'a vraiment pas le sens commun, et si telles étaient les anciennes étiquettes, il serait temps de les abroger. Nous avons assez d'embarras sans nous en donner davantage en blessant l'amour-propre d'un homme qui n'est pas sans quelque importance. »

De même, il relevait une grave inconvenance du duc de Berry, qui, donnant un bal, ne voulait pas y inviter le

LES DERISIERS JOURS DU GÂBIiSET RICUELIEU-DEGAZES. 285

maréchal Gouvion-Saint-Gyr : u J'espère bien que le roi aura eu le crédit sur son neveu de lui faire prier le maréchal. Ce serait un scandale intolérable et un soufflet pour le roi lui-même, qui garderait un ministre que le duc de Berry ne voudrait pas recevoir (1). » Et cette observation en faveur du ministre de la Guerre, que cependant il n'aimait pas, fournissait à Richelieu l'occasion d'insister sur l'utilité qu'il y aurait à réconcilier le ministère avec Monsieur : « Je ne cesserai de vous le dire et de vous le répéter, il faut que ce soit vous, et il n'y a que vous de qui et par qui la chose puisse être utile. »

Ces préoccupations et ces propos témoignaient de plus de calme que les lettres antérieures et d'un retour à l'espoir de sauver son pays. Mais, à quelques jours de là, de nouveau, le pessimisme l'emportant dans cette âme impressionnable lui dictait des accents quasi prophétiques :

tt Je rentrerai en France avec un serrement de cœur en prévoyant tous les maux qui menacent ce malheureux pays. La liberté de la presse est la boite de Pandore d'où sortiront toutes les calamités qui désoleront la terre. Avec elle, toutes les institutions anciennes seront dé. truites et les nouvelles ne prendront pas racine. Il y a longtemps que le duc de WeUington me l'a prédit... Il est pourtant triste que vingt-huit millions d'hommes soient condamnés à des inquiétudes sans cesse renaissantes et peut-être à d'affreux malheurs pour que quelques folliculaires aient la liberté de déverser à loisir leur venin autour d'eux et d'empoisonner l'esprit public. Gela est tout à fait propre à mettre en colère. »

(1) Les ministres reçurent du roi Tordre formel de ne pas se rendre au bal du duc de Berry si le maréchal Gouvion-Saînt-Cyr n'était pas invité. Le prince céda. Mais il reçut très mal le ministre de la Guerre et de même Decazes et Pasquier qui faisaient, en cette circonstance, cause commune avec leur collègue.

Puis, soit que Theureux dénouement des négociations diplomatiques auxquelles il venait de prendre part lui fit paraître Tavenir moins sombre, soit que le succès personnel obtenu par le duc d'Ângoulème auprès des souverains réunis à Aix-la-Chapelle, où il était venu les visiter au nom du roi, eût rasséréné Tàme de Riche* lieu, tout à coup, il se livrait à des pensées rassurantes : « Je ne pense plus à M. de la Fayette, je n en suis même pas très fâché; c'est une preuve de plus des intentions des meneurs et un motif de plus pour les gens sages de se rallier. » S'il se rassurait ainsi, c'est qu'il avait entrevu le salut dans un changement de système progressif, lent, mais persévérant, et qu'il était résolu à le tenter en y mettant autant de prudence que de temps.

Des extraits des dernières lettres qu'il écrit à Decazes avant de quitter Âix-la-Ghapelle révèlent clairement l'état de son âme. a II faut montrer aux Chambres la situation comme elle est et demander des moyens de gouvernement. En parlant franchement, nous trouverons de l'appui. Il faut profiter de la majorité que nous aurons encore cette fois pour arranger les choses de manière â ne plus les perdre. Ne pensons plus â des concessions libérales. Nous en avons fait assez qui ne nous ont guère réussi. Nous ont-ils su gré de l'ordonntmce sur la garde nationale, même de l'évacuation? Avons-nous converti un seul de ces misérables? » Et le lendemain : « Il faut demander et obtenir tout ce qui est nécessaire pour faire marcher le gouvernement et se retirer si on ne l'accorde pas, car nous ne pouvons ni prendre sur nous la responsabilité d'une besogne que nous sentons ne pouvoir accomplir, ni changer complètement de système, en avouant que nous nous sommes trompés. Méditez bien notre position, t

La perspective de la retraite du duc de Richelieu arrachait une protestation àDecazes. Sans doute, la situation n'était pas bonne, il le reconnaissait, quoiqu'on en eût exagéré le péril au lendemain des élections. Elle pouvait redevenir excellente si Ton se déterminait « à gouverner fortement », à ne tolérer nulle part des fonctionnaires rebelles, en opposition avec Topinion et les intérêts. « Tout ceci me fait vivement désirer que vous restiez à votre poste et pour vous et pour nous. Soyez sûr que c'est ce qu'il y a de mieux. Rapportez-vous-en à mon amitié et à mon patriotisme, n G*étaient là de bonnes paroles. Mais, elles ne voilaient qu'imparfaitement la réalité, à savoir que Richelieu rentrait à Paris plus découragé qu'au moment de son départ et qu'il tendait de plus en plus à s'engager dans une voie où la majorité de ses collègues refuserait de le suivre. Supposer qu'en de telles conditions, le cabinet pourrait prolonger son existence, c'était se leurrer d'une illusion. On touchait à une crise, et ceux mêmes qui cherchaient à la conjurer, en étaient convaincus.

Si grave que fût la situation politique, Louis XYIII, toujours disposé à la voir par les yeux de Decazes, ne s'en était pas alarmé. Dans la relation de la crise ministérielle de décembre, qu'il a rédigée lui-même (1), éclate la confiance dont il restait encore animé à la fin de no-

(1) J'en ai retrouvé l'original dans les^ Archives de la Grave. Il ne diffère que sur des points sans importance de la copie qu'en donne Lamai^ tine dans son Histoire de la Restauration.

vembre, au moment où le duc de Richelieu rentrait à Paris.

tt L'aspect de la session qui allait s'ouvrir, dit-il, n'avait rien de menaçant. Ce ministère que les partisans de Texagération d'un côté comme de Tautre cherchaient tant à décrier avait cependant rétabli partout Tordre et la confiance. La France était respectée au dehors. Le crédit seul avait été ébranlé. Encore n'était-ce que celui de la Banque (1), car, tandis que les cinq pour cent baissaient, les bons royaux se maintenaient à la même hauteur. La masse des élections était bonne. Ainsi, quoiqu'on dût s'attendre à des débats très vifs, il était fort probable que dans la Chambre des députés, la majorité en faveur du ministère serait au moins ce qu'elle avait été dans la dernière session. Celle de la Chambre des pairs était bien moindre ; mais, enfin, elle existait. »

Quoique ce tableau signé du roi eût pu l'être par Decazes et que Decazes apparaisse parfois enclin à l'optimisme, il s'en fallait de bien peu qu'il ne fût rigoureusement exact. Le peintre n'avait eu que le tort de ne pas tenir assez de compte des changements que menaçaient d'y apporter les intrigues parlementaires et la malveillance des partis. Avec le régime du gouvernement des Chambres, il faut toujours prévoir des incidents et s'attendre à des surprises. C'est à coup de surprises et d'incidents que la situation telle que la dépeignait le roi allait être radicalement transformée.

Les historiens de ces événements semblent s'être donné le mot pour observer, quant aux causes qui la modifièrent en quelques jours, une discrétion et une réserve inexpli-

(1) A la 8uite de la création de Rentes, nécessitée par le payement de rindemnîté de guerre, dont le Congres d'Aix-la-Chapelle avait déterminé le mode et fixé les échéances.

cables. Louis XVIII luwméme, dans son récit, a reculé devant la vérité, encore qu' il résulte de la lecture de ce mémoire qu'il Tavait soupçonnée. C'est à la duchesse Decazes que nous devons de la pressentir tout entière. A lappui de ses dires, elle n'apporte aucune preuve. Mais, à ce défaut de preuves, on peut objecter qu'elles ne sont pas ici nécessaires, ou plutôt que l'attitude du personnage qu'elle accuse en constitue une suffisante. Ce personnage, c'est Mole. Avant de la suivre dans l'accusation qu'elle porte contre lui, citons le portrait qu'elle en a tracé dans sa galerie de contemporains :

« M. Mole n'est pas grand de taille ; mais sa tète est grande, c'est-à-dire longue et étroite. Il a du juif dans la figure et de la raideur de la noblesse de robe dans la tournure. Sa grand'mère était fille de Samuel Bernard. J'ai connu M. Mole en 1818 lorsque je me suis mariée. A cette époque, j'étais trop jeune pour avoir du raisonnement; j'avais des instincts, et ces instincts étaient antipathiques à M. Mole. Les instincts, même ceux des enfants sont justes, les événements me l'ont prouvé. Tout de suite après mon mariage, nous fûmes à la campagne, à Yilled'Avray. M. Mole y venait constamment. M. Decazes était ministre dirigeant, favori, enfin dans une de ces positions que les hommes qui ont besoin d'être dans les affaires ont toujours des motifs de ménager. Aussi, l'amitié de M. Mole était-elle des plus expansives, des plus assidues; je l'appelais l'inévitable. »

Tel, d'après la duchesse, l'homme dont Decazes avait fait un ministre de la Marine en 1817. Sa valeur personnelle et sa grande situation justifiaient ce choix. « D'un esprit facile, se pliant à tout, jamais gêné par ses précédents, tenant par sa famille et ses habitudes au faubourg Saint-Germain, ayant enfin servi l'Empire, même pen-

dant les Gent-Jours, quoique entre temps, il se fui rallié à la Restauration, on devait croire qu'il donnerait au ministère, en y entrant, des royalistes, des bonapartistes et des libéraux. » — « Je sais bien les inconvénients de sa position, écrivait alors Decazes à Richelieu qui, pas plus que Laine, ne voulait de ce collaborateur, Tun des rédacteurs, affirmait-on, de Tacte additionnel (1). Mais cette position même a son côté avantageux, elle prouvera que la porte n'est pas exclusivement fermée et que %out le monde, de près ou de loin, peut prétendre à entrer tôt ou tard. Puis, il faut être juste, si cette nomination engage les hommes des Gent-Jours à se conduire, i agir, penser et parler comme Mole, elle aura rendu un grand service. »

Malgré ces raisons, Richelieu et Laine furent longs à convaincre. Il ne fallut rien moins que Tinterventioii de Mme de Montcalm, sœur du président du Gonseil, pour achever ce que Decazes avait commencé. « Elle avait un grand ascendant sur son frère. M. Mole allait beaucoup chez elle; il s'était placé comme un soupirant timide, mais soigneux. Son désir d'entrer au ministère se laissait facilement entrevoir, et Mme de Montcalm, en le servant, crut avoir un homme dévoué dans le ministère. Elle se trompait. M. Mole ne se dévoue jamais, v

Contrairement à cette affirmation. Mole devenu ministre se dévoua à Decazes qu'il considérait comme

(J) Moié a toujours protesté contre cette accusation, notamment dans un mémoire rédigé en 1817, en réponse à un de ses accusateurs, que ses collègues du Cabinet l'empêchèrent de publier, mais qu'il enroya au roi et dont j'ai une copie sous les yeux. Il dément notamment ce fait qui lui était imputé à grief, que n'ayant pas voulu contresigner l'acte additionnel, il aurait écrit à Cambacérès une lettre dans laquelle il motivait son refus sur ce que cet acte apportait quelques restrictions au pouvoir absolu de ' 1 empereur. La duchesse Decazes affirme naturellement que cette lettre avait été écrite, mais n'en fournit aucune preuve.

LES DERNIERS JOURS DU CABII9ET RICHELIEU-DECAZES. Mi

Tauteur de son élévation, défendit ses idées, se fit son homme lîge tout en lui prodiguant les témoignages de la plus tendre amitié. Les choses durèrent ainsi jusqu'au départ de Richelieu pour Âix-la-Ghapelle. Elles -prirent un autre tour au lendemain des élections. Mole, sans en parler à Decazes, se rapprocha de Textréi^e droite. En même temps qu'il travaillait à détacher du centre qui, jusqu'alors, avait fait dans. les deux Chambres la force du ministère, un nombre de membres assez considérable pour assurer la majorité aux ultra-royalistes, il écrivait fréquemment à Richelieu, se plaisant à exciter ses perplexités et ses inquiétudes, s'efforçant de le convaincre de la nécessité d'un changement de système.

Il est toujours difficile et délicat de pénétrer dans les âmes et d'y chercher les mobiles auxquels elles obéissent. Lorsqu'on entreprend de le faire, il faut se défier des jugements intéressés. Aussi, ne doit-on accepter que sous réserves ce que dit la duchesse Decazes des causes de la conduite de Mole. Ces causes, à l'en croirp, auraient été la prudence et l'envie : a L'envie : M- Mplé n'a pas et n'avait pas surtout alors de talent d^orateur, et il était fatigué de l'avantage que le système parlementaire donnait à ceux qui en avaient plus que lui. Les attaques dont il avait été l'objet lui avaient fait prendre en haine la liberté de la presse. La prudence : peut-être vit-il promptement que le présent n'assurait pas l'avenir; que l'avenir appartenait à Monsieur, frère du roi, et qu'un moment arriverait où ce dernier, fatigué de la lutte, abdiquerait, si ce n'est de droit, du moins de fait, et laisserait le gouvernement da^s les mains du parti de son frère, ne cherchant qu'à temporiser et reculer une catastrophe qu'il regardait

292 LOUIS XVni ET LE DUC DECAZES.

comme inévitable au moins après sa mort (1). « Qu'il y ait ou non dans ces jugements plus de malice et d'acrimonie que de vérité, on peut croire cependant que Louis XVIII ne les eût pas désavoués. Si, dans son mémoire, il n'accuse pas formellement Mole d'avoir provoqué et envenimé la crise ministérielle de 1818, il est moins réservé dans sa correspondance avec Decazes, à qui> au cours de cette crise, il écrira un jour : « Ce serpent aura encore imaginé quelque trahison dont nous ressentirons les effets. On n'a jamais eu une plus mauvaise physionomie qu'il ne l'avait tout à l'heure. Elle m'a rappelé ces vers de Marot :

u Lorsque Maillard juge d*enfer menoit u A Montfaucon Samblançay Tâme rendre, (( A votre advis, lequel des deux tenoit « Meilleur maintien?... »

Tout cela est bien violent et témoigne par trop d'une rancune plus invincible que raisonnée. Mais ce qui n'est pas douteux, c'est que lorsque Richelieu rentra à Paris, il tomba sous l'influence de Mole et ne désapprouva rien de ce qu'avait fait en son absence celui-ci pour opérer un rapprochement avec les ultras et contraindre le roi à y consentir (2). Louis XYIII, dans le récit qui me sert

(i) Il est à remarquer que si la conduite de Mole, en 18i8, fat inipirée par le souci de se ménager l'avenir, il se trompa lourdement dans tes prévisions. Lorsqu'en 1820, le cabinet Richelieu succéda au cabinet Decazes, il ne put y trouver place. Il en fut de même pour les cabinets Montmorency, Villèle et Martignac, qui se succédèrent ensuite. Lorsque arriva le cabinet Polignac, n'espérant plus rien, il était devenu plus vif, plus libéral que le duc de Broglie et Guizot. Il ne remonta au pouvoir que sous le gouvernement de Juillet. La malicieuse duchesse, à qui j'emprunte ces remarques, dit encore : « Sous ce gouvernement, M. Mole, lorsqu'il n'était pas dans le ministère, fut toujours prêt à en faire partie. Son opinion n'était jamais précisément celle du ministère existant, mais toujours l'opinion de celui qui devait le remplacer. »

(2) U ne m*a pas été possible de tirer au clair la part de Mole dans les

de guide, ne cache ni la stupéfaction ni la colère qu*il ressentit en découvrant à Timproviste, par un avertissement du chancelier Dambray, confirmé bientôt par l'indiscrétion de M. de Brézé, qu'une réunion de pairs et de députés ministériels s'était formée à son insu et à rinsu de Decazes pour nouer alliance avec Textréme droite, et qu'elle se tenait chez le cardinal de Bausset, ami intime de Richelieu, ce qui démontrait la participation de ce dernier à cette intrigue. Une nouvelle loi électorale substituant au renouvellement partiel de la Chambre des députés le renouvellement intégral tous les cinq ans et une loi limitant la liberté de la presse devaient être les résultats immédiats de ce nouveau groupement des partis.

De plus, afin que le roi ne pût se méprendre sur les dispositions des deux Chambres, tout était combiné pour que dans celle des pairs, la majorité du bureau et celle de la commission de l'adresse fussent assurées aux

intriguei qui précédèrent la chute de Richelieu et qui bien évidemment avaient pour but celle de Decazes. Sans méconnaître les services rendus par Mole ao régime parlementaire , je n'ai pat cru cependant devoir passer sons silence la conviction qu'exprime Louis XVIII, dans son mémoire comme dans le billet tout vibrant de colère, que je viens de citer, ni celle qu*en avait gardée la duchesse Decazes. L'exagération manifeste de leurs sentiments, dont il est si facile de déterminer les causes, n'enlève rien à l'autorité de l'opinion, fut-elle trop sévère, qu'ils ont formulée et que, d'ailleurs, Richelieu lui-même semble confirmer dans une certaine mesure.

Le S septembre 1819^ huit mois après sa chute, il écrivait de Spa à Mme de Gourgue :

• J'ai trouvé M. Mole seul avec sa femme à Champlatreux. Pïous avons politique à perte de vue, et je me suis aperçu qu'il n'avait plus la mémoire bien présente de ce qui s'est passé à notre sortie du ministère. Il y a une foule de choees qu'on oublie très facilement, pour les arranger ensaite dans sa tête de la manière qui convient le mieux à l'amour-propre. Gela est amusant pour ceux qui sont sans prétentions et qui tachent de se juger eux-mêmes avec l'impartialité avec laquelle ils jugent les autres. Du reste, je ne peux que me louer de l'attachement que M. Mole me témoigne et qu'il professe pour moi. » — Dossiers du cabinet noir. Documents inédits.

S94 LOUIS XVIIl ET LE DUC DECAZES.

nltras, et que dans celle des députés, la présidence échût à'ieiir candidat. « Je me voyais ^ a écrit le roi, dans la fâcheuse alternative, ou d*approuver sans la connaître une marche qui ne pouvait guère qu'être opposée à celle que je suivais depuis deux ans et que je crois la seule bonne, ou de rompre avec le duc de Richelieu. Ce premier parti était peu glorieux et même dangereux; le seûotid avait mille inconvénients plus graves encore. »'

Il eut la sagesse de taire son dépit pour ne se souvenir que des mémorables services rendus à la France par le signataire de la paix du 20 novembre 1815 et des conventions d'Aix-la-Chapelle. Il savait d'ailleurs que s'il eût renvoyé Richelieu, tous ses ministres l'auraient abandonné, « surtout le comte Decazes, qui m*avait souvent déclaré — et en cela j'avais été de son avis — que si, au retour d'Aix-la-Chapelle, le duc de Richelieu suivait son projet de retraite, il l'imiterait » . En outre, Richelieu renvoyé, il faudrait recourir à Talleyrand dont il ne voulait à aucun prix. Il résolut donc de paraître ignorer ce qu'on lui taisait et de demeurer fidèle à sa ligne de conduite, a ce qui lui était d'autant plus aisé que le duc de Richelieu lui disait n'avoir point changé de système ^ . Du reste, aucun symptôme de scission ne se manifestait encore dans le ministère, a Mon discours d^ouverture y fut discuté, unanimement adopté, sauf un petit membre de phrase qu'au moment de le prononcer le duc de Richelieu me proposa d'y ajouter et dont l'idée appartenait à M. Decazes. »

La session s'ouvrit en ces conditions le 10 décembre. L'animosité des ultras avait fait trêve quant à l'ensemble du cabinet. Elle ne s'exerçait que contre Decazes, et encorç avait-elle changé de forme. Ce n'est plus le ministre de la police qu'ils attaquaient, mais son minis*»

tère, dont ils s'attachaient à démontrer Tinutilité. Ils en demandaient la suppression, menaçant, si on la leur refusait, de ne pas voter les crédits nécessaires à Texistence de cette direction suprême de la police. Ils ignoraient à ce moment que leur réclamation répondait aux vœux de Decazes. Dans ce poste qu'il occupait depuis trois ans et dont l'abrogation des lois de sûreté, votées en 1815, avait singulièrement amoindri l'importance, il se déplaisait. S'il y demeurait encore, c'était à la prière de ses collègues. Mais il les adjurait ou de lui donner un autre portefeuille ou, si c'était impossible, de lui rendre sa liberté.

Au bout de quelques jours, la physionomie changea tout à coup. L'élection de M. Ravez, candidat des ultra^ bien qu'il n'appartînt pas à ce parti, comme président de la Chambre des députés, en remplacement de M. de Serre; à la Chambre des pairs, Télection du bureau, celle de la commission chargée de rédiger une adresse en réponse au discours de la Couronne, révélèrent les desseins des conjurés, les obligèrent à jeter bas le masque, et les ministres k adopter une marche définitive et résolue. Blessé par ces nominations, mais u persuadé qu'un roi ne saurait faire une plus grande faute que de manifester un courroux qu'il ne peut satisfaire » , le rot se taisait, a Je me contentai de dire avec amertume c >

u Attale, était-ce ainsi que régnaient tes ancêtres? » '.

Ce qui achevait de l'affliger, c'est que Richelieu semblait s'être brouillé avec Decazes. U ne le voyait plus, ne lui parlait plus, ne répondait même plus à ses lettres. Cependant, dans un diner suivi de réception qui eut lieu au ministère de la police, le mercredi 16 décembre, il figura, alors qu'on n'espérait pas sa prér

sence (1). II y prodigua bonne grâce et bonne humenr. II revint le lendemain; on s'expliqua; les deux ministrès s'embrassèrent, encore qu'aucun d'eux n'eût cédé sur rien.

Le même jour, le conseil tint séance sous la présidence du roi. Le maréchal 6ouvion-Saint-Gyr fut d'avis qu'un changement de système serait une faute. Roy, ministre des Finances depuis quelques jours, au lieu et place de Corvetto que l'état de sa santé avait réduit à donner sa démission, parla comme le maréchal. Decazes appuya leurs dires avec une chaleur que le roi qualifie de « trop indignée, quoique naturelle à l'homme vertueux, injustement persécuté » . Modifier la loi d'élections et la loi sur la presse semblait dangereux à Decazes, ces lois étant populaires.

— Restons fermes dans notre ligne, répétait-il. C'est alors que MoIé déclara « qu'il ne croyait plus

possible de marcher dans cette voie » . II fallait se rapprocher des ultra-royalistes.

— - Je ne me dissimule pas que nous allons nous donner des maîtres. Mais, entre deux maux, il faut choisir le moindre.

— Tendons la main à droite comme à gauche, s'écria Laine.

Pasquier l'approuva. Quant au duc de Richelieu qui parla le dernier, il fut facile de voir qu'il inclinait vers l'avis de MoJé. Le roi prit enfin la parole, et s'appro-

(1) m Hier enfin, une sorte de paix parait avoir été £aite entre le comte Decazes et le duc de Richelieu. Tout le monde au moins Je croit, car celui-ci a dîné chez le premier. Mais on ignore les conditions de cette paix, et il n'est guère probable que les choses puissent, après réclat que leur différend a fait, durer longtemps ou promettre une marche sage et ferme, de la part du ministère. » — Rapports secrets du comte de Goitz au roi de Prusse, 17 décembre 1818. — Documents inédits.

priant la proposition de Laine, qui se rapprochait le plus de celle de Decazes :

— Plantons notre drapeau sur l'ordonnance du 5 septembre 1816, dit-il; continuons à suivre la ligne qui nous a réussi jusqu'à présent. Tendons toujours la main à droite et à gauche, en disant avec César : u Celui qui n'est pas contre moi est pour moi. n

On se sépara sans avoir conclu, et Louis XYIII fut tenté de croire que c'en était fait des dissensions ministérielles; mais, dès le lendemain, il dut reconnaître qu'il s'était trompé. Les ultra-royalistes dont la tactique avait si brillamment réussi à la Chambre des pairs, en essayèrent à la Chambre des députés, d'autant plus confiants dans le succès, qu'ils venaient de porter à la présidence de cette Chambre un candidat de leur choix. Us n'en eurent pas moins la douleur de voir leurs calculs déjoués. De leurs candidats à la vice-présidence, un seul fut élu. Quant aux secrétaires, ils appartenaient tous au centre ministériel. Parmi eux, se trouvait le comte de Sainte-Âulaire, beau-père de Decazes. Cette élection seule eût suffi à démontrer que ce dernier n'avait pas perdu toute influence sur la Chambre des députés.

Cet incident fut le signal de la débâcle ministérielle. Richelieu, s'étant présenté chez le roi, lui parla avec amertume de Decazes, « l'accusant à peu près d'avoir été l'âme de ces choix » . Le roi comprit qu'il fallait choisir entre les deux camps qui s'étaient formés dans le cabinet, et, redoutant d'être contraint de recourir au prince de Talleyrand, il se détermina, quelle que fût son affection pour Decazes, « à tout immoler à l'avantage de conserver le duc de Richelieu. » Mais vingt-quatre heures plus tard, le président du Conseil, quoique averti de ses intentions, lui faisait tenir sa démission que suivirent

tW LOUIS XVIII ET LE DUC DEGÂZES.

aussitôt celles de MoIé et de Laine. Le lendemain, Decazes et Pasquier, après s'être concertés, envoyaient à leur tour la leur.

« Rien au monde, disait Decazes, ne pourrait m'engager à rester un instant au ministère après le duc de Richelieu. Votre Majesté, qui connaît ma résolution à cet égard, a bien voulu l'approuver. Je le dois d'autant plus que la divergence d'opinions sur quelques points ou plutôt sur un point entre le duc de Richelieu et moi a seule pu causer cette détermination... Je. dois l'exécuter aujourd'hui et ne pas priver le roi des services de M^ le duc de Richelieu, bien sur que Votre Majesté est certaine, et aussi M. le duc de Richelieu lui-même, que tous deux me trouveront toujours prêt, hors du ministère comme dedans, à faire tout ce qui sera utile au ser** vice de Votre Majesté et au succès de son gouvernement, auquel j'appartiendrai toujours de vœux et d'intentions, comme j'appartiendrai de cœur et d'àme à Votre Ma^^ jesté tant que j'aurai une goutte de sang dans les veine s^ Du reste, je vais chez le duc de Richelieu pour lui donner une dernière preuve de l'abnégation de moi-même que j'iipporterai toujours dans le service de Votre Majesté. »

A partir du moment où cette lettre eut été écrite, les événements se succédèrent sans faire cesser la confusio n créée par la démission des ministres. La crise virtuellement ouverte depuis le retour de Richelieu se prolongeait et s'aggravait en se prolongeant. C'est à travers la correspondance du roi avec son favori qu'il convient d'en suivre les péripéties. Le 10 décembre, après avoir prononcé devant les Chambres le discours d'ouverture de la session, il écrivait à Decazes :

. a Je suis bien content, mon cher fils, des nouvelles

du nid. J'espère que tu Tas été de la façon dont le roi a débité sa marchandise. J'ai certainement eu lieu de l'être du mouvement électrique qui s'est opéré. Tout cela a été beau. Mais, si c'est un triomphe, il ne ressemble pas trop à celui de Paul-Émile. Richelieu est venu chez moi un peu avant la messe. Il m'a beaucoup parlé de mon Élie, mais en homme qui n'entend rien à sa po-* sition. Je n'ai pas osé la lui développer; c'eût été en quelque sorte faire sa critique. Je lui ai seulement dit que ce n'est pas mon Élie qui quittait le ministère, m^h le ministère qui le quittait. Il m'a dit qu'on ferait encore passer ton budget (le budg[et de la police), et que ton ministère serait toujours utile comme sentinelle, car voilà le sens de son dire... Des deux côtés, je vois un abime^ et ma seule incertitude est de savoir lequel des deux m'engloutira, n

11 résulte de cette lettre qu'à la date où elle a été écrite, Richelieu, résolu à conserver le pouvoir, non seulement tient encore à ne pas en éloigner Decazes, mais se prér pare à le défendre, et qu'en revanche, le roi doute quelque peu de l'énergie et de l'efficacité de sa résolution. Le 14 décembre, le roi semble rassuré. Il ne voit ni ne pressent aucun péril. Dans son esprit soulagé, il y a place pour de la gaieté, ainsi qu'en témoigne le récit qu'il fait à Decazes de la visite que lui a rendue le Rureau delà Chambre des pairs, composé presque en entier d'ultra-royalistes .

CI Le Rureau de la Chambre des pairs, mon cher fils, est venu avant la messe. Le duc de Rellune était tout comme à l'ordinaire. Pastoret avait son visage de bois eoutumier. Mais les deux autres avaient l'air de premiers prix, surtout Vérac. Le duc de Doudeauville avait pris les devants en m'écrivant une lettre que je te farai

voir(l). Quand le chancelier me les a présentés, je ne les ai point, comme je le faisais dans d'autres temps, félicités sur leur nomination. Mais j'ai répondu que je recevrais toujours avec plaisir ce qui me viendrait de la Chambre des pairs. Ensuite, j'ai parlé de la chaleur extrême qu'on dit qu'il faisait hier à la Chambre, de leur famille, enfin de choses équivalentes à la pluie et au beau temps, et au bout de cinq minutes, je les ai congédiés. J'ai peur que Pastoret, accoutumé à un autre régime, n'ait trouvé la séance un peu courte. Mais j'avais épuisé mon sac de lieux communs. »

Cette lettre, on le voit, ne trahit pas la même inquié» tude que la précédente. Le roi n'a pas encore reçu la démission des ministres; il espère éviter la crise. Mais bientôt, elle éclate et le ton de sa correspondance s'assombrit, surtout lorsque les efforts qu'il déploie pour retenir Richelieu échouent contre une résistance d'autant plus irritante que rien ne trahit encore à quelles conditions elle cessera.

u Tout est dit, mon cher fils, écrit^il le 22 décembre, je les ai vus tous les trois (Richelieu, Laine et Mole) ; je n'ai rien gagné. En vain ai-je offert en ton nom non seulement ta retraite, mais de bien phis grands sacrifices. On m'a répondu par des témoignages (que je crois sincères de la part de RicheHeu) d'estime, d'amitié pour toi. Mais le parti était pris. Demain, nous aurons encore conseil à l'issue duquel je demanderai (c'est tout ce que j'ai pu gagner) pour la dernière fois au duc de Richelieu s'il faut envoyer chercher le prince de Talleyrand. Mon

(1) « La loyauté du duc de Doudeauville le porta a m'écrire que li le choix qu'on avait fait de lui me déplaisait^ il était prêt à refuser. Ne pas répondre, c'était lui dire d'accepter, et ce fut ce que je fi». « — Note du roi.

LES DERNIERS JOURS DU CABINET RICHELIE[r-DECAZES. 301

cher fils, ton père est bien malheureux. Mais il n'en sent que mieux à. quel point il t'aime. »

C'est la nécessité de confier à Talleyrand, à défaut de Richelieu, la présidence du Conseil et la direction des Affaires étrangères, nécessité à laquelle il ne croit pas pouvoir se dérober, qui déchaîne dans Fàme du vieux roi cette exaltation douloureuse. Une première fois, en 1814, il a eu Talleyrand pour ministre; en 1815, il a dû le subir de nouveau. Délivré de lui, il n'a pu oublier ses allures impertinentes, dont si souvent, et surtout au retour de Gand, il a été offensé. 11 s'est promis de ne plus s'exposer à retomber sous ce joug, Et voilà que de nouveau, il le sent peser sur lui. Sous l'influence de ses craintes, sa correspondance avec Decazes, le lendemain, devient pathétique. A neuf heures trois quarts du matin, — il a soin de mettre l'heure à côté de la date, — il lui fait porter ce billet :

a Ma nuit, mon cher fils, a été ce que j'appelle excellente. Mais que ton bon cœur ne s'en réjouisse pas trop. Ce mieux physique a rendu son ressort au moral. Je voyais mon malheur hier; aujourd'hui, je le sens. O vous, mes filles, âmes pieuses dont les prières sont agréables à Dieu, demandez-lui qu'il daigne être lui-même mon Samaritain. Sa main seule peut panser une plaie comme la mienne. Je vous embrasse tous de tout mon cœur qui ne cessera jamais de vous aimer. »

Cette missive éplorée est à peine partie qu'il en reçoit une de Richelieu. Richelieu supplie le roi de le délivrer : u II est de mon devoir de dire à Votre Majesté dans toute la sincérité de mon cœur qu'en me retenant, elle fait le plus grand tort à ses affaires et au pays, et que ce sentiment qu'elle avait la bonté d'appeler hier modestie n'est que le résultat d'une connaissance plus approfondie

30i LOUIS XVIII ET LE DUC DECAZES.

de moi-même. » Cependant, si, malgré tant de puissantes raisons, le roi persiste à le retenir, il cédera. Mais alors il posera des conditions . Il ne peut rester que si Laine consent â rester avec lui et que si le roi consent à éloig^ner Decazes.

« Pour que mes services ne soient pas inutiles, il faut rétablir dans le ministère une unité d'opinions qui n'existe plus. Votre Majesté sait si j'aime et estiicne M. Decazes ; ces sentiments sont et seront toujours les mêmes. Mais, d'une part, outragé sans raison par un parti dont les imprudences ont causé tant de maux, il lui est impossible de se rapprocher de lui; de Tautre, poussé vers un côté dont les doctrines nous menacent encore davantage, tant qu'il ne sera pas fixé hors de France par des fonctions éminentes, tous les hommes opposés au ministère le considéreront comme le but de leurs espérances, et il deviendra, bien malgré lui sans doute, un obstacle à la marche du gouvernement. » Il faut donc que Decazes parte. L'ambassade de Naples ou de Saint- Pétersbourg et un départ annoncé et exécuté dans une «emaine, « tels sont les préambules indispensables à la marche de l'administration » .

Tout dans cette lettre est pour accroître la douleur du Toi. Il voit clairement que c'est vers l'extrême droite qu'on veut l'entraîner.

— Se rapprocher des ultras, s'écrie-t-il, quelle honte! Et peut-être une honte inutile !

Et puis, s'il s'est résigné à voir sortir Decazes du ministère, la pensée d'une longue séparation, un véritable exil, le désespère. Il devine que c'est Mole qui l'a suggérée à Richelieu. A midi, il fait porter à Decazes une nouvelle lettre où, sajis oser encore lui faire connaître, dans toute sa rigueur, l'arrêt prononcé par Richelieu, il s'efforce de l'y préparer :

« Je croyais, mon cher fils, avoir épuisé la coupe du malheur. Je me trompais; la lié restait au fond, et plus amère que tout le reste. Je puis, si je Texige, faire rester le duc de Richelieu; mais : l** en obtenant de Laine de rester aussi; 2^.. non, je ne le dirai pas. Mais tu te rappelles ce que t'a dit le duc de Wellington (1). Il s'agirait de Texécuter sous huit jours. Vois Talternative qui s'offre à moi. D'un côté, renoncer à mon bonheur et à celui de mes enfants; de l'autre, paraître avoir sacrifié le duc de Richelieu à ma tendresse pour mon fils et m' être, par le même motif, jeté dans les bras du prince de Talleyrand. Voilà mes premières pensées. Je n'annoncerai point encore aujourd'hui la dissolution du ministère. Mon physique est un peu mieux. Mais je voudrais être mort, 6 mon fils ! »

Au reçu de cette lettre, Decazes accourt. Il vient spontanément offrir au roi de partir sur-le-champ pour sa terre de la Grave et d'y passer trois mois.' L'offre est raisonnable; elle est généreuse. Le roi In communique à Richelieu en le suppliant de s'en contenter. Mais il échoue : « Le duc de Richelieu, dominé par une impulsion étrangère (2), fut tout à fait hors de son caractère ; il fut insensible à la situation de Mme Decazes^ àgëe de seize ans, grosse de quatre mois, et persista à faire d'un départ immédiat pour la Russie la condition sine qua non de la continuation de son ministère. » Le roi « tout en larmes » transmet « à son ami cet arrêt si cruel » . Après tt une scène déchirante» , celui-ci s'éloigne pour aller écrire à Richelieu qu'il accepte tout. Alors le vieux roi songe à

(i) Le duc dé Wellington éuit d'avis — il Tavait dit à Decazes — que le jour où celui-ci cesserait de faire partie du ministère, la faveur dont le roi l'honorait deviendrait un danger pour ses successeurs, et qu'il serait nécessaire qu'au moins pour quelques mois, il quittât Paris.

(î) Celle de Pozzo di Borgo, d'accord avec Mole.

la jeune temme dont ces résolutions vont bouleverser l'existence, il songe à Tisolement auquel Decazes va être condamné, et c'est à elle qu'il s'adresse :

tt Ma fille, je vous lègue mon fils. Remplacez-moi auprès de lui. Sans doute, une tendresse aussi vraie, aussi pure, aussi légitime que la vôtre est bien faite pour remplir tout un cœur; cependant le sien éprouvera un certain vide. Lorsqu'il est devenu le plus heureux des époux, il avait, depuis trois ans, la douce habitude de venir tous les soirs, pour une heure environ, avec moi. Là, tout était commun entre nous : discours sérieux, plaisanterie, joie, tristesse. Cette heure lui manquera, et, je le connais bien, ce ne sera pas un peu d'agrément qu'il trouvait dans ma conversation qu'il regrettera, ce ne seront pas même les adoucissementsque j'ai été quelquefois assez heureux pour porter à ses peines, vous lui rendrez tout cela au centuple, ce sera le bonheur ineffable pour une âme comme la sienne de verser du baume sur les plaies de mon cœur, et ce regret sera d'autant plus vif qu'il sentira combien la peine de son père sera cuisante. Ah! c'est là surtout que votre assistance lui sera nécessaire... Ne l'exposez jamais à s'affliger seul. C'est le plus cruel des tourments. J'y serai peut-être bientôt condamné. Mais il me sera adouci par la consolante pensée que vous en préserverez celui que j'aime mille fois plus que moi-même... Je vous aime et je vous embrasse de tout mon cœur. — Louis. •»

Ainsi s'achève pour le malheureux roi cette triste journée du 23 décembre. Le même soir, il y a un grand dîner au ministère de la Police. Avertie par son mari d'avoir à faire ses paquets, Mme Decazes, qui ne sait pas encore à quel lointain voyage elle va être obligée, préside à ce diner avec autant de sang-froid qu'on en peut

LES DERINIËRS JOURS DU CABINET RICHELIËU-DEGAZES. 305

déployer à son âge et en des conjonctures aussi graves. Elle est assise entre Mole, dont Tinconcevable conduite non encore percée à jour vient de produire ses effets, et Pozzo di Borgo, ce diplomate cosmopolite, ambassadeur de Russie, qui, plusieurs fois, a tenté de devenir ministre en France. Étonnés de sa pâleur mélancolique, ils s'informent de sa santé. Elle répond que depuis quelque temps, elle est souffrante.

— On dit qu'il faut que j'aille dans le Midi, ajoute t-elle, et j'espère que le roi le permettra.

— Bah ! s'écrie Mole. Toutes les jeunes femmes se persuadent qu'elles ont besoin d'un climat chaud ; elles vont dans le Nord et ne s'en portent pas plus mal.

Et Pozzo d'intervenir et d'insister :

— Le Nord vaut bien le Midi. Il faut seulement avoir soin de s'y bien couvrir. Si vous y allez, madame, et si vous le permettez, j'aurai l'honneur de vous envoyer une fourrure.

a Je trouvai ces deux réponses d'une inconvenance cruelle, remarque la duchesse en racontant ce trait; elles ne prouvaient que trop la sécheresse de cœur de ces deux hommes. Mon indignation m'empêcha de m'attendrir sur moi-même. »

Cependant, le voyage de Saint-Pétersbourg [put être évité, grâce à l'intervention de Laine. Il considérait qu'envoyer à Saint-Pétersbourg le ministre démissionnaire, c'était en faire une victime, le grandir et le jeter dans l'opposition de gauche, dont fatalement il deviendrait, quoique à distance, l'instrument et le pivot. L'argument s'inspirait d'une trop haute raison pour ne pas impressionner Richelieu; sa générosité naturelle ne cherchait d'ailleurs qu'un prétexte pour se soustraire aux influences qui l'avaient paralysée. Il se laissa fléchir et

n*exigea qu'un séjour de deux ou trois mois à la Grave. ILcroyait maintenant arriver sans peine à reconstituer le. cabinet tel qu'il était précédemment, avec Decazes en moins et le ministère de la Police supprimé. Il avait même décidé de s'accommoder du maréchal Gouvion- Saint-Gyr, en dépit de leurs dissidences antérieures.

. Mais, ses desseins à peine connus, les difficultés surgirent. Le maréchal, Roy et Pasquier déclarèrent qu'ils ne: resteraient pas sans Decazes. Laine lui-même, pris d'un scrupule tardif, s'avisa que, quoique partisan d'une réforme électorale, il serait mal venu à la défendre devant des Chambres auprès desquelles il avait plaidé pour la loi qu'il s'agissait de modifier et qui était son œuvre. Le 25, la combinaison rêvée par Richelieu était abandonnée. Impuissant à en imaginer une autre, il invitait le roi à recourir à ce même Decazes dont, la veille encore, il condamnait le svstème comme fatal à la monarchie(l).

Le roi céda sans enthousiasme. Il commençait à comprendre qu'en l'état des choses, mieux valait pour Decazes laisser pour un temps le gouvernement à la droite, et qu'il assurait ainsi son retour à brève échéance. C'était l'avis formel de l'intéressé. Aussi, se hâta-^t-il d'écarter les propositions qui lui furent faites. A ceux qui avaient ouvert la crise incombait le devoir d'y mettre fin.. Richelieu devait tenter la formation d'un ministère .eop tièrement nouveau. Une lettre du roi, en date du 26 décembre, démontre que cette perspective ne lui souriait qu a demi, et que le consentement qu'il donnait lui étaîjt

(i) Il lui avait cependant écrit le % décembre : « Vous êtes le ploa mécestaire de nous tous, si ce n'est aujourd'hui, au moins ce sera dans trois mois. Il y aura bien quelques difficultés^ mais il faudra tâcher de les vaincre. -— Mille tendres amitiés. »

en quelque sorte arraché : « Mon premier mouvement en lisant ta lettre a été de dire : Non, courons plutôt la chance de Talleyrand. Puis j'ai réfléchi à ce qu'il est, à TinFernale séquelle qu'il amènera avec lui, et je suis revenu à ton avis. »

La nouvelle combinaison essayée par Richelieu ne devait pas mieux réussir que la précédente. 11 venait^ au bout de vingt -quatre heures, avouer au roi que toutes ses tentatives pour former un ministère de pure droite avaient échoué. « Mais pourquoi, ajoutait-il, Votre Majesté regarderait-elle comme indispensable d'appeler le prince de Talleyrand, à mon défaut? N'existe-t-il donc qae lui et moi dans le royaume qui puissent être à la tété du Conseil? Si nous manquions tous les deux, faudrait-il donc que FÉtat périt? » Le roi accepta cette fois Ipf démission sans esprit de retour, et sur le conseil de Decazes et de Pasquier, le général marquis Dessûles, membre de la Chambre des pairs, qui n'avait tenu jusque-là dans la politique qu'un rôle secondaire, fut chargé de former le cabinet. On sait qu'aussitôt, il yappela Decazes, et que celui-ci ayant refusé d'y entrer, le roi lui en donna Tordre.

L'ordonnance royale portant nomination du nouveau ministère parut le 31 décembre. Elle nommait le général Dessoles président du Conseil et ministre des Affaires étrangères (1), de Serre garde des Sceaux, Decazes ministre de l'Intérieur, le maréchal Gouvion- Saint-Cyr ministre de la Ouerre, le baron Louis ministre des Finances et le baron Portai ministre de la Ma-

(1) Le roi arait longtemps nourri des préventions contre le 'marquîi DcMolet et refusé, en 1817, de le laisser entrer dans le ministère. On. en trouTera la preuve dans une des lettres que je donne aux pièces historiques.

rine. Le ministère de la Police était supprimé. Il résulte des pièces qui sont en ma possession qu'au dernier moment, Mole, désolé d'être batlu dans la personne de Richelieu, était revenu vers Decazes, en rengageant à prendre la présidence du Conseil et à se contenter de remplacer Richelieu aux Affaires étrangères par Pozzo di Borgo. Mais le roi avait écarté cette combinaison, et Mole succombait dans la crise que plus que personne, il avait contribué à ouvrir.

Le 31 décembre, le roi mandait à Decazes :

a Le comte de Nesselrode sort d'ici, mon cher fils. Je lui ai exprimé le regret profond que me cause la retraite du duc de Richelieu. Puis, je lui ai raconté en peu de mots ce qui s'est passé. Il le savait... Il m'a dit que ce qu'il y aurait eu de mieux eût été que l'ancien ministère restât tel qu'il était, que le duc de. Richelieu et Decazes étaient invincibles. Il a ajouté que la maladie du duc de Richelieu a causé tout le mal; l'irritation de ses nerfs lui a fait faire bien des choses qu'il n*aurait jamais faites sans cela. Nous avons parlé du ministère actuel. Il ne m'a pas dissimulé les préventions de l'empereur contre le maréchal, fondées sur la crainte qu'il ne veuille détruire la garde royale. J'ai défendu le maréchal et j'ai assuré que s'il donnait dans quelques erreurs, je saurais bien défendre ma garde. »

Tels furent les dessous de cette mémorable crise de 1818, qui mit fin au plus grand ministère qu'ait eu la Restauration. Un extrait des souvenirs personnels de la duchesse Decazes en complétera le récit :

« J'entendais tout autour de moi parler du changement des ministres, dit-elle. Tantôt c'était le duc de Richelieu qui s'en allait avec plusieurs de ses collègues, tantôt M. Decazes qui partait et le duc qui restait. J'au-

LES DERNIERS JOURS DU CABINET RICflELIEU-DECÂZES. 300

rais bien préféré que nous nous en allions... Le lendemain du dîner auquel avaient assisté MM. MoléetPozzodi Borgo, mon mari, après déjeuner, au moment d'aller au Conseil, me dit que le changement du ministère était décidé et que nous étions envoyés à Saint-Pétersbourg. La plaisanterie de mauvais goût de mes deux convives de la veille me fut alors expliquée, et mon indignation s'en accrut.

« — J'aurais préféré rester tranquillement à la Grave, ajouta M. Decazes. Mais les nouveaux ministres craignent que mon séjour en France ne rende leur position difficile, et le roi me demande de partir immédiatement. Il est impossible que tu viennes avec moi. Tu resteras avec ton père, et je reviendrai te chercher.

« Je me mis à pleurer, disant que je ne consentirais jamais à me séparer de lui, et je finis par obtenir la permission d'en parler à mon père qui consentit à me laisser partir et même à nous accompagner jusqu'à Berlin. M. Decazes accepta cet arrangement. Nous devions nous mettre en route trois jours après.

u Le même soir nous recevions. La soirée finit au moment où mon mari sortit pour aller chez le roi. La maréchale Gouvion-Saint-Cyr resta seule avec moi. Elle attendait évidemment le retour de M. Decazes pour savoir ce qui avait été décidé. A minuit, celui-ci ne revenant pas, elle se retira. Avant de sortir, elle m'embrassa à plusieurs reprises, en disant :

« — Pauvre, pauvre enfant !

« J'eus grand' peine à retenir mes larmes. Quand M. Decazes rentra, j'étais couchée; mais je ne dormais pas. II me dit que rien n'était décidé, mais qu'il paraissait que ce serait lui qui resterait. Ce fut effectivement ainsi que se termina la crise ministérielle. »

310 LOUIS XVni ET LE DUC DECAZES.

' Contraire à toutes les prévisions et plus encore aux espérances des ultra-royalistes, le dénouement de cette cri^y en ouvrant à l'activité de Decazes une carrière nouvelle, lui créait d'impérieux devoirs. Mais il rendait plus ardentes les haines attisées contre lui, haines farouches, haines irréconciliables qu'il Fallait vaincre, s'il ne voulait en être écrasé. Quant à Richelieu, ruiné par la Révolu* tion, trop désintéressé pour chercher à s'enrichir quand il occupait te pouvoir, il le quittait dans un état voisin de la pauvreté. Decazes, qui ne l'ignorait pas, voulut alors pi^ovoquer en sa faveur un éclatant et lucratif témoignage de la reconnaissance nationale. Il y inclinait d'autant plus qu'il admirait et aimait Richelieu, et qu'à l'heure même où on l'accusait à tort d'avoir contribué à le ren* •v«rser, ce dernier lui avait écrit : « Vous savez si je vous estime et je vous aime... Je serai heureux de vous embrasser avant mon départ et de vous renouveler l'assurance d'une amitié qui ne finira qu'avec ma vie. »

• Avec l'assentiment du roi, Decazes présenta aux Chambres un projet de loi qui assurait au duc de Richelieu et à ses héritiers une rente perpétuelle de cinquante mille francs. C'était bien le moins qu'on dût au signataire des traités d'Aix-la-Chapelle, dont l'habileté avait faâté l'évacuation et procuré au Trésor français une diminution de charges se chiffrant par millions. Mais les irréconciliables rancunes de l'ultra-royalisme entourèrent le vote de la loi de tant de réserves offensantes, aboutissant à ne donner à cette récompense qu'un caractère viager, que Richelieu, après l'avoir acceptée par respect pour son souverain, refusa d'en jouir et en fit don aux hospices de Bordeaux.

Decazes ne se tint pas pour battu, et il demanda au roi de nommer Richelieu grand écuyer, puis, comme Riche*

lieu répugnait à cette fonction, qu'il eût dû remplir d'usé manière effective, il lui offrit celle de grand veneiir,:à la condition qu'il n'en aurait que le titre et les: émoluments. .1

Cette fois, Richelieu accepta.

a II faut, écrivait-il à son aneien' collègue, que je vous parle bien franchement. Ce que vous m'avez dit. tantôt de la charge de grand veneur m'a trotté par la tète, non assurément que j'aie envie d'avoir une charge plus éminente que celle de grand écuyer, bien au contraire. Mais, je vous l'avouerai, l'idée de faire ce service^ à quelque époque que ce soit, est pour moi un sujet d'épouvante et d'effroi. Je n'y tiendrais pas, je donnerais ma démission, et cela produirait un mauvais* effet que je voudrais éviter. Si donc le roi me voulait donner cette charge de grand veneur, il me ferait le plus grand plaisir. Je donnerais ma parole d'honneur de laisser faire Girardin et de ne me mêler de rien, ce qui rassurerait les princes, et mon sort serait fixé pour toujours. Vous voyez bien avec quelle franchise je vous parle et comme je compte sur votre amitié. Vous savez ce qu'il convient de dire au roi de tout cela et ce qu'il faut taire. Je m'en rapporte à vous, n

La semaine suivante, il était nommé. Il écrit encore :

u Mille et mille grâces des rapides effets de votre amitié. Je suis extrêmement content et reconnaissant, et je m'en vais l'exprimer au roi dans une lettre, réfléchissant qu'y retourner aujourd'hui après y avoir été hier, tout le monde sachant que je devais partir ce matin, serait donner lieu à quantité de commentaires qu'il vaut mieux éviter... J'aurais un vrai plaisir à vous embrasser. Cependant j'espère que vous ne vous dérangerez pas ce matin; vous avez autre chose à faire. Recevez ici avec

tous mes remerciements Tassurance de ma constante et tendre amitié et celle des vœux bien sincères que je ferme pour vos succès. Donnez-moi quelquefois de vos nouvelles. »

Ce sont là d'intimes, curieux et piquants détails, et s'ils n'ajoutent rien à ce qu'on sait de la chaleur d'àme de Richelieu, du moins présentent-ils cet intérêt historique de détruire la légende imaginée par quelques-uns des acteurs de cette époque et reproduite par la plupart des historiens de la Restauration que Decazes, pour devenir président du Conseil, aurait hâté la chute de Richelieu. Celui-ci n'en croyait rien, et il est consolant de penser qu'en refusant de croire que son ancien collègue fût capable d'une telle perfidie, il rendait hommage à la vérité.

Page 1