LOUIS XVIII ET SA FAMILLE
Les plus graves embarras du règne de Louis XVIII proviennent de l'opposition que lui faisait son frère le comte d'Artois, plus tard Charles X. Ce prince, on Ta vu, était dès 1815 et fut, aussi longtemps que son frère porta la couronne, l'esprit étroit, entêté, sans prévoyance, qui devait accoucher plus tard des fatales ordonnances de 1830. Si l'alné de ses fils, le duc d'Angoulême, d'abord partisan de ses idées, les abandonna bientôt pour se conformer aux vues du roi, en revanche le cadet, le duc de Berry^ aggrava maintes fois, par son caractère brouillon, mobile et brutal, ces querelles de famille, que Louis XVIII, tant qu'il fut conseillé par Decazes, traita de haut, avec patience et sans qu'elles pussent le faire dévier de la voie qu'il suivait. La duchesse d'Angoulême partageait toutes les idées du comte d'Artois et du duc de Berry. Un peu plus tard, la duchesse de
Berry vint fortifier leur opposition dont Chateaubriand, Villèle, La Bourdonnaye, Talleyrand lui-même et toute la faction de l'ultra- royalisme furent les instruments les plus actifs. Les lettres qui suivent témoignent des soucis que causait à Louis XVIII cette malveillance des siens comme les innombrables intrig^ues qui en étaient la suite et dont les auteurs se recrutaient jusque dans sa propre cour.
« 4 octobre 1816.
« Tes papiers, mon cher fils, et ce qui les accompagnait, sont arrivés à bon port et ont été très bien reçus, ainsi que tu peux le croire; de mon côté, j'espère que cette lettre ne te déplaira pas, quand tu y liras que ton oncle (le comte d'Artois) m'a dît ce soir qu'il ne ferait rien, à moins que les circonstances ne l'y déterminassent. Tu vois bien que c'est avoir ville gag^née et que cette dernière phrase n'est là que pour sauver l'honneur des armes. Ta visite à Sp... (le duc d'Angoulême) a fait merveille, et la minute qui l'a suivie m'a fait grand bien. »
« 16 février 1817.
u Voici, mon cher enfant, la lettre de Mole en renfermant une qui n'est pas mal ultra, mais qui m'a presque donné envie de rire, en songeant au désappointement de l'écrivain lorsqu'il aura su le sort de la loi des Élections (I). Que dis-je, rire ! ! La pensée du 14 janvier quand elle me revient, et cela n'arrive que trop souvent, m'en ôte jusqu'à la faculté (2). Tenez, ce que vous: m'avez raconté hier, si cela fût arrivé seulement le 13» m'aurait transporté au troisième ciel. En ce moment, j'en jouis sans doute, mais mon cœur seul est de la partie, et la triste
(1) Les amendements que les ultras de la Chambre des députés étaient parvenus à faire voter avaient complètement dénaturé le projet ministériel, ce qui constituait pour le Cabinet le plus cruel échec. Mais la Chambre des pairs repoussa la loi.
(2) Le roi fait allusion aux propos que tint le duc de Berry sur le ibelle de Chateaubriand : La Monarchie selon la Charte, A la lecture de
ce livre et tandis que Louis XVIII s'en déclarait offensé, le duc de Berry s'écria qu'un tel ouvrage « devrait être écrit en lettres d'or », ce dont le roi fut vivement affecté. Un peu plus tard, le prince essaya de faire oublier, en tenant d'autres propos, ceux qui avaient affligé le monarque. On voit comment celui-ci juge ce témoignage de «repentir.
riÉGES HISTORIQUES. 445
raison me dit qu'après cette fatale journée, c'est une inconséquence, et que faire fond sur un être inconséquent c'est, comme dit l'Écriture, s'appuyer sur un roseau qui se brise et perce la main qui y chjerche un soutien. Je reviens souvent à cette dou loureuse pensée. »
« 9 mars 1817.
u Je vous renvoie^ mon cher enfant, pro forma la supplique de ce malheureux jeune homme ; il est coupable, mais la sincérité de son aveu plaide en sa faveur, son repentir paroit de bonne foi; de plus il me prend (ainsi que je vous l'expliquerai plus tard) dans un bon moment; enfin, il vous a touché, suivez donc à son égard la marche que vous proposez.
a Avant d'aller plus loin, soyez tranquille sur ma santé, je vais bien de partout. On a dû vous dire que j'avois bien dormi* 11 n'en est cependant rien, et voici la cause de cette mauvoise nuit, car franchement elle l'a été, c*est votre conversation avec monsieur le comte d'Artois. Vous l'avez trouvée plutôt bonne que mauvoise, et mon cœur seroit un peu de cet avis, mais ma raison ne sauroit en être.
u Écoutez, mon bon fils; il est des images que ma tendresse voudroit épargner à la vôtre; mais dans cette occasion, ne pas vous les présenter, seroit une réticence que cette même tendresse me reprocheroit.
« A mon âge, le cours ordinaire de la nature ne sauroit permettre une carrière bien longue; mille causes qui u'auroient rien de surprenant peuvent encore abréger la mienne. N'est-il pas, d'après la conversation d'hier, très facile de prévoir que je descendrai tout entier au tombeau ; et cette pensée n'est-elle pas une des plus douloureuses que l'on puisse avoir? Le bon effet attribué à la plus funeste des démarches, le motif du reproche sur la nomination de M. de G..., la froideur avec laquelle on a parlé des propos insensés de R..., tout cela est-il consolant pour le roi?
. « Si j'ai embrassé Je système de modération, ce n'est pas par paresse, ni même par goût personnel, mais par raison, mais parce que je crois que seul, il peut empêcher la France de se déchirer dé ses propres mains, et en faire à l'avenir un État florissant au dedans, et au dehors. Or le succès de ce système ne
dépend pas du moment ; il tient à une longue persévérance. Puis-je l'espérer encore? On pourroit m'objecter, car enfin il faut admetre toutes les hypothèses, que mon frère peut ne pas me survivre. D'abord, quelle horrible ressource, et seroit-elle bien sûre? Celui (1) qui, revenu d'£spag;ne plus exag^éré que personne, a changé du tout au tout trois mois après son voyage en Languedoc, qui a fait l'année d'après une si étrange ques« tion à un homme qu'il connaissoit à peine, offre-t-il une garantie bien solide? Et après lui (car enfin il feut tout prévoir), que vois-je?
u Je regarde la conversation d'hier comme la pierre de touche de celle avec le Duc (2). Je vois que celle-ci a eu un bon effet relativement aux personnes et j'en jouis sincèrement. Si je croyois qu'il en fût de même relativement aux choses^ je serois trop heureux. J'irois jusqu'à espérer le retour de l'enEint prodigue du faubourg Saint-Honoré (3). Mais je vois au contraire qu'on est plus que jamais enraciné dans ses idées. Dans cet état de choses, un sentiment me rend la vie bien amère, et d'autres pensées me la rendent odieuse, et cependant me prouvent qu'elle est nécessaire, parce que je ne peux pas dire : Erudimini, J'ai fait toutes ces réflexions cette nuit, et certes il y avoit bien de quoi troubler mon sommeil. Nature reprend ses droits ; n'en soyez pas en peine, mais c'est une nouvelle plaie qui envenime celle du 14 janvier qui étoit loin d'être fermée, n
« 25 août 1817.
u En recevant le portefeuille de si bonne heure, j'ai bien jugé, mon cher fils, que tu t'étois couché tard, et j'en ai eu du chagrin parce que je crains les suites. Mon premier mouvement, en lisant l'aperçu de la conversation avec Monsieur, a été d'être fiché qu'elle ait eu lieu ; mais à la réflexion, je m'en console parce que la médecine est prise ^ car au fond je la tiens
(1) Le duc d'Angoulême qu'en 1815, le roi envoya au-derant de l'armée espagnole qui voulait entrer en France et qui parvint à lui Caire rebrousser chemin.
(2) Il s'agit ici du duc dfs Wellington qui avait osé dire au comte d'Artois, après avoir écrit au roi, combien était périlleuse roppoeition qu'il faisait à la politique de son frère.
(3) Le duc de Berry qui habitait le palais de l'Elysée.
pour aussi détestable qu'il s'en puisse voir. Je passerai presque l'idée de iaire quelque chose pour la minorité, qui n'est dans le fond qu'une belle et bonne extravag^ance, n'étoit le pané^rique de B... (Berthier, préfet de l'Isère), qui me prouve que, malgré tout ce qu'ont pu vous dire le chancelier ou autres de cette trempe, il n'y a pas le plus léger symptôme d'amendement. Après cela je trouverai peut-être dans le second Bulletin des pétitions personnelles ; je n'en serai ni étonné ni flatté, parce que c'est bonne éducation, et puis voilà tout. Je voudrois pour beaucoup que l'interlocuteur et le frère de Sp... (1) pussent lire une lettre que je viens de lire, de cette folle de Mme B... de G..., dont L... F... a certainement été et est peutêtre encore l'amant (2). Ils y verroient quel fond ils peuvent faire sur toutes ces têtes-là. Ils me rappellent tous (et je l'ai déjà dit de la Chambre de 1815 dont on me van toit l'attachement) ce mot d'une comédie : •
tt — Il fera tout ce que je voudroi/7ourt;a qu'il le veuille bien, n u Je souhaite que demain tu sois en état de bien parler à la Chambre des députés ! J'espère en attendant que le nouveau libelle que prépare Robert (3) ne t'empêchera pas de dormir. À propos de Chambre : 1** Si la loi se termine demain, même vendredi, fût-ce samedi, je crois qu'il sera très à propos que dimanche (après la messe, bien entendu) tu ailles chez Sp... L'horloge est bien, mais il est bon de la remonter de temps en temps. 2^ J'espère que tu as envoyé tes bucoliques de Pairies au chancelier. En tous cas, envoye-ies-lui de bonne heure, car il y aura séance de la Chambre des pairs. »
SaQ8 date, mais de 1818.
» Je savois que tu avois l'esprit bien fait, mais je n'imaginois
(1) Nous avons déjà dit que, dans les lettres du roi, le duc d'Angouléme est désigné sous le nom Spesuma, Sp... par abréviation. C'est du duc de Berry par conséquent qu'il s'agit ici.
(2) On comprend pourquoi je m'en tiens ici à des initiales. Les personnages auxquels le roi fait allusion ont des héritiers.
(3) Publîciste du temps, propriétaire du journal le Fidèle Ami du Roi, dont la feuille fut supprimée, qui fut lui-même arrêté et dont la fille adressa à la Chambre des députés une pétition qui fit grand bruit*
448^ LOUIS XVIIl ET LE DUC DECAZES.
pas que tu dusses te contenter de si peu, et puisque le roi a été adorable, voici ce qui est arrivé avec les autres. Le plus jeune (le duc de. Berry) t'a dit : « Rangez-vous que je crache » ; le plus vieux (Monsieur), au maréchal et à toi : « Il fait froid^ vous autres » ; enfin, Sp... (le duc d'Angoulème), t'entendant éternuer : u Dieu vous bénisse! » Voilà Téchelle des proportions exactement graduées (1). »
Sans date, mais de 1818.
(( 4*ai été agréablement surpris, mon cher fils, en recevant de tes nouvelles à deux heures et demie, mais le plaisir a été de courte durée. Politesse opposée à bonté, affabilité, politesse ne désigne autre chose si ce n'est qu'on n'est pas grossier comme le frère de Sp..., mais qu'on ne vaut pas mieux que lui, et de toutes les croix, celle-là est la plus pesante pour ton père. Et cette autre qui a été fort bien. Fiez-vous à tout cela.
. u Le petit père F... est venu ce soir ; je ne sais s'il avait mission (2) ; mais ne s'est-il pas avisé aussi de me parler réconciliation! Je lui ai répondu : u Les bras de la miséricorde sont toujours ouverts; qu'on s'y jette; mais pas de concession. »
« 24 décembre 1818.
u Je ne vois, mon cher fils, qu'un seul parti à prendre pour M. de la Bouillerie^ c'est de lui ôter sa place de sous-secrétaire d'Etat ; mais tu sens bien qu'un tel parti ne peut être pris proprio motu; tu as vu aujourd'hui le duc de Richelieu ; lui as-tu dit ce que tu m'as écrit ce soir? Une fois cette épuration dans le ministère faite, tu croiras aisément que celle de la liste civile ne tarderait pas. Quant au duc de Berry, l'expérience du mois de janvier dernier m'a appris qu'un mot ne peut rien sur lui, je continue à lui battre extrêmement froid, il a l'air de s'en apercevoir; il m'en demandera, ou il m*en fera demander la cause, alors j'aurai beau jeu; le mal fait par ses propos d'hier ne sera pas
(1) Le roi raille ratlitude gardée par les princes envers Decazes, dans jine réception aux Tuileries et qui avait été plus que froide de la part du comte d'Artois et du duc de Berry.
(2) Le comte Ferrand que le roi aimait et estimait et qui avait été son ministre. Ce personnage s'efforçait de rapprocher le comte d*Artois de son frère..
réparé, parce qu'il n'est pas réparable, mais j'espère que dans quelque temps, il ne se reproduira pas. n
Sans date, mais de 1818.
a Ce soir, mon cher fils, il n'y avait à l'ordre que le duc d'Aumont, le duc de Luxembourgf, le duc d'Escars, le maréchal Marmont et le prince de Poix. Le hasard ayant fait qu'on parlât de la séance de demain, à la Chambre des pairs, le prince a dit qu'il était temps que cela finit et que s'il y avait seulement deux jours d'intervalle on reverrait le père Duchesne. Le maréchal a dit que tous les coquins étaient prêts.
u — Oui, ai-je repris, tous les coquins omnimodo.
u Puis j'ai ajouté quelques mots en forme de préface à ce que je me propose de dire demain. Je ne sais pas si l'enfant (le duc de Berry) — comment l'appeler autrement? — a senti sa faute, mais il avait l'air gêné, j'ai été très froid avec lui et je ne lui ai parlé qu'àdiner, pour lui offrir, ainsi que je le fais toujours, de ce qui était devant moi, tandis que je me suis laissé aller à toute ma tendresse pour Sp... (même question que ci-dessus). Je m'attends bien qu'il y aura tapage demain à la Chambre des pairs, mais je suis sans inquiétude, d'abord parce que la fin de non-recevoir, qui est l'arme de nos ennemis, n'est pas soutenable, et puis parce que Sémonvilie me semble bien. Les rats ne quittent les maisons que lorsqu'elles menacent de crouler. »
Sans date, mais de 1818.
u Sp... a été consulté, la liste qu'il adonnée ne vaut rien(l); il faut réformer la liste; il ne faut pas blesser Sp... De ces quatre points, les deux premiers sont des faits dont je ne parlerai que sous leur rapport avec les deux derniers, dont l'un est nécessaire et l'autre fort délicat. Si Sp... n'eût pas été consulté, tout était facile, mais il l'a été, et, quoique bon par excellence, il est un peu chatouilleux sur les égards et tient à son opinion une fois émise. Mon avis est l"» ainsi que tu l'as déjà pensé, de conserver ce qu'il se pourra de la liste, 2^ pour les autres, quel-
(1) II s'agissait de mettre d'office en disponibilité divers généraux suspectés de bonapartisme.
qu'urg^ente que puisse être leur destitution, d'écrire à Sp... avant tout : celui-ci a prouvé de telle façon qu'il n'est pas dans le système du gouvernement; celui-là de telle autre, etc. Monseig^neur qui ne les connaît que par leur dévouement que personne ne conteste, et auquel je soumets leur conduite, pense-t-il que les ministres puissent proposer au roi de ]es laisser en place! Rien ne sera fait avant d'avoir reçu les ordres de monseig;neur. a La réponse n'est pas douteuse, Sp... ne sera pas content de la mesure en elle-même, mais il le sera de la marque de déférence, et nous ne fournirons pas nous-mêmes à ceux qui travaillent sans cesse à nous l'arracher, l'arme la plus terrible qu'ils puissent employer contre nous, n
Sans date, mais de 1818.
M J'ai eu besoin^ mon cher fils, de me ressaisir quelques moments avant de prendre la plume. Je t'ai vu, il est vrai^ mais t'ai vu triste et affecté malgfré toi des sottises que tu as entendues, cette après-midi, et peut-être encore plus des timides conseils qu'on t'a donnés. Il ne m'en a pas fallu davantage pour reprendre l'habitude que je commençois à perdre de faire du noir et j'en ai fait joliment, ma cousine; ne t'en tourmente pas, je t'en prie; c'étoit un besoin qu'il falloit satisfaire; il l'est ; je suis mieux. Les idées de bonheur commencent à se représenter à moi, et je crois que je dormirai bien, mais tu me le pardonneras, n'est-ce pas? Je voudrois pourtant que la journée de demain fût passée, non que je doute que tu ne répondes victorieusement à Villèle, et que tu ne fasses adroitement sentir à La Bourdonnaye que si tu n'as pas relevé son père Duchesne, c'est qu'il n'en vaut pas la peine. Bonsoir, cher fils. Demain s'il ne fait pas le temps d'aujourd'hui, je sortiroi à 3 h. 1/2. »
« 22 novembre 1818.
a Voici une lettre du duc de Richelieu qui me fait plaisir, parce que je le trouve un peu remonté. Voici, en outre, la lettre de Sp. . . à toi ; je te conseille de lui répondre que nous craignons tous les deux que le trop-plein ne soit un obstacle à ce qu'il désire pour le général Rogniat et que tu lui demandes la permission de ne lui répondre définitivement que plus tard, quoique toujours avant son retour. Enfin voici la lettre dudit Sp... à
moi et ma réponse ; si tu entends cette dernière tout couramment, eris tnihi urugnus ApoUo .
« Maintenant, écoute avec attention.
tt Je ne sais pas si tu as le projet d'envoyer une estafette àSp...; mais je sais que tu l'enverras, et voici pourquoi. Ma nièce m'a fait ce matin de doux reproches de ne l'avoir pas avertie de l'estafette du 14, et pour réparer, je lui ai dit que j^en faisais partir une aujourd'hui. Sur cela, elle m'a demandé, ainsi que le duc de Berry, à qui il fallait envoyer leurs lettres. J'ai répondu que c'était à moi ou à toi. Je n'ose me flatter qu'elles t'arriveront directement ; mais en tout état de cause, il faut que l'estafette parte. »
« 7 mar9 1810.
u Je me sens bien, mon cher fils, mais ma matinée n'a pas été g^aie; d'abord la moitié de Sp... (I) avoit l'air plus triste qu'hier et tous les visages étoientà l'unisson du sien. Ton onde avoit la même fig^ure qu'hier. Il ne m'a point annoncé de visite, je suppose qu'il se réserve pour demain, entre le moment où tout le monde sort et celui où je vais recevoir les dames. Angles sort d'ici, plus noir que son chapeau, annonçant des malheurs de tous côtés, notamment des élections affreuses à Grenoble, avouant cependant que tout le mal vient de la proposition Barthélémy. Je lui ai dit qu'avec de la fermeté et de la force il n'y avoit rien à craindre. Mais cela m'a détourné de ma matinée, j'y reviens. Je l'ai vu (2), j'ai été froid, je lui ai cependant parlée mais comme à tout le monde, je lui ai demandé une prise de tabac, mais rien qu'une, tandis que je lui en demande ordinairement plusieurs, et cependant Dieu m'est témoin que jamais son tabac ne fut si bon qu'aujourd'hui. Je ne sais s'il a été piqué de ma froideur, où si sa conscience lui faisoit des reproches, son caractère rend l'un et l'autre également croyables, mais il ne s'est point, comme il fait toujours, approché de moi, et quand j'ai congédié la compagnie, il s'est, contre son usage, hâté de sortir. Je ne te dissimulerai pas qu'il m'en a coûté pour en agir ainsi, et que lorsque j'ai été seul, j'ai senti
(1) La duchesse d'Angouléme.
(2) Le duc de Berry dont le roi avait souvent à se plaindre.
mes yeux se mouiller, mais ce sont là de ces mouvements de nature au-dessus desquels il faut savoir se mettre, et je pense qu'actuellement que la chose est marquée, il faut le voir venir, pour tuer le veau gras, et secouer la poussière de nos pieds suivant la conversation qu'il tiendra. Pour m*expliquer plus clairement, je crois que si demain il cherche une explication, il faudra ne pas la repousser.
u J'ai vu la Ghamhre des pairs (1), avec laquelle j'ai été très froid, et le duc d'£sclig;nac, du langage duquel j'ai été parfaitement satisfait. Tu auras vu que Barthélémy a eu le courage de venir chez moi, et quejenelui ai pas parlé, non plus qu'au duc de Doudeauville et même au prince de Chalais. J'avois lu hier une lettre où on les vante tous les deux d'avoir été jeudi comme des lions ! Tu sais que je ne suis naturellement pas enclin à l'avarice, mais si S. Ëxc. M. le comte Mole me fait l'honneur de venir chez moi, j'aurai hien de la peine à m'empêcher d'élre un fesse-mathieu. A propos de lettre, j'en ai lu ce matin une qui m'a fait de la peine. »
« 3 septembre 1810.
<i J'ai été, mon cher fils, plus content des nouvelles que j'ai lues de toi que de celles que j'ai vues. Tu ne m'as pas envoyé la lettre de De Bruges et je n'en suis pas fâché ; il y a grande apparence qu'elle m'auroit mis en colère, et je n'en ai pas besoin. Tous ces retards m'impatientent. En deux mots, ce n'est pas toi qui as affaire à Monsieur. Ainsi quand il voudra te voir, il n'a qu'à te le faire dire, et si tu peux y aller le jour qu'il t'indique, tu iras^ sans cela tu le prieras d'en indiquer un autre.
« La lettre de Gourvoisier au garde des sceaux m'a souverainement déplu. Il est de ceux qui regardent la Charte comme un point d'appui pour abaisser le trône, tandis qu'elle doit être le rocher contre lequel doivent venir se briser les idées révolutionnaires, n