LE ROI ET SES MINISTRES
Les trois lettres qu'on va lire présentent un trait commun.
(1) Une commission de ceUe Chambre, qui était venue lui présenter une adresse.
Elles constituent une preuve indéniable du concours incessant que le roi Louis XVIII prêtait à ses ministres, en toutes les circonstances où il voyait la possibilité de les servir.
Les deux premières ont été écrites au cours d'un débat engagé dans la Chambre des pairs et dans lequel plusieurs hauts dignitaires de la cour avaient pris parti contre le cabinet, ce qui arrivait fréquemment, témoin l'opposition si vive du duc de Fitz-James, qui entraîna sa disgrâce en 1817.
Cette opposition contre des ministres en possession de sa confiance, et qu'il considérait comme les défenseurs de son système politique, le roi ne l'admettait pas chez les personnages investis de fonctions qui impliquaient de sa part, envers ceux qui les exerçaient, faveur et amitié. Mais si parfois, il en témoignait son mécontentement sous des formes sévères, ainsi qu'il le fit non seulement envers Fitz-James qu'on vient de nommer, mais encore envers Talleyrand, Chateaubriand, Vitrolles» plus souvent il s'efforçait de prévenir. C'est ainsi qu'on le voit, dans les lettres suivantes, admonester des pairs de France, dignitaires de sa cour, qu'il savait hostiles à des lois en discussion, ou même les retenir auprès de lui, pour son service, à l'heure des séances, pour les empêcher d'aller voter.
Le fait se produisit notamment en 1818, lors de la discussion de la loi sur le recrutement présentée par Gouvion Saint-Cyr et contre laquelle, on se le rappelle, tout l'ultra-royalisme était déchaîné parce qu'elle détruisait les privilèges de la noblesse. Au jour du vote, le roi emmena dans sa promenade en voiture trois pairs qu'il avait lieu de croire hostiles au projet. La loi ne passa dans la Chambre haute qu'à une majorité de trois voix, ce qui feisait dire à cette peste de Talleyrand, comme je l'ai raconté, que le succès n'en était dû qu'à la voiture du roi,
« 17 janvier 1817.
u Je suis, mon cher enfant, satisfait des nouvelles que vous me donnez de l'emprunt ; s'il n'avait pas réussi, je me le serais reproché. Je tâcherai d'empêcher le duc d'Havre d'aller à la Chambre, car plus, je ne le tenterais même pas. J'ai vu ce matin un homme qui m'a fait pitié, qui est le duc de la Châtre; il m'a tout simplement avoué sa &iblesse; il n'ose pas rompre en visière à ceux avec qui il est lié de tout temps et il voudrait ne
494 LOLIS XVill ET LE DUC DECAZES.
fMS aller; cependant il est réscda à toot bmcr si sa Toix est pécenaiie, je loi ai prouiis de le lai dire; il m*a dit q«e noos ponvioDS décidément oonpler sur les docs de GnaMMit et de Losemboofg. Je sois charmé d'apprendre qoe doos regagnons do terrain, n
Sans date, ma» de iS17.
« Je crois, mon cher fils, ainsi qne toi, qoe la noie ne dit que trop vrai* Cependant, après avoir In (1), je me suis senti comme on homme qoi est tomhé dn haut d'nne maison dans la me, et qui en fin de compte, ne s*est cassé qu'une jambe. Je m'attendois à trouver Tannonce de plusieurs défections et je n'ai trouvé qoe le recensement de celles qui ont déjà en lieu, recensement très affligeant, mais qui, du moins, n'augmente pas mon inquiétude pour demain. J'y reviendrai tout à l'henre, mais auparavant je vais te dire ce que, d'après le conseil du duc de Richelieu qui est venu chez moi avant 9 heures, j'ai £aiit ce matin.
a J'ai parlé à mes trois promeneurs avant déjeuner, aux deux autres après; je leur ai dit qu'ils dévoient bien sentir que la prolongation de mes promenades, surtout hier, n'avoit d'autres moti£i que de leur fournir un prétexte de ne pas donner le scandale qu'ils avoient donné avant-hier et dont j'ai été vivement affligé. Le duc d'Aumont m'a répondu des pauvretés. Le duc d'Avaray m'a dit qu'il étoit fâché de m'avoir fait de la peine, et que si je voulois, il ne voteroit plus du tout. Pour le pauvre d'Uavré, c'est un séide. Il m'a dit qu'il croyoit me donner une grande marque de dévouement.
M — Beau dévouement, ai-je répliqué; allez! vpus êtes les dupes de gens qui en savent plus long que vous, et qui vous mènent plus loin que vous ne pensez.
u Je n'ai pas poussé plus loin l'entretien, mais je te réponds que demain la promenade finira tard.
Il Je reviens à la note et à ceux qui y sont nommés, je n'en choisirai qne trois.
Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé !
(1) Cette note, alors que le roi prévoyait un échec pour le ministère, était faite en définitive pour le rassurer.
M M. de B... est le meilleur des trois, du moins il ne nous a pas vendu chat en poche; Charles de Damas m'afflige surtout parce que sa conduite est éloignée de son caractère que j'ai toujours vu si loyal. Mais cette affliction n'est en rien comparable avec celle que me cause La Châtre, dont la conduite blesse à la fois mon sentiment et mon amour-propre. Je croyois ravoir convaincu^ j'en étoi$ heureux ! Enfin, pour terminer un peu moins tristement cet article, l'opposition comptera demain un champion de moins dans ses rangs. Le duc de Duras est venu ce matin prendre congé de moi. Il est parti à midi pour Tours. Tu ne m'as rien dit de Pasquier, néanmoins je pense qu'il viendra. Quant à moi, à brebis tondue Dieu mesure le vent, je n'ai pas entendu celui de cette nuit; j'ai dormi à merveille, n
Sans date, mais de 1817.
u Je commence^ mon cher fils, par te rendre compte de ma matinée. D'abord le duc d'Àumont est venu, selon l'usage, avant le déjeuner, et je ne saurais dire combien j'ai été content de l'entretien. Après déjeuner, il y avait lui, les ducs de La Châtre, de Luxembourg, d'Havre et de Gramont, les maréchaux Oudinot et Marmont et le duc d'Escars. Dès que les dames ont été sorties, j'ai commencé mon sermon. Premier point : constitution nalité de la division de la loi à la Chambre des députés, a fortiori de l'envoi d'une des deux parties à celle des pairs. Deuxième point : nécessité et urgence de la loi envoyée. Péroraison : scandale de la coalition de ceux qui se disent royalistes purs avec ceux qui professent le jacobinisme pur; pleine confiance qu'aucun des miens ne se souillera d'un tel opprobre et invitation aux présents de répéter mes paroles aux absents.
u J'ai cru remarquer sur le visage du seul duc d'Havre un instant de combat entre la probité et l'ultracisme; mais j'ai clairement vu l'instant où la probité l'a emporté. Dans la très courte conversation qui s'est ensuivie, le duc d'Escars, qui n'était qu'auditoire, a très bien parlé, le maréchal Marmont aussi et le bon duc de Gramont admirablement. Je l'ai gardé après le sermon et j'en ai été peut-être encore plus content, il répond de la victoire pour la forme et pour le fond, n
•> 0 mars 1818.
« Lorsque j'ai reçu ta lettre, mon cher fils, j'avois déjà vu le duc d'Aumont. Le scandale d*avant-bier ne se renouvellera pas. Que je sorte ou non^ ce n'est donc pas le cas d'employer le remède dont tu me parles, remède, je ne te le dissimule pas, qui répug^ne à mon caractère, et qui, dans mon opinion, ne répugfne pas moins à nos mœurs. Ce même duc d'Aumont, qui a donné ce scandale, dont je ne suis pas moins affligé que toi, a voté avec nous dans la question de la liberté de la presse. C'est donc ici affaire d'opinion sur les vétérans, très erronée sans doute, mais non affaire de parti. Je te cite ce fait à l'appui de ce que je viens de dire. »